Prologue
Scène 1
LA GLOIRE paraît au milieu d'un Palais brillant, qui descend au bruit d'une harmonie guerrière.
Scène 2
La Nymphe de la Seine, La Gloire, Ensemble
La Nymphe de la Seine
Hélas ! Superbe Gloire, hélas ! Ne dois-tu point être contente ! LE HEROS que j'attends, ne reviendra-t-il pas ? Il ne te suit que trop dans l'horreur des Combats ; Laisse en paix un moment sa Valeur triomphante LE HEROS que j'attends, ne reviendra-t-il pas ?
La Gloire
Pourquoi tant de murmure ? Nymphe, ta plainte est vaine, Tu ne peux voir sans moi LE HEROS que tu sers, Si son éloignement te coûte tant de peine, Il récompense assez les douceurs que tu perds, Vois ce qu'il fait pour Toi, quand la Gloire l'emmène ; Vois comme sa Valeur a soumis à la Seine Le Fleuve le plus fier qui soit dans l'Univers.
La Nymphe de la Seine
On ne voit plus ici paraître Que des Ornements imparfaits ; Ah ! Rends-nous notre AUGUSTE MAITRE, Tu nous rendras tous nos attraits.
La Gloire
Il revient, et tu dois m'en croire ; Je lui sers de guide avec soin : Puisque tu vois la Gloire, Ton Héros n'est pas loin. Il laisse respirer tout le Monde qui tremble ; Soyons ici d'accord pour combler ses désirs.
Ensemble
Qu'il est doux d'accorder ensemble La Gloire, et les Plaisirs.
La Nymphe de la Seine
Naïades, Dieux des Bois, Nymphes, que tout s'assemble, Qu'on entende nos chants après tant de soupirs.
Scène 3
Choeur, La Nymphe des Tuileries
Choeur
Qu'il est doux d'accorder ensemble La Gloire, et les Plaisirs.
La Nymphe des Tuileries
L'art d'accord avec la Nature Sert l'Amour dans ces lieux charmants : Ces Eaux qui font rêver par un si doux murmure, Ces Tapis où les Fleurs forment tant d'ornements, Ces Gazons, ces Lits de verdure, Tout n'est fait que pour les Amants.
Scène 4
La Nymphe de la Marne, La Gloire, Nymphe De La Tuileries, Tous, Choeur, Choeurs
On danse.
La Nymphe de la Marne
L'onde se presse D'aller sans cesse Jusqu'au bout de son cours : S'il faut qu'un coeur suive une pente, En est-il qui soit plus charmante Que le doux penchant des Amours ?
La Gloire
Que tout retentisse, Que tout réponde à nos voix.
Nymphe De La Tuileries
Que tout fleurisse Dans nos jardins et dans nos bois.
La Nymphe de la Marne
Que le Chant des Oiseaux s'unisse Avec le doux son des Hautbois.
On danse.
ENSEMBLE
Tous
Que tout retentisse, Que tout réponde à nos voix : Que le Chant des Oiseaux s'unisse Avec le doux son des hautbois. Que tout retentisse, Que tout réponde à nos voix.
On danse.
Choeur
Quel coeur sauvage Ici ne s'engage ? Quel coeur sauvage Ne sent point l'amour ? Nous allons voir les Plaisirs de retour ; Ne manquons pas d'en faire un doux usage : Pour rire un peu, l'on n'est pas moins sage. Ah, quel dommage De fuir ce rivage ! Ah, quel dommage De perdre un beau jour ! Nous allons voir les Plaisirs de retour ; Ne manquons pas d'en faire un doux usage : Pour rire un peu, l'on n'est pas moins sage.
Les Plaisirs volent, et viennent préparer des Divertissements.
Choeurs
Revenez, Plaisirs exilés, Volez de toutes parts, volez.
Acte I
Scène 1
Choeur, Licas, Alcide
Choeur
Vivez, vivez, heureux époux.
Licas
Votre Ami le plus cher, épouse la Princesse La plus charmante de la Grèce : Lorsque chacun les suit, Seigneur, les fuyez-vous ?
Choeur
Vivez, vivez, heureux Époux.
Licas
Vous paraissez troublé des cris qui retentissent ? Quand deux Amants heureux s'unissent Le coeur du grand Alcide en serait-il jaloux ?
Choeur
Vivez, vivez, heureux Époux.
Licas
Seigneur, vous soupirez, et gardez le silence ?
Alcide
Ah ! Licas, laisse-moi partir en diligence.
Licas
Quoi ! Dès ce même jour presser votre départ ?
Alcide
J'aurai beau me presser, je partirai trop tard. Ce n'est point avec toi que je prétends me taire ; Alceste est trop aimable, elle a trop su me plaire ; Un autre en est aimé, rien ne flatte mes voeux : C'en est fait, Admète l'épouse, Et c'est dans ce moment qu'on les unit tous deux. Ah ! Qu'une âme jalouse Éprouve un tourment rigoureux ! J'ai peine à l'exprimer moi-même : Figure-toi, si tu le peux, Quelle est l'horreur extrême De voir ce que l'on aime, Au pouvoir d'un Rival heureux.
Licas
L'Amour est-il plus fort qu'un Héros indomptable ? L'Univers n'a point eu de Monstre redoutable Que vous n'ayez pu surmonter.
Alcide
Eh, crois-tu que l'Amour soit moins à redouter ? Le plus grand coeur a sa faiblesse. Je ne puis me sauver de l'ardeur qui me presse Qu'en quittant ce fatal Séjour : Contre d'aimables charmes La valeur est sans armes, Et ce n'est qu'en fuyant qu'on peut vaincre l'Amour.
Licas
Vous devez vous forcer, au moins à voir la Fête Qui déjà dans ce Port, vous paraît toute prête. Votre fuite à présent ferait un trop grand bruit ; Différez jusqu'à la nuit.
Alcide
Ah Licas ! Quelle nuit ! Ah quelle nuit funeste !
Licas
Tout le reste du jour voyez encore Alceste.
Alcide
La voir encore !... Hé bien différons mon départ, Je vous l'avais bien dit, je partirai trop tard. Je vais la voir aimer un Époux qui l'adore, Je verrai dans leurs yeux un tendre empressement : Que je vais payer chèrement Le plaisir de la voir encore !
Scène 2
Ensemble
Ensemble
L'Amour a bien des maux, mais le plus grand de tous, C'est le tourment d'être jaloux.
Scène 3
Straton, Licas
Straton
Licas, j'ai deux mots à te dire.
Licas
Que veux-tu ? Parle je t'entends.
Straton
Nous sommes amis de tout temps ; Céphise, tu le sais, me tient sous son empire, Tu suis partout ses pas : qu'est-ce que tu prétends ?
Licas
Je prétends rire.
Straton
Pourquoi veux-tu troubler deux coeurs qui sont contents ?
Licas
Je prétends rire. Tu peux à ton gré t'enflammer ; Chacun a sa façon d'aimer ; Qui voudra soupirer, soupire, Je prétends rire.
Straton
J'aime, et je suis aimé ; laisse en paix nos amours.
Licas
Rien ne doit t'alarmer, s'il est bien vrai qu'on t'aime ; Un rival rebuté donne un plaisir extrême.
Straton
Un Rival tel qu'il soit importune toujours.
Licas
Je vois ton amour sans colère, Tu devrais en user ainsi : Puisque Céphise t'a su plaire, Pourquoi ne veux-tu pas qu'elle me plaise aussi ?
Straton
À quoi sert-il d'aimer ce qu'il faut que l'on quitte ? Tu ne peux demeurer longtemps dans cette Cour.
Licas
Moins on a de moments à donner à l'Amour. Et plus il faut qu'on en profite.
Straton
J'aime depuis deux ans avec fidélité : Je puis croire sans vanité, Que tu ne dois pas être un Rival qui m'alarme.
Licas
J'ai pour moi la nouveauté ; En amour c'est un grand charme.
Straton
Céphise m'a promis un coeur tendre et constant.
Licas
Céphise m'en promet autant.
Straton
Ah si je le croyais !... Mais tu n'es pas croyable.
Licas
Crois-moi, fais ton profit d'un reste d'amitié, Sers-toi d'un avis charitable Que je te donne par pitié.
Straton
Le mépris d'une volage Doit être un assez grand mal, Et c'est un nouvel outrage Que la pitié d'un Rival. Elle vient l'Infidèle, Pour chanter dans les Jeux dont je prends soin ici.
Licas
Je te laisse avec elle, Il ne tiendra qu'à toi d'être mieux éclairci.
Scène 4
Céphise, Straton
Céphise
Dans ce beau jour, quelle humeur sombre Fais-tu voir à contretemps ?
Straton
C'est que je ne suis pas du nombre Des Amants qui sont contents.
Céphise
Un ton grondeur et sévère N'est pas un grand agrément ; Le chagrin n'avance guère Les affaires d'un Amant.
Straton
Licas vient de me faire entendre Que je n'ai plus ton coeur, qu'il doit seul y prétendre, Et que tu ne vois plus mon amour qu'à regret !
Céphise
Licas est peu discret...
Straton
Ah je m'en doutais bien qu'il voulait me surprendre.
Céphise
Licas est peu discret D'avoir dit mon secret.
Straton
Comment ! Il est donc vrai ! Tu n'en fais point d'excuse ? Tu me trahis ainsi sans en être confuse ?
Céphise
Tu te plains sans raison ; Est-ce une trahison, Quand on te désabuse ?
Straton
Que je suis étonné de voir ton changement !
Céphise
Si je change d'Amant Qu'y trouves-tu d'étrange ? Est-ce un sujet d'étonnement De voir une fille qui change ?
Straton
Après deux ans passés dans un si doux lien, Devais-tu jamais prendre une chaîne nouvelle ?
Céphise
Ne comptes-tu pour rien D'être deux ans fidèle ?
Straton
Par un espoir doux et trompeur, Pourquoi m'engageais-tu dans un amour si tendre ? Fallait-il me donner ton coeur, Puisque tu voulais le reprendre ?
Céphise
Quand je t'offris mon coeur, c'était de bonne foi ; Que n'empêches-tu qu'on te l'ôte ? Est-ce ma faute Si Licas me plaît plus que toi ?
Straton
Ingrate, est-ce le prix de ma persévérance ?
Céphise
Essaye un peu de l'inconstance : C'est toi qui le premier m'appris à m'engager : Pour récompense Je te veux apprendre à changer.
Straton
Il faut aimer toujours. Il faut changer toujours. Les plus douces amours Sont les amours fidèles : Sont les amours nouvelles : Il faut aimer toujours. Il faut changer toujours.
Scène 5
Licomède, Céphise
STRATON se retire.
Licomède
Straton, donne ordre qu'on s'apprête Pour commencer la Fête.
Licomède
Enfin, grâce au dépit, je goûte la douceur De sentir le repos de retour dans mon coeur. J'étais à préférer au Roi de Thessalie ; Et si pour sa gloire, on publie Qu'Apollon autrefois lui servit de Pasteur, Je suis Roi de Scyros, et Thétis est ma soeur. J'ai su me consoler d'un hymen qui m'outrage, J'en ordonne les Jeux avec tranquillité. Qu'aisément le dépit dégage Des fers d'une ingrate Beauté : Et qu'après un long esclavage, Il est doux d'être en liberté.
Céphise
Il n'est pas sûr toujours de croire l'apparence : Un coeur bien pris, et bien touché, N'est pas aisément détaché, Ni sitôt guéri que l'on pense ; Et l'amour est souvent caché Sous une feinte indifférence.
Licomède
Quand on est sans espérance, On est bientôt sans amour. Mon Rival a la préférence, Ce que j'aime est en sa puissance, Je perds tout espoir en ce jour : Quand on est sans espérance, On est bientôt sans amour. Voici l'heure qu'il faut que la Fête commence, Chacun s'avance, Préparons-nous.
Scène 6
Choeur, Phères, Admète
Choeur
Vivez, vivez, heureux Époux.
Phères
Jouissez des douceurs du noeud qui vous assemble.
Admète
Quand l'Hymen et l'Amour sont bien d'accord ensemble Que les noeuds qu'ils forment sont doux ?
Choeur
Vivez, vivez, heureux Époux.
Scène 7
Deux Tritons, Céphise, Une Nymphe De La Mer, Licomède, Admète, Choeur, Alceste, Alcide, Choeur Des Thessaliens
On danse.
Deux Tritons
Malgré tant d'orages, Et tant de naufrages, Chacun à son tour S'embarque avec l'Amour. Partout où l'on mène Les Coeurs amoureux, On voit la Mer pleine D'écueils dangereux ; Mais sans quelque peine, On n'est jamais heureux : Une âme constante, Après la tourmente, Espère un beau jour. Malgré tant d'orages, Et tant de naufrages, Chacun à son tour S'embarque avec l'Amour. Un coeur qui diffère D'entrer en affaire, S'expose à manquer Le temps de s'embarquer. Une âme commune S'étonne d'abord, Le soin l'importune, Le calme l'endort, Mais quelle fortune Fait-on sans quelque effort ? Est-il un commerce Exempt de traverse ? Chacun doit risquer. Un coeur qui diffère D'entrer en affaire, S'expose à manquer Le temps de s'embarquer.
On danse.
Céphise
Jeunes Coeurs, laissez-vous prendre, Le péril est grand d'attendre, Vous perdez d'heureux moments En cherchant à vous défendre. Si l'Amour a des tourments, C'est la faute des Amants.
et CÉPHISE
Une Nymphe De La Mer
Plus les âmes sont rebelles, Plus leurs peines sont cruelles, Les plaisirs doux et charmants Sont le prix des coeurs fidèles : Si l'Amour a des tourments, C'est la faute des Amants.
Licomède
On vous apprête Dans mon Vaisseau Un divertissement nouveau.
LICOMÈDE conduit ALCESTE dans son Vaisseau, STRATON y mène CÉPHISE, et dans le temps qu'ADMÈTE et ALCIDE y veulent passer, le Pont s'enfonce dans la Mer.
Licomède
Venez voir ce que notre fête Doit avoir de plus beau.
Admète
Dieux ! Le Pont s'abîme dans l'eau.
Choeur
Ah quelle trahison funeste !
Alceste
Au secours, au secours.
Alcide
Perfide...
Admète
Alceste...
Alcide
Laissons les vains discours. Au secours, au secours.
Choeur Des Thessaliens
Au secours, au secours.
Scène 8
Thétis, Admète
Thétis
Époux infortuné, redoute ma colère, Tu vas hâter l'instant qui doit finir tes jours ; C'est Thétis que la Mer révère, Que tu vois contre toi du parti de son Frère. Et c'est à la mort que tu cours.
Admète
Au secours, au secours.
THETIS rentre dans la Mer, et les Aquilons excitent une tempête qui agite les Vaisseaux qui s'efforcent de poursuivre LICOMÈDE.
Thétis
Puisqu'on méprise ma puissance ; Que les vents déchaînés, Que les flots mutinés S'arment pour ma vengeance.
Scène 9
Éole
L'orage cesse, les Zéphyrs volent et font fuir les Aquilons qui tombent dans la Mer avec les nuages qu'ils en avaient élevés, et les Vaisseaux d'ALCIDE et d'ADMÈTE poursuivent LICOMÈDE.
Éole
Le Ciel protège les Héros : Allez Admète, allez Alcide ; Le Dieu qui sur les Dieux préside M'ordonne de calmer les flots : Allez, poursuivez un Perfide. Retirez-vous, Vents en courroux, Rentrez dans vos prisons profondes : Et laissez régner sur les ondes Les Zéphyrs les plus doux.
Acte II
Scène 1
Céphise, Straton
Céphise
Alceste ne vient point, et nous devons attendre.
Straton
Que peut-elle prétendre ? Pourquoi se tourmenter ici mal à propos ? Ses cris ont beau se faire entendre, Peut-être son Époux a péri dans les flots, Et nous sommes enfin dans l'Île de Scyros.
Céphise
Tu ne te plaindras point que j'en use de même : Je t'ai donné peu d'embarras Tu vois comme je suis tes pas.
Straton
Tu sais dissimuler une colère extrême.
Céphise
Et si je te disais que c'est toi seul que j'aime ?
Straton
Tu le dirais en vain, je ne te croirais pas.
Céphise
Crois-moi, si j'ai feint de changer C'était pour te mieux engager. Un Rival n'est pas inutile, Il réveille l'ardeur et les soins d'un Amant ; Une conquête facile Donne peu d'empressement, Et l'Amour tranquille S'endort aisément.
Straton
Non, non, ne tente point une seconde ruse, Je vois plus clair que tu ne crois. On excuse d'abord un Amant qu'on abuse ; Mais la sottise est sans excuse, De se laisser tromper deux fois.
Céphise
N'est-il aucun moyen d'apaiser ta colère ?
Straton
Consens à m'épouser, et sans retardement.
Céphise
Une si grande affaire Ne se fait pas si promptement : Un hymen qu'on diffère N'en est que plus charmant.
Straton
Un hymen qui peut plaire Ne coûte guère, Et c'est un noeud bientôt formé ; Rien n'est plus aisé que de faire Un Époux, d'un Amant aimé.
Céphise
Je t'aime d'un amour sincère ; Et s'il est nécessaire, Je m'offre à t'en faire un serment.
Straton
Amusement, amusement.
Céphise
L'injuste enlèvement d'Alceste Attire dans ces lieux une guerre funeste, Les plus braves des Grecs s'arment pour son secours : Au milieu des cris et des larmes, L'hymen a peu de charmes ; Attendons de tranquilles jours. Le bruit affreux des armes Effarouche bien les Amours.
Straton
Discours, discours, discours. Tu n'as qu'à m'épouser pour m'ôter tout ombrage ? Pourquoi différer davantage ? À quoi servent tant de façons ?
Céphise
Rends-moi la liberté pour m'épouser sans crainte ; Un hymen fait avec contrainte Est un mauvais moyen de finir tes soupçons.
Straton
Chansons, chansons, chansons.
Scène 2
Licomède, Alceste, Straton
Licomède
Allons, allons, la plainte est vaine.
Alceste
Ah ! Quelle rigueur inhumaine !
Licomède
Allons, je suis sourd à vos cris, Je me venge de vos mépris.
Alceste
Quoi ! Vous serez inexorable ?
Licomède
Cruelle, vous m'avez appris À devenir impitoyable.
Alceste
Est-ce ainsi que l'Amour a su vous émouvoir ? Est-ce ainsi que pour moi votre âme est attendrie ?
Licomède
L'Amour se change en Furie, Quand il est au désespoir ; Puisque je perds toute espérance, Je veux désespérer mon rival à son tour ; Et les douceurs de la Vengeance Ont de quoi consoler des rigueurs de l'Amour.
Alceste
Voyez la douleur qui m'accable.
Licomède
Vous avez sans pitié regardé ma douleur, Vous m'avez rendu misérable, Vous partagerez mon malheur.
Alceste
Admète avait mon coeur dès ma plus tendre enfance ; Nous ne connaissions pas l'Amour ni sa puissance. Lorsque d'un noeud fatal il vint nous enchaîner : Ce n'est pas une grande offense Que le refus d'un coeur qui n'est plus à donner.
Licomède
Est-ce aux Amants qu'on désespère À devoir rien examiner ? Non, je ne puis vous pardonner D'avoir trop su me plaire. Que ne m'ont point coûté vos attraits ! Ils ont mis dans mon coeur une cruelle flamme ; Ils ont arraché de mon âme L'innocence et la paix. Non, Ingrate, non, Inhumaine, Non, quelque soit votre peine, Non, je ne vous rendrai jamais Tous les maux que vous m'avez faits.
Straton
Voici l'Ennemi qui s'avance En diligence.
Licomède
Préparons-nous À nous défendre.
Alceste
Ah ! Cruel, que n'épargnez-vous Le sang qu'on va répandre !
LICOMÈDE contraint ALCESTE d'entrer dans la Ville, CÉPHISE la suit, et les soldats de LICOMÈDE ferment la Porte de la Ville aussitôt qu'ils y sont entrés.
Licomède
Périssons-tous, Plutôt que de nous rendre.
Scène 3
Admète
Admète
Marchez, marchez, marchez : Approchez, Amis, approchez, Marchez, marchez, marchez : Hâtons-nous de punir les Traîtres, Rendons-nous maîtres Des murs qui les tiennent cachés : Marchez, marchez, marchez :
Scène 4
Licomède, Straton, Admète, Assiegeants, Assiégés, Alcide, Tous, Licas
Licomède
Ne prétendez pas nous surprendre, Venez, nous allons vous attendre : Nous ferons tous notre devoir Pour vous bien recevoir.
Straton
Nous ferons tous notre devoir Pour vous bien recevoir.
Admète
Perfide, évite un sort funeste, On te pardonne tout si tu veux rendre Alceste.
Licomède
J'aime mieux mourir, s'il le faut, Que de céder jamais cet Objet plein de charmes.
Admète
À l'assaut, à l'assaut.
Licomède
Aux Armes, aux Armes.
Assiegeants
À l'assaut, à l'assaut.
Assiégés
Aux armes, aux armes.
Admète
À moi, Compagnons, à moi. À moi, suivez votre Roi.
Alcide
C'est Alcide Qui vous guide.
Admète
À moi, Compagnons, à moi. On fait avancer des Béliers et autres Machines de guerre pour battre la Place.
Tous
Donnons, donnons de toutes parts.
Assiegeants
Que chacun à l'envi combatte ; Que l'on abatte Les Murs, et les Remparts.
Tous
Donnons, donnons de toutes parts.
Assiégés
Que les ennemis pêle-mêle, Trébuchent sous l'affreuse grêle De nos flèches, et de nos dards.
Tous
Donnons, donnons de toutes parts. Courage, courage, courage, Ils sont à nous, ils sont à nous.
Alcide
C'est trop disputer l'avantage, Je vais vous ouvrir un passage, Suivez-moi tous, suivez-moi tous.
Tous
Courage, courage, courage, Ils sont à nous, ils sont à nous. Les assiégés voyant leurs Remparts à demi abattus, et la Porte de la Ville enfoncée, font un dernier effort dans une Sortie, pour repousser les Assiégeants.
Assiegeants
Achevons d'emporter la Place ; L'Ennemi commence à plier. Main basse, main basse, main basse. .
Assiégés
Quartier, quartier, quartier.
Assiegeants
La Ville est prise.
Assiégés
Quartier, quartier, quartier.
Licas
Il faut rendre Céphise.
Straton
Je suis ton prisonnier, Quartier, quartier, quartier.
Scène 5
Phères
Phères
Courage, Enfants, je suis à vous ; Mon bras va seconder vos coups : Mais c'en est déjà fait, et l'on a pris la Ville ; La faiblesse de l'âge a retardé mes pas : La valeur devient inutile Quand la force n'y répond pas. Que la Vieillesse est lente, Les efforts qu'elle tente Sont toujours impuissants : C'est une charge bien pesante Qu'un fardeau de quatre-vingts ans.
Scène 6
Alcide, Phères, Alceste
Alcide
Rendez à votre Fils cette aimable Princesse.
Phères
Ce don de votre main serait encor plus doux.
Alcide
Allez, allez la rendre à son heureux Époux.
Alceste
Tout est soumis, la guerre cesse ; Seigneur, pourquoi me laissez-vous ? Quel nouveau soin vous presse ?
Alcide
Vous n'avez rien à redouter, Je vais chercher ailleurs des Tyrans à dompter.
Alceste
Les noeuds d'une amitié pressante Ne retiendront-ils point votre âme impatiente ? Et la Gloire vous doit-elle emporter ?
Alcide
Gardez-vous bien de m'arrêter.
Alceste
C'est votre valeur triomphante Qui fait le sort charmant que nous allons goûter ; Quelque douceur que l'on ressente, Un ami tel que vous l'augmente ; Voulez-vous sitôt nous quitter ?
Alcide
Gardez-vous bien de m'arrêter. Laissez ; laissez-moi fuir un charme qui m'enchante : Non, toute ma vertu n'est pas assez puissante Pour répondre d'y résister. Non, encore une fois, Princesse trop charmante, Gardez-vous bien de m'arrêter.
Scène 7
Tous, Alceste
Tous
Cherchons Admète promptement.
Alceste
Peut-on chercher ce qu'on aime Avec trop d'empressement ! Quand l'amour est extrême, Le moindre éloignement Est un cruel tourment.
Tous
Cherchons Admète promptement.
Scène 8
Alceste, Cléante, Admète, Ensemble
Alceste
Ô Dieux ! Quel spectacle funeste !
Cléante
Le chef des Ennemis mourant et terrassé, De sa rage expirante a ramassé le reste, Le Roi vient d'en être blessé.
Admète
Je meurs, charmante Alceste ; Mon sort est assez doux, Puisque je meurs pour vous.
Alceste
C'est pour vous voir mourir que le Ciel me délivre !
Admète
Avec le nom de votre Époux J'eusse été trop heureux de vivre ; Mon sort est assez doux, Puisque je meurs pour vous.
Alceste
Est-ce là cet hymen si doux, si plein d'appas, Qui nous promettait tant de charmes ? Fallait-il que sitôt l'aveugle sort des armes Tranchât des noeuds si beaux, par un affreux trépas ? Est-ce là cet hymen si doux, si plein d'appas, Qui nous promettait tant de charmes ?
Admète
Belle Alceste, ne pleurez pas, Tout mon sang ne vaut point vos larmes.
Alceste
Est-ce là cet hymen si doux, si plein d'appas, Qui nous promettait tant de charmes ?
Admète
Alceste, vous pleurez ?
Alceste
Admète, vous mourez.
Ensemble
Alceste, vous pleurez ? Admète, vous mourez !
Alceste
Se peut-il que le Ciel permette, Que les coeurs d'Alceste et d'Admète Soient ainsi séparés ?
Ensemble
Alceste, vous pleurez ? Admète, vous mourez !
Scène 9
Apollon
Les Arts qui sont autour d'Apollon se séparent sur des Nuages différents, et tous descendent pour élever un Monument superbe, tandis qu'Apollon s'envole.
Apollon
La lumière aujourd'hui te doit être ravie ; Il n'est qu'un seul moyen de prolonger ton sort. Le Destin me promet de te rendre la vie, Si quelque autre pour toi veut s'offrir à la mort. Reconnais si quelqu'un t'aime parfaitement, Sa mort aura pour prix une immortelle gloire : Pour en conserver la mémoire, Les Arts vont élever un pompeux Monument.
Acte III
Scène 1
Alceste, Phères, Céphise
Alceste
Ah ! Pourquoi nous séparez-vous ? Eh du moins, attendez que la mort nous sépare ; Cruels, quel pitié barbare Vous presse d'arracher Alceste à son Époux ? Ah ! Pourquoi nous séparez-vous ?
Phères
Plus votre Époux mourant voit d'amour et d'appas, Et plus le jour qu'il perd lui doit faire d'envie : Ce sont les douceurs de la vie Qui font les horreurs du trépas.
Alceste
Les Arts n'ont point encore achevé leur ouvrage ; Cet Autel doit porter la glorieuse Image, De qui signalera sa foi, En mourant, pour sauver son Roi. Le prix d'une gloire immortelle Ne peut-il toucher un grand coeur ? Faut-il que la mort la plus belle Ne laisse pas de faire peur ? À quoi sert la foule importune Dont les Rois sont embarrassés ? Un coup fatal de la Fortune Écarte les plus empressés.
Alceste
De tant d'amis qu'avait Admète, Aucun ne vient le secourir ; Quelque honneur qu'on promette, On le laisse mourir.
Phères
J'aime mon Fils, je l'ai fait Roi ; Pour prolonger son sort, je mourrais sans effroi, Si je pouvais offrir des jours dignes d'envie : Je n'ai plus qu'un reste de vie, Ce n'est rien pour Admète, et c'est beaucoup pour moi.
Céphise
Les honneurs les plus éclatants, En vain dans le tombeau promettent de nous suivre, La mort est affreuse en tout temps : Mais peut-on renoncer à vivre, Quand on n'a vécu que quinze ans ?
Alceste
Chacun est satisfait des excuses qu'il donne : Cependant on ne voit personne Qui, pour sauver Admète, ose perdre le jour ; Le Devoir, l'Amitié, le Sang, tout l'abandonne, Il n'a plus d'espoir qu'en l'Amour.
Scène 2
Phères, Choeur, Cléante
Phères
Voyons encor mon Fils, allons, hâtons nos pas ; Ses yeux vont se couvrir d'éternelles ténèbres.
Choeur
Hélas ! Hélas ! Hélas !
Phères
Quels cris ! Quelles plaintes funèbres !
Choeur
Hélas ! Hélas ! Hélas !
Phères
Où vas-tu ? Cléante, demeure.
Cléante
Hélas ! Hélas ! Le Roi touche à sa dernière heure, Il s'affaiblit, il faut qu'il meure, Et je vins pleurer son trépas. Hélas ! Hélas !
Choeur
Hélas ! Hélas ! Hélas !
Phères
On le plaint, tout le monde pleure, Mais nos pleurs ne le sauvent pas.
Choeur
Hélas ! Hélas ! Hélas !
Scène 3
Choeur, Phères, Admète
Choeur
Ô trop heureux Admète, Que votre sort est beau !
Phères
Quel changement ! Quel bruit nouveau !
Choeur
Ô trop heureux Admète, Que votre sort est beau !
Phères
L'effort d'une amitié parfaite L'a sauvé du tombeau.
Phères
Ô trop heureux Admète, Que votre sort est beau !
Choeur
Ô trop heureux Admète, Que votre sort est beau !
L'Autel s'ouvre, et l'on voit sortir l'Image d'ALCESTE qui se perce le sein.
Admète
Qu'une Pompe funèbre Rende à jamais célèbre Le généreux effort Qui m'arrache à la mort. Alceste n'aura plus d'alarmes, Je reverrai ses yeux charmants À qui j'ai coûté tant de larmes : Que la vie a de charmes Pour les heureux Amants ! Achevez, Dieux des Arts, faites-nous voir l'Image Qui doit éterniser la grandeur de courage De qui s'est immolé pour moi ; Ne différez point davantage... Ciel ! Ô Ciel ! Qu'est-ce que je vois !
Scène 4
Céphise, Admète, Choeur
Céphise
Alceste est morte !
Admète
Alceste est morte !
Choeur
Alceste est morte !
Céphise
Alceste a satisfait les Parques en courroux ; Votre tombeau s'ouvrait, elle y descend pour vous ; Elle-même a voulu vous en fermer la porte ; Alceste est morte !
Admète
Alceste est morte !
Choeur
Alceste est morte !
Admète
Alceste est morte !
Choeur
Alceste est morte !
Céphise
Sujets, Amis, Parents, vous abandonnaient tous ; Sur les droits les plus forts, sur les noeuds les plus doux, L'Amour, le tendre Amour l'emporte : Alceste est morte !
Admète
Alceste est morte !
ADMÈTE, tombe accablé de douleur entre les bras de sa suite.
Choeur
Alceste est morte !
Scène 5
Femme Affligée, Une Femme Affligée, Choeur
Femme Affligée
La Mort, la Mort barbare Détruit aujourd'hui mille appas. Quelle Victime, hélas ! Fût jamais si belle, et si rare ? La Mort, la Mort barbare Détruit aujourd'hui mille appas.
Une Femme Affligée
Alceste, la charmante Alceste, La fidèle Alceste n'est plus.
Choeur
Alceste, la charmante Alceste, La fidèle Alceste n'est plus.
Une Femme Affligée
Tant de beautés, tant de vertus, Méritaient un sort moins funeste.
Un transport de douleur saisit les troupes affligées, et désolées ; une partie déchire ses habits ; l'autre s'arrache les cheveux, et chacun brise au pied de l'image d'Alceste les ornements qu'il porte à la main.
Choeur
Alceste, la charmante Alceste, La fidèle Alceste n'est plus.
Choeur
Rompons, brisons le triste reste De ces ornement superflus. Que nos pleurs, que nos cris renouvellent sans cesse : Allons porter partout la douleur qui nous presse.
Scène 6
Admète
Admète
Sans Alceste, sans ses appas, Croyez-vous que je puisse vivre ! Laissez-moi courir au trépas Où ma chère Alceste se livre. Sans Alceste, sans ses appas, Croyez-vous que je puisse vivre ! C'est pour moi qu'elle meurt, Hélas ! Pourquoi m'empêcher de la suivre ? Sans Alceste, sans ses appas, Croyez-vous que je puisse vivre !
Scène 7
Alcide, Admète, Ensemble
Alcide
Tu me vois arrêté sur le point de partir, Par les tristes clameurs qu'on entend retentir.
Admète
Alceste meurt pour moi par un amour extrême, Je ne reverrai plus les yeux qui m'ont charmé : Hélas ! J'ai perdu ce que j'aime, Pour avoir été trop aimé.
Alcide
J'aime Alceste, il est temps de ne m'en plus défendre : Elle meurt, ton amour n'a plus rien à prétendre ; Admète, cède-moi la beauté que tu perds : Au Palais de Pluton j'entreprends de descendre : J'irai jusqu'au fond des Enfers Forcer la mort à me la rendre.
Admète
Je verrais encor ses beaux yeux ! Allez Alcide, allez, revenez glorieux, Obtenez qu'Alceste vous suive ; Le Fils du plus puissant des Dieux Est plus digne que moi du bien dont on me prive. Allez, allez, ne tardez pas, Arrachez Alceste au trépas ; Et ramenez au jour son Ombre fugitive ; Qu'elle vive pour vous avec tous ses appas, Admète est trop heureux, pourvu qu'Alceste vive.
Ensemble
Allez, allez, ne tardez pas, Arrachez Alceste au trépas ;
Scène 8
Diane
La Lune paraît, son Globe s'ouvre, et fait voir DIANE sur un Nuage brillant.
Mercure vient en volant frapper la terre de son Caducée, l'Enfer s'ouvre, et Alcide y descend.
Diane
Le Dieu dont tu tiens la naissance Oblige tous les Dieux d'être d'intelligence ; En faveur d'un dessein si beau, Je viens t'offrir mon assistance ; Et Mercure s'avance Pour t'ouvrir aux Enfers, un passage nouveau.
Acte IV
Scène 1
Caron, Ombres, Une Ombre Rebutée, L'Ombre d'Alceste
Caron
Il faut passer tôt ou tard, Il faut passer dans ma Barque. On y vient jeune, ou vieillard, Ainsi qu'il plaît à la Parque : On y reçoit sans égard, Le Berger, et le Monarque. Il faut passer tôt ou tard, Il faut passer dans ma Barque. Vous qui voulez passer, venez, Mânes errants, Venez, avancez, tristes Ombres, Payer le tribut que je prends, Ou retournez errer sur ces Rivages sombres.
Ombres
Passe-moi, Caron, passe-moi.
Caron
Il faut auparavant que l'on me satisfasse, On doit payer les soins d'un si pénible emploi.
CARON fait entrer dans sa Barque les Ombres qui ont de quoi le payer.
Ombres
Passe-moi, Caron, passe-moi.
Caron
Donne, passe ; donne, passe ; Demeure toi, Tu n'as rien, il faut qu'on te chasse.
Une Ombre Rebutée
Une Ombre tient si peu de place.
Caron
Ou paye, ou tourne ailleurs tes pas.
L'Ombre d'Alceste
De grâce, par pitié, ne me rebute pas.
Caron
La pitié n'est point ici-bas, Et Caron ne fait point de grâce.
L'Ombre d'Alceste
Hélas ! Caron, hélas ! Hélas !
Caron
Crie, hélas ! Tant que tu voudras, Rien pour rien, en tous lieux, est une loi suivie : Les mains vides sont sans appas ; Et ce n'est point assez de payer dans la vie : Il faut encor payer au-delà du trépas.
L'Ombre d'Alceste
Hélas ! Caron, hélas ! Hélas !
Caron
Il importe peu que l'on crie : Hélas ! Caron, hélas ! Hélas ! Il faut encor payer au-delà du trépas.
Scène 2
Alcide, Caron
Alcide
Sortez, Ombres, faites-moi place, Vous passerez une autre fois. Les Ombres s'enfuient.
Caron
Ah ! Ma Barque ne peut offrir un si grand poids !
Alcide
Allons, il faut que l'on me passe.
Caron
Retire-toi d'ici, Mortel, qui que tu sois, Les Enfers irrités puniront ton audace.
Alcide
Passe-moi sans tant de façons.
Caron
L'eau nous gagne, ma Barque crève.
Alcide
Allons, rame, dépêche, achève.
Caron
Nous enfonçons.
Alcide
Passons, passons.
Scène 3
Pluton, SUIVANTS de PLUTON, Proserpine, Choeur
Le Théâtre change, et représente le Palais de PLUTON.
Pluton
Reçois le juste prix de ton amour fidèle ; Que ton dessein nouveau soit heureux à jamais : Commence de goûter la douceur éternelle D'une profonde paix.
SUIVANTS de PLUTON
Commence de goûter la douceur éternelle D'une profonde paix.
Proserpine
L'épouse de Pluton te retient auprès d'elle : Tous tes voeux seront satisfaits.
SUIVANTS de PLUTON
Commence de goûter la douceur éternelle D'une profonde paix.
Les suivants de PLUTON répètent les deux derniers vers, et se réjouissent de la venue d'ALCESTE dans les Enfers, par une espèce de Fête.
Pluton
En faveur d'une Ombre si belle, Que l'Enfer fasse voir tout ce qu'il a d'attraits.
On danse.
SUIVANTS de PLUTON
En faveur d'une Ombre si belle, Que l'Enfer fasse voir tout ce qu'il a d'attraits. Tout Mortel doit ici paraître, On ne peut naître Que pour mourir : De cent maux le Trépas délivre ; Qui cherche à vivre Cherche à souffrir. Venez tous sur nos sombres bords, Le repos qu'on désire Ne tient son Empire Que dans le Séjour des morts.
On danse.
Choeur
Chacun vient ici-bas prendre place ; Sans cesse on y passe, Jamais on n'en sort. C'est pour tous une loi nécessaire ; L'effort qu'on peut faire N'est qu'un vain effort : Est-on sage De fuir ce passage ? C'est un orage Qui mène au Port. Chacun vient ici-bas prendre place ; Sans cesse on y passe, Jamais on n'en sort. Tous les charmes, Plaintes, cris, larmes, Tout est sans armes Contre la mort. Chacun vient ici-bas prendre place ; Sans cesse on y passe, Jamais on n'en sort.
Scène 4
Alecton, Pluton
Alecton
Quittez, quittez les Jeux, songez à vous défendre, Contre un Audacieux unissons nos efforts : Le Fils de Jupiter vient ici de descendre Seul, il ose attaquer tout l'Empire des morts.
On entend aboyer CERBERE.
Pluton
Qu'on arrête ce Téméraire, Armez-vous, Amis, armez-vous, Qu'on déchaîne Cerbère, Courez tous, courez tous.
Alecton
Son bras abat tout ce qu'il frappe, Tout cède à ses horribles coups, Rien ne résiste, rien n'échappe.
Scène 5
Pluton, Alcide, Proserpine, SUIVANTS de PLUTON
Pluton
Insolent, jusqu'ici braves-tu mon courroux ? Quelle injuste audace t'engage À troubler la paix de ces lieux?
Alcide
Je suis né pour dompter la rage Des Monstres les plus furieux.
Pluton
Est-ce le Dieu jaloux qui lance lez tonnerre, Qui t'oblige à porter la guerre Jusqu'au centre de l'Univers ? Il tient sous son pouvoir et le Ciel et la Terre, Veut-il encor ravir l'Empire des Enfers ?
Alcide
Non, Pluton, règne en paix, jouis de ton partage ; Je viens chercher Alceste en cet affreux séjour, Permets que je la rende au jour, Je ne veux point d'autre avantage : Si c'est te faire outrage D'entrer par force dans ta Cour, Pardonne à mon courage Et fais grâce à l'amour.
Proserpine
Un grand coeur peut tout quand il aime, Tout doit céder à son effort. C'est un Arrêt du Sort, Il faut que l'amour extrême Soit plus fort Que la mort.
Pluton
Les Enfers, Pluton lui-même, Tout doit en être d'accord ; Il faut que l'amour extrême Soit plus fort Que la mort.
SUIVANTS de PLUTON
Il faut que l'amour extrême Soit plus fort Que la mort.
PLUTON donne un coup de son Trident et fait sortir son Char.
Alcide et l'Ombre d'Alceste se placent sur le char de Pluton qui les enlève sous la conduite d'une troupe volante de suivants de Pluton.
Pluton
Que pour revoir le jour, l'Ombre d'Alceste sorte. Prenez place tous deux au Char dont je me sers : Qu'au gré de vos voeux, il vous porte ; Partez, les chemins sont ouverts ; Qu'une volante Escorte Vous conduise au travers Des noires vapeurs des Enfers.
Acte V
Scène 1
Admète, Choeur, Tous
Admète
Alcide est vainqueur du trépas, L'Enfer ne lui résiste pas : Il ramène Alceste vivante ; Que chacun chante : Alcide est vainqueur du trépas, L'Enfer ne lui résiste pas :
Choeur
Alcide est vainqueur du trépas, L'Enfer ne lui résiste pas.
Admète
Quelle douleur secrète Rend mon âme inquiète, Et trouble mon amour ? Alceste voit encor le jour, Mais c'est pour un autre qu'Admète.
Choeur
Alcide est vainqueur du trépas, L'Enfer ne lui résiste pas.
Admète
Ah ! Du moins cachons ma tristesse ; Alceste dans ces lieux ramène les plaisirs. Je dois rougir de ma faiblesse ; Quelle honte à mon coeur, de mêler des soupirs Avec tant de cris d'allégresse !
Choeur
Alcide est vainqueur du trépas, L'Enfer ne lui résiste pas.
Admète
Par une ardeur impatiente Courons, et devançons ses pas. Il ramène Alceste vivante ; Que chacun chante :
Tous
Alcide est vainqueur du trépas, L'Enfer ne lui résiste pas.
Scène 2
Straton, Licas, Ensemble
Straton
Ne m'ôteras-tu point la chaîne qui m'accable, Dans ce séjour destiné pour tant d'aimables jeux ? Ah ! Qu'il est rigoureux D'être seul misérable, Quand on voit tout le monde heureux !
Licas
Aujourd'hui qu'Alcide ramène Alceste des Enfers, Je veux finir ta peine. Qu'on ne porte plus d'autres fers Que ceux dont l'Amour nous enchaîne.
Ensemble
Qu'on ne porte plus d'autres fers Que ceux dont l'Amour nous enchaîne.
Scène 3
Licas, Straton, Céphise, Tous
Licas
Vois, Céphise, vois qui de nous Peut rendre ton destin plus doux ; Et termine enfin nos querelles.
Licas
Mes amours seront éternelles.
Straton
Mon coeur ne sera plus jaloux.
Licas
Entre deux Amants fidèles, Choisis un heureux Époux.
Céphise
Je n'ai point de choix à faire ; Parlons d'aimer et de plaire, Et vivons toujours en paix. L'Hymen détruit la tendresse, Il rend l'amour sans attraits ; Voulez-vous aimer sans cesse, Amants, n'épousez jamais.
Céphise
L'Hymen détruit la tendresse, Il rend l'Amour sans attraits ; Voulez-vous aimer sans cesse, Amants, n'épousez jamais.
Céphise
Prenons part aux transports d'une joie éclatante, Que chacun chante :
Tous
Alcide est vainqueur du trépas, L'Enfer ne lui résiste pas : Il ramène Alceste vivante ; Que chacun chante : Alcide est vainqueur du trépas, L'Enfer ne lui résiste pas.
Scène 4
Alcide, Alceste, Admète
Alcide
Pour une si belle victoire, Peut-on avoir trop entrepris ? Ah qu'il est doux de courir à la gloire Lorsque l'Amour en doit donner le prix ! Vous détournez vos yeux ! Je vous trouve insensible ? Admète a seul ici vos regards les plus doux ?
Alceste
Je fais ce qui m'est possible Pour ne regarder que vous.
Alcide
Vous devez suivre mon envie, C'est pour moi qu'on vous rend le jour.
Alceste
Je n'ai pu reprendre la vie, Sans reprendre aussi mon amour.
Alcide
Admète en ma faveur, vous a cédé lui-même.
Admète
Alcide pouvait seul vous ôter au trépas. Alceste, vous vivez, je revois vos appas ; Ai-je pu trop payer cette douceur extrême !
Admète
Ah ! Que ne fait-on pas Pour sauver ce qu'on aime !
Alcide
Vous soupirez tous deux au gré de vos désirs ; Est-ce ainsi qu'on me tient parole ?
Admète se retire, et Alceste offre sa main à Alcide, qui arrête Admète, et lui cède la main qu'ALCESTE lui présente.
Admète
Pardonnez aux derniers soupirs D'un malheureux amour qu'il faut qu'on vous immole. Alceste, il ne faut plus nous voir. Admète, il ne faut plus nous voir. D'un autre que de moi votre sort doit dépendre : D'un autre que de vous mon destin doit dépendre : Il faut dans les grands coeurs, que l'amour le plus tendre Soit la victime du devoir. Alceste, il ne faut plus nous voir. Admète, il ne faut plus nous voir.
Alcide
Non, non, vous ne devez pas croire Qu'un Vainqueur des tyrans soit Tyran à son tour : Sur l'Enfer, sur la Mort, j'emporte la victoire ; Il ne manque plus à ma gloire Que de triompher de l'Amour.
Admète
Ah quelle gloire extrême ! Quel héroïque effort ! Le Vainqueur de la mort Triomphe de lui-même.
Scène 5
Apollon
APOLLON descend dans un Palais éclatant au milieu des Muses et des Jeux qu'il amène pour prendre part à la joie d'ADMÈTE et d'ALCESTE, et pour célébrer le Triomphe d'ALCIDE.
Apollon
Les Muses, et les Jeux s'empressent de descendre, Apollon les conduit dans ces aimables lieux. Vous, à qui j'ai pris soin d'apprendre À chanter vos amours sur le ton le plus tendre, Bergers, chantez avec les Dieux Chantons, chantons, faisons entendre Nos chansons jusque dans les Cieux.
Scène 6
Choeurs, Alcide, Straton, Céphise
On danse.
Choeurs
Chantons, chantons, faisons entendre Nos chansons jusque dans les Cieux.
Choeurs
Triomphez généreux Alcide, Aimez en paix, heureux Époux.
On danse.
Alcide
Aimez en paix, heureux Époux.
Straton
À quoi bon Tant de raison Dans le bel âge ? À quoi bon Tant de raison Hors de saison ? Qui craint le danger De s'engager Est sans courage : Tout rit aux Amants, Les Jeux charmants Sont leur partage : Tôt, tôt, tôt, soyons contents, Il vient un temps Qu'on est trop sage.
Céphise
C'est la saison d'aimer Quand on sait plaire, C'est la saison d'aimer Quand on sait charmer. Les plus beaux de nos jours ne durent guère, Le sort de la Beauté nous doit alarmer, Nos champs n'ont point de fleur plus passagère ; C'est la saison d'aimer Quand on sait plaire, C'est la saison d'aimer Quand on sait charmer. Un peu d'amour est nécessaire, Il n'est jamais trop tôt de s'enflammer ; Nous donne-t-on un coeur pour n'en rien faire ? C'est la saison d'aimer Quand on sait plaire, C'est la saison d'aimer Quand on sait charmer.
Choeurs
Triomphez, généreux Alcide, Aimez en paix, heureux Époux : Que toujours la Gloire vous guide, Que sans cesse l'Amour vous guide, Jouissez à jamais des honneurs les plus doux. Jouissez à jamais des plaisirs les plus doux.