Les Deux Chapeaux
Scène 1
Madame de Brécourt, Victoire
Madame de Brécourt
C'est inconcevable, que j'aie perdu la lettre du Marquis ! Mais, dites donc, mademoiselle, qu'est-ce que j'en ai fait ?
Victoire
Madame l'a reçue à sa toilette.
Madame de Brécourt
C'est vrai. Ah, la voilà ! Dites un peu qu'on ne laisse entrer personne.
Victoire
Hors Monsieur le Marquis ?
Madame de Brécourt
Sans doute ; mais il ne viendra pas, il vient de me le mander.
Victoire
Cela n'y fera rien peut-être...
Victoire lui donne l'écritoire et sort.
Madame de Brécourt
Donnez-moi mon écritoire, et allez-vous-en.
Scène 2
Madame de Brécourt, Monsieur de Brécourt
Madame de Brécourt
Comment peut-il ne pas me voir aujourd'hui, quand j'ai tout arrangé !... Qui est là ?
Monsieur de Brécourt
C'est moi.
Madame de Brécourt
Par quel hasard, à l'heure qu'il est ?
Monsieur de Brécourt
Qu'est-ce que vous cachez là ?
Elle ferme son écritoire.
Madame de Brécourt
Ce n'est rien, Monsieur.
Monsieur de Brécourt
Je veux le voir.
Madame de Brécourt
Moi, je ne le veux pas.
Monsieur de Brécourt
Je vous dis que je veux absolument que vous me le montriez.
Madame de Brécourt
C'est inutile, vous dis-je.
Monsieur de Brécourt
Madame, ces façons-là ne me conviennent point du tout.
Madame de Brécourt
J'en suis bien fâchée ; mais cela ne sera pas autrement.
Monsieur de Brécourt
C'est ce que nous verrons. Vous confirmez mes soupçons, si vous voulez que je vous le dise.
Madame de Brécourt
Et quels soupçons, monsieur?
Monsieur de Brécourt
Vous devez m'entendre.
Madame de Brécourt
Je ne suis pas aussi pénétrante que vous.
Monsieur de Brécourt
Madame, ceci n'est point du tout une plaisanterie.
Madame de Brécourt
Je le vois bien. -
Monsieur de Brécourt
Ne me forcez donc pas de m'expliquer.
Madame de Brécourt
Oh, c'est précisément ce que je vous demande.
Monsieur de Brécourt
Eh bien, madame, vous devez être assez raisonnable pour vous déterminer à ne plus voir le Marquis.
Madame de Brécourt
Le Marquis ! Et la raison, s'il vous plaît?
Monsieur de Brécourt
Je n'ai pas d'autre chose à vous dire.
Madame de Brécourt
Mais, monsieur, c'est un homme de fort bonne compagnie...
Monsieur de Brécourt
Il peut l'être pour vous, mais il ne l'est pas pour moi.
Madame de Brécourt
C'est d'une singularité !...
Monsieur de Brécourt
Singularité tant qu'il vous plaira...
Madame de Brécourt
Mais, comment voulez-vous que je l'empêche de venir ici ?
Monsieur de Brécourt
En lui faisant défendre votre porte.
Madame de Brécourt
Cela sera fort honnête.
Monsieur de Brécourt
Plus que vous ne pensez. Enfin, je vous en prie, et très sérieusement.
Madame de Brécourt
Vous vous donnerez là une belle réputation, car on vous devinera.
Il sort.
Monsieur de Brécourt
C'est mon affaire.
Scène 3
Madame de Brécourt
Elle écoute.
Elle écrit.
Madame de Brécourt
Qu'est-ce que cela veut dire ? Le voilà sorti. Écrivons au Marquis.
Scène 4
Le Marquis de Rosemont, Madame de Brécourt
Le Marquis de Rosemont
Madame, vous me voyez, malgré ce que je vous ai mandé. J'ai trouvé le moment de m'échapper... Mais qu'avez-vous donc ?
Madame de Brécourt
Je suis désespérée ; je ne sais qui vous a desservi auprès de
Le Marquis de Rosemont
Comment ?
Madame de Brécourt
Il ne veut plus que je vous voie.
Le Marquis de Rosemont
Est-il bien possible ? Je sais d'où cela vient.
Madame de Brécourt
De qui ?
Le Marquis de Rosemont
De madame de Mirecourt.
Madame de Brécourt
Elle en serait capable ?
Le Marquis de Rosemont
Vous ne la connaissez pas.
Madame de Brécourt
Que lui avez-vous fait ?
Le Marquis de Rosemont
Rien ; mais c'est vous qu'elle veut persécuter. Elle ne vit que de tracasseries : elle avait voulu m'y associer ; mais je l'ai traitée avec un si grand mépris, que je ne suis pas surpris de ce qui nous arrive. Mais que vous a dit votre mari ? Que croit-il ?
Madame de Brécourt
Fort peu de chose, je crois. Je ne l'ai même jamais vu jaloux.
Le Marquis de Rosemont
C'est sûrement cette femme-là qui a tout fait. Mais quel parti prenez-vous ? M'abandonnerez-vous ?...
Madame de Brécourt
Ah, Marquis ! Tout cela m'afflige, me tourne la tête.
Le Marquis de Rosemont
Si vous m'aimiez réellement !....
Madame de Brécourt
Eh ! C'est parce que je vous aime...
Le Marquis de Rosemont
Il faut laisser passer cette boutade, elle ne saurait durer. J'ai même un moyen sûr, si vous voulez y consentir, et très facile : je dérouterai madame de Mirecourt.
Madame de Brécourt
Et comment ?
Le Marquis de Rosemont
Elle m'a cru lié avec une autre femme; je n'ai qu'à feindre de lui rendre des soins...
Madame de Brécourt
Non, ce moyen-là ne me plaît point du tout.
Le Marquis de Rosemont
Que craignez-vous ?
Madame de Brécourt
Cette femme peut devenir sensible, et d'indifférente qu'elle vous serait, vous pourriez...
Le Marquis de Rosemont
Vous ne vous rendez pas justice
Madame de Brécourt
Il vaut mieux que vous me voyiez chez ma soeur.
Le Marquis de Rosemont
Quoi, jamais ailleurs ?
Madame de Brécourt
Je ne peux empêcher que vous ne soupiez quelquefois dans les mêmes maisons.
Le Marquis de Rosemont
Vous feignez de ne pas m'entendre.
Madame de Brécourt
Pardonnez-moi, je vous entends; si le soin de ma gloire vous occupait....
Le Marquis de Rosemont
Ah, pardonnez !...
Madame de Brécourt
Voilà à quoi nous exposent nos maris avec leurs façons ; mais ne comptez pas en profiter jamais.
Le Marquis de Rosemont
Je n'ai point d'autres desseins que de faire ce qui pourra vous plaire.
Madame de Brécourt
Ne m'en parlez donc plus.
Il lui baise la main.
Le Marquis de Rosemont
Je vous le promets.
Madame de Brécourt
Qu'est-ce que j'entends ? J'ai fait fermer ma porte. Voyez un peu.
Le Marquis de Rosemont
C'est votre mari !
Madame de Brécourt
Et votre carrosse ?
Le Marquis de Rosemont
Il est chez ma mère, je suis venu tout seul.
Madame de Brécourt
S'il va entrer ici ! Je crois l'entendre ; cachez-vous dans mon boudoir.
Il laisse son chapeau sur le fauteuil où il était assis, et il entre dans le boudoir.
Le Marquis de Rosemont
J'y vais.
Scène 5
Monsieur de Brécourt, Madame de Brécourt
Et continuant de lire, il s'approche du fauteuil où était le marquis, y laisse tomber son chapeau, et s'assied. À madame de Brécourt, toujours en lisant.
Monsieur de Brécourt
Qu'on n'ôte pas mes chevaux. Vous n'êtes pas sortie ?
Madame de Brécourt
Non.
Monsieur de Brécourt
- Pourquoi n'avez-vous pas été à l'opéra ?
Madame de Brécourt
C'est que je ne m'en suis pas souciée apparemment.
Nota. Cette marque - indique des temps de silence nécessaires dans le jeu de cette scène.
Monsieur de Brécourt
- Vous ne vous en êtes pas souciée ? - Si vous n'aviez pas de petite loge, vous me tourmenteriez pour en avoir une.
Madame de Brécourt
Cela pourrait bien être.
Monsieur de Brécourt
- Le marquis est-il venu ?
Madame de Brécourt
Vous avez donné de si bons ordres...
Monsieur de Brécourt
Moi ?
Madame de Brécourt
Apparemment. - Pourquoi rentrez-vous donc à présent ?
Il remet ses papiers dans sa poche.
Monsieur de Brécourt
Pourquoi ? — Parce que je veux reposer mes chevaux ; j'ai couru tout le Marais sans trouver personne.
Madame de Brécourt
Il fallait aller chez madame de Mirecourt.
Il monte sa montre.
Monsieur de Brécourt
— Madame de Mirecourt ?
Madame de Brécourt
Sans doute ; c'est une femme charmante, elle vous ressemble.
Il remet sa montre.
Monsieur de Brécourt
- Je ne peux pas la souffrir.
Madame de Brécourt
Vous ne soupez pas ici apparemment ? -
- Il ronge le bout de son doigt.
Il se coupe une envie au doigt.
Monsieur de Brécourt
Je ne sais pas si je souperai. Ils veulent que je prenne du lait.
Madame de Brécourt
À la bonne heure ; car je vous avertis qu'il n'y a point de souper, je ne mangerai rien.
— Il remet ses ciseaux.
Monsieur de Brécourt
Vous ne mangerez rien ?
Madame de Brécourt
Non ; ainsi si vous voulez souper, je vous conseille de vous en aller plus tôt que plus tard.
- Il prend du tabac lentement.
Monsieur de Brécourt
Je verrai.
Madame de Brécourt
Mais si vous n'avez pas de chevaux, prenez les miens.
Monsieur de Brécourt
Oui, et puis vous direz que je vous les ai estropiés.
Madame de Brécourt
Quel raisonnement !
- Remettant sa tabatière.
Madame de Brécourt
À propos de chevaux, je vous en ai acheté deux beaux, fort grands.
Madame de Brécourt
Je ne me soucie pas plus de grands chevaux que de grands hommes.
Monsieur de Brécourt
Vous vous en servirez pourtant.
Madame de Brécourt
Déterminez-vous donc, si vous voulez souper dehors.
- Il raccommode une de ses boucles de jarretières.
Monsieur de Brécourt
Oui, vous avez raison ?
Madame de Brécourt
Allons, allez-vous-en donc, monsieur.
- Il la regarde.
Monsieur de Brécourt
Savez-vous que je ne vois personne coiffée comme vous ?
Madame de Brécourt
Qu'est-ce que cela vous fait ?
Il se lève lentement, et il prend le chapeau du Marquis pour le sien, sans y regarder.
Monsieur de Brécourt
Oh, moi, rien du tout ! Je reviendrai peut-être vous tenir compagnie, puisque vous êtes seule.
Madame de Brécourt
Ne vous gênez pas.
À ses gens.
Monsieur de Brécourt
Sûrement, je reviendrai. Allons, eh !
Scène 6
Le Marquis de Rosemont, Madame de Brécourt
Le Marquis de Rosemont
Mais, savez-vous qu'il est assommant ?
Le Marquis veut s'asseoir, et prend le chapeau de Monsieur de Brécourt, sans y regarder.
Madame de Brécourt
Vous êtes bien heureux qu'il ne se soit pas endormi ; car quelquefois il vient chez moi pour me faire cette saveur-là. Que faites-vous donc !
Le Marquis de Rosemont
Mais...
Madame de Brécourt
Non, je ne veux pas que vous restiez.
Le Marquis de Rosemont
Et pourquoi ?
Madame de Brécourt
Vous avez dû entendre qu'il va revenir.
Le Marquis de Rosemont
Mais un instant seulement.
Madame de Brécourt
Je ne veux pas qu'il vous surprenne ici.
Le Marquis de Rosemont
Mais quand vous verrai-je ?
Madame de Brécourt
Je vous le manderai ; allez-vous-en, je vous en prie.
Le Marquis de Rosemont
Comme vous me renvoyez sans peine !
Madame de Brécourt
Je ne veux pas vous perdre tout-à-fait ; voilà ce que vous devriez voir, au lieu de me faire des reproches.
Il lui baise la main.
Le Marquis de Rosemont
Eh bien, je vous demande pardon.
Madame de Brécourt
Adieu, Marquis, adieu.
Il sort.
Le Marquis de Rosemont
Adieu, Madame, puisque vous le voulez.
Scène 7
Victoire, Madame de Brécourt
Victoire
Ah, madame, j'ai été dans une belle inquiétude quand j'ai entendu arriver Monsieur ! Où avez-vous donc caché Monsieur le Marquis ?
Madame de Brécourt
Dans mon boudoir.
Victoire
C'est qu'il a été longtemps ici Monsieur.
Madame de Brécourt
J'ai cru qu'il ne s'en irait jamais. Bon, le voilà qui revient ; je suis fâchée de n'être pas sortie. -
Victoire
Il est encore temps. Je m'en vais demander vos chevaux.
Victoire sort par la garde-robe.
Madame de Brécourt
Eh bien, oui ; je dirai que ma soeur a envoyé me chercher. Il y viendra peut-être ; mais cela vaudra mieux que de rester seule ici avec lui.
Scène 8
Madame de Brécourt, Monsieur de Brécourt
Madame de Brécourt
Quoi, Monsieur, vous voilà déjà ?
Monsieur de Brécourt
Oui, madame, me voilà.
Madame de Brécourt
Qu'avez-vous donc ? Est-ce encore quelque nouvelle folie.
Monsieur de Brécourt
Non, madame, ce n'est pas une folie.
Madame de Brécourt
Vous m'épouvantez ! Que vous est-il donc arrivé ?
Monsieur de Brécourt
Vous m'avez dit que le Marquis n'était pas venu ici ?
Madame de Brécourt
Oui, monsieur. Quoi, c'est encore cela ?
Monsieur de Brécourt
Oui, Madame, vous avez le front de me soutenir qu'il n'est pas venu.
Madame de Brécourt
Pourquoi ne le soutiendrais-je pas ?
Monsieur de Brécourt
Parce que cela n'est pas vrai.
Madame de Brécourt
Allons, Monsieur, vous rêvez. Si vous allez vous mettre à me tourmenter comme cela, je n'y tiendrai pas ; je vous en avertis.
Monsieur de Brécourt
Quand on ne fait que des choses honnêtes, on n'a pas recours au mensonge.
Madame de Brécourt
Je vous dis ce qui est ; et je vous prie de me laisser...
Monsieur de Brécourt
Non, Madame, vous ne dites pas la vérité. Il est peut-être ici encore au moment que je vous parle.
Madame de Brécourt
Eh bien, Monsieur, cherchez si vous ne m'en croyez pas.
Monsieur de Brécourt
Je n'ai pas besoin de chercher pour vous convaincre.
Madame de Brécourt
Comment donc ?
Monsieur de Brécourt
Tenez, Madame, voilà son chapeau que j'ai pris sur ce fauteuil, au lieu du mien.
Madame de Brécourt
Son chapeau ?
Monsieur de Brécourt
Oui ; voyez le cachet.
Madame de Brécourt
Eh bien, s'il est meilleur que le vôtre, vous n'avez pas perdu au change !
Monsieur de Brécourt
Vous le prenez sur ce ton-là, Madame ; eh bien, nous nous séparerons.
Madame de Brécourt
À la bonne heure.
Monsieur de Brécourt
Je vais trouver tous vos parents, et leur rendre compte de votre conduite.