Un Cercle Vicieux
Scène 1
Le Narrateur, Le Président, Le Plaignant
Le Narrateur
Il vaut mieux faire envie que pitié, dit un proverbe : c'est pour cela sans doute que Savourin, malgré une débine que le Mont-de-piété seul connaissait, acceptait volontiers la réputation d'homme à son aise qu'on lui faisait dans son quartier. Peut-être aussi était-ce pour marier plus aisément sa fille. « Ce père Savourin, disaient les gens de sa connaissance, il ne dit rien, mais il doit avoir le sac ; il est portier dans une bonne maison, il exerce en outre, dans sa loge, l'état de cordonnier ; pas de femme à nourrir, puisqu'il est veuf ; son fils a un bon état en main : peintre en bâtiments ; certainement le bonhomme est à son aise, et sa fille Athénaïs, qui est établie blanchisseuse, ne sera pas une mauvaise, affaire pour l'ouvrier qui la demandera en mariage, » Et voilà comment un jeune perruquier établi en face de la maison de Savourin était arrivé à demander Athénaïs en mariage ; la chose ne fit pas un pli, et le jour de l'hyménée était fixé quand se sont accomplis les faits qui amènent en police correctionnelle le père d'Athénaïs, Athénaïs elle-même et son frère, tous les trois pour avoir porté des coups à l'ex-futur époux (car tout est rompu, comme dans le Chapeau de paille d Italie). Messieurs, dit le jeune merlan, Mossieu Savourin, qui fait son homme au sac, et n'est qu'un vieux va-nus-pieds...
Le Président
Oh ! Tâchez de vous exprimer autrement.
Le Plaignant
Voilà donc la chose : devant donc nous marier, sa demoiselle et moi, qu'elle me parlait de son amour ; et qu'elle, m'a tapé dessus comme une furie... Enfin, voilà donc que, me trouvant avoir besoin d'une couple de pièces de vingt francs pour m'acheter des affaires pour le mariage, je me dis : Quand on a un futur beau-père dans l'aisance, il n'y a pas de gêne à lui emprunter ça, Je vais donc le trouver et je lui glisse la chose des quarante francs. Il reste tout ébaubi sur le moment et finit par me dire : « Heuh ! Quarante francs... faut que je déplace des fonds ; demain, je vous avancerai ça. - C'est bon, que je dis, ça n'est pas à vingt-quatre heures près. » Vous allez voir ce qui est arrivé. Toute cette famille-là, c'est des fourchettes numéro un ; tout ce que ça gagne ; ça se le fourre sous le nez, dont ils y ont un trou qui leur revient cher d'entretien au bout de l'année, c'est pas pour dire ; j'ai su tout ça après, mais j'aime mieux vous l'expliquer tout de suite.
Le Président
C'est à désirer et je vous y engage fort ; mais vous n'en prenez guère le chemin.
Rires bruyants dans l'auditoire.
Le Plaignant
Le père Savourin va trouver sa fille et lui dit : « Athénaïs, prête-moi donc quarante francs. » Athénaïs, qui, à ce qu'il paraît, n'avait pas d'argent et ne voulait pas le dire à son père, lui répond : « Je vous les porterai demain. » Elle s'en va chez son frère et lui dit s'il ne pourrait pas lui prêter une pièce de quarante francs. Le frère, qui mange tout, lui aussi, lui répond : « Je te prêterai ça ce soir. » Le voilà donc qui vient me trouver et qui me dit : « Dites donc, beau-frère, vous ne pourriez pas me prêter quarante francs ? — Ah ! Je ne peux pas, que je lui réponds. - Oh ! Pour quelques jours ; qu'il me fait. - Si c'est pour quelques jours seulement, que je lui dis, je vous les donnerai demain ; venez chez votre père, j'y serai, et vous les aurez. » Le lendemain, je vas chez le père Savourin et je me trouve avec sa fille Athénaïs qui entrait. À peine si j'étais là, que v'là le fils qui arrive. Alors je prends le père Savourin dans un coin et je lui dis tout bas : « Avez-vous les quarante francs ? - Oui, » qu'il répond. Alors il dit à sa fille : « Athénaïs, donne-moi les quarante francs. » Là-dessus, Athénaïs dit à son frère : « Donne donc les quarante francs. » Le frère vient à moi et il me dit : « Avez-vous les quarante francs ? »
Le Président
Mais les coups ! Arrivez donc aux coups.
Le Plaignant
C'est de là qu'ils sont venus, parce que, voyant que c'était une famille de sans le sou, j'ai retiré ma demande en mariage ; c'est donc de là qu'ils sont tombés tous les trois sur moi...
Les témoins, tous locataires de la maison, confirment, relativement aux coups, les allégations du plaignant ; si bien que Savourin père et fils ont été condamnés chacun à six jours de prison et Athénaïs à cinquante francs d'amende.
Le Président
Nous allons entendre les témoins.