Un Brocanteur Sans le Savoir
Scène 1
Narrateur, Le Président, Garancier
Narrateur
Chacun sait que l'Amérique est le pays d'où l'Europe tire ses meilleurs oncles, mais, comme le faisait remarquer Arnal dans un de ses bons rôles : l'Amérique du Sud seulement, parce que l'Amérique du Nord est trop humide et ils y viennent mal. Voilà ce qu'ignorait Garancier, en s'embarquant pour aller recueillir, dans le nouveau monde (région septentrionale), la succession d'un oncle parti pour un troisième, monde, le meilleur de tous, au dire de ceux qui n'y sont jamais allés. Or, l'héritage de Garancier se composait uniquement d'un petit fonds de bibelots plus ou moins curieux qu'il rapporta, et dont il fit le noyau d'un établissement de curiosités. Devenu ainsi brocanteur par hasard, Garancier a négligé de remplir les formalités voulues par les règlements, et le voici ; en police correctionnelle, où il raconte l'histoire de son héritage et le moyen qu'il a imaginé pour le réaliser en détail.
Le Président
Vous ne vous êtes pas contenté d'écouler les objets vous venant d'un héritage, vous avez exercé le brocantage ; ainsi, vous avez acheté un poignard ?
Il tire des papiers de sa poche et lit.
Garancier
Mon président, j'ignorais généralement qu'il fallusse des formalités ; mais dehors en avant, j'y ferai attention ; une preuve à la pluie de ce que je vous avance, que je suis un homme qu'on n'a pas un cheveu à lui reprocher, c'est que voilà des certificats, tenez. Je certifie, soussigné....
Le Président
Il s'agit d'une contravention ; vos certificats sont inutiles.
Garancier
Excusez si c'est un effet ; personne ne pourrait me reprocher d'avoir dit plus haut que son nom à qui que ce soit, ainsi, pendant douze ans, j'ai géré avec distinction un bureau de parapluies dans un théâtre...
Le Président
Mais, nous admettons parfaitement que vous êtes un honnête homme.
Garancier
Rien que d'entendre parler de tuer ou de blesser quelqu'un, voyez-vous, ça me fait un effet des plus... honorables.
Le Président
Encore une fois, on ne vous reproche qu'une contravention.
Lisant.
Garancier
Quand je vois du sang, voyez-vous, ah !.. « Je, soussigné, certifie que...»
Le Président
Mais où voulez-vous en venir ? Voyons, tout se réduit à ceci : vous avez acheté un poignard ?
Garancier
Pour le revendre, Monsieur, pour le revendre ; je vous le jure ; voyez-vous devant le saint jour qui nous éclaire...
Le Président
Eh bien, oui, pour le revendre, c'est du brocantage et vous n'avez pas le droit de faire du brocantage.
Garancier
D'ailleurs, Monsieur, je n'ai pas d'ennemis, moi. À qui voulez-vous que je donne des coups de poignard ?
Le Président
On ne vous dit pas que vous avez acheté ce poignard pour commettre un crime.
Lisant un papier.
Garancier
Oh ! Non, monsieur, moi qui n'ai jamais eu le courage de tuer un lapin ; nous élevons des lapins, c'est ma femme qui les tue ; ne me condamnez pas, je suis innocent, je n'en veux à personne et personne ne m'en veut. « Je certifie que le sieur Garancier est un homme très doux, ne cherchant jamais querelle à personne et incapable de commettre un assassinat...»
Le Président
Je désespère de vous faire comprendre ce dont il s'agit ; il faut une autorisation pour exercer le brocantage ; prenez une autorisation et achetez ce que vous voudrez.
Le tribunal le condamne à vingt francs d'amende.
Garancier
Des poignards ! C'est le premier et le dernier, je vous en fais mon serment que dehors en avant je ne veux plus en entendre parler ; c'est la première fois qu'on m'accuse, moi, Garancier ; jamais, au grand jamais, on ne m'a soupçonné de mal.
Garancier
Vingt ans ! Vingt ans !
Le Président
Vingt francs ; allez-vous-en.
Garancier
Hein.... quoi ? Vingt francs ! V'là tout ?
Garancier sort ahuri, ricanant et l'oeil égaré, comme un homme ivre.
Le Président
Oui, voilà tout ; retirez-vous et prenez une autorisation.