Saynète · 1881

Les frères Hareng

de Jules Moinaux

Représentation
≈ 6 min
Distribution
2 hommes
Répliques
21
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Antoine Hareng H 7 ≈ 3 min 1
Le Président H 8 ≈ 1 min 1
Prévenu N 5 ≈ 1 min 1
PDF

Les Frères Hareng

Scène 1

Le Narrateur, Le Président, Antoine Hareng, Prévenu

Le Narrateur

... D'un oeil brillant de rage, Dans le sein l'un de l'autre ils cherchent un passage, C'est tout à fait une petite Thébaïde que la maison des deux frères que voici en police correctionnelle ; Étéocle et Polynice n'étaient pas plus furieux l'un contre l'autre que ne l'étaient nos deux modernes frères ennemis, le jour de la rixe sanglante dont le tribunal est saisi. Toutefois, il n'y a pas lieu d'emboucher la trompette héroïque pour chanter leur combat singulier. Nous n'en sommes pas à dire : et si nous avons parlé de rixe sanglante, c'est par simple allusion au coup de poing sur le nez d'un des adversaires, et qui a motivé une de ces effusions de sang qu'on arrête avec une clef dans le dos. Et puis, on se disputait, non pas un trône, mais un fonds de boulangerie. Enfin, rien ne prêterait moins à la poésie que le nom des deux rivaux. Un poème intitulé les Frères Hareng serait absolument ridicule ; décidément une chronique correctionnelle est bien tout ce qu'il faut. Allons-y donc, et gaiement, si nos deux héros veulent y mettre du leur. Antoine Hareng, le vaincu, a tiré, des horions fraternels, une vengeance sans gloire ; il a dénoncé Honoré Hareng, son vainqueur, au commissaire de police. Aujourd'hui, Antoine, dont le nez est désenflé et la fureur calmée, vient chercher à excuser son frère. Voyez-vous, messieurs, dit-il, dans tout ça il n'y a pas de quoi fouetter un chat.

Le Président

Alors il ne fallait pas porter plainte.

Antoine Hareng

Je sais bien, mais, sur le moment, j'étais si vexé d'avoir reçu ma pile... Voilà d'où c'est venu : Honoré voulait avoir le fonds du père, qui est mort il y a quelque temps ; moi, je voulais l'avoir aussi ; alors, quand il a boissonné un peu et moi aussi, nous nous repassons quelques gifles et nous n'y pensons plus après.

Le Président

Il ne s'agit pas de gifles : vous avez dit au commissaire de police que votre frère avait voulu vous assassiner, et, aujourd'hui, il n'aurait rien fait, à vous entendre.

Prévenu

Entre frères, pensez, mon président, on s'aime, pas vrai ?

Le Président

Singulière façon de se le prouver.

Prévenu

C'est le vin.

Antoine Hareng

Voilà !... Sans le vin...

Le Président

Enfin le ministère public n'abandonne pas la poursuite ; dites ce qui s'est passé.

Antoine Hareng

Eh bien, comme je vous dis, Honoré, est rentré dans une abondante ivresse. La mère, qui était là, lui fait des remontrances, dont il lui répond : « Vous, m'man, vous n'avez pas la parole, vu que vous tétez pas mal votre petite goutte aussi, sans vous commander. » Parce que faut dire que c'est vrai, ça ; seulement la mère, c'est des prunes à l eau-de-vie, presque tous les jours. Alors, moi, je fais donc aussi des reproches amicables à Honoré ; si bien qu'il me dit qu'il allait quitter ses bottes et se mettre à l'ouvrage, et il monte dans notre chambre en promettant de changer de conduite ; mais il a seulement changé de bottes. Pour lors, en redescendant, il se met à dire qu'il est l'aîné et que le fonds lui revenait de droit. Je lui réponds que la boulangerie n'a pas d'âge, dont là-dessus, nous nous chamaillons et qu'il finit par me repasser un coup de poing sur le nez, que j'ai saigné peut-être plein ce qui tiendrait dans ma casquette et que mon nez est devenu si tellement gros que ça m'en faisait loucher, et violet comme une aubergine. Moi, je me rebiffe ; v'là ma soeur qui crie : « Au voleur! » par la fenêtre ; il y avait deux hommes qui passaient à ce moment-là ; au lieu de monter, en entendant crier au voleur, ils se sauvent. Alors je dis à ma soeur : « Crie au secours ! » Là-dessus, elle crie au secours ! Et les voisins sont venus qui nous ont séparés.

Le Président

Allez vous asseoir !

Antoine Hareng

Mon président, dans tout ça, il n'y a eu que mon nez et une chaise de cassés ; le pharmacien m'a arrangé mon nez, le menuisier a arrangé la chaise...

Le Président

En voilà assez !

Antoine Hareng

Ah ! Et puis je ne vous dis pas tout : après, en causant nous deux Honoré, nous nous sommes dit : Mais au lieu de nous battre toujours à qui aura le fonds, en nous associant, ça arrangerait tout.

Le Président

C'est par là que vous auriez dû commencer.

Prévenu

Nous n'y avions jamais pensé.

Antoine Hareng

C'est une idée qui nous est venue comme ça. Alors, à présent, nous sommes associés.

Le Président

Si vous vous étiez associés tout de suite, vous ne vous seriez pas battus ?

Prévenu

Ah ! Ne m'en parlez, pas... Je suis si vexé !...

Antoine Hareng

Et moi, donc ! Car, à présent, nous sommes très heureux.

Le tribunal a condamné Honoré à 50 francs d'amende ; mais, grâce à l'association, cela fait 25 francs chacun.

Prévenu

À ça près de quelques gifles. Par-ci par-là... On n'a jamais vu deux frères plus d'accord.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Du même auteur

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.