Comédie · 1888

Un bon placement

de Fernand Beissier

Représentation
≈ 22 min
Distribution
3 femmes
Répliques
160
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Lucette F 40 ≈ 10 min 2
La Marquise F 50 ≈ 6 min 4
Berthe F 70 ≈ 6 min 7
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Un Bon Placement
Lucette absentabsentabsentabsentabsent
La Marquise absentabsentabsent
Berthe
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Un Bon Placement

Scène 1

Berthe, La Marquise

Au lever de rideau, la marquise est assise ; à côté d'elle, Berthe, tenant dans ses mains une petite bourse qu'elle ne cesse de regarder.

Berthe

Et tout cet argent est pour moi, marraine ?

La Marquise

Oui, mon enfant.

Berthe

Je peux en faire ce que je voudrai ?

La Marquise

Tu peux t'en servir à ta guise. Tu es entièrement libre. Te voilà grande d'ailleurs, et je ne doute point que tu n'en fasses un bon et digne usage.

Elle l'embrasse.

Berthe

Comme vous êtes bonne ! Et que je vous aime !

La Marquise

C'est bon, petite flatteuse que vous êtes ; m'est avis que vous m'aimez aujourd'hui davantage !...

Berthe

Oh ! Si on peut dire... Méchante marraine !...

Elle lui montre son coeur.

La Marquise

Non... Mets que je n'ai rien dit. Va, sois sans crainte. Je sais tout ce qu'il y a de bien et de bon là-dedans. Je sais même les petits défauts qui s'y glissent parfois. - Tu sais, mignonne, que les vieilles gens sont un peu sorciers ; mais, dans la vie, vois-tu, la meilleure manière d'être heureux et de rendre heureux ceux qui nous aiment, c'est de n'écouter jamais sa tête et d'écouter toujours son coeur. Ainsi, mon enfant, j'aurais pu l'offrir un autre cadeau, un collier, un bracelet, une robe ! Mais j'ai préféré te laisser libre dans ton choix ; je veux savoir comment tu emploieras ton premier argent. Je veux connaître le placement que tu en feras !

Berthe

Et pourquoi, marraine ?

La Marquise

Ah ! Ceci, c'est mon secret, fillette ; et vous ne m'en voudrez pas de ne point encore vous le dire.

Berthe

Je peux donc, avec cet argent, acheter beaucoup de choses ?

La Marquise

Tu peux acheter tout ce que tu voudras. Te voilà riche maintenant.

Berthe

Ce sera difficile !...

La Marquise

Quoi donc ?

Berthe

Le choix à faire ! On désire tant de choses !

La Marquise

Ah ! Dame ! Ceci te regarde ; mais n'oublie pas que tes amies doivent venir te voir à l'occasion de ta fête. Dans ta joie, tu as tout oublié : même de leur faire préparer la collation dont tu me parlais hier encore. T'en souviens-tu ? Tu voulais descendre toi-même à la cuisine et leur confectionner, de tes propres mains, le fameux gâteau qu'on t'a appris à faire au couvent.

Berthe

C'est vrai, marraine,... et je vais....

Embrassant Berthe au front.

La Marquise

Non, - reste là. Je vais donner moi-même les ordres nécessaires. Tu as d'ailleurs ta toilette à terminer, car l'heure presse et le temps marche. Tu sonneras dès que tu voudras être coiffée. Je veux que tu sois belle, très belle : la coquetterie est de ton âge, et ce n'est point un bien gros défaut. Monsieur l'abbé de Chenoncey nous disait toujours en riant que la coquetterie était le seul défaut sur lequel le bon Dieu fermait parfois les yeux. À tout à l'heure, ma chère enfant.

La marquise sort.

Berthe

À tout à l'heure, ma bonne marraine.

Scène 2

Berthe

Elle va au petit meuble, l'ouvre, verse ter la tablette l'argent que contient sa bourse, et l'étalé.

On frappe à la porte du fond.

On frappe encore.

Berthe

Une, deux, trois, quatre, cinq ! Cinq pièces d'or, et toutes neuves encore ! Brillent-elles ! On dirait des petits soleils. - Et dire qu'avec ceci, je peux avoir tant de choses ! Voyons, que puis-je bien choisir ?... Des bijoux ! Un collier de belles perles blanches, comme celui de Marie de Sofanges ? Cela fait bien autour du cou, et j'ai entendu toutes mes amies en désirer un semblable. Pourtant un bracelet, c'est gentil aussi ; un bracelet d'or, avec un joli fermoir émaillé ! Et une robe, une superbe robe de soie, à grands ramages, comme ma cousine de Puymarin : ce n'est pas à dédaigner non plus. Je me rappelle, lorsqu'elle est entrée dans le salon : tout le monde l'a complimentée sur sa toilette. Et de fait, sa robe était exquise. - Ah ! Qu'il est donc difficile de choisir ! Tout vous plait, et on craint toujours que ce soit justement ce qu'on laisse qui vous plaise le plus ; prête à se décider, on regrette déjà... Mais j'y pense! SI j'offrais un bal à mes amies ? Cela se fait, maintenant, et le plaisir serait pour toutes. Oui, mais pour moi, que m'en resterait-il ? Et puis, des bals, on en donne partout ; et je me trompe encore quelquefois dans le menuet, au moment de la révérence. - Il faut pourtant que je me décide. Je n'aurais jamais cru que cela fût si embarrassant ! Tiens ! Qui vient là ? Sans doute la femme de chambre que ma marraine m'envoie... Entrez. Entrez donc !...

Scène 3

Berthe, Lucette

La porte du fond s'ouvre et Lucette paraît. Timidement, elle t'arrête sur la seuil, n'osant avancer ; elle tient un panier à la main.

Berthe

C'est vous, Marton ?

Lucette

Non, Mademoiselle. Ce n'est pas Marton, c'est moi.

Berthe

Qui donc ? Ah ! C'est toi, Lucette !

Lucette

Moi-même, Mademoiselle, pour vous servir. J'apporte ce panier de fruits pour Madame la Marqulse, et comme la mère m'avait bien recommandé de le remettre moi-même, j'ai demandé, à l'office, où était Madame. On m'a dit qu'elle était avec vous. Alors, sans façon, je suis venue, j'ai frappé, et me voilà.

Berthe

Et qu'est-ce que tu apportes ?

Lucette

De belles pêches, les premières, Mademoiselle Berthe ! Dès que la mère les a vues mûres à point, vitement elle est allée les cueillir : « elles seront pour madame et pour mademoiselle, a-t-elle dit. Elle m'a donc préparé mon panier, et je me suis aussitôt mise en route. N'est-ce pas qu'elles sont belles ?

Berthe

Superbes !

Lucette

Et veloutées donc ! Et roses ! et vermeilles ! - Par instant on les dirait dorées.

Berthe

C'est gentil d'avoir pensé à nous !

Lucette

Daniel c'est tout naturel quand on a de bons maîtres. On n'est jamais plus content et plus heureux que lorsqu'on peut les remercier et leur prouver un peu sa reconnaissance.

Berthe

Tu es une brave fille, Lucette.

Lucette

Je fais mon possible pour cela. Et maintenant, Mademoiselle Berthe, que je vous ai vue, dites-moi où je pourrai trouver madame la marquise, pour que, après lui avoir fait mes compliments, je puisse aussitôt m'en retourner à la ferme.

Berthe

Tu es donc bien pressée ?

Lucette

Oh ! Oui, mademoiselle.

Berthe

On t'attend chez toi ?

Lucette

Non, pas chez moi, mais chez la mère Renaude, cette pauvre chère femme, dont vous devez vous souvenir.

Berthe

Attends donc ! N'est-ce pas cette petite vieille qui nous racontait toujours de si belles histoires ?

Lucette

Parfaitement, Mademoiselle. Ah ! C'est qu'elle en savait toujours ; et toujours de plus belles et de plus nouvelles. On ne se lassait pas de l'entendre. Elle parlait, ma foi, presque aussi bien que notre curé.

Berthe

Vraiment !

Lucette

D'ailleurs, on raconte dans le village, que la Renaude n'a pas toujours été la pauvre femme qu'on connaît. Les vieux disent qu'elle a été presque riche autrefois ; elle avait été élevée, paraît-il, avec la fille d'une grande dame, qui l'avait prise en affection et voulait la garder auprès d'elle. Mais voilà que malheureusement la grande dame mourut, et sa fille fut emmenée très loin par des parents inconnus. Et la Renaude resta toute seule auprès de sa mère, avec une petite somme que sa protectrice lui avait laissée en mourant. Mais des maladies survinrent, puis des pertes, si bien qu'un beau jour la Renaude n'eut plus rien et dut se mettre à l'ouvrage pour vivre; elle s'y mit le plus bravement possible, luttant de toutes ses forces, et avec cela toujours bonne, ne se plaignant jamais, rendant service à tous, aux grands comme aux petits, et aimée aussi de tout le monde. - Vous souvenez-vous quelle joie, lorsqu'elle entrait dans la ferme ! Tous les enfants couraient à elle pour l'embrasser. Hélas ! La pauvre chère femme ne racontera plus de longtemps ses belles histoires aux petits.

Berthe

Et pourquoi ? Que lui est-il donc arrivé ?

Lucette

La maladie, Mademoiselle, une affreuse maladie qui l'a prise un matin, il y a quinze jours, et l'a couchée dans son lit. Elle ne peut plus bouger ni bras ni jambes, et la pauvre vieille femme se lamente, ne sachant pas si elle aura du pain à manger le lendemain. Et c'est affreux, Mademoiselle, la misère, à cet âge ! Tant qu'on est bien portant, cela va encore, mais quand la maladie arrive et vous cloue sur un lit, toute seule dans une grande pièce nue, sans feu, avec la huche vide, alors c'est terrible ! Je sais bien que chez les voisins, chacun s'est empressé de lui venir en aide ; mais quand on a peu, l'aide que l'on apporte est bien peu de chose.

Berthe

Pauvre femme !

Lucette

Et ce n'est pas tout, allez. - Voilà que maintenant, elle ne peut plus payer son loyer. Les hommes de loi sont venus, de vilains hommes, habillés tout de noir ; et il parait qu'il faudra qu'elle s'en aille.

Berthe

Comment ?

Lucette

Oui, Mademoiselle. Même malade, il faudra qu'elle abandonne sa maison. Et cet abandon-là fera plus que la maladie : cela la tuera.

Berthe

Oh !

Lucette

Je le sais bien, moi, qui l'entends souvent parler. Hier encore, elle disait qu'elle ne pourrait se résoudre à quitter cette maison où elle avait si longtemps vécu. Les vieilles gens s'attachent aux choses qui les entourent. Elle regardait un à un ses pauvres meubles ; elle leur parlait ni plus ni moins, voyez-vous, qu'à des personnes naturelles. Et elle pleurait, fallait la voir ! Et c'est bien triste, allez, des larmes de vieille femme ! Ça fendait le coeur. Et tenez, v'là que vous pleurez, vous aussi ; vous voyez bien !

Berthe

Tu as raison, Lucette. À cet âge, être si malheureux, c'est bien triste !

Lucette

Aussi vais-je vous quitter bien vite et retrouver cette pauvre chère femme, car notre aide, à tous, est maintenant sa seule consolation. Cela lui prouve au moins qu'on ne l'oublie pas.

Berthe

Et que faudrait-il pour la sauver ?

Lucette

Ce que nous n'avons, ni les unes ni les autres : de l'argent.

Berthe

Tiens, prends ceci.

Lucette

De l'or !

Gaiement.

Berthe

Oui. On ne voudra pas les meubles de la mère Renaude! On ne la chassera pas de sa maison ! Et moi... debout

Lucette

Mais, Mademoiselle Berthe...

Berthe

Prends donc, te dis-je ! Que crains-tu ? Cet argent est à moi, bien à moi ; j'en peux disposer à mon gré. Ma chère marraine me l'avait donné pour ma fête. Mais prends vite, te dis-je, puisque le temps presse et que la mère Renaude attend.

Lucette

Oh ! Que vous êtes bonne, Mademoiselle Berthe. Va-t-elle être heureuse, la pauvre chère femme ! Elle ne pleurera plus. C'est bon, n'est-ce pas, de faire des heureux ?...

Berthe

Oui.

Lucette

Et maintenant, dites-moi bien vite où je trouverai Madame la Marquise.

Berthe

Mais, au grand salon, probablement. Adresse-toi à Marton ; elle t'accompagnera, et la préviendra, s'il y a déjà du monde.

S'arrétant.

Lucette

C'est cela. Mais auparavant, Mademoiselle Berthe, je voudrais vous demander une chose.

Berthe

Quoi donc ?

Lucette

Et je n'ose pas.

Berthe

Demande toujours !

Lucette

Vous ne m'en voudrez pas au moins ?

Berthe

Es-tu drôle !

Elle s'arrête, honteuse, baissant la tête.

Lucette

Eh bien ! Mademoiselle Berthe, si c'était un effet de votre bonté, si cela ne vous faisait point trop de peine, dites, voulez-vous que je vous embrasse ?

Berthe

Tiens !

Lucette

Oh ! Merci, Mademoiselle. Et soyez tranquille, ce baiser-là, je le rapporterai à la mère Renaude, qui serait bien heureuse d'en faire autant. Maintenant, au revoir, je me sauve !

Berthe

Et ne perds pas l'argent !...

Elle sort.

Lucette

Soyez tranquille. Je me perdrai plutôt moi-même.

Scène 4

Berthe

Elle retourne à sa table, regarde sa bourse vide.

La porte s'ouvre, et la marquise paraît tenant un écrin

Berthe

Eh bien ! Vrai, je ne regrette rien. Pauvre femme ! Cet argent la sauve... Et moi, que m'eût il donné ? Une parure... La joie d'une heure, - et à elle, ses larmes auraient coulé toujours !... D'ailleurs, je n'aurais su que choisir. Je n'ai plus à chercher à présent. Tout ce que je demande c'est que marraine n'en sache rien. Bah ! Elle ne s'en apercevra pas ; si elle m'interroge, je répondrai que je n'ai rien décidé encore.

Scène 5

Berthe, La Marquise

Berthe

Ah ! C'est vous, marraine.

La Marquise

Comment? Pas encore à notre toilette ! Ah ! Berthe, ma mignonne, à quoi pensiez-vous donc ?

Berthe

Mais à rien, Marraine, j'étais là ; j'attendais...

La Marquise

Tu cherchais peut-être encore l'objet à choisir ?

Berthe

Oui, c'est cela, Marraine, je cherchais.

La Marquise

Eh bien ! Moi, je vais peut-être t'aider.

Berthe

Comment ?

La Marquise

Regarde.

Berthe

Oh ! Le beau collier!

La Marquise

N'est-ce pas ?

Berthe

Les perles en sont superbes.

La Marquise

C'est Maître Benoît, notre orfèvre, qui me le fait tenir pour voir s'il me plairait. Mais, trop jeune pour moi, je crois qu'il te siérait à merveille. Qu'en dis-tu ?

Berthe

Moi ! Mais... je ne sais pas.

La Marquise

Comment, tu ne sais pas ? Mais qu'est-ce que tu as donc, mon enfant ? Tu me sembles embarrassée !...

Berthe

Moi... Non... J'admire, au contraire, ce collier ; je le trouve merveilleux.

La Marquise

Prends-le alors !

Berthe

Que je le prenne...

La Marquise

Mais oui. Vraiment vous me semblez, Berthe, ma mie, courir après d'invisibles papillons. Êtes-vous bien certaine d'être là, auprès de moi, avec un écrin dans la main ?

Berthe

Ma bonne marraine !

La Marquise

Ah ! Mais j'y pense... Je devine ce qui te trotte par la tête, mon enfant. Tu crains que le collier ne soit trop cher. Eh bien ! Rassure-toi ; s'il manque quelque chose dans ta bourse, nous la compléterons.

Berthe

Merci, mais vrai, je ne peux pas.

La Marquise

Comment tu ne peux pas ?

Berthe

Il ne me plaît pas.

La Marquise

Ce collier ne te plaît pas ?

Berthe

Non.

La Marquise

Ah ! Vous êtes difficile, Berthe !

Berthe

Vous êtes fâchée, Marraine ?

La Marquise

Non. J'avoue pourtant qu'il m'eût été agréable de vous en voir parée, ce soir.

Berthe

Vous voyez bien que vous êtes fâchée, puisque vous ne me tutoyez plus !

La Marquise

Je vais donc renvoyer le collier à Maître Benoît.

Berthe

Oui.

La Marquise

Si tu préférais autre chose...

Berthe

Oh ! Non.

La Marquise

Décidément, ma petite, vous êtes par trop difficile, et c'est un vrai défaut que cette coquetterie-là.

Berthe

Il était bien joli pourtant ! Eh bien non ! Je ne le regrette pas... Si c'était à refaire, je recommencerais.

Scène 6

Lucette, La Marquise, Berthe

Lucette

Ah ! Vous voilà, Madame la marquise ! Je vous demande bien pardon d'entrer ainsi sans frapper. Mais je ne voulais pas partir sans vous avoir fait ma révérence. La mère et le père m'auraient trop grondée, quand j'aurais été de retour à la maison.

La Marquise

C'est donc toi qui me demandais tout à l'heure...

Lucette

Moi-même, avec votre permission, Madame la Marquise. J'avais déjà vu Mademoiselle Berthe.

La Marquise

Ah !

Lucette

Oui, Madame, j'avais un panier de pêches à vous remettre ; je l'ai déposé à l'office. Et maintenant que voilà ma commission faite, et mes salutations aussi, si vous voulez bien me le permettre, je vais m'en retourner chez nous.

La Marquise

Et tout le monde se porte bien, là-bas ?

Même jeu de Berthe, lui faisant signe de ne rien dire.

Lucette

Vous êtes bien bonne, Madame la Marquise ! Tout le monde va bien. Il n'y a que la pauvre mère Renaude, notre voisine..., vous savez bien, cette vieille femme, qui habitait cette petite maison, à l'entrée même du village...

Lucette

Oui, j'ai raconté tout cela à Mademoiselle Berthe. On allait la chasser de sa maison, cette brave femme ; on allait vendre ses meubles et la jeter dans la rue, malade, sans un morceau de pain, et sans un coin pour reposer sa tête ! Heureusement que la voilà sauvée maintenant.

La Marquise

Sauvée ?

Lucette

Oui, c'est pour cela que j'ai hâte d'arriver et de lui annoncer cette bonne nouvelle. Ah ! Va-t-elle être contente, la pauvre vieille ! Pour sûr qu'elle croira que vous êtes un ange du bon Dieu, mademoiselle Berthe !

La Marquise

Que veux-tu dite ?

Même jeu.

Berthe

Rien, marraine ; c'est Lucette qui se trompe.

Lucette

Que je me trompe ? Qu'elle ne croira pas ça ? Ah ! Vous ne la connaissez pas, allez ! Mais soir et matin, elle priera pour vous, et nous tous aussi, qui vous aimions tant déjà.

La Marquise

Explique-toi mieux, je ne comprends pas.

Berthe

Lucette !

La Marquise

Eh bien ! Qu'y a-t-il ? Tu crains qu'elle ne parle!

Lucette

C'est donc mal ce que j'ai dit là?

La Marquise

Non, mon enfant, et je désire tout savoir.

Sortant de l'or de ta poche.

Lucette

Oh ! D'autant, Madame la marquise, que je le dirai à tout le monde, là-bas. Le bien qu'on nous fait voyez-vous, nous ne pouvons jamais trop nous en souvenir. Tenez ! Voilà ce que m'a donné Mademoiselle Berthe, quand je lui ai parlé de la mère Renaude : tout cet argent. Je ne le voulais pas ; mais elle a exigé que je le prenne, - et je l'ai pris.

La Marquise

Je comprends tout. Est-ce vrai, Berthe, tout cela ?

Doucement et s'approchant d'elle.

Berthe

Oui, marraine. Vous m'ayez dit que je pouvais, à mon gré, disposer de l'argent que vous m'avez donné. Je connaissais cette pauvre femme dont Lucette me racontait l'affreuse misère. Alors, je lui ai tout donné. Oh ! Ne m'en veuillez pas, ma bonne et chère marraine, je n'ai besoin de rien; je me passerai de collier et de bracelet ; je ne vous demande qu'une chose, c'est de ne pas m'en vouloir et de ne pas me gronder.

Lui ouvrant les bras.

La Marquise

Toi ! Embrasse-moi !

Berthe

Oh ! Marraine !

La Marquise

Chère enfant ! Brave petit coeur !

Berthe

Vous ne m'en voulez plus, alors ?

À Lucette.

Souriant.

La Marquise

Je t'en aimerais mille fois davantage, si c'était possible ! Et toi, Lucette, tu peux dire à cette pauvre femme d'être sans inquiétude... Si toutefois Berthe veut bien me mettre de moitié dans sa bonne oeuvre.

Lucette

Ah ! Madame, vous êtes bonne comme du bon pain !

La Marquise

Merci, Lucette.

Berthe

Merci, marraine.

La Marquise

Oh ! Avec toi, je n'en ai pas fini.

Elle salue.

Même jeu.

Lucette

Cette fois-ci, je m'en vais. Je suis déjà en retard ; mais je marcherai plus vite, voilà tout. Une bonne nouvelle à porter, cela vous donne des ailes ! Au revoir, Madame la Marquise ! Au revoir, Mademoiselle Berthe.

Berthe

Au revoir, Lucette!

Souriant.

La Marquise

Et reviens, demain, nous donner des nouvelles de notre protégée. Peut-être aurai-je quelque chose à te donner !

Lucette

À moi ?

La Marquise

Oui, à toi. On gagne toujours à faire le bien.

Lucette

Ce n'est pourtant pas difficile.

La Marquise

Non. Il s'agit seulement d'avoir du coeur ! Au revoir, Lucette.

Elle sort.

Lucette

Votre servante, Madame et Mademoiselle !

Scène 7

Berthe, La Marquise

Berthe

Et maintenant, Marraine, si vous le permettez, je vais me hâter de terminer ma toilette. Mes amies peuvent arriver, et je voudrais être prête pour les recevoir.

La Marquise

Et que vas-tu mettre ?

Elle va pour sortir.

Berthe

Ma belle robe à panier.

La Marquise

Et ceci que tu oublies !

Berthe

Moi ?

La Marquise

Ton collier !

Berthe

Mais...

La Marquise

Tu as donné ton argent à Lucette ; je te donne, moi, le collier. Je t'avais bien dit que je voulais me mettre de moitié dans ta bonne oeuvre.

Berthe

Oh ! Marraine.

La Marquise

À moins qu'il ne te plaise plus !...

Berthe

Oh ! Si.

La Marquise

Eh bien ! Alors, prends-le vite. Crois-tu que j'aurais laissé emporter par Lucette ta petite bourse, sans cela !

Berthe

Je peux donc...

Berthe prend le collier, puis se jette à son cou.

L'embrasant.

La Marquise

Mais Oui. Et va bien vite t'en parer. Il te rappellera la bonne action que tu as faite. Et n'oublie jamais ceci, mon enfant : c'est que Dieu n'a donné la richesse aux uns que pour leur permettre d'aider les autres, et que faire le bien est encore le meilleur et le plus sûr des placements. Va.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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