Scène 1
Isabelle, Marine
Isabelle
Ma lettre est achevée, et c'est à toi de prendre Le soin de la donner en main propre à Tersandre. Tu sais que cet écrit l'invite à s'opposer Aux desseins du Docteur qui me doit épouser. Si mon père, en sortant, venait à te surprendre, Souviens-toi du secret que je viens de t'apprendre.
La Fleur se place sur un siège au coin du théâtre.
Marine
Il suffit ; j'ai su l'art, dès mes plus jeunes ans, D'en donner à garder aux vieillards défiants.
Isabelle
Écoute encor deux mots songe bien à lui dire, Qu'hier il eut grand tort de manquer de m'écrire, Que de mon triste hymen l'empressement s'accroît, Et qu'en son peu de soin son peu d'amour paraît.
Marine
Rentrez ; il ne faut pas m'en dire davantage.
Isabelle rentre.
Isabelle
Surtout, sonde-le bien touchant mon mariage.
Marine
Allez, pour réussir dans ces commissions, Je n'ai pas grand besoin de vos instructions. Sortons vite. Ah ! J'entends notre vieillard qui crache ; Je porte ce billet, et crains qu'il ne le sache S'il l'attrape en mon sein, il sera bien subtil.
Scène 2
Panfile, Marine
Panfile
Marine, écoute un mot.
Marine
Monsieur, que vous plaît-il ?
Panfile
Tu sais fort bien qu'en toi j'ai confiance entière : Dis-moi, que fait ma fille ?
Marine
Elle fait sa prière.
Panfile
Vraiment j'en suis fort aise on ne peut faire mieux, Sitôt qu'on voit le jour, d'en rendre grâce aux Dieux. Je m'en vais assister, au temple, au sacrifice, Pour ne pas l'interrompre en ce saint exercice.
Marine
C'est bien fait.
Panfile
Mais Marine avant que de sortir, De ses désirs secrets voudrais-tu m'avertir? Tu sais que pour mari je lui destine un homme, Qui n'eut jamais d'égal dans Athènes et dans Rome : Un savant, mais savant qui ne ressemble pas Ceux qui sont, d'ordinaire, aussi gueux que des rats, Et qui sait, pour charmer l'âme la plus farouche, Parler d'or de la main, ainsi que de la bouche. D'où provient que ma fille, en cette occasion, Témoigne pour l'hymen si grande aversion ? Et n'aurait-elle point, par une ardeur fatale, De même que sa soeur, fait voeu d'être vestale ?
Marine
Pour moi, je ne crois pas, à dire vérité, Qu'elle ait, jusques ici, fait voeu de chasteté ; Et cette aversion, où votre choix t'engage, Est plus pour le mari que pour le mariage. L'époux qu'on lui destine est un barbon hideux, Plus propre à ressentir des glaçons que des feux Cet objet ne doit pas toucher une jeune âme. Lorsqu'on fait demander une fille pour femme, Une telle demande a toujours des appas Mais c'est le demandeur qui souvent ne plaît pas. Si vous ne l'eussiez point refusée à Tersandre, Sans peine au mariage on l'eut fait condescendre.
Panfile
Le Docteur est plus riche.
Marine
Oui, mais c'est son vieux corps Qu'elle doit épouser, et non pas ses trésors.
Panfile
Mais pour ce jeune amant, ce conteur de fleurettes, N'a-t-elle point aussi des passions secrètes ?
Marine
Vous lui faites grand tort d'avoir de tels soupçons Votre fille est fort sage ; elle suit mes leçons.
Il voit la lettre.
Panfile
Je t'estime fidèle ; il faut que je te croie. Mais quel est ce papier ?
Marine
Ce n'est rien.
Panfile
Que je voie.
Marine
À d'autres je connais quel est votre dessein ; Vous voulez m'approcher pour me toucher le sein. Qui ne vous connaîtrait...
Panfile
C'est...
Marine
Vous avez beau dire ; Vous n'y toucherez point.
Panfile
Mais.
Marine
Mais vous voulez rire !
Panfile
Ce papier que j'ai vu doit être un billet doux.
Marine
C'est de mon serviteur ; en êtes-vous jaloux ?
Bas.
Panfile
Va, tu n'es qu'une folle. Adieu je vais au temple. Son procédé me donne un soupçon sans exemple : Sortons pour la surprendre.
Marine
Il s'en va fort content. Mais serrons autre part ce billet important.
Panfile
Retournons doucement j'espère, de la sorte, Arracher de ses mains le papier qu'elle porte.
Marine
La lettre est chiffonnée ; il faut la plier mieux. Ma foi, le vieux pénard n'est point malicieux.
Panfile
Voyons ton innocence, ou bien ton artifice.
Marine
Quoi ! Vous ouvrez ma lettre.
Panfile
Oui, mais c'est sans malice. Cet écrit, tel qu'il est, sans adresse et sans seing, De ma fille, pourtant, me découvre la main. Parle, à qui portes-tu cette lettre fatale De la part d'Isabelle ?
Marine
À sa soeur vestale.
Panfile
C'est plutôt à Tersandre.
Marine
Ah ! Ne le croyez point.
Il lit.
Panfile
La lecture pourra m'éclaircir sur ce point. Hé bien ! Oseras-tu maintenant, déloyale, Dire que cet écrit soit pour une vestale ? Ma fille, par tes mains, l'envoie à son amant. Le peu de soin que tu prends de m'écrire ne m'empêche pas d'être encore sensible à l'amour. Des vertus, l'obéissance est celle qui, sur toutes, me plaît la moins. Heureuse entre les filles est celle qui n'a point de parents qui aiment le bien ! On me presse d'épouser un vieux Docteur en vain ; j'ai promis de n'y consentir jamais ; sans plus songer, à ma promesse il faut que je satisfasse. Mon père tâche, par des remontrances, de me faire accepter ce vieil amant que je ne hais point sans raison. Ceux qui m'aiment se feront connaître, s'ils s'opposent à ce mariage.
Marine
Vous lui faites grand tort, Monsieur assurément Vous ne lisez pas bien, et j'y mettrais ma vie.
Panfile
Ô Ciel ! Vit-on jamais plus grande effronterie !
Marine
Pour qui me prenez-vous ? De grâce, parlez mieux, Monsieur, j'ai de l'honneur.
Panfile
Et moi j'ai de bons yeux.
Marine
N'en déplaise pourtant à vos grandes lunettes, Je crois que vous avez les visières mal nettes Regardez de plus près : le sens pourra changer.
Panfile
La traîtresse a dessein de me faire enrager.
Marine
Vous nous faites, Monsieur, une injustice extrême : Je connais ma maîtresse.
Panfile
Hé bien ! Lis donc toi-même.
Marine
Si je ne vous fais voir que ces mots seulement S'adressent à sa soeur, et non à son amant, Et que c'est sans raison que vous m'avez criée, Que puisse-je mourir sans être mariée ! Vous me pouvez bien croire après un tel serment.
Panfile
J'en doute ; hâte-toi de lire promptement.
Marine
Le peu de soin que tu prends de m'écrire ne m'empêche pas d'être encore sensible à l'amour des vertus. L'obéissance est celle qui, sur toutes, me plaît. La moins heureuse entre filles est celle qui n'a point de parents qui aiment le bien. On me presse d'épouser un vieux Docteur : en vain j'ai promis de n'y consentir jamais sans songer à ma promesse, il faut que je satisfasse mon père. Tâche, par des remontrances, de me faire accepter ce vieil amant que je ne hais point : sans raison ceux qui m'aiment se feront connaître, s'ils s'opposent à ce mariage.
Panfile
Dieux sans changer un mot, comment se peut-il faire Que ce sens se rencontre au premier si contraire ?
Marine
Hé bien ! N'aviez-vous pas l'esprit préoccupé ?
Panfile
Les points qui sont omis doivent m'avoir trompé : Les filles de ce temps estiment ridicules Celles dont les écrits sont remplis de virgules.
Marine
Votre humeur, fort sujette aux paniques terreurs, Est le défaut qui seul a causé vos erreurs. Je vous l'avais bien dit : votre fille est bien née. Vous m'avez fait injure, et l'avez soupçonnée ; J'en crève de dépit.
Panfile
Marine, excuse-moi. Je jure de jamais ne douter de ta foi.
Marine
Vous avez eu grand tort.
Panfile
Oui, je te le confesse.
Marine
Rendez-moi mon billet, Monsieur le temps me presse.
Panfile
Je le ferai tenir.
Marine
Il n'en est pas besoin.
Panfile
Va, quelqu'un de mes gens t'épargnera ce soin Et, pour mieux employer ton temps et ton adresse, À l'hymen du Docteur dispose ta maîtresse.
Marine
Mais la presserez-vous ?
Panfile
Oui, dis-lui de ma part, Qu'il le faut épouser dès demain, au plus tard.
Marine
Je crains fort d'aborder ma maîtresse Isabelle Je serai mal reçue avec cette nouvelle.
Scène 3
Isabelle, Marine
Isabelle
Si mon père est levé, donnons-lui le bonjour. Sortons. Mais, quoi Marine est déjà de retour ?
Marine
Loin d'être de retour, je ne suis pas sortie : Notre vieux radoteur a rompu la partie.
Isabelle
Qu'as-tu fait du billet ?
Marine
Par force il me l'a pris ; Mais, grâces au secret que vous m'avez appris, J'en ai changé le sens, quand il me l'a fait lire.
Isabelle
Ce succès me ravit.
Marine
Il n'est pas temps de rire : Pour l'hymen du Docteur soyez prête à demain ; C'est l'ordre du vieillard.
Isabelle
C'est un ordre inhumain. Encor si je pouvais en avertir Tersandre !
Marine
Et quand il le saurait, qu'en pourriez-vous attendre ? Par le soin d'un amant on juge de son feu, Et puisqu'il vous néglige, il doit vous aimer peu.
Isabelle
Marine, à dire vrai, j'ai sujet d'être en doute.
Marine
Parlons bas : certain cuistre approche et nous écoute.
Scène 4
Isabelle, Tersandre, Marine
Isabelle
Que cherchez-vous ?
Tersandre
Beauté, qui pouvez tout toucher, Ayant l'heur de vous voir, je n'ai rien à chercher. Le Docteur qui pour vous sent des peines mortelles, M'envoie, avecque soin, savoir de vos nouvelles, Et vous souhaite un jour plus heureux et plus doux Que celui que l'amour lui prépare pour vous.
Marine
Pour un cuistre, à mon gré, ce n'est pas mal l'entendre.
Isabelle
Ou mes yeux sont déçus, ou je crois voir Tersandre.
Tersandre
Vos beaux yeux sont toujours des témoins assurés ; Et, pour être déçus, ils sont trop éclairés.
Isabelle
Vous deviez m'avertir, Tersandre; et, sans rien feindre, De votre peu de soin j'ai sujet de me plaindre : Je vous ai soupçonné de quelque changement.
Tersandre
Si j'ai changé pour vous, c'est d'habit seulement ; Et l'Amour n'eut jamais, ô Beauté qui m'enflamme, Causé ce changement, s'il eut changé mon âme. Sachant que le Docteur, qui brûle de vos feux, À ses anciens valets en voulait joindre deux, Avec un de mes gens, par d'heureuses pratiques, J'ai su rencontrer place entre ses domestiques.
Isabelle
Un tel succès plus tôt me devait être appris.
Tersandre
J'ai craint qu'en écrivant l'avis ne fut surpris. Le Docteur m'a d'abord mis dans sa confidence ; Et, le trouvant d'humeur propre à la défiance, J'ai troublé son esprit par un puissant soupçon. Mais voici votre père ; il faut changer de ton.
Scène 5
Panfile, Isabelle, Tersandre, Marine, Ragotin
Panfile
Pleurez, pleurez, ma fille en revenant du Temple, On m'a dit un malheur qui n'eut jamais d'exemple. Le Docteur perd pour vous l'honneur de ses vieux ans, Il a pris tant d'amour qu'il a perdu le sens ; Il est en frénésie, et, dans cette disgrâce, Soutient qu'il est de verre, et craint qu'on ne le casse. Mais quel est ce valet, qui ne m'est pas connu ?
Isabelle
De la part du Docteur il est ici venu.
Tersandre
Si je suis moniteur du morbe qui l'attaque, Votre gêner futur est hypocondriaque ; Son esprit, qu'olympique on pouvait nominer, N'a plus la faculté de ratiociner.
Marine
Quel diantre de jargon !
Panfile
Sotte ! Te veux-tu taire ! C'est ainsi qu'au Collège on parle d'ordinaire. Je plains fort votre maître, et l'irai visiter.
Tersandre
Plutôt dans votre dôme il le faut expecter Avant que de Phoebus le globe vivifique Soit près de persicer son cours hémisphérique, Malgré de son esprit la perturbation, On fera de son corps ici translation.
Panfile
Mais quel est ce garçon ?
Tersandre
C'est mon collègue intime, Dedans le famulat du Docteur clarissime.
Panfile
Hé bien ? Le Docteur...
Ragotin
Vient.
Panfile
Extravague-t-il ?
Ragotin
Fort.
Panfile
Mais quel est son mal ?
Ragotin
Grand.
Panfile
Qu'en doit-on craindre ?
Ragotin
Mort.
Panfile
Quel discours !
Tersandre
La formule en est fort ancienne Jadis on la vocoit Lacédémoniome.
Marine
De tous deux le bonhomme est dupé comme il faut.
Panfile
Où ton maître est-il ?
Ragotin
Près.
Panfile
Quand le verrons-nous ?
Ragotin
Tôt.
Panfile
Qu'entends-je monter ?
Ragotin
Lui.
Marine
Je pense qu'il se raille : Il vient dans un panier enveloppé de paille.
Scène 6
Le Docteur, Panfile, Tersandre, Ragotin, Isabelle, Marine
Le Docteur
Future épouse, et vous, beau-père proposé, Sachez que tout mon corps est métamorphosé ; Que je suis, à présent, de l'ultime matière Où se peut transmuer chaque corps sublunaire, Et qu'Amour, dont toujours je me suis défié, M'a mis à si grand feu qu'il m'a vitrifié.
Panfile
Vous n'êtes point de verre ; en vain vous nous le dites : Il n'en est rien.
Le Docteur
Vos yeux sont donc hétéroclites ?
Panfile
Mais vous parlez encor ?
Le Docteur
Mes accents sont formés Par des esprits mouvants dans ce verre enfermés : Mon corps est résonnant ; mais, comme il est fort frêle, Mes esprits s'enfuiront pour peu que t'en me fêle.
Panfile
Pour vous tirer d'erreur je veux vous embrasser.
Le Docteur
Ah ! Gardez-vous-en bien ! Ce serait me casser.
Panfile
Souffrez qu'on vous détrompe.
Le Docteur
Il n'est pas nécessaire, De ma fragilité durissime adversaire.
Panfile
Voyez...
Le Docteur
Ah ! Par le flanc il vient de me fêler ; L'humide radical par là va s'écouler.
Panfile
Mais vous n'êtes pas bien.
Le Docteur
Je suis le mieux du monde.
Panfile
Sortez.
Le Docteur
Ah ! Que plutôt Jupiter vous confonde !
Panfile
Laissez-moi faire.
Le Docteur
Hé, quoi ! Barbon pernicieux, Si j'étais en morceaux, en seriez-vous bien mieux ?
Panfile
Mais, Monsieur le Docteur.
Le Docteur
Mais, Monsieur mon beau-père, N'approchez point de moi, vous ne sauriez mieux faire. Je suis déjà fêlé ; que voulez-vous de plus ?
Panfile
Je veux guérir l'erreur dont vos sens sont déçus.
Il s'évanouit.
Le Docteur
Peste ! Comme il me serre ! Ah, le traître me brise ! Bourreau, gendrifracteur, apprends que j'agonise !
Tersandre
Dominé, Dominé, procrastinez vos ans.
Panfile
Qu'on apporte de l'eau pour rappeler ses sens ! Son pouls qui meut encor fait voir qu'il reste en vie, Et que sa pâmoison sera bientôt finie. Il reprend ses esprits de faiblesse accablés ; Ses pas sont chancelants, et ses regards troublés.
Le Docteur
Mon esprit, spolié de son fourreau de verre, Se voit donc translaté dans l'infernale terre J'ai trajeté déjà le Cocyte bourbeux, Et voici de Pluton le palais ténébreux.
Tersandre
Il croit être appulsé dans le règne des Ombres.
Il s'adresse à Ragotin.
Le Docteur
Bons Dieux ! Que cette plage étale d'objets sombres ! Je n'incide partout que Larves, Diablotins, Follets, Ténébrions, Farfadets et Lutins. Bon ! Je cerne déjà Tantale enfanticide. La peste ! Comme il bâille, et comme il mache à vide ! Que j'aime à l'aspicer, voulant gober souvent Des fruits près de son nez, ne gober que du vent ! Macheur infortuné, qui n'a ni bien ni joie, Du séjour de Pluton enseigne-moi la voie ? Quel est le chemin ?
Ragotin
Long.
Le Docteur
Que me diras-tu ?
Ragotin
Rien.
Le Docteur
Me veux-tu du mal ?
Ragotin
Nul.
Le Docteur
Mais me connais-tu ?
Ragotin
Bien.
Le Docteur
Que m'estimes-tu ?
Ragotin
Fol.
Le Docteur
Comment, âme damnée, Ma sagesse par toi sera contaminée, Et tu me répondras monosyllabement ! Je te vais bien docer à jaser autrement.
Ragotin
Ah ! Monsieur le Docteur, excusez, je vous prie ! Contre un de vos valets n'entrez point en furie : Je vivrai, désormais, respectueusement, Et répondrai toujours polisillabement.
Tersandre
Dominé, n'ayez point une anime inclémente.
Le Docteur
Je suivrai vos décrets, inclyte Rhadamante. Mon sort dépend de vous, magistrat infernal ; Je salue, en tremblant, votre noir tribunal.
Panfile
Faut-il jusqu'à ce point que votre esprit s'abuse ?
Le Docteur
Ah ! Monseigneur Pluton, je vous demande excuse ; Mon procédé, sans doute, a dû vous étonner : C'est devant vous d'abord qu'il se faut prosterner.
Isabelle
Reconnaissez, Monsieur, l'erreur qui vous domine.
Le Docteur
Veuillez parler pour moi, Madame Proserpine.
Isabelle
Vous me connaissez mal.
Le Docteur
Ne croyez pas cela : Jupiter n'est-il pas Monsieur votre papa ? Vous êtes de la nuit la Déesse muante ; Les charmes ont de vous leur force omnipotente On vous offre des voeux sous les titres divers De fille de la Terre et Reine des Enfers ; Et Pluton, fasciné de vos traits adorables, Vous emmena jadis, par force, à tous les diables.
Marine
Plutôt que de l'entendre, il le faudrait chasser.
Le Docteur
Quoi ! Tu viens donc encore ici me traverser, Déesse de discorde au crin serpentifère, Boute-feu, rabat-joie, exécrable Mégère, Maudit tison d'enfer !
Marine
Comme il roule les yeux ! Madame, sauvez-moi de ce fol furieux !
Isabelle
Ne vous emportez pas.
Le Docteur
Soyez-moi donc propice Et je promets d'offrir ensuite en sacrifice, Sur un autel qu'exprès je dresserai pour vous, Une vache bréhaigne avecque deux hiboux.
Panfile
Combattre son erreur, c'est l'aigrir davantage Tâchons, en le flattant, de le rendre plus sage.
Le Docteur
Hé bien, après avoir longuement consulté, Mes juges infernaux, qu'avez-vous décrété ?
Panfile
Qu'il faut dans votre corps retourner sur la terre.
Le Docteur
Dans mon corps ! Mais faut-il qu'il soit encorde verre ?
Panfile
Non, il n'en sera plus.
Le Docteur
Oserai-je, en partant, Vous consulter encor sur un point important ?
Panfile
Oui, parlez.
Le Docteur
Un vieillard d'humeur cacochymique Me défère en hymen sa géniture unique, Fille qui peut donner des passe-temps bien doux, Et qui me tente fort.
Panfile
Hé bien ! Mariez-vous.
Le Docteur
Mais, si je me marie, il faut quitter l'étude. En prenant femme, on prend beaucoup d'inquiétude ; On est toujours troublé de nouveaux embarras : Cela m'effraye.
Panfile
He bien ! Ne vous mariez pas.
Le Docteur
N'étant point marié, si quelque mal m'accable, Je serai spolié du soin considérable Qu'une femme se donne alors pour un époux ; C'est ce que j'appréhende.
Panfile
Hé bien ! Mariez-vous.
Le Docteur
Mais si, durant mon mal, ma femme avec Tersandre, Certain godelureau qui ne vaut pas le pendre, Loin d'avoir soin de moi, souhaitait mon trépas, J'enragerais.
Panfile
Hé bien ! Ne vous mariez pas.
Le Docteur
Mais, vivant ainsi seul, je mourrai sans lignée, À qui pouvoir laisser ma richesse épargnée Prenant femme, il naîtra quelqu'héritier de nous, Et j'en serai bien aise.
Panfile
Hé bien ! Mariez-vous.
Le Docteur
Mais, étant marié, si, comme il se peut faire, Des fils qui me viendront quelqu'autre était le père, Et s'il fallait pourtant les avoir sur les bras, J'en tiendrais.
Panfile
Hé bien donc, ne vous mariez pas.
Le Docteur
Cet ultime conseil est celui qu'il faut suivre. J'ai, pour faire un bon choix, trop peu de temps à vivre Je fuirai donc l'hymen, Dieu du sombre manoir Je m'en retourne au monde adieu ; jusqu'au revoir.
Panfile
Que l'on approche un siège il retombe en faiblesse. Ma fille, il ne faut plus croire que son mal cesse J'aurai peine à trouver quelque parti pour vous. Que n'avez-vous Tersandre, à présent, pour époux ! Fallait-il, pour ce fol, rebuter sa demande ? L'intérêt me fit faire une faute si grande. Mais le Docteur revient ; écoutons ses propos.
Le Docteur
Pluton en soit loué ! Je suis de chair et d'os. Beau-père prétendu, que Jupiter console, Cherchez un gendre ailleurs ; je reprends ma parole : Le grand Dieu des Enfers, dont je suis de retour, M'a donné ce conseil, en me rendant le jour.
Panfile
Ah ! Changez de discours.
Le Docteur
Je comprends vos pensées : Vous désirez savoir ce qu'aux Champs-Élysées, Où je viens de passer, j'ai récemment appris.
Panfile
Ce n'est pas...
Le Docteur
Par ma foi ! Vous en serez surpris : Plusieurs qui, dans ce monde, ont possédé l'Empire, Sont là dans un état qui vous ferait trop rire. Ninus l'usurpateur, y racoutre des bas ; Cambise, le cruel, vend de la mort aux rats ; Xerxès, le gras, y vent des couennes de lard jaune ; Crésus, qui fut si riche, y demande l'aumône.
Panfile
C'est...
Le Docteur
Ah ! Ce n'est pas tout. Philippe, le hableur, Tire les cors des pieds, sans mal et sans douleur Alexandre-le-Grand déniche des fauvettes ; César, le vigilant, est vendeur d'allumettes.
Panfile
Ce n'est rien de cela que je voudrais savoir.
Le Docteur
Quoi donc ? Si les savants ont là bien du pouvoir ? Vous êtes curieux il faut vous tout apprendre Sachez donc qu'à présent le morne Anaximandre, Diogène le chien, Ésope le velu, Aristote le bègue, et Platon le rablu, Hérille l'affamé, le châtré Xénocrate, Épictète le gueux, et le cornard Socrate, Qui n'eurent point ici grands biens ni grands honneurs, Au pays d'où je viens sont de fort grands Seigneurs. Êtes-vous satisfait ?
Panfile
Vous me le pouvez rendre, En épousant ma fille et devenant mon gendre.
Le Docteur
Ne vous ai-je pas dit que je n'en ferais rien ? C'est l'avis de Pluton, et c'est aussi le mien.
Panfile
Mais.
Le Docteur
Mais Pluton l'a dit ; cela vous doit suffire.
Panfile
Vous êtes fol, Monsieur.
Il sort.
Le Docteur
Il faut vous laisser dire ; Vous avez beau vous plaindre et beau m'injurier, Je ne suis pas si fol que de me marier.
Panfile
Que ferons-nous?
Tersandre
Spondez votre fille à Tersandre.
Panfile
Je l'ai traité trop mal; il n'y faut plus prétendre.
Isabelle
Mais s'il avait pour moi le même sentiment, Lui serais-je accordée?
Panfile
Avec ravissement.
Tersandre
Tersandre à vos genoux vous la demande encore.
Panfile
Elle est à vous, Tersandre, et votre amour l'honore. Mais je suis fort surpris d'un si grand changement ; Venez m'en éclaircir dans votre appartement.
Scène 7
Fleur, Roque
sortant de la place, en désordre, où il a été assis depuis le second acte
Fleur
Ma fille est morte, ô ciel !
l'abordant
Roque
Vous l'allez voir descendre, Et son enlèvement vous devait moins surprendre.
Fleur
On peut être surpris par un semblable effet.
Roque
De nos essais, enfin, êtes-vous satisfait ?
Fleur
Oui, chacun a bien fait dans tous ses personnages. Je consens, avec joie, à vos trois mariages. Votre Art, dans ces essais, m'a paru noble et doux, Et votre Art, enfin, doit faire des jaloux, Si votre Troupe un jour a la gloire de plaire Au plus auguste Roi que le Soleil éclaire, Au Prince sans égal, qui possède à la fois, Ce que séparément ont eu les plus grands Rois, Et qui, portant partout sa valeur sans seconde, Ne doit la voir borner que des bornes du monde.