Acte I
Scène 1
Comtesse, Bertrand, Lafeu, Hélène, Paroles, Page
Dans le château des comtes de Roussillon.
Comtesse
En me séparant de mon fils, j’enterre un second mari.
Bertrand
Et moi, en partant, madame, je pleure de nouveau la mort de mon père ; mais je dois obéir au commandement du personnage auguste dont je suis pour le moment le pupille et pour toujours le sujet.
Lafeu
Dans le roi vous trouverez un époux, madame, et vous, monsieur, un père. Celui dont la bonté a été de tout temps universelle, doit nécessairement conserver cette vertu pour vous, dont le mérite attirerait la bienveillance là où elle fait défaut, bien loin de l’éloigner là où elle abonde.
Comtesse
Y a-t-il espoir que le roi se rétablisse ?
Comtesse
Cette jeune dame avait un père… oh ! avait ! quel triste souvenir éveille ce mot !… chez qui la science était presque égale à la probité ; si elle l’avait été tout à fait, il aurait rendu la nature immortelle, et la mort, faute d’ouvrage, aurait eu vacance. Plût à Dieu que, pour le salut du roi, il fût encore vivant ! Je crois que la maladie du roi serait déjà morte.
Lafeu
Comment appelez-vous l’homme dont vous parlez, madame !
Comtesse
Il était fameux, messire, dans sa profession, et il l’était à bien juste titre : Gérard de Narbonne !
Lafeu
En effet, madame c’était un homme supérieur ; le roi parlait de lui tout récemment avec une admiration et un regret profonds ; grâce à son talent, il vivrait encore, si la science pouvait s’opposer à la mortalité.
Bertrand
Quel est le mal, mon bon seigneur, qui fait languir le roi ?
Lafeu
Une fistule, monseigneur.
Bertrand
C’est la première fois que j’en entends parler.
Lafeu
La chose n’est que trop notoire… Est-ce que cette dame est la fille de Gérard de Narbonne ?
Lafeu
Vos éloges, madame, tirent d’elles des larmes.
Comtesse
Cette eau amère est la meilleure dont une jeune fille puisse assaisonner l’éloge reçu par elle… Le souvenir de son père n’approche jamais de son cœur sans que la tyrannie du chagrin retire à ses joues les couleurs de la vie. Assez, Hélène, allons, assez ; on pourrait croire que vous faites paraître plus de douleur que vous n’en éprouvez.
Hélène
Si je fais paraître la douleur, c’est que je l’éprouve.
Lafeu
Une affliction modérée est une dette envers les morts ; une douleur excessive est l’ennemie des vivants.
Comtesse
Si les vivants combattent résolument la douleur, elle meurt vite de son excès même.
Lafeu
Comment faut-il entendre cela ?
Bertrand
Madame, j’implore vos saintes prières.
Comtesse
À Lafeu.
Comtesse
Monseigneur, — c’est un courtisan tout novice ; mon bon seigneur, — donnez-lui vos conseils.
Lafeu
Il peut attendre les meilleurs — de mon dévouement pour lui.
Comtesse
Le ciel le bénisse !… Adieu, Bertrand. —
Comtesse
Elle sort.
Bertrand
Puissent les meilleurs souhaits que peut forger votre pensée se laisser atteindre par vous ! Soyez la consolation de ma mère, votre maîtresse, et prenez grand soin d’elle.
Lafeu
Adieu, jolie dame, c’est à vous de soutenir le renom de votre père.
Lafeu
Bertrand et Lafeu sortent.
Hélène
— C’est un homme de sa suite ; je l’aime à cause de lui, — et pourtant je le connais pour un insigne menteur, — je le connais pour un sot presque complet, pour un couard achevé : — mais ces défauts invétérés lui vont si bien — qu’on leur fait bon accueil, tandis que la vertu est, jusque dans ses os d’acier, transie par le vent glacial ; c’est ainsi que souvent nous voyons — le mérite indigent servir la fastueuse bêtise.
Paroles
Dieu vous garde, belle reine !
Hélène
Et vous aussi, monarque !
Paroles
Monarque ? non.
Hélène
Reine ? pas davantage.
Paroles
Étiez-vous à méditer sur la virginité ?
Hélène
Oui. Vous avez un vernis de soldat. Laissez-moi vous faire une question. L’homme est l’ennemi de la virginité : comment pourrions-nous la barricader contre lui ?
Paroles
Tenez-le à distance.
Hélène
Oui, mais il revient à l’assaut ; et, toute vaillante qu’elle est dans la défense, notre virginité est faible. Révélez-nous donc quelque puissant moyen de résistance.
Paroles
Il n’y en a pas ; l’homme, une fois établi devant vous, fera jouer la mine et vous fera sauter.
Hélène
Le ciel préserve notre virginité des mines et des explosions ! N’y a-t-il pas quelque stratagème militaire grâce auquel les vierges puissent faire sauter les hommes ?
Paroles
La virginité une fois à bas, l’homme n’en sera que plus vite en l’air ; mais, morbleu, quand il retombera à son tour par la brèche que vous aurez ouverte vous-même, vous aurez perdu votre cité. Dans la république de la nature, c’est chose impolitique de préserver la virginité. La perte de la virginité fait la richesse nationale. Jamais vierge ne serait née, s’il n’y avait pas eu d’abord une virginité perdue. Le métal dont vous êtes faite est celui dont on fait les vierges. La virginité, en se perdant, peut se retrouver jusqu’à dix fois ; la conserver, c’est la perdre pour toujours. C’est une compagne trop froide : défaites-vous-en.
Hélène
Je veux attendre encore un peu, dussé-je m’exposer à mourir vierge.
Paroles
Il n’y a pas grand’chose à dire en sa faveur, elle est contraire à la loi de nature. Parler à l’éloge de la virginité, c’est accuser votre mère : ce qui est la plus flagrante irrévérence. Autant se pendre que mourir vierge : la virginité se suicide ; elle devrait être enterrée sur les grands chemins, loin de toute terre sainte, comme coupable envers la nature d’un attentat désespéré. La virginité engendre les vers, comme le fromage ; elle se consume jusqu’à la dernière rognure et meurt ainsi à force de rassasier son propre appétit. En outre, la virginité est morose, arrogante, vaine, pleine d’égoïsme, péché le plus expressément défendu par les canons. Ne la gardez pas ; vous ne pouvez que perdre avec elle. Délivrez-vous-en ; dans dix ans elle sera décuplée, ce qui est un fort bel intérêt ; et le principal lui-même n’en vaudra guère moins. Défaites-vous-en.
Hélène
Que faut-il faire, messire, pour la perdre à son goût ?
Hélène
Je ne veux encore rien faire de ma virginité… — Là-bas, à la cour, votre maître n’aura qu’à choisir entre mille ; — il trouvera quelque maîtresse qui sera pour lui une mère et une amie, — et qu’il appellera son phénix, son capitaine et son ennemie, — son guide, sa déesse, sa souveraine, sa conseillère, sa traîtresse, sa bien-aimée, — son humble ambition, sa fière humiliation, — sa mélodie discordante et son harmonieux désaccord, — sa religion et sa douce perdition ; à qui il prodiguera enfin — les mille petits noms charmants et passionnés — que gazouille l’aveugle Cupidon ! Alors il sera… — Je ne sais ce qu’il sera… Dieu lui soit en aide ! — La cour est une instructive école ; et c’est un homme, lui…
Paroles
— Quel homme est-ce ? voyons.
Hélène
Un homme à qui je veux du bien. Le malheur est…
Paroles
Quel est le malheur ?
Hélène
— C’est que nos vœux n’aient pas un corps — qui les rende palpables ! En sorte que nous autres, pauvres créatures, — à qui notre humble étoile ne permet que les souhaits, — nous puissions en faire sentir l’efficacité à nos amis — et manifester des pensées qui, renfermées en nous, — ne nous attirent aucune reconnaissance ! —
Page
Monsieur Paroles, monseigneur vous appelle.
Page
Le page sort.
Paroles
Adieu, petite Hélène ; si je puis me souvenir de toi, je penserai à toi, à la cour.
Hélène
Monsieur Paroles, vous êtes né sous une constellation charitable.
Paroles
Moi ? sous celle de Mars.
Hélène
C’est ce que je crois justement, sous celle de Mars.
Paroles
Pourquoi sous celle de Mars ?
Hélène
Les guerres vous ont tant surmené, que vous devez être né sous la constellation de Mars.
Paroles
Dans sa prédominance.
Hélène
Plutôt, je crois, dans son mouvement rétrograde.
Paroles
Pourquoi le croyez-vous ?
Hélène
Vous savez si bien rétrograder en combattant.
Paroles
C’est pour en prendre avantage.
Hélène
C’est aussi pour notre avantage que nous fuyons, quand la peur nous promet le salut. Toutefois ce mélange de valeur et de peur qui est en vous est une vertu ailée qui sans doute vous rendra longtemps des services.
Paroles
Il sort.
Hélène
— Souvent, nous avons en nous les remèdes — que nous attendons du ciel. Les destins d’en haut — nous laissent une libre carrière ; ils ne retardent — nos projets, que lorsque nous sommes nous-mêmes inertes. — Quelle est la puissance qui élève mon amour si haut, — et me fait apercevoir ce dont ma vue ne peut se rassasier ? — Souvent les êtres les plus éloignés par la fortune, la nature les rapproche pour les réunir dans le baiser d’une sympathie native. — Les entreprises extraordinaires sont impossibles à ceux — qui en mesurent les difficultés d’après le sens commun et qui s’imaginent — que ce qui n’a pas été ne saurait être. Quelle est celle qui, après avoir fait tous ses efforts — pour prouver son mérite, a échoué dans ses amours ? — La maladie du roi !… Mon projet peut tromper mon espoir ; mais ma résolution est fixée, elle ne m’abandonnera pas.
Hélène
Elle sort.
Hélène
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Scène 2
Roi, Premier Seigneur, Deuxième Seigneur, Bertrand
Paris. Dans le palais du roi.
Roi
— Les Florentins et les Siennois sont aux prises ; — ils ont combattu avec des chances égales et continuent — une guerre acharnée.
Premier Seigneur
C’est ce qu’on dit, Sire.
Roi
— Et c’est fort croyable. Nous recevons ici la confirmation de cette nouvelle dans une lettre de notre cousin d’Autriche — qui nous avertit que les Florentins vont implorer de nous — de prompts secours. Cet ami si cher — prévient leur demande et semble — désirer de nous un refus,
Premier Seigneur
Son dévouement et sa sagesse, — tant de fois éprouvés par Votre Majesté, réclament de votre part la plus ample considération.
Roi
Il a donné des armes à notre réponse, et Florence est refusée avant d’avoir même demandé. Toutefois, si, parmi nos gentilshommes, il en est qui désirent prendre — du service en Toscane, ils peuvent à leur gré — se ranger d’un côté ou de l’autre.
Deuxième Seigneur
Cela pourra fort bien servir — d’école à notre noblesse que fait languir le — désir d’action et d’exploits.
Roi
Oui vient ici ?
Premier Seigneur
— Mon bon Seigneur, c’est le comte de Roussillon, — le jeune Bertrand.
Roi
Jouvenceau, tu portes la mine de ton père ; — la nature libérale, plus zélée que pressée, — t’a soigneusement formé. Puisses-tu hériter — aussi des qualités morales de ton père ? Sois le bienvenu à Paris.
Bertrand
— Mes remercîments et mes hommages à Votre Majesté !
Bertrand
Sire, son souvenir — est inscrit plus richement dans votre pensée que sur sa tombe ; — et son épitaphe est moins à sa gloire — que votre royal éloge.
Roi
— Ah ! que ne suis-je avec lui ! Il avait coutume de dire… —
il me semble l’entendre encore ; il ne dispersait pas — ses sages paroles dans l’oreille, il les y greffait — pour y grandir et porter fruit
Roi
: Que je cesse de vivre… — ainsi intervenait souvent sa douce mélancolie — au dénoûment et à la suite de quelque plaisanterie… — Que je cesse de vivre , disait-il, — quand ma lampe n’aura plus d’huile, plutôt que de servir de lumignon à ces jeunes générations dont l’intelligence — dédaigne tout ce qui n’est pas nouveau, dont le jugement — se borne à engendrer une toilette, et dont la constance — expire avant la mode adoptée par elles ! Tel était son souhait ; — après et d’après lui, tel est aussi le mien. — Puisque je ne puis plus rapporter ni miel ni cire à la ruche, — il est grand temps que j’en sois emporté — pour faire place à d’autres travailleurs.
Deuxième Seigneur
Vous êtes aimé, Sire ; — et les plus récalcitrants seraient les premiers à vous regretter.
Roi
— Je remplis une place, je le sais… Combien de temps y a-t-il, comte, — que le médecin de votre père est mort ? Il était bien renommé !
Bertrand
Il y a quelque six mois, Monseigneur.
Roi
S’il était vivant, j’essayerais encore de lui… — Prêtez-moi un bras… Les autres médecins m’ont — épuisé à force de remèdes… Désormais la nature et la maladie — peuvent se débattre à leur aise. Soyez le bienvenu, comte, — mon fils ne m’est pas plus cher !
Bertrand
Je rends grâce à Votre Majesté. —
Bertrand
Ils sortent. Fanfare.
Bertrand
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Scène 3
Comtesse, Clown, Hélène
Dans le château des comtes de Roussillon.
Comtesse
Maintenant je vous écoute : que dites-vous de cette jeune dame ?
Comtesse
L’INTENDANT.
Comtesse
Madame, je souhaite que le besoin que j’ai toujours pris de satisfaire vos désirs soit noté dans le journal de mes services passés ; car nous blessons notre modestie et nous ternissons l’éclat de nos mérites en les publiant nous-mêmes.
Clown
Vous n’ignorez pas, madame, que je suis un pauvre hère.
Comtesse
C’est bon, monsieur.
Clown
Non, madame, il n’est pas bon que je sois pauvre, quoique la plupart des riches soient damnés. Mais, si Votre Excellence daigne m’autoriser à me mettre en ménage, la femme Isabeau et moi, nous ferons comme nous pourrons.
Comtesse
Tu veux donc devenir un mendiant ?
Clown
Je mendie seulement votre autorisation dans cette affaire.
Comtesse
Dans quelle affaire ?
Clown
L’affaire d’Isabeau et la mienne. Service n’est pas héritage ; et je crois bien que je n’obtiendrai jamais la bénédiction de Dieu avant d’avoir une progéniture de mon corps ; car, comme on dit, les poupons sont bénédiction.
Comtesse
Dis-moi la raison pour vouloir te marier.
Clown
Mon pauvre corps l’exige, madame ; je suis entraîné par la chair ; et il faut marcher quand le diable nous entraîne.
Comtesse
Sont-ce là toutes les raisons de Votre Révérence ?
Clown
À dire vrai, madame, j’ai d’autres raisons telles quelles, des raisons de piété.
Comtesse
Le monde peut-il les connaître ?
Clown
J’ai été, madame, une créature perverse, comme vous et tous ceux qui sont de chair et de sang ; et, en vérité, je me marie pour pouvoir me repentir…
Comtesse
De ton mariage bien plutôt que de ta perversité.
Clown
Je n’ai plus d’amis, madame, et j’espère en avoir par ma femme.
Comtesse
Drôle ! ces amis-là sont des ennemis.
Clown
Vous en jugez à la légère, madame. Ce sont des amis, et de grands amis ! Car ces coquins-là viennent faire pour moi ce dont je suis las ! Celui qui laboure ma terre épargne mon attelage et me laisse recueillir la récolte ; s’il me fait cocu, je le fais ma bête de somme. Celui qui console ma femme soigne ma chair et mon sang ; celui qui soigne ma chair et mon sang, aime ma chair et mon sang ; celui qui aime ma chair et mon sang, est mon ami : ergo , celui qui baise ma femme est mon ami. Si les hommes pouvaient se résigner à être ce qu’ils sont, il n’y aurait rien à craindre dans le mariage. En effet, le jeune Charbon le puritain et le vieux Poysam le papiste, tout différents que sont leurs cœurs en religion, ont la tête pareille. Ils peuvent croiser leurs cornes aussi bien que tous les cerfs du troupeau.
Comtesse
Tu seras donc toujours mauvaise langue et calomniateur, coquin ?
Clown
Je suis prophète, madame, et je dis la vérité par le plus court chemin.
Clown
Fredonnant :
Clown
 Car je répéterai la ballade  Que tous trouveront véridique :  Le mariage advient par destinée ;  Le coucou chante par nature.
Comtesse
Décampez, monsieur ; je vous dirai deux mots tout à l’heure.
Comtesse
L’INTENDANT.
Comtesse
Voudriez-vous, madame, lui dire d’appeler Hélène ? C’est d’elle que j’ai à vous parler.
Comtesse
Drôle, dis à ma dame de compagnie que je voudrais lui parler ; c’est Hélène que je veux dire.
Clown
Quoi ! dit-elle, est-ce là ce beau visage qui fut cause  Que les Grecs saccagèrent Troie ? Folle action ! action folle ! car Pâris  Était la joie du roi Priam ! Sur ce, elle soupira en s’arrêtant, Sur ce, elle soupira en s’arrêtant,  Et prononça cette sentence : Pour neuf mauvaises s’il en est une bonne, Pour neuf mauvaises s’il en est une bonne, C’est qu’il en est encore une bonne sur dix.
Comtesse
Comment, une bonne sur dix ? vous corrompez la chanson, drôle.
Clown
Une bonne femme sur dix ! je purifie la chanson, au contraire ! Puisse le bon Dieu rationner ainsi le monde chaque année ! Pour ma part, je ne me plaindrais pas d’avoir la dîme des femmes, si j’étais le recteur. Une sur dix ! oui-dà, s’il pouvait seulement nous naître une bonne femme à l’apparition de chaque comète ou à chaque tremblement de terre, la loterie humaine serait bien améliorée ! Il serait plus facile à un homme de s’arracher le cœur que d’attraper une bonne femme.
Comtesse
Voulez-vous sortir, messire drôle, et faire ce que je vous commande ?
Clown
Dieu veuille qu’un homme puisse obéir aux commandements d’une femme, sans faire le mal !… L’honnêteté chez moi a beau ne pas être puritaine, elle se refuse à mal faire ; elle porte le surplis de l’humilité sur la robe noire d’un cœur indépendant… Je pars, décidément : il s’agit de faire venir Hélène ici.
Clown
Le clown sort.
Comtesse
Eh bien, j’écoute.
Comtesse
L’INTENDANT.
Comtesse
Je sais, madame, que vous aimez profondément votre dame de compagnie.
Comtesse
Oui, ma foi : son père me l’a léguée ; et, à défaut d’autre recommandation, elle aurait par elle-même les titres les plus légitimes à tout l’amour que je lui porte. Je lui dois plus que je ne lui donne, et j’entends lui donner plus qu’elle ne demandera.
Comtesse
L’INTENDANT.
Comtesse
Vous avez agi honnêtement. Gardez cela pour vous ; bien des présomptions me l’avaient fait soupçonner, mais elles étaient si vacillantes encore que j’étais balancée entre la croyance et le doute. Je vous en prie, laissez-moi ; renfermez ce secret dans votre âme ; je vous remercie de votre honnête sollicitude. Nous reparlerons de cela tout à l’heure.
Comtesse
Sort l’Intendant.
Hélène
— Quel est, votre bon plaisir, madame ?
Comtesse
Vous savez, Hélène, — que je suis une mère pour vous.
Hélène
Mon honorable maîtresse !
Comtesse
Non, une mère. — Pourquoi pas une mère ? Quand j’ai dit : une mère, — il m’a semblé que vous voyiez un serpent : qu’y a-t-il donc dans une mère — qui vous fasse tressaillir ? Je répète que je suis votre mère, et que je vous mets au nombre de ceux — que mes entrailles ont faits miens. Cela se voit souvent, — l’adoption rivalise avec la nature : le choix produit pour nous — d’une semence étrangère comme un rejeton naturel. Vous ne m’avez jamais coûté de maternelles douleurs, — et pourtant je vous témoigne une maternelle tendresse… — Dieu me pardonne, jeune fille ! Est-ce que cela te tourne le sang — que je me dise ta mère ? Comment se fait-il — que cette messagère orageuse de larmes, cette Iris aux changeantes couleurs encercle ton regard ? — Quoi ! parce que vous êtes ma fille !
Hélène
Parce que je ne le suis pas.
Comtesse
Je dis que je suis votre mère.
Comtesse
Ni moi votre mère ?
Hélène
— Vous êtes ma mère, madame ? Plût à Dieu —
pourvu que monseigneur, votre fils, ne fût pas mon frère
Hélène
— que vous fussiez vraiment ma mère ! Si même vous étiez notre mère à tous deux, — ce serait pour moi un bonheur qui vaudrait le ciel, — pourvu que je ne fusse pas sa sœur ! Ne serait-il donc pas possible — que je fusse votre fille sans qu’il fût mon frère ?
Hélène
Bonne madame, pardonnez-moi.
Comtesse
— Aimez-vous mon fils ?
Hélène
Votre pardon, noble maîtresse !
Comtesse
— Aimez-vous mon fils ?
Hélène
Est-ce que vous ne l’aimez pas, madame ?
Comtesse
— Point de détours. Mon amour pour lui est un attachement — que je laisse voir au monde entier. Allons ! allons ! révélez-moi — l’état de votre cœur ; car votre émotion — vous accuse hautement.
Comtesse
— N’avez-vous pas depuis quelques jours, parlez franchement, l’intention — d’aller à Paris ?
Hélène
Oui, madame.
Comtesse
Pourquoi ? dites la vérité.
Hélène
— Je vais la dire, j’en jure, par la grâce divine ! — Vous le savez, mon père m’a légué certaines recettes — d’une vertu merveilleuse et éprouvée, que ses lectures — et son expérience pratique lui avaient indiquées — comme des spécifiques souverains, et il m’a recommandé en mourant — de conserver dans le secret le plus scrupuleux — ces prescriptions dont l’efficacité intime est beaucoup plus puissante — que ne le ferait croire leur formule. Il y a là, entre autres, — un remède infaillible — contre les maladies de langueur désespérées comme celle — pour laquelle le roi est condamné.
Comtesse
C’était bien là votre motif — pour aller à Paris, n’est-ce pas ? Parlez,
Comtesse
Mais, Hélène, — si vous offriez au roi vos secours supposés, — croyez-vous qu’il les accepterait ? Lui et ses médecins — sont d’accord pour penser, lui, qu’ils ne peuvent rien à son mal, eux, qu’ils n’y peuvent rien. Quelle confiance auraient-ils — dans une pauvre jeune fille ignorante, quand déjà toute l’école, — au bout de sa science, a abandonné — le danger à lui-même.
Hélène
Un pressentiment, — supérieur à la science même de mon père, qui était le plus grand — de sa profession, me dit que cette bonne recette — sera pour moi un patrimoine sanctifié — par les plus heureuses étoiles du ciel ; et si vous daigniez, madame, — me permettre de tenter l’aventure, je m’engagerais, — au risque de ma vie, à guérir Sa Majesté — pour tel jour, à telle heure.
Comtesse
Le crois-tu ?
Hélène
— Oui, madame, décidément.
Comtesse
— Eh bien, Hélène, tu auras, outre mon affectueux consentement, — les moyens, la suite nécessaires, et mes pressantes recommandations — auprès de mes amis à la cour. Moi, je resterai ici, — et j’implorerai pour ton entreprise la bénédiction de Dieu. — Sois partie dès demain, et sois sûre — d’obtenir de moi tout l’appui possible.
Comtesse
Elles sortent.
Comtesse
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Scène 4
Roi, Premier Seigneur, Deuxième Seigneur, Paroles, Bertrand, Lafeu, Boi, Hélène
Paris. Dans le palais du roi.
Roi
— Adieu, jeune seigneur. Ces principes guerriers, — ne les perdez pas de vue… Et vous aussi, seigneur, adieu. — Partagez mon conseil entre vous ; et si tous deux vous en tirez profit, — le don que vous aurez reçu aura doublé de valeur — en suffisant à tous deux.
Premier Seigneur
Nous espérons, — Sire, revenir soldats éprouvés — et trouver Votre Grâce en bonne santé.
Roi
— Non, non, c’est impossible ; et pourtant mon cœur — ne veut pas se reconnaître atteint par la maladie — qui assiége ma vie. Adieu, jeunes seigneurs : — que je vive ou que je meure, soyez les — dignes fils de la France ; que la haute Italie, — que cette race abâtardie, qui n’a hérité que de la décadence — du dernier empire, voie que vous venez — non pour courtiser la gloire, mais pour l’épouser ; — quand les plus braves éclaireurs reculeront, sachez trouver, vous, ce que vous cherchez, — pour que la renommée vous acclame. Encore une fois, adieu.
Deuxième Seigneur
— Que la santé se mette aux ordres de Votre Majesté !
Premier Seigneur
Nos cœurs recueillent vos avis.
Roi
Adieu.
Roi
À un de ses gens.
Roi
Venez m’aider.
Roi
Le Roi s’étend sur un lit de repos.
Premier Seigneur
— Ô mon cher seigneur, vous laisser ainsi derrière nous !
Paroles
— Ce n’est pas sa faute, l’étincelle…
Deuxième Seigneur
Oh ! une si belle campagne !
Paroles
— Admirable. J’ai vu ces guerres.
Bertrand
— Je reste ici par ordre, et l’on me tient en bride, en disant : — Trop jeune ! l’année prochaine ! c’est trop tôt.
Paroles
— Si le cœur t’en dit, enfant, dérobe-toi bravement !
Bertrand
— Il faut que je reste attelé ici à un cotillon, je suis condamné à trotter sur la dalle unie, — jusqu’à ce que la gloire soit épuisée toute, et à ne porter qu’une épée — de danseur ! Par le ciel, je me déroberai.
Premier Seigneur
— Ce sera un vol honorable.
Paroles
Commettez-le, comte ! —
Deuxième Seigneur
Je serai votre complice… Allons, adieu.
Bertrand
Je tiens tant à vous que notre séparation est le plus douloureux écartellement.
Premier Seigneur
Adieu, capitaine.
Deuxième Seigneur
Suave monsieur Paroles !
Paroles
Nobles héros, mon épée et les vôtres sont sœurs. Bonnes et brillantes lames ! Un mot, braves métaux ! vous trouverez dans le régiment des Spinii un certain capitaine Spurio, avec sa cicatrice, emblème de guerre, ici sur la joue gauche, c’est cette épée même qui l’a ainsi balafré ; dites-lui que je vis et recueillez ses récits sur mon compte.
Deuxième Seigneur
Oui certes, noble capitaine.
Paroles
Soyez les novices chéris de Mars !
Paroles
Les seigneurs sortent.
Paroles
À Bertrand.
Bertrand
Je reste. Le Roi…
Bertrand
Oui, je m’en vais le faire.
Paroles
Ce sont de dignes compagnons, et qui ont tout l’air de devoir être de vigoureux hommes d’épée.
Paroles
Bertrand et Paroles sortent.
Lafeu
— Pardon, monseigneur, pour moi et pour mon message !
Roi
Oui, à condition que tu relèveras !
Lafeu
Eh bien, — vous voyez ici debout un homme qui a payé d’avance son pardon. Je voudrais, — monseigneur, que vous — vous fussiez mis à genoux devant moi pour me demander grâce, afin de — pouvoir, à mon commandement, vous redresser comme je viens de le faire !
Roi
— Je le voudrais aussi, dussé-je, après t’avoir fracassé la tête, — t’en demander pardon !
Lafeu
Vous frappez à côté, — mon bon seigneur. Voici la question : voulez-vous être guéri — de votre infirmité ?
Roi
Non.
Roi
Qui, elle ?
Lafeu
— Eh bien, le médecin, monseigneur. Il est arrivé ici un docteur femelle : — voulez-vous l’admettre ?… J’en jure sur ma foi et sur mon honneur, — s’il m’est permis d’exprimer sérieusement ma pensée — après cet exorde badin, je viens de parler à une personne — dont le sexe, l’âge, le projet, — la sagesse et la résolution m’ont causé une stupéfaction — que je ne puis imputer à ma faiblesse d’esprit. Voulez-vous la voir, Sire —
car c’est là ce qu’elle demande
Lafeu
, et savoir son projet ? — Cela fait, riez de moi tout à votre aise.
Boi
Eh bien, mon bon Lafeu, — introduis cette merveille, afin que nous puissions — partager ton étonnement ou le dissiper — en nous en étonnant .
Lafeu
Ah ! je vous persuaderai, — et cela avant la fin du jour.
Lafeu
Il sort.
Roi
— Il fait toujours de ces longs prologues à des riens !
Lafeu
— Allons, avancez.
Roi
Voilà un empressement qui a des ailes.
Lafeu
— Allons, avancez. Voici Sa Majesté : dites-lui vos intentions. — Vous avez tout l’air d’un conspirateur ; mais les conspirateurs comme vous, — Sa Majesté les redoute rarement. Je suis l’oncle de Cressida, — et je ne crains pas de vous laisser tous deux ensemble. Au revoir.
Lafeu
Il sort.
Roi
— Eh bien, ma belle, est-ce à moi que vous avez affaire ?
Hélène
— Oui, mon bon seigneur. Gérard de Narbonne était — mon père, homme renommé dans sa profession.
Roi
— Je l’ai connu.
Hélène
— Je ne vous ferai donc pas son éloge : — vous le connaissez, il suffit… Sur son lit de mort, — il me remit plusieurs recettes, une entre autres, — le fruit le plus précieux de sa pratique, — l’œuvre favorite de sa vieille expérience, — qu’il me dit de garder soigneusement comme un troisième œil plus précieux que les deux miens. Je l’ai fait… — Aujourd’hui, apprenant que Votre Majesté est atteinte — de cette affection funeste dont la cure — est le principal honneur du remède légué par mon cher père, — je viens vous l’offrir avec mes services, — dans l’humanité de ma sujétion.
Hélène
— il me suffira d’avoir fait mon devoir pour être payée de mes peines. — Je ne veux pas vous imposer mes services, — et j’implore humblement de votre royale bonté — cette faveur modeste de me faire reconduire.
Roi
— Je ne puis pas t’accorder moins, si je ne veux passer pour ingrat. — Tu as voulu me secourir ; reçois donc les remercîments — que doit un mourant à ceux qui lui souhaitent de vivre. — Mais je sais à fond ce que tu ignores, — je sais le péril ou je suis et tu ne saurais le conjurer.
Hélène
— Quel mal y a-t-il à essayer ce que je puis faire, — puisque vous avez renoncé à toute guérison ? — Celui qui achève les plus grandes œuvres — les accomplit souvent par le plus faible ministre. — Ainsi les saintes Écritures nous montrent la sagesse chez l’enfance, — quand les sages ne sont que des enfants. De grands fleuves ont coulé — de simples sources, et de grandes mers ont été mises à sec, — après que les plus grands avaient nié ces miracles. — Souvent la prévision manque le but, au milieu des plus belles promesses ; et souvent elle l’atteint, au milieu — des plus froides espérances, quand le désespoir est à son comble.
Roi
— Je ne dois pas t’écouter. Adieu, obligeante fille. — Tes peines, restées inutiles, doivent trouver en toi-même leur paiement ; — car les offres non agréées recueillent des remercîments pour tout salaire.
Hélène
— Ainsi le mérite inspiré est rebuté d’un mot ! — Il n’en est pas de celui qui connaît toutes choses — comme de nous qui mesurons nos conjectures sur des apparences ; — c’est donc de notre part présomption suprême que — de prendre l’intervention du ciel pour l’action des hommes. — Ah ! Sire, donnez votre consentement à ma tentative ; — mettez à l’épreuve, non pas moi, le ciel ! — Je ne suis pas de ces imposteurs qui se font fort — d’atteindre ce qu’ils savent inaccessible ; mais, sachez-le, je le crois, et j’en suis sûre, — mon art n’est pas impuissant, ni votre mal incurable.
Roi
— As-tu donc tant de confiance ? Dans quel espace de temps — espères-tu me guérir ?
Hélène
— Si la Grâce suprême m’accorde cette grâce, — avant que les chevaux du soleil aient deux fois promené — sa torche enflammée dans le cercle diurne ; avant que l’humide Hespérus ait deux fois éteint sa lampe léthargique — dans les vapeurs sombres de l’Occident ; avant que le sablier du pilote lui ait indiqué vingt-quatre fois — l’écoulement furtif des minutes ; ce qu’il y a d’infirme en vous s’envolera de la parti saine, — la santé revivra dégagée, et la maladie se dégagera pour mourir.
Roi
— Sur la garantie de ta conviction, — à quoi t’exposerais-tu ?
Roi
— Il me semble qu’un esprit sublime parle en toi ; — j’entends sa voix puissante par ton faible organe. — Ce que le sens commun repousse comme impraticable, — un sens supérieur le replace dans le possible. — Ta vie est chose précieuse ; car tous les biens qui, dans cette vie, — valent la peine de vivre sont accumulés en toi : — jeunesse, beauté, sagesse, courage, vertu, tous — les dons heureux que peuvent revendiquer le bonheur et le printemps de l’âge ! — Pour hasarder, comme toi, tout cela, il faut avoir — ou une science infinie ou un monstrueux désespoir. — Charmant docteur, je veux essayer du remède que tu m’apportes — et qui t’administre la mort, si je meurs.
Hélène
— Si je romps le délai fixé, si je fléchis dans l’accomplissement — de ce que je dis, que je meure maudite, — et je l’aurai mérité. Pas de guérison ? la mort est mon payement ; — mais, si je vous guéris, que me promettez-vous ?
Roi
— Fais ta demande.
Hélène
Mais me l’accorderez-vous ?
Roi
— Oui, par mon sceptre et par mes espérances de ciel !
Roi
— Voici ma main ; ton engagement une fois observé, — ta volonté recevra de moi une servile exécution. — Fixe toi-même le moment ; car, — résolu à être ton malade, je me repose désormais sur toi. — Je devrais sans doute te questionner davantage ; — mais ma confiance ne gagnerait rien à apprendre rien de plus : — quand je saurais d’où tu viens, qui t’a conduite ici, qu’importe ! Sois — bienvenue sans question et bénie sans réserve !… — Qu’on vienne m’aider ! holà ! quelqu’un !… Si tu es à la hauteur — de ta parole, mes actes égaleront les tiens !
Roi
Fanfare. Tous sortent.
Roi
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Scène 5
Comtesse, Clown
Dans le château des comtes de Roussillon.
Comtesse
Allons, monsieur, je vais mettre à l’épreuve votre savoir-vivre.
Clown
Je me comporterai en homme richement nourri et pauvrement élevé. En somme, il s’agit pour moi de figurer à la cour, rien qu’à la cour !
Comtesse
Rien qu’à la cour ! oui-dà, de quel endroit faites-vous donc cas, si vous traitez celui-là avec un pareil dédain ? Rien qu’à la cour !
Clown
En vérité, madame, si Dieu a doué un homme de quelque civilité, à la cour il peut aisément la mettre à l’écart. Là, celui qui ne sait pas arrondir une jambe, ôter son chapeau, baiser sa main et ne rien dire, n’a ni jambes, ni mains, ni lèvres, ni chapeau ; à parler précisément, un pareil être n’est pas fait pour la cour. Mais, quant à moi, j’ai une réponse qui peut servir en tout cas.
Comtesse
Ma foi ! ce doit être une bien bonne réponse, si elle va à toutes les questions.
Clown
Elle est comme la chaise du barbier qui va à toutes les fesses, fesses pointues, fesses carrées, fesses dodues, n’importe quelles fesses.
Comtesse
Est-ce qu’effectivement votre réponse va à toutes les questions ?
Clown
Comme une pistole à la main d’un procureur, comme votre écu français à votre gueuse enrubannée, comme la bague d’osier de Tibbie à l’index de Tom, comme les crêpes au Mardi Gras, comme la danse Moresque au Premier mai, comme le clou à son trou, comme le cocu à sa corne, comme la gourgandine querelleuse au maroufle tapageur, comme la lèvre de la nonne à la bouche du moine, enfin, comme le pouding à sa peau.
Comtesse
Tu as une réponse qui va aussi bien à toutes les questions ?
Clown
Depuis le duc jusqu’au dernier constable, elle va à toutes les questions.
Comtesse
Ce doit être une réponse de la plus monstrueuse étendue pour aller ainsi à toutes les demandes.
Clown
Une vétille, en vérité, pour le savant qui l’apprécierait congrûment. La voici dans tout son développement. Demandez-moi si je suis un courtisan ; il n’y a pas de mal à apprendre…
Comtesse
À redevenir jeune, si nous le pouvons. Je consens à être niaise dans ma question, espérant devenir plus spirituelle par votre réponse… Dites-moi, monsieur, êtes-vous un courtisan ?
Clown
Seigneur Dieu, monsieur ! voilà une réplique expéditive ! Encore, encore, faites-moi cent questions.
Comtesse
Monsieur, je suis un pauvre ami à vous qui vous aime.
Clown
Seigneur Dieu, monsieur !
Clown
Ferme, ferme, ne m’épargnez pas.
Comtesse
Je pense, monsieur, que vous ne pouvez pas manger d’un plat aussi grossier.
Clown
Seigneur Dieu, monsieur ! Allez, mettez-moi à l’épreuve, n’ayez pas peur.
Comtesse
Vous avez reçu le fouet tout récemment, monsieur, à ce que je crois.
Clown
Seigneur Dieu, monsieur ! Ne m’épargnez pas.
Comtesse
Vous criez : Seigneur Dieu, monsieur ! ne m’épargnez pas , quand on parle de vous donner le fouet ! En vérité, voilà une exclamation fort bien placée ; vous répondriez fort bien aux coups, si vous y étiez condamné.
Clown
Jamais de la vie je n’avais eu moins de chance dans mon Seigneur Dieu, monsieur ! Je vois que les choses peuvent servir longtemps, mais pas toujours.
Comtesse
Je fais un noble usage de mon temps, en vérité, de le passer à rire ainsi avec un fou.
Clown
Seigneur Dieu, Monsieur ! Tiens, le voilà qui ressert !
Comtesse
— C’est assez, monsieur. Maintenant à votre affaire :
Comtesse
Elle lui donne un papier.
Comtesse
Vous remettrez ceci à Hélène, — et vous la presserez de me répondre immédiatement. — Recommandez-moi à mes parents et à mon fils ; — ce n’est pas une grande…
Clown
Une grande recommandation auprès d’eux.
Comtesse
Une grande tâche pour vous : vous me comprenez ?
Clown
Très-fructueusement ; je serai là avant mes jambes.
Comtesse
Revenez vite.
Comtesse
Ils sortent de deux côtés opposés .
Comtesse
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Scène 6
Lafeu, Paroles, Bertrand, Roi, Hélène, Tous, Premier Seigneur, Deuxième Seigneur, Quatrième Seigneur
Paris. La salle du Trône dans le Palais.
Lafeu
On dit qu’il n’y a plus de miracles ; et nous avons des philosophes qui déclarent toutes simples, et toutes ordinaires les choses surnaturelles et inexplicables. Voilà ce qui fait que nous traitons de puérilités les plus redoutables prodiges, en nous retranchant dans une science prétendue, au lieu de nous résigner à une ignorante terreur.
Paroles
Oui-dà, c’est la plus rare merveille qui se soit produite dans nos temps modernes.
Bertrand
C’est vrai.
Lafeu
Après avoir, été abandonné des gens de l’art !
Paroles
C’est ce que je dis : de Galien et de Paracelse.
Lafeu
Des maîtres les plus savants et les plus authentiques…
Paroles
Justement, c’est ce que je dis.
Lafeu
Qui le donnaient pour incurable…
Paroles
Oui, voilà ! c’est ce que je dis aussi.
Lafeu
Pour désespéré…
Paroles
Justement, pour un homme assuré d’une…
Lafeu
D’une vie incertaine et d’une mort infaillible.
Paroles
C’est cela même ; j’allais le dire.
Lafeu
Je puis dire vraiment que c’est une nouveauté pour l’univers.
Paroles
Certainement ; si vous en voulez la démonstration, vous la lirez dans… Comment appelez-vous donc cet ouvrage-là ?
Lafeu
« La démonstration de la puissance céleste sur la scène terrestre. »
Paroles
C’est exactement ce que j’allais dire.
Lafeu
Ma foi, le Dauphin lui-même n’est pas plus vigoureux ; je parle sous le rapport…
Paroles
Oui, c’est étrange, très-étrange ! le mot est bref, mais il faut toujours y revenir ; et il n’y a qu’un esprit profondement perverti pour ne pas le reconnaître dans ceci…
Lafeu
La main même du ciel.
Paroles
Oui, c’est ce que je dis.
Lafeu
Par le plus faible…
Lafeu
Une reconnaissance universelle.
Paroles
C’est ce que j’allais dire ; vous parlez à merveille. Voici le Roi.
Lafeu
Tout gaillard, sur ma parole !… Je m’engage à en aimer mieux les jeunes filles, tant qu’il me restera une dent dans la bouche. Eh ! mais il est capable de danser avec elle une courante !
Paroles
Mort du vinaigre ! n’est-ce pas là Hélène ?
Lafeu
Vive Dieu ! je le crois.
Roi
— Qu’on mande devant moi tous les seigneurs de la Cour !
Roi
Un des gens de service sort.
Roi
À Hélène.
Roi
— Ma bienfaitrice, assieds-toi à côté de ton malade ; — et de cette main vigoureuse où tu as rappelé — la sensation bannie, reçois une seconde fois — la confirmation de ma promesse. — Parle, tu n’as plus qu’à choisir.
Hélène
— Que les chances de l’amour accordent à chacun de vous une maîtresse belle et vertueuse ! — Oui, à chacun de vous, hormis un seul !
Lafeu
— Je donnerais mon cheval bai, tout harnaché, — pour n’être pas plus édenté que ces jeunes gens et n’avoir pas la barbe plus longue.
Roi
Examine-les bien : — pas un d’eux qui ne soit de noble race !
Hélène
Messieurs, — le ciel a, par moi, rendu la santé au roi.
Tous
— Nous le savons, et nous en remercions le ciel.
Hélène
Je suis une simple vierge, et ma plus grande richesse, — je le déclare, est simplement d’être vierge. — S’il plaît à votre Majesté, je suis prête. — La rougeur, en montant à mes joues, me dit tout bas : — « Je rougis de ce que tu aies à choisir ; mais, si tu éprouves un refus, — qu’une pâleur mortelle règne pour toujours sur ton visage ! — Moi, je n’y reparaîtrai jamais. »
Roi
Fais ton choix, et, sache-le bien, — quiconque se soustrait à ton amour, se soustrait au mien.
Hélène
— Maintenant, ô Diane, je fuis tes autels, et c’est vers l’impérial Amour, ce Dieu si puissant, — que se pressent mes soupirs…
Hélène
Au premier seigneur.
Hélène
Monsieur, consentez-vous à écouter ma requête ?
Premier Seigneur
— Et à vous l’accorder.
Hélène
Merci, monsieur ! Je n’ai rien de plus à vous dire. —
Hélène
Elle se tourne vers le second seigneur.
Lafeu
J’aimerais mieux courir la chance de son choix que de jouer ma vie sur un coup de dé.
Hélène
— Monsieur, la fierté qui flamboie dans vos beaux yeux, — avant même que j’aie parlé, m’a fait une décourageante réplique. — Puisse l’amour élever votre fortune vingt fois plus haut — que l’humble amour de celle qui fait pour vous ce vœu !
Deuxième Seigneur
— Je n’aspire pas à mieux, si vous y consentez.
Hélène
Agréez mon vœu, — et puisse le grand Amour l’exaucer ! Sur ce, je prends congé de vous. —
Lafeu
Est-ce qu’ils la refusent tous ? S’ils étaient mes fils, je les ferais fouetter, ou je les enverrais aux Turc pour en faire des eunuques.
Hélène
— Ne soyez pas effrayé si je prends votre main ; je vous estime trop pour vouloir vous nuire. — Que le ciel bénisse vos désirs ! et pour votre lit — puissiez-vous trouver mieux, si jamais vous vous mariez ! —
Lafeu
Ces garçons-là sont de glace, aucun d’eux ne veut d’elle : à coup sûr, ils sont tous bâtards des Anglais ; ce ne sont pas des Français qui les ont faits.
Hélène
— Vous êtes trop jeune, trop heureux et trop noble — pour vouloir un fils de mon sang.
Quatrième Seigneur
— Charmante, je ne pense pas ainsi. —
Lafeu
Il reste encore une bonne grappe… Je suis bien sûr que le père de celui-là buvait du vin ; mais, s’il n’est pas un âne, lui, je suis un jouvenceau de quatorze ans : je le connais déjà.
Hélène
— Je n’ose pas dire que je vous prends, mais je me livre, — pour vous servir toute ma vie, — à votre souverain pouvoir… Voilà l’homme !
Roi
— Allons, jeune Bertrand, prends-la ; — elle est ta femme.
Bertrand
— Ma femme, Sire ! j’en supplie Votre Altesse, — qu’elle me permette, dans cette affaire, — de m’en rapporter à mes propres yeux.
Roi
Est-ce que tu ne sais pas, Bertrand, — ce qu’elle a fait pour moi ?
Bertrand
Oui, mon bon seigneur ; — mais je ne crois pas savoir pourquoi je dois l’épouser.
Roi
— Tu sais qu’elle m’a fait lever de mon lit de douleurs.
Bertrand
— Faut-il donc, monseigneur, qu’elle me fasse descendre — parce qu’elle vous a fait lever ! Je la connais bien ; — elle a reçu son éducation aux frais de mon père : — la fille d’un pauvre médecin, ma femme !… que plutôt un opprobre — éternel me dégrade !
Roi
— Le titre qui lui manque pour être honorée par toi, — je puis le créer ! Chose étrange que nos sangs divers — qui, pour la couleur, le poids et la chaleur, une fois versés pêle-mêle, — n’offriraient aucune différence, établissent entre nous — de si vastes distinctions ! Si elle est tout à fait vertueuse et si tu la dédaignes par cette seule raison — qu’elle est la fille d’un pauvre médecin, tu dédaignes — la vertu pour un nom. Va, n’agis point ainsi. — Quand des actes vertueux procèdent d’un rang infime, — le rang est ennobli par la conduite de leur auteur. — Être enflé de titres pompeux et manquer de vertu, — c’est avoir l’honneur hydropique. Le bien — est le bien, sans nom ; le mal de même. — C’est par la qualité qu’il faut classer les choses, — non par l’épithète… Elle est jeune, sage et belle : — c’est là l’héritage direct qu’elle tient de la nature, — et il constitue l’honneur. Il n’a de l’honneur que le rebut, — celui qui se prétend l’enfant de l’honneur — et qui ne ressemble pas à son père. L’honneur du meilleur aloi, — nous le dérivons de nos actes, — et non de nos aïeux. Quant au mot honneur , ce n’est qu’un esclave — prostitué à toutes les tombes ! c’est un trophée menteur — qu’on verra sur le moins digne sépulcre et qui trop souvent se taira — pour laisser la poussière et l’oubli maudit ensevelir — des ossements honorés ! Que te dirai-je ? — Si la vierge te plaît dans cette créature, — je puis créer le reste ; sa vertu et sa personne, — voilà la dot qu’elle apporte ; les titres et la richesse, voilà celle que je lui donne.
Bertrand
— Je ne puis l’aimer, et je ne ferai pas d’efforts pour y parvenir.
Roi
— Tu te ferais injure s’il te fallait un effort pour cela.
Hélène
— Monseigneur, je suis heureuse que vous soyez guéri ; — ne pensons plus au reste.
Roi
— Mon honneur est en péril ; pour le dégager, — je dois mettre en œuvre ma puissance… Allons, prends sa main, — dédaigneux enfant, indigne d’un si beau don ; — toi qui oses accabler de tes insolents mépris — mon affection et son mérite ; toi qui ne songes pas — que nous n’avons qu’à jeter notre autorité dans la balance — pour que tu pèses moins qu’elle, et qui ignores — que nous pouvons transplanter tes dignités — pour les faire croître où bon nous semble ! Contiens tes mépris, — obéis à notre volonté, qui travaille pour ton bien ; — n’écoute plus ton orgueil ; et sur-le-champ — fais à tes intérêts cette concession d’obéissance — que ton devoir exige et que notre puissance réclame ; — sinon, je te retire ma tutelle pour t’abandonner à jamais — aux vertiges et aux dangers inévitables — de la jeunesse et de l’inexpérience ; et ma vengeance et ma haine, — au nom de la justice, se déchaîneront contre toi — sans pitié. Parle. Ta réponse !
Bertrand
— Pardon, mon gracieux seigneur ! Je soumets — mon goût à vos yeux. Quand je considère — quelles vastes créations et quel essaim d’honneurs — vous pouvez évoquer d’un signe, alors, celle qui naguère — tenait une place si infime dans ma pensée trop fière, devient — grâce aux éloges du roi, aussi noble — que si elle l’était de naissance.
Roi
Prends-lui la main, — et dis-lui qu’elle est tienne. Je lui promets — une fortune à la hauteur, — sinon au-dessus de ton rang.
Bertrand
Je prends sa main.
Roi
— Que le bonheur, ainsi que la faveur du roi, — sourie à ce contrat ! La cérémonie — nécessaire pour consacrer ce pacte nouveau-né — sera accomplie dès ce soir. Quant à la fête, — elle sera ajournée — jusqu’à la venue des parents absents. Si tu l’aimes, — tu prouveras à ton roi ta dévotion ; sinon, ta désobéissance.
Roi
Sortent le roi, Bertrand, Hélène, les seigneurs et les gens de service.
Lafeu
Écoutez, monsieur ; un mot !
Paroles
Que désirez-vous, messire ?
Lafeu
Votre seigneur et maître a bien fait de se rétracter.
Paroles
Se rétracter ! Mon seigneur et maître ?
Lafeu
Oui ; est-ce que je ne parle pas un langage intelligible ?
Paroles
Un langage fort rude et qui ne peut s’entendre sans effusion de sang. Mon maître !
Lafeu
Seriez-vous l’égal du comte de Roussillon ?
Paroles
De quelque comte que ce soit, de tous les comtes, de n’importe quel homme !
Lafeu
De n’importe quel homme du comte. Le compagnon d’un comte est d’une autre espèce.
Paroles
Vous êtes trop vieux, monsieur ; que cela vous suffise, vous êtes trop vieux.
Lafeu
Je te dirai, faquin, que je m’appelle un homme, et c’est un titre que l’âge ne te procurera pas.
Paroles
Ce que j’oserais trop volontiers, je n’ose pas le faire.
Lafeu
Pendant deux repas, je t’ai pris pour un garçon suffisamment sensé ; tu as fait une narration tolérable de tes voyages ; cela pouvait passer ; mais déjà les banderoles dont tu te pavoisais m’avaient maintes fois porté à croire que tu n’es pas un navire de considérable tonnage. À présent je t’ai trouvé ; quand je te perdrais, peu m’importe. Tu es un gaillard qu’il faudrait reprendre à chaque instant ; et tu n’en vaux pas la peine.
Paroles
Si tu n’avais pas pour toi le privilége de l’antiquité !…
Lafeu
Ne te plonge pas trop avant dans la colère, de peur de trop hâter ta mise à l’épreuve ; et si une fois… Dieu ait pitié de toi, poule mouillée !… Sur ce, ma belle jalousie, adieu ; je n’ai pas besoin de t’ouvrir, je vois à travers toi… Donne-moi ta main.
Paroles
Monseigneur, vous me faites un insigne outrage.
Lafeu
Oui, de tout mon cœur : tu en es digne.
Paroles
Je ne l’ai pas mérité, monseigneur.
Lafeu
Si fait ! tu l’avaleras jusqu’à la lie. Je n’en rabattrai pas un scrupule.
Paroles
Soit ! c’est une leçon pour moi.
Lafeu
Mets-la vite à profit ; car, pour être raisonnable, tu as un rude courant à remonter… Si jamais tu te vois garrotté dans ton écharpe et battu, tu sauras si tu dois tirer vanité de ton esclavage. J’ai envie de te connaître, ou plutôt de t’étudier davantage, afin de pouvoir dire, au besoin : « Voilà un homme que je sais par cœur ! »
Paroles
Monseigneur, vous me vexez d’une intolérable façon.
Lafeu
Je voudrais que ce fût pour toi le tourment de l’enfer et que ma rigueur durât éternellement ; mais les forces m’ont quitté, et je te quitte de même, aussi vite que l’âge me le permet.
Lafeu
Il sort.
Paroles
Allons, tu as un fils qui me lavera de cet affront, immonde, vieux, sale, immonde vieillard… Allons, soyons patient ; nul moyen de réprimer ces grands ! Sur ma vie, je l’étrillerai si jamais je le rencontre dans un lieu favorable, fût-il quatre fois noble ! Je n’aurai pas plus de pitié de son âge que je n’en aurais de… Je l’étrillerai, si je le rencontre encore !
Lafeu
Faquin, votre seigneur et maître est marié, voilà une nouvelle pour vous : vous avez une nouvelle maîtresse.
Paroles
Je supplie décidément Votre Seigneurie de m’épargner ses outrages. Le comte est mon cher seigneur ; mais mon seul maître est celui que je sers là-haut.
Lafeu
Qui ? Dieu ?
Paroles
Oui, monsieur.
Lafeu
C’est le diable qui est ton maître. Pourquoi noues-tu tes bras de cette façon et fais-tu de tes manches un haut de chausses ? Les autres valets font-ils ça ? Tu ferais aussi bien de mettre ta partie inférieure où est ton nez. Sur mon bonheur, si j’étais plus jeune seulement de deux heures, je te battrais. Il me semble que tu es un scandale public, et que tout le monde devrait t’étriller. Je crois que tu as été créé exprès pour que les hommes se lâchent sur toi.
Paroles
Ce traitement est dur et immérité, monseigneur.
Lafeu
Allons donc, monsieur ! vous avez été battu en Italie pour avoir soustrait un fruit d’un grenadier ; vous êtes un vagabond et non un honnête voyageur, vous êtes plus familier avec les seigneurs et les gens de qualité que le blason de votre naissance et de votre mérite ne vous y autorise. Vous ne méritez pas un mot de plus, sans quoi je vous appellerais manant ! Je vous laisse.
Lafeu
Il sort.
Paroles
Bien, très-bien ! ah ! c’est comme cela… Bien, très bien ! Dissimulons la chose pour quelque temps.
Bertrand
— Perdu et condamné à d’éternels soucis !
Paroles
Qu’avez-vous, cher cœur ?
Bertrand
— Quoi que j’aie juré tout à l’heure devant le prêtre solennel, — je ne l’admettrai pas dans mon lit.
Paroles
Quoi ? quoi donc, cher cœur ?
Bertrand
— Ô mon Paroles, ils m’ont marié ! — Je pars pour la guerre de Toscane ; jamais je ne l’admettrai dans mon lit !
Paroles
— La France est un chenil, elle ne mérite pas — d’être foulée par un homme. À la guerre !
Bertrand
— Voici des lettres de ma mère ; quel en est le contenu, — je ne le sais pas encore.
Paroles
— Il serait bon de le savoir. En guerre, mon enfant, en guerre ! — Il tient son honneur caché dans une boîte, — celui qui reste au logis à étreindre sa femelle légitime — et à dépenser dans ses bras la moelle virile — avec laquelle il soutiendrait si bien les bonds et le fier élan — de l’ardent coursier de Mars. À d’autres régions ! — La France est une étable ; et nous qui y demeurons, des rosses. — Ainsi, en guerre !
Bertrand
— Oui, il le faut… Je la renverrai chez moi ; — j’informerai ma mère de mon aversion pour elle — et de la cause de ma fuite ; j’écrirai au roi — ce que je n’ai pas osé lui dire. Le don qu’il vient de me faire — va m’équiper pour cette campagne italienne — où combattent tant de nobles gens. La guerre, c’est le calme, — à côté du sombre intérieur que nous fait une femme détestée !
Paroles
— Ce caprice te durera-t-il ? en es-tu sûr ?
Bertrand
— Viens avec moi dans ma chambre, tu me conseilleras. — Je veux la renvoyer sur-le-champ. Demain, — nous partons, moi pour la guerre elle, pour sa triste solitude.
Paroles
— Ah ! voilà les balles dont j’admire le bond ; c’est là la vraie musique… C’est trop dur ; — un jeune homme marié ne peut être qu’un homme marri ! — En route donc, et quittez-la bravement, allez ; — le roi vous a fait outrage… Mais chut ! c’est comme cela ! —
Paroles
Ils sortent.
Paroles
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Scène 7
Hélène, Clown, Paroles
Une autre partie du palais.
Hélène
Ma mère me parle tendrement… Est-elle bien ?
Clown
Elle n’est pas bien, mais pourtant elle a toute sa santé ; elle est très-gaie, mais pourtant elle n’est pas bien ; mais, Dieu soit loué ! elle est très-bien et elle n’a besoin de rien au monde ; mais pourtant elle n’est pas bien.
Hélène
Si elle est très-bien, quel est donc le mal qui l’empêche d’être très-bien ?
Clown
En vérité, elle est très-bien, à deux choses près.
Hélène
Quelles sont ces deux choses ?
Paroles
Soyez bénie, mon heureuse dame ?
Hélène
Je compte, messire, que votre bon vouloir est acquis à mon bonheur.
Paroles
Vous avez mes vœux pour qu’il grandisse, et, pour qu’il dure, mes vœux encore…
Paroles
Au Clown.
Paroles
Ah ! te voilà, mon drôle. Comment va ma vieille dame ?
Clown
Pourvu que vous eussiez ses rides et moi son argent, je voudrais qu’elle fût comme vous dites.
Paroles
Hé ! je ne dis rien.
Clown
Morbleu, vous n’en êtes que plus sage ; car maintes fois la langue d’un homme décide sa perte. Ne rien dire, ne rien faire, ne rien savoir, ne rien avoir, voilà la plus grande partie de vos qualités, qui sont à peu près l’équivalent de rien.
Paroles
Arrière ! tu es un manant.
Clown
Vous auriez dû me dire : Tu es un manant en face d’un manant, c’est-à-dire un manant en face de moi : c’eût été la vérité, messire.
Paroles
Allons, tu es un fou madré : je t’ai découvert.
Clown
Ne serait-ce pas en vous-même, messire, que vous m’auriez découvert ou que du moins on vous aurait dressé à me chercher ? La perquisition, en effet, ne serait pas infructueuse ; vous pourriez aisément découvrir en vous un grand fou, à la grande joie du monde et au redoublement des rires !
Paroles
— Un excellent drôle, en vérité, et bien nourri !… — Madame, monseigneur veut partir ce soir même. — Une affaire très-sérieuse l’appelle. — Les grandes obligations, les devoirs de l’amour, — dont le moment réclame envers vous l’accomplissement légitime, — il les reconnaît — mais une abstinence forcée les lui fait ajourner. — Patience ! Dans ce délai vont s’amasser de délicieux baumes — qui se distilleront durant cette longue macération — et causeront plus tard un débordement de joie, — une inondation de plaisir.
Hélène
Que veut-il encore ?
Paroles
— Que vous preniez immédiatement congé du roi, — et que vous présentiez ce brusque départ comme un acte de votre volonté, — en le colorant du prétexte le plus plausible — que vous pourrez imaginer.
Hélène
Que commande-t-il de plus ?
Paroles
— Qu’après avoir obtenu congé, vous — attendiez ses ordres ultérieurs.
Hélène
En tout je suis soumise à sa volonté.
Paroles
— C’est ce que je vais lui dire.
Hélène
Je vous en prie.
Hélène
Au Clown.
Hélène
Viens, drôle.
Hélène
Ils sortent
Hélène
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Scène 8
Lafeu, Bertrand, Paroles, Hélène
Une autre partie du palais.
Lafeu
Mais votre Seigneurie, j’espère, ne le regarde pas comme un soldat.
Bertrand
Si fait, monseigneur, comme un soldat d’une vaillance éprouvée.
Lafeu
Vous croyez cela sur sa propre déclaration.
Bertrand
Et sur d’autres témoignages incontestables.
Lafeu
Alors mon cadran va mal ; j’ai pris cette alouette pour une mauviette.
Bertrand
Je vous assure, monseigneur, que c’est un homme de grand savoir et de non moindre vaillance.
Lafeu
Alors j’ai péché contre sa science et transgressé contre sa valeur ; et mon état est d’autant plus dangereux que je ne puis trouver dans ma conscience le moindre remords. Le voici qui vient ; je vous en prie, réconciliez-nous, je veux rechercher son amitié.
Paroles
Tout sera fait, monsieur.
Lafeu
Pourriez-vous me dire, monsieur, quel est son tailleur ?
Paroles
Monsieur ?
Lafeu
Oh ! je le connais bien ; oh ! oui, monsieur. C’est vraiment, monsieur, un bon ouvrier, un fort bon tailleur.
Bertrand
A-t-elle vu le roi ?
Paroles
Oui.
Bertrand
Partira-t-elle ce soir ?
Paroles
Comme vous voudrez.
Bertrand
— J’ai écrit mes lettres, mis sous clef mes trésors, donné mes ordres pour nos chevaux ; et, ce soir, — au moment de prendre possession de la mariée, — je termine avant de commencer… —
Lafeu
C’est quelque chose qu’un honnête voyageur fait à la fin d’un repas ; mais celui qui ment dans les trois tiers de son récit et qui use d’une vérité connue pour faire passer mille riens, celui-là mérite d’être entendu une fois et battu trois…
Lafeu
À Paroles.
Bertrand
Y a-t-il quelque désagrément entre ce seigneur et vous, monsieur ?
Paroles
Je ne sais pas ce que j’ai fait pour tomber dans le déplaisir de ce seigneur.
Lafeu
Vous avez réussi à y tomber tout entier, botté et éperonné, comme le bouffon qui fait la culbute dans le pâté ; et je vous conseille d’en déguerpir au plus vite pour ne pas avoir à expliquer comment vous vous y êtes installé.
Bertrand
Il se peut que vous l’ayez méjugé, monseigneur.
Lafeu
C’est ce qui m’arrivera toujours, quand je le surprendrais en prières. Adieu, monsieur ; et, croyez-moi, il n’y a point d’amande dans cette coquille légère. L’âme de cet homme est dans ses habits ; ne vous fiez à lui dans aucune affaire de grande conséquence ; j’en ai apprivoisé de pareils, et je connais leur nature.
Lafeu
À Paroles.
Lafeu
Adieu, monsieur ; j’ai parlé de vous mieux que vous ne l’avez mérité et que vous ne le mériterez jamais, à mon avis ; mais nous devons rendre le bien pour le mal.
Lafeu
Il sort.
Paroles
Ce seigneur a le cerveau léger, je le jure.
Bertrand
C’est ce que je crois.
Paroles
Comment ! est-ce que vous ne le connaissez pas ?
Bertrand
— Si fait, je le connais bien ; dans l’opinion commune — il est fort estimé… Voici ma chaîne !
Hélène
— Comme vous me l’aviez commandé, monsieur, j’ai — parlé au roi et obtenu son congé — pour partir immédiatement ; seulement, il désire — un entretien particulier avec vous.
Bertrand
J’obéirai à sa volonté. — Il ne faut pas, Hélène, vous étonner de ma conduite, — qui semble être en si grand disparate avec les circonstances, — ainsi qu’avec le ministère et les fonctions sacrées — qui me sont imposées. Je n’étais point préparé — à un tel événement ; voilà pourquoi vous m’en voyez — si troublé. Ceci m’amène à vous prier — de retourner immédiatement au pays ; — demandez-vous à vous-même plutôt qu’à moi le motif de cette prière. — Mes raisons sont meilleures qu’elles ne le paraissent ; — les affaires qui me réclament sont plus urgentes — qu’elles ne le semblent, à première vue, — à vous qui ne les connaissez pas.
Bertrand
Lui remettant un papier.
Bertrand
Ceci est pour ma mère. — Il se passera deux jours avant que je vous revoie ; sur ce, — je vous laisse à votre sagesse.
Hélène
Monsieur, tout ce que je puis dire, — c’est que je suis votre très-respectueuse servante…
Bertrand
— Allons, allons, ne parlons plus de cela.
Hélène
Et que sans cesse — je m’étudierai à combler — les lacunes que mon humble étoile a laissées en moi, — afin d’être à la hauteur de ma grande fortune.
Bertrand
Laissez cela ! Je suis très-pressé. Au revoir. Retournez vite.
Hélène
— De grâce, monsieur, excusez-moi…
Bertrand
Eh bien, que voulez-vous dire ?
Hélène
— Je ne suis pas digne du trésor que je possède, — et je n’ose pas dire qu’il est mien, et pourtant il l’est ; — mais je déroberais bien volontiers, en voleuse timide, — ce que la loi m’adjuge.
Bertrand
Que voudriez-vous ?
Hélène
— Quelque chose… Moins que cela… Rien, en réalité… — Je ne voudrais pas vous dire ce que je voudrais, monseigneur ; mais si, ma foi ! — Des étrangers, des ennemis se séparent ; ils ne s’embrassent pas…
Bertrand
— Ne vous attardez pas, je vous prie. À cheval, vite !
Hélène
— Je ne romprai point votre consigne, mon bon seigneur.
Bertrand
— Où est le reste de mes gens, monseigneur ?
Bertrand
À Hélène.
Bertrand
Adieu.
Bertrand
Hélène sort.
Bertrand
— Va, rentre chez moi ; moi, je n’y rentrerai jamais, — tant que je pourrai brandir mon épée ou entendre le tambour. — En avant ! fuyons !
Paroles
Bravo ! Coragio !
Paroles
Il sortent.
Paroles
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Scène 9
Duc, Premier Seigneur, Deuxième Seigneur
Florence. Dans le palais du duc
Duc
— Ainsi, vous venez d’entendre de point en point — les raisons fondamentales de cette guerre — qui, dans ses graves débats, a déjà fait verser beaucoup de sang, — et en est altérée encore.
Premier Seigneur
La querelle paraît sainte — du côté de Votre Grâce, ténébreuse et inique — du côté de l’ennemi.
Duc
— Aussi sommes-nous très-étonné que notre cousin de France — puisse, dans une cause si juste, fermer son cœur — à nos demandes de secours.
Deuxième Seigneur
Mon bon seigneur, — je ne puis indiquer les raisons de notre gouvernement — que d’après les données vulgaires, comme un homme non initié — qui échafaude les plus imposants conseils — sur ses imparfaites notions. Je n’ose donc pas — vous dire ce que je pense, puisque je me suis vu, — sur ce terrain de l’incertitude, déçu — dans toutes mes conjectures.
Duc
Que le roi agisse à sa guise !
Deuxième Seigneur
— Mais je suis sûr que l’élite de nos jeunes gens, — écœurée d’inaction, arrivera de jour en jour — pour chercher ici un remède.
Duc
Ils seront les bienvenus, — et tous les honneurs auxquels je puis donner essor — se poseront sur eux. Vous connaissez vos postes. — Les premiers chefs tombés tombent pour votre avancement. — À demain, dans la plaine ! —
Duc
Fanfares. Ils sortent.
Duc
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Scène 10
Comtesse, Clown, Premier Gentilhomme, Hélène, Deuxième Gentilhomme
Dans le château des comtes de Roussillon.
Comtesse
Tout est arrivé comme je le désirais, sauf qu’il ne revient point avec elle.
Clown
Sur ma parole, je tiens mon jeune seigneur pour un homme fort mélancolique.
Comtesse
Et vos raisons pour cela, je vous prie ?
Clown
Par exemple, il regarde sa botte et il chante ; il en rajuste le revers et il chante ; il fait une question et il chante ; il se cure les dents et il chante. Je connais un homme qui, ayant ce tic de mélancolie, a vendu un superbe manoir pour une chanson…
Comtesse
Voyons ce qu’il écrit et quand il compte venir.
Comtesse
Qu’avons-nous ici ?
Clown
Ce que vous avez là.
Clown
Il sort.
Comtesse
« Je vous envoie une belle-fille ; elle a sauvé le Roi, et moi, elle m’a perdu. Je l’ai épousée, mais non possédée, et j’ai juré que ce Non du moins serait éternel. Vous entendrez dire que je me suis enfui ; sachez-le par moi, avant de l’apprendre par le bruit public. Si le monde est assez vaste, je veux maintenir entre elle et moi une large distance. »
Comtesse
« À vous mon hommage.
Comtesse
« Votre fils infortuné,
Comtesse
BERTRAND. »
Comtesse
— Tu as eu tort, jeune et intraitable étourdi, — de fuir les faveurs d’un si bon roi, — et d’attirer son indignation sur ta tête, en méprisant une fille trop vertueuse — pour être dédaignée d’un empereur. —
Clown
Ô madame ! quelles tristes nouvelles nous arrivent avec ma jeune maîtresse et deux cavaliers !
Comtesse
Qu’y a-t-il ?
Clown
Pourtant, il y a une consolation dans ces nouvelles, il y en a une : votre fils ne sera pas tué sitôt que je l’aurais cru.
Comtesse
Pourquoi donc serait-il tué ?
Clown
Il ne le sera pas, madame, s’il continue à s’enfuir, comme j’apprends qu’il l’a fait. Pour courir des risques, il faut que les combattants ne se débandent pas ; alors seulement il peut y avoir perte d’homme ou naissance d’enfant… Les voici ; ils vous en diront davantage ; pour ma part, tout ce que je sais, c’est que votre fils s’est enfui.
Clown
Il sort.
Premier Gentilhomme
— Dieu vous garde ! madame.
Hélène
— Madame, monseigneur est parti, parti pour toujours.
Deuxième Gentilhomme
Ne dites pas cela…
Comtesse
— Armez-vous de patience… Pardon, messieurs… — J’ai éprouvé si souvent les alternatives de la joie et de la douleur — que ni l’une ni l’autre ne peuvent plus, au premier choc, — m’efféminer… Où est mon fils, je vous prie ?
Deuxième Gentilhomme
— Madame, il est parti pour servir le duc de Florence : — nous l’avons rencontré en route. Nous venons nous-mêmes de ce pays, — et, après avoir remis quelques dépêches à la cour, — nous y retournons.
Hélène
— Jetez les yeux sur cette lettre, madame ; voici mon passe-port.
Hélène
Elle lit.
Hélène
« Quand tu auras obtenu l’anneau que je porte à mon doigt et qui ne le quittera jamais ; quand tu me montreras un enfant né de tes entrailles et dont je serai le père ; alors appelle-moi ton mari ; mais cet alors , je le nomme jamais . »
Hélène
— Voilà une terrible sentence !
Comtesse
— Est-ce vous qui avez apporté cette lettre, messieurs ?
Premier Gentilhomme
Oui, madame ; — et, en raison de son contenu, nous regrettons nos peines.
Comtesse
— Je t’en prie, chère dame, reprends courage ; — en accaparant toutes tes douleurs à toi seule, — tu m’en dérobes la moitié. Il était mon fils ; — mais je rature son nom de ma race, — et tu es désormais mon unique enfant… C’est à Florence qu’il va ?
Deuxième Gentilhomme
— Oui, madame.
Comtesse
Pour être soldat ?
Deuxième Gentilhomme
— Telle est sa noble intention ; et croyez-moi, — le duc lui conférera tous les honneurs — que réclame son rang.
Comtesse
Retournez-vous là-bas ?
Premier Gentilhomme
— Oui, madame, sur l’aile de la plus rapide diligence.
Hélène
« Jusqu’à ce que je n’aie plus de femme, la France ne me sera rien ! »
Comtesse
Y a-t-il cela dans la lettre ?
Hélène
Oui, madame.
Premier Gentilhomme
— Ce n’est sans doute qu’une vivacité de sa main, — à laquelle son cœur n’a point consenti.
Comtesse
— La France ne lui sera rien jusqu’à ce qu’il n’ait plus de femme ! Ah ! s’il y a ici un être qui vaut mieux que lui, — c’est justement elle ; elle mériterait d’avoir un mari — servi par vingt jeunes impertinents comme lui, — qui la salueraient à toute heure comme leur maîtresse !… Qui donc était avec lui ?
Premier Gentilhomme
— Un valet seulement, et un gentilhomme — que j’ai connu jadis.
Comtesse
Paroles, n’est-ce pas ?
Premier Gentilhomme
— Oui, ma bonne dame, lui-même !
Comtesse
— Un garçon très-taré et plein de vilenie. — Mon fils laisse corrompre son honnête nature — par une telle influence.
Premier Gentilhomme
En effet, bonne dame, — le gaillard a une surabondance de défauts — auxquels il ferait bien de renoncer.
Comtesse
— Vous êtes les bienvenus, messieurs ; — je vous prie, quand vous verrez mon fils, — de lui dire que son épée ne pourra jamais reconquérir — l’honneur qu’il a perdu : au surplus, je vous prierai — de vous charger d’une lettre pour lui.
Deuxième Gentilhomme
Nous sommes à votre service, madame, — pour cette mission comme pour toute autre affaire sérieuse.
Comtesse
— J’accepte vos courtoisies, mais à condition d’échange. — Voulez-vous venir ?
Comtesse
Sortent la Comtesse et les Gentilshommes.
Hélène
Elle sort.
Hélène
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Scène 11
Duc, Bertrand
Un camp devant Florence.
Duc
— Tu es général de notre cavalerie ; — grand dans notre espoir, nous répondons par la plus affectueuse confiance — aux promesses de ta fortune.
Bertrand
Monsieur, — c’est une charge trop lourde pour mes forces ; toutefois, — nous tâcherons de la soutenir pour votre gloire, — jusqu’à la limite extrême du péril.
Duc
En avant donc, — et que la fortune caresse ton cimier prospère — avec la complaisance d’une maîtresse !
Bertrand
C’est aujourd’hui, — grand Mars, que je me mets dans tes rangs ; — soutiens-moi à la hauteur de mes pensées, et tu verras toujours en moi — un amant de ton drapeau, un ennemi de l’amour !
Bertrand
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Scène 12
Comtesse
Dans le château des comtes de Roussillon.
Comtesse
— Hélas ! pourquoi vous être chargé de cette lettre ? — Ne pouviez-vous deviner qu’elle ferait ce qu’elle a fait, — à cela seul qu’elle m’écrivait ? Relisez-la.
Comtesse
L’INTENDANT.
Comtesse
— « Je vais en pèlerinage à Saint-Jacques ; — un ambitieux amour m’a rendue à ce point pécheresse — que je veux me traîner, pieds nus, sur la froide terre — pour expier mes fautes par un saint vœu. — Écrivez, écrivez, pour que, quittant la sanglante carrière des armes, — mon maître chéri, votre cher fils, vous revienne au plus vite ! — Faites son bonheur dans la paix du foyer, tandis que, loin de lui, — je sanctifierai son nom avec une religieuse ferveur. — Dites-lui de me pardonner ses fatigues passées. — Junon acharnée, je l’ai envoyé, — loin d’une cour d’amis, camper au milieu de ses ennemis, — là où le danger et la mort aboient aux talons de la bravoure ! — Il est trop bon et trop beau pour moi et pour la mort, — pour la mort que je vais embrasser afin de le laisser libre ! »
Comtesse
— Ah ! que de traits poignants dans ses plus douces paroles ! — Rinaldo, vous n’avez jamais tant manqué de réflexion — qu’en la laissant partir ainsi ; si je lui avais parlé, — je l’aurais détournée de son projet, — ce qu’elle m’a ainsi rendu impossible.
Comtesse
L’INTENDANT.
Comtesse
Quel est donc l’ange — qui bénira cet indigne mari ? Il ne peut prospérer, — à moins que les prières d’Hélène, que le ciel se plaît à entendre — et aime à exaucer, n’obtiennent pour lui un sursis — de la justice suprême… Écrivez, écrivez, Rinaldo, — à ce mari indigne d’une telle femme ; — faites-lui peser à chaque mot un mérite — qu’il juge si léger ; et quant à ma douleur profonde, — si peu sensible qu’il y soit, exprimez-la-lui vivement. — Dépêchez-lui le messager le plus alerte, — quand il apprendra qu’elle est partie, peut-être — reviendra-t-il ; et je puis espérer qu’elle-même, — en apprenant son retour, reviendra vite sur ses pas, — ramenée par le plus pur amour. Lequel des deux — m’est le plus cher, je suis incapable — de le discerner… Procurez-vous le messager. — Mon cœur est accablé, et mon âge est faible. — Un tel malheur voudrait des larmes, et c’est l’inquiétude qui me fait parler.
Comtesse
Ils sortent.
Comtesse
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Scène 13
Veuve, Diana, Mariana, Hélène, Paroles, Mariana Et Diana
Sous les murs de Florence.
Veuve
Venez donc ; s’ils approchent de la ville, nous perdrons tout le coup d’œil.
Diana
On dit que le comte français a rendu les plus honorables services.
Veuve
Le bruit court qu’il a fait prisonnier le général ennemi, et que de sa propre main il a tué le frère du duc. Nous avons perdu notre peine ; ils ont pris une route opposée. Écoutez ! vous pouvez le reconnaître aux sons de leurs trompettes.
Mariana
Allons, retournons chez nous et contentons-nous du récit qu’on nous en fera. Croyez-moi, Diana, tenez-vous en garde contre ce comte français. L’honneur d’une vierge est son titre, et il n’est pas d’héritage aussi riche que la vertu.
Veuve
J’ai dit à ma voisine comment vous avez été sollicitée par un gentilhomme qui l’accompagne.
Mariana
Je connais ce faquin ; peste soit de lui ! un certain Paroles, le sale agent des intrigues du jeune comte… Défiez-vous d’eux, Diana ; avec eux les promesses, les avances, les serments, les cadeaux ne sont que des engins de luxure dissimulés sous d’autres noms. Plus d’une fille a été séduite par eux ; et le malheur est que l’exemple si terrible de la virginité naufragée ne peut empêcher de nouvelles victimes de venir se prendre à la glu qui les menace. Je n’ai pas besoin, j’espère, de vous en dire davantage ; mais la grâce que vous possédez vous gardera, j’espère, où vous êtes, quand vous ne courriez d’autre danger que la perte de votre modestie.
Diana
Vous n’avez rien à craindre pour moi.
Veuve
Je l’espère bien. Tenez, voici une pèlerine qui arrive ; je suis sûre qu’elle vient loger chez moi ; c’est là qu’elles se renvoient toutes. Je vais la questionner.
Veuve
À Hélène.
Veuve
— Dieu vous garde, pèlerine ! Où allez-vous ?
Hélène
— À Saint-Jacques-le-Grand. — Dites-moi où logent les pèlerins, je vous en conjure.
Veuve
— À l’enseigne de Saint-François, ici, près de la porte de la ville.
Hélène
Est-ce là le chemin ?
Veuve
Oui, certes.
Veuve
Marche militaire au loin.
Veuve
Écoutez. — Ils viennent par ici… Si vous voulez attendre, sainte pèlerine, — que les troupes soient passées, — je vous conduirai où vous devez loger ; — d’autant mieux que je connais, je crois, l’hôtesse — comme moi-même.
Hélène
Est-ce vous-même ?
Veuve
S’il vous plaît, pèlerine.
Hélène
— Merci, j’attendrai ici votre loisir.
Veuve
— Vous venez, je crois, de France ?
Hélène
En effet.
Veuve
— Vous allez voir ici un de vos compatriotes — qui a rendu de dignes services.
Hélène
Son nom ? je vous prie.
Diana
— Le comte de Roussillon. Le connaissez-vous ?
Hélène
— Bien que par ouï-dire, comme un très-noble jeune homme ! — je ne le connais pas de vue.
Diana
Quel qu’il soit, — il s’est bravement comporté… Il s’est sauvé de France, dit-on, parce que le roi l’aurait marié — contre son gré. Croyez-vous cela ?
Hélène
— Oui, certainement, c’est la pure vérité. Je connais sa femme.
Diana
— Il y a un gentilhomme au service du comte — qui fait d’elle de bien grossiers rapports.
Hélène
Quel est son nom ?
Diana
— Monsieur Paroles.
Hélène
Oh ! je suis de son avis. — En fait d’éloges, comparée au grand comte lui-même, elle est trop peu de chose — pour valoir qu’on la nomme. Tout son mérite — est une scrupuleuse vertu que — je n’ai pas entendu contester.
Diana
Hélas ! pauvre dame !… — C’est une rude servitude que d’être la femme — d’un mari qui vous déteste.
Veuve
— Bonne créature ! en quel lieu qu’elle soit, son cœur doit être bien accablé.
Veuve
Montrant Diana.
Veuve
Cette jeune fille-là pourrait — lui jouer un bien méchant tour, si elle voulait.
Hélène
Que voulez-vous dire ? — Serait-ce que le comte amoureux la sollicite — dans un but illégitime ?
Veuve
Oui, vraiment ; — et il a recours à tous les agents qui, en pareil cas, — peuvent corrompre le délicat honneur d’une jeune fille ; — mais elle est armée contre lui et elle lui oppose — la plus vertueuse défense.
Mariana
Que les dieux la protègent !
Veuve
Les voici, ils arrivent. — Celui-ci est Antonio, le fils aîné du duc ; — celui-là, Escalus.
Hélène
Où est le Français ?
Diana
Ici, — celui qui a la plume. C’est un très-galant homme. — Je voudrais qu’il aimât sa femme : s’il était plus honnête, — il serait bien plus charmant… N’est-ce pas un beau gentilhomme ?
Hélène
Je le trouve fort bien.
Diana
— C’est dommage qu’il ne soit pas honnête.
Diana
Montrant Paroles.
Diana
Voilà le drôle — qui l’entraîne. Si j’étais sa femme, — j’empoisonnerais ce vil coquin.
Hélène
Lequel est-ce ? —
Diana
Ce singe en écharpe, là… Qu’est-ce donc qui le rend mélancolique ?
Hélène
Il a peut-être été blessé dans la bataille.
Paroles
Perdre notre tambour ! ah !
Mariana
Il est cruellement vexé de quelque chose. Tenez, il nous a aperçues.
Veuve
Diantre soit de vous !
Veuve
Elle fait une révérence à Paroles.
Mariana
— Et de votre politesse pour un entremetteur !
Mariana
Bertrand et Paroles s’en vont avec la colonne.
Veuve
— La troupe est passée : venez, pèlerine, je vais vous mener — à votre auberge. Quatre ou cinq pénitents, — qui ont fait un vœu à Saint-Jacques-le-Grand, — se trouvent déjà chez moi.
Hélène
Je vous remercie humblement.
Hélène
Montrant Mariana et Diana.
Mariana Et Diana
Nous acceptons bien volontiers votre offre.
Mariana Et Diana
Elles sortent.
Mariana Et Diana
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Scène 14
Premier Seigneur, Deuxième Seigneur, Bertrand, Paroles, Berteand
Le camp florentin.
Premier Seigneur
Voyons, mon cher seigneur, mettez-le à l’épreuve ; laissez-le faire à sa guise.
Deuxième Seigneur
Si votre Seigneurie ne trouve pas en lui un vil poltron, qu’elle n’ait plus d’estime pour moi.
Premier Seigneur
Sur ma vie, monseigneur, c’est de la crème fouettée !
Bertrand
Pensez-vous que je me sois à ce point trompé sur lui ?
Premier Seigneur
Croyez-moi, monseigneur, je vous dis ce qui est à ma connaissance directe, et cela sans malice, comme je parlerais d’un de mes parents. C’est un insigne couard, un immense et inépuisable menteur, un hâbleur incessant qui ne possède pas une seule qualité digne des égards de Votre Seigneurie.
Deuxième Seigneur
Il serait bon que vous le connussiez ; autrement, si vous vous reposez trop sur une valeur qu’il n’a pas, il pourrait bien, dans quelque grave affaire de confiance, vous faire faux bond au milieu du danger.
Bertrand
Je voudrais savoir à quelle épreuve le soumettre.
Deuxième Seigneur
Il n’en est pas de meilleure que de le laisser aller à la recherche de son tambour, expédition que devant vous il s’est bien vanté de faire.
Premier Seigneur
Moi, à la tête d’une troupe de Florentins, je me charge de le surprendre brusquement ; pour cela, j’aurai des hommes que, j’en suis sûr, il ne distinguera pas des ennemis ; nous le garrotterons et nous lui banderons les yeux, de telle sorte qu’il se croira transporté dans le camp ennemi, quand nous le ramènerons à nos tentes. Qu’alors Votre Seigneurie assiste à son interrogatoire : si, pour avoir la vie sauve, sous l’impulsion suprême d’une ignoble peur, il n’offre pas de vous trahir et de donner contre nous tous les renseignements en son pouvoir, en jurant de leur exactitude par le salut de son âme, n’ayez plus la moindre confiance dans mon jugement.
Deuxième Seigneur
Oh ! pour l’amour du rire, qu’il aille chercher son tambour ! Il dit qu’il a un stratagème pour cela !… Dès que Votre Seigneurie aura vu le fond de son courage et à quel métal se réduira ce prétendu lingot d’or, si vous ne le traitez pas comme un drôle, c’est que votre inclination pour lui est irrémédiable. Le voici.
Deuxième Seigneur
Entre Paroles.
Premier Seigneur
Oh ! pour l’amour du rire, ne vous opposez pas à son plaisant dessein ; qu’à tout prix il aille chercher son tambour.
Bertrand
Eh bien, monsieur, ce tambour vous tient cruellement au cœur ?
Deuxième Seigneur
N’y pensez plus, que diable ! ce n’est qu’un tambour.
Paroles
Qu’un tambour ! ce n’est qu’un tambour ! un tambour ainsi perdu !… Aussi bien, quelle manœuvre excellente ! Charger avec notre cavalerie sur nos propres ailes et enfoncer nos propres troupes !
Deuxième Seigneur
Le général qui commandait n’est point à blâmer pour cela : c’est un de ces désastres de guerre que César lui-même n’aurait pu prévenir, s’il avait eu le commandement.
Bertrand
Allons ! nous n’avons pas trop à nous plaindre de notre succès. La perte de ce tambour n’a pas été à notre honneur, c’est vrai ; mais il est impossible de le ravoir.
Paroles
On aurait pu le ravoir.
Berteand
On l’aurait pu, mais on ne le peut plus.
Paroles
On le peut encore ; s’il n’était pas vrai que le mérite des actes d’éclat est rarement attribué à leur véritable auteur, je reprendrais ce tambour, lui ou un autre, ou j’y trouverais mon hic jacet .
Bertrand
Eh bien, si vous en avez le cœur, monsieur, si vous croyez par quelque mystérieux stratagème pouvoir remettre à sa place naturelle cet instrument d’honneur, faites-en magnanimement l’entreprise et en avant ! j’honorerai cette tentative comme un noble exploit. Si vous réussissez, le duc en parlera et récompensera, d’une manière digne de lui, jusqu’à la dernière syllabe de votre valeur.
Paroles
Par le bras d’un soldat, j’entreprendrai la chose.
Bertrand
Mais vous n’avez pas le temps de vous endormir.
Paroles
Je serai à l’œuvre dès ce soir : je vais pour le moment supputer mes moyens d’action, m’encourager dans ma certitude, et faire mes préparatifs de mort. Vers minuit, attendez-vous à avoir de mes nouvelles.
Bertrand
Puis-je hardiment informer Sa Grâce de votre expédition ?
Paroles
J’ignore quel en sera le succès, monseigneur, mais je m’engage à la tenter.
Bertrand
Je sais que tu es un vaillant ; et je réponds pour toi de l’efficacité de ta bravoure. Au revoir.
Paroles
Je n’aime pas l’excès de paroles.
Paroles
Il sort.
Premier Seigneur
Pas plus qu’un poisson n’aime l’eau. N’est-ce pas là, monseigneur, un étrange gaillard ? Se charger avec tant d’assurance d’une entreprise qu’il sait ne pouvoir exécuter, et se condamner à faire une chose, quand il aimerait mieux être damné que de la faire !
Deuxième Seigneur
Vous ne le connaissez pas, monseigneur, comme nous le connaissons ; il est certain qu’il saura se faufiler dans la faveur d’un homme et, pour une semaine, échapper à maintes révélations, mais, dès que vous l’aurez découvert, vous le tiendrez pour toujours.
Bertrand
Bah ! vous croyez qu’il ne fera rien de ce qu’il a si sérieusement promis ?
Premier Seigneur
Rien du tout ; il reviendra avec quelque invention et il vous flanquera deux ou trois mensonges vraisemblables. Mais nous avons mis l’animal aux abois, et ce soir vous verrez sa chute ; car, en vérité, il ne mérite pas l’estime de Votre Seignerie.
Deuxième Seigneur
Nous allons nous amuser du renard, avant de le dénuder. Il a déjà été roussi par le vieux seigneur Lafeu ; quand il sera dépouillé de sa peau d’emprunt, vous me direz à quel éperlan vous avez affaire. Voilà ce que vous verrez cette nuit même.
Premier Seigneur
Il faut que j’aille préparer mes piéges : il sera pris.
Bertrand
Quant à votre frère, il va venir avec moi,
Premier Seigneur
Comme il plaira à Votre Seigneurie ; je vous laisse.
Premier Seigneur
Il sort.
Bertrand
— Maintenant je vais vous conduire dans la maison, et vous montrer — la fille dont je vous ai parlé.
Deuxième Seigneur
— Mais vous dites qu’elle est honnête.
Bertrand
— C’est là son seul défaut. Je ne lui ai parlé qu’une fois, — et je l’ai trouvée merveilleusement froide ; je lui ai envoyé, — par ce même fat dont nous suivons la piste, — des présents et des lettres qu’elle m’a renvoyés ; — et c’est la tout ce que j’ai fait jusqu’ici. C’est une jolie créature. — Voulez-vous venir la voir.
Deuxième Seigneur
Très-volontiers, monseigneur.
Deuxième Seigneur
Ils sortent.
Deuxième Seigneur
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Scène 15
Hélène, Veuve
Florence. Chez la veuve.
Hélène
— Si vous doutez encore que je sois sa femme, — je ne sais plus comment vous en convaincre, — et je perdrai tout le terrain sur lequel je bâtis.
Veuve
— Quoique ma fortune soit déchue, je n’en suis pas moins bien née, — et je ne connais rien à ces intrigues-là ; — aussi je ne voudrais pas compromettre ma réputation par une action flétrissante.
Hélène
Et je ne vous le demanderais pas. — Persuadez-vous bien, d’abord, que le comte est mon mari, — et que tout ce que je vous ai dit sous la foi du secret — est vrai mot pour mot ; alors vous êtes sûre, — en me prêtant l’utile appui que je vous demande, — de ne pouvoir faillir.
Veuve
Je dois vous croire ; — car vous m’avez donné la solide preuve — que vous avez une grande fortune.
Veuve
À présent je vois — la portée de votre projet.
Hélène
— Vous le voyez, il est bien légitime. Je désire seulement — que votre fille, avant de paraître se rendre, — lui demande cette bague, lui fixe un rendez-vous — et, enfin, me cède sa place, — en s’astreignant à la plus chaste absence. Cela fait, — j’ajouterai pour sa dot trois mille écus — à ce que j’ai déjà donné.
Veuve
J’y consens. — Enseignez à ma fille comment elle doit se comporter — pour que l’heure et le lieu favorisent une supercherie si légitime. — Chaque soir il arrive — avec des musiques de toutes sortes et des chansons où il fait d’elle — un éloge exagéré. Il ne nous sert de rien — de le chasser de nos fenêtres ; il persiste — comme s’il y allait de sa vie.
Hélène
Eh bien, dès ce soir, — tentons le complot. S’il réussit, — il y aura eu, — d’une part, une intention coupable suivie d’une action légitime, — de l’autre, une intention légitime suivie d’un acte légitime. — Et nul des deux n’aura péché, malgré le péché commis. — À l’œuvre !
Hélène
Ils sortent.
Hélène
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Scène 16
Premier Seigneur, Premier Soldat, Paroles, Tous, Soldat
Dans la campagne. Clair de lune.
Premier Seigneur
Il ne peut venir que par le coin de cette haie. Dès que vous débusquerez sur lui, parlez le plus terrible jargon que vous imaginerez ; quand vous ne le comprendriez pas vous-mêmes, n’importe. Car nous devons tous faire semblant de ne pas le comprendre, excepté un seul de nous, que nous produirons comme interprète.
Premier Soldat
Bon capitaine, permettez que je sois l’interprète.
Premier Seigneur
N’as-tu jamais été en rapport avec lui ? Ne connaît-il pas ta voix ?
Premier Soldat
Non, monsieur, je vous le garantis.
Premier Seigneur
Dans quel charabias nous répondras-tu ?
Premier Soldat
Dans celui que vous me parlerez.
Paroles
Dix heures ! Dans trois heures il sera temps de rentrer. Qu’est-ce que je dirai que j’ai fait ? Il faut que ce soit une invention très-plausible qui emporte la conviction. Ils commencent à me flairer, et les affronts ont depuis peu frappé trop souvent à ma porte. Décidément ma langue est d’une hardiesse folle ; mais mon cœur, ayant toujours présente devant lui la crainte de Mars et de ses enfants, n’ose pas soutenir les prétentions de ma langue.
Premier Seigneur
Voilà la première vérité dont ta langue ait jamais été coupable.
Paroles
Qui diable m’a poussé à entreprendre le recouvrement de ce tambour, n’ignorent pas l’impossibilité de la chose et sachant que je n’en avais pas l’intention ? Il faut que je me fasse moi-même quelques blessures et que je dise que je les ai reçues dans l’action… Mais de légères ne suffiront pas. Ils me diront : « Quoi ! vous en êtes quitte pour si peu ! » Et je n’ose pas m’en faire de grandes. Alors à quoi bon ? où sera la preuve ?… Langue, il faudra que je vous mette dans la bouche d’une harengère, et que j’en achète une de l’un des muets de Bajazet, si vous m’empêtrez encore dans de pareils périls.
Premier Seigneur
Est-il possible qu’il sache ce qu’il est, et qu’il soit ce qu’il est ?
Paroles
Je voudrais que des entailles à mes vêtements suffisent, ou même la fracture de mon épée espagnole !
Premier Seigneur
Nous ne pouvons pas vous accorder ça.
Paroles
Ou bien la tonsure de ma barbe ! Je dirais ensuite que c’était une ruse de guerre.
Premier Seigneur
Ça ne prendrait pas.
Paroles
Ou bien noyer mes vêtements, et dire que j’ai été dépouillé !
Premier Seigneur
Ça pourrait à peine servir.
Paroles
Si je jurais que j’ai sauté de la fenêtre de la citadelle…
Premier Seigneur
De quelle hauteur ?
Paroles
D’une hauteur de trente brasses ?
Premier Seigneur
Trois grands serments auraient peine à faire croire ça.
Paroles
Je voudrais avoir n’importe quel tambour de l’ennemi, je jurerais que c’est moi qui l’ai repris.
Premier Seigneur
Tu vas en entendre un tout à l’heure.
Premier Seigneur
Roulement de tambour.
Paroles
Un tambour de l’ennemi, à présent !
Premier Seigneur
Throca movousus, cargo, cargo, cargo.
Tous
Cargo, cargo, villianda par corbo, cargo.
Paroles
Oh ! rançon ! rançon !
Paroles
Les soldats l’empoignent et lui bandent les yeux.
Paroles
Ne me couvrez pas les yeux !
Premier Soldat
Boskos thromuldos boskos.
Paroles
— Je vois que vous êtes un régiment de muskos, — et je vais perdre la vie faute de savoir votre langue. — S’il y a ici un Allemand, un Danois, un Hollandais, — un Italien ou un Français, qu’il me parle ! — Je lui ferai des révélations qui perdront — les Florentins.
Premier Soldat
Boskos vauvado. — Je te comprends et puis parler ta langue. — Kerelybonto . L’ami, — fais un appel suprême à ton Dieu, car dix-sept poignards — sont sur ton sein.
Paroles
Oh !
Premier Soldat
Oh ! prie ! prie ! prie ! — Manka revania dulche.
Premier Seigneur
Oscorbi dulchos volivorca.
Premier Soldat
— Le général consent à t’épargner encore ; — il va t’emmener, les yeux ainsi bandés, — pour recueillir tes renseignements ; peut-être pourras-tu, par une révélation — utile sauver ta vie.
Premier Soldat
Mais diras-tu la vérité ?
Paroles
— Si je ne le fais pas, que je sois damné !
Premier Soldat
Acordolinta. — Allons, on t’accorde un sursis.
Premier Soldat
Il sort emmenant Paroles sous escorte.
Premier Seigneur
— Va dire au comte de Roussillon et à mon frère — que nous avons attrapé le héron, et que nous le tiendrons les yeux bandés — jusqu’à ce que nous ayons de leurs nouvelles.
Soldat
J’y vais, capitaine.
Premier Seigneur
— Il va nous trahir tous devant nous-mêmes. — Dis-leur cela.
Soldat
Oui, monsieur.
Premier Seigneur
— Jusque-là, je le tiendrai à l’ombre, et sous bonne garde.
Premier Seigneur
Ils sortent.
Premier Seigneur
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Scène 17
Bertrand, Diana
Florence. Une chambre dans la maison de la veuve.
Bertrand
— On m’a dit que votre nom était Fontibelle.
Diana
— Non, mon bon seigneur, je m’appelle Diana.
Bertrand
Vous avez un titre de déesse, — et vous le méritez, avec épithète. Mais, jolie âme, — l’amour n’a-t-il aucune influence dans votre belle personne ? — Si la flamme ardente de la jeunesse n’illumine pas votre cœur, — vous n’êtes pas une fille, vous êtes une statue ; — quand vous serez morte, vous serez telle — que vous êtes, car vous êtes froide et impassible ; — et maintenant vous devriez être comme était votre mère — quand votre doux être fut conçu.
Diana
— Alors elle était vertueuse.
Bertrand
Vous le seriez aussi.
Diana
Non, — ma mère ne faisait qu’accomplir un devoir, le même, monseigneur, — qui vous est commandé envers votre femme.
Bertrand
Assez, — je t’en prie. Ne lutte pas contre mon vœu. — J’ai été enchaîné à elle ; mais je t’aime, — toi, de par la douce contrainte de l’amour, et tu as pour jamais — droit à tous mes services.
Diana
Oui, vous nous servez ainsi, vous autres, — jusqu’à ce que nous vous servions ; mais lorsqu’une fois vous avez nos roses, — vous ne nous laissez plus que les épines pour nous déchirer, — et vous nous raillez de notre dénûment.
Bertrand
Que de fois t’ai-je juré !…
Bertrand
Changez d’opinion, changez-en ; — ne soyez pas si saintement cruelle : l’amour est saint — et mon intégrité n’a jamais connu les artifices — dont vous accusez les hommes… Ne résiste plus, mais rends-toi à mes maladifs désirs — pour que j’en sois guéri ; dis que tu es à moi, et toujours — mon amour durera tel qu’il a commencé.
Diana
— Je le vois, les hommes comptent, dans ces sortes d’affaires, que nous nous trahirons nous-mêmes… Donnez-moi cette bague.
Bertrand
Je te la prêterai, ma chère, mais je n’ai pas le droit — de m’en défaire.
Diana
Vous ne voulez pas, monseigneur ?
Bertrand
— C’est un gage d’honneur qui appartient à notre maison ; — mes ancêtres me l’ont légué, — et ce serait pour moi le plus grand opprobre du monde — que de le perdre.
Diana
Mon honneur est comme votre bague : — ma chasteté est le joyau de notre maison ; — mes ancêtres me l’ont léguée, — et ce serait pour moi le plus grand opprobre du monde — que de la perdre. Ainsi c’est votre propre prudence — qui me donne l’honneur pour champion — contre vos vaines attaques.
Bertrand
Eh bien, prends mon anneau. — À toi mon honneur, ma maison, ma vie même ! — Je me laisse commander par toi.
Diana
— Quand viendra minuit, frappez à la fenêtre de ma chambre. — Je ferai en sorte que ma mère ne puisse entendre. — Mais je vous somme au nom de la loyauté, — dès que vous aurez conquis mon lit encore vierge, — de n’y rester qu’une heure et de ne pas me parler. — J’ai pour cela les raisons les plus puissantes ; et vous les connaîtrez, — lorsque cette bague vous sera restituée… — Cette nuit je mettrai à votre doigt — un autre anneau qui, dans la suite des temps, — devra attester à l’avenir notre union passée. — Adieu jusque-là. Ne manquez pas. Vous avez conquis — une épouse en moi, tout en m’ôtant l’espoir de l’être.
Bertrand
— C’est le ciel sur la terre que j’ai conquis, à tes genoux !
Bertrand
Il sort.
Diana
Elle sort.
Diana
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Scène 18
Premier Seigneur, Deuxième Seigneur, Peremier Seigneur, Valet, Bertrand, Premier Soldat, Paroles
Une tente dans le camp florentin. Sur une table un flambeau allumé
Premier Seigneur
Est-ce que vous ne lui avez pas donné la lettre de sa mère ?
Deuxième Seigneur
Je la lui ai remise, il y a une heure ; il y a dedans quelque chose qui a secoué tout son être ; car, après l’avoir lue, il est devenu presque un autre homme.
Premier Seigneur
Il s’est attiré un blâme mérité en repoussant une épouse si bonne, une si gracieuse dame.
Deuxième Seigneur
Il a encouru spécialement l’éternel déplaisir du roi, qui aurait tiré pour lui de son harmonieuse bonté toutes les mélodies du bonheur. Je vais vous dire une chose, mais vous la garderez ténébreusement pour vous.
Premier Seigneur
Quand vous l’aurez dite, elle sera morte et j’en serai le tombeau.
Deuxième Seigneur
Il a corrompu ici, à Florence, une jeune dame du plus chaste renom, et cette nuit il assouvit sa passion par la spoliation de son honneur ; il lui a donné son anneau héréditaire, et il se croit le plus fortuné des hommes par cet impur compromis.
Premier Seigneur
Ah ! Dieu nous garde de nos propres révoltes ! Quand nous sommes nous-mêmes, que sommes-nous !
Deuxième Seigneur
Des traîtres à nous-mêmes. Et comme dans le cours ordinaire des complots, nous voyons toujours les conspirateurs s’entretenir de leurs espérances jusqu’à ce qu’ils atteignent leur but abhoré, lui, de même, lui qui dans cette action conspire contre sa propre noblesse, il laisse déborder son secret.
Premier Seigneur
N’y a-t-il pas en nous une arrière-pensée bien damnable à trompetter ainsi nos intentions illégitimes ?… Alors nous n’aurons pas sa compagnie ce soir ?
Deuxième Seigneur
Ce ne sera qu’après minuit ; car il est rationné à une heure fixe.
Premier Seigneur
Et cette heure approche rapidement… Pourtant j’aurais été bien aise qu’il assistât à la dissection de son compagnon. Il aurait pu ainsi avoir la mesure de son propre jugement, qui a apprécié si haut ce héros de faux aloi.
Deuxième Seigneur
Nous ne nous occuperons pas de cet homme avant que le comte arrive ; car sa présence doit être le crève-cœur du misérable.
Premier Seigneur
En attendant, que savez-vous de la guerre ?
Deuxième Seigneur
J’ai ouï dire qu’il a été fait des ouvertures de paix.
Premier Seigneur
Pour cela, je puis vous l’assurer, la paix est conclue.
Deuxième Seigneur
Que va faire le comte de Roussillon alors ? Va-t-il voyager ailleurs ou retourner en France ?
Premier Seigneur
Je m’aperçois à cette demande que vous n’êtes pas tout à fait dans sa confidence.
Deuxième Seigneur
À Dieu ne plaise, monsieur ! J’aurais une trop grande complicité dans ses actes.
Premier Seigneur
Il y a quelque deux mois, monsieur, sa femme a fui de son château, sous prétexte d’un pèlerinage à Saint-Jacques-le-Grand, sainte entreprise qu’elle a accomplie avec la plus austère dévotion ! Pendant qu’elle résidait là, la délicatesse de sa nature est devenue la proie de sa douleur. Enfin, elle a rendu dans un gémissement le dernier soupir, et maintenant elle chante au ciel.
Deuxième Seigneur
Comment cela a-t-il été prouvé ?
Peremier Seigneur
Principalement par ses propres lettres qui certifient son histoire jusqu’au moment de sa mort. Sa mort elle-même, qu’il ne lui appartenait pas de raconter, est fidèlement affirmée par le curé de l’endroit.
Deuxième Seigneur
Le comte a-t-il ces nouvelles ?
Premier Seigneur
Oui, avec toutes les particularités, avec les moindres détails dont puisse être armée la vérité.
Deuxième Seigneur
Ce qui m’attriste cordialement, c’est qu’il sera satisfait de cela.
Premier Seigneur
Avec quelle hâte nous nous faisons parfois des consolations de nos malheurs !
Deuxième Seigneur
Avec quelle hâte, parfois aussi, nous noyons notre bonheur dans les larmes !… La grande renommée que sa valeur lui a acquise ici aura à lutter là-bas contre une ignominie aussi éclatante.
Premier Seigneur
La trame de notre vie est tissue à la fois de bien et de mal. Nos vertus seraient fières si nos fautes ne les flagellaient pas ; et nos vices désespéreraient s’ils n’étaient pas relevés par nos vertus…
Premier Seigneur
Eh bien, où est votre maître ?
Valet
Il a rencontré le duc dans la rue et a pris solennellement congé de lui. Sa Seigneurie part demain matin pour la France. Le duc lui a offert des lettres de recommandation pour le roi.
Deuxième Seigneur
Elles lui seront d’un secours tout juste suffisant, quand elles le recommanderaient avec exagération.
Bertrand
J’ai ce soir dépêché par sommaire décision seize affaires qui chacune eussent occupé un mois à la longue. J’ai pris congé du duc, fait mes adieux à ses proches, enterré ma femme, porté son deuil, écrit a madame ma mère que je reviens, fait mes préparatifs de départ, et, entre ces gros colis, expédié maintes choses plus délicates ; la dernière était la plus importante, mais elle n’est pas encore à sa fin.
Deuxième Seigneur
Pour peu que l’affaire soit difficile, si Votre Seigneurie veut partir d’ici ce matin, il faut qu’elle se hâte.
Bertrand
Je dis qu’elle n’est pas à sa fin, en ce sens que je crains d’en entendre parler plus tard… Ah çà, aurons-nous bientôt le dialogue annoncé entre le fanfaron et le soldat ? Allons, faites comparaître ce paladin postiche qui m’a trompé comme un oracle équivoque.
Deuxième Seigneur
Amenez-le…
Deuxième Seigneur
Des soldats sortent.
Deuxième Seigneur
Le pauvre gaillard a passé toute la nuit dans les ceps.
Bertrand
C’est tout simple : ses talons l’ont mérité pour avoir usurpé si longtemps les éperons. Comment se tient-il ?
Bertrand
Rien qui me touche, n’est-ce pas ?
Deuxième Seigneur
Sa confession a été mise par écrit, et il lui en sera donné lecture. S’il y est question de Votre Seigneurie, comme je le crois, il faudra que vous ayez la patience de tout entendre.
Bertrand
Peste soit de lui !… Un bandeau sur les yeux !… Il ne peut rien dire de moi !… Chut !… chut !
Deuxième Seigneur
Attention au Colin-Maillard !… Porto tartarossa .
Premier Soldat
Il demande pour vous la torture. Qu’êtes-vous prêt à dire sans qu’on y ait recours ?
Paroles
J’avoue ce que je sais sans contrainte. Vous m’écraseriez comme chair à pâté que je n’en dirais pas davantage.
Premier Soldat
Bosko chimurco.
Deuxième Seigneur
Boblibindo chicurmurco.
Premier Soldat
Vous êtes clément, général… Notre général vous ordonne de répondre aux questions que je vais vous poser d’après cette note.
Paroles
Et j’y répondrai franchement, aussi vrai que j’espère vivre.
Premier Soldat
Demandez-lui d’abord quel est l’effectif de la cavalerie du duc . Que dites-vous à cela ?
Paroles
Cinq ou six mille chevaux, mais affaiblis et hors de service. Les troupes sont toutes disséminées, et les chefs sont de pauvres hères, sur ma parole, sur mon honneur, sur ma vie que j’espère garder.
Premier Soldat
Écrirai-je votre réponse en ces termes ?
Paroles
Oui, je la confirmerai par le serment, quel qu’il soit, que vous me proposerez.
Paroles
Le soldat écrit.
Bertrand
Tout lui est égal. Quel fieffé coquin !
Premier Seigneur
Vous vous trompez, monseigneur. Le personnage que voici est monsieur Paroles, le vaillant militaire
c’était là sa propre phrase
Premier Seigneur
qui portait toute la théorie de la guerre dans le nœud de son écharpe et toute la pratique dans l’étui de sa dague.
Deuxième Seigneur
Désormais je ne me fierai plus à un homme sur la propreté de sa lame, et je ne lui croirai plus toutes les qualités parce qu’il portera élégamment son costume.
Premier Soldat
Bien, c’est écrit.
Paroles
Oui, cinq ou six mille chevaux, je le répète, ou environ… Écrivez environ… Car je veux dire le vérité.
Premier Seigneur
Il est dans ce qu’il dit bien près de la vérité.
Bertrand
Mais je ne lui sais aucun gré d’une franchise de cette nature.
Paroles
J’ai dit pauvres hères, n’oubliez pas.
Premier Soldat
Bien, c’est écrit.
Paroles
Je vous remercie humblement, monsieur. Une vérité est une vérité, et ce sont des hères merveilleusement pauvres.
Premier Soldat
Demandez-lui de quel effectif est l’infanterie . Que dites-vous à cela ?
Paroles
Sur ma foi, monsieur, je dirai la vérité, comme si je n’avais plus que cette heure à vivre. Voyons : Spurio, cent cinquante ; Sébastien, tant ; Corambus, tant ; Jacques, tant ; Guillian, Cosmo, Lodowick et Gratii, deux cent cinquante chacun ; ma propre compagnie, Chitopher, Vaumond, Bentii, deux cent cinquante chacun ; en sorte que l’ensemble, tant en valides qu’en pourris, ne se monte pas, sur ma parole, à quinze mille, dont la moitié n’oserait pas faire tomber la neige de leurs casaques de peur de tomber eux-mêmes en morceaux.
Paroles
Le premier soldat écrit.
Bertrand
Que lui fera-t-on ?
Premier Seigneur
Rien que le remercier.
Premier Seigneur
Bas, au premier soldat.
Premier Seigneur
Interrogez-le sur mon caractère, sur le crédit que j’ai auprès du duc.
Premier Soldat
Bon, c’est écrit.
Premier Soldat
Lisant.
Premier Soldat
Vous lui demanderez s’il y a dans le camp un certain capitaine Dumaine, un Français ; quelle est sa réputation auprès du duc ; quelle est sa valeur, sa probité, son expérience de la guerre ; et s’il croit qu’il serait impossible, avec des sommes d’or bien pesantes, de l’entraîner à la révolte. Que dites-vous à cela ? Que savez-vous sur ce sujet ?
Paroles
Permettez-moi, je vous en conjure, de répondre article par article à l’interrogatoire. Posez-moi chaque question séparément.
Premier Soldat
Connaissez-vous ce capitaine Dumaine ?
Paroles
Je le connais. Il était apprenti chez un ravaudeur à Paris, et il fut chassé de là pour avoir fait un enfant à la pupille du prévôt
Paroles
, pauvre niaise muette qui ne pouvait pas lui dire non.
Paroles
Le premier seigneur furieux montre le poing à Paroles.
Bertrand
Pardon ! retenez votre bras pour le moment, dût une tuile fatale prévenir votre vengeance en lui tombant sur la tête.
Premier Soldat
Maintenant, ce capitaine est-il dans le camp du duc de Florence ?
Paroles
Autant que je sache, il y est, le pouilleux !
Premier Seigneur
Çà, ne me regardez pas ainsi ; tout à l’heure nous en entendrons sur le compte de Votre Seigneurie.
Premier Soldat
Quelle est sa réputation auprès du duc ?
Paroles
Le duc ne le connaît que comme un pauvre officier sous mes ordres ; et l’autre jour, il m’a écrit de le renvoyer du corps. Je crois même que j’ai sa lettre dans ma poche.
Premier Soldat
Morbleu, nous allons chercher.
Premier Soldat
Il s’avance vers Paroles et le fouille.
Paroles
À parler sérieusement, je ne sais plus au juste : ou elle est là, ou elle est dans ma tente, en tête d’un dossier, avec les autres lettres du duc.
Premier Soldat
La voici. Voici un papier ; vous en donnerai-je lecture ?
Paroles
Je ne sais si c’est cette lettre-là ou non.
Bertrand
Notre interprète va bien.
Premier Seigneur
À merveille.
Premier Soldat
 Diane, le comte est un sot, plein d’or…
Paroles
Ce n’est pas la lettre du duc, monsieur : c’est un avertissement adressé à une honnête fille de Florence, une nommée Diana, pour qu’elle se défie des séductions d’un certain comte de Roussillon, un petit niais énervelé, mais, malgré tout, très-paillard. Je vous en prie, monsieur, remettez-moi ce papier.
Premier Soldat
Non, avec votre permission, je vais d’abord le lire.
Bertrand
Damné coquin ! double drôle !
Premier Soldat
S’il prodigue les serments, dis-lui de verser de l’or et prends ; Une fois qu’il a consommé, il ne paie jamais l’écot. Un marché pour bien être conclu doit être déjà à moitié réalisé ; Réalise d’abord et tu concluras bien. Il n’acquitte jamais les arrérages, Fais-toi donc payer d’avance. Et puis, crois-en, Diane, un soldat, Adresse-toi aux hommes et m’embrasse pas les enfants. Compte que le comte est un sot, je le sais, Qui paye d’avance, mais jamais quand il doit.  À toi, comme il te l’a juré à l’oreille.
Bertrand
Il sera fusillé dans les rangs de l’armée avec ces vers-là sur le front.
Deuxième Seigneur
Voilà, seigneur, votre ami dévoué, le savant polyglotte, le soldat armipotent.
Bertrand
Jusqu’ici je n’ai eu d’aversion que pour les chats, et maintenant cet homme est un chat pour moi.
Premier Soldat
Je m’aperçois, messire, à la mine du général, que nous aurions plaisir à vous pendre.
Paroles
Ah ! monsieur, à tout prix, la vie !… Non pas que j’aie peur de mourir ; mais, voyez-vous ? mes péchés sont si nombreux que je voudrais passer à me repentir le reste de mes jours. Laissez-moi vivre, monsieur, dans un cachot, au pilori, n’importe où, pourvu que je vive !
Premier Soldat
Nous verrons ce qu’on pourra faire, si vous faites des aveux sans restrictions… Revenons donc à ce capitaine Dumaine. Vous avez répondu quant à sa réputation auprès du duc et quant à sa valeur. Que dites-vous de son honnêteté ?
Paroles
C’est un homme, monsieur, qui volerait un œuf dans un sanctuaire ; pour les vols et pour les rapts, il rivalise avec Nessus. Il fait profession de ne pas tenir ses serments et, pour les rompre, il est plus fort qu’Hercule. Il mentira, monsieur, avec une telle volubilité que la vérité vous fera l’effet d’une sotte. L’ivrognerie est sa plus douce vertu : car il se soûle comme un porc, et, une fois endormi, il ne fait guère de mal, si ce n’est aux draps qui l’entourent ; mais on connaît ses habitudes, et on le couche sur la paille. Je n’ai que peu de chose à ajouter, monsieur, sur son honnêteté ; il a tout ce qu’un honnête homme ne doit pas avoir ; et de ce qu’un honnête homme doit avoir, il n’a rien.
Premier Seigneur
Je commence à l’aimer pour ceci.
Bertrand
Pour cette description de ton honnêteté ? La vérole le prenne ! Pour moi il est de plus en plus un chat.
Premier Soldat
Que dites-vous de son expérience pour la guerre ?
Premier Seigneur
Il outre à ce point l’outrage qu’il se rachète par la rareté.
Bertrand
Peste soit de lui ! Pour moi c’est toujours un chat.
Premier Soldat
Ses qualités étant d’aussi bas prix, je n’ai pas besoin de vous demander si l’or l’entraînerait à la révolte.
Paroles
Monsieur pour un quart d’écu il vendra la rente de son salut avec le fonds ; et il déshéritera du ciel tous ses descendants en perpétuelle succession.
Premier Soldat
Et son frère, l’autre capitaine Du Maine !
Deuxième Seigneur
Pourquoi le questionne-t-il sur moi ?
Premier Soldat
Quel homme est-ce ?
Paroles
Un corbeau du même nid : pas tout à fait l’égal du premier dans le bien, mais de beaucoup son supérieur dans le mal. Comme couard, il surpasse son frère, quoique son frère passe pour un des plus fieffés. En cas de retraite, il n’est pas de laquais qu’il ne devance ; mais en cas, d’attaque, morbleu ! il a la crampe.
Premier Soldat
Si vous avez la vie sauve, vous engagez-vous à trahir les Florentins ?
Paroles
Oui, et le capitaine de leur cavalerie, le comte de Roussillon.
Premier Soldat
Je vais échanger quelques mots tout bas avec le général et m’informer de sa décision.
Paroles
Qu’on ne me parle plus de tambours ! Foin de tous les tambours ! Simplement pour avoir l’air de rendre des services et pour en imposer à la confiance de ce jeune libertin de comte, je me suis jeté dans ce danger-là ! Mais qui aurait pu soupçonner une embuscade là où j’ai été pris ?
Premier Soldat
Il n’y a pas de remède, monsieur. Il vous faut mourir. Le général dit qu’ayant si traîtreusement révélé les secrets de votre armée et fait d’aussi odieux rapports sur des hommes du plus noble renom, vous n’êtes bon à rien d’honnête en ce monde : en conséquence vous allez mourir. Allons, bourreau, à bas sa tête ?
Paroles
Ô mon Dieu ! monsieur, laissez-moi vivre ou laissez-moi voir ma mort !
Premier Soldat
Voyez-la donc et faites vos adieux à vos amis… Eh bien, regardez autour de vous. Connaissez-vous quelqu’un ici ?
Bertrand
Bonjour, noble capitaine !
Deuxième Seigneur
Dieu vous bénisse, capitaine Paroles !
Premier Seigneur
Dieu vous garde, noble capitaine !
Deuxième Seigneur
Capitaine, qu’avez-vous à faire dire à monseigneur Lafeu ? Je pars pour la France.
Premier Seigneur
Bon capitaine, voudriez-vous me donner une copie de ce sonnet que vous avez écrit à Diane, en faveur du comte de Roussillon ? Si je n’étais pas un vrai couard, je vous la prendrais de force, mais adieu !
Premier Seigneur
Tous sortent excepté Paroles et le premier soldat.
Premier Soldat
Vous êtes ruiné, capitaine : il n’y a plus que votre écharpe dont le nœud tienne encore.
Paroles
Qui ne parviendrait-on pas à écraser sous un complot ?
Premier Soldat
Si vous pouviez trouver un pays où serait seulement une femme humiliée autant que vous venez de l’être, vous pourriez devenir père d’une nation d’effrontés. Portez-vous bien, monsieur ; je pars pour la France, moi aussi ; nous parlerons de vous là-bas.
Premier Soldat
Il sort.
Paroles
— Eh bien, je rends grâces au ciel : si mon cœur avait été grand, — ceci l’aurait fait éclater… Capitaine, je ne veux plus l’être ; — mais je veux manger et boire et dormir aussi moelleusement — que capitaine au monde. Être tout simplement ce que je suis, — voilà Ie soin qui désormais me fera vivre. Que celui qui se connaît pour un fanfaron — y prenne garde : il arrive toujours un moment — où le fanfaron est reconnu pour un âne. — Rouille-toi, épée ! calmez-vous, rougeurs ! et toi, Paroles, vis en — sûreté dans la honte ! Devenu ridicule, prospère du ridicule ! — Il y a de la place et des ressources pour tout homme ici-bas… — Allons après eux.
Paroles
Il sort.
Paroles
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Scène 19
Hélène, Veuve, Diana
Florence. Chez la veuve.
Hélène
— Afin de vous convaincre que je ne vous ai pas abusée, — un des plus grands princes du monde chrétien — sera ma caution : c’est devant son trône — que je dois m’agenouiller, avant d’accomplir mes projets. — Il fut un temps où je lui rendis un service signalé, — aussi cher que sa vie, un service pour lequel la gratitude — pénétrerait le cœur de pierre d’un Tartare — et en tirerait des actions de grâces. J’ai été dûment informée — que Son Altesse est à Marseille : pour nous rendre à cette place, — un convoi favorable s’offre à nous. Sachez — qu’on me croit morte. L’armée étant débandée, — mon mari retourne au château, et j’espère, le ciel aidant, — et avec la permission de mon seigneur le Roi, — que nous y serons avant notre hôte.
Veuve
Gentille madame, — vous n’avez jamais eu de servante dont le zèle — ait épousé avec plus d’empressement vos intérêts.
Diana
Quand je devrais mourir, — pourvu que ce soit avec honneur, je suis prête — à tout souffrir sur votre ordre.
Hélène
Ah ! de grâce, — rien qu’un peu de patience ! le temps ramènera l’été, — et alors les églantiers auront des fleurs aussi bien que des épines : — après la piqûre, le parfum !… Partons. — Notre voiture est prête et les délais nous font tort. — Tout est bien qui finit bien : le dénoûment, c’est la couronne : — quelles qu’aient été les vicissitudes, la fin seule est décisive.
Hélène
Elles sortent.
Hélène
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Scène 20
Lafeu, Clown, Glown, Comtesse
Dans le château des comtes de Roussillon.
Lafeu
Non, non, non, votre fils a été égaré par un faquin en taffetas dont le funeste safran
Lafeu
teindrait de sa couleur toute la jeune pâte d’une nation. Sans lui, votre bru vivrait encore ; et votre fils serait ici, bien mieux servi par le roi que par le frelon à queue rouge dont je parle.
Lafeu
C’était une bonne dame, c’était une bonne dame : on pourrait cueillir des milliers de salades, sans tomber sur une herbe pareille.
Clown
En effet, messire, elle était la marjolaine de la salade ou plutôt l’herbe de grâce.
Lafeu
Ce ne sont pas là des plantes à salade, imbécile, ce sont des plantes à bouquet.
Clown
Je ne suis pas le grand Nabuchodonosor, messire, et je ne me connais guère en herbes.
Lafeu
Que fais-tu profession d’être ? Coquin ou fou ?
Clown
Fou au service d’une femme, messire, et coquin au service d’un homme.
Lafeu
Explique-toi.
Clown
Je soufflerais au mari sa femme et je ferais son service.
Lafeu
Tu serais alors, en effet, un coquin à son service.
Clown
Et j’insinuerais ma marotte à sa femme pour lui rendre service.
Lafeu
Je te le concède : tu es à la fois un coquin et un fou.
Clown
À votre service.
Lafeu
Non, non, non !
Clown
Oui-dà, messire, si je ne puis pas vous servir, je puis servir un prince tout aussi grand que vous.
Lafeu
Quel prince ? un Français ?
Glown
Il a le nom d’un Anglais ; mais sa physionomie enflammée est beaucoup plutôt française qu’anglaise
Glown
.
Lafeu
Quel est ce prince ?
Clown
Le prince Noir, messire ; alias , le prince des ténèbres ; alias , le diable.
Lafeu
Tiens, voici ma bourse ; je ne te la donne pas pour te détacher du maître dont tu parles : sers-le toujours.
Clown
Je suis un habitant des bois, messire, qui ai toujours aimé un grand feu ; et le maître dont je parle entretient toujours un bon feu. Mais puisqu’il est le prince du monde, c’est à sa noblesse de résider à sa cour. Quant à moi, je préfère la maison à porte étroite, que je sais trop petite pour que la pompe puisse y pénétrer ; elle est accessible aux humbles ; mais la plupart sont trop frileux, trop délicats, et préfèrent la route fleurie qui mène à la large porte et au grand feu.
Lafeu
Passe ton chemin ; je commence à être fatigué de toi, et je te le dis d’avance pour que nous ne nous querellions pas. Passe ton chemin, et veille à ce que mes chevaux soient bien traités, sans farce de ta façon.
Clown
Si je leur fais une farce, ce ne sera jamais qu’une farce de rosse ; et la nature autorise la farce entre rosses et chevaux.
Clown
Il sort.
Lafeu
Un rusé coquin ! un chenapan !
Comtesse
C’est vrai. Monseigneur, qui n’est plus, s’en amusait beaucoup. C’est d’après sa volonté sacrée qu’il reste ici, et il s’en fait une patente pour son effronterie. C’est un être fantasque qui court où bon lui semble.
Lafeu
Il n’y a pas de mal à cela, et je l’en aime… Je voulais donc vous dire qu’ayant appris la mort de cette digne dame et le prochain retour de mon seigneur votre fils, j’ai prié le roi mon maître de lui parler en faveur de ma fille : Sa Majesté, dans sa gracieuse bienveillance, m’avait d’elle-même proposé ce mariage, quand tous deux étaient encore mineurs. Son Altesse m’a promis d’insister de nouveau ; et, pour mettre fin au déplaisir qu’elle a conçu contre votre fils, il n’est pas de moyen plus efficace. Qu’en pense Votre Excellence ?
Comtesse
J’en suis bien aise, monseigneur, et je désire voir la chose promptement effectuée.
Lafeu
Son Altesse revient en poste de Marseille aussi vaillante de corps que lorsqu’elle comptait trente ans ; le roi sera ici demain, si je suis bien informé par une personne dont les renseignements m’ont rarement trompé.
Lafeu
J’étais entrain de me demander, madame, à quel titre je pourrais m’y faire admettre.
Comtesse
Vous n’avez qu’à revendiquer vos vénérables priviléges.
Lafeu
J’en ai usé bien à mon aise, madame, mais, grâce à Dieu, ils ne sont pas prescrits encore.
Clown
Oh ! madame, voilà monseigneur votre fils qui arrive avec une bande de velours sur la figure ; s’il y a ou non une cicatrice dessous, le velours le sait ; quoi qu’il en soit, c’est une bien belle bande de velours. La joue gauche de monseigneur est une joue à trois poils, mais sa joue droite est tout unie.
Lafeu
Une blessure noblement reçue, une noble cicatrice est une bonne livrée d’honneur ; la sienne est sans doute de celles-là.
Clown
Vous n’en avez pas moins la figure en hachis.
Lafeu
Allons voir votre fils, je vous prie. Il me tarde de causer avec ce jeune et noble soldat.
Clown
Ma foi, ils sont là-bas une douzaine avec de beaux chapeaux délicats et des plumes fort courtoises qui se courbent et saluent tout le monde.
Clown
Ils sortent.
Clown
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Scène 21
Hélène, Gentilhomme, Veuve
Marseille. Devant une hôtellerie.
Hélène
— Courir ainsi la poste nuit et jour, — cela doit épuiser vos forces. Nous n’y pouvons mais. — Seulement, soyez-en sûres, vous qui, sans distinguer entre les nuits et les jours, — avez fatigué à mon service vos membres délicats, — vous êtes si profondément implantée dans ma gratitude — que rien ne pourra vous en déraciner… Heureux hasard !
Hélène
— Cet homme peut m’avoir une audience de Sa Majesté, — s’il veut employer son pouvoir… Dieu vous garde, monsieur !
Gentilhomme
Et vous de même !
Hélène
— Monsieur, je vous ai vu à la cour de France.
Gentilhomme
— J’y ai été plus d’une fois.
Hélène
— Je présume, monsieur, que vous n’êtes pas déchu — de votre réputation de bienveillance ; — aussi, stimulée par l’aiguillon de circonstances — qui écartent toute cérémonie, je vous sollicite — à un emploi de ces bonnes qualités qui — me rendra à jamais reconnaissante.
Gentilhomme
Que désirez-vous ?
Hélène
— Que vous me fassiez la grâce — de remettre au roi cette pauvre pétition, — et de m’aider de toute votre influence — à parvenir jusqu’à lui.
Gentilhomme
— Le roi n’est pas ici.
Hélène
Pas ici, monsieur !
Gentilhomme
Non, vraiment. — Il est parti d’ici la nuit dernière, avec une hâte — qui ne lui est pas habituelle.
Veuve
Dieu ! nous avons perdu nos peines !
Hélène
— Tout est bien qui finit bien. — Les circonstances ont beau nous sembler contraires, les moyens insuffisants, n’importe ! — De grâce, où est-il allé ?
Gentilhomme
— Dans le Roussillon, à ce que j’ai compris ; — je m’y rends moi-même.
Hélène
Une prière, monsieur ! — Comme il est probable que vous verrez le roi avant moi, — veuillez remettre ce papier entre ses gracieuses mains. — J’ose dire que vous n’encourrez aucun blâme, — et que, loin de là, vous serez remercié de vos peines. — Je vous rejoindrai, avec toute la promptitude — dont nos moyens nous donneront le moyen.
Gentilhomme
Je ferai cela pour vous.
Hélène
— Et attendez-vous à en être bien remercié, — quoi qu’il arrive… Remontons à cheval !
Hélène
À ses gens.
Hélène
— Allez, allez tout préparer. —
Hélène
Ils sortent.
Hélène
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Scène 22
Paroles, Clown, Lafeu
Une cour dans le château des comtes de Roussillon.
Paroles
Mon bon monsieur Lavache, donnez cette lettre à monseigneur Lafeu. J’étais jadis connu de vous plus avantageusement, monsieur, alors que j’avais familiarité avec des habits plus frais ; mais à présent, monsieur, je suis embourbé dans la mauvaise humeur de la Fortune, et je sens un peu fort l’odeur de son fort déplaisir.
Clown
Vraiment, le déplaisir de la fortune est infect s’il sent aussi fort que tu dis. Je m’engage à ne jamais manger de poisson de sa friture.
Clown
Il se bouche le nez.
Clown
Je t’en prie, mets-toi sous le vent.
Paroles
Allons, vous n’avez pas besoin de vous boucher le nez, je n’ai parlé que par métaphore.
Clown
L’ami, si votre métaphore ne sent pas bon, je prétends me boucher le nez devant elle, comme dans la métaphore de n’importe qui… Je t’en prie, range-toi.
Paroles
Je vous en prie, monsieur, remettez ce papier à son adresse.
Clown
Pouah !… Éloigne-toi, je te prie !… Moi, donner à un grand seigneur un papier venu de la chaise percée de la Fortune !… Tiens, le voici en personne.
Clown
Messire, voici un miaou de la Fortune, un chat
mais pas un chat musqué
Clown
, qui est tombé dans le sale étang des défaveurs de la Fortune et qui, dit-il, en est sorti tout boueux. Je vous en prie, faites ce que vous pourrez pour ce carpillon ; car il a la mine d’un pauvre, misérable, malin, niais et méchant drôle. J’octroie à sa détresse l’aumône de mon sourire, et sur ce je l’abandonne à Votre Seigneurie.
Clown
Il sort.
Paroles
Monseigneur, je suis un homme que la Fortune a cruellement égratigné.
Lafeu
Et que voulez-vous que j’y fasse ? Il est trop tard à présent pour lui rogner les ongles. Quel tour de coquin avez-vous donc joué à la fortune, pour qu’elle vous égratigne ainsi, elle qui, en sa qualité d’honnête dame, ne permet pas aux coquins de prospérer longtemps sous son égide ?
Lafeu
Lui donnant une pièce de monnaie.
Paroles
Je supplie Votre Honneur d’écouter un simple mot.
Lafeu
Vous désirez un simple sou de plus : allons, prenez, et économisez votre mot.
Paroles
Mon nom, mon bon seigneur, est Paroles.
Lafeu
C’est donc pour cela que vous demandez à dire au moins un mot… Au diable ma brusquerie ! donnez-moi la main… Comment va votre tambour ?
Paroles
Ah ! mon bon seigneur, c’est vous qui avez été le premier à me découvrir.
Lafeu
Vraiment ! et c’est moi aussi qui ai été le premier à te perdre.
Paroles
Il ne tient qu’à vous, monseigneur, de me faire rentrer en grâce, car c’est vous qui avez causé ma chute.
Lafeu
Fi, coquin ! Veux-tu donc que je fasse tour à tour l’office de Dieu et du diable, te faisant rentrer en grâce après avoir causé ta chute ?
Lafeu
Son de trompettes.
Lafeu
Le roi arrive ; je reconnais sa fanfare… Maroufle, tu viendras me rejoindre ; hier soir j’ai eu de tes nouvelles ; quoique tu sois un fou et un coquin, tu auras de quoi manger… Allons, suis-moi.
Paroles
Je loue Dieu de vous.
Paroles
Ils sortent.
Paroles
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Scène 23
Roi, Comtesse, Lafeu, Gentilhomme, Bertrand, Diana, Veuve, Paroles, Hélène, Fin De Tout Est Bien Qui Finit Bien
La grand’salle du château des comtes de Roussillon.
Roi
— Nous avons perdu en elle un joyau ; et notre éclat — en a été appauvri ; quant à votre fils, — égaré par sa folie, il n’a pas eu le bon sens — de l’estimer à sa valeur.
Comtesse
La chose est passée, mon suzerain ; — et je conjure Votre Majesté de n’y plus voir — qu’une de ces révoltes naturelles, allumées par la jeunesse — alors que son huile et sa flamme, trop fortes pour la raison, — la débordent et propagent l’incendie.
Roi
Ma dame vénérée, — j’ai pardonné et oublié tout, — bien que mes vengeances fussent tournées contre lui, — et n’attendissent plus que le moment d’éclater.
Lafeu
Voici ce que j’ai à dire, — en suppliant le roi de m’excuser : le jeune comte — a fait à Votre Majesté, à sa mère et à sa femme — une grave offense ; mais c’est à lui-même — qu’il a porté le plus grand préjudice : il a perdu une femme dont la beauté étonnait — les yeux les plus riches d’idéal et dont la parole captivait toutes les oreilles ; — rare perfection que les cœurs les plus indépendants — appelaient humblement souveraine !
Roi
À un des gentilshommes.
Roi
Mandez-lui — que telle est notre volonté.
Gentilhomme
J’obéis, mon suzerain.
Gentilhomme
Il sort.
Roi
— Que dit-il à l’idée d’épouser votre fille ? Lui avez-vous parlé ?
Lafeu
— Il a une déférence entière pour votre auguste volonté.
Roi
— Nous aurons donc une noce… J’ai reçu des lettres — qui exaltent sa gloire.
Lafeu
Il a une belle mine !
Roi
— Je ne suis pas un jour monotone : — car tu peux voir en moi le soleil en même temps que la grêle. — Devant les plus brillants rayons — les nuages dispersés se retirent. Montre-toi donc, — le temps est redevenu beau.
Bertrand
Qu’à mon repentir profond — mon cher souverain pardonne mes fautes !
Roi
Montrant Lafeu à Bertrand.
Roi
Vous vous rappelez — la fille de ce seigneur ?
Bertrand
— Avec admiration, mon prince. J’avais d’abord — jeté mon choix sur elle, sans que mon cœur — osât faire de ma langue un interprète trop hardi. — Sous l’empire de cette première impression, — le mépris me prêta son dédaigneux regard, — qui pour moi faussa les lignes de toute autre beauté, — et me fit voir partout des charmes avilis ou empruntés, — en agrandissant ou en rapetissant toutes les formes — aux proportions les plus hideuses. Voilà comment — celle que tous les hommes vantaient, et que moi-même — j’ai aimée depuis que je l’ai perdue, n’était alors à mes yeux — qu’une poussière qui les blessait.
Lafeu
— Approchez, mon fils, vous en qui le nom de ma maison — doit s’absorber. Donnez-moi quelque gage d’amour — dont les étincelles enflamment ma fille — et la fassent vite accourir.
Lafeu
Bertrand détache un anneau de son doigt et le lui remet.
Lafeu
Par ma vieille barbe, — et par tous ses poils, Hélène, qui est morte, — était une suave créature ; c’est un anneau comme celui-ci — qu’en lui disant adieu lorsqu’elle quittait de la cour, — je vis à son doigt.
Bertrand
Celui-ci n’a jamais été le sien.
Roi
Çà, laissez-moi le voir, je vous prie ; mon regard, — tandis que je parlais tout à l’heure, s’est maintes fois fixé sur lui… — Cet anneau était à moi ; et, quand je le donnai à Hélène, — je lui dis que, si jamais la fortune lui faisait — une nécessité de ma protection, cet anneau — la lui assurerait. Avez-vous eu donc la ruse de la priver — de sa plus puissante ressource ?
Bertrand
Mon gracieux souverain, — quoi qu’il vous plaise de croire, — cet anneau n’a jamais été le sien.
Comtesse
Mon fils, sur ma vie, — je le lui ai vu porter ; et elle y attachait autant de prix qu’à sa vie.
Lafeu
Je suis sûr de le lui avoir vu porter.
Roi
Plutus lui-même, — qui sait l’art de transmuter et de multiplier l’or, — n’a pas des mystères de la nature une connaissance plus intime — que moi de cet anneau. C’était le mien, c’était celui d’Hélène ; — peu importe qui vous l’ait donné ! Donc, si vous reconnaissez — avoir pleine conscience de vous-même, — avouez qu’il était à elle, avouez par quelle brutale violence — vous l’avez eu d’elle. Elle avait pris tous les saints à témoin — qu’elle ne l’ôterait jamais de son doigt, — si ce n’est pour vous le donner à vous-même dans le lit, — où vous n’êtes jamais entré, ou bien pour me l’envoyer au moment d’un grand désastre.
Bertrand
Elle ne l’a jamais vu.
Roi
— Par l’amour que j’ai de mon honneur, ce que tu dis est faux, — et tu fais naître en moi d’inquiétantes conjectures — que je voudrais bien étouffer. S’il était prouvé — que tu fusses à ce point inhumain… Cela ne se peut pas… — Et pourtant je ne sais… Tu la haïssais mortellement, — et elle est morte : et rien à moins de me fermer — les yeux moi-même, ne peut être plus convaincant pour, moi — que la vue de cet anneau.
Roi
Aux Gardes.
Roi
Emmenez-le !
Roi
Les gardes entourent Bertrand.
Roi
— Quoi qu’il arrive, les preuves déjà acquises — absoudront mes craintes du reproche de légèreté, — que mérite bien plutôt ma sécurité excessive… Qu’on l’emmène ! — Nous approfondirons cette affaire.
Bertrand
Si vous parvenez à prouver — que cet anneau était celui d’Hélène, vous prouverez aussi aisément — que j’ai fécondé son lit à Florence — où elle n’a jamais été.
Bertrand
Bertrand sort, escorté par les gardes.
Roi
— Je suis absorbé dans d’horribles pensées.
Gentilhomme
Gracieux souverain, — suis-je à blâmer ou non ? je n’en sais rien : — voici une pétition d’une dame de Florence — qui a manqué de quatre ou cinq relais l’honneur — de vous la remettre en personne. Je m’en suis chargé, — vaincu par la grâce et par la parole douce — de la pauvre suppliante qui elle-même, je le sais, — attend déjà ici vos ordres. L’importance de l’affaire apparaît — à son visage préoccupé ; et elle m’a dit, — en quelques mots gracieux, qu’elle intéressait — Votre Altesse autant qu’elle-même.
Gentilhomme
Il remet une lettre au roi qui la décachète.
Lafeu
Je veux m’acheter un nouveau gendre à la foire et mettre en vente celui-ci. Je ne veux pas de lui.
Roi
— Les cieux t’ont été favorables, Lafeu, — en amenant cette découverte… Qu’on aille chercher la solliciteuse ! — Dépêchez-vous et ramenez le comte.
Roi
Un gentilhomme sort avec des gens de service.
Roi
À la Comtesse.
Roi
— Je crains bien, madame, que la vie d’Hélène — ne lui ait été criminellement arrachée.
Comtesse
Eh bien, que justice soit faite des coupables !
Roi
— Je m’étonne, monsieur, que, les femmes étant pour vous des monstres — qui vous font fuir dès que vous leur avez juré protection conjugale, vous désiriez encore vous marier.
Roi
Quelle est cette femme ?
Diana
— Je suis, monseigneur, une malheureuse Florentine, — qui descends des anciens Capulets. — Ma requête, à ce que j’apprends, vous est déjà connue ; — vous savez donc combien je suis à plaindre.
Veuve
— Je suis sa mère, Sire. Ma vieillesse et mon honneur — souffrent du mal que nous vous dénonçons, — et tous deux y succomberont, si vous n’y portez remède.
Roi
— Approchez, comte. Connaissez-vous ces femmes ?
Bertrand
— Monseigneur, je ne puis ni veux le nier, je les connais. M’accusent-elles d’autre chose ?
Diana
— Pourquoi jetez-vous sur votre femme un regard si étrange ?
Bertrand
— Elle ne m’est rien, monseigneur.
Diana
Si vous vous mariez, vous donnerez à une autre cette main qui est à moi. — À une autre vous donnerez cette foi sacrée qui est à moi. — Vous me donnerez moi-même qui certes suis à moi ! — Car vos vœux m’ont à ce point incorporée à vous, — que celle qui vous épousera devra m’épouser, — ne pouvant s’unir à vous sans s’unir à nous deux. —
Lafeu
Votre réputation n’est pas à la hauteur de ma fille : vous n’êtes pas un mari pour elle.
Bertrand
— Monseigneur, cette femme est une créature folle et désespérée ; — avec qui il m’est parfois arrivé de rire. Que Votre Altesse — ait de mon honneur assez noble opinion — pour le croire incapable de tomber si bas.
Diana
Mon bon seigneur, — demandez-lui sous la foi du serment s’il est sûr — de n’avoir pas eu ma virginité.
Roi
— Que lui réponds-tu ?
Bertrand
Que c’est une impudente, monseigneur, — une fille de joie commune à tout le camp.
Diana
— Il m’outrage, monseigneur. Si j’étais ce qu’il dit, — il m’aurait achetée à un prix vulgaire. — Ne le croyez pas. Oh ! voyez cet anneau — dont l’éclatante beauté et la riche valeur sont — incomparables . — Il l’a donné à une fille publique du camp, — si j’en suis une !
Diana
Elle montre une bague à son doigt.
Comtesse
Il rougit : c’est bien son anneau. — Depuis six générations, ce diamant — transmis par testament de père en fils, — a été porté dans la famille. Elle est sa femme : — ce diamant en est mille fois la preuve.
Roi
N’avez-vous pas dit — que vous aviez vu ici à la cour quelqu’un qui pourrait être appelé en témoignage ?
Diana
— C’est vrai, monseigneur, mais il me répugne de produire — un si méchant arbitre ; il se nomme Paroles.
Lafeu
— J’ai vu cet homme aujourd’hui, si c’est bien un homme…
Roi
— Qu’on le trouve et qu’on l’amène.
Roi
Des gens de service sortent.
Bertrand
À quoi bon ? — Il est connu pour un perfide coquin — sali et gangrené par toutes les impuretés du monde, — dont la nature se révolte rien qu’à dire une vérité. — Serai-je ceci ou cela, pour une parole prononcée — par un homme prêt à tout dire ?
Roi
Elle a une bague qui vient de vous.
Bertrand
— Je le crois ; il est certain qu’elle m’a plu, — et que j’ai été poussé à elle par un caprice de jeunesse. — Elle connaissait la distance qui nous sépare ; pour me mieux amorcer — elle a exaspéré mes désirs par la résistance, — sachant bien que tous les obstacles jetés sur la route de la passion — sont autant de stimulants. Enfin, — son art infini en dépit de ses grâces vulgaires, — me réduisit à subir ses conditions ; elle obtint l’anneau, — et moi j’obtins ce que le premier venu — aurait pu acheter au prix du marché.
Diana
Je dois me résigner. — Vous qui avez chassé votre première femme, une femme si noble, — vous avez bien le droit d’affamer notre hymen. Encore un mot : — puisque vous manquez de vertu, je consens à perdre un mari. — Envoyez chercher votre anneau, je vous le restituerai, — mais rendez-moi le mien.
Bertrand
Je ne l’ai pas.
Roi
— Comment était votre anneau, je vous prie ?
Diana
Sire il ressemblait fort — à celui que vous avez au doigt.
Roi
— Connaissez-vous cet anneau ? C’est celui que le comte avait tout à l’heure.
Diana
— Et c’est celui que je lui ai donné, étant au lit.
Roi
— Il est donc faux que vous le lui ayez jeté — d’une fenêtre ?
Diana
J’ai dit la vérité.
Bertrand
— Monseigneur, j’avoue que cet anneau était à elle.
Roi
— Vous balbutiez singulièrement : une plume vous effare…
Roi
Montrant Paroles à Diana.
Roi
— Est-ce là l’homme dont vous parlez ?
Diana
Oui, monseigneur.
Roi
— Parlez, faquin, mais parlez franchement, je vous l’ordonne, — et ne craignez pas la colère de votre maître, — je la détournerai de vous, si vous vous montrez loyal. — Que savez-vous de lui et de cette femme ? —
Roi
Il montre le Comte et Diana.
Paroles
N’en déplaise à Votre Majesté, mon maître s’est toujours conduit en gentilhomme honorable ; il a fait ses farces, comme tous les gentilshommes.
Roi
Allons, allons, au fait ! A-t-il aimé cette femme ?
Paroles
Ma foi, sire, il l’a aimée. Après ?
Roi
Comment l’a-t-il aimée ?
Paroles
Il l’a aimée, sire, comme un gentilhomme aime une femme.
Roi
Comment cela ?
Paroles
Il l’a aimée sire, et pas aimée.
Roi
Comme tu es un drôle et pas un drôle… Quel gaillard équivoque !
Paroles
Je suis un pauvre homme aux ordres de Votre Majesté.
Lafeu
Il est bon tambour, monseigneur, mais mauvais orateur.
Diana
Savez-vous s’il m’a promis mariage ?
Paroles
Ma foi, j’en sais plus que je n’en veux dire.
Roi
Mais ne veux-tu pas dire tout ce que tu sais ?
Paroles
Oui, s’il plaît à Votre Majesté. J’ai été leur intermédiaire, comme je l’ai dit. J’ajouterai qu’il l’aimait. Car en vérité il en était fou, et il parlait de Satan, et des limbes, et des furies, et de je ne sais plus quoi. En outre, j’étais assez dans leur confidence pour savoir qu’ils allaient au lit ensemble, qu’il lui avait promis mariage et d’autres détails dont la révélation m’attirerait la malveillance. Aussi ne dirai-je pas ce que je sais.
Roi
Tu as déjà tout dit, à moins que tu ne puisses ajouter qu’ils sont mariés. Mais tu es décidément trop délicat dans ta déposition. Range-toi donc.
Roi
À Diana.
Roi
— Vous dites que cet anneau était à vous ?
Diana
Oui, mon bon seigneur.
Roi
— Où l’avez-vous acheté ? Ou bien qui vous l’a donné ?
Diana
— Il ne m’a pas été donné, et je ne l’ai pas acheté.
Roi
— Qui vous l’a prêté ?
Diana
Il ne m’a pas été prêté non plus.
Roi
— Où l’avez-vous trouvé alors ?
Diana
Je ne l’ai pas trouvé.
Roi
— Si vous ne l’avez obtenu par aucun de ces moyens, comment avez-vous pu le lui donner ?
Diana
Je ne le lui ai jamais donné. —
Lafeu
Cette femme est un gant aisé ; monseigneur : elle va comme on veut.
Roi
— Cet anneau était à moi ; je l’ai donné à la première femme du comte.
Diana
— Il a pu être à vous ou à elle, je ne saurais dire.
Roi
— Qu’on emmène cette femme. Elle ne me plaît pas, — Qu’on l’emprisonne, et lui aussi.
Roi
À Diana.
Diana
Je ne vous le dirai jamais.
Roi
— Emmenez-la !
Diana
Je fournirai caution, mon suzerain.
Roi
— À présent je te crois une fille publique.
Diana
— Par Jupiter, si j’ai jamais connu un homme, c’est vous.
Roi
— Pourquoi donc l’as-tu accusé tout ce temps ?
Diana
— Parce qu’il est coupable, et n’est pas coupable. — Il sait que je ne suis pas vierge, et il le jurait ; — je jurerais que je suis vierge, et il ne le sait pas. — Grand roi, sur ma vie, je ne suis pas une prostituée ! — Ou je suis vierge, ou je suis la femme de ce vieillard.
Diana
Elle montre Lafeu.
Roi
— Elle se joue de nos oreilles. En prison cette femme !
Diana
— Bonne mère, allez chercher ma caution.
Diana
La veuve sort.
Roi
Est-ce qu’il n’y a pas un exorciste — qui fausse la fonction légitime de mes yeux ? — Ce que je vois est-il réel ?
Hélène
Non, mon bon seigneur. — Vous ne voyez que l’ombre d’une épouse : le nom, mais pas l’être.
Bertrand
Si tous deux ! tous deux ! oh ! pardon !
Hélène
— Ô mon cher seigneur, quand j’étais comme cette jeune fille, — je vous ai trouvé merveilleusement tendre… Voici votre anneau, — et, tenez, voici aussi votre lettre où il est dit : — Quand tu auras obtenu l’anneau que je porte à mon doigt, — et que tu auras de moi un enfant , etc. Tout cela est arrivé : — voulez-vous être à moi, maintenant que vous êtes doublement conquis ?
Bertrand
— Si elle peut m’expliquer cela clairement, — je l’aimerai chèrement toujours, toujours chèrement.
Hélène
— Si ce que je dis ne vous est pas démontré avec la clarté de l’évidence, — qu’un divorce mortel s’interpose entre vous et moi !
Hélène
À la Comtesse.
Hélène
— Oh ! ma chère mère, est-ce bien vous que je revois ! —
Lafeu
Mes yeux sentent les oignons ; je vais pleurer tout à l’heure.
Lafeu
À Paroles.
Roi
— Faites-nous connaître de point en point cette histoire, — que la vérité tout unie s’épanche pour nous en plaisir !…
Roi
À Diana.
Roi
— Si tu es une fleur encore fraîche et immaculée, — fais choix d’un mari et je payerai ta dot : — car je peux deviner que, par ton précieux concours, — tu as sauve-gardé une épouse en te gardant vierge. — Cette aventure et toutes ses péripéties — seront éclaircies pour nous à loisir. — Jusqu’ici tout paraît bien ; et, si la conclusion est aussi heureuse, — les amertumes du passé auront fait valoir les douceurs de l’avenir.
Roi
Fanfares.
Roi
Le roi n’est plus qu’un mendiant, la pièce une fois jouée. Tout aura bien fini, si nous parvenons à obtenir Que vous exprimiez votre satisfaction : en retour de quoi, Nous ferons chaque jour de nouveaux efforts pour vous plaire… À nous votre indulgence ! À vous notre défense ! Prêtez-nous vos mains gentilles et prenez nos cœurs.
Roi
Tous sortent.
Fin De Tout Est Bien Qui Finit Bien
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