Prologue
La Gloire, la Sagesse, Suite de la Gloire et de la Sagesse
La Gloire, La Sagesse, Choeurs
La Gloire
Tout doit céder dans l'Univers À l'Auguste Héros que j'aime, L'effort des ennemis, les glaces des hivers, Les Rochers, les Fleuves, les Mers , Rien n'arrête l'ardeur de sa valeur extrême.
La Sagesse
Tout doit céder dans l'Univers À l'Auguste Héros que j'aime, Il sait l'art de tenir tous les monstres aux fers, Il est Maître absolu de cent peuples divers, Et plus Maître encor de lui-même.
La Gloire
Tout doit céder dans l'Univers À l'Auguste Héros que j'aime.
La Sagesse
Chantons la douceur de ses lois.
La Gloire
Chantons ses glorieux exploits.
La Gloire
D'une égale tendresse, Nous aimons le même Vainqueur.
La Sagesse
Fière Gloire, c'est vous...
La Gloire
C'est vous, douce Sagesse...
La Gloire
C'est vous, qui partagez avec moi son grand coeur.
La Gloire
Je l'emportais sur vous tant qu'a duré la Guerre, Mais dans la paix vous l'emportez sur moi. Vous réglez en secret avec ce sage Roi. Le destin de toute la Terre.
La Gloire répète ce dernier vers avec la Sagesse.
La Sagesse
la Victoire a suivi ce Héros en tous lieux; Mais pour montrer son amour pour la Gloire, Il se sert encore mieux De la Paix que de la Victoire. Au milieu du repos qu'il assure aux Humains, Il fait tomber sous ses puissantes mains Un Monstre qu'on a cru si longtemps invincible, On voit dans ses travaux combien il est sensible : Pour votre immortelle Beauté ; Il prévient vos désirs, il passe votre attente, L'ardeur dont il vous aime incessamment s'augmente, Et n'a jamais tant éclaté. Qu'un vain désir de préférence N'altère point l'intelligence Que ce Héros contre nous veut former : Disputons seulement à qui sait mieux l'aimer.
Les Choeurs répètent ces cinq derniers vers. Et la Suite de la gloire et celle de la Sagesse témoignent par des Danses la joie qu'elles ont de voir ces deux divinités, dans une intelligence parfaite.
La Gloire
Dés qu'on le voit paraître, De quel coeur n'est-il point le maître ? Qu'il est doux de suivre ses pas ! Peut-on le connaître Et ne l'aimer pas ?
La Sagesse
Aimons notre Héros, que rien ne nous sépare : Il nous invite aux Jeux qu'on nous prépare : Nous y verrons Penaud, malgré la Volupté, Suivre un Conseil fidèle et sage ; Nous le verrons sortir du Palais enchanté, Où par l'Amour d'Armide il était arrêté, Et voler où la gloire appelle son courage, Le grand Roi qui partage entre nous ses désirs, Aime à nous voir même dans ses plaisirs.
La Gloire
Que l'éclat de son nom s'étende au bout du Monde. Réunissons nos voix ; Que chacun nous réponde.
La suite de la Gloire et celle de la Sagesse continuent leur réjouissance.
La Gloire
Chantons la douceur de ses lois, Chantons ses glorieux exploits.
Choeurs
Que dans le Temple de Mémoire Son Nom soit pour jamais gravé, C'est à lui qu'il est réservé , D'unir la Sagesse et la Gloire.
Acte I
Scène 1
Armide, Sidonie, Phénice
Armide
Dans un jour de Triomphe au milieu des plaisirs, Qui peut vous inspirer une sombre tristesse ? La Gloire, la Grandeur, la beauté, la Jeunesse, Tous les biens comblent vos désirs.
Sidonie
Vous allumer une fatale flamme Que vous ne ressentez jamais ; L'amour n'ose troubler la paix Qui règne dans votre âme.
Phénice
Quel sort a plus d'appas ? Et qui peut être heureux si vous ne l'êtes pas ?
Phénice
Si la guerre aujourd'hui fait craindre ses ravages, C'est aux bords du Jourdain qu'ils doivent s'arrêter, Nos tranquilles rivages N'ont rien à redouter.
Sidonie
Les Enfers, s'il le faut, prendront pour nous les armes ! Et vous savez leur imposer la loi.
Phénice
Vos yeux n'ont eu besoin que de leurs propres charmes, Pour affaiblir le Camp de Godefroy.
Sidonie
Ses plus vaillants guerriers contre vous sans défense Sont tombés en vôtre puissance.
Armide
Je ne triomphe pas du plus vaillant de tous. Renaud, pour qui ma haine a tant de violence, L'indomptable Renaud échappe à mon courroux. Tout le camp ennemi pour moi devient sensible. Et lui seul, toujours invincible, Fit gloire de me voir d'un oeil indifférent, Il est dans l'âge aimable où sans effort on aime... Non je ne puis manquer sans un effort extrême, La conquête d'un coeur si superbe et si grand.
Sidonie
Qu'importe qu'un captif manque à votre vie noire, On n'en voit dans vos fers assez d'autres témoins ; Et pour un esclave de moins Un Triomphe si beau perdra peu de sa gloire.
Phénice
Pourquoi voulez-vous songer À ce qui peut vous déplaire Il est plus sûr de se venger Par l'oubli que par la colère.
Armide
Les enfers ont prédit cent fois, Que contre ce guerrier nos armes seraient vaines, Et qu'il vaincra nos plus grands Rois : Ah ! Qu'il me serait doux de l'accabler de chaînes, Et d'arrêter le cours de ses exploits ! Que je hais ! Que son mépris m'outrage : Qu'il fera fier d'éviter l'esclavage Où je tiens tant d'autres héros ! Incessamment son importune image Malgré moi trouble mon repos. Un songe affreux m'inspire une fureur nouvelle, Contre ce funeste ennemi, J'ai cru le voir, j'en ai frémi, J'ai cru qui me frappait d'une atteinte mortelle. Je suis tombée aux pieds de ce cruel Vainqueur: Rien ne fléchissait sa rigueur ; Et par un charme inconcevable, Je me sentais contrainte à le trouver aimable Dans le fatal moment qu'il me perçait le coeur ; Vous troublez-vous d'une image légère Que le sommeil produit ? Le beau jour qui vous luit. Doit dissiper cette vaine chimère. Ainsi qu'il a détruit Les ombres de la nuit.
Scène 2
Hidraot, Armide
Hidraot
Armide, que le sang qui m'unit avec vous Me rend sensible aux soins que l'on prend pour vous plaire 1 Que votre triomphe m'est doux ! Que j'aime à voir briller le beau jour qui l'éclaire ! Je n'aurais plus de voeux à faire. Si vous choisissiez un époux. Je vois de près la mort qui me menace Et bientôt l'âge qui me glace Va m'accabler sous son pesant fardeau : C'est le dernier bien ou j'aspire, Que de voir votre hymen promettre à cet Empire, Des Rois formé d'un sang si beau ; Sans me plaindre du sort, je cesserai de vivre. Si ce doux espoir peut me suivre Dans l'affreuse nuit du tombeau.
Armide
La haine de l'Hymen m'étonne, Je crains les plus aimables noeuds. Ah qu'un coeur devient malheureux Quand la liberté l'abandonne !
Hidraot
Pour vous, quand il vous plaît, tout l'Enfer est armé ! Vous êtes plus savante en mon art que moi-même : Des grands Rois à vos pieds mettent leur diadème ; Qu'il vous voit un moment, est pour jamais charmé. Pouvez-vous mieux goûter votre plaisir extrême Qu'avec un époux qui vous aime, Et qui soit digne d'être aimé.
Armide
Contre mes ennemis à mon gré je déchaîne Le noir Empire des enfers ; L'Amour met des Rois dans mes fers, Je fuis de mille amants maîtresse souveraine : Mais je fais mon plus grand bonheur D'être maîtresse de mon coeur.
Hidraot
Bornez-vous vos désirs à la gloire cruelle Des maux que fait votre beauté ; Ne ferez-vous jamais votre félicité ? Du bonheur d'un amant fidèle.
Armide
Si je dois m'engager un jour, Au moins devez vous croire Qu'il faudra que ce soit la Gloire Qui livre mon coeur à l'Amour. Pour devenir mon maître Ce n'est point assez d'être Roi. Ce sera la Valeur qui me fera connaître Celui qui mérite ma foi. Le Vainqueur de Renaud, si quelqu'un le peut-être. Sera digne de moi.
Scène 3
Hidraot, Phénice, Choeur, Sidonie
Les peuples du Royaume de Damas témoignent par des danses et par des chants la joie qu'ils ont de l'avantage que la beauté de cette princesse a remporté sur les Chevaliers du Camp de Godefroy.
Hidraot
Armide est encor plus aimable Qu'elle n'est redoutable. Que son Triomphe est glorieux Ses charmes les plus forts sont ceux de ses beaux yeux, Elle n'a besoin d'emprunter l'Art terrible Qui sait quand il lui plaît faire armer les Enfers, Sa beauté trouve tout possible. Nos plus fiers Ennemis gémissent dans ses fers.
Hidraot
Armide est encor plus aimable Qu'elle n'est redoutable. Que son Triomphe est glorieux ! Ses charmes les plus forts sont ceux de ses beaux yeux.
Phénice
Suivons Armide, et chantons sa victoire, Tout l'Univers retentit de sa gloire.
Phénice
Nos Ennemis affaiblis et troublés N'étendront plus le progrès de leurs armes ! Ah ! Quel bonheur ! Nos désirs sont comblés. Sans nous coûter ni de sang ni de larmes.
Choeur
Suivons Armide, et chantons sa victoire, Tout l'Univers retentit de sa gloire.
Phénice
L'ardent Amour qui la fuit en tous lieux S'attache aux coeurs qu'elle veut qu'il enflamme. Il est content de régner dans ses yeux, Et n'ose encor passer jusqu'à son âme.
Choeur
Suivons Armide, et chantons sa Victoire, Tout L'Univers retentit de sa gloire.
Sidonie
Que la douceur d'un triomphe est extrême, Quand on n'en doit tout l'honneur qu'à soi-même.
Sidonie
Nous n'avons point fait armer nos soldats, Sans leur secours Armide est triomphante ; Tout son pouvoir est dans ses doux appas, Rien n'est si beau, que sa beauté charmante.
Choeur
Que la douceur d'un triomphe est extrême, Quand, on n'en doit tout l'honneur qu'à soi-même !
Sidonie
La belle Armide a su vaincre aisément De fiers Guerriers plus craints que le tonnerre, Et ses regards ont en moins d'un moment Donné des lois aux Vainqueurs de la terre.
Le triomphe d'Armide est interrompu par l'arrivée d'Aronte, qui avait été chargé de la conduite des Chevaliers Captifs, et qui revient blessé, et tenant à la main un tronçon d'épée.
Choeur
Que la douceur d'un Triomphe est extrême, Quand on n'en doit tout l'honneur qu'à soi-même !
Scène 4
Aronte, Armide, Choeur
Aronte
Ô Ciel ! Ô disgrâce cruelle ! Je conduisais vos Captifs avec soin ; J'ai tout tenté pour vous marquer mon zèle, Mon sang qui coule en est témoin.
Armide
Mais où sont mes captifs ?
Aronte
Un Guerrier indomptable Les a délivrés tous.
Armide
Un seul Guerrier ! Que dites-vous ! Ciel !
Aronte
De nos ennemis c'est le plus redoutable. Nos plus vaillants soldats sont tombés sous ses coups : Rien ne peut résister à sa valeur extrême...
Armide
Ô Ciel ! C'est Renaud.
Aronte
C'est lui-même.
Armide
Poursuivons jusqu'aux trépas L'ennemi qni nous offense. Qu'il n'échappe pas À notre vengeance.
Choeur
Poursuivons jusqu'aux trépas L'ennemi qui nous offense. Qu'il n'échappe pas À notre vengeance.
Acte II
Scène 1
Artemidore, Renaud
Artemidore
Invincible Héros, c'est par votre courage Que j'échappe aux rigueurs d'un funeste esclavage ? Après ce généreux recours, Puis-je me dispenser de vous suivre toujours ?
Renaud
Allez, allez remplir ma place. Aux lieux d'où mon malheur me chasse, Le fier Renaud m'a contraint à punir, Sa téméraire audace : D'une indigne prison Godefroy me menace Et de son Camp m'oblige à me bannir, Je m'en éloigne avec contrainte, Heureux ! Si j'avais pu consacrer mes exploits À délivrer la Cité sainte Qui gémit sous des dures lois, Suivez les guerriers qu'un beau zèle Presse de signaler leur valeur et leur foi : Cherchez une gloire immortelle, Je veux dans mon exil n'envelopper que moi.
Artemidore
Sans vous que peut-on entreprendre ; Celui qui vous bannit ne pourra s'en défendre De souhaiter votre retour. S'il faut que je vous quitte ; au moins ne puis-je apprendre En quels lieux vous allez choisir votre séjour.
Renaud
Le repos me fait violence, La feule Gloire a pour moi des appas : Je prétend adresser mes pas Où la Justice et l'innocence Auront besoin du secours de mes bras.
Artemidore
Fuyez les lieux où règne Armide, Si vous cherchez à vivre heureux ; Pour le Coeur le plus intrépide Elle a des charmes dangereux, C'est une ennemie implacable, Évitez ses ressentiments ; Puisse le Ciel à mes voeux favorable Vous garantit de ses enchantements. Pat une heureuse indifférence Mon coeur s'est dérobé fans peine à sa puissance, Je la vis seulement d'un regard curieux. Est-il plus mal aisé d'éviter sa vengeance. Que d'échapper au pouvoir de ses yeux ? J'aime la liberté, rien ne m'a pu contraindre À m'engager jusqu'à ce jour. Quand on peut mépriser le charme de l'Amour. Quels enchantements peut-on craindre ?
Scène 2
Hidraot, Armide
Hidraot
Arrêtons-nous ici, c'est dans ce lieu fatal Que la fureur qui nous anime Ordonne à l'Empire infernal De conduire notre victime.
Armide
Que l'Enfer aujourd'hui tarde à suivre nos lois !
Hidraot
Pour achever le charme il faut unit nos voix.
Hidraot
Esprit de haine et de rage, Démons, obéissez-nous. Livrez à notre courroux L'Ennemi qui nous outrage. Esprit de haine et de rage, Démons obéissez-nous.
Armide
Démons affreux, cachez-vous Sous une agréable image , Enchantez ce fier courage Par les charmes les plus doux. ,
Armide aperçoit Renaud qui s'approche des bords de la rivière.
Hidraot
Esprit de haine et de rage, Démons, obéissez-nous.
Armide
Dans le piège fatal notre ennemi s'engage.
Hidraot
Nos Soldats font cachés dans le prochain bocage, Il faut que sur Renaud ils viennent fondre tous.
Hidraot et Armide se retirent.
Renaud, s'arrête pour considérer les bords du fleuve, et quitte une de ses armes pour prendre le frais.
Armide
Cette victime est mon partage ; Laissez-moi l'immoler, laissez-moi l'avantage De voir ce coeur superbe expirer de mes coups.-
Scène 3
Renaud
Renaud s'endort sur un gazon, au bord de la rivière.
Renaud
Plus j'observe ces lieux, et plus je les admire, Ce Pleuve coule lentement Et s'éloigne à regret d'un séjour si charmant. Les plus aimables fleurs, et le plus doux zéphyr Parfument l'air qu'on y respire. Non, je ne puis quitter des rivages si beaux, Un son harmonieux se mêle au bruit des eaux ; Les Oiseaux enchantés se taisent pour l'entendre. Des charmes du sommeil j'ai peine à me défendre. Ce gazon, cet ombrage frais, Tout m'invite au repos sous ce feuillage épais.
Scène 4
Une Naïade, Choeur, Une Bergère, Choeurs
Une Naïade
Au temps heureux où l'on sait plaire Qu'il est doux d'aimer tendrement, Pourquoi dans les périls avec empressement Chercher d'un vain honneur l'éclat imaginaire ? Pour une trompeuse chimère Faut-il quitter un bien charmant ? Au temps heureux où l'on sait plaire Qu'il est doux d'aimer tendrement !
Les Démons sous la figure des nymphes, des bergers et des bergères, enchantent Renaud, en l'enchaînant durant son sommeil avec des guirlandes de fleurs.
Choeur
Ha ! Quelle erreur ! Quelle folie ! De ne pas jouir de la vie ! C'est aux Jeux, c'est aux Amours, Qu'il faut donner les beaux jours.
Une Bergère
On s'étonnerait moins que la saison nouvelle Revint sans amener les fleurs et les zéphyrs, Que de voir de nos ans la saison la plus belle Sans l'Amour et sans les plaisirs. Laissons au tendre amour la jeunesse en partage ; La Sagesse a son temps, il ne vint que trop tôt : Ce n'est pas être sage, D'être plus sage qu'il ne faut.
Choeurs
Ah ! Quelle erreur ! Quelle folie ! De ne pas jouir de la vie ! C'est aux jeux, c'est aux amours Qu'il faut donner les beaux jours.
Scène 5
Armide
Armide va pour frapper Renaud. Il ne peut exécuter le dessein qu'elle a de lui offrir la vie.
Les Démons transformés, en zéphyrs, enlèvent Renaud et Armide.
Armide
Enfin, il est en ma puissance, Ce fatal ennemi, ce superbe vainqueur, Le charme du sommeil le livre à ma vengeance. Je vais percer son invincible coeur. Par lui, tous mes captifs sont sortis d'esclavage, Qu'il éprouve toute ma rage... Quel trouble me saisit ? Qui me fait hésiter ? Qu'est-ce qu'en sa faveur la pitié me veut dire ? Frappons... Ciel ! Qui peut m'arrêter ; Achevons... je frémis ! Vengeons-nous... je soupire ; Est-ce ainsi que je dois me venger aujourd'hui ? Ma colère s'éteint quand j'approche de lui. Plus je le vois plus ma colère est vaine, Mon bras tremblant se refuse à ma haine, Ah ! Quelle cruauté de lui ravir le jour ! À ce jeune Héros tout cède sur la Terre. Qui croirait qu'il fut né seulement pour la guerre ? Il semble être fait pour l'Amour. Ne puis-je me venger à moins qu'il ne périsse ; Hé ne suffit-il pas que l'Amour le punisse ! Puisqu'il n'a pu trouver mes yeux assez charmants, Qu'il m'aime au moins par mes enchantements, Que s'il se peut, je le haïsse. Venez, secondez mes désirs, Démons, transformez-vous en d'aimables zéphyrs. Je cède à ce vainqueur, la pitié me surmonte ; Cachez ma faiblesse et ma honte Dans les plus reculés déserts. Volez, conduisez-nous au bout de l'Univers/
Acte III
Scène 1
Armide
Armide
Ah ! Si la liberté me doit être ravie Est-ce à toi d'être mon vainqueur ! Trop funeste ennemi du bonheur de ma vie, Faut-il que malgré moi tu règnes dans mon coeur ? Le désir de ta mort fut ma plus chère envie , Comment as-tu changé ma colère en langueur ? En vain, de mille amants je me voyais suivie, Aucun n'a fléchi ma rigueur, Se peut-il que Renaud tienne Armide asservie ? Ah ! Si la liberté me doit être ravie, Est-ce à toi d'être mon vainqueur ? Trop funeste ennemi du bonheur de ma vie Faut-il que malgré moi tu règnes dans mon coeur ?
Scène 2
Phénice, Sidonie, Armide, Un Démon, Sous la Figure de Mélisse
Phénice
Que ne peut point votre art ? La force en est extrême. Quel prodige ! Quel changement ! Renaud qui fut si fier, vous aime ; On n'a jamais aimé si tendrement.
Sidonie
Montrez vous à ses yeux, soyez témoin vous-même. Du merveilleux effet de votre enchantement.
Armide
L'Enfer n'a pas encore rempli mon espérance. Il faut qu'un nouveau charme assure ma vengeance.
Sidonie
Sur des bords séparez du séjour des humains, Qui peut arracher de vos mains Un ennemi qui vous adore ? Vous enchantez Renaud, que craignez vous encore ?
Armide
Hélas ! C'est mon coeur que je crains Votre amitié dans mon sort s'intéresse : Je vous ai fait conduire avec moi dans ces lieux. Au reste des Mortels je cache ma faiblesse, Je n'en veux rougir qu'à vos yeux. De mes plus doux regards Renaud sut se défendre, Je ne pus engager ce coeur fier à se rendre, Il m'échappa malgré mes soins. Sous le nom du Dépit l'Amour vint me surprendre Lorsque je m'en gardais le moins : Plus Renaud m'aimera, moins je serai tranquille ; J'ai résolu de le haïr : Je n'ai tenté jamais rien de si difficile : Je crains que pour forcer son coeur à m'obéir. Tout mon art ne soit inutile.
Phénice
Que votre art serait beau ! Qu'il serait admiré ! S'il savait garantir des troubles de la vie ! De disposer de son coeur à son gré ! C'est un secret digne d'envie, Mais de tous les secrets c'est les plus ignoré.
Sidonie
La haine est affreuse et barbare ; L'Amour contraint les coeurs dont il s'empare À souffrir des maux rigoureux : Si votre sort est en votre puissance, Faites choix de l'indifférence, Elle assure un repos heureux.
Armide
Non, non, il ne m'est pas possible De passer de mon trouble en un état paisible, Mon coeur ne se peut plus calmer Renaud m'offense trop, il n'est que trop aimable.
Un Démon, Sous la Figure de Mélisse
C'est pour moi désormais un choix indispensable. De le haïr ou de l'aimer.
Phénice
Vous n'avez pu haïr ce héros invincible ! Lorsqu'il était le plus terrible De tous vos ennemis. Il vous aime, l'Amour l'enchaîne Garderiez-vous mieux votre haine Contre un amant si tendre et si soumis ?
Armide
Il m'aime, quel amour ! Ma honte s'en augmente, Dois-je être aimée ainsi ? Puis-je en être contente ? C'est un vain triomphe, un faux bien. Hélas ! Que son amour est différent du mien ! J'ai recours aux Enfers pour allumer sa flamme C'est l'effort de mon art qui peut tout sur son âme, Ma faible beauté n'y peut rien. Par son propre mérite il suspend ma vengeance, Sans secours, sans effort, même sans qu'il y pense, Il enchaîne mon coeur d'un trop charmant lien. Hélas ! Que mon amour est différent du sien ; Qu'elle vengeance ai-je à prétendre Si je le veux aimer toujours ? Quoi, céder sans rien entreprendre ? Non, il faut appeler la Haine à mon secours. L'horreur de ces lieux solitaires Par mon art va se redoubler. Détournez vos regards de mes affreux mystères. Et surtout empêchez Renaud de me troubler.
Scène 3
Armide
La Haine sort des Enfers, accompagnée des Furies, de la Cruauté, de la Vengeance, de la Rage, et des Passions qui dépendent de la Haine.
Armide
Venez, venez, Haine implacable, Sortez du gouffre épouvantable Où vous faites régner une éternelle horreur. Sauvez-moi de l'Amour, rien n'est si redoutable, Contre un ennemi trop aimable : Rendez-moi mon courroux, rallumez ma fureur. Venez, venez, Haine implacable, Sortez du gouffre épouvantable Où vous faites régner une éternelle horreur.
Scène 4
La Haine, Choeur, Armide
La Haine
Je réponds à tes voeux, ta voix s'est fait entendre Jusques dans le fond des Enfers. Pour toi, contre l'Amour, je vais tout entreprendre, Et quand on veut bien s'en défendre On peut se garantir de ses indignes fers.
La Haine
Plus on connaît l'Amour, et plus on le déteste ; Détruisons son pouvoir funeste, Rompons ses noeuds, déchirons son bandeau , Brûlons ses traits, éteignons son flambeau.
La Suite de la Haine s'empresse à briser et à brûler les armes dont l'amour se sert.
Choeur
Plus on connaît l'Amour, et plus on le déteste, Détruisons son pouvoir funeste , Rompons ses noeuds, déchirons son bandeau, Brûlons ses traits, éteignons son Flambeau.
La Suite de la Haine témoigne qu'elle se prépare avec plaisir à triompher de l'Amour.
La Haine
Amour, sort pour jamais, sort d'un coeur qui te chasse, Que la Haine règne en ta place, Tu fais trop souffrir sous ta loi ; Non, tout l'Enfer n'a rien de si cruel que toi.
La Haine
Sors, sors du sein d'Armide, Amour brise ta chaîne.
Armide
Arrête, arrête, affreuse Haine, Laisse-moi sous les lois d'un si charmant vainqueur. Laisse-moi, je renonce à ton secours horrible, Non, non, n'achève pas ; non il n'est pas possible De m'ôter mon amour sans m'arracher le coeur.
La Haine et sa Suite s'abîme.
La Haine
N'implores-tu mon assistance Que pour mépriser ma puissance ? Suis l'amour, puisque tu le veux, Infortunée Armide, Suis l'Amour qui te guide Dans un abîme affreux. Sur ces bords écartés c'est en vain que tu caches Le Héros dont ton coeur s'est trop laissé toucher La Gloire à qui tu l'arraches, Doit bientôt te l'arracher, Malgré tes soins, au mépris de tes larmes Tu le verras échapper à tes charmes. Tu me rappelleras, peut-être , dés ce jour : Et ton attente sera vaine : Je vais te quitter sans retour, Je ne puis te punir d'une plus rude peine, Que de t'abandonner pour jamais à l'Amour.
Acte IV
Scène 1
Ubalde, Le Chevalier Danois
Ubalde porte un bouclier de diamants, et tien un sceptre d'or, qui lui ont été donné par un magicien, pour dissiper les enchantements d'Armide, et pour délivrer Renaud. Le chevalier Danois porte une épée qu'il doit présenter à Renaud. Une vapeur s'élève et se répand dans le désert qui a paru au troisième acte. Des antres et des abîmes s'ouvrent, et il en sort des bêtes farouches et des Monstres épouvantables.
Le Chevalier Danois attaque les monstres, Ubalde le retient, et lui montre le sceptre d'or qu'il porte, et qui leur a été donné pour dissiper les enchantements.
Ubalde
Nous ne trouvons partout que des gouffres ouverts ; Armide a dans ces lieux transportées les Enfers. Ah ! Que d'objets horribles ! Que de Monstres terribles !
Les Monstres s'abîment, la vapeur se dissipe, le désert disparaît, et se change en une Campagne agréable, bordée d'arbres chargés, de fruits et arrosée de ruisseaux.
Ubalde
Celui qui nous envoie a prévu ce danger. Et nous a montré l'art de nous en dégager. Ne craignons point Armide ni ses charmes Par ce secours plus puissant que nos armes Nous en serons aisément garantis. Laissez-nous un libre passage, Monstres, allez cacher votre inutile rage Dans l'abîme profond d'où vous êtes sortis.
Le Chevalier Danois
Allons chercher Renaud ; le ciel nous favorise Dans notre pénible entreprise. Ce qui peut flatter nos désirs, Doit à son tour tenter de nous surprendre : C'est désormais du charme des plaisirs Que nous aurons à nous défendre,
Ubalde
Redoublons nos soins, gardons-nous Des périls agréables, Les enchantements les plus doux Sont les plus redoutables.
Ubalde
On voit d'ici le séjour enchanté D'Armide, et du Héros qu'elle aime. Dans ce Palais Renaud est arrêté Par un charme fatal dont la force est extrême C'est là, que ce vainqueur si fier, si redouté. Oubliant tout jusqu'à lui-même, Est réduit à languir avec indignité Dans une molle oisiveté.
Le Chevalier Danois
En vain, tout l'Enfer s'intéresse Dans l'Amour qui séduit un coeur si Glorieux Si sur ce bouclier Renaud tourne les yeux, Il rougira de sa faiblesse, Et nous l'engagerons à partir de ces lieux.
Scène 2
UN DÉMON, sous la figure de Lucinde, Choeur, Ubalde, Le Chevalier Danois
Un Démon sous la figure de Lucinde, fille Danoise, aimée du Chevalier Danois. Troupe de Démons transformés en habitants champêtres de l'île qu'Armide a choisie pour y retenir Renaud enchanté.
UN DÉMON, sous la figure de Lucinde
Voici la charmante Retraite De la félicité parfaite ; Voici l'heureux séjour Des jeux et de l'amour.
Les habitants champêtres dansent.
Choeur
Voici la charmante Retraite De la félicité parfaite ; Voici l'heureux séjour Des Jeux et de l'Amour.
Ubalde
Allons, qui vous retient encore ? Allons, c'est trop nous arrêter.
Le Chevalier Danois
Je vois la Beauté que j'adore, C'est elle, je n'en puis douter.
UN DÉMON, sous la figure de Lucinde
Jamais dans ses beaux lieux notre attente n'est vaine , Le bien que nous cherchons se vient offrir à nous, Et pour l'avoir trouvé fans peine, Nous ne l'en trouvons pas moins doux.
Choeur
Voici la charmante retraite De la félicité parfaite , Voici l'heureux séjour Des Jeux et de l'Amour.
UN DÉMON, sous la figure de Lucinde
Enfin, je vois l'amant pour qui mon coeur soupire : Je retrouve le bien que j'ai tant souhaité.
Le Chevalier Danois
Puis-je voir ici la Beauté Qui m'a soumis à son empire.
Ubalde
Non, ce n'est qu'un charme trompeur Dont il faut garder votre coeur.
Le Chevalier Danois
Si loin des bords glacés, où vous prîtes naissance, Qui peut vous offrir à mes yeux !
UN DÉMON, sous la figure de Lucinde
Par une magique puissance, Armide m'a conduite en ces aimables lieux ; Et je vivais dans la douce espérance D'y voir bientôt ce que j'aime le mieux. Goûtons-les doux plaisirs que pour nos coeurs fidèles Dans cet heureux séjour l'Amour a préparé. Le devoir par des lois cruelles Ne nous a que trop séparés.
Ubalde
Fuyez, faites-vous violence.
Le Chevalier Danois
L'Amour ne me le permet pas, Contre de si charmants appas Mon coeur est sans défense.
Ubalde
Est-ce là cette fermeté Dont vous êtes tant vanté ?
Le Chevalier Danois
Jouissons d'un bonheur extrême. Hé quel autre bien peut valoir Le plaisir de voir ce qu'on aime ; Hé ! Quel autre bien peut valoir Le plaisir de vous voir.
Ubalde touche Lucinde avec le Sceptre d'or qu'il tient, et Lucinde disparaît aussitôt.
Ubalde
Malgré la puissance infernale, Malgré vous-même, il faut vous détromper Ce sceptre d'or peut dissiper Une erreur si fatale.
Scène 3
Le Chevalier Danois, Ubalde
Le Chevalier Danois
Je tourne en vain mes yeux de toutes parts. Je ne vois plus cette beauté si chère : Elle échappe à mes regards Comme une vapeur légère.
Ubalde
Ce que l'Amour a de charmant, N'est qu'une illusion qui ne laisse après elle Qu'une honte éternelle. Ce que l'Amour a de charmant, N'est qu'un funeste enchantement.
Le Chevalier Danois
Je vois le danger où s'expose Un coeur qui se fuit dans un charme si puissant Que vous êtes heureux si vous êtes exempt Des faiblesses que l'Amour cause.
Ubalde
Non, je n'ai point gardé mon coeur jusqu'à ce jour Près de l'objet que j'aime il m'était doux de vivre ; Mais quand la Gloire ordonne de la suivre Il faut laisser gémir l'Amour. Des charmes les plus forts la raison me dégage, Rien ne nous doit ici retenir davantage ; Profitons des conseils, que l'on nous a donnés.
Scène 4
Un Démon, Sous la Figure de Mélisse, Ubalde, Le Chevalier Danois
Un Démon, Sous la Figure de Mélisse
D'où vient que vous vous détournez De ces eaux et de cet ombrage ? Goûtez un doux repos, étrangers fortunés ; Délassez-vous ici d'un pénible voyage, Un favorable sort vous appelle au partage Des biens qui nous sont destinés.
Ubalde
Est-ce vous, charmante Mélisse ?
Un Démon, Sous la Figure de Mélisse
Est-ce vous, cher Amant ! Est-ce vous que je vois ?
Ubalde
Au rapport de mes sens je n'ose ajouter foi. Se peut-il qu'en ces lieux l'Amour nous réunisse.
Un Démon, Sous la Figure de Mélisse
Est-ce vous, cher amant ; est-ce vous que je vois ?
Ubalde
Est-ce vous, charmante Mélisse ?
Le Chevalier Danois
Non, ce n'est qu'un charme trompeur Dont il faut garder votre coeur. Fuyez, faites vous violence.
Un Démon, Sous la Figure de Mélisse
Pourquoi, faut-il encore marcher mon Amant ? Faut-il ne vous voir qu'un moment Après une si longue absence ; Je ne puis consentir à votre éloignement ; Je n'ai que trop souffert un si cruel tourment, Et je mourrai s'il recommence.
Ubalde
Faut-il ne nous voir qu'un moment Après une si longue absence ?
Le Chevalier Danois
Est-ce là cette fermeté. Dont vous vous êtes tant vanté ; Sortez de votre erreur, la Raison vous appelle. Ah ! Que la Raison est cruelle, Si je suis abusé pourquoi m'en avertir ? Que mon erreur ma paraît belle ? Que je serais heureux de n'en jamais sortir ?
Le Chevalier Danois ôte le Sceptre d'or des mains d'Ubalde, il en touche Mélisse, et la fait disparaître.
Le Chevalier Danois
J'aurai soin, malgré vous, de vous garantir.
Ubalde
Que devient l'objet qui m'enflamme Mélisse disparaît soudain. Ciel faut-il qu'un fantôme vain. Cause tant de trouble à mon âme ?
Le Chevalier Danois
Ce que l'Amour a de charmant N'est qu'une illusion qui ne laisse après elle Qu'une honte éternelle. Ce que l'Amour a de charmant N'est qu'un funeste enchantement.
Ubalde
Ce que l'Amour a de charmant N'est qu'un funeste enchantement.
Ubalde
D'une nouvelle erreur, songeons à nous défendre. Évitons des trompeurs attraits ; Ne nous détournons plus du chemin qu'il faut prendre Pour arriver à ce palais.
Ubalde
Fuyons les douceurs dangereuses Des illusions amoureuses :- On s'égare quand on les suit ; Heureux qui n'en est pas séduit.
Acte V
Scène 1
Renaud, Armide
Renaud
Armide, vous m'allez quitter !
Armide
J'ai besoin des Enfers, je vais les consulter ; Mon art veut de la solitude : L'amour que j'ai pour vous cause l'inquiétude Dont mon coeur se sent agité.
Renaud
Armide vous m'allez quitter ?
Armide
Voyez en quel lieux je vous laisse.
Renaud
Puis-je rien voir que vos appas !
Armide
Les plaisirs vous suivrons sans cesse,
Renaud
En est-il où vous n'êtes pas ?
Armide
Un noir pressentiment me trouble et me tourmente, Il m'annonce un malheur que je veux prévenir ; Et plus notre bonheur m'enchante, Plus je crains de le voir finir.
Renaud
D'une vaine terreur pouvez-vous être atteinte, Vous qui faites trembler le ténébreux séjour ?
Armide
Vous m'apprenez à connaître l'Amour, L'Amour m'apprend à connaître la crainte, Vous brûliez pour la Gloire avant que de m'aimer, Vous la cherchiez partout d'une ardeur sans égale. La Gloire est une rivale Qui doit toujours m'alarmer.
Renaud
Que j'étais insensé de croire Qu'un vain laurier donné par la Victoire : De tous les biens fut le plus précieux ? Tout l'éclat dont brille la Gloire, Vaut-il un regard de vos yeux ? Est-il un bien si charmant et si rare Que celui dont l'Amour veut combler mon espoir ?
Armide
La sévère Raison et le devoir barbare ; Sur les Héros n'ont que trop de pouvoir.
Renaud
J'en suis plus amoureux plus la raison m'éclaire. Vous aimer, belle Armide, est mon premier devoir ; Je fais ma gloire de vous plaire Et tout mon bonheur de vous voir.
Armide
Que sous d'aimables lois mon âme est asservie !
Renaud
Qu'il est doux de vous voir partager ma langueur !
Armide
Qu'il m'est doux d'enchaîner un si fameux vainqueur !
Renaud
Que mes fers sont dignes d'envie !
Renaud
Aimons-nous, tout nous y convie Ah ! Si vous aviez la rigueur De m'ôter votre coeur, Vous m'ôteriez la vie.
Renaud
Non, je perdrai plutôt le jour. Que d'éteindre ma flamme.
Armide
Non, rien ne peut changer mon âme.
Renaud
Non, je perdrai plutôt le jour,
Renaud
Non je perdrai plutôt le jour, Que d'éteindre ma flamme ; Non rien ne peut changer mon âme. Non, je perdrai plutôt le jour. Que de me dégager d'un si charmant amour.
Les plaisirs, et une Troupe d'amants fortunés, et d'amantes heureuses, viennent divertir Renaud par des Chants et par des Danses.
Armide
Témoins de notre amour extrême, Vous, qui suiviez mes lois dans ce séjour heureux Jusques à mon retour par d'agréables jeux : Occupez le Héros que j'aime.
Scène 1
Un Amant Fortuné Et Les Choeurs, Renaud
Un Amant Fortuné Et Les Choeurs
Les plaisirs ont choisi pour asile Ce séjour agréable et tranquille : Que ces lieux sont charmants, Pour les heureux amants ! C'est l'Amour qui retient dans ses chaînes Mille oiseaux qu'en nos bois nuit et jour, on entend. Si l'Amour ne causait que des peines, Les oiseaux amoureux ne chanteraient pas tant. Jeunes Coeurs, tout vous est favorable, Profitez d'un bonheur peu durable. Dans l'hiver de nos ans, l'Amour ne règne plus : Les beaux jours que l'on perd sont pour jamais perdu. Les plaisirs ont choisi pour asile Ce séjour agréable et tranquille. Que ces lieux sont charmants ; Pour les heureux amants !
Les Plaisirs, les Amants fortunés, et les Amantes heureuses se retirent.
Renaud
Allez, éloignez-vous de moi, Doux plaisirs, attendez, qu'Armide vous ramène. Sans la beauté qui me tient sous sa loi, Rien ne me plaît, tout augmente ma peine, Allez, éloignez-vous de moi, Doux plaisirs, attendez qu'Armide vous ramène.
Scène 3
Ubalde, Renaud, Le Chevalier Danois
Ubalde présente le bouclier de diamant aux yeux de Renaud.
Ubalde
Il est seul, profitons d'un temps si précieux.
Renaud
Que vois-je ? Quel éclat me vient frapper les yeux ?
Ubalde
Le Ciel veut vous faire connaître L'erreur dont vos sens sont séduits.
Renaud
Ciel quelle honte de paraître Dans l'indigne état ou je suis ?
Ubalde
Notre général vous rappelle : La Victoire vous garde une palme immortelle, Tout doit presser votre retour ; De cent divers climats chacun court à la guerre ; Renaud seul au bout de la Terre, Caché dans un charmant séjour, Veut-il suivre un honteux amour.
Renaud arrache les guirlandes de fleurs et les autres ornements inutiles dont il est paré, il reçoit le bouclier de diamants que lui donne Ubalde, et une épée que lui présente le Chevalier Danois.
Renaud
Vains ornements d'un indigne mollesse, Ne m'offrez plus vos frivoles attraits : Restez honteux de ma faiblesse, Allez quittez-moi pour jamais.
Le Chevalier Danois
Dérobez-vous aux pleurs d'Armide, C'est l'unique danger dont votre âme intrépide A besoin de se garantir. Dans ces lieux enchantés la Volupté préside, Vous n'en sauriez trop tôt sortir.
Renaud
Allons, hâtons-nous de partir.
Scène 4
Armide, Renaud, Ubalde
Renaud s'arrête pour écouter Armide qui continue à lui parler.
Armide
Renaud ; Ciel ; ô mortelle peine ; Vous partez ; Renaud ; vous partez ; Démons, suivez ses pas, volez, et l'arrêtez. Hélas ; tout me trahit, et ma puissance est vaine. Renaud ! Ciel ! Ô mortelle peine! Mes cris ne sont pas écoutés, Vous partez : Renaud, vous partez, Si je ne vous vois plus, croyez-vous que je vive ? Ai-je pu mériter un si cruel tourment ? Au moins comme ennemi, si ce n'est comme Amant, Emmenez Armide captive, J'irai dans les combats, j'irai m'offrir aux coups, Qui seront destinés pour vous : Renaud, pourvu que je vous suive Le sort plus affreux me paraîtra trop doux.
Renaud
Armide, il est temps que j'évite Le péril trop charmant que je trouve à vous voir. La Gloire veut que je vous quitte, Elle ordonne à l'Amour de céder au devoir : Si vous souffrez, vous pouvez croire Que je m'éloigne à regret de vos yeux ; Vous régnerez toujours dans la mémoire, Vous serez après la Gloire Ce que j'aimerai le mieux.
Armide tombe et s'évanouit.
Armide
Non, jamais de l'Amour tu n'as senti le charme ; Tu te plais à causer de funestes malheurs, Tu m'entends soupirer, tu vois couler mes pleurs, Sans me rendre un soupir , sans verser une larme. Par les noeuds les plus doux je te conjure en vain ; Tu suis un fier devoir, tu veux qu'il nous sépare. Non, non ; ton coeur n'a rien d'humain, Le coeur d'un tigre est moins barbare. Je mourrai si tu pars, tu n'en peut douter ; Ingrat, sans toi je ne puis vivre : Mais après mon trépas ne crois pas éviter Mon ombre obstinée à te suivre ; Tu la verras s'armer contre ton coeur sans foi : Tu la trouvera inflexible, Comme tu l'as été pour moi ; Et sa fureur, s'il est possible, Égalera l'amour dont j'ai brûlé pour toi... Ah la lumière m'est ravie ; Barbare ; es tu content ? Tu jouis en parlant, Du plaisir de m'ôter la vie.
Renaud
Trop malheureuse Armide, hélas ! Que ton destin est déplorable.
Ubalde
Il faut partir, hâtez vos pas, La gloire attend de vous un coeur inébranlable.
Renaud
Non, la Gloire n'ordonne pas Qu'un grand coeur soit impitoyable.
Ubalde
Il faut vous arracher aux dangereux appas D'un objet trop aimable.
Renaud
Trop malheureuse Armide, hélas ! Que ton destin est déplorable !
Scène Dernière
Armide
Les Démons détruisent, le Palais enchanté et Armide part sur un char volant.
Armide
Le perfide Renaud me fuit ? Tout perfide qu'il est, mon lâche coeur le fuit. Il me laisse mourante, il veut que je périsse, À regret, je revois la clarté qui me luit : L'horreur de l'éternelle nuit Cède à l'horreur de mon supplice Le perfide Renaud me fuit ? Tout perfide qu'il est mon lâche coeur le suit, Quand le Barbare était en ma puissance, Que n'ai-je cru la Haine et la Vengeance ? Que n'ai-je suivi leurs transports ? Je m'échappe, il s'éloigne, il va quitter ces bords ; Il brave l'Enfer et ma rage, Il est déjà près du rivage, Je fais pour m'y traîner d'inutiles efforts. Traître, attends... je le tiens... Je tiens son coeur perfide. Ah ! Je l'immole à ma fureur... Que dis-je, où suis-je : hélas ; Infortunée Armide ! Où t'emporte une aveugle erreur ? L'espoir de ma vengeance est le seul qui me reste. Fuyez, Plaisirs, fuyez, perdez tous vos attraits. Démons, détruisez ce Palais, Partons, et s'il se peut, que mon Amour funeste. Demeure enseveli dans ces lieux pour jamais.