Acte I
Scène 1
Troylus, Pandarus, Énée
Troie. Devant le palais.
Troylus
— Qu’on appelle mon varlet ! je veux me désarmer ! — Pourquoi irais-je guerroyer en dehors des murs de Troie, — moi qui ici, au dedans, trouve de si cruels combats ? — Que le Troyen qui est maître de son cœur — aille au champ de bataille ; le cœur de Troylus, hélas ! n’est plus à lui.
Pandarus
— Votre état est donc irrémédiable ?
Troylus
— Les Grecs sont forts, et habiles dans leur force, acharnés dans leur habileté, et vaillants dans leur acharnement. — Mais moi, je suis plus faible qu’une larme de femme, — plus timide que le sommeil, plus niais que l’ignorance, — moins vaillant qu’une vierge la nuit, — et moins habile qu’un enfant sans expérience. —
Pandarus
Allons, je vous en ai assez dit là-dessus ; quant à moi, je ne veux plus m’en mêler. Celui qui veut avoir un gâteau avec du froment, doit attendre la mouture.
Troylus
N’ai-je pas attendu ?
Pandarus
Oui, la mouture ; mais il faut que vous attendiez le blutage.
Troylus
N’ai-je pas attendu ?
Pandarus
Oui, le blutage ; mais il faut que vous attendiez la levure.
Troylus
J’ai toujours attendu.
Pandarus
Oui, jusqu’à la levure ; mais tout n’est pas fini, il reste à pétrir la pâte, à faire le gâteau, à chauffer le four, et à cuire. Et encore, il faut que vous laissiez refroidir, ou vous risquez de vous brûler les lèvres.
Troylus
— La Patience, toute déesse qu’elle est. — est moins pliée que moi à la résignation. — Quand je suis assis à la table royale de Priam, — et que la belle Cressida vient s’offrir à ma pensée… — Vient s’offrir, dis-tu, traître ! Quand donc en est-elle absente ?
Pandarus
Ma foi, elle m’a paru hier soir plus belle que jamais, plus belle que toute autre femme.
Pandarus
Allez ! si ses cheveux n’étaient pas un peu plus noirs que ceux d’Hélène, il n’y aurait pas de comparaison entre les deux femmes… Mais, vous savez, elle est ma parente, et je ne voudrais pas, comme on dit, la vanter… Mais j’aurais voulu que quelqu’un l’eût entendue, comme moi, causer hier. Je ne voudrais pas déprécier l’esprit de votre sœur Cassandre, mais…
Troylus
— Oh ! Pandarus ! je te le demande, Pandarus ! — Quand je te dis que mes espérances sont noyées là, — ne me rappelle pas à quelle profondeur de l’abîme — elles sont englouties. Je te dis que je suis fou — d’amour pour Cressida : tu me réponds qu’elle est belle — Tu appliques à l’ulcère béant de mon cœur — ses yeux, ses cheveux, sa joue, son pas, sa voix ! — Tu remues de ta parole sa main, oh ! cette main — près de laquelle toutes les blancheurs sont une encre, — bonne à écrire leur infériorité ! cette main si douce — qu’à côté le duvet du cygne est rude, et le souffle de la moindre sensation âpre — comme la paume d’un laboureur ! Voilà ce que tu me dis, —
et ce que tu me dis est vrai
Troylus
quand je te déclare que je l’aime. — Ah ! en me disant cela, au lieu d’huile et de baume, — tu enfonces dans toutes les plaies que m’a causées l’amour — le couteau qui les a faites ! —
Pandarus
Je ne dis que la vérité.
Troylus
Tu ne la dis pas toute.
Troylus
Bon Pandarus ! voyons, Pandarus !
Pandarus
J’ai eu assez de peine pour mes courses ! Mal jugé par elle, mal jugé par vous, je suis peu récompensé de mon intervention.
Troylus
Quoi ! tu te fâches, Pandarus ! quoi, contre moi ?
Pandarus
Parce qu’elle est ma parente, elle ne peut pas être aussi jolie qu’Hélène ! si elle n’était pas ma parente, on avouerait qu’elle est aussi jolie le vendredi qu’Hélène le dimanche. Mais qu’est-ce que ça me fait ? Qu’elle soit une moricaude, cela m’est bien égal.
Troylus
Est-ce que je dis qu’elle n’est pas jolie ?
Pandarus
Je me soucie bien que vous le disiez ou non ! C’est une folle de rester ici loin de son père ! Qu’elle aille trouver les Grecs ! je le lui dirai la prochaine fois que je la verrai ! Pour ma part, je ne veux plus me mêler ni m’occuper de cette affaire-là !
Troylus
Pandarus !
Pandarus
Non, jamais !
Troylus
Mon doux Pandarus !
Pandarus
Je vous en prie, ne m’en parlez plus. Je laisse tout comme je l’ai trouvé. C’est fini.
Pandarus
Pandarus s’éloigne.
Pandarus
Fanfare d’alarme.
Troylus
— Silence, clameurs sacriléges ! silence, sons grossiers ! — Imbéciles des deux côtés ! Il faut bien qu’Hélène soit belle, puisque vous la peignez ainsi chaque jour avec votre sang ! — Moi, je ne puis pas me battre pour une pareille cause : — c’est un sujet trop chétif pour mon épée. — Mais Pandarus… Ô dieux ! comme vous m’accablez ! — Je ne puis arriver à Cressida que par Pandarus ; — et, pour se décider à la décider, il est aussi revêche — qu’elle-même, en dépit de toute séduction, est obstinée dans sa chasteté. — Au nom de ta Daphné, dis-moi donc, Apollon, — ce qu’est Cressida, ce qu’est Pandarus, et ce que je suis. — Son lit, à elle, est l’Inde ; c’est là qu’elle repose, cette perle ! — Entre notre Ilion et le lieu où elle réside, — s’agite une mer farouche. — Moi, je suis le marchand, et le fin voilier Pandarus est mon douteux espoir, mon transport, ma barque !
Troylus
Fanfare d’alarme.
Énée
— Eh bien, prince Troylus ! pourquoi pas en campagne ?
Troylus
Parce que ! Cette réponse de femme est à propos, — car c’est se conduire en femme que de n’être point là-bas. — Énée, quelles nouvelles du champ de bataille aujourd’hui ?
Énée
— Pâris est rentré, blessé.
Troylus
— Par qui, Énée ?
Énée
— Par Ménélas, Troylus.
Troylus
— Que Pâris saigne ! ce n’est qu’une blessure pour rire. — Pâris est écorché par la corne de Ménélas.
Troylus
Fanfare d’alarme.
Énée
— Écoutez ! quelle bonne chasse il y a hors de la ville aujourd’hui !
Troylus
— Elle serait meilleure dedans, si vouloir était pouvoir. — Mais allons chasser dehors ! Deviez-vous sortir ?
Énée
— Oui, au plus vite.
Troylus
Allons ! partons ensemble.
Troylus
Ils s’éloignent.
Troylus
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Scène 2
Cressida, Alexandre, Pandarus, Panoarus, Page
Troie. Sur les remparts.
Cressida
— Qui venons-nous de rencontrer ?
Alexandre
La reine Hécube et Hélène.
Cressida
— Et où vont-elles ?
Cressida
Quelle est la cause de sa colère ?
Alexandre
— Voici le bruit qui court : il y a parmi les Grecs — un seigneur du sang troyen, un neveu d’Hector ; — on l’appelle Ajax.
Cressida
Eh bien ! après ?
Alexandre
— On dit que c’est un homme à part, — et qui sait bien se tenir. —
Cressida
Comme tous les hommes qui ne sont ni ivres, ni malades, ni culs-de-jatte.
Alexandre
Cet homme, madame, a volé à bien des animaux leurs qualités distinctives. Il est vaillant comme le lion, âpre comme l’ours, lent comme l’éléphant : c’est un homme en qui la nature a tellement mélangé ses tempéraments que sa valeur est farcie de folie, et sa folie assaisonnée de sagesse. Il n’est pas une vertu dont il n’ait un reflet ; pas un vice dont il ne porte une éclaboussure. Il est triste sans raison et gai à contre-poil. Il a toutes sortes d’articulations, mais toutes si désarticulées, que c’est un Briarée goutteux, ayant cent bras et ne s’en servant pas, ou un Argus myope, ayant cent yeux et n’y voyant goutte.
Cressida
Mais comment cet homme qui me fait sourire peut-il faire enrager Hector ?
Alexandre
On dit qu’hier il a empoigné Hector dans la bataille et l’a terrassé. L’humiliation et la honte ont depuis empêché Hector de manger et de dormir.
Cressida
Qui vient ici ?
Alexandre
Madame, c’est votre oncle Pandarus.
Cressida
Hector est un galant homme.
Alexandre
Autant que qui que ce soit, madame.
Pandarus
Que dites-vous là ? que dites-vous là ?
Cressida
Bonjour, oncle Pandarus.
Pandarus
Bonjour, nièce Cressida. De quoi causiez-vous ?… Bonjour, Alexandre… Comment allez-vous, nièce ? Quand avez-vous été à Ilion ?
Cressida
Ce matin, oncle.
Pandarus
De quoi causiez-vous quand je suis venu ? Hector était-il armé et parti, avant votre arrivée à Ilion ? Hélène n’était pas levée, n’est-ce pas ?
Cressida
Hector était parti ; mais Hélène n’était pas levée.
Pandarus
Oui, Hector a été bien matinal.
Cressida
C’est de cela que nous causons, et de sa colère.
Pandarus
Est-ce qu’il était en colère ?
Cressida
Il le dit, lui.
Pandarus
C’est vrai. J’en sais bien la cause. Il va en abattre aujourd’hui, je puis les en avertir. Et puis, il y a Troylus qui le suivra de près. Qu’ils prennent garde à Troylus ! je puis les avertir de ça aussi.
Cressida
Quoi ! est-ce qu’il était en colère, lui aussi ?
Pandarus
Qui, Troylus ? Troylus est le plus vaillant des deux.
Cressida
Ô Jupiter ! il n’y a pas de comparaison.
Pandarus
Certes, non ! entre Troylus et Hector. Reconnaissez-vous un homme dès que vous le voyez ?
Cressida
Oui, si je l’ai vu auparavant, et connu.
Panoarus
Eh bien, je dis que Troylus est Troylus.
Cressida
Vous dites justement ce que je dis ; car je suis sûre qu’il n’est pas Hector.
Pandarus
Non, pas plus qu’Hector n’est Troylus, sous certains rapports.
Cressida
On peut dire de chacun d’eux qu’il est lui-même.
Pandarus
Lui-même ! Hélas ! pauvre Troylus ! je voudrais qu’il le fût.
Cressida
Il l’est.
Pandarus
J’irais pieds nus dans l’Inde, à condition qu’il le fût.
Cressida
Il n’est pas Hector.
Pandarus
Lui-même ! non, il n’est pas lui-même… Plût au ciel qu’il fût lui-même ! Au surplus, les dieux sont là-haut. Il faut que le temps concilie ou résilie. Patience, Troylus, patience… Je voudrais que mon cœur fût dans le cœur de Cressida… Non, Hector ne vaut pas mieux que Troylus.
Cressida
Excusez-moi.
Pandarus
Il est plus âgé.
Cressida
Pardonnez-moi, pardonnez-moi.
Pandarus
L’autre n’a pas encore son âge ; vous m’en direz des nouvelles quand l’autre aura son âge. Ce n’est pas encore cette année qu’Hector aura l’esprit de Troylus.
Cressida
Il n’en aura pas besoin, s’il a le sien.
Pandarus
Ni ses qualités.
Cressida
Qu’importe ?
Pandarus
Ni sa beauté.
Cressida
Elle ne lui siérait pas ; la sienne lui va mieux.
Pandarus
Vous n’avez pas de jugement, ma nièce. Hélène elle-même jurait l’autre jour que Troylus, pour un brun, car il a le teint brun, je dois l’avouer, mais pas trop brun !…
Cressida
Non, il l’a tout simplement brun.
Pandarus
À vrai dire, il est brun sans être brun.
Cressida
À vrai dire, c’est vrai sans être vrai.
Pandarus
Bref, elle mettait son teint au-dessus de celui de Pâris.
Cressida
Pourtant, Pâris a assez de couleurs.
Pandarus
Certainement.
Cressida
Alors Troylus en aurait trop. Si elle l’a mis au-dessus de Pâris, c’est qu’il a le teint plus haut en couleurs. Pâris ayant assez d’éclat, s’il en a davantage, cela fait de son teint un éloge trop flambant. Autant vaudrait que la langue dorée d’Hélène eût vanté Troylus pour son nez de cuivre.
Pandarus
Je vous jure que je crois qu’Hélène l’aime plus que Pâris.
Cressida
Elle est donc bien gaie, cette Grecque-là ?
Cressida
En effet, sous ce rapport, l’arithmétique d’un garçon de taverne aura vite fait le total de ses unités.
Pandarus
Il est si jeune, et pourtant, à trois livres près, il vous enlèvera autant que son frère Hector.
Cressida
Est-ce possible ? un homme si jeune, ravisseur si consommé !
Pandarus
Mais, pour vous prouver qu’Hélène aime Troylus, elle est donc allée à lui et a passé sa blanche main sous la fente de son menton.
Cressida
Bonté de Junon ! comment a-t-il eu cette fente au menton ?
Pandarus
Eh bien, vous savez, il a là une fossette. Je ne pense pas qu’un seul homme, dans toute la Phrygie, ait un sourire aussi gracieux.
Cressida
Oh ! il a un sourire vaillant !
Pandarus
N’est-ce pas ?
Cressida
Oh ! oui, comme un nuage d’automne.
Pandarus
Oui, allez !… Mais pour preuve qu’Hélène aime Troylus…
Cressida
Quant aux preuves, Troylus ne demanderait, je crois, qu’à faire les siennes.
Pandarus
Troylus ? Bah ! il ne l’estime pas plus que je n’estime un œuf d’étourneau.
Cressida
Si vous aimiez l’œuf d’étourneau comme vous aimez certain cerveau vide, vous pourriez aisément manger les poussins dans la coquille.
Pandarus
Je ne puis m’empêcher de rire en pensant comme elle lui chatouillait le menton !… Vraiment, elle a une main merveilleusement blanche, je suis forcé de l’avouer.
Cressida
Sans être roué pour cela.
Pandarus
Tout à coup, elle prétend découvrir un poil blanc à son menton.
Cressida
Hélas ! pauvre menton ! Il y a bien des verrues plus fournies !
Pandarus
Alors, il y eut un tel rire !… La reine Hécube riait tant que ses yeux débordaient.
Cressida
Oui, en meules de moulin !
Pandarus
Et Cassandre riait !
Cressida
Mais il y avait sans doute un feu plus modéré sous la cuve de ses yeux… Est-ce que ses yeux débordaient aussi ?
Pandarus
Et Hector riait !
Cressida
Et la cause de tous ces rires ?
Pandarus
Eh bien, c’est le poil blanc qu’Hélène venait de découvrir au menton de Troylus.
Cressida
Ah ! si c’eût été un poil vert, j’en aurais ri moi-même.
Pandarus
Il n’ont pas tant ri du poil que de la jolie réponse de Troylus.
Cressida
Quelle est donc cette réponse ?
Pandarus
« Tiens, lui a dit Hélène, il n’y a que cinquante et un poils à votre menton, et il y en a un blanc ! »
Cressida
C’était là sa question ?
Pandarus
Oui, n’en faites pas question, « Cinquante et un poils, a-t-il reparti, dont un blanc ? Eh ! le poil blanc, c’est mon père, et tous les autres sont ses fils. — Jupiter ! a-t-elle répliqué, lequel de ces poils Pâris, mon époux ? — Le poil biscornu, a-t-il répondu ; arrachez-le et donnez-le-lui ! » Mais il y eut de tels rires, et Hélène rougit tant, et Pâris ragea tant, et tout le reste rit tant, que c’était indescriptible.
Cressida
Allons, laissons cela ; assez causé sur ce sujet.
Pandarus
Ah çà ! ma nièce, je vous ai dit une chose hier ; pensez-y.
Cressida
C’est ce que je fais.
Pandarus
Je vous jure que c’est vrai. Il pleure sur vous comme s’il était né en avril.
Cressida
Ses larmes vont me faire pousser comme une ortie avant mai.
Cressida
La retraite sonne.
Pandarus
Écoutez ! ils reviennent du champ de bataille. Si nous restions ici pour les voir passer et retourner à Ilion ? Bonne nièce, restons, chère nièce Cressida !
Cressida
Comme il vous plaira.
Pandarus
Ici ! ici ! voici une excellente place. D’ici nous verrons magnifiquement. Je vous les nommerai tous par leurs noms, à mesure qu’ils passeront. Mais surtout remarquez bien Troylus.
Cressida
Ne parlez pas si haut.
Pandarus
Voilà Énée. N’est-ce pas un homme superbe ? C’est une des fleurs de Troie, je puis vous le dire. Mais remarquez bien Troylus ; vous allez le voir tout à l’heure.
Cressida
Qui est celui-là ?
Pandarus
C’est Anténor. Il a l’esprit retors, je puis vous le dire. Et c’est un assez brave homme. C’est un des jugements les plus solides de Troie, et il est bien de sa personne… Quand donc viendra Troylus ? Je vais vous montrer Troylus tout à l’heure ; s’il me voit, il me fera un signe d’intelligence.
Cressida
Il vous accordera un signe d’intelligence ?
Pandarus
Vous verrez.
Cressida
Il est bien généreux !
Pandarus
Celui-là, c’est Hector ! celui-là ! celui-là, voyez-vous, celui-là ! Voilà un gaillard ! Va ton chemin, Hector ! Voilà un brave homme, ma nièce… Oh ! ce brave Hector ! Regardez quelle mine ! Voilà une tenue ! N’est-ce pas un homme superbe ?
Cressida
Oh ! superbe.
Pandarus
N’est-ce pas ? Cela fait du bien au cœur. Voyez donc ces entailles sur son casque ! Voyez-vous ? là, voyez-vous ? regardez-là ! Ce n’est pas une plaisanterie ; voilà qui est appliqué. Les ôtes qui voudra, comme on dit : voilà des entailles !
Cressida
Sont-ce là des coups d’épée ?
Cressida
Qui est celui-ci ?
Pandarus
C’est Hélénus… Je me demande où est Troylus… C’est Hélénus… Je crois qu’il n’est pas sorti aujourd’hui… C’est Hélénus.
Cressida
Hélénus sait-il se battre, mon oncle ?
Pandarus
Hélénus ? non… si, il se bat passablement… Je me demande où est Troylus… Écoutez ! n’entendez-vous pas le peuple crier : Troylus ?… Hélénus est un prêtre.
Cressida
Quel est ce lambin qui vient là-bas ?
Pandarus
Où ? là-bas ? c’est ! Déiphobe. Oh ! c’est Troylus ! voilà un homme, ma nièce !…
Pandarus
De toutes ses forces.
Pandarus
Hem !… ce brave Troylus ! le prince de la chevalerie !
Cressida
Silence ! par pudeur, silence !
Cressida
En voici d’autres qui viennent.
Pandarus
Ânes, fous et butors ! paille et son, son et paille ! potage après la viande !… Je pourrais vivre et mourir sans perdre de vue Troylus. Ne regardez plus, ne regardez plus. Les aigles sont passés ! Corbeaux et buses ! buses et corbeaux ! J’aimerais mieux être Troylus qu’Agamemnon et toute la Grèce.
Cressida
Il y a parmi les Grecs, Achille qui certes vaut mieux que Troylus.
Pandarus
Achille ? un charretier, un portefaix, un vrai chameau.
Cressida
Allons ! allons !
Pandarus
Allons ? allons ?… Avez-vous du discernement ? avez-vous des yeux ? savez-vous ce que c’est qu’un homme ? La naissance, la beauté, la bonne mine, l’éloquence, la bravoure, la science, la douceur, la vertu, la jeunesse, la libéralité et autres qualités semblables, ne sont-elles pas les épices et le sel qui assaisonnent un homme ?
Pandarus
Vous êtes une femme si étrange ! on ne sait jamais comment vous ripostez.
Cressida
Avec mon dos, pour défendre mon ventre ; avec mon esprit, pour défendre mes intrigues ; avec ma discrétion, pour défendre mon honneur ; avec mon masque, pour défendre ma beauté ; et avec votre zèle, pour défendre tout cela ! Voilà mes moyens de risposte, et j’ai mille façons de me mettre en garde.
Pandarus
Dites-m’en une.
Cressida
Je m’en garderai bien, et c’est là ma meilleure garde. Si je ne puis garder ce que je ne voudrais pas laisser toucher, je puis me garder, du moins, de vous dire en quelle attitude j’ai reçu le coup. À moins qu’il n’y ait une enflure impossible à dissimuler ; et alors, il n’y a plus à se tenir en garde.
Pandarus
Vous êtes si étrange !
Page
Monsieur, monseigneur voudrait vous parler à l’instant même.
Pandarus
Où ?
Page
En votre logis même. C’est là qu’il se désarme.
Pandarus
Bon page, dis-lui que j’y vais.
Pandarus
Le page sort.
Pandarus
J’ai peur qu’il ne soit blessé… Portez-vous bien, bonne nièce.
Cressida
Adieu, oncle.
Pandarus
Je serai à vous, nièce, tout à l’heure.
Cressida
Et vous m’apporterez, mon oncle…
Pandarus
Un gage d’amour de la part de Troylus.
Pandarus
Il sort.
Cressida
Par ce gage-là, vous êtes un ruffian !… — Paroles, serments, plaintes, larmes, tout le sacrifice de l’amour, — il l’offre pour le compte d’un autre ! — Mais je vois dans Troylus mille fois plus — que dans le miroir des louanges de Pandarus ; — pourtant je résiste. Les femmes sont des anges, tant qu’on leur fait la cour. — Gagnées, elles sont perdues ! L’âme du bonheur meurt dans la jouissance. — La femme aimée ne sait rien, qui ne sait pas ceci : — les hommes prisent, plus qu’il ne vaut, l’objet non obtenu. — Nulle n’a jamais trouvé — l’amour satisfait aussi doux que le désir à genoux, — C’est donc pour l’amour même que j’enseigne cette maxime : la possession fait des maîtres ; la résistance, des suppliants. — Aussi, quoique mon cœur soit plein d’un véritable amour, — mes yeux n’en laisseront rien paraître
Cressida
.
Cressida
Elle sort.
Cressida
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Scène 3
Nestor, Ulysse, Agamemnon, Ménélas, Énée
Le camp grec devant la tente d’Agamemnon.
Nestor
— Avec tout le respect dû à ton siége divin, — permets, grand Agamemnon, que Nestor développe — tes dernières paroles. C’est quand il est prouvé du sort — que l’homme est vraiment éprouvé. Tant que la mer est calme, combien de chétifs bateaux osent naviguer — sur son sein patient et faire route — avec ceux du plus haut bord ? — Mais que le brutal Borée mette une fois en rage — la douce Thétis, et alors voyez — le vaisseau aux flancs robustes fendre les montagnes liquides, — et bondir entre les deux humides éléments, — comme le cheval de Persée ! Où est alors l’impudent bateau — dont les flancs faibles et mal charpentés, osaient naguère — rivaliser avec la vraie grandeur ! Ou il a fui dans le port, — ou Neptune n’en a fait qu’un toast. C’est ainsi — que la valeur d’apparat et la valeur réelle se distinguent — dans les orages de la fortune. Car, quand celle-ci brille de tous ses rayons, — le troupeau est plus tourmenté par le taon — que par le tigre ; mais si un ouragan soudain fait fléchir les genoux des chênes noueux — et fuir sous l’ombre des mouches, alors, l’être courageux, — comme inspiré par la tempête, sympathise avec elle, — et répond, par des accents d’une égale hauteur, — à la fortune furieuse.
Ulysse
Se tournant vers Agamemnon.
Ulysse
— À toi le plus grand par ton rang et par ta puissance.
Ulysse
Se tournant vers Nestor.
Ulysse
— À toi, le plus vénérable par ton âge prolongé. — Ton discours, Agamemnon, tu devrais, de la main de la Grèce, — le voir inscrit dans l’airain. Et le tien, — majestueux Nestor, enchâssé, comme toi, dans l’argent, devrait, par un lien aérien aussi fort que l’axe — sur lequel tournent les cieux, rattacher toutes les oreilles des Grecs — à ta langue expérimentée… Daignez néanmoins, — toi le grand, et toi le sage, écouter Ulysse parler.
Agamemnon
— Parle, prince d’Ithaque : nous ne craignons pas qu’un langage inutile et frivole — desserre tes lèvres, pas plus que nous n’espérons, — quand le grossier Thersite ouvre ses mâchoires hargneuses, entendre la musique ou la sagesse d’un oracle.
Nestor
— Ulysse vient de découvrir sagement — la fièvre dont toute notre armée est atteinte.
Agamemnon
— La nature du mal étant trouvée, Ulysse, — quel est le remède ?
Ulysse
— Ils blâment notre politique et la taxent de couardise, — ils regardent la sagesse comme étrangère à la guerre, — dédaignent la prévoyance, et n’estiment d’autre action — que celle du bras. Quant aux facultés paisibles de l’intelligence — qui règle le nombre des bras appelés à frapper — quand viendra l’occasion, et qui prend, à l’aide — d’une vigilante observation, la mesure des masses ennemies, — en bien, elles n’ont pas pour eux la valeur d’un simple doigt. — Travail d’alcôve, disent-ils, fatras de géographe, guerre de cabinet que tout cela ! — Le bélier qui abat la muraille — par la puissante vacillation et par la violence de son poids, — ils en font plus de cas que de la main qui a construit l’engin lui-même — ou que des esprits ingénieux — qui en règlent l’emploi d’après la raison.
Nestor
— Si l’on admet ce qu’ils disent, le cheval d’Achille — vaut plusieurs fois le fils de Thétis.
Nestor
On entend une fanfare.
Agamemnon
Quelle est cette trompette ? Voyez, Ménélas.
Ménélas
— Quelqu’un de Troie.
Agamemnon
Que venez-vous faire devant notre tente ?
Énée
Est-ce là — la tente du grand Agamemnon, je vous prie ?
Agamemnon
Celle-là même.
Énée
— Un héraut qui est un prince — peut-il faire entendre un message loyal à son auguste oreille ?
Agamemnon
— Il peut parler, plus sûrement que sous la protection d’Achille, — en présence de tous les chefs grecs qui d’une voix unanime — proclament Agamemnon leur chef et leur général.
Énée
— Loyale permission ! sécurité puissante ! — Mais comment celui qui ne connaît pas sa majestueuse personne — pourra-t-il le distinguer des autres mortels ?
Agamemnon
Comment ?
Énée
— Oui ; — je le demande, afin d’en prévenir ma vénération, — et d’être prêt à couvrir ma joue d’une rougeur — modeste comme la matinée quand elle jette son chaste regard — sur le jeune Phébus. — Où est donc ce dieu en activité, ce guide des hommes ? — Qui donc est le haut et puissant Agamemnon ?
Agamemnon
— Ce Troyen nous raille, ou les gens de Troie — sont des courtisans bien cérémonieux.
Agamemnon
— Seigneur troyen, est-ce donc vous-même qui vous appelez Énée ?
Énée
— Oui, Grec, c’est mon nom.
Agamemnon
Quelle affaire vous amène, je vous prie ?
Énée
— Pardon, seigneur ; c’est à l’oreille d’Agamemnon que je dois parler.
Agamemnon
— Il n’écoute pas en particulier ce qui vient de Troie.
Énée
— Si je viens de Troie, ce n’est pas pour lui parler à voix basse ; — j’ai là une trompette pour réveiller son oreille, — et, quand j’aurai excité son attention, — alors je parlerai.
Agamemnon
Parle aussi librement que le vent ; — ce n’est pas l’heure où dort Agamemnon. — Sache-le bien, Troyen, il est éveillé, — c’est lui-même qui te le déclare.
Énée
La trompette sonne.
Énée
— Grand Agamemnon, nous avons à Troie, — un prince appelé Hector, un fils de Priam, — qui se rouille dans l’inaction de cette trêve prolongée ; il m’a dit de prendre une trompette, — et de vous parler ainsi : Rois ! princes ! seigneurs ! — s’il en est un, parmi les plus nobles de la Grèce, — qui mette son honneur plus haut que son repos, — qui recherche la louange plus qu’il ne craint le péril, — qui connaisse sa vaillance, et qui ne connaisse pas sa frayeur, — qui aime sa maîtresse autrement qu’en confidence — et par des serments aventurés sur ses lèvres chères, — et qui ose proclamer sa beauté et son mérite — à un autre rendez-vous que le sien, à lui ce défi ! — En présence des Troyens et des Grecs, Hector — prouvera ou fera de son mieux pour prouver — qu’il a une dame plus sage, plus belle, plus fidèle — que jamais Grec n’en pressa dans ses bras. — Demain, au son de la trompette, il s’avancera — jusqu’à mi chemin entre vos tentes et les murs de Troie — pour provoquer tout Grec sincère en amour. — Si quelqu’un se présente, Hector l’honorera ; — sinon, il retournera dire à Troie — que toutes les femmes grecques sont brûlées du soleil et ne méritent pas un éclat de lance. J’ai dit
Énée
.
Nestor
— Parle-lui aussi de Nestor, d’un compagnon qui était déjà homme — quand l’aïeul d’Hector tétait. Il est vieux maintenant ; — mais, si dans notre race grecque il ne se trouve pas — un seul noble qui ait une étincelle de courage — et qui fasse hommeur à ses amours, dis-lui de ma part — que je cacherai ma barbe d’argent dans un casque d’or, — que je mettrai dans mon brassard ce poignet desséché, — et que j’irai lui déclarer en face que ma dame — était plus belle que sa grand’mère, et aussi chaste — que femme au monde. Voilà la vérité — que je prouverai avec mes trois gouttes de sang à sa jeunesse hémorragique .
Énée
— Les cieux vous préservent de cette disette de jeunes gens ! —
Ulysse
Amen !
Agamemnon
Beau sire Énée, laissez-moi toucher votre main ; je vous conduirai de ce pas à notre tente. — Votre message sera transmis à Achille, — et, de tente en tente, à tous les seigneurs de Grèce. — Vous-même serez notre convive avant de partir, — et vous trouverez chez nous la bienvenue due à un noble ennemi.
Agamemnon
Tous s’éloignent, excepté Ulysse et Nestor.
Ulysse
Nestor !
Nestor
Que dit Ulysse ?
Ulysse
— J’ai une idée en germe dans mon cerveau ; — remplacez pour moi le temps et donnez-lui forme. —
Nestor
Quelle est-elle ?
Ulysse
La voici. — Les coins obtus fendent les nœuds les plus durs. L’orgueil en épi, — qui atteint sa maturité — dans le cœur luxuriant d’Achille, doit être fauché dès à présent ; — sinon, il va s’égrener et semer partout des maux — qui nous étoufferont tous.
Nestor
Sans doute, mais comment ?
Ulysse
— Ce défi que le vaillant Hector nous envoie, — bien qu’adressé à tous en général, — n’est effectivement destiné qu’à Achille.
Nestor
L’intention est aussi claire qu’un compte — dont le total est résumé en quelques chiffres. — Il suffira, croyez-le bien, de la publication de ce défi, — pour qu’Achille, eût-il le cerveau aussi aride — que les sables de la Lybie
et ils sont assez stériles. — Apollon le sait
Nestor
reconnaisse à la première réflexion, — oui, en un clin d’œil, qu’il est l’adversaire — désigné par Hector.
Ulysse
— Et pensez-vous que cette publication le décide à répondre ?
Ulysse
— Pardonnez-moi de vous interrompre. — Il ne faut donc pas que ce soit Achille qui combatte Hector. — Faisons comme les marchands ; montrons d’abord nos plus vilaines marchandises, — en espérant qu’elles se vendront peut-être ; si nous sommes déçus, — l’éclat des meilleurs articles que nous aurons encore à montrer — n’en sortira que mieux. Ne consentez pas — à ce que Hector et Achille en viennent aux prises ; — car, en ce cas, notre honneur serait, pour notre honte, — traqué par deux étranges conséquences.
Nestor
— Je ne les aperçois pas de mes yeux de vieillard ; quelles sont-elles ?
Nestor
— À présent, Ulysse, je commence à trouver bon ton avis ; — et je vais de ce pas le faire goûter à Agamemnon. Allons-y sur-le-champ. — Les deux dogues doivent être domptés l’un par l’autre. L’orgueil — est le seul os que puissent se disputer ces mâtins-là. —
Nestor
Ils sortent.
Nestor
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Scène 4
Ajax, Thersite, Achille, Patrocle
Dans le camp grec. La tente d’Ajax.
Ajax
Thersite !
Thersite
Si Agamemnon avait des clous ?… S’il en avait en général de gros, et par tout le corps ?
Ajax
Thersite !
Thersite
Et si ces clous venaient à jeter ?… Dans ce cas-là, ne tirerait-on pas quelque chose du général, ne fût-ce que de l’humeur ?
Ajax
Chien !
Thersite
Ce serait toujours cela qui sortirait de lui ; jusqu’à présent, je n’en vois rien sortir.
Ajax
Fils de louve, est-ce que tu ne veux pas entendre ? Sens alors !
Ajax
Il le frappe
Ajax
.
Thersite
Que la peste grecque te saisisse, seigneur métis à esprit de bœuf !
Ajax
Parle alors, levain moisi ! parle ! je vais te rompre à l’amabilité !
Thersite
Ma raillerie t’aura plutôt dressé à l’esprit et à la piété ! Mais je pense que ton cheval pourrait apprendre une oraison, avant que tu susses une prière par cœur. Tu sais frapper, n’est-ce pas ? Que le farcin t’emporte avec tes ruades !
Ajax
Mauvais champignon, fais-moi connaître la proclamation.
Thersite
Crois-tu que je n’ai pas de sens pour me frapper ainsi.
Ajax
La proclamation !
Thersite
Tu es proclamé fou, je crois.
Ajax
Gare à toi, porc-épic, gare à toi ; mes doigts me démangent.
Thersite
Je voudrais que de la tête aux pieds le corps te démangeât, et qu’il me fût permis de te gratter ; je ferais de toi la gale la plus dégoûtante de toute la Grèce. Quand tu es en campagne, tu es aussi lent à frapper qu’un autre.
Ajax
La proclamation, te dis-je !
Thersite
Tu es toujours à grogner et à maugréer contre Achille, et tu es aussi jaloux de sa grandeur, que Cerbère de la beauté de Proserpine. Oui, voilà pourquoi tu aboies contre lui.
Ajax
Commère Thersite !
Thersite
Va donc le battre, lui !
Ajax
Carogne !
Thersite
Il te broierait avec son poing, comme un matelot brise un biscuit.
Ajax
Portée de putain !
Thersite
Va ! va !
Ajax
Selle de sorcière !
Ajax
Chien !
Thersite
Mauvais seigneur !
Ajax
Mâtin !
Thersite
Mars idiot ! frappe, brutalité ! frappe, chameau ! frappe, frappe !
Achille
— Eh bien, Ajax ? pourquoi faites-vous cela ? — Eh bien, Thersite ? de quoi s’agit-il, l’ami ? —
Thersite
Vous le voyez là, pas vrai ?
Achille
Oui, après ?
Thersite
Regardez-le bien.
Achille
C’est ce que je fais. Après ?
Thersite
Non, mais considérez-le bien.
Achille
Eh bien, c’est ce que je fais.
Thersite
Mais, non, vous ne le regardez pas bien ; car, pour quoi que vous le preniez, c’est Ajax.
Achille
Je le sais bien, imbécile.
Thersite
D’accord, mais l’imbécile ne se reconnaît pas pour tel.
Ajax
Voilà pourquoi je te bats.
Thersite
Là ! là ! là ! là ! quels pauvres traits d’esprit il lance ! Comme ses échappatoires ont les oreilles longues ! J’ai râclé son cerveau plus fort qu’il n’a cogné mes os. J’achèterais neuf moineaux pour un denier ; eh bien, sa pie-mère ne vaut pas la neuvième partie d’un moineau. Ce seigneur, Achille, cet Ajax qui porte son esprit dans son ventre et ses boyaux dans sa tête, je vais vous dire ce que je pense de lui.
Achille
Quoi ?
Thersite
Je dis que cet Ajax…
Thersite
Ajax va pour le frapper. Achille s’interpose.
Achille
Voyons, mon bon Ajax !
Thersite
N’a pas autant d’esprit…
Achille
Vraiment, il faut que je vous tienne.
Thersite
Qu’il en faudrait pour boucher le trou de l’aiguille de cette Hélène pour qui il est venu combattre.
Achille
Paix, fou !
Thersite
Je voulais avoir la paix et le repos, mais ce fou ne le veut pas ! C’est lui ; regardez-le, là !
Ajax
Damné roquet ! je veux…
Achille
Voulez-vous donc mettre votre esprit aux prises avec celui d’un fou ?
Thersite
Non, n’ayez pas peur. Car l’esprit d’un fou humilierait le sien.
Patrocle
Parlez convenablement, Thersite
Achille
Pourquoi cette querelle ?
Ajax
Je demande à cet affreux chat-huant de m’apprendre la teneur de la proclamation, et il m’injurie.
Thersite
Je ne suis pas à ton service.
Ajax
C’est bon ! va ! va !
Thersite
Je sers ici volontairement.
Achille
Tout à l’heure, cependant, votre service était une corvée involontaire. Personne ne se laisse bousculer volontiers. C’est Ajax qui était volontaire, et vous, vous étiez pris de force.
Thersite
À Achille et à Ajax.
Thersite
Hector attrapera grand’chose s’il fend le crâne à l’un de vous deux ; autant vaudrait croquer une noix pourrie et vide !
Achille
Quoi ! contre moi aussi, Thersite ?
Thersite
Voilà Ulysse et le vieux Nestor ! Leur esprit était déjà rance que vos grands papas n’avaient pas d’ongles aux doigts : eh bien, ils vous attellent au joug comme des bœufs, et ils vous font labourer la guerre.
Achille
Quoi ? Que dis-tu ?
Thersite
Oui, ma foi. Hue, Achille ! hue, Ajax ! hue donc !
Ajax
Je vous couperai la langue !
Thersite
N’importe. Je parlerai aussi bien que toi, après.
Patrocle
Tais-toi, Thersite ; paix !
Thersite
Est-ce que je veux rester en paix quand le basset d’Achille me le dit ? est-ce que je le dois ?
Achille
Voilà pour vous, Patrocle.
Thersite
Je vous verrai tous pendus, comme des nigauds, avant qu’il m’arrive de revenir dans vos tentes ; je veux m’installer là où l’esprit donne signe de vie, et quitter la faction des imbéciles.
Thersite
Il sort.
Patrocle
Bon débarras !
Achille
— Eh bien, seigneur, une proclamation fait savoir à toute l’armée — que demain matin, à la cinquième heure du soleil, — Hector doit venir, au son de la trompette, entre notre camp et Troie, — défier au combat tout chevalier — qui a du cœur et qui osera — soutenir… je ne sais quoi, une bêtise… Adieu.
Ajax
— Adieu. Qui donc lui répondra ?
Achille
— Je ne sais pas. On tire au sort. Autrement, — il connaîtrait son homme.
Ajax
— Oh ! c’est vous que vous voulez dire… Je vais en apprendre davantage.
Ajax
Ils sortent.
Ajax
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Scène 5
Priam, Hector, Troylus, Hélénus, Cassandre, Pâris
Dans le palais d’Ilion
Priam
— Après tant d’heures, d’existences et de paroles perdues, — voici ce que Nestor nous redit de la part des Grecs : — « Rendez Hélène, et tous nos sacrifices — d’honneur, de temps, de voyages, de dépenses, — de blessés et d’amis, tout ce que, dans son ardente digestion, — nous a dévoré de précieux le cormoran de la guerre, — tout sera mis en oubli. » Hector, que dites-vous à cela ?
Hector
— Bien qu’aucun homme ne craigne moins les Grecs que moi, — pour ce qui me touche personnellement, cependant, — redoutable Priam, — il n’est pas de femme qui ait les entrailles plus tendres qu’Hector, qui soit plus spongieuse pour absorber l’inquiétude, — et plus prête à s’écrier : « Qui sait ce qui s’ensuivra ? » — La plaie de la paix, c’est la sécurité, — la sécurité sûre d’elle-même ; au contraire, une modeste défiance passe — pour le fanal du sage, — pour la sonde qui fouille — au fond du pire. Qu’Hélène s’en aille ! — Depuis que l’épée a été tirée pour cette querelle, — une âme sur dix nous était aussi chère qu’Hélène — dans la dîme énorme qui a été prélevée parmi nous. — Si nous avons été tant de fois décimés — en voulant garder une créature qui n’est pas des nôtres, et qui, — nous appartînt-elle, ne vaudrait pas dix d’entre nous, — pour quelle raison sérieuse refuserions-nous — de la rendre ?
Troylus
Fi ! fi, mon frère ! — Voulez-vous donc peser la dignité et l’honneur d’un roi — aussi grand que notre vénéré père dans la balance — des poids vulgaires ? voulez-vous donc résumer en chiffres — l’excès de son immensité, — et resserrer une envergure illimitée — aux coudées étroites — des craintes et des raisons ? Fi donc ! au nom des dieux !
Hélénus
Il n’est point étonnant que vous donniez ce coup de dent aux raisons, — en étant si dépourvu vous-même. Faut-il que notre père — se passe de raisons pour gouverner ses affaires, — parce que vous vous en passez pour parler ainsi ?
Hector
— Frère, elle ne vaut pas ce que coûte — sa conservation.
Troylus
La valeur d’un objet n’est-elle pas celle qu’on lui donne ?
Hector
— La valeur ne dépend pas d’une volonté particulière, — elle doit son estimation et sa dignité — aussi bien au prix de l’objet même — qu’à son appréciateur. C’est une folle idolâtrie — de faire le culte plus grand que le dieu. — Et c’est radoter que de concevoir — un amour imaginaire pour ce qui — n’a pas même l’ombre du mérite aimé.
Cassandre
— Pleurez, Troyens, pleurez !
Priam
Quel est ce bruit ? Quel est ce cri ?
Troylus
— C’est notre folle sœur, je reconnais sa voix.
Cassandre
— Pleurez, Troyens !
Hector
C’est Cassandre.
Cassandre
— Pleurez, Troyens, pleurez ! Prêtez-moi dix mille yeux, — et je les remplirai de larmes prophétiques.
Hector
— Silence, ma sœur, silence !
Cassandre
— Vierges, adolescents, hommes faits, vieillards ridés, — douce enfance qui ne peut que crier, — ajoutez à mes clameurs ! Payons d’avance — une partie de cette masse de sanglots à venir ! — Pleurez, Troyens, pleurez ! exercez vos yeux aux larmes ! — Troie ne doit pas subsister ; la splendide Ilion ne doit pas rester debout ! — Pâris, notre frère, est la torche qui nous brûle tous
Cassandre
. — Pleurez, Troyens, pleurez ! Criez ! criez : Hélène et malheur ! Troie brûle, si Hélène ne part pas !
Cassandre
Elle sort
Cassandre
.
Hector
— Eh bien, jeune Troylus, ces accents — prophétiques de notre sœur ne vous causent-ils pas — quelques frémissements de remords ? ou bien votre sang — est-il si follement ardent que ni le langage de la raison — ni la crainte d’un mauvais succès dans une mauvaise cause — ne puissent le calmer ?
Pâris
— Autrement, le monde pourrait accuser de légèreté — mes entreprises aussi bien que vos conseils. — Mais, j’en atteste les dieux, c’est votre consentement unanime — qui a donné des ailes à mon inclination et tranché — toutes les craintes attachées à un si terrible projet. — Car que pouvait, hélas ! mon bras isolé ? — Quelle résistance y avait-il dans la valeur d’un seul homme, — pour soutenir le choc et la furie de ceux — que devait armer cette querelle ? Pourtant, je le déclare, — fussé-je seul à affronter tous les périls, — si j’avais une puissance aussi ample que ma volonté, — jamais Pâris ne rétracterait ce qu’il a fait, — jamais il ne se relâcherait dans sa résolution.
Priam
Pâris, vous parlez — comme un homme affolé de ses jouissances. — À vous le miel toujours, mais aux autres le fiel. — La vaillance, à ce prix, n’a rien de méritoire.
Troylus
— Oui, vous touchez là le point vital de notre résolution. — Si la gloire n’était pas notre but bien plutôt — que la satisfaction de nos palpitantes passions, — je ne voudrais pas qu’une goutte de sang troyen de plus fut versée — pour la défense d’Hélène, Mais, digne Hector, — elle est pour nous le thème de l’honneur et de la renommée, — l’éperon qui pousse aux vaillantes et magnanimes actions ; — sa présence est pour nous le courage qui peut ruiner nos ennemis — et l’illustration qui doit, dans les temps à venir, nous sanctifier tous ! — Je le présume, en effet, le brave Hector ne voudrait pas, — pour tous les trésors de l’univers, perdre la riche conquête de la gloire promise — qui sourit sur le front de cette action.
Hector
Je suis des vôtres, — vaillante postérité du grand Priam. — J’ai lancé, au milieu des nobles de la Grèce, oisifs et factieux, — un bruyant défi, qui va jeter l’étonnement dans leurs âmes assoupies. — On m’a averti que leur grand général dort, — tandis que la jalousie se glisse dans leur armée. — Voilà, je présume, qui va le réveiller. —
Hector
Ils sortent.
Hector
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Scène 6
Thersite, Patrocle, Achille, Agamemnon, Ulysse, Ajax, Nestor, Diomède
Le camp grec devant la tente d’Achille.
Thersite
Eh bien ! Thersite ! quoi ! te voilà perdu dans le labyrinthe de ta fureur ? Sera-t-il dit que l’éléphant Ajax l’emporte ainsi ? Il me bat, et je me moque de lui. Ah ! la belle satisfaction ! j’aimerais mieux tout le contraire : que ce fût moi qui le battisse et lui qui se moquât de moi. Corne de bœuf ! j’apprendrai, s’il le faut, à évoquer et à conjurer des diables, mais je veux une issue aux exécrations de ma rancune. Et puis, voilà cet Achille, un rare ingénieur, ma foi ! Si Troie ne doit pas être prise avant que ces deux-là l’aient minée, ses murailles resteront debout jusqu’à ce qu’elles tombent d’elles-mêmes. Ô toi, grand lance-foudre de l’Olympe, oublie que tu es Jupiter, roi des dieux, et toi, Mercure, perds toute la science serpentine de ton caducée, si tous deux vous n’enlevez pas à ces hommes la petite, la toute petite, la minime dose d’esprit qu’ils possèdent. Ils en ont si peu, de l’aveu même de la plus incapable ignorance, que, pour délivrer une mouche d’une araignée, ils ne trouveraient pas d’autre expédient que de dégaîner leur massive ferraille et de couper la toile. Après cela, que le malheur fonde sur tout le camp, ou tout au moins la carie des os, car c’est, il me semble, le fléau attaché à ceux qui s’échinent pour un cotillon ! J’ai dit mes prières. Au démon Envie à dire : Amen !
Thersite
Criant.
Patrocle
Qui est là ? Thersite ! mon bon Thersite, entre et viens insulter.
Thersite
Si j’avais pu me rappeler un pantin doré, tu n’aurais pas échappé à mon attention. Mais cela peut se réparer… Je te souhaite toi-même à toi-même ! Que ces fléaux vulgaires de l’humanité, folie et ignorance, soient ton vaste apanage ! que le ciel te préserve d’un conseiller, et que jamais la discipline ne t’approche ! que ton tempérament soit ton guide jusqu’à ta mort ! Et, si alors celle qui te mettra dans le linceul dit que tu es un beau cadavre, je veux jurer et jurer encore qu’elle n’a jamais enseveli que des pestiférés ! Amen ! où est Achille ?
Patrocle
Ah cà ! est-ce que tu es dévot ? Tu faisais donc ta prière ?
Thersite
Oui, que les cieux m’entendent !
Achille
Qui est là ?
Patrocle
Thersite, monseigneur.
Achille
Où est-il ? où est-il ?
Achille
Il aperçoit Thersite et s’avance vers lui.
Achille
C’est donc toi ! mon fromage, mon digestif, pourquoi ne t’es-tu pas servi à ma table tous ces repas-ci ? Allons ! qu’est-ce qu’Agamemnon !
Thersite
Ton commandant, Achille… Maintenant, Patrocle, dis-moi ce qu’est Achille.
Patrocle
Ton seigneur, Thersite. Maintenant, dis-moi, je te prie, ce que tu es toi-même.
Thersite
Ton appréciateur, Patrocle. Maintenant, dis-moi, Patrocle, ce que tu es.
Patrocle
Tu peux le dire, toi qui m’apprécies.
Achille
Oh ! dis-le, dis-le.
Thersite
Je vais récapituler toute la question. Agamemnon commande Achille ; Achille est mon seigneur ; je suis l’appréciateur de Patrocle, et Patrocle est un niais.
Patrocle
Drôle !
Thersite
Silence, niais ; je n’ai pas fini.
Achille
C’est un homme privilégié… Continue, Thersite.
Thersite
Agamemnon est un niais ; Achille est un niais ; Thersite est un niais ; et, comme je l’ai dit, Patrocle est un niais.
Achille
Déduis cela, allons !
Thersite
Agamemnon est un niais de vouloir commander Achille ; Achille est un niais de se laisser commander par Agamemnon ; Thersite est un niais de servir un pareil niais, et Patrocle est un niais tout naturellement.
Patrocle
Pourquoi suis-je un niais ?
Thersite
Fais cette demande-là à qui t’a fait. Pour moi, il me suffit que tu le sois. Voyez, qui vient ici ?
Achille
Patrocle, je ne veux parler à personne. Entre avec moi, Thersite.
Achille
Il rentre dans sa tente.
Thersite
Quelle bouffonnerie ! quelle jonglerie ! quelle coquinerie ! La cause de tout ce bruit, c’est un cocu et une putain. Belle querelle à susciter des factions jalouses et à faire saigner les gens à mort ! Ah ! que la serpigine emporte le sujet de tout ceci ! et que la guerre et la luxure les confondent tous !
Thersite
Il rentre dans la tente.
Agamemnon
Où est Achille ?
Patrocle
— Dans sa tente ; mais il est il est mal disposé, Monseigneur.
Agamemnon
— Faites-lui savoir que nous sommes ici. — Il a chassé nos messagers, et nous mettons de côté — les droits de notre dignité pour venir le voir. — Dites-le lui, de peur qu’il ne s’imagine — que nous n’osons pas maintenir les priviléges de notre rang — ou que nous ne savons pas qui nous sommes.
Patrocle
Je vais le lui dire.
Patrocle
Il entre dans la tente.
Ulysse
— Nous l’avons aperçu à l’entrée de sa tente, — il n’est pas malade.
Ajax
Si fait, il a la maladie du lion, une maladie de cœur… hautain. Vous pouvez appeler cela mélancolie, si vous voulez excuser l’homme ; mais j’en jure sur ma tête, c’est l’orgueil… Mais pourquoi ? pourquoi ? qu’il nous fasse connaître son motif !… Un mot, monseigneur.
Ajax
Il prend Agamemnon à part.
Nestor
Qu’a donc Ajax à aboyer ainsi contre lui ?
Ulysse
Achille lui a soufflé son fou.
Nestor
Qui ? Thersite ?
Ulysse
Oui.
Nestor
Alors Ajax n’a rien à dire, puisqu’il a perdu son unique argument.
Ulysse
Erreur ; vous voyez qu’il prend pour argument celui qui lui a pris le sien, Achille.
Nestor
Tant mieux ; leur séparation est plus à souhaiter pour nous que leur ligue. Mais c’était une liaison bien forte pour qu’un fou l’ait pu rompre.
Ulysse
La folie peut aisément défaire l’amitié que n’a pas tramée la sagesse. Voici Patrocle.
Nestor
Pas d’Achille avec lui.
Ulysse
— L’éléphant a des jointures, mais pas pour la politesse. — Il a des jambes pour se tenir, non pour fléchir.
Patrocle
— Achille me charge de vous dire qu’il est fort contrarié si d’autres motifs que la distraction et le plaisir — ont décidé votre Grandeur et ce noble cortége — à lui faire visite ; tout ce que vous vouliez, il l’espère, c’était, pour le bien de votre santé et de votre digestion, — prendre un peu l’air après dîner.
Patrocle
— Je vais le faire, et vous rapporter immédiatement sa réponse.
Patrocle
Il entre dans la tente.
Agamemnon
— Nous ne nous satisferons pas d’un interprète, — nous venons pour lui parler à lui-même… Ulysse, entrez, vous. —
Agamemnon
Ulysse entre dans la tente.
Ajax
Qu’est-il donc de plus qu’un autre ?
Agamemnon
Il n’est certes pas plus qu’il ne croit être.
Ajax
Est-il même autant ? Ne croyez-vous pas qu’il se regarde comme supérieur à moi ?
Agamemnon
Sans doute.
Ajax
Et vous, souscrivez-vous à son opinion et pensez-vous qu’il m’est supérieur ?
Agamemnon
Non, noble Ajax ; vous êtes aussi fort que lui, aussi vaillant, aussi sage, non moins noble, beaucoup plus courtois et infiniment plus traitable.
Ajax
Comment un homme peut-il être orgueilleux ? D’où vient l’orgueil ? Je ne sais pas ce que c’est que l’orgueil.
Ajax
Je hais l’orgueilleux, comme je hais l’engeance des crapauds.
Nestor
Et pourtant il s’aime, lui, n’est-ce pas étrange ?
Ulysse
— Achille ne veut pas se battre demain.
Agamemnon
— Quelle est son excuse ?
Ulysse
Il ne se rattache à aucune ; — il se laisse entraîner au courant de son humeur, — sans considération, sans égard pour personne, — par son caprice personnel et par sa présomption.
Agamemnon
— Pourquoi ne veut-il pas, sur notre loyale requête, — sortir de sa tente et prendre l’air avec nous ?
Ulysse
— Les moindres choses, par cela seul qu’on les lui demande, — il les rend importantes. Il est possédé de sa grandeur ; — il ne se parle à lui-même qu’avec un orgueil — qui discute chacun de ses mots : son mérite imaginaire — entretient dans son sang une exaltation si forte et si ardente — qu’Achille en est ébranlé jusqu’au délire — dans son empire sur ses facultés mentales et actives, — et qu’il se frappe lui-même. Que vous dirai-je ? — Il est si désespérément orgueilleux que tous les symptômes mortels du mal — crient : Pas de remède !
Agamemnon
Qu’Ajax aille le trouver !
Agamemnon
À Ajax.
Agamemnon
— Cher seigneur, allez le saluer dans sa tente. — On dit qu’il fait grand cas de vous ; il se laissera, — à votre requête, dévier un peu de sa personnalité.
Ulysse
— Ô Agamemnon ! qu’il n’en soit pas ainsi ! — Nous bénirons tous les pas qu’Ajax fera — pour s’éloigner d’Achille. Quoi ! ce seigneur hautain — qui taille son arrogance en plein drap, — et qui ne laisse rien — entrer dans sa pensée que ce qu’il a médité — et ruminé lui-même, voudrons-nous qu’il soit adoré — par celui qui est pour nous une plus chère idole ? — Non, ce trois fois digne et vaillant seigneur — ne doit pas flétrir ainsi
Ulysse
Il montre Ajax.
Ulysse
des palmes si noblement acquises ; — non, ce n’est pas avec mon agrément qu’il humiliera son mérite, — aussi amplement titré que l’est celui d’Achille, — en allant à Achille ! — Ce serait engraisser chez l’autre le pourceau orgueil ; — ce serait ajouter des charbons au Cancer quand il brûle — de ses feux le grand Hypérion ! — Ce seigneur aller à Achille ! Que Jupiter nous en garde — et crie d’une voix de tonnerre : Qu’Achille aille à Ajax .
Nestor
— Oh ! voilà qui est bien ; il le caresse à son endroit faible.
Diomède
— Comme son silence hume ces louanges !
Ajax
— Si je vais à lui, je veux avec mon gantelet lui broyer — le visage.
Agamemnon
Oh ! non, vous n’irez pas.
Ajax
— S’il fait le fier avec moi, j’étrillerai sa fierté. — Laissez-moi aller à lui.
Ulysse
— Non, pas pour tout le prix attaché à notre expédition. —
Ajax
Le misérable ! l’insolent !
Nestor
Comme il se décrit bien !
Ajax
Peut-il pas être sociable ?
Ulysse
Le corbeau insulte le noir.
Ajax
Je lui saignerai ses humeurs.
Agamemnon
Le malade veut être le médecin.
Ajax
Si tous pensaient comme moi..
Ulysse
L’esprit serait hors de mode !
Ajax
Il n’en serait pas quitte ainsi, il lui faudrait d’abord avaler des épées ! Sera-t-il dit que l’orgueil emporte la victoire ?
Nestor
Si ça était, tu en emporterais la moitié.
Ulysse
Les dix dixièmes.
Ajax
Je veux le pétrir, je le rendrai souple, allez !
Nestor
Il n’est pas encore tout à fait chaud ; forcez-lui les éloges ; versez, versez ; son ambition a soif.
Ulysse
— Monseigneur, vous vous affectez trop de ce désagrément.
Nestor
— N’y pensez plus, noble général.
Diomède
— Il faut vous préparer à combattre sans Achille.
Ulysse
— Il est blessant pour lui de répéter ce nom-là.
Ulysse
Montrant Ajax.
Ulysse
— Voilà un homme !… Mais je parle en sa présence. — Taisons-nous.
Nestor
Pourquoi ? — Il n’est pas ambitieux comme Achille.
Ulysse
— Que tout le monde sache qu’il est vaillant ! —
Ajax
Chien de bâtard qui se moque ainsi de nous ! Je voudrais qu’il fût Troyen !
Nestor
— Quel malheur ce serait maintenant pour Ajax…
Ulysse
— S’il était fier !
Diomède
Ou avide de louange !
Ulysse
— Ou seulement d’une nature acariâtre…
Diomède
Ou capricieuse ou égoïste.
Ajax
Vous appellerai-je mon père ?
Ulysse
— Certainement, mon bon fils.
Diomède
Laissez-vous guider par lui, Ajax.
Ulysse
— Il est inutile de rester ici : le cerf Achille — ne veut pas sortir du hallier. Qu’il plaise à notre grand général — de rassembler tout son conseil de guerre. — De nouveaux rois sont arrivés à Troie. Demain, — il faut que toutes nos forces soient sur pied.
Ulysse
Montrant Ajax.
Ulysse
— Voici le maître ! Que tous les chevaliers, de l’Orient à l’Occident, se présentent — et choisissent la fleur d’entre eux ; Ajax tiendra tête au meilleur.
Agamemnon
Ils s’en vont.
Agamemnon
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Scène 7
Pandarus, Valet, Pandards, Hélène, Pâris
Devant le palais de Priam.
Pandarus
L’ami ! hé ! un mot, je vous prie. N’êtes-vous pas de la suite du jeune seigneur Pâris ?
Valet
Oui, monsieur, quand il marche devant moi.
Pandarus
Vous dépendez de lui, veux-je dire.
Valet
Oui, monsieur, je dépends du seigneur.
Pandarus
Vous dépendez d’un noble gentilhomme ; je suis obligé de le louer.
Valet
Loué soit le Seigneur !
Pandarus
Vous me connaissez, n’est-ce pas ?
Valet
Oui, monsieur, superficiellement.
Pandarus
L’ami, connaissez-moi mieux : je suis le seigneur Pandarus.
Valet
J’espère un jour connaître mieux votre excellence.
Pandarus
Je le désire.
Valet
Vous êtes en état de Grâce.
Valet
On entend une musique.
Pandards
De Grâce ! Pas tout à fait, l’ami. Excellence et Segneurie sont mes titres… Quelle est cette musique ?
Valet
Je ne la connais que partiellement : c’est une musique en parties.
Pandarus
Connaissez-vous les musiciens ?
Valet
Parfaitement, monsieur.
Pandarus
Pour qui jouent-ils ?
Valet
Pour leurs auditeurs, monsieur.
Pandarus
Au désir de qui, l’ami ?
Valet
Au mien, monsieur, et à celui de tous ceux qui aiment la musique.
Pandarus
Quand je dis désir, je veux dire demande, l’ami.
Valet
Qui demanderai-je, monsieur ?
Pandarus
L’ami, nous ne nous comprenons pas ; je suis trop raffiné et tu es trop malin. À la requête de qui ces hommes jouent-ils ?
Pandarus
Qui ? ma nièce Cressida ?
Valet
Non, monsieur, Hélène ; est-ce que vous ne pouviez pas le deviner à ces attributs ?
Pandarus
Il paraîtrait, camarade, que tu n’as pas vu madame Cressida. Je viens pour parler à Pâris de la part du prince Troylus. Je vais lui brusquer les compliments, car l’affaire est bouillante.
Valet
Une affaire bouillante ! Voilà qui annonce un singulier ragoût.
Pandarus
Mille bonjours à vous. Monseigneur, et à toute cette belle compagnie ! Que de beaux désirs, contenus dans une belle mesure, leur servent de beaux guides ! À vous spécialement, belle reine ! Que de belles pensées vous fassent un bel oreiller !
Hélène
Cher seigneur, vous êtes plein de belles paroles.
Pandarus
C’est votre beau plaisir de le dire, charmante reine. Beau prince, voilà de la bonne musique interrompue,
Pâris
C’est vous qui l’avez interrompue, cousin. Mais, sur ma vie, il faut que vous répariez tout : vous allez rapiécer ce concert-là avec un morceau de votre façon.
Pâris
À Hélène.
Pâris
Il est plein d’harmonie, Nelly.
Pandarus
Vraiment non, madame.
Hélène
Oh ! seigneur !…
Pandarus
J’ai la voix rude, ma parole ; ma bonne parole, très-rude.
Pâris
Allons, messire, vous dites cela par boutade.
Pandarus
J’ai affaire à monseigneur, chère reine… Monseigneur, un mot, de grâce.
Hélène
Non, nous ne nous laisserons pas éconduire ; nous vous entendrons chanter, certainement.
Pandarus
C’est bon, charmante reine, vous plaisantez avec moi… Ah ! çà ! monseigneur, voici… Mon cher seigneur et très-estimable ami votre frère Troylus…
Hélène
Messire Pandarus, mielleux seigneur !…
Pandarus
Allez, charmante reine, allez !…
Pandarus
Bas, à Paris.
Pandarus
Se recommande à vous très-affectueusement.
Hélène
Vous ne nous escamoterez pas notre mélodie. Si vous le faites, que notre mélancolie retombe sur votre tête !
Pandarus
Charmante reine, charmante reine ! Voilà une charmante reine, ma foi.
Hélène
Et rendre triste une femme charmante, est une offense amère.
Pandarus
Non, tout cela ne vous servira de rien ; de rien, en vérité, là. Non, je ne m’émeus pas de ces paroles, non, non.
Pandarus
Bas, à Pâris.
Pandarus
Monseigneur, il vous prie, si le roi le demande au souper ; de vouloir bien l’excuser.
Hélène
Messire Pandarus !
Pandarus
Que dit ma charmante reine, ma très, très-charmante reine ?
Pâris
Quel exploit médite-t-il ? Où soupe-t-il ce soir ?
Hélène
Mais voyons, messire !…
Pandarus
Que dit ma charmante reine ?…
Pandarus
Bas, à Pâris.
Pandarus
Ma nièce vous en voudrait. Vous ne devez pas savoir où il soupe.
Pâris
Je parierais ma tête que c’est avec mon accommodante Cressida.
Pandarus
Non, non, il n’en est rien ; vous n’y êtes pas ; justement votre accommodante est incommodée.
Pâris
C’est bon, je ferai ses excuses.
Pâris
Je devine.
Pandarus
Vous devinez ! Qu’est-ce que vous devinez ?…
Pandarus
Haut.
Pandarus
Allons, qu’on me donne un instrument !… Vous voyez, chère reine.
Hélène
Ah ! voilà qui est aimable.
Pandarus
Ma nièce est horriblement éprise d’un objet qui vous appartient, charmante reine.
Hélène
Elle l’aura, messire, pourvu que ce ne soit pas monseigneur Pâris.
Pandarus
Lui ? Non, elle ne veut pas de lui. Elle et lui font deux.
Hélène
S’ils tombaient d’accord après leurs désaccords, ils pourraient bien faire trois.
Pandarus
Allons, allons, n’en parlons plus ; je vais vous chanter une chanson, à présent.
Hélène
Oui, oui, je t’en prie. Sur ma parole, charmant sire, tu as un beau front.
Pandarus
Oui, continuez, continuez.
Hélène
Que ta chanson soit tout amour : cet amour-là nous perdra tous. Ô Cupidon ! Cupidon ! Cupidon !
Pandarus
Oui, c’est l’amour qui nous perdra.
Pâris
Oui, allez, l’amour, l’amour, rien que l’amour.
Pandarus
C’est justement comme çà que ma chanson commence :
Pandarus
 L’amour, l’amour, rien que l’amour, toujours lui !  Car, oh ! l’arc de l’amour  Atteint les daims et les biches…  Le trait anéantit, sans blesser.  Mais en caressant toujours la plaie.  Les amants crient : Oh ! oh ! Ils se meurent !  Pourtant la blessure qui semble mortelle  Change bien vite les oh ! oh ! en ah ! ah !  Ainsi l’amour vit toujours en mourant.  Oh ! oh ! criait-on ; maintenant c’est ah ! ah !  Les gémissements oh ! oh ! finissent en soupirs ah ! ah !
Pandarus
Hey ho !
Hélène
Il a de l’amour, ma foi, jusqu’au bout du nez.
Pâris
Il ne mange que des colombes, ma bien-aimée ; et cela lui fait un sang chaud ; le sang chaud produit les chaudes pensées, les chaudes pensées produisent les chaudes actions, et les chaudes actions, c’est l’amour.
Pandarus
Est-ce là la généalogie de l’amour : sang chaud, chaudes pensées et chaudes actions ? Eh mais, autant de vipères ! L’amour est-il donc une engeance de vipères ?… Mon doux seigneur, qui avons-nous en campagne aujourd’hui.
Pâris
Hector, Déiphobe, Hélénus, Anténor, toute l’élite vaillante de Troie. Je me serais volontiers armé aujourd’hui, mais ma Nelly ne l’a pas voulu. Comment se fait-il que mon frère Troylus ne soit pas allé avec les autres ?
Hélène
Il fait la moue pour quelque chose. Vous savez bien pourquoi, messire Pandarus.
Pandarus
Non, ma mielleuse reine… Il me tarde de savoir ce qu’ils ont dépêché aujourd’hui… Vous songerez à excuser votre frère !
Pâris
Jusqu’au scrupule.
Pandarus
Adieu, charmante reine.
Hélène
Recommandez-moi à votre nièce.
Pandarus
Je n’y manquerai pas, charmante reine.
Pandarus
Il sort.
Pandarus
La retraite sonne.
Pâris
— Ils sont revenus du champ de bataille. Rendons-nous au palais , Priam, — pour féliciter les guerriers. Douce Hélène, je vous supplierai — d’aider à désarmer notre Hector. Ses boucles résistantes — obéiront mieux au contact de votre blanche main enchanteresse — qu’au tranchant de l’acier — ou à la force des muscles grecs ; vous ferez plus — que n’ont pu faire tous les rois helléniques, en désarmant le grand Hector.
Pâris
Charmante, je t’aime ineffablement.
Pâris
Ils s’en vont.
Pâris
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Scène 8
Pandarus, Valet, Troylus, Cressida
Le jardin de Pandarus.
Pandarus
Eh bien, où est ton maître ? chez ma nièce Cressida ?
Valet
Non, monsieur, il vous attend pour l’y conduire.
Pandarus
Ah ! le voici… Eh bien ? en bien ?
Troylus
Maraud, retire-toi.
Troylus
Le valet sort.
Pandarus
Avez-vous vu ma nièce ?
Troylus
— Non, Pandarus. Je me promène près de sa porte, — comme une âme étrangère sur les bords du Styx — attendant la barque. Ô toi, sois mon Caron, — et transporte-moi vite à ces champs — où je me vautrerai sur la couche de lis — réservée au plus digne. Ô gentil Pandarus, — arrache de son épaule les ailes diaprées de Cupidon, — et vole avec moi vers Cressida.
Pandarus
— Promenez-vous ici dans le jardin ; je vais l’amener tout de suite.
Pandarus
Sort Pandarus.
Troylus
Je suis tout étourdi. L’attente me donne le vertige. — La jouissance imaginaire est si douce — qu’elle enchante mes sens. Que sera-ce, — quand le palais humide goûtera réellement — le nectar tant vanté de l’amour ? Ce sera la mort, je le crains, — ce sera l’anéantissement dans la pâmoison ; ce sera une joie trop exquise, — trop puissamment subtile, trop délicatement suave, — pour la capacité de mes impressions grossières ! — Voilà ce que je crains ; et je crains aussi — que tous mes sens ne soient troublés par tant de bonheur, — comme dans une bataille où les vainqueurs chargent pêle-mêle — l’ennemi en fuite.
Troylus
Pandarus revient.
Pandarus
Elle s’apprête, elle va venir sur-le-champ ; c’est maintenant qu’il faut montrer votre présence d’esprit. Elle rougit tant, elle a l’haleine si entrecoupée qu’on la croirait effrayée par un spectre. Je vais la chercher. C’est bien la plus jolie vilaine ! Elle a la respiration aussi courte qu’un moineau qu’on vient de prendre.
Pandarus
Sort Pandarus.
Troylus
— La même émotion étreint justement ma poitrine. — Mon cœur bat plus vite qu’un pouls fébrile, — et tout mon être perd ses facultés, — comme le vassal rencontrant brusquement — le regard royal. —
Pandarus
Allons, allons, qu’avez-vous besoin de rougir ? La timidité est une enfant…
Pandarus
À Troylus.
Pandarus
La voici ; répétez-lui tous les serments que vous m’avez dits…
Pandarus
À Cressida.
Pandarus
Quoi, vous voilà partie encore ! Il faudra donc vous dresser pour que vous vous apprivoisiez, il le faudra donc ? Avancez, avancez ; si vous tirez en arrière, nous nous mettrons au timon…
Pandarus
À Troylus.
Pandarus
Pourquoi ne lui parlez-vous pas ?…
Pandarus
À Cressida.
Pandarus
Allons, tirez ce rideau et voyons votre peinture.
Pandarus
Il lui lève son voile.
Pandarus
Ce pauvre jour, comme vous avez peur de l’offenser ! S’il faisait nuit, vous seriez bien plus vite l’un près de l’autre.
Pandarus
Il les tient rapprochés.
Pandarus
C’est cela, c’est cela, frottez bien, et baisez la maîtresse. Allons, un baiser sans fin ! Bâtis ici, charpentier ; l’air y est doux. Ah ! vous vous romprez vos cœurs avant que je vous sépare. Le faucon aura sa femelle, de par tous les canards de la rivière ! Allez ! allez !
Troylus
Vous m’avez mis à court de paroles, madame.
Pandarus
Sort Pandarus.
Cressida
Voulez-vous entrer, monseigneur ?
Troylus
Cressida, que de fois j’ai désiré être ainsi !
Cressida
Vous avez désiré monseigneur ?… Les dieux le veuillent ! … monseigneur !
Troylus
Les dieux le veuillent ? Quoi donc ? Pourquoi cette jolie exclamation ? Quelle lie bizarre ma charmante aperçoit-elle donc dans la source de notre amour ?
Cressida
Plus de lie que d’eau pure, si mes craintes ont de bons yeux.
Troylus
Des chérubins la crainte fait des démons ; elle n’y voit jamais bien.
Cressida
La crainte aveugle, que guide la raison clairvoyante , a le pied plus sûr que la raison aveugle qui trébuche sans crainte. Craindre le pis est souvent guérir le pire.
Troylus
Oh ! que ma dame ne conçoive aucune crainte. Sur le théâtre de Cupidon il n’apparaît jamais de monstre.
Cressida
Ni jamais rien de monstrueux ?
Cressida
On dit que tous les amants prennent plus d’engagements qu’ils n’en peuvent tenir, et promettent toujours des exploits qu’ils n’exécutent jamais ; ils font vœu d’en achever dix, et en déchargent à peine la dixième partie d’un seul. Ceux qui crient comme des lions et agissent comme des lièvres, ceux-là ne sont-ils pas des monstres ?
Troylus
Y a-t-il de tels hommes ? Pour moi, je ne suis pas ainsi. Louez-moi pour ce que je vaudrai, jugez-moi après expérience ; ma tête ira toute nue jusqu’à ce qu’elle mérite la couronne ; qu’aucun exploit en perspective n’obtienne d’éloge dans le présent ! Ne qualifions pas la valeur avant sa naissance ; et, une fois née, qualifions-la modestement. Voici en peu de mots ma profession de foi : Troylus sera tel pour Cressida que tout ce que l’envie pourra dire de pire sera une raillerie sur sa fidélité, et que tout ce que la vérité pourra dire de plus sincère ne sera pas plus sincère que Troylus.
Cressida
Voulez-vous entrer, monseigneur ?
Pandarus
Quoi, toujours à rougir ? Vous n’avez donc pas fini de causer ?
Cressida
C’est bon, mon oncle ; toutes les folies que je commets, je vous les dédie.
Pandarus
Je vous en remercie ; si monseigneur a un enfant de vous, vous me l’attribuerez !… Soyez fidèle à monseigneur ; s’il faiblit, lui, prenez-vous-en à moi.
Troylus
Vous connaissez maintenant vos otages : la parole de votre oncle et ma foi inébranlable !
Pandarus
Oh ! je donne ma parole pour elle aussi ; dans notre famille, on est longtemps avant de se laisser gagner ; mais, une fois gagné, on est constant. Nous sommes de vraies ancres, je puis vous le dire ; nous nous accrochons où nous sommes jetés.
Cressida
— La hardiesse me vient à présent et me donne du cœur. — Prince Troylus, voilà bien des tristes mois — que je vous aime nuit et jour.
Troylus
— Pourquoi donc ma Cressida a-t-elle été si lente à se laisser gagner ?
Troylus
— J’obéis, malgré la suave musique qui en sort.
Troylus
Il la baise sur les lèvres.
Pandarus
— Joli, ma foi !
Cressida
— Monseigneur, pardonnez-moi, je vous en supplie. — Ce n’était pas mon intention de mendier ainsi un baiser. — Je suis confuse… cieux ! qu’ai-je fait ? — Pour cette fois je vous fais mes adieux, monseigneur !
Troylus
— Vos adieux, charmante Cressida ?
Pandarus
— Vos adieux ! si vous les faites avant demain matin !…
Cressida
— Je vous en prie, résignez-vous.
Troylus
Qu’est-ce qui vous offense ici, madame ?
Cressida
— Ma propre présence, seigneur.
Troylus
Vous ne pouvez pas vous éviter — vous-même.
Cressida
Laissez-moi essayer en partant. — J’ai une sorte de moi-même qui reste avec vous, — mais un moi-même si méchant qu’il s’abandonne soi-même — pour être le jouet d’un autre… Je voudrais être partie ! — Où est donc ma raison ?… Je ne sais ce que je dis.
Troylus
On sait bien ce qu’on dit quand on parle si spirituellement.
Cressida
— Vous pourriez croire, monseigneur, que j’ai montré plus de sagacité que d’amour, — et que je ne me suis laissée aller à tant d’aveux — que pour jeter l’amorce de vos confidences. — Mais, vous le savez, on n’est sensé que — quand on n’est pas amoureux : être sensé et aimer, c’est chose impossible à l’homme ; cela est réservé aux dieux là-haut !
Troylus
— Ô ! si je croyais possible à une femme, —
et, si cela est possible, je veux l’espérer de vous
Troylus
, — d’entretenir à jamais le flambeau et les feux de son amour — et de conserver dans sa fraîcheur et dans sa force une fidélité — qui puisse survivre à la beauté extérieure par une pensée — plus prompte à rajeunir que le sang à vieillir ! oh ! — si, grâce à cette conviction, j’étais persuadé — que ma sincérité, ma constance envers vous — puissent rencontrer, pour leur faire équilibre, — un amour aussi raffiné et aussi pur, — combien alors je serais ravi ! Mais, hélas ! — je suis aussi fidèle que la fidélité la plus ingénue, — et aussi ingénue que la plus enfantine fidélité !
Cressida
— En cela je rivaliserai avec vous.
Cressida
Puissiez-vous être prophète ! — Si je suis infidèle, si ma constance dévie d’un cheveu, — qu’un jour, quand le temps se sera oublié lui-même à force de vieillir, — quand les gouttes d’eau auront usé les pierres de Troie, — quand l’aveugle oubli aura dévoré des cités — et que de puissants États, restés sans monument, se seront émiettés — dans la poussière du néant ; qu’alors la mémoire humaine — revienne, de faussetés en faussetés, au milieu des amantes perfides, — dénoncer ma fausseté ! Oui, quand tous auront dit : Fausse — comme l’air, comme l’onde, comme le vent, comme le sable, — comme le renard à l’agneau, comme le loup au veau, — le léopard à la biche, ou la marâtre à son fils, — qu’alors, pour atteindre la fausseté au cœur, tous ajoutent : — Fausse comme Cressida ! —
Pandarus
Allons, voilà un marché conclu ; scellez-le, scellez-le, je serai le témoin.
Pandarus
À Troylus.
Troylus
Amen !
Cressida
Amen !
Pandarus
Amen ! Sur ce, je vais vous montrer votre chambre. Pour que le lit ne parle pas de vos jolis combats, pressez-le à mort. Allons !
Pandarus
 Qu’amour donne céans à nos belles discrètes  Chambre, lit et pendard pour préparer leurs fêtes !
Pandarus
Ils sortent
Pandarus
.
Pandarus
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Scène 9
Agamemnon, Calchas, Diomède, Achille, Nestor, Ménélas, Ajax, Patrocle, Ulysse, Thersite
Le camp grec. On aperçoit la tente d’Achille.
Agamemnon
— Que veux-tu de nous, Troyen ? fais ta demande.
Calchas
— Vous avez un prisonnier troyen, nommé Anténor, — pris d’hier ; Troie tient beaucoup à lui. — Vous avez souvent
et souvent je vous en ai remerciés
Calchas
— demandé l’échange de ma Cressida contre quelque important captif, — et Troie a toujours refusé. Mais cet Anténor, — je le sais, tient la clef de leurs affaires, — et toutes leurs négociations sont dérangées, — s’il n’est pas là pour les raccorder : ils vous donneraient presque — un prince du sang, un fils de Priam, — en échange de lui. Qu’il soit donc renvoyé, grands princes, — et il sera la rançon de ma fille ; et la présence de Cressida paiera — de toutes les peines qu’il s’est données — votre serviteur reconnaissant.
Agamemnon
Que Diomède conduise Anténor, — et ramène ici Cressida ; Calchas aura — ce qu’il nous demande… Bon Diomède, équipez-vous comme il faut pour cette ambassade ; — vous vous informerez en même temps si Hector veut toujours — qu’on réponde demain à son défi. Ajax est prêt.
Diomède
— Je ferai tout cela ; et — je suis tout fier d’en être chargé.
Diomède
Sortent Diomède et Calchas.
Agamemnon
— Nous allons exécuter votre idée, et affecter — un air d’indifférence en passant devant sa tente. — Que chaque seigneur en fasse autant ; que nul ne le salue, — si ce n’est d’une façon dédaigneuse dont il sera plus contrarié — que si nul ne le regardait. Je vais ouvrir la marche.
Agamemnon
Il s’avance avec Nestor vers la tente d’Achille.
Achille
— Ah ! est-ce que le général vient me parler ? — Vous connaissez ma résolution ; je ne veux plus combattre contre Troie.
Agamemnon
— Que dit Achille ? Désire-t-il quelque chose de nous ?
Nestor
— Désirez-vous quelque chose du général, monseigneur ?
Achille
— Non.
Nestor
Rien, monseigneur.
Agamemnon
Tant mieux.
Agamemnon
Agamemnon et Nestor sortent.
Achille
— Bonjour, bonjour.
Ménélas
Comment va ? comment va ?
Ménélas
Ménélas sort.
Achille
Quoi ! est-ce que ce cocu me dédaigne ?
Ajax
Ça va bien, Patrocle ?
Achille
— Bonjour, Ajax,
Ajax
Hein ?
Achille
Bonjour.
Ajax
Oui, et bonsoir aussi.
Ajax
Ajax sort.
Achille
— Que veulent dire ces gaillards-là ? Est-ce qu’ils ne reconnaissent pas Achille ?
Patrocle
— Ils passent d’un air indifférent ; eux qui avaient l’habitude de se courber — devant Achille, de lui envoyer en avant leurs sourires, — et de venir à lui aussi humbles que s’ils approchaient — des saints autels !
Achille
Ulysse s’avance les yeux fixés sur un papier.
Achille
Voici Ulysse. Je vais interrompre sa lecture… — Eh bien, Ulysse !
Ulysse
Eh bien, grand fils de Thétis ?
Achille
— Que lisez-vous là ?
Ulysse
Une lettre d’un étrange gaillard. — Il m’écrit que l’homme, quelque richement partagé qu’il soit, — quels que soient ses attributs extérieurs ou intérieurs, — ne peut se vanter d’avoir ce qu’il a, — et n’a le sentiment de ce qu’il possède, que par réflexion. — Ainsi ses vertus rayonnent leur chaleur sur d’autres — qui à leur tour la renvoient à celui — dont elle émane.
Achille
Je crois bien cela, car ils ont passé près de moi — comme des avares devant un mendiant, sans m’accorder — un mot ni un regard bienveillant. Quoi ! mes actions sont-elles donc oubliées ?
Achille
Ma retraite — a pour elle de fortes raisons.
Ulysse
Mais elle a contre elle — des raisons plus puissantes et plus héroïques. — Il est connu, Achille, que vous êtes amoureux — d’une des filles de Priam.
Achille
Comment ! connu !
Ulysse
 De la sœur d’Hector, soit ! Achille est le vainqueur ;  Mais c’est le grand Ajax qui frappe Hector au cœur !
Ulysse
— Adieu, Monseigneur ; je vous parle en ami ; — un fou glisse sur la glace que vous devriez rompre.
Ulysse
Il sort.
Patrocle
— Je vous ai souvent conseillé dans ce sens, Achille. Une femme devenue impudente et masculine — n’est pas plus honnie qu’un homme efféminé — dans un temps d’action. C’est moi qu’on accuse de tout ceci. On s’imagine que c’est mon peu de goût pour la guerre — et votre grande affection pour moi qui vous retiennent ainsi. — Cher, redressez-vous ; et le faible et voluptueux Cupidon — détachera de votre cou son amoureux collier, et comme une goutte d’eau secouée de la crinière du lion, — disparaîtra dans l’air impalpable.
Achille
Est-ce qu’Ajax se battra avec Hector ?
Patrocle
— Oui, et, peut-être, en recueillera-t-il grand honneur.
Achille
— Je le vois, ma réputation est en péril ; — ma gloire est frappée au vif.
Patrocle
Oh ! prenez-y donc garde. — Elles guérissent mal, les blessures qu’on se fait soi-même. — L’omission de ce qui est nécessaire — scelle le blanc-seing du danger, — et le danger, comme la fièvre, noirs atteint subtilement à l’instant même où nous sommes nonchalamment assis au soleil.
Achille
— Va me chercher Thersite, mon doux Patrocle ; — j’enverrai le bouffon à Ajax pour le prier — d’inviter les chefs troyens à venir, après le combat, — nous voir ici sans armes. J’ai un caprice de femme, — un désir maladif — de voir le grand Hector dans ses habits de paix, — de causer avec lui, et de contempler son visage — à plein regard… Voici qui t’épargne une peine.
Thersite
— Un prodige !
Achille
Quoi donc ?
Thersite
Ajax va et vient dans la plaine en se cherchant.
Achille
Comment ça ?
Thersite
Il doit avoir demain un combat singulier avec Hector, et l’héroïque raclée qu’il va recevoir le rend si prophétiquement fier, qu’il extravague sans rien dire.
Achille
Est-il possible ?
Achille
Il faut que tu sois mon ambassadeur auprès de lui, Thersite.
Thersite
Qui, moi ? Mais il ne veut répondre à personne ; il fait profession de ne pas répondre ; parler est bon pour les gueux : lui, il porte sa langue à bras tendu. Je vais mimer sa personne ; que Patrocle me fasse les demandes ; vous allez voir la représentation d’Ajax.
Achille
Parle-lui, Patrocle ; dis-lui que je demande humblement au vaillant Ajax d’inviter le très-valeureux Hector à venir désarmé dans ma tente, et de lui obtenir un sauf-conduit du magnanime, du très-illustre et six ou sept fois honorable capitaine général de l’armée grecque, Agamemnon, etc. Va.
Patrocle
Que Jupiter bénisse le grand Ajax !
Thersite
Humph !
Patrocle
Je viens de la part du digne Achille…
Thersite
Ha !
Patrocle
Qui vous demande très-humblement d’inviter Hector à venir dans sa tente…
Thersite
Humph !
Patrocle
Et de lui obtenir un sauf-conduit d’Agamemnon.
Thersite
Agamemnon ?
Patrocle
Oui, monseigneur.
Thersite
Ha !
Patrocle
Que dites-vous à cela ?
Thersite
Dieu soit avec vous ! de tout mon cœur !
Patrocle
Votre réponse, seigneur ?
Thersite
Si demain il fait beau, vers les onze heures, ça tournera d’un côté ou de l’autre ; en tout cas, il me paiera cher avant de m’avoir.
Patrocle
Votre réponse, seigneur ?
Thersite
Portez-vous bien ! De tout mon cœur !
Achille
Bah ! il n’est pas à ce diapason-là, n’est-ce pas ?
Thersite
Non ; mais il a perdu le diapason. Quelle musique il y aura en lui quand Hector lui aura fait sauter la cervelle, c’est ce que je ne sais pas ; mais je suis sûr qu’il n’y en aura pas, à moins que le ménétrier Apollo ne lui enlève les nerfs pour en faire les cordes de son violon.
Achille
Allons, tu vas lui remettre une lettre tout de suite.
Thersite
Faites-m’en porter une autre pour son cheval ; car des deux, c’est l’animal le plus capable.
Achille
— Mon esprit est trouble comme une fontaine remuée, — et moi-même je n’en vois pas le fond. —
Achille
Sortent Achille et Patrocle.
Thersite
Je voudrais que la fontaine de ton esprit redevînt claire, j’y mènerais boire un âne ! J’aimerais mieux être l’acarus d’un mouton, qu’un si vaillant ignare !
Thersite
Il sort.
Thersite
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Scène 10
Pâris, Déiphobe, Diomède, Énée
Troie. Une rue.
Pâris
— Oh ! voyez donc ! qui est là ?
Déiphobe
C’est le seigneur Enée.
Diomède
— C’est aussi mon opinion… Salut, seigneur Énée.
Pâris
— Prenez cette main, Énée. C’est un vaillant Grec ! — Témoin votre langage, alors que — vous racontiez comment, toute une semaine, Diomède — vous avait hanté sur le champ de bataille.
Énée
Bonne santé à vous, vaillant sire, — tant que s’interposera la trêve pacifique ; — mais, quand je vous retrouverai sous les armes, à vous le plus sombre défi — que l’âme puisse concevoir ou le courage exécuter !
Diomède
— Diomède accepte l’un et l’autre souhait. — Notre sang est calme à présent ; tant qu’il le sera, bonne santé à toi ! — Mais, dès que le combat et l’occasion se rallieront, — par Jupiter, j’irai à la chasse de ta vie, — avec toute ma force, tout mon élan, toute mon adresse.
Énée
— Et tu chasseras un lion qui fuira — avec sa face sur toi… Pour le moment, en toute cordialité humaine, — sois le bienvenu à Troie ! Oui, par la vie d’Anchise, — sois le bienvenu ! J’en jure par la main de Vénus, — nul homme vivant ne peut aimer — plus complètement l’être qu’il espère tuer.
Diomède
— Nous sympathisons… Jupiter ! laisse vivre Énée — durant mille révolutions de soleil, — si sa fin n’est pas une gloire destinée à mon épée ; — mais, si elle doit être l’honneur de ma vaillance, qu’il meure — avec une blessure à chaque jointure, et cela, dès demain !
Énée
— À présent nous nous connaissons bien.
Diomède
— Oui, et il nous tarde de nous connaître pire.
Pâris
— Voici l’accueil le plus hostilement cordial, l’affection la plus noblement haineuse, dont j’aie ouï parler.
Pâris
À Énée.
Pâris
— Quelle affaire avez-vous de si bon matin, messire ?
Énée
— Le roi m’a envoyé chercher. Pourquoi, je ne sais pas.
Pâris
— Vous rencontrez ses ordres en chemin. Il s’agit de conduire ce Grec — à la maison de Calchas, et là, de lui livrer — la belle Cressida en échange d’Anténor. — Accordez-nous votre compagnie, ou même, s’il vous plaît, courez là-bas en avant de nous. Je crois positivement, ou plutôt je suis parfaitement certain, — que mon frère Troylus loge là cette nuit. — Réveillez-le, et donnez-lui avis de notre visite — et de tout ce qui la détermine. J’ai peur — que nous ne soyons bien mal venus.
Énée
Pour cela, je vous l’assure. — Troylus aimerait mieux voir Troie emportée en Grèce — que Cressida emportée de Troie.
Pâris
On n’y peut rien. — Un caprice cruel du temps — l’a voulu ainsi. Allez, seigneur, nous vous suivons.
Énée
Salut à tous !
Énée
Il s’éloigne.
Diomède
Tous les deux également. — Il mérite bien de l’avoir, lui qui vient la chercher, — sans prendre scrupule de ses souillures, — à travers cet enfer de peines et ce monde d’épreuves ; — et vous méritez aussi bien de la garder, vous qui, pour sa défense, — sans être rebuté par le goût de son déshonneur, — faites un si coûteux sacrifice de trésors et d’amis. — Lui, comme un cocu larmoyant, il désire boire — la lie et le restant d’une liqueur fade et éventée ; — et vous, comme un libertin, vous vous plaisez — à engendrer vos héritiers dans des flancs éreintés. — À ne peser que vos deux mérites, l’un balance l’autre ; — mais lui, avec ce qu’il porte, il aurait le plus de poids pour une putain.
Pâris
— Vous êtes trop amer pour une compatriote.
Diomède
— C’est elle qui est amère à son pays. Écoutez-moi, Pâris. — Pour chaque goutte impure qu’il y a dans ses veines de prostituée, — la vie d’un Grec s’est éteinte ; pour chaque scrupule — que pèse sa charogne salie, — un Troyen a été tué ! Depuis qu’elle a pu parler, — elle n’a pas proféré autant de mots intelligibles — qu’il y a de Grecs et de Troyens morts pour elle.
Pâris
— Beau Diomède, vous faites comme les chalands, — vous dépréciez l’objet que vous désirez acheter ; — mais nous, nous maintenons sa valeur en silence : — nous ne voulons pas vanter ce que nous ne voulons pas vendre. — Voici notre chemin.
Pâris
Ils sortent.
Pâris
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Scène 11
Troylus, Cressida, Pandarus, Énée
Une cour devant la maison de Pandarus.
Troylus
— Chère, ne vous dérangez pas ; la matinée est froide.
Cressida
— Maintenant, mon doux seigneur, je vais appeler mon oncle ; — il ouvrira les portes.
Troylus
Ne le dérangez pas, — Au lit ! au lit ! Que le sommeil tue ces jolis regards, — et donne à tes sens un calme aussi doux — qu’un sommeil d’enfant, vide de toute pensée.
Cressida
Adieu, alors.
Troylus
— Je t’en prie, recouche-toi.
Cressida
Est-ce que vous êtes fatigué de moi ?
Troylus
— Ô Cressida ! si le jour affairé, — éveillé par l’alouette, n’avait pas fait lever les corneilles lascives, — si la nuit rêveuse consentait à voiler nos joies plus longtemps, je — ne m’en irais pas de toi.
Cressida
La nuit a été trop rapide.
Cressida
— Je t’en prie, attends un peu… Vous autres hommes, vous ne voulez jamais attendre… — folle Cressida !… j’aurais pu résister encore, — et alors vous auriez bien attendu. — Écoutez, quelqu’un ! —
Pandarus
Quoi ! toutes les portes sont donc ouvertes ici ?
Troylus
— C’est votre oncle.
Cressida
— Peste soit de lui ! Il va recommencer ses plaisanteries. — Quelle vie je vais avoir !
Pandarus
Eh bien ! en bien ! où en sont les pucelages ? Vous voilà, ma vierge ! Où en est ma nièce Cressida ?
Cressida
— Allez vous faire pendre, méchant oncle moqueur. — Vous m’entraînez à faire, et puis vous me narguez.
Pandarus
À faire quoi ? à faire quoi ?… qu’elle dise quoi ! que l’ai-je entraînée à faire ?
Cressida
— Allons, allons ; maudit cœur que vous êtes ! vous ne serez jamais sage — et vous ne permettrez pas aux autres de l’être.
Pandarus
On frappe à la porte.
Cressida
— Ne vous l’avais-je pas dit ? Je voudrais que ce fût sur sa tête qu’on cognât !
Cressida
À Pandarus.
Cressida
— Qui donc est à la porte ? bon oncle, allez voir.
Cressida
À Troylus.
Cressida
— Monseigneur, rentrez dans ma chambre ; — vous souriez d’un air moqueur, comme si j’avais une intention maligne.
Troylus
Hé ! hé !
Cressida
— Vous vous trompez, allez, je ne pense pas à ça.
Cressida
Les coups redoublent.
Cressida
— Comme on frappe fort ! je vous en prie, rentrons ; — je ne voudrais pas pour la moitié de Troie qu’on vous vît ici. —
Cressida
Troylus et Cressida rentrent dans la maison. Les coups continuent.
Pandarus
Qui est là ? Qu’y a-t-il ? Voulez-vous donc enfoncer la porte ? Eh bien ! qu’y a-t-il ?
Pandarus
Entre Énée.
Pandarus
— Bonjour, seigneur, bonjour.
Pandarus
— Qui est là ? Monseigneur Énée ? Sur ma parole, — je ne vous reconnaissais pas. Quelle nouvelle apportez-vous de si bonne heure ?
Énée
— Est-ce que le prince Troylus n’est pas ici ?
Pandarus
Ici ! que ferait-il ici ?
Énée
— Allons, il est ici, seigneur, ne le niez pas ; — il est fort important pour lui que je lui parle.
Pandarus
Il est ici, dites-vous ? C’est plus que je n’en sais, je vous jure… Pour ma part, je suis rentré très-tard. Que ferait-il ici ?
Énée
Lui ! Rien… Allons, allons, vous lui faites du tort sans le savoir. En voulant lui être fidèle, vous le trahissez. Soit ! ne sachez rien de lui, mais allez toujours le chercher. Allez !
Troylus
— Eh bien ! de quoi s’agit-il ?
Énée
— Monseigneur, j’ai à peine le temps de vous saluer, — tant mon message est pressé. Je précède de quelques pas — votre frère Pâris, Deiphobe, — le Grec Diomède et notre Anténor — qui nous est rendu ; en échange de celui-ci, il va falloir — que, sur l’heure, avant le premier sacrifice, — nous remettions entre les mains de Diomède — madame Cressida.
Troylus
La chose est ainsi décidée ?
Énée
— Par Priam et tout le conseil de Troie. — Les autres arrivent pour la mettre à exécution.
Troylus
— Comme mon triomphe se moque de moi !…
Troylus
Haut à Énée.
Troylus
— Je vais au-devant d’eux. Ah ! vous savez, seigneur Énée, — nous nous sommes rencontrés par hasard ; vous ne m’avez pas trouvé ici.
Énée
— C’est bon, monseigneur, c’est bon ; les secrets de la nature — ne sont pas plus taciturnes que moi. —
Énée
Troylus et Énée sortent.
Pandarus
Est-il possible ? Perdue aussitôt que gagnée ! Que le diable emporte Anténor ! Le jeune prince en deviendra fou. Peste soit d’Anténor ! Je voudrais qu’on lui eût cassé le cou.
Cressida
— Eh bien, que se passe-t-il ? Qui donc était ici ?
Pandarus
Ah ! ah !
Cressida
— Pourquoi soupirez-vous si profondément ? Où monseigneur est-il allé ? — Dites-moi, cher oncle, que se passe-t-il ?
Pandarus
Je voudrais être aussi bas sous terre que je suis haut dessus.
Cressida
Ô dieux ! que se passe-t-il ?
Pandarus
Je t’en prie, rentre. Plût au ciel que tu ne fusses jamais née ! Je savais bien que tu serais sa mort. Oh ! pauvre seigneur ! Maudit Anténor !
Cressida
Mon bon oncle, je vous en supplie à genoux, je vous en supplie, que se passe-t-il ?
Pandarus
Il faut que tu partes, fillette, il faut que tu partes. Tu es échangée contre Anténor. Il faut que tu retournes à ton père et que tu quittes Troylus. Ce sera sa mort ; ce sera sa ruine ; il ne pourra pas supporter cela.
Cressida
— Ô dieux immortels !… je ne m’en irai pas.
Pandarus
Tu le dois.
Cressida
— Je ne le veux pas, mon oncle. J’ai oublié mon père. — J’ignore le sentiment de la famille. — Pas de parent, pas d’affection, pas de sang, pas d’âme qui soit aussi proche de moi — que mon doux Troylus !… Ô vous, dieux du ciel ! — faites du nom de Cressida la couronne de la fausseté — si jamais elle abandonne Troylus ! Temps, violence, et toi, mort ! — faites à ce corps tous les outrages que vous voudrez ; — mais la base de mon amour est aussi ferme et aussi puissante que le centre de la terre, — qui attire tout à lui… Je vais rentrer et pleurer.
Pandarus
Va, va.
Cressida
— Et arracher mes beaux cheveux, et lacérer mes joues si vantées, — et briser ma voix limpide avec des sanglots, et rompre mon cœur — à crier : Troylus ! Je ne veux pas partir de Troie.
Cressida
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Scène 12
Pâris, Troylus
Devant la maison de Pandarus.
Pâris
— Il est grand jour ; et l’heure fixée — pour la remettre à ce vaillant Grec — approche… Mon bon frère Troylus, — allez l’avertir de ce qu’elle a à faire, — et pressez-la.
Troylus
Entrez dans la maison, — je vais l’amener immédiatement à ce Grec ; — et, au moment où je la remettrai entre ses mains, — ne voyez plus ici qu’un autel et dans votre frère Troylus — qu’un prêtre qui offre en sacrifice son propre cœur.
Troylus
Il s’en va.
Pâris
— Je sais ce que c’est que l’amour, — et je voudrais le consoler comme je le plains. — Veuillez entrer, Messeigneurs.
Pâris
Ils s’en vont.
Pâris
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Scène 13
Pandarus, Cressida, Troylus, Énée, Pâris, Diomède, Deiphobus
L’appartement de Cressida.
Pandarus
Modérez-vous ! modérez-vous !
Pandarus
Le voici ! le voici ! le voici ! ce pauvre cher canard !
Cressida
Ô Troylus ! Troylus !
Pandarus
Les deux font la paire ! Que je vous embrasse aussi ! Ô cœur, comme dit la belle chanson,
Pandarus
 Ô cœur, cœur accablé.  Pourquoi soupires-tu sans t’ouvrir ?
Pandarus
À quoi la réponse :
Pandarus
 Parce que je ne puis soulager ma douleur  Par expansion ni par parole.
Pandarus
Il n’y a jamais eu de rime plus vraie. Ne jetons rien au rebut, car un jour peut venir où nous avons besoin de vers pareils ; nous le voyons, nous le voyons… Eh bien, mes agneaux ?
Troylus
— Cressida ! je t’aime d’une ardeur si pure, — que les dieux bienheureux, furieux de voir ma passion — plus fervente que la dévotion que — de froides lèvres jettent à leur divinité, t’enlèvent à moi.
Cressida
— Les dieux ont donc de l’envie ?
Pandarus
— Oui, oui, oui, oui ! La preuve est trop évidente.
Cressida
— Et est-il vrai qu’il faut que je quitte Troie ?
Troylus
— C’est l’horrible vérité.
Cressida
Quoi ! et Troylus aussi ?
Troylus
— Troie et Troylus.
Cressida
Est-il possible ?
Troylus
— Et tout de suite. Le sort cruel — se refuse à nos adieux ; il précipite brusquement — tous les délais, il dérobe brutalement à nos lèvres — les récidives, il empêche violemment — nos étreintes de se fermer, il étrangle nos tendres vœux — aussitôt qu’ils naissent de notre souffle haletant ! — Nous deux qui au prix de tant de soupirs — nous sommes acquis l’un l’autre, il faut que nous nous revendions misérablement — au prix d’un triste murmure qu’on nous accorde à peine. — Le temps injurieux, avec la hâte d’un larron, — empile, on ne sait comment, les richesses qu’il nous vole. — Ces adieux, nombreux comme les astres au ciel, — que devait sceller un baiser à chaque palpitation, — il les entasse dans un vague adieu, — et il nous rationne à un seul baiser famélique — qui a le goût amer des larmes !
Énée
Monseigneur, la dame est-elle prête ?
Troylus
Écoutez ! on vous appelle. On dit que le Génie — crie ainsi : Viens ! à celui qui doit vite mourir… —
Troylus
À Pandarus.
Troylus
— Dites-leur de prendre patience, elle va venir tout à l’heure. —
Pandarus
Où sont mes larmes ? Il faut de la pluie pour abattre cet orage-là, ou mon cœur va être déraciné.
Pandarus
Pandarus sort.
Cressida
— Il faut donc que j’aille auprès des Grecs ?
Troylus
Pas de remède.
Cressida
— La triste Cressida au milieu des joyeux Grecs !… — Quand nous reverrons-nous ?
Troylus
— Écoute-moi, mon amour. Sois-moi fidèle de cœur…
Cressida
— Moi fidèle ! comment ! quel est ce vilain soupçon ?
Troylus
— Ah ! ménageons les gronderies, — car c’est le moment de la séparation. — Je ne te dis pas : Sois fidèle, comme si je doutais de toi ; — car je jetterais mon gant à la Mort elle-même, — pour soutenir que mon cœur est immaculé ; — si je t’ai dit : Sois fidèle, c’était pour conclure — par une promesse : Sois fidèle, — et j’irai te voir.
Cressida
— Oh ! vous vous exposez, monseigneur, à des dangers — aussi infinis qu’imminents ! Mais je serai fidèle.
Troylus
— Eh bien, je me ferai l’ami du danger… Porte cette manchette.
Cressida
— Et vous, ce gant. Quand vous reverrai-je ?
Troylus
— Je corromprai les sentinelles grecques, — pour te faire visite chaque nuit. — Mais sois fidèle.
Cressida
Ô ciel ! encore : sois fidèle !
Troylus
— Écoute bien pourquoi je dis cela, amour. — Les jeunes Grecs sont pleins de qualités ; — leur amabilité se compose de talents naturels. — enflés et rehaussés par les arts et par l’éducation. — Quelle impression peuvent te faire la nouveauté et le charme de leurs personnes, — c’est une question, hélas ! qu’une sorte de pressentiment jaloux —
appelle-le, je te prie, une vertueuse erreur
Troylus
— rend inquiétante pour moi.
Cressida
Ô ciel ! vous ne m’aimez pas !
Troylus
— Qu’alors je meure scélérat ! — Ce que je mets en doute, ce n’est pas tant ta foi — que mon mérite. Moi, je ne sais pas chanter, — je ne sais pas enlever la volte à coups de talon, ni emmieller la conversation, — ni jouer à des jeux subtils ; autant de belles sciences — où les Grecs ont le plus de goût et de capacité. — Mais je puis vous dire que chacune de ces grâces — recèle un démon silencieux et insinuant — qui est habile aux tentations : ah ! ne te laisse pas tenter !
Cressida
— Croyez-vous que je le veuille ?
Troylus
Non ; mais on peut faire ce qu’on ne veut pas — et parfois nous sommes des démons pour nous-mêmes, — quand nous tentons la fragilité de nos forces, — en présumant trop de leur changeant pouvoir.
Énée
— Eh bien, mon bon seigneur ?
Troylus
Allons, un baiser, et séparons-nous !
Pâris
Frère ! Troylus !
Troylus
Entrez, cher frère, — et amenez Énée et ce Grec avec vous.
Cressida
— Monseigneur, serez-vous fidèle !
Troylus
— Qui ? moi ? hélas ? voilà mon vice, mon défaut, — Tandis que d’autres peuvent, à force d’astuce, pêcher une grande renommée, — moi, à force de sincérité, je n’attrape qu’une pure estime ! — Tandis que d’autres dorent avec art leur couronne de cuivre, — moi, avec franchise et simplicité, je porte la mienne toute nue. — Ne doute pas de ma fidélité ; la devise de mon caractère : — c’est simplicité et bonne foi . Voilà toute sa morale.
Troylus
— Soyez le bienvenu, messire Diomède ! Voici la dame — que nous vous remettons en échange d’Anténor. — C’est à la porte de la ville, seigneur, que je la laisserai entre vos mains ; — en route, je vous révélerai ce qu’elle est. — Traitez-la noblement, et, sur mon âme, beau Grec, — si jamais tu te trouves à la merci de mon épée, — nomme seulement Cressida, et ta vie sera en sûreté, — comme Priam dans Ilion.
Troylus
— Grec, tu n’en uses pas envers moi avec courtoisie — en humiliant le zèle de ma prière — sous l’éloge de Cressida. Sache-le, seigneur grec, — elle est aussi supérieure à tes louanges — que tu es indigne d’être son serviteur en titre. — Je te somme de la bien traiter, en raison de ma sommation même ; — car, par le redoutable Pluton, je jure que, si tu y manques, — le colosse Achille aurait beau te défendre, — je te couperai la gorge.
Diomède
Oh ! ne vous émouvez pas, prince Troylus ; — laissez-moi le privilége que me donnent mon titre et mon message — de parler librement. Quand je serai hors d’ici, — je n’aurai de compte à rendre qu’à mes désirs. Apprenez, vous aussi, seigneur, — que je ne ferai rien par ordre. C’est à son propre mérite — qu’elle devra mes hommages ; mais chaque fois que vous direz : Faites ! — je répondrai sous l’inspiration de l’honneur : Non !
Troylus
— Allons ! aux portes… Sache-le, Diomède, — cette bravade te forcera souvent à cacher ta tête. — Madame, donnez-moi votre main ; et tout en marchant, — nous nous confierons ce que nous avons à nous dire.
Troylus
Troylus et Cressida sortent, suivis de Diomède. On entend une fanfare.
Pâris
Écoutez, la trompette d’Hector !
Énée
À quoi avons-nous passé la matinée ! — Le prince doit me trouver bien lent et bien inexact, — moi qui avais juré d’être à cheval avant lui.
Pâris
— C’est la faute de Troylus. Allons, allons, accompagnons-le dans la plaine.
Deiphobus
Vite en marche !
Énée
— Oui, avec l’ardeur allègre d’un fiancé, — empressons-nous de rejoindre Hector. — La gloire de notre Troie dépend aujourd’hui — de sa pure valeur et de sa seule chevalerie.
Énée
Ils sortent.
Énée
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Scène 14
Agamemnon, Ajax, Ulysse, Achille, Diomède, Nestor, Ménélas, Patrocle, Cressida, Tous, Énée, Troylus, Hector
Un champ clos entre Troie et le camp grec.
Agamemnon
— Te voilà au rendez-vous, frais et dispos, — avant l’heure. Maintenant, que ton courage donne l’éveil ! — et envoie à Troie l’éclatant signal de ta trompette, — redoutable Ajax ; de sorte que l’air épouvanté — aille frapper l’oreille de ton grand adversaire — et le hêle ici.
Ajax
La trompette sonne.
Ulysse
— Aucune trompette ne répond.
Achille
Il est encore de bonne heure.
Agamemnon
— N’est-ce pas Diomède que je vois là-bas, avec la fille de Calchas ?
Ulysse
— C’est lui-même, je reconnais son allure. — Il approche sur la pointe du pied ; son ardeur, — dans son aspiration, l’enlève de terre.
Agamemnon
— Est-ce là la dame Cressida ?
Diomède
Elle-même.
Agamemnon
— Recevez des Grecs la plus tendre bienvenue, charmante dame.
Agamemnon
Il l’embrasse.
Nestor
— Notre général vous salue d’un baiser.
Ulysse
— Pourtant la gracieuseté n’est que particulière : — mieux vaudrait qu’elle fut baisée vraiment en général.
Nestor
— Le conseil est fort courtois : je vais commencer. — Voilà pour Nestor.
Nestor
Il embrasse Cressida.
Achille
— Je vais chasser cet hiver-là de vos lèvres, belle dame : — Achille vous souhaite la bienvenue.
Achille
Il l’embrasse.
Ménélas
J’avais jadis un bon motif à baisers.
Patrocle
— Ce n’est pas un motif pour que vous baisiez aujourd’hui. — Comme moi, en ce moment, l’intrus Pâris a eu la hardiesse — de vous séparer de votre motif.
Patrocle
Il embrasse Cressida.
Ulysse
— Ô mortel dépit, cause de toutes nos misères ! — Car, si nous perdons nos têtes, c’est pour dorer ses cornes !
Patrocle
— J’ai commencé par le baiser de Ménélas ; voici le mien : c’est Patrocle qui vous baise.
Patrocle
Il l’embrasse.
Ménélas
Oh ! que c’est joli !
Patrocle
— Pâris et moi, nous baisons toujours pour lui.
Ménélas
— Je veux mon baiser, Monsieur…
Ménélas
Se rapprochant de Cressida.
Ménélas
Madame, avec votre permission…
Cressida
— Quand vous baisez, donnez-vous ou recevez-vous ?
Ménélas
— Je prends et je donne.
Ménélas
— Je vous donnerai du surplus, je vous donnerai trois baisers pour un.
Cressida
— Vous ne ferez jamais qu’un appoint. Je veux recevoir mon compte ou rien.
Ménélas
— Je ne fais qu’un appoint, dites-vous ? Tout homme ne fait qu’un appoint.
Cressida
— Non, Pâris a fait mieux qu’un appoint ; car, vous savez, — c’est lui qui a réglé tout votre compte.
Ménélas
— Vous me donnez des chiquenaudes sur le front.
Cressida
Non, je vous jure.
Ulysse
— La partie ne serait pas égale. Votre ongle contre ses cornes !… — Puis-je, charmante dame, vous demander un baiser ?
Cressida
— Vous le pouvez.
Ulysse
Je l’implore.
Cressida
Eh bien, demandez toujours.
Ulysse
— Eh bien, pour l’amour de Vénus, donnez-moi un baiser, — quand Hélène sera redevenue vierge et femme de Ménélas.
Cressida
— Je suis votre débitrice ; réclamez la chose quand elle sera due.
Ulysse
— Votre baiser est à échéance, et mon jour est Jamais !
Diomède
— Madame, un mot… Je vais vous mener à votre père.
Diomède
Diomède emmène Cressida.
Nestor
— Voilà une femme qui a l’esprit vif.
Ulysse
Fi d’elle ! Fi ! — Ses yeux, sa bouche, ses lèvres ont un langage ; — jusqu’à ses pieds qui parlent ! Ses esprits voluptueux se révèlent — à chaque geste, à chaque mouvement de son corps. — Oh ! ces impudentes, à la langue déliée, — qui provoquent la familiarité avant qu’elle s’offre, — et qui ouvrent toutes grandes les tablettes de leurs pensées — au premier lecteur qui les manie ! Regardez-les — comme les sales dépouilles de l’occasion, — comme les filles de la jouissance !
Ulysse
On entend une fanfare.
Tous
— La trompette des Troyens !
Agamemnon
Voilà leur troupe qui vient.
Agamemnon
Que désire Hector ?
Énée
— Peu lui importe ; il obéira à vos conditions.
Achille
Cette offre est digne d’Hector ; mais elle est présomptueuse, — quelque peu fîère, et fort dédaigneuse — pour le chevalier adversaire.
Énée
Si votre nom n’est pas Achille, seigneur, — quel est-il ?
Achille
S’il n’est pas Achille, il n’est pas.
Énée
— Votre nom est donc Achille ; mais, quel qu’il soit, sachez ceci : — la valeur et l’orgueil atteignent, dans Hector, — les deux extrêmes, l’une du grand, l’autre du petit ; — l’une est presque infinie, — l’autre presque nul. Examinez-le bien : — ce qui ressemble à de l’orgueil en lui n’est que courtoisie. — Cet Ajax est à moitié formé du sang d’Hector ; — par égard pour lui, Hector est à moitié resté à Troie ; — c’est seulement une moitié d’Hector, — une moitié de son courage, une moitié de sa vigueur que trouvera devant lui — ce chevalier hybride, à moitié Troyen et à moitié Grec.
Achille
— Ce sera donc une bataille de demoiselles ? Oh ! je vous comprends.
Agamemnon
Ajax et Hector entrent dans la lice.
Ulysse
— Les voilà déjà face à face.
Agamemnon
— Quel est ce Troyen qui a l’air si accablé ?
Ulysse
— C’est le plus jeune fils de Priam : un vrai chevalier, — pas encore mûr, mais déjà sans égal ; ferme de langage, — éloquent en action et inactif en parole ; — difficile à provoquer, mais une fois provoqué, difficile à calmer ; — ouvrant généreusement son cœur et sa main ; — donnant ce qu’il a ; montrant ce qu’il pense ; — mais ne donnant pas sans que le discernement guide sa bienfaisance, — et n’honorant jamais d’une expression une pensée qui en est indigne ; — aussi brave qu’Hector, mais plus dangereux, — car Hector peut, quand sa fureur étincelle, céder à — de tendres sentiments, mais lui, dans la chaleur de l’action, — il est plus vindicatif que l’amour jaloux. — On l’appelle Troylus, et sur lui Troie fonde — une seconde espérance, aussi solidement que sur Hector. — C’est ce que dit Énée, lui qui connaît le jeune homme — à fond, et qui en confidence — me l’a peint ainsi dans le palais d’Ilion.
Ulysse
Fanfare. Hector et Ajax combattent.
Agamemnon
— Ils sont aux prises.
Nestor
— Allons, Ajax, tiens ferme.
Troylus
Hector, tu dors ; — réveille-toi.
Agamemnon
Ses coups sont bien ajustés… Là, Ajax !
Diomède
— C’est assez !
Énée
Princes, arrêtez, s’il vous plaît !
Ajax
— Je n’ai pas encore chaud, recommençons.
Diomède
— Comme Hector voudra.
Hector
Eh bien, je veux en rester là.
Hector
À Ajax.
Hector
— Noble seigneur, tu es fils de la sœur de mon père, — et cousin-germain des enfants du grand Priam. — Les liens du sang empêchent — entre nous deux toute émulation sanglante. — Si tu étais ainsi mêlé de race grecque et de race troyenne — que tu pusses dire : « Grecque est cette main, — et troyenne celle-ci ; dans cette jambe les nerfs — sont grecs, et celle-ci est toute de Troie ; le sang de ma mère — coule dans ma joue droite, et ma joue gauche — contient celui de mon père ; » alors, par Jupiter omnipotent, — je jure que tu ne remporterais pas un membre grec — où mon épée n’eût pas laissé la marque — de notre haine acharnée. Mais les dieux justes ne veulent pas — qu’une seule goutte du sang que tu tiens de ta mère, — de ma tante sacrée, soit répandue — par mon épée homicide ! Laisse-moi t’embrasser, Ajax. — Par le dieu tonnant, tu as des bras vigoureux, — et c’est ainsi qu’Hector veut les sentir sur lui. — Cousin, honneur à toi !
Hector
Ils s’embrassent.
Hector
Non, l’admirable Néoptolème — dont la gloire désigne le brillant cimier en criant : Oh ! oui ! — le voici ! ne pourrait pas lui-même se flatter — d’arracher à Hector un surcroît d’honneur.
Énée
— On demande des deux côtés — ce que vous voulez faire.
Hector
Nous répondons : — L’issue du combat est un embrassement… Ajax, adieu !
Ajax
— Si je pouvais espérer le succès d’une prière — dont j’aurai rarement l’occasion, j’inviterais — mon illustre cousin à venir dans nos tentes grecques.
Diomède
— C’est le désir d’Agamemnon, et il tarde au grand Achille de voir le vaillant Hector désarmé.
Hector
— Énée, appelez ici mon frère Troylus — et annoncez cette affectueuse entrevue — aux Troyens qui nous attendent ; priez-les de rentrer.
Hector
À Ajax.
Hector
Donne — moi ta main, cousin ; — je veux me mettre à table avec toi, et voir les chevaliers grecs.
Ajax
— Voici le grand Agamemnon qui vient à nous.
Hector
— Nomme-moi un à un les plus vaillants d’entre eux ; — quant à Achille, mes yeux investigateurs — le reconnaîtront à sa haute et majestueuse prestance.
Agamemnon
— Digne guerrier, sois le bienvenu autant que peut être — un ennemi comme toi pour qui voudrait s’en débarrasser. — Mais ce que je dis n’est pas hospitalier. Je m’explique plus clairement. — Que pour nous l’avenir reste couvert de son écorce, — et le passé, du fumier informe de l’oubli ! — Au moment présent, c’est la bonne foi et la cordialité, — dégagées de tout faux subterfuge, — qui se présentent à toi dans leur intégrité divine — et, te parlant du cœur de mon cœur, disent : « Sois le bienvenu, grand Hector ! »
Hector
— Je te remercie, très-auguste Agamemnon.
Agamemnon
— Illustre seigneur Troyen, je vous en dis autant.
Ménélas
— Laissez-moi confirmer l’accueil du prince mon frère. — Couple martial de frères, soyez ici les bienvenus.
Hector
— À qui devons-nous répondre ?
Énée
Au noble Ménélas.
Hector
— Quoi, c’est vous ; monseigneur ! Par le gantelet de Mars, merci ! — Ne riez pas de ce serment inusité : — votre ex-femme ne jure que par le gant de Vénus ! — Elle va bien, mais elle ne m’a pas dit de la rappeler à vous.
Ménélas
— Ne la nommez plus, seigneur ; c’est pour moi un souvenir mortel.
Hector
Oh ! pardon ! je vous offense.
Nestor
— Je t’ai souvent vu, vaillant Troyen, — travaillant pour la destinée, faire une trouée cruelle — à travers les rangs de la jeunesse grecque ; je t’ai vu, — aussi ardent que Persée, éperonner ton destrier phrygien, — et, dédaignant les prises qui s’offraient, — suspendre en l’air ton épée haute pour l’empêcher de tomber sur les tombés ; — si bien que je disais à ceux qui m’ entouraient :
Nestor
 Voyez ! c’est Jupiter distribuant la vie !
Nestor
— Et souvent je t’ai vu faire une pause et reprendre haleine — au milieu d’un cercle de Grecs, — comme un lutteur olympique. Voilà ce que j’ai vu ; — mais ton visage, toujours enfermé dans l’acier, — c’est la première fois que je le vois. J’ai connu ton grand-père, — et une fois je me suis battu avec lui : c’était un bon soldat ; mais, par le grand Mars, notre capitaine à tous — ne te valait pas. Permets qu’un vieillard t’embrasse. — Digne guerrier, sois le bienvenu dans nos tentes.
Énée
C’est le vieux Nestor.
Hector
— Que je t’embrasse, vénérable chronique — qui si longtemps as marché la main dans la main avec le temps ! — Très-auguste Nestor, je suis heureux de cette étreinte.
Nestor
— Je voudrais que mes bras pussent jouter avec les tiens dans le combat — aussi bien que dans la courtoisie.
Hector
— Je le voudrais aussi.
Nestor
Ah ! — par cette barbe blanche, je me battrais avec toi dès demain. — Allons, bienvenu ! bienvenu ! j’ai fait mon temps.
Ulysse
— Je m’étonne que cette cité là-bas soit encore debout, — quand nous avons ici sa base et sa colonne.
Hector
— Je reconnais bien votre mine, seigneur Ulysse. — Ah ! messire, il est mort bien des Grecs et des Troyens — depuis que pour la première fois je vous ai vus, vous et Diomède, — en ambassade dans Ilion.
Ulysse
— Seigneur, je vous prédis alors ce qui arriverait. — Ma prophétie n’est encore qu’à moitié chemin. — Car ces murs là-bas, qui font à votre ville ce front insolent, — ces tours, dont le sommet impudent caresse les nuages, — doivent inévitablement baiser leurs propres pieds.
Hector
Rien ne m’oblige à vous croire. — Nos remparts sont encore debout ; et je pense modestement — que la chute de chaque pierre phrygienne coûtera — une goutte de sang grec. C’est la fin qui couronne tout ; — et c’est ce vieil arbitre ordinaire, le Temps, qui doit un jour finir l’affaire.
Ulysse
Aussi, laissons-la-lui. — Très-noble et très-vaillant Hector, soyez le bienvenu. — Après le général, daignez m’honorer — de votre seconde visite en étant mon convive.
Hector
Serait-ce Achille ?
Achille
— Je suis Achille.
Hector
— Tiens-toi droit, je te prie, que je te voie.
Achille
— Considère-moi à plein regard.
Hector
Bon ! c’est déjà fait.
Achille
— Tu es trop bref ; je veux une seconde fois, — te contempler membre à membre, comme si je voulais t’acheter.
Hector
— Oh ! tu vas me parcourir comme un livre amusant ; — mais il y a en moi plus que tu ne peux comprendre. — Pourquoi m’obsèdes-tu ainsi de ton regard ?
Achille
— Dites-moi, ô cieux, dans quelle partie de son corps — je le tuerai ! si c’est là, ou là, ou là ! — que je puisse désigner le siége de la plaie — et indiquer la brèche même par où — s’envolera la grande âme d’Hector ! Répondez-moi, cieux.
Hector
— Les dieux bienheureux se feraient tort, homme fier, — s’ils répondaient à ta question. Redresse-toi donc. — Crois-tu m’ôter la vie si plaisamment — que tu puisses par une minutieuse conjecture prédire, — où tu me frapperas ?
Achille
Je te dis oui.
Hector
— Tu serais un oracle et tu me dirais cela, — que je ne te croirais pas. Désormais, tiens-toi bien sur tes gardes ; car moi, je ne te tuerai pas là, ni là, ni là, — mais, par l’enclume où fut forgé le casque de Mars, — je te tuerai partout, oui, encore et encore !… — Vous autres, sages Grecs, pardonnez-moi cette bravade ; — c’est son insolence qui arrache la sottise de mes lèvres ; mais je tâcherai de mettre mes actes d’accord avec ces paroles, — ou puissé-je ne jamais…
Ajax
Ne t’échauffe pas, cousin. — Et vous, Achille, laissez là ces menaces — jusqu’à ce que le hasard ou la volonté vous mette aux prises. — Vous pouvez tous les jours avoir d’Hector à satiété, — si vous avez de l’appétit ; mais j’ai peur que le conseil des Grecs lui-même — ne vous puisse décider qu’avec peine à vous mesurer avec lui.
Hector
— Que nous vous voyions sur le champ de bataille, je vous en prie ! — Nous avons fait la petite guerre, depuis que vous vous retirez — de la cause des Grecs.
Achille
Tu m’en pries, Hector ! — Eh bien, demain j’irai à ta rencontre, terrible comme la mort. — Ce soir, soyons tous amis.
Hector
Ta main pour conclure l’engagement !
Agamemnon
— Vous tous, pairs de Grèce, venez d’abord à ma tente ; — là vous serez tous mes convives ; — ensuite, selon que vos largesses et les loisirs d’Hector — vous le permettront, vous le traiterez chacun à votre tour. — Battez, tambours ; sonnez, trompettes, — que ce grand soldat se sache le bienvenu !
Agamemnon
Fanfares. Tous sortent, excepté Troylus et Ulysse.
Troylus
— Monseigneur Ulysse, dites-moi, je vous conjure, — dans quel endroit du camp loge Calchas ?
Ulysse
— Dans la tente de Ménélas, très-princier Troylus. — C’est là que Diomède soupe avec lui ce soir ; — Diomède qui ne voit plus ni le ciel ni la terre — et qui fixe toute l’attention, toute l’extase de son amoureux regard — sur la belle Cressida.
Ulysse
TROYLUS,.
Ulysse
— Je vous serais bien obligé, si, — au sortir de la tente d’Agamemnon, — vous me meniez là.
Ulysse
Je serai à vos ordres, seigneur. — Ayez, à votre tour, la bonté de me dire quelle réputation avait — à Troie cette Cressida. N’y a-t-elle pas eu un amant — qui se désole de son absence ?
Troylus
— Ah ! seigneur, ceux qui font parade de leurs cicatrices — ne méritent que moquerie. Venez-vous, messire ? — Elle était aimée, et elle aimait ; elle est aimée, et elle aime. — Mais, vous le savez, l’amour le plus exquis n’est qu’une bouchée pour la dent de la fortune.
Troylus
Ils sortent.
Troylus
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Scène 15
Achille, Patrocle, Thersite, Agamemnon, Ajax, Hector, Ulysse, Ménélas, Diomède, Troylus
Devant la tente d’Achille.
Achille
— Je vais lui échauffer le sang ce soir avec du vin grec, — et le lui refroidir demain avec mon cimeterre. — Patrocle, fêtons-le grandement.
Patrocle
— Voici Thersite qui vient.
Achille
Te voilà, abcès d’envie ? — Épaisse fournée de la nature, quelles nouvelles ? —
Thersite
Eh bien, portrait de ce que tu parais être, idole des adorateurs d’idiots, voici une lettre pour toi.
Thersite
Il lui remet un papier.
Achille
D’où vient-elle, fragment ?
Thersite
Eh bien, de Troie, beau plat de folie.
Thersite
Achille lit la lettre que Thersite lui a remise.
Patrocle
Sais-tu qui est dans la tente ?
Thersite
Le patient dont la plaie attend la trousse du chirurgien.
Patrocle
Bien dit, Contradiction : et à quoi bon ce jeu de mots ?
Thersite
Je t’en prie, tais-toi, marmouset ; je ne gagne rien à te parler. Tu passes pour le varlet mâle d’Achille.
Patrocle
Varlet mâle, chenapan ! qu’est-ce à dire ?
Patrocle
Ah çà ! infernale boîte d’envie, qu’as-tu à maudire ainsi ?
Thersite
Est-ce que je te maudis ?
Patrocle
Eh bien ! non, barrique qui fuit ! informe portée de putain, non !
Thersite
Non ? pourquoi alors es-tu si exaspéré, mauvais écheveau de soie écrue, abat-jour de taffetas vert pour yeux malades, gland de la bourse d’un prodigue ? Ah ! comme le pauvre monde est empesté par ces mouches d’eau, par ces infusoires de la nature !
Patrocle
Hors d’ici, fiel !
Thersite
Pie dans l’œuf !
Achille
— Mon doux Patrocle, je dois renoncer tout à fait — à mon grand projet de bataille pour demain. — Voici une lettre de la reine Hécube — et un mot de sa fille, ma bien-aimée ; — toutes deux me somment et me pressent de tenir — le serment que j’ai fait. Je ne veux pas le violer. — Tombez, Grecs ! succombe, renommée ! honneur, va-t’en ou reste ! — Mon vœu suprême est ici, c’est à lui que j’obéis. — Viens, viens, Thersite, aide-moi à arranger ma tente. — Cette nuit doit se passer tout entière à banqueter. — Allons, Patrocle. —
Achille
Achille et Patrocle disparaissent dans la tente. Il fait nuit. La tente d’Achille s’illumine.
Thersite
Avec trop de sang et trop peu de cervelle, ces deux-là pourraient bien devenir fous ; mais si jamais ils le deviennent par trop de cervelle et trop peu de sang, je veux me faire médecin de fous… Voilà Agamemnon, un gaillard assez honnête, un amateur de cailles, mais il n’a pas autant de cervelle que de cire dans l’oreille. Et son frère le taureau ! ce splendide Jupiter en métamorphose, cette statue primitive, ce buste sinueux de cocu, cette corne à soulier prospère toujours pendue par une chaîne à la jambe d’Agamemnon !… en quelle forme équivalente l’esprit lardé de malice et la malice bourrée d’esprit pourraient-ils le changer ? En âne ? non : il est à la fois âne et bœuf. En bœuf ? non : il est à la fois bœuf et âne. Être chien, mule, chat, putois, crapaud, lézard, hibou, bécasse ou hareng sans œuf, peu m’importerait, mais être Ménélas !… je m’insurgerais plutôt contre la destinée ! Ne demandez pas ce que je voudrais être, si je n’étais pas Thersite ; car je consens à être le pou d’un teigneux pour ne pas être Ménélas… Ohé ! Voici des esprits et leurs flammes !
Thersite
Il se tient à l’écart.
Agamemnon
— Nous faisons fausse route, nous faisons fausse route.
Ajax
Non, c’est là-bas ; là, où vous voyez les lumières.
Hector
Comme je vous dérange !
Ajax
— Non, pas du tout.
Ulysse
Le voici qui vient lui-même vous guider.
Achille
— Bienvenu, brave Hector ! bienvenus tous, princes !
Agamemnon
— Sur ce, beau prince de Troie, je vous dis bonsoir. — Ajax commandera l’escorte qui vous accompagne.
Hector
— Merci et bonsoir au général des Grecs.
Ménélas
— Bonsoir, monseigneur.
Hector
Bonsoir, suave seigneur Ménélas.
Thersite
— Suave Ménélas, dit-il ! Oui, suaves latrines ! suave cloaque ! suave égout !
Achille
— Bonsoir à ceux qui s’en vont, en même temps que bienvenue — à ceux qui restent.
Agamemnon
Bonsoir.
Agamemnon
Ménélas et Agamemnon s’en vont.
Achille
— Le vieux Nestor reste ; restez aussi, Diomède, — et tenez compagnie à Hector une heure ou deux.
Diomède
— Je ne puis, seigneur ; j’ai une affaire importante — qui me réclame en ce moment. Bonsoir, grand Hector.
Hector
— Donnez-moi votre main.
Ulysse
Suivez sa torche ; il va — à la tente de Calchas, je vous accompagnerai.
Troylus
— Cher seigneur, vous me ferez honneur.
Hector
Et sur ce, bonsoir.
Hector
Diomède sort, suivi par Ulysse et par Troylus.
Achille
— Allons, allons, entrons dans ma tente. —
Achille
Achille, Hector, Ajax et Nestor entrent dans la tente.
Thersite
Ce Diomède est un cœur faux, un coquin, un drôle fort déshonnête : je ne me confierais pas plus à lui quand il sourit qu’à un serpent quand il siffle. Il fera grand bruit et force promesse, comme un mauvais limier ; mais quand il accomplira ce qu’il annonce, les astronomes pourront bien prédire quelque prodige, quelque changement prochain : le soleil empruntera sa lumière à la lune quand Diomède tiendra parole. J’aime mieux renoncer à voir Hector qu’à perdre sa piste. On dit qu’il entretient une catin troyenne, et qu’il emploie la tente du traître Calchas. Courons après lui… Partout la luxure ! rien que des paillards !
Thersite
Il sort.
Thersite
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Scène 16
Diomède, Calchas, Ulysse, Troylus, Cressida, Thersite
Devant la tente de Calchas.
Diomède
— Est-on debout ici ? Holà, parlez.
Calchas
— Qui appelle ?
Diomède
— Diomède… C’est Calchas, je crois… Où est votre fille ?
Calchas
— Elle vient à vous.
Ulysse
— Mettons-nous de façon que la torche ne puisse nous éclairer.
Troylus
— Cressida vient à lui !
Diomède
Eh bien, ma protégée ?
Cressida
— Eh bien, mon doux gardien ?… Écoutez ! un mot.
Cressida
Elle lui parle à voix basse.
Troylus
— Quoi, si familière !
Ulysse
— Elle vous déchiffre un homme à première vue.
Thersite
Et tout homme peut la déchiffrer, pour peu qu’il sache trouver la clef ; c’est une fille notée.
Diomède
— Voulez-vous vous souvenir ?
Cressida
Me souvenir ? oui.
Diomède
Eh bien, alors faites, — et que vos sentiments s’accordent avec vos paroles !
Troylus
— De quoi donc doit-elle se souvenir ?
Ulysse
Chut !
Cressida
— Grec mielleux et doux, ne me poussez pas davantage à une folie.
Thersite
Coquinerie !
Diomède
— Eh bien, donc…
Cressida
Que je vous dise quelque chose !
Diomède
— Bah ! bah ! niaiseries que tout cela !… Vous êtes une parjure.
Cressida
— Sur ma foi, je ne puis. Que voulez-vous que je fasse !
Thersite
Un tour de main pour ouvrir ton secret.
Diomède
— Qu’avez-vous juré de m’accorder ?
Cressida
— Je t’en prie, ne m’enchaîne pas à mon serment. — Dis-moi de faire tout, excepté ça, doux Grec.
Diomède
— Bonsoir.
Diomède
Cressida le retient.
Troylus
Tiens ferme, ma patience.
Ulysse
Qu’avez-vous, Troyen ?
Cressida
Diomède !…
Diomède
— Non, non, bonsoir. Je ne veux plus être votre dupe.
Troylus
— Un meilleur que toi l’est bien.
Cressida
Écoutez ! un mot à l’oreille.
Cressida
Elle parle bas à Diomède.
Troylus
— Ô torture folle !
Ulysse
— Vous êtes ému, prince, partons, je vous prie, — de peur que votre déplaisir ne s’emporte — en paroles furieuses. Cette place est dangereuse ; — l’heure est sépulcrale ; je vous en supplie, partons.
Troylus
— Regardez, je vous prie.
Ulysse
Non, mon bon seigneur ; partons ; — vous courez à votre ruine ; venez, monseigneur.
Troylus
— Je t’en prie, reste.
Ulysse
— Vous n’avez pas de patience ; venez.
Troylus
— Je vous en prie, restez ; par l’enfer et par tous les tourments de l’enfer, je ne dirai pas un mot.
Diomède
Sur ce, bonne nuit.
Cressida
— Non, mais vous partez en colère.
Troylus
Cela te fait donc de la peine ? Ô honneur flétri !
Ulysse
Eh bien, qu’avez-vous donc, seigneur ?
Troylus
Par Jupiter, je serai patient.
Cressida
— Cher gardien ! ah ! mon Grec !
Diomède
Bah ! bah ! adieu ; vous rusez.
Cressida
— Non, ma foi ; revenez ici.
Cressida
Elle retient Diomède.
Ulysse
— Vous frémissez de quelque chose, monseigneur ; voulez-vous partir ! — Vous allez éclater.
Troylus
— Elle lui caresse la joue !
Ulysse
Venez, venez.
Troylus
— Non, restez ; par Jupiter, je ne dirai plus un mot ; — il y a entre ma volonté et tous les crimes — un rempart de patience. Attendez encore un peu.
Thersite
Comme le démon de la luxure, avec sa croupe grasse et ses doigts potelés, les chatouille l’un et l’autre ! Fermente, paillardise, fermente !
Diomède
— Mais voudrez-vous alors ?
Cressida
Oui, ma parole ! Si j’y manque, ne vous fiez plus à moi.
Diomède
— Donnez-moi un gage pour garant.
Cressida
Je vais vous en chercher un.
Cressida
Elle entre dans la tente.
Ulysse
— Vous avez juré d’être patient.
Troylus
Ne doutez pas de moi, cher seigneur ; — je vais faire abnégation de moi-même et méconnaître — ce que j’éprouve ; je suis tout patience.
Troylus
Cressida revient de la tente.
Thersite
Voyons le gage ; voyons, voyons, voyons !
Cressida
— Tenez, Diomède, gardez cette manchette.
Cressida
Elle remet à Diomède la manchette que lui a donnée Troylus.
Troylus
— Ô beauté, où est ta foi !
Ulysse
Monseigneur !
Troylus
— Je serai patient ; extérieurement, je le serai.
Cressida
— Vous regardez cette manchette, examinez-la bien… — Il m’aimait… Ô fille fausse !… Rendez-la moi.
Diomède
— À qui était-elle ?
Cressida
Peu importe, maintenant que je l’ai reprise. — Je ne veux pas me trouver avec vous demain soir… — Je t’en prie, Diomède, ne viens plus me voir.
Thersite
— La voilà qui l’aiguise. Bien dit, pierre à repasser.
Diomède
— Je l’aurai !
Cressida
Quoi ! cela ?
Diomède
— Oui, ça.
Cressida
— Dieu du ciel !… Ô joli, joli gage ! — Ton maître est maintenant couché dans son lit, pensant — à toi et à moi ; et il soupire, et il prend mon gant, — et il lui prodigue en souvenir d’aussi doux baisers — que celui que je te donne…
Cressida
Elle porte la manchette à ses lèvres.
Cressida
Non ! ne me l’arrachez pas. — Celui qui m’enlève ceci m’enlève aussi le cœur.
Diomède
— J’avais déjà votre cœur ; ceci me revient.
Troylus
— J’ai juré d’être patient.
Cressida
— Vous ne l’aurez pas, Diomède ; sur ma foi vous ne l’aurez pas. — Je vous donnerai autre chose.
Diomède
— C’est cet objet que je veux. À qui était-il ?
Cressida
Peu importe.
Diomède
— Allons, dites-moi à qui il était ?
Cressida
— À quelqu’un qui m’aimait mieux que vous ne m’aimerez. — Mais, maintenant que vous l’avez, gardez-le.
Diomède
À qui était-il ?
Cressida
— Par toutes les suivantes de Diane, là-haut ! — et par Diane elle-même, je ne veux pas vous dire à qui.
Diomède
— Demain, je le porterai sur mon casque — et je ferai souffrir le donateur, qui n’osera pas le réclamer.
Troylus
— Tu serais le diable et tu le porterais sur ta corne, — qu’il serait réclamé.
Cressida
— Allons ! allons ! c’est fini, c’est décidé… Et pourtant non. — Je ne tiendrai pas ma parole.
Diomède
Eh bien, alors, adieu. — Tu n’auras plus à te moquer de Diomède.
Cressida
— Vous ne vous en irez pas… On ne peut dire un mot — sans qu’aussitôt vous vous emportiez.
Diomède
Je n’aime pas cette plaisanterie.
Thersite
Ni moi, par Pluton ; mais ce que tu n’aimes pas ne m’en plaît que mieux.
Diomède
— Allons, dois-je venir ? À quelle heure ?
Cressida
Oui, venez… ô Jupiter !… — Venez… Je me prépare bien des tourments !
Diomède
Adieu, jusque-là !
Cressida
— Bonne nuit… Je t’en prie, viens.
Cressida
Diomède sort.
Cressida
Cressida rentre dans la tente.
Thersite
— Elle n’en pouvait pas donner une preuve plus forte, — à moins de dire : Mon âme est devenue putain.
Ulysse
Tout est fini, monseigneur.
Troylus
Oui.
Ulysse
Pourquoi donc restons-nous ?
Troylus
— Pour rappeler à mon âme — chaque syllabe qui vient d’être prononcée. — Mais si je raconte comment ces deux êtres ont fait couple, — ne mentirai-je pas en proclamant une vérité ? — En effet, il me reste au cœur une croyance, — une espérance si obstinément forte — qu’elle infirme la déposition de mes yeux et de mes oreilles, — comme si ces organes avaient des fonctions décevantes, — créées seulement pour calomnier. — Était-ce bien Cressida ?
Ulysse
Je ne sais pas faire d’évocations, Troyen.
Troylus
— Sûrement, ce n’est pas elle.
Ulysse
C’était elle, très-sûrement.
Troylus
— Pourtant ma dénégation ne sent pas la folie.
Ulysse
— Ni la mienne, monseigneur ; Cressida était ici il n’y a qu’un instant.
Troylus
— Qu’on ne le croie pas, pour l’honneur des femmes ! — Songeons que nous avons eu des mères ; ne donnons pas — à ces critiques obstinés, déjà enclins, sans cause, — à la diffamation, un prétexte pour mesurer le sexe entier — sur la règle de Cressida. Croyons plutôt que Cressida n’était pas là.
Ulysse
— Qu’a-t-elle fait, prince, qui puisse souiller nos mères ?
Troylus
— Rien du tout, à moins qu’elle ne fût là. —
Thersite
Va-t-il donc lui-même demander raison à ses yeux ?
Troylus
ULYSSE,.
Troylus
— Se peut-il que le digne Troylus ressente même à demi — les émotions qu’il exprime là ?
Troylus
— Oui, Grec, et cela sera publié — en caractères aussi rouges que le cœur de Mars — enflammé par Vénus. Jamais jeune homme — n’aima d’une âme aussi éternelle et aussi immuable. — Écoutez, Grec ; autant j’aime Cressida, — autant je hais son Diomède. — C’est une manchette à moi qu’il doit porter à son cimier. — Quand ce serait un casque forgé par l’art de Vulcain, — mon épée l’entamera ! Non, la trombe terrible — condensée par le tout-puissant soleil, — que les marins appellent ouragan, — n’étourdirait pas l’oreille de Neptune, en s’effondrant, — d’une clameur plus éclatante que le sifflement de mon épée — tombant sur Diomède.
Thersite
Il va le caresser comme il faut pour sa paillardise !
Troylus
— Ô Cressida ! ô fausse Cressida ! fausse ! fausse ! fausse ! — que toutes les perfidies se placent à côté de ton nom souillé, — et elles sembleront glorieuses.
Ulysse
Oh ! contenez-vous ! — Votre émotion attire ici des oreilles.
Troylus
— Je suis à vous, prince…
Troylus
À Ulysse.
Troylus
Mon courtois seigneur, salut !… — Adieu, belle révoltée !… et toi, Diomède, — tiens ferme et porte une forteresse sur ta tête !
Ulysse
— Je vais vous conduire jusqu’aux portes.
Troylus
Acceptez des remercîments désespérés.
Troylus
Troylus, Énée et Ulysse s’en vont.
Thersite
Je voudrais rencontrer ce coquin de Diomède ! Je croasserais comme un corbeau ; je lui porterais malheur, je lui porterais malheur… Patrocle me donnera quelque chose si je lui indique cette putain. Le perroquet ne ferait pas plus pour une amande que lui pour une gueuse commode. Luxure ! luxure ! Toujours la guerre et la luxure ! Il n’y a qu’elles qui soient toujours de mode. Qu’un diable flamboyant les emporte !
Thersite
Il sort.
Thersite
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Scène 17
Andromaque, Hector, Cassandre, Andromaoue, Troylus, Priam, Pandarus
Troie. Dans le palais de Priam.
Andromaque
— Quand donc mon seigneur fut-il d’humeur assez peu aimable — pour fermer l’oreille à mes avertissements ? — Désarmez-vous, désarmez-vous, et ne vous battez pas aujourd’hui.
Hector
— Vous m’obligez à vous offenser ; rentrez ! — Par les dieux éternels, j’irai.
Andromaque
— Mes rêves, soyez-en-sùr, seront funestes à cette journée.
Hector
— Assez, vous dis-je.
Cassandre
Où est mon frère Hector ?
Andromaoue
— Le voici, sœur, armé et tout sanglant d’intention ; — joignez-vous à mes vives et tendres prières ; — poursuivons-le à genoux ; car j’ai rêvé — d’une mêlée sanglante, et toute cette nuit — n’a été pour moi qu’apparitions et visions de meurtre.
Cassandre
— Oh ! c’est vrai !
Hector
Holà ! qu’on fasse sonner ma trompette !
Cassandre
— Au nom du ciel, pas de fanfare de sortie, mon doux frère !
Hector
— Allez-vous-en, vous dis-je. Les dieux m’ont entendu jurer.
Cassandre
— Les dieux sont sourds aux serments téméraires et obstinés : — ce sont des offrandes polluées, plus odieuses pour eux — que les taches au foie des victimes.
Cassandre
— C’est l’intention qui doit donner force aux serments ; — mais tous les engagements ne doivent pas être tenus… — Désarmez-vous, doux Hector.
Hector
Tenez-vous tranquille, vous dis-je. — C’est mon honneur qui marque l’heure de ma destinée. — Tout homme attache de la valeur à la vie ; mais l’homme de valeur — attache à l’honneur une valeur plus précieuse qu’à la vie.
Troylus
— Eh bien, jeune homme, tu veux donc te battre aujourd’hui ?
Andromaoue
— Cassandre, appelez mon père pour décider Hector.
Andromaoue
Cassandre sort.
Hector
— Non, vraiment, jeune Troylus. Ote ton harnais de bataille, jouvenceau ! — Je suis aujourd’hui en veine de chevalerie. — Toi, laisse croître tes muscles jusqu’à ce que leurs nœuds soient forts, — et ne t’expose pas encore aux frottements de la guerre. — Désarme-toi, va ; et sois sûr, jeune gars, — que je saurai me battre aujourd’hui pour toi, pour moi, et pour tous.
Troylus
— Frère, vous avez en vous un vice de générosité — qui sied mieux à un lion qu’à un homme.
Hector
— Quel est mon vice, bon Troylus ? Gronde-moi, voyons.
Troylus
— Bien souvent, quand les Grecs vaincus tombent — rien qu’au sifflement et au vent de votre épée nue, — vous leur dites de se relever et de vivre.
Hector
— Oh ! c’est le franc jeu.
Troylus
Par le ciel, Hector, c’est un jeu de dupe !
Hector
— Comment ? Comment ?
Troylus
Au nom de tous les dieux, — laissons avec nos mères l’ermite Pitié. Et, quand nous avons nos armures bien bouclées, — que la vengeance venimeuse chevauche sur nos épées, — qu’elle les éperonne à l’œuvre implacable, et les garde de la clémence !
Hector
— Fi ! sauvage ! fi !
Troylus
Hector, c’est là la guerre.
Hector
— Je souhaite que vous ne vous battiez pas aujourd’hui, Troylus.
Troylus
— Qui donc me retiendrait ? — Ni la destinée, ni l’obéissance, ni le bras de Mars — me faisant avec un glaive de flamme signe de me retirer, — ni Priam, ni Hécube à genoux, — les yeux tout rouges de larmes, — ni vous, mon frère avec votre bonne épée tirée — pour me fermer le passage, vous n’arrêteriez pas ma marche — si ce n’est par ma mort.
Priam
Allons, Hector, allons, rentre chez toi ; — ta femme a rêvé ; ta mère a songé ; — Cassandre prévoit, et moi-même, — inspiré tout à coup comme un prophète, — je te dis que ce jour doit être néfaste. — Ainsi, rentre.
Hector
Énée est dans la plaine ; — et je me suis engagé envers une foule de Grecs, — sur la foi de ma valeur, à me montrer — à eux ce matin.
Priam
Mais tu n’iras pas.
Hector
— Je ne puis briser mon serment. — Vous me savez homme de devoir ; aussi, cher seigneur, — ne me forcez pas à outrager le respect ; mais permettez-moi — de suivre, avec votre consentement et votre suffrage, la voie — qu’en ce moment vous voulez m’interdire, royal Priam.
Cassandre
— Ô Priam, ne lui cède pas.
Andromaque
Non, cher père !
Hector
— Andromaque, vous me fâchez ; — au nom de votre amour pour moi, retirez-vous.
Hector
Andromaque sort.
Troylus
— C’est cette folle, cette visionnaire, cette superstitieuse fille — qui imagine tous ces présages.
Troylus
Va-t’en ! Va-t’en !
Cassandre
— Adieu… Non, doucement… Hector, je prends congé de toi ; — tu trompes Troie entière, en te trompant toi-même.
Cassandre
Elle sort.
Hector
— Mon suzerain, vous êtes stupéfait de ces exclamations. — Rentrez et rassurez la ville ; nous, nous allons combattre, — et faire des actes dignes d’éloge pour vous les raconter ce soir.
Priam
— Adieu ! que les dieux t’entourent de leur protection !
Priam
Priam sort d’un côté, Hector d’un autre. Fanfare.
Troylus
— Les voilà à l’œuvre ; écoutons… Ah ! fier Diomède, crois-le bien, — ou je perdrai mon bras ou je regagnerai — ma manche.
Pandarus
Entendez-vous, monseigneur ? entendez-vous ?
Troylus
Qu’est-ce donc ?
Pandarus
Voici une lettre de cette pauvre fille, là-bas.
Pandarus
Il lui remet un papier.
Troylus
Lisons !
Pandarus
Que je suis tourmenté par cette carogne de phthisie, par cette sale carogne de phthisie, et aussi par le stupide guignon de cette fille ! Pour une chose ou pour l’autre, il faudra que je vous quitte un de ces jours. Et puis, j’ai ce larmoiement dans les yeux, et de telles douleurs dans les os, qu’à moins de savoir bien blasphémer, je ne saurais dire ce que j’en pense…
Pandarus
À Troylus.
Pandarus
Que dit-elle là ?
Troylus
— Des mots, des mots, de simples mots ; rien qui parte du cœur ; — les sentiments sont portés ailleurs…
Troylus
Il déchire la lettre.
Troylus
— Vent, va au vent pour tourner et changer avec lui !… — Elle paie toujours mon amour de mots et de mensonges ; — mais c’est un autre qu’elle édifie par des actes.
Troylus
Il sort.
Pandarus
— Mais écoutez donc !
Pandarus
Il sort.
Pandarus
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Scène 18
Troylus, Diomède, Thersite, Hector, Serviteur, Nestor, Ajax, Achille
Un terrain entre Troie et le camp grec. Fanfare d’alarme. Mouvements de troupes.
Troylus
— Ne fuis pas, car tu passerais le fleuve du Styx, que je nagerais derrière toi.
Diomède
Rompre n’est pas fuir ; — je ne fuis pas ; c’est pour mieux combattre — que je me suis retiré des mêlées de la multitude. À toi !
Thersite
— Défends ta putain, Grec ! En garde pour ta putain, Troyen !… Pour la manchette, à présent ! Pour la manchette, à présent !
Thersite
Troylus et Diomède sortent en combattant.
Hector
— Qui es-tu, Grec ? Es-tu un adversaire pour Hector ? — Es-tu de race et d’honneur ? —
Thersite
Non, non ! Je suis un gueux, un malingreux, un injurieux maroufle, un crapuleux chenapan !
Hector
— Je te crois, vis ! —
Hector
Il s’en va.
Thersite
Dieu soit loué ! tu m’as cru ! Mais que la peste te rompe le cou pour m’avoir fait peur !… Que sont devenus mes coquins de libertins ? Je crois qu’ils se sont avalés l’un l’autre. Je rirais bien de ce miracle-là. Au fait, en quelque sorte, la luxure se dévore elle-même. Cherchons-les.
Thersite
Il s’éloigne.
Diomède
— Va, va, mon serviteur, prends le cheval de Troylus ! — Présente ce beau coursier à madame Cressida. — L’ami, offre mes services à cette beauté ; — dis-lui que j’ai châtié l’amoureux Troyen — et que je suis son chevalier à l’épreuve.
Serviteur
Je pars, monseigneur.
Serviteur
Le serviteur s’en va.
Nestor
— Allons ! qu’on porte à Achille le corps de Patrocle ! — Et qu’on dise à cet Ajax au pas de limaçon de s’armer pour son honneur ! — Il y a mille Hectors sur le champ de bataille. — Ici il combat sur Galathe
Nestor
, son cheval, — et la besogne lui manque ! là, il est à pied, — et tous fuient ou meurent comme les menus poissons — dans le vomissement de la baleine ; plus loin, le voilà — et les Grecs de paille, mûrs pour sa lame, — tombent devant lui comme la gerbe sous la faux. — Ici, là, partout, il prend et laisse ; — sa dextérité obéit à sa fantaisie au point — qu’il fait ce qu’il veut, et il fait tant — que l’évidence est traitée d’impossibilité.
Ajax
Troylus ! Troylus ! couard !
Ajax
Il s’en va.
Diomède
Oui, là-bas, là-bas !
Nestor
— Bon ! bon ! nous rallions toutes nos forces.
Achille
Où est cet Hector ? Allons, allons, tueur d’enfants, montre ta face ; — apprends ce que c’est que de rencontrer Achille furieux. — Hector ! où est Hector ? Je ne veux qu’Hector !
Achille
Ils sortent.
Achille
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Scène 19
Ajax, Diomède, Troylus, Hector, Achille, Thersite, Margarelon
Une autre partie du champ de bataille.
Ajax
— Troylus ! Troylus ! couard ! montre ta tête !
Diomède
— Troylus ! dis-je ! où est donc Troylus ?
Ajax
Oue lui veux-tu ?
Diomède
— Je veux le corriger.
Ajax
— Je serais le général, que je céderais mon poste — plutôt que cette correction-là… Troylus, dis-je ! Hé ! Troylus !
Troylus
— Ô traître Diomède !… tourne ta face fausse, traître, — et paie-moi la vie que tu me dois pour mon cheval !
Diomède
— Ah ! te voilà donc !
Ajax
— C’est moi seul qui combattrai avec lui ; arrête, Diomède.
Diomède
— Troylus est ma prise. Je ne resterai pas spectateur.
Troylus
— Venez donc tous deux, Grecs ergoteurs ; en garde, tous deux !
Troylus
Ils s’éloignent en combattant.
Hector
— Oui, c’est Troylus ! Oh ! bien combattu, mon plus jeune frère.
Achille
— Enfin, je te vois. Ah ! en garde, Hector !
Hector
— Prends haleine, si tu veux.
Achille
— Je ne veux pas de ta courtoisie, fier Troyen. — Sois heureux que mes armes ne puissent plus servir. — Mon inaction indulgente te ménage pour le moment, — mais tu entendras bientôt parler de moi. — Jusque-là, poursuis ta destinée.
Achille
Il s’éloigne.
Hector
— Au revoir ! — tu m’aurais trouvé plus dispos — si j’avais prévu ton arrivée… — Eh bien ! mon frère ?
Troylus
— Ajax a pris Énée : souffrirons-nous cela ? — Non, par la flamme de ce glorieux soleil là-bas, — il ne l’emmènera pas ; je serai pris aussi, — ou je le délivrerai… Fatalité, écoute ce que je dis ! — Peu m’importe de finir ma vie aujourd’hui.
Troylus
Il s’en va.
Hector
Arrête, arrête, Grec ; tu es une magnifique cible… — Non, tu ne veux pas ?… J’aime beaucoup ton armure ; — et, dussé-je la briser et en défaire toutes les attaches, — il faut que j’en sois maître… Tu ne veux pas arrêter, animal ? — Eh bien, fuis donc, je vais te traquer pour avoir ta peau.
Hector
Ils sortent.
Achille
Ils s’éloignent.
Thersite
Le cocu et le cocufieur sont aux prises. Allons, taureau ! allons, dogue ! mords-le, Paris, mords-le !… À ton tour, mon double chapon !… Mords-le, Pâris ! Le taureau gagne… Gare les cornes, holà !
Thersite
Pâris et Ménélas se retirent.
Margarelon
Tourne-toi, maraud, et combats.
Thersite
Qui es-tu ?
Margarelon
Un fils bâtard de Priam.
Thersite
Et moi aussi, je suis bâtard. J’aime les bâtards ; je suis bâtard par la naissance, bâtard par l’instruction, bâtard par les idées, bâtard par la valeur, illégitime en tout ! Les ours ne se mordent pas entre eux, et pourquoi les bâtards le feraient-ils ? Prenez garde, une querelle serait néfaste pour nous. C’est tenter la damnation que de se battre pour une putain, quand on est fils de putain. Adieu, bâtard !
Margarelon
Que le diable t’emporte, couard !
Margarelon
Ils sortent.
Margarelon
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Scène 20
Hector, Achille, Un Myrmidon, Agamemnon, Nestor, Cris Au Loin, Diomède, Ajax
Une autre partie du champ de bataille, éclairée par le soleil couchant.
Hector
— Créature pourrie au cœur, si belle au dehors, — ta splendide armure t’a coûté la vie. — Maintenant, mon travail d’aujourd’hui est fini ; je vais respirer à l’aise. — Repose-toi, mon épée, tu as eu tout ton soûl de sang et de mort.
Hector
Il ôte son casque et rejette son bouclier sur son dos.
Achille
— Regarde, Hector, le soleil se couche, — et la nuit hideuse arrive haletante sur tes talons. — Dans cette disparition du soleil assombri, — il faut, pour clore le jour, que la vie d’Hector finisse.
Hector
— Je suis désarmé ; ne profite pas de cet avantage, Grec.
Achille
— Frappez, camarades, frappez ; voici l’homme que je cherche.
Achille
Hector tombe, frappé à mort.
Achille
On entend sonner la retraite.
Un Myrmidon
— Les trompettes troyennes la sonnent aussi, monseigneur.
Achille
— La nuit étend sur la terre son aile de dragon, — et, comme juge du camp, sépare les deux armées. — Mon épée, n’ayant soupe qu’à demi, voulait se rassasier ; — mais, charmée de ce friand morceau, la voici qui va au lit.
Achille
Il remet son épée au fourreau.
Achille
— Allons, attachez ce corps à la queue de mon cheval, — que je traîne ce Troyen le long du champ de bataille !
Achille
Ils s’en vont.
Achille
Le tambour bat. Arrivent Agamemnon, Ajax, Ménélas, Nestor, Diomède , et d’autres Grecs. Clameurs au loin.
Agamemnon
— Écoutez ! écoutez ! Quelles sont ces clameurs ?
Nestor
Paix, tambours !
Cris Au Loin
Achille ! — Achille ! Hector est tué ! Achille !
Diomède
— Le bruit dit qu’Hector est tué, et par Achille.
Ajax
— Si cela est, ne nous en vantons pas. — Le grand Hector le valait bien.
Agamemnon
— Marchons avec ordre. Qu’on aille prier — Achille de venir nous voir dans notre tente. — Si les dieux nous ont favorisés par une telle mort, — la grande Troie est à nous, et nos rudes guerres sont finies.
Agamemnon
Ils sortent.
Agamemnon
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Scène 21
Énée, Troylus, Pandarus, Fin De Troylus Et Cressida
Une autre partie du champ de bataille.
Énée
— Arrêtez, holà ! enfin, nous sommes maîtres du champ de bataille. — Ne rentrons pas dans Troie ; affamons ici la nuit !
Troylus
— Hector est tué !
Troylus
TOUS,.
Troylus
Hector ?… Les dieux nous en préservent !
Troylus
— Il est mort ; et le meurtrier, à la queue de son cheval, — le traîne brutalement le long de la plaine infâme. — Cieux, restez à l’orage et hâtez vos fureurs ! — Asseyez-vous sur vos trônes, ô dieux, et souriez à Troie : — abrégez vos coups par pitié — et ne faites pas languir notre inévitable destruction.
Énée
— Monseigneur, vous découragez toute notre armée.
Troylus
Énée part suivi des Troyens
Troylus
.
Pandarus
Écoutez ! Écoutez donc !
Troylus
— Arrière, laquais entrermetteur ! que l’ignominie et la honte — s’acharnent sur ta vie et vivent à jamais avec ton nom ! —
Troylus
Il s’en va.
Pandarus
L’excellent remède pour ma douleur des os ! Ô monde ! monde ! monde ! C’est donc ainsi qu’on méprise les pauvres agents ! Ô traîtres et maquereaux, comme on vous fait travailler dur, et comme on vous récompense mal ! Pourquoi nos services sont-ils si désirés et nos fonctions sont-elles si conspuées ? Avons-nous des vers, une parabole à propos de ça ? Voyons :
Pandarus
 L’humble abeille chante joyeusement  Tant qu’elle n’a pas perdu son dard et son miel ;
Pandarus
 Mais, dès que l’aiguillon s’est émoussé.  Le doux miel et les doux accents s’en vont aussi.
Pandarus
Bons commerçants de la chair, écrivez cela sur vos enseignes.
Pandarus
 Vous tous qui ici fréquentez ma demeure,  Pleurez de vos yeux à demi éteints la chute de Pandare ;  Ou, si vous ne pouvez pleurer, accordez quelques cris.  Sinon à moi, du moins aux os qui vous font mal !  Frères et sœurs, qui faites métier de garder la porte,  Je ferai mon testament d’ici à quelque deux mois ;  Je le ferais tout de suite, si je ne craignais pas  D’être sifflé par quelque oie furieuse de Winchester.  Jusque-là, je vais suer pour tâcher de me soulager ;  Et, l’instant venu, je vous lègue mes maladies.
Pandarus
Il sort.
Fin De Troylus Et Cressida
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