Les Soeurs de Lait
Scène 1
Madame Beaupré, Henriette
Madame Beaupré traverse le théâtre pour sortir ; dans le même instant Henriette le traverse du côté opposé, sa mère l'arrête.
Madame Beaupré
Venez ici, Henriette ; où est votre soeur ?
Henriette
Elle est dans le jardin, où je crois qu'elle s'amuse à courir après des papillons.
Madame Beaupré
La belle occupation ! Votre soeur est bien folle, bien légère ; elle n'est cependant plus un enfant ; et il me déplait fort de la voir courir de minuties en minuties avec autant d'ardeur que l'on devrait en avoir pour les choses sérieuses. Pour vous, Henriette, je suis plus contente de vous ; quoique vous ne soyez que la cadette, vous montrez plus déraison, et vous êtes moins évaporée. Que faisiez-vous là-haut ?
Henriette
Ma chère mère, je repassais ma leçon de clavecin d'hier ; parce que mon maître m'a dit qu'il ne pouvait pas venir aujourd'hui.
Madame Beaupré
C'est bien fait. Je sors pour quelques affaires ; lorsque votre soeur fera rentrée, je vous charge de lui témoigner mon mécontentement. Je veux que vous lui donniez des avis, et comme vous avez plus de raison qu'elle, j'entends qu'elle ait des égards pour vous, et qu'elle vous écoute avec docilité. Dites-lui cela de ma part, entendez-vous ?
Madame Beaupré sort.
Henriette
Oui, ma chère mère.
Scène 2
Henriette
Madame Beaupré est à peine sortie, qu'Henriette se redresse et se regarde dans les glaces en se donnant des airs.
Elle lève les épaules.
Henriette
Pour cela, Mademoiselle Julie, je vais bien rabattre votre caquet. Quoique vous soyez mon aînée, il faudra que vous m'obéissiez actuellement ; oui, que vous m'obéissiez : car c'est surement ce que ma mère a voulu dire. Aussi n'est-il pas étrange que ce soit l'âge qui établisse la subordination ; comme si, quoique plus jeune, on ne pouvait pas être plus raisonnable. Moi, par exemple, ne suis-je pas faite pour commander à cette folle-là, qui n'a non plus d'intelligence... Qui, au lieu d'étudier ses leçons de clavecin, s'amuse à causer avec le Jardinier, et à lui voir planter ses choux ; qui est assez simple pour lui donner tout son argent, plutôt que d'en acheter des bijoux qui lui feraient honneur.
Scène 3
Julie, Henriette
Julie
Ma soeur, ma soeur, viens voir les beaux papillons que j'ai attrapés.
Henriette
Oui, cela est bien beau vraiment.
Julie
Ils font charmants, te dis-je ; je n'en ai point encore vu de si brillants.
Henriette
Oui, en vérité ; voilà une occupation bien digne d'une fille de votre âge.
Julie
Tu te trompes, ma soeur, ce n'est qu'un amusement.
Henriette
Eh bien, soit : voilà un amusement d'une belle espèce, et qui te fera bien de l'honneur dans le monde. Au lieu de t'appliquer à ton clavecin que tu négliges entièrement.
Julie
Oh ! Mon clavecin m'ennuie ; et je ne veux d'amusements que ceux qui me plaisent.
Henriette
Tu as un goût vraiment distingué.
Julie
Comme tu voudras ; mais veux-tu que je te dise, j'aime la liberté, moi, surtout dans mes divertissements. Qu'ai-je affaire de cet homme au ton rogue et dur, qui vient d'un air de pédant m'apprendre à me divertir, et qui ne parvient qu'à m'ennuyer autant que je le vois très souvent s'ennuyer lui-même.
Henriette
Quelle petitesse d'idées !
Julie
Que veux-tu ! Je pense comme cela. Je me plais singulièrement dans notre jardin ; j'y respire un air de liberté qui m'enchante. La fleur que j'ai vu naître, est celle que je préfère pour me parer ; je trouve, ce me semble, un meilleur goût au fruit que j'ai vu croître et mûrir, et que je cueille de ma main. Ces amusements, s'ils n'ont pas le brillant des tiens, sont au moins fort innocents.
Henriette
C'est fort bien dit ; mais, ma mère, qui n'a pas le goût rustique comme toi, est fort mécontente, et tu devrais pour la satisfaire.
Julie
Oui, je voudrais de tout mon coeur, pour lui plaire, que le clavecin fut plus de mon goût... À propos, que je t'apprenne une nouvelle.
Henriette
Comment donc ?
Julie
Mais une nouvelle qui te fera sûrement bien du plaisir.
Henriette
Eh quoi encore ? Dis donc vite.
Julie
Devine.
Henriette
Oh! je ne lais pas deviner ; tu m'impatientes.
Julie
Notre maman-nourrice est ici.
Henriette
Ah, mon Dieu, voilà ta nouvelle !
Julie
Mais, oui.
Henriette
C'est là cette bonne nouvelle, cette grande nouvelle ?
Julie
Est-ce qu'elle ne te fait pas plaisir.
Henriette
Mais, ni plaisir, ni peine ; je crois que je ne suis pas faite pour m'occuper beau coup de ces gens-là.
Julie
Elle est pourtant ta nourrice aussi bien que la mienne.
Henriette
À la bonne heure.
Julie
Elle a amené nos deux soeurs de lait, Magdelon et Javotte.
Henriette
Que m'importe !
Julie
Tu es bien froide ; il me semble que la reconnaissance...
Henriette
Point de leçons, s'il vous plait, Mademoiselle ; c'est à moi de vous en donner. Songez feulement à vous comporter avec plus de retenue qu'à votre ordinaire.
Julie
Eh mais, mais, tu badines, je crois.
Henriette
Point du tout. Demandez à ma mère, elle fait que j'ai plus de raison que vous ; et elle m'a chargée de vous commander. Entendez-vous, Mademoiselle ? Ainsi prenez garde de vous compromettre dans l'accueil que vous ferez à votre nourrice.
Elle sort en sautant et en chantant.
Julie
Brrr ; comme je me moque de tes ordres.
Scène 4
Henriette
Aussitôt qu'elle aperçoit entrer Mathurine, elle va s'asseoir dans un coin du théâtre, tire de son sac une pièce de broderie et travaille.
Henriette
Eh bien ! Voyez donc cette extravagante ; comme elle est rétive, opiniâtre. Oh pour cela, j'en aurai raison. Mais bon, voici la nourrice ; elle ne l'aura sûrement pas ren contrée.
Scène 5
Mathurine, Henriette, Magdelon, Javotte
Mathurine entre d'un air épanoui ; ses filles la suivent d'un air honteux et décontenancé.
Mathurine
Eh, bonjour, m'n'enfant, mon Henriette ; Jésus ! Comme la v'là brave et grandelette !
Henriette
Bonjour, ma bonne.
Mathurine
Comme ça est devenu grand et gentil ; moi qui ai vu ça si petit. Mon Dieu ! Ça me confond. Embrasse-moi donc, ma pauvre enfant ; je pleure de joie.
Henriette
Plus doucement, ma bonne ; vous me faites mal.
Mathurine
Mon Dieu, comme t'es devenue délicate, indifférente du depuis qu'tu n'es plus au village. Dame, c'est que je t'aimons toujours bian tretous.
Henriette
C'est bien fait, ma bonne.
Mathurine
Tians, v'là ta soeur Magdelon qui est si contente de te voir, alle est aussi grande que toi ; mais, trédame , alle n'est ni aussi gente, ni aussi brave. Approche, Magdelon.
Magdelon
Ma mère, je suis honteuse.
Henriette
Elle a raison, nourrice ; vous êtes trop familière.
À Magdelon.
Mathurine
Comment, est-ce que tu ne la reconnais plus ? C'est ta soeur Magdelon ; je vous baillais mon lait dans le même temps. Aussi vous vous aimiais, vous vous embrassiais. Allons, nigaude, approche, approche donc.
Magdelon
Si vous vouliais permettre...
Henriette
Doucement, doucement donc, vous allez gâter mes habits.
Magdelon
Ah ! Ma mère, ce n'est pas là ma soeur Henriette qui m'aimait tant.
Mathurine
Si fait, si fait, c'est alle-même ; mais c'est qu'alle n'est plus au village. Ses biaux habits l'y faisont torner la tête, vois-tu ; not' pauvreté l'y fait honte, et not' amiquié l'y fait déshonneur.
Magdelon
Est-ce que je n'avons pas de l'honneur itou, nous autres, quoique je soyons pauvres.
Javotte
Oh, pour ma soeur Julie, alle a un meilleur coeur qu'ça, je gage.
Mathurine
Tu pardras, m'n'enfant. Va, je parierois moi, que c'est la même chose. Est-ce que stelle-ci ne nous baillait pas assez de signifiances d'amiquié. Tant que je les avons au village, vois-tu, alles font douces, accortes ; alles nous font des amiquiés, des carresses ; maman-nourrice par-ci, ma soeur Magdelon par-là ; oh, je vous aimons tant, j'aurons tant soin de vous... vous ne manquerais jamais. Mais, à la ville, ils nous les gâtont ; alles devenont fiares, ingrates...
Henriette
Ma bonne, finissez vos propos, s'il vous plait. Si j'ai été nourrie chez vous, on vous a bien payée sans doute, et vous n'avez rien à dire.
Elle pleure.
Mathurine
Oh ! Madame vot'mère m'a toujours bian aidée, bian reconnue, et j'aurions tort de nous plaindre d'elle ; mais vous que j'ons nourrie, que j'ons soignée comme not' enfant, à qui j'avons bouté not' affection tout ainsi comme, nous avoir ainsi rebutées... Ça est bian rude.
Henriette
Mais vous êtes folle, ma bonne.
Scène 6
Julie, Mathurine, Javotte, Henriette
Julie
Eh ! Vous voilà, maman-nourrice, il y a une heure que je vous cherche.
Mathurine
Bonjour, mameselle Julie.
Julie
Ah ! Et voici m'amie Javotte ; comment te portes-tu ?
Javotte
Bian de l'honneur à nous, mameselle Julie.
Julie
Eh bien, pourquoi ne m'appelles-tu pas ta soeur ? Est-ce que je ne suis pas ta bonne amie ? Mais tu pleures, je crois ; qu'as-tu donc ?
Javotte
C'est ma mère qui a du chagrin.
Julie
Mais oui ; vous pleurez aussi, maman-nourrice ; et toi aussi, Magdelon ; qu'est-ce que tout cela lignifie donc ? Le papa-nourricier serait-il malade ?
Mathurine
Non, Dieu marci, mameselle Julie.
Julie
Oh ! Pour le coup, vous m'impatientez avec vos révérences, et vos mameselle Julie. Maman-nourrice, je me rappelle toujours avec reconnaissance les soins que vous avez eus de moi.
Javotte
Quand je vous le disais, ma mère, qu'elle avait le coeur bon stelle-là.
Julie
Et toi, ma petite Javotte, je t'aime toujours de tout mon coeur.
Javotte
Bian obligée, mameselle Julie.
Julie
Finirez-vous ; ou bien je vais me fâcher tout à fait.
Mathurine
Trédame, je parlons comme on nons l'a commandé. A c't'heure qu'ous êtes grand'dame ; je ne sommes pas daignes de vot' amiquié.
Julie
Voilà de bien sots propos. Ce n'est pas moi qui les tiens, maman-nourrice ; allez, je vous ferai attachée toute ma vie ; je n'oublierai jamais que je dois à vos foins ce qui en fait le bonheur.
Mathurine
La daigne enfant ! V'là parler ça ? V'là qu'est d'eun bel exemple pour les enfants fiars et ingrats qui nous méconnaissons.
Henriette
Oh ! Je n'y tiens pas.
Scène 7
Julie, Mathurine, Javotte, Magdelon
Elle va prendre un petit coffre de carton, qu'elle ouvre.
Julie
Bon ! La voilà partie, maman-nourrice, je vous attendais avec impatience. Tenez, voilà une coiffure et un mouchoir de cou que je vous garde depuis longtemps.
Mathurine
La brave enfant !
Julie
Et toi, Javotte, voilà un petit coeur d'or que je veux que tu portes toujours pour te ressouvenir de moi.
Javotte
Oh ! Je n'ons pas besoin de ça pour vous aimer de tout not' coeur, mameselle Julie.
Julie
Encore mameselle Julie. Oh bien, tu n'auras pas le coeur d'or, et tu ne feras plus ma bonne amie, si tu ne m'appelles pas ta soeur.
Javotte
Eh bien, ma soeur, je vous remarcie.
Elles s'embrassent.
Julie
Allons , embrasse-moi. Et toi, ma pauvre Magdelon, il faut que je te trouve aussi quelque chose. Ah ! Tiens, voilà une petite croix d'argent. Dame, je ne peux pas te donner davantage actuellement.
Magdelon
Oh ! Mameselle... C'est toujours plus... Je ne méritons pas...
Julie
Allons, prends et ne fais pas la sotte.
Magdelon
Grand marci, mameselle Julie.
Mathurine
Pour le coup, je n'y tenons plus ; v'là un coeur ça, auprès de l'autre : je sommes bian consolée du chagrin qu'alle m'a donné.
Julie
Comment donc ?
Mathurine
Ta soeur, m'n'enfant, qui ne te vaut pas, faut voir ; si tu savais comme alle nous a reçues, en faisant la madame ; comme alle nous a rebutées quand j'avons voulu l'y faire amiquié. Tians, j'en fis encore toute je ne sais comment ; et c'te pauv' Magdelon, alle ne peut pas s'en remettre.
Julie
Allez, allez, il ne faut pas prendre garde à cela. Est-ce que je na vous reste pas, moi ? Ne vous inquiétez pas, je vous aimerai pour deux ; je serai aussi la soeur de Magdelon, ainsi vous ne perdrez rien.
Scène 8
Madame Beaupré, Mathurine, Julie
Apercevant Mathurine.
Madame Beaupré
Eh bien, Mademoiselle, avez-vous assez couru, assez folâtré toute la journée. Fi, n'avez-vous pas de honte, un petit garçon est moins dissipé que vous. Ah, ah, vous voilà, Mathurine, bonjour.
Mathurine
Je qis vot' sarvante, Madame Beaupré.
Madame Beaupré
Voilà, je crois, vos filles, les soeurs de mes enfants ; comme elles sont grandes et fortes, cela doit vous faire plaisir à voir, nourrice ?
Mathurine
Dame, madame, ça m'est itou bien agréable.
Madame Beaupré
Ont-elles vu leurs soeurs ? Car c'est ainsi que je veux qu'elles appellent mes filles. Sans doute qu'Henriette a été bien contente de vous voir.
Mathurine
Ah ! Not' dame, vous avais toujours eu plus de bontés pour moi que je n'en sommes daignes.
Madame Beaupré
Qu'est-ce à dire, nourrice ? Vous n'avez point l'air contente. Vous aurait-on mal reçue ? Je voudrais bien savoir cela, par exemple ; Mademoiselle Julie, vos folies me préparent-elles quelque nouveau chagrin ?
Julie
Moi, ma chère mère ; maman-nourrice vous dira si je ne l'ai pas reçue avec plaisir.
Madame Beaupré
Je le crois, mais cela ne suffit pas. Peut-être lui aurez-vous dit quelque chose de désagréable : car vous êtes si folle, si inconséquente.
Mathurine
Oh ! Madame, ben du contraire.
Madame Beaupré
Mais encore ; je veux savoir ce qui vous chagrine, nourrice. Peut-être n'aura-t-elle pas fait d'amitié à sa soeur... Oui, c'est cela sûrement : ces petits airs ne me conviennent point du tout, Mademoiselle : imitez votre soeur Henriette ; elle est douce, sage , posée ; elle a l'âme sensible, reconnaissante, généreuse, je suis sûre qu'elle aura accablé sa soeur de caresses.
Scène 9
Madame Beaupré, Henriette, Mathurine, Julie
Madame Beaupré
Eh bien, Henriette, n'êtes-vous pas contente de voir votre soeur et votre nourrice ?
Henriette
Mais, oui, ma chère mère.
Elle embrasse Henriette.
À Julie.
Madame Beaupré
Je vous le disais bien, qu'elle est sensible et bien née, ma fille Henriette. Mais, qu'est-ce que je vois entre vos mains, nourrice ? je gage que ce font des présents de ma fille Henriette. Ah ! Que je suis contente de cette marque de sa reconnaissance et de won attachement ; les larmes m'en viennent aux yeux de satisfaction. Ah, ma chère Henriette, tu seras la consolation de mes vieux jours. Et vous, Mademoiselle, profitez d'un si bel exemple, si votre légèreté vous le permet.
Mathurine
Je vous fais excuse, not' dame, c'est mameselle Julie qui m'a baillé ça ; v'là itou ce qu'alle a donné à mes filles.
Madame Beaupré
Quoi ! C'est vous, Julie ! Vous ne m'en disiez rien.
Julie
Ma chère mère, je ne croyais pas que cela en valut la peine.
Madame Beaupré
Et Henriette ?
Mathurine
Oh ! Madame, je ne sommes pas daignes de l'approcher ni de l'y parler, alle est trop grand'Dame.
Madame Beaupré
Oui dà.
Henriette
Ma chère mère, vous ne croyez pas...;
À part, après un instant de silence.
Madame Beaupré
Rentrez, mademoiselle. Je vois que j'ai été la dupe de leurs caractères, et cela arrivera toujours à ceux qui au lieu d'approfondir les coeurs, ne s'arrêteront qu'à la superficie.