Les Gueuletons d'une Débitrice
Scène 1
Le Narrateur, Le Plaignante, Le Président, Blanchisseuse, Prévenue
Le Narrateur
Qu'un créancier ne reçoive pas son dû et se retire pacifiquement devant les habiles paroles de son débiteur, rien de plus naturel ; mais qu'au lieu de son argent il reçoive des injures et des coups, c'est ce que Monsieur Dimanche lui-même n'aurait pas toléré. Madame Gousselon, portière, commence, il est vrai, par donner des explications et ne recourt aux moyens violents qu'à la dernière extrémité ; mais enfin, les extrémités arrivant, la mauvaise débitrice gâte tout à fait ses affaires. Madame Gousselon est, paraît-il, criblée de dettes criardes. Aux fournisseurs qui viennent chaque jour la relancer, elle répond que la misère est grande, que les locataires sont tous des pingres qui se chauffent au gaz pour ne pas donner la bûche au portier, qui se refusent à payer l'amende quand ils rentrent après minuit, et qui lésinent de plus en plus sur les étrennes. À sa blanchisseuse aussi, elle donne ces raisons ; mais comme elle lui donne aussi son linge, la blanchisseuse voit sur les serviettes des traces qui trahissent des habitudes de ripaille. Or, au reproche par elle adressé à Madame Gousselon, relativement à ces habitudes, la concierge a répondu comme les généraux de la garde, qui aiment mieux mourir que de se rendre. De là une avanie des voies de fait et un procès correctionnel dans lequel Madame Gousselon est prévenue. « C'est tout de même un peu drôle, dit-elle à la plaignante, qu'à présent on vienne fourrer le nez dans la subsistance du monde. D'ailleurs, m'en avez-vous vu manger de l'oie ? »
Le Plaignante
Avec ça que vous venez me chercher ces jours-là ! Monsieur le juge, je viens me plaindre de la brutalité de Madame, que, d'abord, je ne sais pas dans quelle écurie elle a été élevée.
Le Président
Épargnez-vous les réflexions ; la prévenue vous a frappée ?
Blanchisseuse
Oui, monsieur le juge, d'un coup de castrolle qu'elle avait à la main, et ça parce que je lui disais : « Madame, quand on doit des mille et des cent à sa blanchisseuse...».
Prévenue
Oh ! Sept francs seize sous.
Le Président
N'interrompez pas.
Blanchisseuse
Que je lui dis : « On ne se gave pas tous les jours que Dieu fait, de volailles, comme vous en abusez, au vu et connu de toute la maison et des voisins, au point que vos serviettes sont pleines de graisse. »
Prévenue
Faudrait peut-être manger des queues de lapin.
Blanchisseuse
La chose n'est pas à mon égard que vous mangiez ce que vous voudrez. Si ça vous fait plaisir, mangez de l'oie, du dindon, du rhinocéros, du veau marin, vous pouvez vous en bourrer, ça m'est égal, pourvu que vous me payiez. Quand on a plus de dettes, criantes sur la tête qu'on n'a des cheveux dans le dos... non... je veux dire... au contraire... ça ne fait rien, on ne se fourre pas des oies à chaque instant, que vous êtes connue pour votre bec fin.
Le Président
Voyons, femme Gousselon, reconnaissez-vous avoir frappé la plaignante ?
Prévenue
Je suis incapable de mentir ; d'ailleurs il y avait plus de cinquante personnes à la porte. Je ne le renie pas, mais, Seigneur ! Si vous aviez vu la scène que madame m'a faite !
Le Président
Enfin, vous convenez du fait, c'est bien ; taisez-vous.
Le tribunal condamne l'épicurienne portière à huit jours de prison et seize francs d'amende. Et voilà comment l'oie, qui a sauvé Rome, a perdu une portière. Il est vrai qu'ici il s'agit de la graisse.
Prévenue
Qu'on me condamne, j'irai dans les bois manger des glands, des marrons d'Inde, des champignons venimeux pour faire plaisir à madame.