Un Enfant Dérangé
Scène 1
Le Narrateur, Adolphe, La Mère Bréchot, Le Président, Le Témoin
Adolphe fond en larmes.
Avec sévérité :
Rires dans l'auditoire.
Le Narrateur
Si la manne dont les Hébreux se nourrirent dans le désert eût été semblable à celle qui est aujourd'hui l'une des branches importantes du commerce de droguerie, les malheureux auraient inauguré singulièrement leur entrée sur la terre, de Chanaan, à en juger par le jeune Bréchot, qui a fait usage de cette substance pendant une quinzaine de jours seulement. Un droguiste, entendu, déclare que dans cet espace de temps Bréchot lui a volé au moins 12 livres de manne, dans des tonnes placées sous un hangar, au fond de la cour de sa maison, laquelle a pour locataires Madame Bréchot et son fils Adolphe. La brave dame, naturellement, vient demander au tribunal, de lui rendre son héritier : Voyez-vous, messieurs, dit-elle, c'est un garçon plein de bonnes qualités, gentil comme tout, mais d'une gourmandise qui lui fera bien du tort quand il sera à son à-part. Je lui dis ça sans détours, devant vous, pour à seule fin que vous le voyiez rougir. Ah ! Quand tu pleureras, c'est pas ça qui rendra la manne au Monsieur, que tu lui as volée, gouliaffre ! Sans coeur ! En voilà-ti pourtant un joli régal, de manger les purgations du monde ! Quand on veut manger des purgations ou autre chose, on en achète, Monsieur !
Adolphe
J'avais pas.... aaas.... d'argent.
La Mère Bréchot
T'as les 40 sous que ton oncle t'a donnés ; c'est la vérité que je te les aurais pas laissé prendre pour acheter de la manne ; mais si j'aurais su que tu aurais voulu en voler, j'aurais encore mieux préféré que tu en dépenses là dedans que de me couvrir de déshonneur, ainsi que ton oncle et ton parrain.
Le témoin s'avance.
Le Président
Nous allons entendre le témoin, allez vous asseoir.
Rires.
La Mère Bréchot
Aussi c'est bien imprudent à un homme instruit comme Monsieur, qui est droguiste, de laisser des friandises dans une cour. À même un tonneau défoncé, à la portée des enfants.
Le Président
Allez vous asseoir, Madame.
Le Témoin
De la manne, vous appelez cela des friandises ? Est-ce que je pouvais supposer...
Le Président
Levez la main.
La Mère Bréchot
Chacun son goût ; le goût de c't'enfant-là c'est d'aimer tout...
Le témoin dépose du fait que l'on sait.
Le Président
Allez vous asseoir.
La Mère Bréchot
Demandez à Monsieur si je l'ai payé.
Le Témoin
En effet, Madame m'a indemnisé.
Le Président
Enfin, Madame Bréchot, vous réclamez votre fils et vous vous engagez à le surveiller ?
La Mère Bréchot
Ah ! Seigneur, les jours, les nuits, je ne ferai que ça.
Le Président
Il est en apprentissage ?
La Mère Bréchot
Oh ! Je crois bien ; il travaille avec moi.
Le Président
Avec vous ? De quelle profession ?
La Mère Bréchot
Dans les visières.
Le Président
Dans quoi ?
La Mère Bréchot
Les visières de casquettes.
Le Président
Est-il travailleur ?
Rires.
La Mère Bréchot
Oh ! Comme un petit cheval. Cependant ça m'étonnait tant de le voir quitter à chaque instant son travail, des dix ou douze fois par jour, que je me disais : « Est-ce qu'il se dérangerait ? » Et une figure fatiguée !... Je ne me doutais pas de ce que c'était.
Le Président
Enfin le tribunal va vous le rendre ; mais surveillez-le mieux.
La Mère Bréchot
Je vous dis : c'est un enfant qui n'a qu'un défaut, qu'il ne faut rien lui laisser sous la main de ce qui se mange.
Le Président
C'est entendu.
La Mère Bréchot
Si je vous disais que quand je suis malade, il m'avale mes...
Le tribunal délibère.
Le Président
Mais, Madame, taisez-vous donc !
Le tribunal ordonne que le jeune Bréchot sera rendu à sa mère.
La Mère Bréchot
Mes médecines ; il mange le mou du chat, le colifichet du serin, les carottes crues...
La Mère Bréchot
Grâce ! Messieurs, grâce !
Le Président
Mais votre fils est acquitté, Madame ; retirez-vous et allez le chercher demain matin.