Comédie · 1689

Le Docteur de Verre

de Philippe Quinault

Représentation
≈ 25 min
Distribution
2 femmes, 4 hommes
Répliques
207
Écriture
En vers
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Le Docteur H 42 ≈ 7 min 1
Panfile H 74 ≈ 7 min 3
Marine F 43 ≈ 6 min 6
Tersandre H 13 ≈ 2 min 3
Isabelle F 17 ≈ 2 min 5
Fleur N 3 ≈ 1 min 1
Ragotin H 13 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
Le Docteur absentabsentabsentabsentabsentabsent
Panfile absentabsentabsentabsent
Marine absent
Tersandre absentabsentabsentabsent
Isabelle absentabsent
Fleur absentabsentabsentabsentabsentabsent
Ragotin absentabsentabsentabsentabsent
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Scène 1

Isabelle, Marine

Isabelle

Ma lettre est achevée, et c'est à toi de prendre Le soin de la donner en main propre à Tersandre. Tu sais que cet écrit l'invite à s'opposer Aux desseins du Docteur qui me doit épouser. Si mon père, en sortant, venait à te surprendre, Souviens-toi du secret que je viens de t'apprendre.

La Fleur se place sur un siège au coin du théâtre.

Marine

Il suffit ; j'ai su l'art, dès mes plus jeunes ans, D'en donner à garder aux vieillards défiants.

Isabelle

Écoute encor deux mots songe bien à lui dire, Qu'hier il eut grand tort de manquer de m'écrire, Que de mon triste hymen l'empressement s'accroît, Et qu'en son peu de soin son peu d'amour paraît.

Marine

Rentrez ; il ne faut pas m'en dire davantage.

Isabelle rentre.

Isabelle

Surtout, sonde-le bien touchant mon mariage.

Marine

Allez, pour réussir dans ces commissions, Je n'ai pas grand besoin de vos instructions. Sortons vite. Ah ! J'entends notre vieillard qui crache ; Je porte ce billet, et crains qu'il ne le sache S'il l'attrape en mon sein, il sera bien subtil.

Scène 2

Panfile, Marine

Panfile

Marine, écoute un mot.

Marine

Monsieur, que vous plaît-il ?

Panfile

Tu sais fort bien qu'en toi j'ai confiance entière : Dis-moi, que fait ma fille ?

Marine

Elle fait sa prière.

Panfile

Vraiment j'en suis fort aise on ne peut faire mieux, Sitôt qu'on voit le jour, d'en rendre grâce aux Dieux. Je m'en vais assister, au temple, au sacrifice, Pour ne pas l'interrompre en ce saint exercice.

Marine

C'est bien fait.

Panfile

Mais Marine avant que de sortir, De ses désirs secrets voudrais-tu m'avertir? Tu sais que pour mari je lui destine un homme, Qui n'eut jamais d'égal dans Athènes et dans Rome : Un savant, mais savant qui ne ressemble pas Ceux qui sont, d'ordinaire, aussi gueux que des rats, Et qui sait, pour charmer l'âme la plus farouche, Parler d'or de la main, ainsi que de la bouche. D'où provient que ma fille, en cette occasion, Témoigne pour l'hymen si grande aversion ? Et n'aurait-elle point, par une ardeur fatale, De même que sa soeur, fait voeu d'être vestale ?

Marine

Pour moi, je ne crois pas, à dire vérité, Qu'elle ait, jusques ici, fait voeu de chasteté ; Et cette aversion, où votre choix t'engage, Est plus pour le mari que pour le mariage. L'époux qu'on lui destine est un barbon hideux, Plus propre à ressentir des glaçons que des feux Cet objet ne doit pas toucher une jeune âme. Lorsqu'on fait demander une fille pour femme, Une telle demande a toujours des appas Mais c'est le demandeur qui souvent ne plaît pas. Si vous ne l'eussiez point refusée à Tersandre, Sans peine au mariage on l'eut fait condescendre.

Panfile

Le Docteur est plus riche.

Marine

Oui, mais c'est son vieux corps Qu'elle doit épouser, et non pas ses trésors.

Panfile

Mais pour ce jeune amant, ce conteur de fleurettes, N'a-t-elle point aussi des passions secrètes ?

Marine

Vous lui faites grand tort d'avoir de tels soupçons Votre fille est fort sage ; elle suit mes leçons.

Il voit la lettre.

Panfile

Je t'estime fidèle ; il faut que je te croie. Mais quel est ce papier ?

Marine

Ce n'est rien.

Panfile

Que je voie.

Marine

À d'autres je connais quel est votre dessein ; Vous voulez m'approcher pour me toucher le sein. Qui ne vous connaîtrait...

Panfile

C'est...

Marine

Vous avez beau dire ; Vous n'y toucherez point.

Panfile

Mais.

Marine

Mais vous voulez rire !

Panfile

Ce papier que j'ai vu doit être un billet doux.

Marine

C'est de mon serviteur ; en êtes-vous jaloux ?

Bas.

Panfile

Va, tu n'es qu'une folle. Adieu je vais au temple. Son procédé me donne un soupçon sans exemple : Sortons pour la surprendre.

Marine

Il s'en va fort content. Mais serrons autre part ce billet important.

Panfile

Retournons doucement j'espère, de la sorte, Arracher de ses mains le papier qu'elle porte.

Marine

La lettre est chiffonnée ; il faut la plier mieux. Ma foi, le vieux pénard n'est point malicieux.

Panfile

Voyons ton innocence, ou bien ton artifice.

Marine

Quoi ! Vous ouvrez ma lettre.

Panfile

Oui, mais c'est sans malice. Cet écrit, tel qu'il est, sans adresse et sans seing, De ma fille, pourtant, me découvre la main. Parle, à qui portes-tu cette lettre fatale De la part d'Isabelle ?

Marine

À sa soeur vestale.

Panfile

C'est plutôt à Tersandre.

Marine

Ah ! Ne le croyez point.

Il lit.

Panfile

La lecture pourra m'éclaircir sur ce point. Hé bien ! Oseras-tu maintenant, déloyale, Dire que cet écrit soit pour une vestale ? Ma fille, par tes mains, l'envoie à son amant. Le peu de soin que tu prends de m'écrire ne m'empêche pas d'être encore sensible à l'amour. Des vertus, l'obéissance est celle qui, sur toutes, me plaît la moins. Heureuse entre les filles est celle qui n'a point de parents qui aiment le bien ! On me presse d'épouser un vieux Docteur en vain ; j'ai promis de n'y consentir jamais ; sans plus songer, à ma promesse il faut que je satisfasse. Mon père tâche, par des remontrances, de me faire accepter ce vieil amant que je ne hais point sans raison. Ceux qui m'aiment se feront connaître, s'ils s'opposent à ce mariage.

Marine

Vous lui faites grand tort, Monsieur assurément Vous ne lisez pas bien, et j'y mettrais ma vie.

Panfile

Ô Ciel ! Vit-on jamais plus grande effronterie !

Marine

Pour qui me prenez-vous ? De grâce, parlez mieux, Monsieur, j'ai de l'honneur.

Panfile

Et moi j'ai de bons yeux.

Marine

N'en déplaise pourtant à vos grandes lunettes, Je crois que vous avez les visières mal nettes Regardez de plus près : le sens pourra changer.

Panfile

La traîtresse a dessein de me faire enrager.

Marine

Vous nous faites, Monsieur, une injustice extrême : Je connais ma maîtresse.

Panfile

Hé bien ! Lis donc toi-même.

Marine

Si je ne vous fais voir que ces mots seulement S'adressent à sa soeur, et non à son amant, Et que c'est sans raison que vous m'avez criée, Que puisse-je mourir sans être mariée ! Vous me pouvez bien croire après un tel serment.

Panfile

J'en doute ; hâte-toi de lire promptement.

Marine

Le peu de soin que tu prends de m'écrire ne m'empêche pas d'être encore sensible à l'amour des vertus. L'obéissance est celle qui, sur toutes, me plaît. La moins heureuse entre filles est celle qui n'a point de parents qui aiment le bien. On me presse d'épouser un vieux Docteur : en vain j'ai promis de n'y consentir jamais sans songer à ma promesse, il faut que je satisfasse mon père. Tâche, par des remontrances, de me faire accepter ce vieil amant que je ne hais point : sans raison ceux qui m'aiment se feront connaître, s'ils s'opposent à ce mariage.

Panfile

Dieux sans changer un mot, comment se peut-il faire Que ce sens se rencontre au premier si contraire ?

Marine

Hé bien ! N'aviez-vous pas l'esprit préoccupé ?

Panfile

Les points qui sont omis doivent m'avoir trompé : Les filles de ce temps estiment ridicules Celles dont les écrits sont remplis de virgules.

Marine

Votre humeur, fort sujette aux paniques terreurs, Est le défaut qui seul a causé vos erreurs. Je vous l'avais bien dit : votre fille est bien née. Vous m'avez fait injure, et l'avez soupçonnée ; J'en crève de dépit.

Panfile

Marine, excuse-moi. Je jure de jamais ne douter de ta foi.

Marine

Vous avez eu grand tort.

Panfile

Oui, je te le confesse.

Marine

Rendez-moi mon billet, Monsieur le temps me presse.

Panfile

Je le ferai tenir.

Marine

Il n'en est pas besoin.

Panfile

Va, quelqu'un de mes gens t'épargnera ce soin Et, pour mieux employer ton temps et ton adresse, À l'hymen du Docteur dispose ta maîtresse.

Marine

Mais la presserez-vous ?

Panfile

Oui, dis-lui de ma part, Qu'il le faut épouser dès demain, au plus tard.

Marine

Je crains fort d'aborder ma maîtresse Isabelle Je serai mal reçue avec cette nouvelle.

Scène 3

Isabelle, Marine

Isabelle

Si mon père est levé, donnons-lui le bonjour. Sortons. Mais, quoi Marine est déjà de retour ?

Marine

Loin d'être de retour, je ne suis pas sortie : Notre vieux radoteur a rompu la partie.

Isabelle

Qu'as-tu fait du billet ?

Marine

Par force il me l'a pris ; Mais, grâces au secret que vous m'avez appris, J'en ai changé le sens, quand il me l'a fait lire.

Isabelle

Ce succès me ravit.

Marine

Il n'est pas temps de rire : Pour l'hymen du Docteur soyez prête à demain ; C'est l'ordre du vieillard.

Isabelle

C'est un ordre inhumain. Encor si je pouvais en avertir Tersandre !

Marine

Et quand il le saurait, qu'en pourriez-vous attendre ? Par le soin d'un amant on juge de son feu, Et puisqu'il vous néglige, il doit vous aimer peu.

Isabelle

Marine, à dire vrai, j'ai sujet d'être en doute.

Marine

Parlons bas : certain cuistre approche et nous écoute.

Scène 4

Isabelle, Tersandre, Marine

Isabelle

Que cherchez-vous ?

Tersandre

Beauté, qui pouvez tout toucher, Ayant l'heur de vous voir, je n'ai rien à chercher. Le Docteur qui pour vous sent des peines mortelles, M'envoie, avecque soin, savoir de vos nouvelles, Et vous souhaite un jour plus heureux et plus doux Que celui que l'amour lui prépare pour vous.

Marine

Pour un cuistre, à mon gré, ce n'est pas mal l'entendre.

Isabelle

Ou mes yeux sont déçus, ou je crois voir Tersandre.

Tersandre

Vos beaux yeux sont toujours des témoins assurés ; Et, pour être déçus, ils sont trop éclairés.

Isabelle

Vous deviez m'avertir, Tersandre; et, sans rien feindre, De votre peu de soin j'ai sujet de me plaindre : Je vous ai soupçonné de quelque changement.

Tersandre

Si j'ai changé pour vous, c'est d'habit seulement ; Et l'Amour n'eut jamais, ô Beauté qui m'enflamme, Causé ce changement, s'il eut changé mon âme. Sachant que le Docteur, qui brûle de vos feux, À ses anciens valets en voulait joindre deux, Avec un de mes gens, par d'heureuses pratiques, J'ai su rencontrer place entre ses domestiques.

Isabelle

Un tel succès plus tôt me devait être appris.

Tersandre

J'ai craint qu'en écrivant l'avis ne fut surpris. Le Docteur m'a d'abord mis dans sa confidence ; Et, le trouvant d'humeur propre à la défiance, J'ai troublé son esprit par un puissant soupçon. Mais voici votre père ; il faut changer de ton.

Scène 5

Panfile, Isabelle, Tersandre, Marine, Ragotin

Panfile

Pleurez, pleurez, ma fille en revenant du Temple, On m'a dit un malheur qui n'eut jamais d'exemple. Le Docteur perd pour vous l'honneur de ses vieux ans, Il a pris tant d'amour qu'il a perdu le sens ; Il est en frénésie, et, dans cette disgrâce, Soutient qu'il est de verre, et craint qu'on ne le casse. Mais quel est ce valet, qui ne m'est pas connu ?

Isabelle

De la part du Docteur il est ici venu.

Tersandre

Si je suis moniteur du morbe qui l'attaque, Votre gêner futur est hypocondriaque ; Son esprit, qu'olympique on pouvait nominer, N'a plus la faculté de ratiociner.

Marine

Quel diantre de jargon !

Panfile

Sotte ! Te veux-tu taire ! C'est ainsi qu'au Collège on parle d'ordinaire. Je plains fort votre maître, et l'irai visiter.

Tersandre

Plutôt dans votre dôme il le faut expecter Avant que de Phoebus le globe vivifique Soit près de persicer son cours hémisphérique, Malgré de son esprit la perturbation, On fera de son corps ici translation.

Panfile

Mais quel est ce garçon ?

Tersandre

C'est mon collègue intime, Dedans le famulat du Docteur clarissime.

Panfile

Hé bien ? Le Docteur...

Ragotin

Vient.

Panfile

Extravague-t-il ?

Ragotin

Fort.

Panfile

Mais quel est son mal ?

Ragotin

Grand.

Panfile

Qu'en doit-on craindre ?

Ragotin

Mort.

Panfile

Quel discours !

Tersandre

La formule en est fort ancienne Jadis on la vocoit Lacédémoniome.

Marine

De tous deux le bonhomme est dupé comme il faut.

Panfile

Où ton maître est-il ?

Ragotin

Près.

Panfile

Quand le verrons-nous ?

Ragotin

Tôt.

Panfile

Qu'entends-je monter ?

Ragotin

Lui.

Marine

Je pense qu'il se raille : Il vient dans un panier enveloppé de paille.

Scène 6

Le Docteur, Panfile, Tersandre, Ragotin, Isabelle, Marine

Le Docteur

Future épouse, et vous, beau-père proposé, Sachez que tout mon corps est métamorphosé ; Que je suis, à présent, de l'ultime matière Où se peut transmuer chaque corps sublunaire, Et qu'Amour, dont toujours je me suis défié, M'a mis à si grand feu qu'il m'a vitrifié.

Panfile

Vous n'êtes point de verre ; en vain vous nous le dites : Il n'en est rien.

Le Docteur

Vos yeux sont donc hétéroclites ?

Panfile

Mais vous parlez encor ?

Le Docteur

Mes accents sont formés Par des esprits mouvants dans ce verre enfermés : Mon corps est résonnant ; mais, comme il est fort frêle, Mes esprits s'enfuiront pour peu que t'en me fêle.

Panfile

Pour vous tirer d'erreur je veux vous embrasser.

Le Docteur

Ah ! Gardez-vous-en bien ! Ce serait me casser.

Panfile

Souffrez qu'on vous détrompe.

Le Docteur

Il n'est pas nécessaire, De ma fragilité durissime adversaire.

Panfile

Voyez...

Le Docteur

Ah ! Par le flanc il vient de me fêler ; L'humide radical par là va s'écouler.

Panfile

Mais vous n'êtes pas bien.

Le Docteur

Je suis le mieux du monde.

Panfile

Sortez.

Le Docteur

Ah ! Que plutôt Jupiter vous confonde !

Panfile

Laissez-moi faire.

Le Docteur

Hé, quoi ! Barbon pernicieux, Si j'étais en morceaux, en seriez-vous bien mieux ?

Panfile

Mais, Monsieur le Docteur.

Le Docteur

Mais, Monsieur mon beau-père, N'approchez point de moi, vous ne sauriez mieux faire. Je suis déjà fêlé ; que voulez-vous de plus ?

Panfile

Je veux guérir l'erreur dont vos sens sont déçus.

Il s'évanouit.

Le Docteur

Peste ! Comme il me serre ! Ah, le traître me brise ! Bourreau, gendrifracteur, apprends que j'agonise !

Tersandre

Dominé, Dominé, procrastinez vos ans.

Panfile

Qu'on apporte de l'eau pour rappeler ses sens ! Son pouls qui meut encor fait voir qu'il reste en vie, Et que sa pâmoison sera bientôt finie. Il reprend ses esprits de faiblesse accablés ; Ses pas sont chancelants, et ses regards troublés.

Le Docteur

Mon esprit, spolié de son fourreau de verre, Se voit donc translaté dans l'infernale terre J'ai trajeté déjà le Cocyte bourbeux, Et voici de Pluton le palais ténébreux.

Tersandre

Il croit être appulsé dans le règne des Ombres.

Il s'adresse à Ragotin.

Le Docteur

Bons Dieux ! Que cette plage étale d'objets sombres ! Je n'incide partout que Larves, Diablotins, Follets, Ténébrions, Farfadets et Lutins. Bon ! Je cerne déjà Tantale enfanticide. La peste ! Comme il bâille, et comme il mache à vide ! Que j'aime à l'aspicer, voulant gober souvent Des fruits près de son nez, ne gober que du vent ! Macheur infortuné, qui n'a ni bien ni joie, Du séjour de Pluton enseigne-moi la voie ? Quel est le chemin ?

Ragotin

Long.

Le Docteur

Que me diras-tu ?

Ragotin

Rien.

Le Docteur

Me veux-tu du mal ?

Ragotin

Nul.

Le Docteur

Mais me connais-tu ?

Ragotin

Bien.

Le Docteur

Que m'estimes-tu ?

Ragotin

Fol.

Le Docteur

Comment, âme damnée, Ma sagesse par toi sera contaminée, Et tu me répondras monosyllabement ! Je te vais bien docer à jaser autrement.

Ragotin

Ah ! Monsieur le Docteur, excusez, je vous prie ! Contre un de vos valets n'entrez point en furie : Je vivrai, désormais, respectueusement, Et répondrai toujours polisillabement.

Tersandre

Dominé, n'ayez point une anime inclémente.

Le Docteur

Je suivrai vos décrets, inclyte Rhadamante. Mon sort dépend de vous, magistrat infernal ; Je salue, en tremblant, votre noir tribunal.

Panfile

Faut-il jusqu'à ce point que votre esprit s'abuse ?

Le Docteur

Ah ! Monseigneur Pluton, je vous demande excuse ; Mon procédé, sans doute, a dû vous étonner : C'est devant vous d'abord qu'il se faut prosterner.

Isabelle

Reconnaissez, Monsieur, l'erreur qui vous domine.

Le Docteur

Veuillez parler pour moi, Madame Proserpine.

Isabelle

Vous me connaissez mal.

Le Docteur

Ne croyez pas cela : Jupiter n'est-il pas Monsieur votre papa ? Vous êtes de la nuit la Déesse muante ; Les charmes ont de vous leur force omnipotente On vous offre des voeux sous les titres divers De fille de la Terre et Reine des Enfers ; Et Pluton, fasciné de vos traits adorables, Vous emmena jadis, par force, à tous les diables.

Marine

Plutôt que de l'entendre, il le faudrait chasser.

Le Docteur

Quoi ! Tu viens donc encore ici me traverser, Déesse de discorde au crin serpentifère, Boute-feu, rabat-joie, exécrable Mégère, Maudit tison d'enfer !

Marine

Comme il roule les yeux ! Madame, sauvez-moi de ce fol furieux !

Isabelle

Ne vous emportez pas.

Le Docteur

Soyez-moi donc propice Et je promets d'offrir ensuite en sacrifice, Sur un autel qu'exprès je dresserai pour vous, Une vache bréhaigne avecque deux hiboux.

Panfile

Combattre son erreur, c'est l'aigrir davantage Tâchons, en le flattant, de le rendre plus sage.

Le Docteur

Hé bien, après avoir longuement consulté, Mes juges infernaux, qu'avez-vous décrété ?

Panfile

Qu'il faut dans votre corps retourner sur la terre.

Le Docteur

Dans mon corps ! Mais faut-il qu'il soit encorde verre ?

Panfile

Non, il n'en sera plus.

Le Docteur

Oserai-je, en partant, Vous consulter encor sur un point important ?

Panfile

Oui, parlez.

Le Docteur

Un vieillard d'humeur cacochymique Me défère en hymen sa géniture unique, Fille qui peut donner des passe-temps bien doux, Et qui me tente fort.

Panfile

Hé bien ! Mariez-vous.

Le Docteur

Mais, si je me marie, il faut quitter l'étude. En prenant femme, on prend beaucoup d'inquiétude ; On est toujours troublé de nouveaux embarras : Cela m'effraye.

Panfile

He bien ! Ne vous mariez pas.

Le Docteur

N'étant point marié, si quelque mal m'accable, Je serai spolié du soin considérable Qu'une femme se donne alors pour un époux ; C'est ce que j'appréhende.

Panfile

Hé bien ! Mariez-vous.

Le Docteur

Mais si, durant mon mal, ma femme avec Tersandre, Certain godelureau qui ne vaut pas le pendre, Loin d'avoir soin de moi, souhaitait mon trépas, J'enragerais.

Panfile

Hé bien ! Ne vous mariez pas.

Le Docteur

Mais, vivant ainsi seul, je mourrai sans lignée, À qui pouvoir laisser ma richesse épargnée Prenant femme, il naîtra quelqu'héritier de nous, Et j'en serai bien aise.

Panfile

Hé bien ! Mariez-vous.

Le Docteur

Mais, étant marié, si, comme il se peut faire, Des fils qui me viendront quelqu'autre était le père, Et s'il fallait pourtant les avoir sur les bras, J'en tiendrais.

Panfile

Hé bien donc, ne vous mariez pas.

Le Docteur

Cet ultime conseil est celui qu'il faut suivre. J'ai, pour faire un bon choix, trop peu de temps à vivre Je fuirai donc l'hymen, Dieu du sombre manoir Je m'en retourne au monde adieu ; jusqu'au revoir.

Panfile

Que l'on approche un siège il retombe en faiblesse. Ma fille, il ne faut plus croire que son mal cesse J'aurai peine à trouver quelque parti pour vous. Que n'avez-vous Tersandre, à présent, pour époux ! Fallait-il, pour ce fol, rebuter sa demande ? L'intérêt me fit faire une faute si grande. Mais le Docteur revient ; écoutons ses propos.

Le Docteur

Pluton en soit loué ! Je suis de chair et d'os. Beau-père prétendu, que Jupiter console, Cherchez un gendre ailleurs ; je reprends ma parole : Le grand Dieu des Enfers, dont je suis de retour, M'a donné ce conseil, en me rendant le jour.

Panfile

Ah ! Changez de discours.

Le Docteur

Je comprends vos pensées : Vous désirez savoir ce qu'aux Champs-Élysées, Où je viens de passer, j'ai récemment appris.

Panfile

Ce n'est pas...

Le Docteur

Par ma foi ! Vous en serez surpris : Plusieurs qui, dans ce monde, ont possédé l'Empire, Sont là dans un état qui vous ferait trop rire. Ninus l'usurpateur, y racoutre des bas ; Cambise, le cruel, vend de la mort aux rats ; Xerxès, le gras, y vent des couennes de lard jaune ; Crésus, qui fut si riche, y demande l'aumône.

Panfile

C'est...

Le Docteur

Ah ! Ce n'est pas tout. Philippe, le hableur, Tire les cors des pieds, sans mal et sans douleur Alexandre-le-Grand déniche des fauvettes ; César, le vigilant, est vendeur d'allumettes.

Panfile

Ce n'est rien de cela que je voudrais savoir.

Le Docteur

Quoi donc ? Si les savants ont là bien du pouvoir ? Vous êtes curieux il faut vous tout apprendre Sachez donc qu'à présent le morne Anaximandre, Diogène le chien, Ésope le velu, Aristote le bègue, et Platon le rablu, Hérille l'affamé, le châtré Xénocrate, Épictète le gueux, et le cornard Socrate, Qui n'eurent point ici grands biens ni grands honneurs, Au pays d'où je viens sont de fort grands Seigneurs. Êtes-vous satisfait ?

Panfile

Vous me le pouvez rendre, En épousant ma fille et devenant mon gendre.

Le Docteur

Ne vous ai-je pas dit que je n'en ferais rien ? C'est l'avis de Pluton, et c'est aussi le mien.

Panfile

Mais.

Le Docteur

Mais Pluton l'a dit ; cela vous doit suffire.

Panfile

Vous êtes fol, Monsieur.

Il sort.

Le Docteur

Il faut vous laisser dire ; Vous avez beau vous plaindre et beau m'injurier, Je ne suis pas si fol que de me marier.

Panfile

Que ferons-nous?

Tersandre

Spondez votre fille à Tersandre.

Panfile

Je l'ai traité trop mal; il n'y faut plus prétendre.

Isabelle

Mais s'il avait pour moi le même sentiment, Lui serais-je accordée?

Panfile

Avec ravissement.

Tersandre

Tersandre à vos genoux vous la demande encore.

Panfile

Elle est à vous, Tersandre, et votre amour l'honore. Mais je suis fort surpris d'un si grand changement ; Venez m'en éclaircir dans votre appartement.

Scène 7

Fleur, Roque

sortant de la place, en désordre, où il a été assis depuis le second acte

Fleur

Ma fille est morte, ô ciel !

l'abordant

Roque

Vous l'allez voir descendre, Et son enlèvement vous devait moins surprendre.

Fleur

On peut être surpris par un semblable effet.

Roque

De nos essais, enfin, êtes-vous satisfait ?

Fleur

Oui, chacun a bien fait dans tous ses personnages. Je consens, avec joie, à vos trois mariages. Votre Art, dans ces essais, m'a paru noble et doux, Et votre Art, enfin, doit faire des jaloux, Si votre Troupe un jour a la gloire de plaire Au plus auguste Roi que le Soleil éclaire, Au Prince sans égal, qui possède à la fois, Ce que séparément ont eu les plus grands Rois, Et qui, portant partout sa valeur sans seconde, Ne doit la voir borner que des bornes du monde.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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