Tragédie · 1606

Antoine et Cléopâtre

de William Shakespeare

Représentation
≈ 2 h 56
Distribution
2 femmes, 6 hommes
Répliques
1 457
Écriture
En prose
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Antoine H 293 ≈ 43 min 21
Cléopâtre F 265 ≈ 34 min 16
César N 126 ≈ 22 min 14
Énobarbus N 119 ≈ 16 min 12
Pompée N 56 ≈ 7 min 3
Charmion N 71 ≈ 5 min 9
Messager H 48 ≈ 3 min 7
Lépide N 33 ≈ 3 min 6
Ménas N 39 ≈ 3 min 3
Agrippa N 31 ≈ 3 min 7
Éros N 32 ≈ 2 min 6
Scarus N 15 ≈ 2 min 3
Dolabella N 25 ≈ 2 min 3
Paysan H 10 ≈ 2 min 1
Proculéius N 16 ≈ 2 min 2
Octavie F 16 ≈ 2 min 4
Devin N 14 ≈ 2 min 2
Alexas N 15 ≈ 2 min 3
Mécène N 15 ≈ 1 min 5
Premier Soldat N 18 ≈ 1 min 3

Et 26 autres rôles.

Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Acte I
Antoine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Cléopâtre absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
César absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Énobarbus absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Pompée absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Charmion absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Messager absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lépide absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Philon, Cléopâtre, Antoine, Serviteur, Démétrius

Alexandrie. Dans le palais de Cléopâtre.

Philon

— Non, mais cet enivrement de notre général — déborde la mesure. Ses yeux superbes, — qui sur les lignes et les bandes guerrières, — rayonnaient comme l’armure de Mars, abaissent désormais, détournent désormais — le feu et la dévotion de leurs regards — sur un front basané. Son cœur de capitaine, — qui dans les mêlées des grandes batailles faisait éclater — les boucles de sa cuirasse, a perdu toute sa trempe, — et est devenu un soufflet, un éventail — à rafraîchir les ardeurs d’une gipsy… Tenez, les voici qui viennent.

Philon

— Faites bien attention, et vous verrez en lui — l’un des trois piliers du monde transformé — en bouffon d’une prostituée. Regardez et voyez.

Cléopâtre

— Si c’est vraiment de l’amour, dis-moi combien il est grand.

Antoine

— Il y a indigence dans l’amour qui peut s’évaluer.

Cléopâtre

— Je veux fixer la limite jusqu’où l’on peut être aimé.

Antoine

— Alors il te faut découvrir un nouveau ciel, une nouvelle terre.

Serviteur

— Mon bon seigneur, les nouvelles de Rome…

Antoine

M’agacent. Sois bref.

Cléopâtre

— Voyons, écoutez-les, Antoine : — Fulvie peut être est irritée ; ou qui sait — si l’imberbe César ne vous signifie pas — ses ordres souverains : Fais ceci ou cela, — prends ce royaume et affranchis cet autre ; — obéis, ou nous te damnons ?

Antoine

Quoi, mon amour !

Cléopâtre

— Peut-être

oui, c’est bien probable,

Cléopâtre

— ne devez-vous pas rester ici plus longtemps : c’est votre congé — que César vous envoie. Écoutez-le donc, Antoine. — Où est la sommation de Fulvie… de César, veux-je dire ? Non, de tous deux ! — Faites entrer le messager. Aussi vrai que je suis reine d’Égypte, — tu rougis, Antoine ; et ce sang sur ton visage — est un hommage à César ; ou bien ta joue paye un tribut de honte — parce que tu entends gronder la voix stridente de Fulvie… Les messagers !

Antoine

— Que Rome s’effondre dans le Tibre ! et que l’arche immense — de l’empire édifié s’écroule ! Voici mon univers ! — Les royaumes ne sont que fange : notre fumier terrestre — nourrit également la bête et l’homme. La noblesse de la vie, — c’est de s’embrasser ainsi,

Antoine

Il embrasse Cléopâtre.

Antoine

quand un couple si bien appareillé, — quand deux êtres comme nous peuvent le faire !… Dans cette sublime étreinte, j’enjoins — au monde entier, sous peine de châtiment, de reconnaître — que nous sommes incomparables !

Cléopâtre

Excellente imposture ! — Pourquoi eût-il épousé Fulvia, s’il ne l’aimait pas ? — Je ne suis pas la folle que je veux paraître : Antoine — sera toujours lui-même…

Antoine

Sans cesse animé par Cléopâtre. — Ah ! pour l’amour de mon amour et de ses douces heures, — ne perdons pas le temps en conférences ardues. — Il n’est pas une minute de notre existence qui doive se prolonger — désormais sans quelque plaisir : quelle fête ce soir ?

Cléopâtre

— Écoutez les ambassadeurs.

Antoine

Fi ! reine querelleuse, — à qui tout sied, gronder, rire, — pleurer : chez qui toutes les passions réussissent pleinement — à paraître belles et à se faire admirer ! — Pas de messagers !… Seuls tous les deux, — ce soir nous flânerons dans les rues et nous observerons — les mœurs du peuple. Venez, ma reine : — vous me l’avez demandé la nuit dernière…

Antoine

.

Antoine

Au serviteur.

Antoine

Ne nous parle pas.

Antoine

Sortent Antoine et Cléopâtre avec leur suite.

Démétrius

— César a-t-il donc pour Antoine si peu d’importance ?

Philon

— Parfois, seigneur, quand il n’est plus Antoine, — il se dépare trop de cette noble dignité — qui ne devrait jamais quitter Antoine.

Démétrius

C’est avec douleur que je le vois — confirmer ainsi la médisance vulgaire qui — parle de lui à Rome. Mais je veux espérer — pour demain une conduite meilleure… Que le repos vous soit heureux ! —

Démétrius

Ils sortent.

Démétrius

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Scène 2

Charmion, Alexas, Devin, Énobarbus, Iras, Cléopâtre, Messager, Antoine, Premier Serviteur, Deuxième Serviteur, Deuxième Messager

Alexandrie. Une autre partie du palais.

Charmion

Seigneur Alexas, suave Alexas, superlatif Alexas, presque parfait Alexas, où est le devin que vous avez tant vanté à la reine ? Oh ! que je connaisse ce mari qui, comme vous dites, doit entrelacer ses cornes de guirlandes !

Alexas

Devin !

Devin

Plaît-il ?

Charmion

— Est-ce là l’homme ?… Est-ce vous, monsieur, qui connaissez les choses ?

Devin

— Dans le livre infini des secrets de la nature — je sais lire un peu.

Alexas

Montrez-lui votre main.

Énobarbus

— Qu’on dresse vite le dessert ! et qu’il y ait du vin suffisamment — pour boire à la santé de Cléopâtre !

Charmion

Mon bon monsieur, donnez-moi une bonne destinée.

Devin

— Je ne la fais pas, je la prédis. —

Charmion

Eh bien, je vous en prie, prédites-la-moi bonne.

Devin

— Vous serez beaucoup plus blanche que vous n’êtes. —

Charmion

Il veut dire plus blanche de peau.

Iras

Non, vous vous peindrez quand vous serez vieille.

Charmion

Aux rides ne plaise !

Alexas

Ne troublez pas sa prescience : soyez attentive.

Charmion

Chut !

Devin

— Vous aimerez plus que vous ne serez aimée. —

Charmion

J’aimerais mieux m’échauffer le foie à boire.

Alexas

Voyons, écoutez-le.

Charmion

Allons, maintenant, quelque excellente aventure ! Que, dans une matinée, je sois l’épouse de trois rois, et leur veuve à tous ! Qu’à cinquante ans j’aie un fils à qui Hérode de Judée rende hommage ! Trouve-moi un moyen de me marier à Octave César, que je sois l’égale de ma maîtresse.

Devin

— Vous survivrez à la dame que vous servez. —

Charmion

Ô excellent ! j’aime mieux une longue vie qu’un plat de figues.

Devin

— Vous avez vu et traversé jusqu’ici une existence meilleure — que celle qui vous attend. —

Charmion

Alors il est probable que mes enfants n’auront pas de nom de famille. De grâce, combien dois-je avoir de garçons et de filles ?

Devin

— Si chacun de vos désirs avait une matrice — et si chacun était fécond, vous en auriez un million.

Charmion

À d’autres, fou ! je te pardonne tes contes de sorcière.

Alexas

Vous croyez que vos draps sont les seuls confidents de vos désirs.

Charmion

Eh bien, voyons, dites à Iras son sort.

Alexas

Nous voulons tous savoir le nôtre.

Énobarbus

Le mien, et celui de la plupart d’entre nous, ce sera de nous coucher ivres ce soir.

Iras

Voici une paume qui annonce tout au moins la chasteté.

Charmion

Juste comme le Nil débordé annonce la famine.

Iras

Allez, folle compagne de lit, vous ne vous entendez pas à prédire.

Charmion

Non ! Si une main onctueuse n’est pas un pronostic de fécondité, il n’est pas vrai que je puisse me gratter l’oreille… Je t’en prie, ne lui prédis qu’une destinée de manœuvre.

Devin

Vos destins sont pareils.

Iras

Mais comment ? Mais comment ? Donnez-moi des détails.

Devin

J’ai dit.

Iras

Quoi ! je n’ai pas un pouce de chance de plus qu’elle ?

Charmion

Eh bien, quand vous auriez un pouce de chance de plus que moi, où le souhaiteriez-vous ?

Iras

Ce n’est pas précisément au bout du nez de mon mari.

Charmion

Que le ciel redresse nos mauvaises pensées !… Au tour d’Alexas ! Allons ! sa bonne aventure ! sa bonne aventure !… Oh ! qu’il épouse une femme qui ne sache pas se tenir, douce Isis, je t’en supplie ! Et que cette femme meure, et donne-lui-en une pire ! et qu’une pire succède à celle-ci, jusqu’à ce que la pire de toutes le mène en riant à sa tombe, cinquante fois cocu ! Bonne Isis, exauce-moi cette prière, quand tu devrais me refuser une chose plus importante. Bonne Isis, je t’en supplie !

Iras

Amen ! Exauce cette prière des fidèles ! Car, si c’est un crève-cœur de voir un galant homme mal marié, c’est un chagrin mortel de rencontrer un affreux maroufle non cocu ! Ainsi, bonne Isis, maintiens les bienséances, et qu’il soit loti congrument !

Charmion

Amen !

Alexas

Ah ! vous le voyez ! s’il dépendait d’elles de me faire cocu, elles se feraient putains rien que pour ça.

Énobarbus

— Chut ! voici Antoine.

Charmion

Non, pas lui, la reine !

Cléopâtre

— Avez-vous vu Monseigneur ?

Énobarbus

Non, madame.

Cléopâtre

Est-ce qu’il n’était pas ici ?

Charmion

— Non, madame.

Cléopâtre

— Il était disposé à la joie ; mais soudain — une idée romaine l’a frappé… Énobarbus !

Énobarbus

— Madame !

Cléopâtre

Cherchez-le et amenez-le ici… Où est Alexas ?

Alexas

— Ici, madame, à vos ordres… Monseigneur arrive.

Cléopâtre

— Nous ne voulons pas le voir : venez avec nous.

Cléopâtre

Sortent Cléopâtre, Énobarbus, Alexas, Iras, Charmion, le devin et la suite de la reine.

Messager

— Fulvie, ta femme, est entrée la première en campagne

Messager

.

Antoine

— Contre mon frère Lucius ?

Messager

— Oui ; mais cette guerre a vite pris fin, et la raison d’état — les a réconciliés et réunis contre César — dont le triomphe les a, — dès le premier choc, chassés d’Italie.

Antoine

Eh bien, — quoi de pire ?

Messager

Toute mauvaise nouvelle empeste celui qui la dit.

Antoine

— Quand elle concerne un fou ou un lâche… Continue : — les choses passées sont finies pour moi. C’est ainsi. — Celui qui me dit la vérité, quand son récit recèlerait la mort, — je l’écoute comme un flatteur.

Messager

Labiénus

c’est une dure nouvelle

Messager

a, avec son armée de Parthes, — conquis l’Asie depuis l’Euphrate : — sa bannière victorieuse a oscillé de la Syrie — à la Lydie et à l’Ionie ; — tandis que…

Antoine

Antoine, veux-tu dire…

Messager

Oh ! monseigneur !

Antoine

— Parle-moi tout net ; n’atténue pas le langage public ; — nomme Cléopâtre comme on l’appelle à Rome ; déblatère dans le style de Fulvie, et taxe mes fautes — avec toute la licence que la vérité et la malveillance réunies — peuvent se permettre en paroles… Oh ! nous ne produisons que des ronces, — quand les souffles qui nous vivifient s’arrêtent ; nous dire nos torts, — c’est les sarcler. Adieu pour un moment.

Messager

Votre noble volonté soit faite !

Messager

Il sort.

Antoine

— Quelle nouvelle de Sicyone ?… Parlez, là-bas.

Premier Serviteur

— Le courrier de Sicyone !… Y en a-t-il un ?

Deuxième Serviteur

— Il attend vos ordres.

Antoine

Qu’il paraisse. — Il faut que je brise ces fortes chaînes égyptiennes, — où je me perds en folle tendresse…

Antoine

— Qui êtes-vous ?

Deuxième Messager

— Fulvie ta femme est morte.

Antoine

Où est-elle morte ?

Deuxième Messager

À Sicyone. — La durée de sa maladie, avec d’autres choses plus sérieuses — qu’il t’importe de savoir, est indiquée ici.

Deuxième Messager

Il lui remet une lettre.

Antoine

Laisse-moi.

Antoine

Le messager sort.

Antoine

— Voilà un grand esprit parti, et je l’ai souhaité ! — Souvent ce que nos mépris ont chassé loin de nous, — nous voudrions le ravoir : le plaisir présent, — par sa révolution décroissante, devient — l’antipode de lui-même… Elle m’est chère, maintenant qu’elle n’est plus ; — la main qui l’a repoussée voudrait la ramener… — Il faut que je m’arrache à cette reine enchanteresse. — Dix mille calamités, pires que les maux à moi connus, — sont couvées par mon oisiveté… Eh bien ! Énobarbus ?

Énobarbus

Quel est votre bon plaisir, seigneur ?

Antoine

Il faut que je parte d’ici au plus vite.

Antoine

Il faut que je m’en aille.

Énobarbus

Dans une occasion pressante, soit ! que les femmes meurent ! Ce serait dommage de les sacrifier pour rien ; mais, s’il faut choisir entre elles et une grande cause, elles doivent être estimées néant. Au moindre vent qu’elle a de ceci, Cléopâtre se meurt instantanément ; je l’ai vue se mourir vingt fois pour de plus pauvres raisons. Je crois qu’il y a dans la mort un élément qui exerce sur elle une action voluptueuse, tant elle met de célérité à se mourir.

Antoine

Elle est incroyablement rusée.

Énobarbus

Hélas ! non, seigneur. Ses passions ne sont formées que de la plus fine essence de pur amour. Nous ne pouvons pas appeler soupirs et larmes ses rafales et ses ondées ; ce sont des bourrasques et des tempêtes plus fortes que n’en peuvent mentionner les almanachs. Cela ne peut pas être chez elle une ruse. Si c’en est une, elle fait tomber les averses aussi bien que Jupiter.

Antoine

Que je voudrais ne jamais l’avoir vue !

Énobarbus

Oh ! seigneur ! En ce cas, vous auriez perdu le spectacle d’un merveilleux chef-d’œuvre ; et cette félicité de moins eût jeté du discrédit sur votre voyage.

Antoine

Fulvie est morte.

Énobarbus

Seigneur ?

Antoine

Fulvie est morte.

Énobarbus

Fulvie ?

Antoine

Morte !

Énobarbus

Eh bien, seigneur, offrez aux dieux un sacrifice d’actions de grâces. Quand il plaît à leurs divinités d’enlever à un homme sa femme, l’homme les reconnaît comme les tailleurs de la terre et se console par cette réflexion que, quand une vieille robe est usée, il y a de quoi en faire une neuve. S’il n’y avait pas d’autre femme que Fulvie, vous auriez vraiment reçu un coup, et le cas serait lamentable : mais cette douleur est couronnée d’une consolation. Votre vieille jupe vous vaut un cotillon neuf ; et, en vérité, toutes les larmes qui doivent laver ce chagrin-là tiendraient dans un oignon.

Antoine

— Les affaires qu’elle a entamées dans l’État — ne peuvent tolérer plus longtemps mon absence. —

Énobarbus

Et les affaires que vous avez entamées ici ne peuvent se passer de vous, surtout celles de Cléopâtre qui dépendent entièrement de votre résidence.

Énobarbus

J’obéis.

Énobarbus

Ils sortent.

Énobarbus

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Scène 3

Cléopâtre, Charmion, Antoine

Une autre partie du palais.

Cléopâtre

— Où est-il ?

Charmion

Je ne l’ai pas vu depuis.

Cléopâtre

— Voyez où il est, avec qui, ce qu’il fait. — Il est entendu que je ne vous ai pas envoyé. Si vous le trouvez triste, — dites que je danse ; s’il est gai, annoncez — que je me suis brusquement trouvée mal. Vite et revenez.

Cléopâtre

Alexas sort.

Charmion

— Madame, il me semble que, si vous l’aimez tendrement, — vous ne prenez pas le moyen de le forcer — à la réciprocité.

Cléopâtre

Ne fais-je pas ce que je dois ?

Charmion

— Cédez-lui en tout ; ne le contrariez en rien.

Cléopâtre

— Tu enseignes en vraie niaise ; ce serait le moyen de le perdre.

Charmion

— Ne le poussez pas trop à bout ; modérez-vous, je vous prie ; — nous finissons par haïr ce que trop souvent nous craignons. — Mais voici Antoine.

Cléopâtre

Je suis malade et triste.

Antoine

— Je suis désolé de donner souffle à ma résolution…

Cléopâtre

— Aide-moi à sortir, chère Charmion, je vais tomber… — Cela ne peut pas durer longtemps ainsi ; les flancs d’une créature — ne sauraient y résister.

Antoine

Eh bien, ma très-chère reine…

Cléopâtre

— Je vous en prie, tenez-vous plus loin de moi.

Antoine

Qu’y a-t-il ?

Antoine

— Les dieux savent trop bien.

Cléopâtre

Oh ! y eut-il jamais reine — si effrontément trahie !… Pourtant, dès les commencements, — j’ai vu poindre la trahison.

Antoine

Cléopâtre !

Cléopâtre

— Quand vous ébranleriez de vos protestations le trône des dieux, — comment pourrais-je croire que vous êtes à moi sincèrement, — vous qui avez trompé Fulvie ? Extravagante folie — de se laisser empêtrer par ces serments des lèvres, — rompus aussitôt que proférés !

Antoine

Adorable reine !

Cléopâtre

— Non, je vous prie ; ne cherchez pas de prétexte pour votre départ, — mais dites adieu et partez : quand vous imploriez de rester, — alors était le temps des paroles !… Pas de départ, alors ! — L’éternité était sur nos lèvres et dans nos yeux, — la béatitude dans l’arc de nos sourcils ! Rien en nous de si chétif — qui n’eût une saveur de ciel ! Tout cela est vrai encore, — ou bien toi, le plus grand soldat du monde, — tu en es devenu le plus grand menteur !

Antoine

Eh bien, madame !

Cléopâtre

— Je voudrais avoir ta taille ; tu apprendrais — qu’il y a un cœur en Égypte.

Antoine

Reine, écoutez-moi : — l’impérieuse nécessité des temps réclame — momentanément nos services ; mais mon cœur tout entier — reste en servitude avec vous. Notre Italie — étincelle d’estocades civiles : Sextus Pompée — approche des portes de Rome. — L’égalité des deux partis domestiques — produit l’exigence des factions. Les plus haïs, accrus en forces, — croissent en sympathies : le condamné Pompée, — riche de la gloire de son père, s’insinue rapidement — dans les cœurs de ceux qui n’ont rien gagné — au présent état de choses. Leur nombre devient menaçant ; — et leur calme, écœuré d’inaction, voudrait se purger — par quelque changement désespéré. Ma raison personnelle, — celle qui doit le mieux vous rassurer sur mon départ, — c’est la mort de Fulvie.

Cléopâtre

— Bien que l’âge n’ait pu me préserver de la folie, — il me préserve de la puérilité… Est-ce que Fulvie peut mourir ?

Antoine

— Elle est morte, ma reine…

Antoine

Lui remettant un papier.

Antoine

— Jette les yeux sur ceci, et, à ton loisir souverain, tu liras — les désordres qu’elle a suscités ; sa fin est ce qu’elle a fait de mieux. — Tu verras où et quand elle est morte.

Antoine

— Ne querellez plus, mais préparez-vous à apprendre — les projets que j’ai en tête : ils existent ou s’évanouissent — au gré de vos avis… Oui, par le feu — qui féconde le limon du Nil, je pars d’ici — ton soldat, ton serviteur, prêt à faire la paix ou la guerre, — selon que tu le désires.

Cléopâtre

— Coupe mon lacet, Charmion, viens… — Mais non, laisse-moi ; en un instant, je me sens mal et bien ; — ainsi aime Antoine.

Antoine

Calme-toi, ma précieuse reine ; — et accorde ta pleine confiance à un amour qui affronte — une si honorable épreuve.

Cléopâtre

Fulvie m’y a encouragée !… — Je t’en prie, détourne-toi, et pleure en songeant à elle ; — puis dis-moi adieu et prétends que tes larmes — appartiennent à l’Égyptienne. Par grâce, joue donc une scène — de parfaite dissimulation, et mime — l’honneur intègre !

Antoine

Vous m’échaufferez le sang ! Assez.

Cléopâtre

— Vous pourriez mieux faire encore ; mais cela n’est pas mal.

Antoine

— Eh bien, par mon épée !

Antoine

Je vous laisse, madame.

Cléopâtre

— Courtois seigneur, un mot !… — Vous et moi, il faut nous séparer, messire… Ce n’est pas ça… — Vous et moi, nous nous sommes aimés, messire… Ce n’est pas ça non plus ; — cela, vous le savez bien !… il y a quelque chose que je voulais… — Oh ! mon souvenir est un autre Antoine, — et j’ai tout oublié.

Antoine

Si votre royauté — n’avait la frivolité pour sujette, je vous prendrais — pour la frivolité même.

Cléopâtre

C’est un rude labeur — que de porter la frivolité aussi près du cœur — que Cléopâtre. Mais pardonnez-moi, seigneur : — mes habitudes les plus chères m’assomment, dès qu’elles — ne vous plaisent pas. Votre honneur vous appelle loin d’ici : — soyez donc sourd à ma folie incomprise, — et que tous les dieux aillent avec vous ! que sur votre épée — se pose le laurier Victoire ! et que le plus doux succès — jonche la route sous vos pas.

Antoine

Partons !… Allons ! — nos adieux s’attardent et s’envolent de telle sorte — que, résidant ici, tu pars avec moi, — et que, m’éloignant d’ici, je reste avec toi !… — En route !…

Antoine

Ils sortent.

Antoine

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Scène 4

César, Lépide, Messager

Rome. Dans le palais de César.

César

— Vous pouvez le voir, Lépide, et à l’avenir vous le reconnaîtrez, — César n’a pas le vice naturel de haïr — notre grand collègue. D’Alexandrie — voici les nouvelles : il pêche, boit et use — en orgie les flambeaux de la nuit ; il n’est pas plus viril — que Cléopâtre, et la veuve de Ptolémée — n’est pas plus efféminée que lui : à peine consent-il à donner audience, ou — daigne-t-il se souvenir qu’il a des collègues. Vous en conviendrez, — cet homme-là est l’abrégé de tous les défauts — dont l’humanité peut être atteinte.

Lépide

Je ne puis croire que — le mal chez lui soit suffisant pour ternir tout le bien : — les imperfections en lui sont comme les taches du ciel ; — la noirceur de la nuit ne les rend que plus lumineuses. Elles sont héréditaires — plutôt qu’acquises, irrémédiables — plutôt qu’arbitraires.

Lépide

Voici encore des nouvelles.

Messager

— Tes ordres ont été exécutés ; et d’heure en heure, — très-noble César, tu seras instruit — de ce qui se passe. Pompée est fort sur mer ; — et il semble qu’il soit adoré de tous ceux — que la crainte seule attachait à César. Vers les ports — il voit affluer les mécontents, et la rumeur publique — le présente comme une victime.

César

J’aurais dû le prévoir. — L’histoire, dès les temps primitifs, nous apprend — que celui qui est au pouvoir n’a été désiré que jusqu’à ce qu’il y fût, — et que l’homme déchu, non aimé tant qu’il méritait vraiment de l’être, — devient cher au peuple dès qu’il lui manque. Cette multitude — est comme un roseau errant sur les flots — qui va et vient au gré du courant capricieux — et qui se pourrit par son mouvement même.

César

Antoine, — laisse-là tes lascives orgies. Naguère, quand — tu fus chassé de Modène, où tu avais tué — les consuls Hirtius et Pansa, la famine — marcha sur tes talons

César

: tu la combattis, — bien qu’élevé délicatement, avec plus de patience — qu’un sauvage. On te vit boire — l’urine des chevaux et cette lie dorée des mares — qui faisait renâcler les bêtes. Ton palais ne dédaignait pas — le fruit le plus âpre du buisson le plus grossier. — Comme le cerf alors que la neige couvre les pâturages, — tu broutais même l’écorce des arbres. Sur les Alpes, — à ce qu’on rapporte, tu mangeas d’une chair étrange — que plusieurs n’avaient pu voir sans mourir. Et tout cela —

souvenir aujourd’hui blessant pour ton honneur !

César

— fut supporté si héroïquement que ta joue — n’en maigrit même pas !

Lépide

Pitoyable déchéance !

César

— Puissent ses remords le ramener vite — à Rome ! Il est temps que tous deux — nous nous montrions dans la plaine ; à cet effet, — assemblons immédiatement le conseil. Pompée — se renforce de notre inaction.

César

Jusqu’à ce que nous nous revoyons, — je m’occuperai du même objet. Adieu.

Lépide

— Adieu, monseigneur. Si dans l’intervalle vous apprenez — de nouveaux mouvements au dehors, je vous supplie — de m’en faire part.

César

N’en doutez pas, seigneur. — Je sais que c’est mon devoir.

César

Ils sortent.

César

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Scène 5

Cléopâtre, Charmion, Mardian, Alexas

Alexandrie. Dans le palais.

Cléopâtre

Charmion !

Charmion

Madame ?

Cléopâtre

Ah ! ah !… — donne-moi à boire de la mandragore.

Charmion

Pourquoi, madame ?

Cléopâtre

— Pour que je puisse dormir ce grand laps de temps — où mon Antoine est loin de moi.

Charmion

Vous pensez à lui — bien de trop.

Cléopâtre

Oh ! c’est une trahison !

Charmion

J’espère que non, madame.

Cléopâtre

— Eunuque ! Mardian !

Mardian

Quel est le bon plaisir de Votre Altesse ?

Cléopâtre

— Ce n’est pas de t’entendre chanter. Je ne prends aucun plaisir — à ce que peut un eunuque. Tu es bien heureux — d’être châtré : ta pensée, restée libre, — peut ne pas s’envoler d’Égypte… As-tu des passions ?

Mardian

— Oui, gracieuse madame.

Cléopâtre

En réalité ?

Mardian

— Pas en réalité, madame ; car je ne puis — en réalité rien faire que d’innocent : — pourtant j’ai des passions furibondes, et je pense — à ce que Vénus fit avec Mars.

Alexas

Souveraine d’Égypte, salut !

Cléopâtre

— Combien tu ressembles peu à Marc-Antoine ! — mais tu viens de sa part, et ce merveilleux élixir — t’a transfiguré et converti en or. — Comment va mon brave Marc-Antoine ?

Alexas

— Savez-vous la dernière chose qu’il a faite, chère reine ? — Il a appliqué un baiser, le dernier après bien d’autres, — sur cette perle orientale… Ses paroles sont rivées à mon cœur.

Cléopâtre

— Il faut que mon oreille les en arrache.

Alexas

« Ami, s’est-il écrié, — dis que le fidèle Romain envoie à la grande Égyptienne — ce trésor d’une huître ; pour racheter à ses pieds, — la mesquinerie de ce présent, je veux incruster — de royaumes son trône opulent ; tout l’Orient, — dis-le lui, la nommera sa maîtresse ! » Sur ce, il a fait un signe de tête — et il est monté gravement sur un coursier fougueux — qui hennissait si haut que, eussé-je voulu parler, — son cri bestial m’eût rendu muet !

Cléopâtre

Eh bien, était-il triste ou gai ?

Alexas

— Comme la saison de l’année intermédiaire — entre la chaleur et le froid : il n’était ni triste ni gai.

Cléopâtre

— Ô disposition bien équilibrée ! Remarque bien, — remarque bien, bonne Charmion, voilà l’homme ; mais remarque bien : — il n’était pas triste, car il voulait rester serein pour ceux — qui composent leur mine sur la sienne ; il n’était pas gai, — comme pour leur dire que son souverain était relégué — en Égypte avec toute sa joie ; mais il était entre les deux extrêmes. — Ô mélange céleste !… Va, quand tu serais triste ou gai, — les transports de tristesse ou de joie te siéraient encore — mieux qu’à nul autre…

Cléopâtre

À Alexas.

Cléopâtre

As-tu rencontré mes courriers ?

Alexas

— Oui, madame, une vingtaine au moins. — Pourquoi les envoyez-vous ainsi les uns sur les autres ?

Cléopâtre

L’enfant qui naîtra le jour — où j’aurai oublié d’envoyer vers Antoine — mourra misérable… De l’encre et du papier, Charmion !… — Sois le bienvenu, mon bon Alexas… Charmion, — ai-je jamais aimé César à ce point ?

Charmion

Oh ! ce brave César !

Cléopâtre

— Qu’une seconde exclamation de ce genre te suffoque ! — Dis donc, ce brave Antoine !

Charmion

Ce vaillant César !

Charmion

Avec votre très-gracieuse indulgence, — je ne fais que répéter vos refrains.

Cléopâtre

J’étais alors aux jours de ma primeur, — dans toute la verdeur de mon inexpérience… Il faut avoir le sang glacé — pour dire ce que je disais alors… Mais viens, sortons. — Procure-moi de l’encre et du papier : il aura tous les jours — un message de moi, dussé-je dépeupler l’Égypte.

Cléopâtre

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Scène 6

Pompée, Ménécrate, Ménas

Messine. Dans la maison de Pompée.

Pompée

— Si les dieux grands sont justes, ils appuieront — les actes des hommes justes.

Ménécrate

Croyez-bien, digne Pompée, — que ce qu’ils diffèrent, ils ne le refusent pas.

Pompée

— Tandis que nous sommes suppliants au pied de leur trône, elle dépérit, — la cause pour laquelle nous supplions.

Ménécrate

Ignorants de nous-mêmes, — nous implorons souvent notre propre malheur, et les puissances tutélaires — nous refusent pour notre bien : ainsi nous trouvons profit — à l’insuccès de nos prières.

Pompée

Je réussirai, — le peuple m’aime et la mer est à moi. — Ma puissance est à son croissant, et mes pressentiments — me disent qu’elle atteindra son plein. Marc-Antoine — est à dîner en Égypte et il n’ira pas — faire la guerre au dehors ; César amasse de l’argent, — tandis qu’il perd des cœurs ; Lépide les flatte tous deux, — et tous deux le flattent ; mais il n’aime ni l’un ni l’autre, — et ni l’un ni l’autre ne se soucie de lui.

Ménécrate

César et Lépide — sont en campagne ; ils commandent des forces imposantes.

Pompée

— D’où tenez-vous cela ? c’est faux.

Ménécrate

De Silvius, seigneur.

Pompée

— Il rêve ; je sais qu’ils sont tous deux à Rome, — attendant Antoine. Mais que tous les charmes de l’amour, — ô lascive Cléopâtre, adoucissent ta lèvre flétrie ! — que la magie se joigne à la beauté, la luxure à toutes deux ! — Enferme le libertin dans une lice de fêtes ; — maintiens son cerveau dans les fumées ; que des cuisiniers épicuriens — aiguisent son appétit de ragoûts toujours stimulants ! — Qu’enfin le sommeil et la bonne chère prorogent son honneur — jusqu’à l’assoupissement du Léthé !… Eh bien, Varrius ?

Pompée

J’aurais plus volontiers prêté l’oreille — à une nouvelle moins grave… Ménas, je ne croyais pas — que ce glouton d’amour mettrait son casque — pour une si petite guerre. Comme soldat, — il vaut deux fois les deux autres… Mais n’en soyons — que plus fiers d’avoir pu, au premier mouvement, — arracher du giron de la veuve d’Égypte — l’insatiable débauché Antoine.

Ménas

Je ne puis croire — que César et Antoine s’accordent bien ensemble. — La femme d’Antoine, qui vient de mourir, a fait tort à César ; — son frère a guerroyé contre lui, sans toutefois, je pense, — avoir été suscité par Antoine.

Pompée

Je ne sais pas, Ménas, — comment les moindres inimitiés ont pu faire trêve aux plus grandes. — N’était que nous nous soulevons contre eux tous, — il est évident qu’ils se querelleraient entre eux, — car ils ont des motifs suffisants — pour tirer l’épée ; mais comment la crainte que nous leur inspirons — peut-elle raccommoder leurs divisions par la ligature — d’un différend inférieur, c’est ce que nous ne savons pas encore. — Qu’il en soit ce que nos dieux voudront ! Il y va — de notre salut de déployer toutes nos ressources. — Venez, Ménas.

Pompée

Ils sortent.

Pompée

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Scène 7

Lépide, Énobarbus, Énobabbus, Antoine, César, Mécène, Agrippa

Rome. Chez Lépide.

Lépide

— Énobarbus, vous feriez un acte méritoire — et digne de vous en implorant de votre capitaine — un langage doux et conciliant.

Énobarbus

Je l’engagerai — à répondre comme il lui sied : si César l’irrite, — qu’Antoine regarde par-dessus la tête de César, — et parle aussi haut que Mars ! Par Jupiter, — si j’étais porteur de la barbe d’Antoine, — je ne me raserais pas aujourd’hui.

Lépide

Ce n’est pas le moment — des rancunes privées.

Énobarbus

Tout moment — est bon pour la question qu’il fait naître.

Lépide

— Mais les petites questions doivent céder la place aux grandes.

Énobabbus

— Non, si les petites viennent les premières.

Lépide

Notre langage est tout de passion. — Mais, je vous en prie, ne remuez pas les cendres. Voici venir — le noble Antoine.

Énobarbus

Et puis, là-bas, César.

Antoine

— Si nous nous accordons bien ici, vite chez les Parthes ! — Vous entendez, Ventidius ?

César

Je ne sais pas, — Mécène ; demandez à Agrippa.

Lépide

Nobles amis, — le sujet qui nous réunit ici est d’une gravité suprême ; qu’une — cause chétive ne produise pas notre déchirement ; que les griefs, s’il en est, — soient écoutés avec douceur. Quand nous débattons — avec violence nos mesquins différends, nous commettons — le meurtre en pansant la blessure. Ainsi, nobles collègues, — je vous en conjure instamment, — touchez les points les plus amers avec les termes les plus doux, — et que l’emportement n’aggrave point le mal.

Antoine

C’est bien parlé. — Nous serions à la tête de nos armées, et prêts à combattre, — que j’en agirais ainsi.

César

— Soyez le bienvenu à Rome.

Antoine

Merci.

César

Asseyez-vous.

Antoine

Asseyez-vous, monsieur !

César

Eh bien, voyons…

César

Ils s’assoient .

César

Je serais ridicule, — si, pour rien ou pour peu, je me disais offensé, avec vous — surtout ; je serais plus ridicule encore, si je — vous nommais avec défaveur, sans avoir intérêt — à prononcer votre nom.

Antoine

Que je fusse en Égypte, César, — cela vous touchait-il ?

César

— Pas plus que ma résidence ici, à Rome, — ne pouvait vous toucher en Égypte. Pourtant, si de là — vous intriguiez contre mon pouvoir, votre présence en Égypte — pouvait m’occuper.

Antoine

Qu’entendez-vous par intriguer ?

César

— Vous pouvez facilement saisir ma pensée, — après ce qui m’est arrivé. Votre femme et votre frère — m’ont fait la guerre ; leurs hostilités — vous avaient pour thème ; vous étiez leur mot d’ordre.

Antoine

— Vous vous méprenez. Jamais mon frère — ne m’a mis en avant dans ses actes ; je m’en suis enquis, — et je tiens mes renseignements de rapporteurs fidèles — qui ont tiré l’épée pour vous. Est-ce que bien plutôt — il n’attaquait pas mon autorité en même temps que la vôtre ? — Est-ce qu’il ne faisait pas la guerre contre mes désirs, — votre cause étant la mienne ? Sur ce point, mes lettres — vous ont déjà édifié. Si vous voulez bâcler une querelle, — n’ayant pas de motif pour en faire une, cherchez autre chose.

Antoine

Non pas, non pas. — Je sais, je suis sûr que vous ne pouviez vous soustraire — à l’évidence de ce raisonnement : moi, — votre associé dans la cause qu’il combattait, — je ne pouvais pas voir d’un œil complaisant cette guerre — qui battait en brèche mon repos. Quant à ma femme, — je voudrais que vous fussiez uni à un esprit pareil. — Le tiers du monde est à vous, et avec un licou — vous pourriez aisément le mener, mais une pareille femme, non pas ! —

Énobarbus

Plût aux dieux que nous eussions tous de pareilles épouses : les hommes pourraient aller en guerre contre les femmes !

Antoine

— Oui, César, les implacables commotions — que causait son impatience, jointe — à une certaine astuce politique, j’en conviens avec douleur, — vous ont trop inquiété ; mais, vous êtes tenu — de reconnaître que je n’y pouvais rien.

César

Je vous ai écrit, — pendant vos orgies, à Alexandrie ; vous — avez mis mes lettres dans votre poche, et par des sarcasmes — outrageants éconduit mon messager.

César

Vous avez rompu — l’engagement de la foi jurée ; et c’est ce que jamais — vous n’aurez droit de me reprocher.

Lépide

Doucement, César !

Antoine

Non, Lépide, laissez-le parler. — Il m’est sacré l’honneur dont il parle — et auquel il suppose que j’ai manqué. Continuez donc, César ! — Cet engagement de la foi jurée…

César

— C’était de me prêter vos armes et vos subsides, à la première réquisition : — vous avez tout refusé.

Antoine

Dites plutôt négligé : — j’étais alors dans ces heures empoisonnées qui m’ôtaient — la conscience de moi-même. Autant que je le pourrai, — je vous en témoignerai mes regrets ; mais jamais la loyauté — ne désertera ma grandeur plus que ma grandeur — ne se passera de la loyauté. La vérité est que Fulvie, — pour me faire quitter l’Égypte, vous a fait la guerre ici ; — et moi, le motif innocent, je vous en offre — toutes les excuses auxquelles l’honneur, — en pareil cas, m’autorise à descendre.

Lépide

C’est parler noblement.

Mécène

— Veuillez ne pas insister davantage — sur vos griefs mutuels. Les oublier, — ce serait vous souvenir que les nécessités présentes — réclament votre réconciliation.

Lépide

C’est parler dignement, Mécène. —

Énobarbus

Ou du moins prêtez-vous votre affection l’un à l’autre pour le moment ; et, dès que vous n’entendrez plus parler de Pompée, vous pourrez vous la restituer. Vous aurez le temps de vous chamailler, quand vous n’aurez pas autre chose à faire.

Antoine

— Tu n’es qu’un soldat ; tais-toi. —

Énobarbus

J’avais presque oublié que la vérité doit être muette.

Antoine

— Vous faites tort à cette réunion solennelle ; ainsi, taisez-vous. —

Énobarbus

Poursuivez donc. Votre auditeur est de pierre.

César

— Je ne désapprouve pas le fond, mais — la forme de son langage ; car il est impossible — que nous restions amis, nos pouvoirs — étant si peu d’accord dans leurs actes. Pourtant, si je savais — une chaîne assez forte pour nous tenir unis, d’un bout du monde — à l’autre, je la chercherais.

Agrippa

Permets-moi, César.

César

— Parlez, Agrippa .

Agrippa

— Tu as du côté maternel une sœur, — l’illustre Octavie

Agrippa

; le grand Marc-Antoine — est maintenant veuf.

César

Ne dites pas cela, Agrippa. — Si Cléopâtre vous entendait, vous seriez — justement taxé d’impertinence.

Antoine

— Je ne suis pas marié, César ; laissez-moi écouter — Agrippa.

Agrippa

— Pour vous maintenir en perpétuelle amitié, — pour faire de vous des frères, et lier vos cœurs — par un nœud indissoluble, qu’Antoine prenne — Octavie pour femme : le mari que sa beauté réclame — ne doit être rien moins que le premier des hommes ; — sa vertu et toutes ses grâces parlent — une langue ineffable. Grâce à ce mariage, — toutes ces petites jalousies qui, maintenant, semblent si grandes, — et toutes ces grandes craintes qui offrent maintenant leurs dangers, — seraient réduites à néant : les vérités même deviendraient mensonges, — tandis qu’à présent les demi-mensonges sont vérités. L’amour qu’elle aurait pour vous deux — entraînerait votre mutuel amour et l’amour de tous pour vous deux. — Pardonnez-moi ma franchise. — Ce n’est pas une idée improvisée, c’est une idée étudiée, — ruminée par le dévouement.

Antoine

César parlera-t-il ?

César

— Non, pas avant de savoir quel est le sentiment d’Antoine — sur ce qui vient d’être dit.

Antoine

Quels pouvoirs aurait Agrippa, — si je disais : Agrippa, soit ! — pour effectuer ce qu’il propose ?

César

Le pouvoir de César, et — mon pouvoir sur Octavie.

César

Voici ma main. — Je te lègue une sœur que j’aime comme jamais — frère n’aima. Qu’elle vive — pour unir nos empires et nos cœurs ; et puissent — nos affections ne plus jamais s’envoler !

Lépide

Je dis avec bonheur : amen !

Antoine

— Je ne croyais pas avoir à tirer l’épée contre Pompée, — car il m’a accablé de courtoisies extraordinaires — tout récemment ; il faut que d’abord je le remercie, — pour ne pas faire tort à ma réputation de gratitude ; — et, sur le ton de ce remercîment, je lui jetterai mon défi.

Lépide

Le temps nous presse. — Allons vite chercher Pompée, — autrement ce sera lui qui viendra nous chercher.

Antoine

Et où est-il ?

César

— Aux environs du mont Misène.

Antoine

Quelles sont ses forces — sur terre ?

César

Imposantes déjà, et sans cesse croissantes : mais sur mer — il est le maître absolu.

Antoine

Tel est le bruit public. — Je voudrais que nous nous fussions déjà parlé. Hâtons-nous. — Mais, avant de prendre les armes, dépêchons — l’affaire dont nous avons causé.

César

Avec le plus grand plaisir ; — je vous invite à voir ma sœur, — et je vais de ce pas vous conduire à elle.

Antoine

Lépide, ne nous — privez pas de votre compagnie.

Lépide

Noble Antoine, — la maladie même ne me retiendrait pas. —

Lépide

Fanfares. Sortent Antoine, César et Lépide.

Mécène

Soyez le bienvenu d’Égypte, seigneur.

Énobarbus

Moitié du cœur de César, digne Mécène !… Mon honorable ami, Agrippa !

Agrippa

Bon Énobarbus !

Mécène

Nous devons être heureux que les choses se soient si bien arrangées. Vous vous êtes bien tenus en Égypte ?

Énobarbus

Oui, monsieur ; nous dormions toutes les heures du jour, et nous abrégions la nuit à boire.

Mécène

Huit sangliers rôtis tout entiers à un déjeuner, et pour douze personnes seulement ! Est-ce vrai

Mécène

?

Énobarbus

Eh ! cela n’est qu’une mouche auprès d’un aigle ; nous avons fait des bombances bien plus monstrueuses et bien plus dignes d’être citées.

Mécène

C’est une femme bien irrésistible, si les rapports cadrent avec la vérité.

Énobarbus

La première fois qu’elle a rencontré Marc-Antoine, sur le fleuve Cydnus, elle a emboursé son cœur.

Agrippa

C’est là qu’elle est apparue, en effet, si mes rapports ne me trompent pas.

Énobarbus

Je vais vous dire. — Le bateau où elle était assise, pareil à un trône étincelant, — flamboyait sur l’eau ; la poupe était d’or battu ; — les voiles, de pourpre et si parfumées que — les vents se pâmaient sur elles ; les rames étaient d’argent : — maniées en cadence au son des flûtes, elles forçaient — l’eau qu’elles chassaient à revenir plus vite, — comme amoureuse de leurs coups. Quant à sa personne, — elle appauvrissait toute description ; couchée — sous un pavillon de drap d’or, — elle effaçait cette Vénus où nous voyons — l’art surpasser la nature ; à ses côtés, des enfants aux gracieuses fossettes, pareils à des Cupidons souriants, — se tenaient avec des éventails diaprés, dont le souffle semblait — enflammer les joues délicates qu’il rafraîchissait — et faire ce qu’il défaisait.

Agrippa

Ô splendide spectacle pour Antoine !

Agrippa

La rare Égyptienne !

Énobarbus

— Quand elle fut descendue en terre, Antoine l’envoya — convier à souper. Elle répliqua — qu’il valait mieux qu’il fût son hôte, — et le décida. Notre courtois Antoine, — à qui jamais femme n’a entendu dire le mot non , — se fait raser dix fois, va au festin, — et, pour écot, donne son cœur — en payement de ce que ses yeux ont dévoré.

Agrippa

Royale gourgandine ! — elle a forcé le grand César à mettre son épée au lit ; — il l’a labourée, et elle a porté moisson.

Énobarbus

Je l’ai vue une fois — dans la rue sauter quarante pas à cloche-pied : — ayant perdu haleine, elle voulut parler et s’arrêta palpitante, — si gracieuse qu’elle faisait d’une défaillance une beauté, — et qu’à bout de respiration, elle respirait le charme.

Mécène

— Maintenant, voilà Antoine obligé de la quitter absolument.

Énobarbus

— Jamais ! il ne la quittera pas. — L’âge ne saurait flétrir, ni l’habitude épuiser — sa variété infinie. Les autres femmes — rassasient les appétits qu’elles nourrissent ; mais elle, plus elle satisfait, — plus elle affame. Car les choses les plus immondes — séduisent en elle au point que les prêtres saints — la bénissent, quand elle se prostitue !

Mécène

— Si la beauté, la sagesse, la modestie peuvent fixer — le cœur d’Antoine, Octavie est — pour lui une bienheureuse fortune.

Agrippa

Partons. — Bon Énobarbus, soyez mon hôte — tant que vous demeurerez ici.

Énobarbus

Je vous remercie humblement, seigneur.

Énobarbus

Ils sortent.

Énobarbus

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Scène 8

Antoine, Octavie, César, Devin

Rome. Dans le palais de César.

Antoine

— Le monde et mes hautes fonctions — m’arracheront parfois de votre sein.

Octavie

Sans cesse alors — mon genou ploiera devant les dieux mes prières — pour vous.

Antoine

Bonne nuit seigneur… Mon Octavie, — ne lisez pas mes défauts dans les récits du monde : — jusqu’ici je n’ai pas gardé la mesure ; mais à l’avenir — tout sera fait selon la règle. Bonne nuit, chère dame.

Octavie

Bonne nuit, seigneur.

César

Bonne nuit.

César

Sortent César, Octavie, et les gens de service.

Antoine

— Eh bien, maraud ! souhaiteriez-vous être en Égypte ?

Devin

— Plût aux dieux que je n’en fusse jamais sorti, et que vous — ne fussiez jamais venu ici !

Antoine

Votre raison, si vous pouvez ?

Devin

Je la vois : — dans mon émotion, je ne l’ai pas sur les lèvres… Mais — retournez vite en Égypte.

Antoine

Dis-moi — qui, de César ou de moi, aura la plus haute fortune

Antoine

.

Devin

César. — Donc, ô Antoine, ne reste pas à ses côtés. — Ton démon, c’est-à-dire l’esprit qui t’a en garde, est — noble, courageux, hautain, incomparable — là où n’est pas celui de César ; mais près de lui, ton ange, — comme accablé, n’est plus que Frayeur ; donc, — mets une distance suffisante entre vous deux.

Antoine

Ne parle plus de cela.

Devin

— À nul autre que toi ; jamais, si ce n’est devant toi. Si tu joues avec lui à n’importe quel jeu, — tu es sûr de perdre ; et il a tant de bonheur naturel — qu’il te bat contre toutes les chances ; ton lustre s’assombrit, — dès qu’il brille près de toi ; je répète que ton esprit — est tout effrayé de te gouverner, près de lui, — mais que, lui absent, il est vraiment noble.

Antoine

Va-t’en, — et dis à Ventidius que je veux lui parler.

Antoine

Le Devin sort.

Antoine

— Il faut que je marche contre les Parthes… Soit science, soit hasard, — il a dit vrai… Les dés même lui obéissent ; — et, dans nos jeux, toute ma supériorité s’évanouit — devant son bonheur ; si nous tirons au sort, il gagne ; — ses coqs l’emportent toujours sur les miens, — quand tous les calculs sont pour le contraire ; et toujours ses cailles — battent les miennes dans l’enceinte de la lutte. Je veux retourner en Égypte ; — j’ai fait ce mariage pour ma tranquillité ; soit ! — Mais c’est en Orient qu’est mon plaisir…

Antoine

Ah ! venez, Ventidius. — Vous allez marcher contre les Parthes ; votre commission est prête ; — suivez-moi pour la recevoir.

Antoine

Ils sortent.

Antoine

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Scène 9

Lépide, Agrippa, Mécène, Mécène Et Agrippa

Rome. Une place publique.

Lépide

— Ne vous dérangez pas plus longtemps ; je vous en prie, rejoignez vite — vos généraux.

Agrippa

Seigneur, que Marc-Antoine — prenne seulement le temps d’embrasser Octavie, et nous marchons.

Lépide

— Jusqu’à ce que je vous voie dans ce costume de soldat — qui vous ira si bien à tous deux, adieu !

Mécène

— D’après mes conjectures sur ce voyage, nous serons au mont Misène — avant vous, Lépide.

Lépide

La route que vous suivez est beaucoup plus courte ; — mes affaires m’en écarteront beaucoup : — vous gagnerez deux jours sur moi.

Mécène Et Agrippa

Seigneur, bon succès !

Lépide

Adieu.

Lépide

Ils sortent.

Lépide

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Scène 10

Cléopâtre, Un Serviteur, Charmion, Mardian, Messager

Alexandrie. Dans le palais.

Cléopâtre

— Donnez-moi de la musique, de la musique, ce mélancolique — aliment de nous tous, les affairés d’amour !

Un Serviteur

La musique ! Holà !

Cléopâtre

— Laissons cela… Allons jouer au billard. — Viens, Charmion.

Charmion

Mon bras me fait mal. Jouez plutôt avec Mardian.

Cléopâtre

— Pour une femme, autant jouer avec un eunuque — qu’avec une femme…

Cléopâtre

À Mardian.

Cléopâtre

Allons, voulez-vous jouer avec moi, messire ?

Mardian

Aussi bien que je puis, madame.

Cléopâtre

— Et dès que le bon vouloir est démontré, il a beau être insuffisant, — l’acteur a droit au pardon… Mais non, je ne veux plus… — Donnez-moi ma ligne. Nous irons au fleuve ; là, — ma musique jouant au loin, j’amorcerai — des poissons aux fauves nageoires ; mon hameçon recourbé percera — leurs visqueuses mâchoires ; et, à chaque poisson que j’enlèverai, — je m’imaginerai que c’est un Antoine, — et je dirai : Ah ! ah ! vous êtes pris !

Charmion

L’amusante journée — où vous fîtes ce pari à qui pécherait le plus, et où votre plongeur — accrocha à l’hameçon d’Antoine un poisson salé — qu’il retira avec transport !

Cléopâtre

Ce temps-là ! oh ! quel temps ! — Je me moquai de lui, à lui ôter la patience ; et, le soir venu, — je me moquai de lui à la lui rendre ; le lendemain matin, — avant neuf heures, je le restituai, ivre, à son lit ; — puis je le couvris de mes robes et de mes manteaux, tandis que — je portais son épée de Philippes.

Cléopâtre

Oh ! d’Italie !… — Entasse tes fécondes nouvelles dans mon oreille — longtemps stérile.

Messager

Madame, madame…

Cléopâtre

Antoine est mort ! — Si tu dis cela, drôle, tu assassines ta maîtresse ; — mais s’il est libre et bien portant, — si c’est ainsi que tu me le présentes, voilà de l’or et voici — mes veines les plus bleues à baiser ; prends cette main que des rois — ont pressée de leurs lèvres et n’ont baisée qu’en tremblant !

Messager

D’abord, madame, il est bien.

Cléopâtre

— Tiens ! voilà de l’or encore. Mais fais attention, maraud. Nous avons coutume — de dire que les morts sont bien ; si c’est à cela que tu veux en venir, — cet or que je te donne, je le ferai fondre et je le verserai — dans ta gorge mal embouchée.

Messager

— Bonne madame, écoutez-moi.

Cléopâtre

Eh bien, va, j’y consens ; — mais il n’y a rien de bon dans ta figure. Si Antoine — est libre et en pleine santé, que sert d’avoir cette mine sinistre — pour trompeter de si bonnes nouvelles ? S’il n’est pas bien, — tu devrais arriver comme une furie couronnée de serpents, — et non sous la forme d’un homme.

Messager

Vous plaira-t-il de m’écouter ?

Cléopâtre

— J’ai envie de te frapper avant que tu parles. — Mais, si tu dis qu’Antoine est vivant, bien portant, — l’ami de César et non pas son captif, — je t’enfouirai sous une pluie d’or et sous une grêle — de perles fines.

Messager

Madame, il est bien.

Cléopâtre

Bien dit.

Messager

— Et l’ami de César.

Cléopâtre

Tu es un honnête homme.

Messager

— César et lui sont plus grands amis que jamais.

Cléopâtre

— Fais-toi une fortune avec moi !

Messager

Mais, madame…

Cléopâtre

— Je n’aime pas ce mais ,… il affaiblit — un si bon commencement. Fi de ce mais ! — Ce mais est comme un geôlier qui va produire — quelque monstrueux malfaiteur. Je t’en prie, ami, — verse toute ta charge dans mon oreille, — le bien et le mal à la fois. Il est ami avec César, — en pleine santé, dis-tu, et libre, dis-tu ?

Messager

— Libre, madame ! non ; je n’ai point fait un pareil rapport ; — il est attaché à Octavie.

Cléopâtre

Pour quel bon office ?

Messager

— Pour le meilleur, l’office du lit.

Cléopâtre

Je pâlis, Charmion.

Messager

— Madame, il est marié à Octavie.

Cléopâtre

— Que la peste la plus venimeuse fonde sur toi !

Cléopâtre

Elle le frappe et le terrasse.

Messager

— Bonne madame, patience !

Cléopâtre

Que dites-vous ?…

Cléopâtre

Elle le frappe encore.

Cléopâtre

Hors d’ici, — horrible drôle ! ou je vais chasser tes yeux — comme des billes devant moi : je vais dénuder ta tête…

Cléopâtre

Elle le secoue violemment.

Cléopâtre

Je te ferai fouetter avec le fer, étuver dans la saumure, — et confire à la sauce ardente.

Messager

Gracieuse madame, — si j’apporte la nouvelle, je n’ai pas fait le mariage.

Cléopâtre

— Dis que cela n’est pas, et je te donnerai une province, — et je rendrai ta fortune splendide ; le coup que tu as reçu — te fera pardonner de m’avoir mis en rage ; — et je te gratifierai de tous les dons — que ton humilité peut mendier.

Messager

Il est marié, madame.

Cléopâtre

— Misérable, tu as vécu trop longtemps.

Cléopâtre

Elle tire un couteau.

Messager

Ah ? je me sauve. — Que prétendez-vous, madame ? Je n’ai fait aucune faute.

Messager

Il s’enfuit.

Charmion

— Bonne madame, contenez-vous : — l’homme est innocent.

Cléopâtre

Quelqu’un sort.

Charmion

— Il a peur de revenir.

Cléopâtre

Je ne lui ferai pas de mal ; — ces mains perdent leur noblesse en frappant — un plus petit que moi, alors que seule — je me suis mise en cet état.

Cléopâtre

Approchez, monsieur ! — Il peut être honnête, mais il n’est jamais bon — d’apporter une mauvaise nouvelle. Donnez à un gracieux message — une légion de langues ; mais laissez les mauvaises nouvelles s’annoncer — elles-mêmes par le coup qui nous frappe.

Messager

J’ai fait mon devoir.

Cléopâtre

Est-il marié ? — Je te haïrai de ma pire haine, — si tu dis encore oui.

Messager

Il est marié, madame.

Cléopâtre

— Que les dieux te confondent ! Tu persistes donc toujours ?

Messager

— Faut-il que je mente, madame ?

Messager

— J’implore le pardon de Votre Altesse.

Cléopâtre

Il est marié ?

Messager

— Ne vous offensez pas de ce que je ne veuille pas vous offenser ; — me punir pour ce que vous me faites faire — me semble bien inique. Il est marié à Octavie.

Cléopâtre

— Oh ! si son exemple avait pu te rendre fourbe, toi — qui ne l’es pas !… Quoi ! tu es sûr de cela ? Va-t’en d’ici. — La marchandise que tu as rapportée de Rome — est trop chère pour moi. Qu’elle te reste sur les bras, — et sois ruiné par elle !

Cléopâtre

Le messager sort.

Charmion

Bonne Altesse, patience !

Cléopâtre

— En louant Antoine, j’ai déprécié César.

Charmion

— Maintes fois, madame.

Cléopâtre

J’en suis bien payée à présent ! — Emmenez-moi d’ici… — Je me sens défaillir… Oh ! Iras ! Charmion !… Ce n’est rien… — Va trouver cet homme, bon Alexas, commande-lui de te dire les traits d’Octavie, ses années, — ses inclinations ; qu’il n’oublie pas la — couleur de ses cheveux !… Rapporte-moi vite ses paroles…

Cléopâtre

Alexas sort.

Cléopâtre

À Mardian.

Cléopâtre

Dis à Alexas — de me rapporter quelle taille elle a… Plains-moi, Charmion, — mais ne me parle pas… Menez-moi dans ma chambre.

Cléopâtre

Ils sortent.

Cléopâtre

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Scène 11

Pompée, César, Antoine, Lépide, Énorarbus, Énobarbus, Ménas, Énobabbus

Près du cap de Misène.

Pompée

— J’ai vos otages, vous avez les miens, — et nous allons causer avant de combattre

Pompée

.

César

Il est fort juste — que nous en venions d’abord aux paroles ; aussi t’avons-nous — envoyé d’avance nos propositions écrites ; — pour peu que tu les aies examinées, fais-nous savoir — si elles suffisent pour enchaîner ton épée mécontente — et ramener en Sicile toute cette belle jeunesse — qui autrement devra périr ici.

César

À votre aise.

Antoine

— Tu ne parviendras pas à nous effrayer, Pompée, avec toutes tes voiles ; — nous saurons te répliquer sur mer ; sur terre, tu sais — tout ce que tu as de moins que nous.

Pompée

Sur terre, en effet, — tu as de plus que moi la maison de mon père ; — mais, puisque le coucou se niche toujours ailleurs que chez lui, — restes-y tant que tu pourras.

Lépide

Veuillez nous dire —

car tout ceci est hors de la question

Lépide

comment vous accueillez — les offres que nous vous avons transmises.

César

Voilà le point.

Antoine

— Ne te laisse pas décider par nos prières, mais considère — quel parti il vaut mieux embrasser…

César

Et quelles conséquences aurait pour toi — l’ambition d’une plus haute fortune.

Pompée

CÉSAR, ANTOINE, LÉPIDE.

Pompée

Voilà nos offres.

Pompée

Sachez donc — que j’étais venu ici, devant vous, en homme préparé — à accepter ces offres. Mais Marc-Antoine — m’a causé quelque impatience.

Pompée

À Antoine.

Pompée

Dussé-je perdre — mon mérite en le rappelant, vous saurez — que, quand César et vos frères étaient aux prises, — votre mère est venue en Sicile et y a trouvé — un accueil amical.

Antoine

Je l’ai appris, Pompée ; — et je suis tout disposé à vous offrir libéralement les remercîments — que je vous dois.

Pompée

Donnez-moi votre main. — Je ne m’attendais pas, seigneur, à vous rencontrer ici.

Antoine

— Les lits sont moelleux en Orient. Merci à vous — de m’avoir fait revenir ici plus tôt que je ne comptais ! — car j’y ai gagné.

César

Depuis la dernière fois que je vous ai vu, — vous avez changé.

Pompée

Vraiment, je ne sais pas — quels comptes l’âpre fortune tient sur mon visage ; — en tout cas, jamais elle n’envahira mon sein, — jusqu’à faire de mon cœur son vassal !

Lépide

Heureuse réunion ! —

Pompée

Je l’espère, Lépide… Ainsi, nous sommes d’accord ; — je demande que notre convention soit mise par écrit, — et scellée de nous.

César

C’est la première chose que nous devons faire.

Pompée

— Il faut nous fêter les uns les autres, avant de nous séparer ; tirons — au sort à qui commencera.

Antoine

Ce sera moi, Pompée.

Pompée

— Non, Antoine, laissons décider le sort ; mais, que vous soyez le premier — ou le dernier, votre estimable cuisine égyptienne — aura toute la vogue. J’ai ouï dire que Jules César — s’est engraissé à festiner là-bas.

Antoine

Vous avez ouï dire bien des choses.

Pompée

— Je n’ai que de courtoises pensées, messire.

Antoine

Et d’aussi courtoises paroles.

Pompée

— Voilà ce que j’ai ouï dire. — Et j’ai ouï dire aussi qu’Apollodore porta…

Énorarbus

— Suffit. Il l’a fait.

Pompée

Porta quoi, je vous prie ?

Énobarbus

— Certaine reine à César dans un matelas

Énobarbus

.

Pompée

— Je te reconnais à présent. Comment vas-tu, soldat ?

Énobarbus

Fort bien : — et il est probable que je continuerai : car j’aperçois — quatre banquets en perspective.

Pompée

Laisse-moi serrer ta main ; — je ne t’ai jamais haï : je t’ai vu combattre, — et j’ai envié ta valeur.

Énobarbus

Monsieur, — je ne vous ai jamais beaucoup aimé ; mais je vous ai loué, — quand vous méritiez dix fois plus d’éloges — que je ne vous en donnais.

Pompée

Jouis de ta franchise : — elle ne te sied pas mal. — Je vous invite tous à bord de ma galère. — Ouvrez la marche, seigneurs.

Pompée

CÉSAR, ANTOINE, LÉPIDE.

Pompée

Montrez-nous le chemin, monsieur. —

Pompée

Venez.

Pompée

Sortent Pompée, César, Antoine, Lépide, les soldats et les gens de la suite.

Ménas

Ton père, Pompée, n’aurait jamais fait ce traité-là.

Ménas

Haut, à Énobarbus.

Ménas

Vous et moi, nous nous sommes connus, monsieur.

Énobarbus

Sur mer, je crois.

Ménas

En effet, monsieur.

Énobarbus

Vous avez fait merveilles sur l’eau.

Ménas

Et vous sur terre.

Énobarbus

Je louerai toujours qui me loue. Aussi bien, on ne peut nier ce que j’ai fait sur terre.

Ménas

Ni ce que j’ai fait sur l’eau.

Énobarbus

Si ; il y a quelque chose que vous pouvez nier pour votre sûreté même : vous avez été un grand bandit sur mer.

Ménas

Et vous sur terre.

Énobarbus

En ce cas, je nie mes services… Mais donnez-moi la main, Ménas. Si vos yeux avaient cette autorité, ils pourraient saisir ici deux bandits qui s’embrassent.

Énobarbus

Ils se tendent la main.

Ménas

Le visage d’un homme ne ment pas, quoi que fasse sa main.

Énobabbus

En revanche, il n’est pas de jolies femmes dont le visage ne soit fourbe.

Ménas

Il ne les calomnie pas : elles volent les cœurs.

Énobabbus

Nous étions venus ici pour nous battre avec vous.

Ménas

Pour ma part, je suis fâché que cela ait tourné en boissons. Aujourd’hui Pompée perd sa fortune à rire.

Énobarbus

Si cela est, pour sûr il ne la regagnera pas à pleurer.

Énobarbus

La sœur de César s’appelle Octavie.

Ménas

C’est vrai, monsieur ; elle était la femme de Caïus Marcellus.

Énobarbus

Mais elle est maintenant la femme de Marcus Antonius.

Ménas

Que dites-vous, monsieur ?

Énobarbus

C’est la vérité.

Ménas

Alors, César et lui sont liés pour toujours.

Énobarbus

Si j’étais tenu de prédire le sort de cette union, je ne prophétiserais pas ainsi.

Ménas

Je crois que la politique a plus fait dans ce mariage que l’amour.

Énobarbus

Je le crois aussi ; mais vous verrez que le lien même qui semble resserrer leur amitié, l’étranglera. Octavie est d’un abord austère, froid et calme.

Ménas

Et quel est l’homme qui ne voudrait voir sa femme ainsi ?

Ménas

Cela pourrait bien être. Allons, monsieur, venez-vous à bord ? J’ai un toast pour vous.

Énobarbus

J’y répondrai, monsieur : nous avons dressé nos gosiers en Égypte.

Ménas

Venez. Partons.

Ménas

Ils sortent.

Ménas

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Scène 12

Premier Serviteur, Deuxième Serviteur, Antoine, Lépide, Pompée, Énobarbus, Ménas, César

À bord de la galère de Pompée, près du cap Misène. Un pont de bois rejoint la galerie.

Premier Serviteur

Ils vont venir, camarade. Déjà plusieurs ont la plante des pieds presque déracinée ; le moindre vent va les abattre.

Deuxième Serviteur

Lépide est haut en couleurs.

Premier Serviteur

Ils lui oui fait boire leur rebut.

Deuxième Serviteur

Quand les deux autres se piquent à l’endroit sensible, il leur crie : assez ! et, tout en les réconciliant avec sa prière, il se réconcilie avec la liqueur.

Premier Serviteur

Mais il ne fait qu’envenimer la guerre entre lui et son bon sens.

Deuxième Serviteur

Tout cela, pour être compté dans la société des hommes supérieurs ! Moi, j’aimerais mieux avoir un roseau dont je pourrais me servir qu’une pertuisane que je ne pourrais pas soulever.

Premier Serviteur

Être admis dans les sphères hautes sans y faire sentir son action, c’est ressembler à ces orbites où les yeux ne sont plus et qui font un vide pitoyable dans le visage.

Premier Serviteur

Fanfares. Entrent César, Antoine, Pompée, Lépide, Agrippa, Mécène, Enobarbus, Ménas et autres capitaines. Tous se mettent à table.

Antoine

— C’est ainsi qu’ils font, seigneur ; ils mesurent la crue du Nil — à une certaine échelle sur la pyramide, et ils savent, — selon le niveau élevé, bas ou moyen de l’étiage, s’il y aura disette — ou abondance. Plus le Nil monte, plus il promet : lorsqu’il se retire, le laboureur — sème son grain sur le limon et la vase, — et bientôt obtient moisson.

Lépide

Vous avez là d’étranges serpents.

Antoine

Oui, Lépide.

Lépide

Votre serpent d’Égypte naît de votre fange par l’opération de votre soleil : de même votre crocodile.

Antoine

C’est vrai.

Pompée

Asseyons-nous, et du vin. À la santé de Lépide.

Lépide

Je ne suis pas aussi bien que je le devrais, mais jamais je ne serai hors de raison.

Énobarbus

Non, jusqu’à ce que vous dormiez. Jusque-là, je crains bien que vous ne soyez dedans.

Lépide

Eh ! certainement j’ai ouï dire que les Pyramides de Ptolémée étaient de très-belles choses ; sans contredit, j’ai ouï dire ça.

Ménas

— Pompée, un mot !

Pompée

Dis-le-moi à l’oreille : qu’est-ce ?

Ménas

— Quitte ton siége, je t’en supplie, capitaine, — que je te dise un mot.

Pompée

Attends ! tout à l’heure ! — Cette rasade pour Lépide !

Lépide

Quelle espèce d’être est votre crocodile ?

Antoine

Il est formé, monsieur, comme lui-même ; et il est aussi large qu’il a de largeur ; il est juste aussi haut qu’il l’est, et il se meut avec ses propres organes ; il vit de ce qui le nourrit ; et, dès que les éléments dont il est formé se décomposent, il opère sa transmigration.

Lépide

De quelle couleur est-il ?

Antoine

De sa propre couleur.

Lépide

C’est un étrange serpent.

Antoine

C’est vrai ; et ses larmes sont humides.

César

Cette description le satisfera-t-elle ?

Antoine

Oui, avec la santé que Pompée lui porte. Autrement, ce serait un épicurien bien difficile.

Pompée

— Allez vous faire pendre, mon cher, allez !… me parler de quoi ?… Arrière ! — Obéissez…

Pompée

Haut.

Pompée

Où est la coupe que j’ai demandée ?

Ménas

— Au nom de mes services, si tu veux bien m’entendre, — lève-toi de ton tabouret.

Pompée

Tu es fou, je crois. De quoi s’agit-il ?

Pompée

Il se lève et se retire à l’écart avec Ménas.

Ménas

— J’ai toujours eu le chapeau bas devant ta fortune.

Pompée

— Tu m’as toujours servi avec une grande fidélité. Après ?

Pompée

Haut, aux convives.

Pompée

— Soyez joyeux, seigneurs !

Antoine

Lépide, — défiez-vous des bancs de sable : vous sombrez.

Ménas

— Veux-tu être seigneur de tout l’univers !

Pompée

Que dis-tu ?

Ménas

— Encore une fois, veux-tu être seigneur de l’univers entier ?

Pompée

— Comment serait-ce possible ?

Ménas

Accepte seulement, et, — tout pauvre que tu me crois, je suis homme — à te donner tout l’univers.

Pompée

As-tu beaucoup bu ?

Ménas

— Non, Pompée, je me suis abstenu de la coupe. — Tu es, si tu l’oses, le Jupiter terrestre : — tout ce que l’Océan enclôt, tout ce que le ciel embrasse, — est à toi, si tu le veux.

Pompée

Montre-moi par quelle voie.

Ménas

— Ces partageurs du monde, les triumvirs, — sont dans ton vaisseau ; laisse-moi couper le cordage, — et, quand nous serons au large, sautons-leur à la gorge, tout est à toi.

Pompée

Ah ! tu aurais dû le faire — sans m’en avertir. De ma part, ce serait une vilenie ; — de la tienne, c’eût été un bon service. Tu devais savoir — que mon intérêt ne guide pas mon honneur, — mais est guidé par lui. Regrette que ta langue ait jamais — trahi ton action. Faite à mon insu, — je l’aurais trouvée bien faite. — Mais maintenant je dois la condamner. N’y pense plus et bois.

Pompée

Il revient près des convives.

Ménas

Puisque c’est ainsi, — je ne veux plus suivre ta fortune éventée. — Qui cherche une chose et la repousse quand elle s’offre, — ne la retrouvera plus.

Pompée

À la santé de Lépide !

Antoine

— Qu’on le porte à la côte !… Je vous ferai raison pour lui, Pompée.

Énobarbus

— À toi, Ménas.

Ménas

Volontiers, Énobarbus.

Pompée

Remplis jusqu’à cacher la coupe.

Énobarbus

— Voilà un fort gaillard, Ménas.

Ménas

Pourquoi ?

Énobarbus

Il porte — un tiers du monde, mon cher, ne vois-tu pas ?

Ménas

— Alors le tiers du monde est ivre ; que ne l’est-il tout entier pour pouvoir rouler plus aisément !

Énobarbus

Bois donc et aide à le mettre en branle.

Ménas

Viens.

Pompée

Ce n’est pas encore là une fête d’Alexandrie !

Antoine

— Cela en approche… Choquons les coupes ! Holà ! — La santé de César !

César

Je me passerais bien de celle-là. — C’est un labeur monstrueux : me laver le cerveau — pour ne le rendre que plus trouble ?

Antoine

Soyez l’enfant de la circonstance.

César

— Bois donc, je te donnerai la réplique ; mais j’aurais mieux aimer jeûner, — pendant quatre jours, que de boire tant en un seul.

Énobarbus

— Eh ! mon brave empereur ! — Si nous dansions maintenant la bacchanale égyptienne — pour célébrer notre boire ?

Pompée

Volontiers, bon soldat.

Pompée

Tous se lèvent de table.

Antoine

— Allons ! tenons-nous tous par la main — jusqu’à ce que le vin triomphant ait plongé nos sens — dans un doux et délicieux Léthé !

Énobarbus

Prenons-nous tous la main. — Qu’une musique retentissante batte nos oreilles. — Pendant ce temps-là, je vous placerai ; puis cet enfant chantera, — et chacun entonnera le refrain aussi haut — que ses vigoureux poumons pourront lancer leur volée.

Énobarbus

La musique joue. Énobarbus place tous les convives, la main dans la main.

Énobarbus

CHANSON.

Énobarbus

 Viens, toi, monarque du vin,  Bacchus joufflu, à l’œil rose : Que nos soucis soient noyés dans tes cuves, Et nos cheveux couronnés de tes grappes ! Verse-nous jusqu’à ce que le monde tourne, Verse-nous jusqu’à ce que le monde tourne !

César

— Que voudriez-vous de plus ?… Pompée, bonne nuit…

César

À Antoine.

César

Bon frère, — laissez-moi vous emmener : nos graves affaires — répugnent à tant de légèreté !… Gentils seigneurs, séparons-nous ; — vous voyez, nous avons les joues en feu : le vigoureux Énobarbus — est plus faible que le vin, et ma propre langue — balbutie ce qu’elle dit ; peu s’en faut que l’extravagante orgie — ne nous ait tous hébétés. Qu’est-il besoin de plus de paroles ? Bonne nuit. — Bon Antoine, votre main.

Pompée

Je veux veiller sur vous jusqu’à la côte.

Antoine

— Fort bien, monsieur : donnez-moi votre main.

Pompée

Ô Antoine, — vous avez la maison de mon père… Mais quoi ? Nous sommes amis. — Allons ! descendons dans le bateau.

Énobarbus

Prenez garde de tomber.

Énobarbus

Pompée, César, Antoine et leur suite s’embarquent.

Énobarbus

— Ménas, je n’irai pas à terre.

Ménas

Non ! dans ma cabine ! — Hé ! les tambours ! les trompettes ! les flûtes ! Hé ! — Que Neptune nous entende dire un bruyant adieu — à ces grands compagnons ! Sonnez ! Peste soit de vous ! Sonnez donc !

Ménas

Fanfares et tambours.

Énobarbus

Ho, là-bas ! Voilà mon bonnet !

Énobarbus

Il agite son bonnet.

Ménas

Holà !… Noble capitaine, — venez !

Ménas

Sortent Énobarbus et Ménas.

Ménas

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Scène 13

Ventidius, Silius

En Syrie.

Ventidius

— Enfin, en dépit de tes flèches, Parthie, te voilà frappée ! Enfin — la Fortune daigne faire de moi — le vengeur de Marcus Crassus… Que le corps de ce fils du roi soit porté — devant notre armée… Ton Pacorus, Orodes, — nous paye Marcus Crassus

Ventidius

.

Silius

Noble Ventidius, — tandis que ton épée est encore chaude du sang des Parthes, — poursuis les fugitifs ; galope à travers la Médie, — la Mésopotamie et tous les repaires — où se dispersent les vaincus. Alors ton grand capitaine Antoine — te mettra sur un char triomphal, et — posera des couronnes sur ta tête.

Silius

Ventidius, tu as les qualités — sans lesquelles un soldat et son épée — diffèrent à peine. Tu écriras à Antoine ?

Ventidius

— Je lui signifierai humblement ce qu’en son nom, — ce magique cri de guerre, nous avons effectué : — comment, grâce à ses bannières et à ses troupes bien payées, — le cheval indompté du Parthe — a été surmené par nous.

Silius

Où est-il maintenant ?

Ventidius

— Il se rend à Athènes : là ; aussi vite — que nous le permettra le poids du butin, — nous paraîtrons devant lui… En avant, marchons !

Ventidius

Ils sortent.

Ventidius

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Scène 14

Agrippa, Énobarbus, Antoine, César, Octavie, Lépide

Rome. Dans le palais de César.

Agrippa

Quoi ! ces frères se sont-ils déjà séparés ?

Agrippa

Ce noble Lépide !

Énobarbus

— Ce digne homme ! Oh ! comme il aime César !

Agrippa

— Oui, mais combien il adore Marc-Antoine !

Énobarbus

— César ? Eh, c’est le Jupiter des hommes !

Agrippa

— Qu’est-ce qu’Antoine ? Le dieu de Jupiter.

Énobarbus

— Parlez-vous de César ? Ah ! c’est le sans-pareil !

Agrippa

— D’Antoine ? Oh ! c’est le phénix d’Arabie !

Énobarbus

— Voulez-vous louer César, dites César et restez-en là.

Agrippa

— En vérité, il les accable tous deux d’excellents éloges.

Énobarbus

— Mais c’est César qu’il aime le mieux ; pourtant il aime Antoine. — Oh ! ni cœurs, ni langues, ni chiffres, ni scribes, ni bardes, ni poëtes, ne pourraient — imaginer, exprimer, évaluer, écrire, chanter, nombrer son amour — pour Antoine ! Mais pour César, — à genoux, à genoux et admirez.

Agrippa

Il les aime tous deux.

Énobarbus

— Ils sont les ailes dont il est le hanneton. Aussi…

Énobarbus

Fanfares.

Énobarbus

— C’est le boute-selle ! Adieu, noble Agrippa.

Agrippa

— Bonne chance, digne soldat, et adieu !

Antoine

Pas plus loin, seigneur !

César

— Vous m’enlevez une grande partie de moi-même : traitez-moi bien en elle… Sœur, sois comme épouse — telle que ma pensée te rêve, toujours à la hauteur — de mes plus vastes promesses. Très-noble Antoine, — que ce modèle de vertu qui est mis — entre nous comme le ciment de notre affection, — pour la tenir édifiée, ne soit pas un bélier qui en ébranle — la forteresse. Car mieux eût valu — que notre amitié se passât de ce lien, s’il ne nous est pas — également précieux à tous deux.

Antoine

Ne m’offensez pas — par votre défiance.

César

J’ai dit.

Antoine

Vous ne trouverez pas, — si susceptible que vous soyez, le moindre sujet — à l’inquiétude que vous semblez avoir. Sur ce, que les dieux vous gardent — et décident les cœurs des Romains à servir vos projets ! — Nous allons nous séparer ici.

César

— Sois heureuse, ma sœur chérie, sois heureuse ! — Que les éléments te soient propices et fassent — de joie ton humeur ! Sois heureuse.

Octavie

Mon noble frère !

Antoine

— Avril est dans ses yeux ; c’est le printemps de l’amour, — et voici les averses qui l’inaugurent… Consolez-vous !

Octavie

— Seigneur, soyez bienfaisant à la maison de mon mari et…

César

Quoi, — Octavie ?

Octavie

Je vais vous le dire à l’oreille.

Octavie

Elle s’entretient tout bas avec son frère.

Antoine

— Sa langue ne veut pas obéir à son cœur, et son cœur — ne peut pas animer sa langue. C’est le duvet du cygne — qui flotte sur la vague au plus fort de la marée — et n’incline d’aucun côté.

Énobarbus

— César pleurera-t-il ?

Agrippa

Il a un nuage sur la face.

Énobarbus

— Il serait cheval que cette tache le défigurerait ; — à plus forte raison, un homme.

Agrippa

Bah, Énobarbus ! — Lorsque Antoine reconnut Jules César mort, — il poussa presque des rugissements, et il pleura — lorsqu’à Philippes il reconnut Brutus tué.

Énobarbus

— C’est que cette année-là il était tourmenté d’un gros rhume : — il se lamentait sur ce qu’il avait volontairement anéanti. — Croyez à ses larmes quand je pleurerai moi-même.

César

Non, chère Octavie, — vous aurez toujours de mes nouvelles ; jamais le temps — ne devancera ma pensée envolée vers vous.

Antoine

Allons, seigneur, allons ! — je lutterai d’amour avec vous… — Tenez ! je vous embrasse !… Puis je vous laisse — et je vous donne aux dieux.

César

Au revoir : soyez heureux !

Lépide

— Que toute la pléiade des astres éclaire — ta voie radieuse !

César

Adieu ! adieu !

César

Il embrasse Octavie.

Antoine

Adieu !

Antoine

Fanfares. Ils sortent.

Antoine

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Scène 15

Cléopâtre, Alexas, Messager, Charmion

Alexandrie. Dans le palais.

Cléopâtre

— Où est l’homme ?

Alexas

Il est à moitié effrayé de venir.

Cléopâtre

— Allons ! allons… Venez ici, monsieur.

Alexas

Bonne Majesté, — Hérode de Judée n’ose jeter les yeux sur vous, — que quand vous êtes bien disposée.

Cléopâtre

Je veux avoir la tête — de cet Hérode. Mais comment cela, maintenant que j’ai perdu Antoine — par qui j’aurais pu l’exiger ?… Approche.

Messager

— Très-gracieuse Majesté.

Cléopâtre

As-tu aperçu — Octavie

Cléopâtre

?

Messager

Oui, reine redoutée.

Cléopâtre

Où ?

Messager

À Rome, madame. — Je l’ai regardée en face : je l’ai vue marcher — entre son frère et Marc-Antoine.

Cléopâtre

— Est-elle aussi grande que moi ?

Messager

Non, madame.

Cléopâtre

— L’as-tu entendue parler ? A-t-elle la voix perçante ou basse ?

Messager

— Madame, je l’ai entendue parler : sa voix est basse.

Cléopâtre

— Cela n’a rien de si gracieux !… Elle ne peut lui plaire longtemps.

Charmion

— Lui plaire ? Ô Isis ! c’est impossible.

Cléopâtre

— Je le crois, Charmion : voix sourde et taille naine !… — Quelle majesté a sa démarche ? Rappelle-toi, — si jamais tu as vu la vraie majesté.

Messager

Elle se traîne : — sa marche ne fait qu’un avec son repos : elle a un corps plutôt qu’une animation : — c’est une statue plutôt qu’une vivante.

Cléopâtre

Est-ce certain ?

Messager

— Oui, ou je ne sais pas observer.

Charmion

Il n’est pas en Égypte trois hommes dont le diagnostic soit plus sûr.

Cléopâtre

Il s’y connaît bien, — je m’en aperçois… Il n’y a encore rien en elle… — Le gaillard a un bon jugement.

Charmion

Excellent.

Cléopâtre

— Estime son âge, je t’en prie.

Messager

Madame, — elle était veuve…

Cléopâtre

Veuve ?… Charmion, tu entends.

Messager

— Et je crois qu’elle a bien trente ans !

Cléopâtre

— As-tu sa figure dans l’esprit ? est-elle longue ou ronde ?

Messager

— Ronde jusqu’à l’excès.

Cléopâtre

La plupart de ceux — qui sont ainsi sont niais… — Ses cheveux, de quelle couleur ?

Messager

— Bruns, madame : et son front est aussi bas — qu’elle peut le souhaiter.

Cléopâtre

Voici de l’or pour toi. — Tu ne dois pas prendre mal mes premières vivacités. — Je veux te faire repartir : je te trouve — très-bon pour l’emploi. Va te préparer : — nos lettres sont prêtes.

Cléopâtre

Le messager sort.

Charmion

C’est un homme convenable.

Cléopâtre

— Oui, vraiment : je me repens beaucoup — de l’avoir ainsi rudoyé… Eh, à l’en croire, — cette créature n’est pas grand’chose.

Charmion

Oh ! rien, madame !

Cléopâtre

— L’homme a sans doute vu la majesté : il doit s’y connaître.

Charmion

— S’il a vu la majesté ? Bonne Isis !… — lui qui vous a servi si longtemps !

Cléopâtre

— J’ai encore une question a lui faire, chère Charmion. — Mais peu importe : tu me l’amèneras — là où je vais écrire : tout peut encore s’arranger.

Charmion

Je vous le garantis, madame.

Charmion

Tous sortent.

Charmion

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Scène 16

Antoine, Octavie

Athènes. Dans le palais d’Antoine.

Antoine

— Non, non, Octavie, pas seulement cela : — ce tort serait excusable, comme mille autres — de semblable importance ; mais il a engagé — une nouvelle guerre contre Pompée ; il a fait son testament et l’a lu — en public. — À peine y a-t-il parlé de moi ; quand forcément — il m’a dû un témoignage honorable, c’est froidement et à contre-cœur — qu’il me l’a rendu ; il m’a mesuré très-étroitement l’éloge ; — les meilleures occasions de me louer, il les a rejetées — ou ne les a saisies que du bout des lèvres.

Octavie

Ô mon bon seigneur, — ne croyez pas tout, ou, si vous devez tout croire, — ne vous irritez pas de tout. Jamais femme ne fut plus malheureuse que moi, — si cette rupture a lieu ! Être placée entre deux partis — et prier pour tous deux ! — Les dieux bons se moqueront de mes prières, — lorsque je leur dirai : Oh ! bénissez mon seigneur, mon mari ! — et qu’annulant ce souhait, je leur crierai tout aussi fort : — Oh ! bénissez mon frère ! Succès au mari, succès au frère, — une prière détruit l’autre ; point de moyen terme — entre ces extrêmes

Octavie

.

Octavie

Merci à mon seigneur ! — Que le puissant Jupiter fasse par moi, bien faible, bien faible femme, — votre réconciliation. La guerre entre vous deux, ce serait — comme si le monde s’entr’ouvrait et qu’il fallût combler le gouffre — avec des cadavres.

Antoine

— Dès que vous reconnaîtrez le moteur de ceci, — tournez de son côté votre déplaisir : car nos fautes — ne peuvent jamais être tellement égales que votre affection — flotte également entre elles. Préparez votre départ ; — choisissez votre cortége et faites, coûte que coûte, les commandes — dont vous aurez fantaisie.

Antoine

Ils sortent.

Antoine

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Scène 17

Énobarbus, Éros

Athènes. Une autre partie du palais.

Énobarbus

Eh bien, ami Éros !

Éros

Il est arrivé d’étranges nouvelles, messire.

Énobarbus

Quoi donc, l’homme ?

Éros

César et Lépide ont fait la guerre à Pompée.

Énobarbus

C’est vieux… quelle en est l’issue ?

Éros

César, après s’être servi de Lépide dans la guerre contre Pompée, l’a renié comme collègue ; il n’a pas voulu qu’il eût part à la gloire de la campagne ; non content de cela, il l’accuse d’avoir auparavant écrit des lettres à Pompée, et, sur sa seule affirmation, il l’arrête. Voilà le pauvre triumvir à l’ombre, jusqu’à ce que la mort l’ait élargi de prison.

Énobarbus

— Ainsi, ô monde, il ne te reste plus qu’une paire de mâchoires ; — tu auras beau leur jeter tous les aliments que tu possèdes, — elles grinceront des dents l’une contre l’autre… Où est Antoine ?

Éros

— Il se promène dans le jardin… comme ceci ; il écrase — le fétu qui se trouve devant lui, en criant : ce niais de Lépide ! — et il menace à la gorge celui de ses officiers — qui a assassiné Pompée.

Énobarbus

Notre grande flotte est équipée.

Éros

— Contre l’Italie et César. Autre chose, Domitius : — Monseigneur vous réclame immédiatement. Mes nouvelles, — j’aurais dû les remettre à un autre moment.

Énobarbus

C’est sans doute pour un rien, mais n’importe. Conduisez-moi à Antoine.

Éros

Venez, messire.

Éros

Ils sortent.

Éros

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Scène 18

César, Mécène, Agrippa, Octavie

Rome. Dans le palais de César.

César

— Au mépris de Rome, il a fait tout cela. — Bien plus, — à Alexandrie, voici, en détail ce qui s’est passé. — En place publique, au haut d’un tribunal argenté, — Cléopâtre et lui dans des chaires d’or — ont été publiquement intronisés : à leurs pieds étaient assis — Césarion, qu’ils appellent le fils de mon père, — et tous les enfants illégitimes que leurs débauches — ont depuis lors engendrés entre eux. À Cléopâtre — il a donné l’établissement d’Égypte ; puis, — de la basse Syrie, de Chypre et de Lydie — il l’a faite reine absolue

César

.

Mécène

Et cela en public.

César

— Sur la grande place où se font les exercices. — Là il a proclamé ses fils rois des rois : — la grande Médie, la Parthie et l’Arménie, — il les a données à Alexandre ; à Ptolémée il a assigné — la Syrie, la Cilicie et la Phénicie. Quant à elle, — c’est sous l’accoutrement de la déesse Isis — qu’elle a paru ce jour-là ; et souvent déjà elle avait donné audience, — dit-on, dans ce costume.

Mécène

Il faut que Rome en soit informée !

Agrippa

Et, déjà écœurée de tant d’insolence, — Rome retirera son estime à Antoine.

César

— Le peuple sait tout ; il vient de recevoir ses accusations.

Agrippa

Qui accuse-t-il ?

César

— César ! Il se plaint de ce qu’ayant dépouillé de la Sicile — Sextus Pompée, je ne lui aie point baillé — sa part de l’île ; puis il dit m’avoir prêté — des vaisseaux que je ne lui ai point rendus ; enfin, il se fâche — de ce que Lépide ait été déposé — du triumvirat, et, cela étant, de ce que nous détenions — tous ses revenus.

Agrippa

Sire, il faut répondre à cela.

César

— C’est déjà fait, et le messager est parti. — Je leur dis que Lépide était devenu trop cruel, — qu’il abusait de son autorité — et qu’il a mérité sa déposition ; quant à ce que j’ai conquis, — je lui en accorde sa part, pourvu que, dans son Arménie — et dans les autres royaumes qu’il a conquis, — il me fasse la mienne.

Mécène

Il n’y consentira jamais.

César

— Alors je ne dois pas consentir à ce qu’il demande.

Octavie

— Salut, César ! salut, monseigneur ! salut, très-cher César !

César

— Qui m’eût dit que jamais je t’appellerais abandonnée ?

Octavie

— Vous ne m’avez jamais appelée ainsi et vous n’avez pas sujet de le faire.

César

— Pourquoi donc nous surprenez-vous ainsi ? Vous n’arrivez pas — comme la sœur de César : la femme d’Antoine — devrait avoir une armée pour huissier, et — les hennissements des chevaux devraient annoncer son approche, — longtemps avant qu’elle paraisse ; les arbres du chemin — devraient être chargés de gens, et l’attente publique devrait languir — à souhaiter sa venue trop lente. Oui, la poussière — aurait dû monter jusqu’au faîte du ciel, — soulevée par votre cortége populaire. Mais vous êtes venue — à Rome comme une fille du marché, et vous avez prévenu — la manifestation de notre amour, oubliant que l’affection, restée cachée, — reste souvent méconnue. Nous aurions été à votre rencontre — par terre et par mer, vous rendant à chaque étape — un nouvel hommage !

Octavie

Mon bon seigneur, — je n’étais pas forcée d’arriver ainsi ; je l’ai fait — de mon plein gré. Monseigneur Marc-Antoine, — apprenant que vous faisiez des préparatifs de guerre, en a instruit — mon oreille affligée ; sur quoi j’ai imploré de lui — la grâce de revenir.

César

Et cette grâce, il vous l’a vite accordée, — puisque vous étiez l’obstacle entre sa luxure et lui.

Octavie

— Ne dites pas cela, monseigneur.

César

J’ai les yeux sur lui, — et la nouvelle de ses actes m’arrive avec le vent… — Savez-vous où il est maintenant ?

Octavie

À Athènes, monseigneur.

César

— Non, ma sœur trop outragée : Cléopâtre — l’a rappelé d’un signe. Il a livré son empire — à une prostituée, et tous deux maintenant lèvent — pour la guerre tous les rois de la terre. Il a rassemblé — Bocchus, le roi de Libye, Archélatis, — de Cappadoce, Philadelphos, roi — de Paphlagonie, le roi de Thrace, Adallas, — le roi Malchus d’Arabie, le roi de Pont, — Hérode de Judée, Mithridate, roi — de Comagène, Polémon et Amintas, — les rois de Médie et de Lycaonie, avec un — vaste arrière-ban de sceptres.

Octavie

Oh ! malheureuse que je suis — d’avoir le cœur partagé entre deux parents — qui s’accablent l’un l’autre !

César

Soyez la bienvenue ici. — Vos lettres ont retardé notre rupture — jusqu’au moment où j’ai reconnu combien vous étiez outragée — et combien notre négligence était dangereuse. Reprenez courage ! — Ne vous laissez pas déconcerter par des temps qui amoncèlent — au-dessus de votre bonheur ces sombres nécessités ; — mais laissez, impassible, les choses déterminées par le destin — suivre leur cours. Soyez la bienvenue à Rome, — vous, ce que j’ai de plus cher. Vous avez été insultée — au delà de toute idée, et les dieux grands, — pour vous faire justice, nous ont pris pour ministres, — nous et tous ceux qui vous aiment. Consolez-vous ; — et soyez pour toujours la bienvenue près de nous.

Agrippa

Soyez la bienvenue, madame.

Octavie

Est-il vrai, seigneur ?

César

— Rien de plus certain. Sœur, soyez la bienvenue : je vous en prie, — ne perdez jamais patience… Ma sœur bien-aimée !

César

Ils sortent.

César

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Scène 19

Cléopâtre, Énobarbus, Antoine, Canidius, Messager, Soldat

Le camp d’Antoine, près d’Actium.

Cléopâtre

— Je ne te tiens pas quitte, sois-en sûr.

Énobarbus

Mais pourquoi ? pourquoi ? pourquoi ?

Cléopâtre

— Tu t’es opposé à ma présence dans cette guerre, et — tu as dit qu’elle n’était pas convenable.

Énobarbus

Voyons, l’est-elle ? l’est-elle ?

Cléopâtre

— À moins qu’il n’y ait exception contre moi, — pourquoi ne devrais-je pas être ici en personne ?

Cléopâtre

Qu’est-ce que vous dites ?

Énobarbus

— Votre présence ne peut qu’embarrasser Antoine, — et distraire de son cœur, de son cerveau, de son temps — ce qu’il n’en doit pas aliéner. Il est déjà — accusé de légèreté, et l’on dit à Rome — que ce sont vos femmes et l’eunuque Photin — qui dirigent cette guerre

Énobarbus

.

Cléopâtre

Que Rome s’effondre, et que pourrissent toutes les langues — qui parlent contre nous ! Je porte, moi aussi, le poids de cette guerre, — et je dois au royaume que je préside — d’y figurer comme un homme. Cesse de me contredire : — je ne resterai pas en arrière.

Énobarbus

Eh bien ! j’ai fini. — Voici l’empereur.

Antoine

N’est-il pas étrange, Canidius, — que, de Tarente et de Brindes, — il a pu si vite fendre la mer Ionienne, — et prendre Toryne ?

Antoine

À Cléopâtre.

Antoine

Vous savez cela, ma charmante ?

Cléopâtre

— La rapidité n’est jamais plus admirée — que par les paresseux.

Antoine

Excellente épigramme — qui ferait honneur au plus vaillant des hommes — et qui tance notre indolence… Canidius, nous — voulons le combattre sur mer

Antoine

.

Cléopâtre

Oui, sur mer : serait-ce possible ailleurs ?

Canidius

— Pourquoi cette résolution, monseigneur ?

Antoine

Parce qu’il nous y provoque !

Énobarbus

— Monseigneur l’a bien provoqué, lui, à un combat singulier.

Canidius

— Oui, et vous lui avez offert la bataille à Pharsale, — où César se mesura avec Pompée. Mais, vos propositions — n’étant pas à son avantage, il les repousse. — Eh bien ! repoussez les siennes.

Énobarbus

Vos navires ne sont pas bien équipés : — vos matelots sont des muletiers, des moissonneurs, tous gens — enlevés de vive force. Sur la flotte de César — sont des marins qui souvent ont combattu Pompée ; — ses vaisseaux sont faciles à manier ; les vôtres sont lourds. Aucune honte — pour vous à refuser le combat sur mer, — quand vous y êtes prêt sur terre.

Antoine

Sur mer ! sur mer !

Énobarbus

— Très-digne sire, vous annulez par là — la stratégie consommée que vous avez sur terre ; — vous divisez votre armée, composée surtout — de fantassins aguerris ; vous laissez inactive — votre expérience renommée ; vous écartez — les moyens qui assurent le succès ; — et, pour vous jeter à la merci de la chance et du hasard, vous renoncez — aux plus solides garanties.

Antoine

Je combattrai sur mer.

Cléopâtre

— J’ai soixante vaisseaux ; César n’en a pas de meilleurs.

Antoine

— Nous brûlerons le superflu de notre marine ; — et, avec le reste complètement équipé, de la pointe d’Actium — nous repousserons César, s’il approche. Au cas où nous échouons, — alors nous pouvons agir sur terre.

Antoine

Ton message ?

Messager

— La nouvelle est vraie, monseigneur ; l’ennemi est signalé ; — César a pris Toryne.

Antoine

— Se peut-il qu’il y soit en personne ? c’est impossible ! — Il est étrange que ses forces soient là !… Canidius, — tu commanderas sur terre nos dix-neuf légions — et nos douze mille chevaux… Nous allons à bord… — Partons, ma Thétis !

Antoine

Eh bien ! brave soldat !

Soldat

— Ô noble empereur, ne combats pas sur mer : — ne te risque pas sur des planches pourries. Te défies-tu — de cette épée et de ces miennes cicatrices ? Laisse les Égyptiens — et les Phéniciens patauger ; nous, — nous avons coutume de vaincre debout sur terre, — en combattant pied à pied

Soldat

.

Antoine

Bien, bien. Partons.

Antoine

Sortent Antoine, Cléopâtre et Énobarbus.

Soldat

— Par Hercule, je crois que je suis dans le vrai.

Canidius

— Oui, soldat. Mais ses actions n’obéissent plus — à leur règle légitime. Notre meneur est mené, — et nous sommes les soldats des femmes.

Soldat

Vous commandez sur terre — les légions et toute la cavalerie, n’est-ce pas ?

Canidius

— Marcus Octavius, Marcus Justeius, — Publicola et Célius tiennent sur mer ; — nous, nous commandons toutes les forces de terre. Cette rapidité de César — passe toute croyance.

Soldat

Quand il était encore à Rome, — son armée s’acheminait par petits détachements, de manière — à dépister tous les éclaireurs.

Canidius

Quel est son lieutenant, savez-vous ?

Soldat

— Un nommé Taurus, dit-on.

Canidius

Oh ! je connais l’homme.

Messager

L’empereur demande Canidius.

Canidius

— Le temps est en travail d’événements et il en enfante — à chaque minute.

Canidius

Ils sortent.

Canidius

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Scène 20

César, Taurus, Antoine, Scarus, Énobarbus, Canidius

Un plateau près d’Actium.

César

— Taurus !

Taurus

Monseigneur ?

César

N’agis pas sur terre ; reste compact ; — n’offre pas la bataille avant que nous ayons fini sur mer ; — n’outre-passe point les ordres que contient cet écrit.

César

Il lui remet un rouleau.

César

— Notre fortune dépend de ce hasard suprême.

César

Ils sortent.

Antoine

— Plaçons nos escadres sur ce côté de la colline — en vue de l’armée de César ; de là — nous pourrons découvrir le nombre de ses vaisseaux — et manœuvrer en conséquence.

Antoine

Ils sortent.

Scarus

À nous, dieux et déesses, — et tout le céleste synode !

Énobarbus

D’où vient ton émotion !

Scarus

— Le plus beau tiers du monde est perdu — par pure ineptie ! Nous avons perdu en baisers — des royaumes et des provinces.

Énobarbus

Quel aspect présente le combat ?

Scarus

De notre côté, tous les signes de la peste — qui précèdent la mort ! Cette monture à ribaud, cette rosse d’Égypte, — que la lèpre l’étouffe ! Au milieu de la bataille, — quand les deux chances étaient comme des jumelles — du même âge, si même la nôtre n’était l’aînée, — je ne sais quel taon la pique ainsi qu’une vache en juin ! — Elle déploie les voiles et s’enfuit !

Énobarbus

J’en ai été témoin : mes yeux, — malades de ce spectacle, n’ont pu l’endurer — plus longtemps.

Scarus

Une fois qu’elle a viré de bord, — la noble victime de sa magie, Antoine, — secoue ses ailes marines, et, comme un canard éperdu. — vole après elle, laissant la bataille au plus fort de l’action. — Je n’ai jamais vu une affaire si honteuse ; — l’expérience, l’énergie, l’honneur n’ont jamais — attenté ainsi à eux-mêmes.

Énobarbus

Hélas ! hélas !

Canidius

— Notre fortune sur mer a perdu le souffle — et sombre lamentablement. Si notre général s’était montré — ce qu’il était jadis, tout aurait bien été. — Oh ! il nous a donné l’exemple de la fuite — bien lâchement.

Énobarbus

— Ah ! vous en êtes là ? alors, bonsoir — cette fois !

Canidius

Ils se sont enfuis vers le Péloponèse.

Scarus

— La route en est aisée, et j’irai y attendre — l’événement.

Canidius

Je vais me rendre à César — avec mes légions et ma cavalerie ; six rois déjà — m’ont montré la voie de la soumission.

Énobarbus

Moi, je veux suivre encore — la fortune blessée d’Antoine, bien que ma raison — se tourne avec le vent contre moi.

Énobarbus

Ils sortent.

Énobarbus

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Scène 21

Serviteurs, Antoine, Éros, Iras, Charmion, Cléopâtre

Alexandrie. Dans le palais.

Serviteurs

Nous, fuir ! jamais !

Antoine

— J’ai fui moi-même, et j’ai appris aux autres — à se sauver et à montrer leurs épaules… Amis, partez — je me suis moi-même décidé pour une voie — où je n’ai pas besoin de vous : partez ! — mon trésor est dans le havre, prenez-le !… Oh ! — j’ai couru après ce que je rougis maintenant de regarder ! — Mes cheveux mêmes en sont révoltés : car les blancs — reprochent aux bruns tant de témérité, et ceux-ci reprochent à ceux-là — tant de couardise et d’ineptie !… Amis, partez ; vous aurez — des lettres de moi pour quelques amis qui vous — balayeront l’accès auprès de César. Je vous en prie, n’ayez pas l’air triste — et ne me faites pas d’objections ; prenez l’avis — que proclame mon désespoir ; abandonnez — qui s’abandonne. Vite au rivage ! — Je vais vous livrer ce navire et ce trésor. — Laissez-moi un peu, je vous prie ! oui, je vous en prie, — laissez-moi ! Voyez-vous, j’ai perdu le droit de commander ; aussi, je vous prie ! Je vous rejoindrai tout à l’heure.

Antoine

Il s’assied.

Éros

Ah ! bonne madame ! allez le consoler.

Iras

Allez, chère reine.

Charmion

Allez ! Que pouvez-vous faire de mieux ?

Cléopâtre

Laissez-moi m’asseoir !… Ô Junon !

Cléopâtre

Elle s’affaisse comme en défaillance. Éros la montre à Antoine.

Antoine

Non, non, non, non, non !

Éros

Voyez un peu, sire.

Antoine

Ô fi ! fi ! fi !

Charmion

Madame !

Iras

Madame ! Ô bonne impératrice !

Éros

Sire ! sire !

Antoine

— Oui, seigneur, oui ! À Philippes, il tenait — son épée comme un danseur, tandis que je frappais — le maigre et ridé Cassius ; et ce fut moi — qui anéantis ce fou de Brutus ! Lui, — il n’agissait que par ses lieutenants ; il n’avait aucune pratique — des manœuvres hardies de la guerre ! Aujourd’hui pourtant… n’importe.

Cléopâtre

Ah ! rangez-vous !

Éros

La reine, monseigneur, la reine !

Iras

Allez à lui, madame ! Parlez-lui ! — Il est anéanti par l’humiliation.

Cléopâtre

Eh bien, soutenez-moi… Oh !

Cléopâtre

Elle s’arrête, puis va lentement vers Antoine, supportée par ses femmes.

Éros

— Très-noble sire, levez-vous ; la reine s’avance ; sa tête s’incline et la mort va la saisir ; rien — qu’un mot de consolation, et vous la sauvez.

Antoine

J’ai forfait à la gloire ! — Reculade ignoble !

Éros

Sire, la reine !

Antoine

— Oh ! où m’as-tu réduit, Égyptienne ? Vois, — je ne puis te cacher ma confusion, — qu’en regardant, derrière moi, — les ruines de mon honneur !

Cléopâtre

Ô monseigneur ! monseigneur ! — Pardonnez à mes voiles peureuses ! Je ne croyais pas — que vous me suivriez.

Antoine

Égyptienne, tu savais trop bien — que mon cœur était attaché par toutes ses cordes à ton gouvernail — et que tu me remorquerais. Tu savais — ta pleine suprématie sur mon âme, et — qu’un signe de toi pourrait me faire enfreindre — l’ordre même des dieux.

Cléopâtre

Oh ! pardon !

Antoine

Maintenant, il faut — que j’envoie d’humbles supplications à ce jeune homme ; il faut que je biaise — et que je rampe dans tous les méandres de la bassesse, moi qui — avais pour hochet la moitié du monde, — qui faisais et défaisais les fortunes !… Vous saviez — à quel point vous m’aviez conquis, et que — mon épée, affaiblie par ma passion, — lui obéirait en tout.

Cléopâtre

Oh ! pardon ! pardon !

Cléopâtre

Elle pleure.

Antoine

— Ne pleure pas, te dis-je ; une seule de tes larmes vaut — tout ce qui a été gagné et perdu. Donne-moi un baiser… — Voici ce qui me dédommage… J’ai envoyé le précepteur de nos enfants ; — est-il de retour ?… Mon amour, je ne sais quel plomb pèse sur moi… — Du vin, holà ! et à souper !… La fortune sait — que, plus elle menace, plus je la nargue.

Antoine

Ils sortent.

Antoine

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Scène 22

César, Dolabella, Euphronius, Thyréus

Le camp de César en Égypte.

César

— Qu’on fasse paraître l’envoyé d’Antoine !

César

À Dolabella.

César

— Le connaissez-vous ?

Dolabella

César, c’est son maître d’école ! — Jugez à quel point il est dépouillé, puisqu’il vous — envoie une si pauvre plume de son aile, — lui qui pour messager avait des rois à foison, il y a quelques lunes à peine !

César

Approche et parle.

Euphronius

— Si peu que je sois, je viens de la part d’Antoine ; — j’étais naguère aussi insignifiant pour ses desseins — que la goutte de rosée perdue sur la feuille du myrte — l’est pour cette vaste mer.

César

Soit ! Déclare ta mission.

Euphronius

— Antoine salue en toi le maître de ses destinées et — demande à vivre en Égypte ; en cas de refus, — il restreint sa demande et prie — de le laisser respirer entre les cieux et la terre, — comme personne privée, dans Athènes ; voilà pour lui. Quant à Cléopâtre, elle confesse ta grandeur, — se soumet à ta puissance, et implore de toi — pour ses enfants le diadème des Ptolémées — maintenant à la merci de ta faveur

Euphronius

.

César

Pour Antoine, — je suis sourd à sa requête. Quant à la reine, — je consens à l’entendre et à la satisfaire, pourvu qu’elle — chasse d’Égypte son amant dégradé — ou lui ôte la vie. Cela fait, — elle ne priera pas en vain. Telle est ma réponse à tous deux.

Euphronius

— Que la fortune te suive !

César

Qu’on le reconduise à travers nos lignes !

César

Euphronius sort avec une escorte.

César

À Thyréus.

César

— Voici le moment d’essayer ton éloquence. Pars vite ; — détache Cléopâtre d’Antoine : promets-lui, — en notre nom, ce qu’elle demande ; ajoute même — des offres de ton chef ; les femmes, — même en plein bonheur, ne sont pas fortes ; mais la misère parjurerait — la vestale immaculée. Montre ton savoir faire, Thyréus ; — et, quant à ta récompense, tu promulgueras toi-même l’édit qui pour nous sera loi.

Thyréus

Je pars, César.

César

— Observe comment Antoine supporte sa chute, — et épie tous les mouvements par lesquels — se manifeste son action.

Thyréus

J’obéirai, César.

Thyréus

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Scène 23

Cléopâtre, Énobarbus, Antoine, Euphronius, Serviteur, Thyréus, Premier Serviteur, Énobarrus

Alexandrie. Dans le palais.

Cléopâtre

— Que devons-nous faire, Énobarbus ?

Énobarbus

Méditer et mourir.

Cléopâtre

— Est-ce Antoine ou moi qu’il faut accuser de ceci ?

Énobarbus

— Antoine seul, qui a voulu faire de son désir — le maître de sa raison ! Qu’importait que vous eussiez fui — de ce terrible front de bataille où les rangs opposés — se renvoyaient l’épouvante ? Pourquoi vous a-t-il suivie ? — Les démangeaisons de son affection n’auraient pas dû — troubler en lui le capitaine, au moment suprême — où les deux moitiés du monde se heurtaient et où son empire — était en cause. Il y avait pour lui honte — autant que désastre à suivre vos étendards en fuite — et à laisser là sa flotte effarée.

Cléopâtre

Paix, je te prie !

Antoine

— Est-ce là ta réponse ?

Euphronius

Oui, Monseigneur.

Antoine

Ainsi la reine — aura droit à ses courtoisies si elle veut — me sacrifier.

Euphronius

C’est ce qu’il dit.

Antoine

Il faut qu’elle sache cela.

Antoine

Montrant sa tête à Cléopâtre.

Antoine

— À l’enfant César, envoie cette tête grisonnante — et jusqu’au bord il remplira tes souhaits — de royaumes.

Cléopâtre

Cette tête, Monseigneur !

Antoine

— Retourne à lui ; dis-lui qu’il porte sur son front — la rose de la jeunesse, et que le monde attend de lui — quelque action d’éclat : son argent, ses vaisseaux, ses légions — pourraient aussi bien appartenir à un lâche ; ses lieutenants pourraient vaincre — au service d’un enfant aussi heureusement — que sous les ordres de César. C’est pourquoi je le provoque — à mettre de côté ces splendides avantages — et à se mesurer avec Antoine déclinant, épée contre épée — seul à seul. Je vais le lui écrire. Suis-moi.

Antoine

Sortent Antoine et Euphronius.

Serviteur

Un envoyé de César .

Cléopâtre

— Quoi ! sans plus de cérémonie ! Voyez mes femmes, — ils se bouchent le nez devant la rose épanouie, — ceux qui l’adoraient en bouton… Introduisez-le, monsieur.

Cléopâtre

Le serviteur sort.

Énobarbus

— Mon honnêteté et moi, nous commençons à nous quereller. — La loyauté qui reste dévouée aux fous fait — de notre foi une pure folie… Pourtant, celui qui a la force — de garder allégeance à son seigneur déchu — est le vainqueur du vainqueur de son maître — et gagne une place dans l’histoire !

Cléopâtre

La volonté de César ?

Thyréus

— Écoutez-la en particulier.

Cléopâtre

Il n’y a ici que des amis ; parlez hardiment.

Thyréus

— Peut-être aussi sont-ils les amis d’Antoine.

Énobarbus

— Il lui faut autant d’amis qu’en à César : — sinon, nous lui sommes inutiles. S’il plaît à César, notre maître — s’élancera au-devant de son amitié. Quant à nous, vous le savez, — nous sommes à qui il est, et alors nous serons acquis à César.

Thyréus

Soit !… — Écoutez-moi donc, illustre reine ; César vous conjure — d’oublier tout, dans votre situation présente, — excepté qu’il est César.

Cléopâtre

Poursuivez : c’est d’une générosité royale.

Thyréus

— Il sait que vous ne vous êtes pas attachée à Antoine — par amour, mais par crainte.

Cléopâtre

Oh !

Thyréus

— Aussi, les balafres faites à votre honneur — l’émeuvent-elles de pitié, comme des plaies causées par la violence, — mais imméritées.

Cléopâtre

César est un dieu, et il reconnaît — ce qui est bien vrai : mon honneur n’a pas été cédé, — il a été conquis.

Énobarbus

Pour être sûr de cela, je vais le demander à Antoine… Maître, maître, tu fais eau de toutes parts, — et nous n’avons plus qu’à te laisser sombrer, car — ce que tu as de plus cher t’abandonne.

Énobarbus

Il sort.

Cléopâtre

Quel est votre nom ?

Thyréus

— Mon nom est Thyréus.

Cléopâtre

Très-aimable messager, — dites au grand César que par votre intermédiaire — je baise sa main triomphante ; dites-lui que je suis prête — à déposer ma couronne à ses pieds et à m’agenouiller devant lui ; — dites-lui que de son souffle souverain il peut me signifier — le sort de l’Égypte.

Thyréus

Vous prenez le parti le plus noble. — Quand la sagesse et la fortune sont en lutte, — si la première n’ose que ce qu’elle peut, — aucun hasard ne peut l’ébranler. Laissez-moi par grâce déposer — mon hommage sur votre main.

Cléopâtre

Souvent le père de votre César, — après avoir rêvé de royaumes à conquérir, — imprima ses lèvres à cette place indigne, — comme s’il pleuvait des baisers !

Cléopâtre

Thyréus lui baise la main.

Antoine

Des faveurs, par Jupiter tonnant !… — Qui es-tu, drôle ?

Thyréus

Le strict exécuteur — des ordres de l’homme le plus puissant et le plus digne — d’être obéi.

Énobarbus

Vous allez être fouetté.

Antoine

— Holà ! qu’on vienne !

Antoine

À Thyréus.

Antoine

Ah ! mon oiseau de proie !… Par les dieux et les démons, — l’autorité fond sur moi ! Naguère, quand je criais : holà ! — comme des enfants qui se bousculent, des rois s’élançaient — me criant : Que voulez-vous ?… N’avez-vous pas d’oreilles ? Je suis — encore Antoine ?

Antoine

Des serviteurs paraissent.

Antoine

Emmenez-moi ce gueux, et fouettez-le.

Énobarbus

— Mieux vaut jouer avec un lionceau, — qu’avec un vieux lion mourant.

Antoine

Lune et étoiles ! — fouettez-le… Quand ils seraient là vingt des plus grands tributaires — qui reconnaissent César, si je les trouvais — à ce point insolents avec la main de cette femme… Comment se nomme-t-elle — depuis qu’elle n’est plus Cléopâtre ?… Donnez-lui le fouet, compagnons, — jusqu’à ce que vous le voyiez grimacer, comme un enfant, — et geindre en implorant merci… Emmenez-le.

Thyréus

— Marc-Antoine…

Antoine

Entraînez-le, et, dès qu’il sera fouetté, — ramenez-le… Ce valet de César — lui portera un message de notre part.

Antoine

Les serviteurs emmènent Thyréus.

Antoine

À Cléopâtre.

Cléopâtre

Mon bon seigneur…

Antoine

— Vous avez toujours été une hypocrite… — Mais, dès que nous nous endurcissons dans le vice, — ô misère ! les dieux sages ferment nos yeux ; — ils laissent tomber notre pure raison dans notre propre ordure, nous font adorer — nos erreurs et rient de nous, quand nous nous pavanons — sur le chemin de notre ruine !

Cléopâtre

Oh ! en est-ce venu là ?

Antoine

— Je vous ai trouvée comme un morceau refroidi — sur l’assiette de César mort… Que dis-je ! vous étiez un reste — de Cnéius Pompée ; sans compter ces heures ardentes, — non enregistrées par la renommée vulgaire, que — votre luxure avait dérobées !… Car, j’en suis sûr, — si vous êtes capable de deviner ce que peut être la vertu, — vous ne savez pas ce que c’est !

Cléopâtre

Pourquoi tout ceci ?

Antoine

Est-il fouetté ?

Premier Serviteur

— Solidement, monseigneur.

Antoine

A-t-il crié ! a-t-il imploré son pardon ?

Premier Serviteur

— Il a demandé grâce.

Antoine

— Si ton père vit encore, il regrettera — que tu ne sois pas né fille ; et toi, tu te repentiras — d’avoir suivi César dans son triomphe, puisque — tu as été fouetté pour l’avoir suivi : désormais, — que la blanche main d’une femme te donne la fièvre ; — tremble, rien qu’à la voir… Retourne vers César, — raconte-lui ta réception ; songe à lui dire — qu’il m’irrite, pour autant qu’il fait trop — du superbe et m’a en mépris. En rabâchant sur ce que je suis, — il oublie ce que je fus. Il m’irrite, — au moment même où je suis si facile à aigrir, — lorsque les astres propices, qui jusqu’ici ont été mes guides, — se sont échappés de leurs orbites, et ont lancé leurs feux — dans les abîmes de l’enfer ! S’il trouve mauvais — ce que je dis et ce que j’ai fait, mande-lui qu’il a — par-devers lui Hipparque, mon affranchi, et qu’il — peut à plaisir le fouetter, le pendre ou le torturer, — afin que nous soyons égaux. Insiste pour cela toi-même, — et va-t’en avec tes marques sur le dos.

Antoine

Sort Thyréus.

Cléopâtre

— Avez-vous fini ?

Antoine

Hélas, notre lune terrestre — est maintenant éclipsée ; et cela seul suffirait pour annoncer — la chute d’Antoine !

Cléopâtre

Attendons qu’il ait achevé.

Antoine

— Pour flatter César, vous échangez des regards — avec un drôle qui lui attache ses aiguillettes !

Cléopâtre

Ne pas me connaître encore !

Antoine

— Êtes-vous donc de glace pour moi ?

Cléopâtre

Ah ! cher, si je suis ainsi, — que de mon cœur glacé le ciel engendre une grêle — empoisonnée à sa source ; et que le premier grêlon — tombe dans ma gorge pour se dissoudre — avec ma vie ! que le second frappe Césarion ! — Que successivement tous les fruits de mes entrailles, — et mes braves Égyptiens, — soient lapidés par cet ouragan en fusion ! — Et que tous restent gisants sans tombes jusqu’à ce que les mouches et les insectes du Nil les ensevelissent en les dévorant !

Antoine

Je suis satisfait. — César s’établit sous Alexandrie ; c’est là — que je veux combattre sa destinée. Nos forces de terre — ont noblement tenu ; notre flotte dispersée — s’est ralliée et vogue dans sa menace navale. — Qu’étais-tu donc devenu, mon courage ?… Écoutez, madame, si je reviens encore une fois du champ de bataille, — pour baiser ces lèvres, je veux apparaître couvert de sang. — Moi et mon épée, nous allons gagner notre chronique ; — il y a de l’espoir encore !

Cléopâtre

Voilà enfin mon vaillant seigneur !

Antoine

— Mes muscles, mon cœur, mon souffle vont être triplés, — et je veux combattre sans merci. Quand mes heures coulaient insouciantes et propices, les vaincus se rachetaient de moi — avec un bon mot, mais maintenant, je vais grincer des dents — et envoyer dans les ténèbres tous ceux qui m’arrêteront… Allons, — ayons encore une nuit joyeuse ; qu’on appelle à moi — tous mes tristes capitaines et qu’on remplisse nos coupes ; encore une fois — narguons la cloche de minuit !

Cléopâtre

C’est aujourd’hui l’anniversaire de ma naissance ; je croyais qu’il serait pauvrement fêté ; mais puisque mon seigneur — est redevenu Antoine, je veux être Cléopâtre.

Antoine

— Tout ira bien encore.

Cléopâtre

— Qu’on appelle auprès de monseigneur tous ses nobles capitaines !

Antoine

— Faites. Nous voulons leur parler ; et ce soir je forcerai — le vin à sourdre sous leurs cicatrices… Venez, ma reine ; — il y a encore de la sève, là ! La prochaine fois que je combattrai, — je rendrai la mort amoureuse de moi ; car je vais rivaliser — avec sa faux pestilentielle.

Antoine

Sortent Antoine, Cléopâtre et les serviteurs.

Énobarrus

Il sort.

Énobarrus

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Scène 24

César, Mécène

Le camp de César à Alexandrie.

César

— Il me traite d’enfant, et me morigène comme s’il avait le pouvoir — de me chasser d’Égypte. Mon messager — il l’a battu de verges ; il me provoque à un combat singulier, — César contre Antoine ! Que le vieux ruffian sache — que j’ai beaucoup d’autres moyens de mourir et qu’en attendant — je me moque de son défi

César

.

Mécène

César doit penser — que, quand un homme si grand est pris de rage, c’est qu’il est — aux abois. Ne lui donnez pas de répit, mais vite — profitez de son égarement. Jamais la fureur — n’a fait bonne garde pour elle-même.

César

Faites savoir à nos meilleurs chefs — que demain la dernière de tant de batailles — sera livrée par nous… Il y a dans nos rangs — assez de déserteurs de l’armée d’Antoine — pour l’aller chercher… Veillez à ce que ce soit fait, — et qu’on festoie les troupes ; nous regorgeons de vivres, — et elles ont bien mérité cette prodigalité. Pauvre Antoine !

César

Ils sortent.

César

‌

Scène 25

Antoine, Énobarbus, Cléopâtre, Serviteurs

Alexandrie. Dans le palais.

Antoine

— Il ne veut pas se battre avec moi, Domitius !

Énobarbus

Non.

Antoine

Pourquoi pas ?

Énobarbus

— Il pense qu’étant vingt fois plus fortuné que vous, — il risquerait vingt contre un.

Antoine

Demain, soldat, — je veux me battre sur terre et sur mer ; où je survivrai, — ou je donnerai à ma gloire mourante un bain de sang — qui la fera revivre. Es-tu prêt à bien te battre ?

Énobarbus

— Je frapperai en criant : Pas de quartier !

Antoine

Bien dit ! Allons ! — Qu’on appelle les gens de ma maison ! que cette nuit — il y ait profusion à notre banquet !

Cléopâtre

Que signifie ceci ?

Énobarbus

— C’est un de ces traits bizarres que la douleur — décoche de l’âme.

Antoine

Et toi aussi, tu es un serviteur fidèle ! — Je voudrais me multiplier en autant d’homme que vous êtes, — et vous voir tous réunis en — un Antoine, pour pouvoir vous servir — aussi bien que vous m’avez servi !

Serviteurs

Aux dieux ne plaise !

Antoine

— Allons, mes bons camarades, assistez-moi cette nuit encore : — ne ménagez pas mes coupes, et traitez-moi ! — comme quand tout un empire était votre compagnon — et obéissait à mes ordres.

Cléopâtre

Que prétend-il ?

Énobarbus

— Faire pleurer ses amis !

Antoine

Aidez-moi cette nuit encore. — Peut-être est-ce la fin de votre service ; — peut-être ne me verrez-vous plus ou ne verrez-vous de moi — qu’une forme mutilée ; peut-être demain, — servirez-vous un autre maître. Je vous regarde tous — en homme qui vous fait ses adieux. Mes fidèles amis, — je ne vous renvoie pas ; j’ai, comme maître, — épousé votre bon service et je ne m’en déferai qu’à la mort. — Assistez-moi cette nuit deux heures, pas davantage, — et que les dieux vous en récompensent !

Antoine

Tous les serviteurs fondent en larmes.

Antoine

Assez ! assez ! assez ! — Que la sorcière m’emporte, si j’avais cette intention ! — Que l’allégresse germe où sont tombées ces larmes ! Mes généreux amis, — vous prenez ce que je dis dans un sens trop douloureux ; — je vous parlais pour vous encourager, quand je vous demandais — d’incendier cette nuit avec des torches ! Sachez, mes chers cœurs, — que j’ai bon espoir pour demain. Si je vous conduis au combat, — c’est que j’en attends la victoire et la vie — plutôt que la mort et la gloire. Allons souper ; venez et noyons les réflexions

Antoine

.

Antoine

Tous sortent.

Antoine

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Scène 26

Premier Soldat, Deuxième Soldat, Troisième Soldat, Quatrième Soldat, Plusieurs Soldats

Alexandrie. Devant le palais.

Premier Soldat

— Bonne nuit, frère ; demain est le jour.

Deuxième Soldat

— Oui, qui décidera de tout : bonne chance ! — N’avez-vous entendu rien d’étrange dans les rues ?

Premier Soldat

— Rien : quelles nouvelles ?

Deuxième Soldat

Ce n’est probablement qu’une rumeur : — bonne nuit à vous.

Premier Soldat

Allons, mon cher, bonne nuit.

Deuxième Soldat

— Soldats, — attention au poste !

Troisième Soldat

Attention, vous aussi ! Bonne nuit, bonne nuit.

Troisième Soldat

Les deux premiers soldats se mettent en faction au fond du théâtre.

Quatrième Soldat

— Nous ici !

Quatrième Soldat

Ils se postent sur le devant de la scène.

Quatrième Soldat

Si demain — notre flotte l’emporte, j’ai la conviction absolue — que nos gens de terre tiendront bon.

Troisième Soldat

C’est une brave armée, — et pleine de résolution…

Troisième Soldat

Musique de hautbois sous la scène.

Quatrième Soldat

Silence ! quel est ce bruit ?

Premier Soldat

Écoutez ! écoutez !

Deuxième Soldat

— Chut !

Premier Soldat

De la musique dans l’air !

Troisième Soldat

Sous terre !

Quatrième Soldat

C’est bon signe, — n’est-ce pas ?

Troisième Soldat

Non.

Premier Soldat

Paix, vous dis-je ! Qu’est-ce que cela signifie ?

Deuxième Soldat

— C’est le dieu Hercule, tant aimé d’Antoine, — qui l’abandonne aujourd’hui

Deuxième Soldat

.

Premier Soldat

Avançons ! Voyons si les autres sentinelles — entendent comme nous.

Premier Soldat

Ils s’avancent dans la direction d’un autre poste.

Deuxième Soldat

Eh bien, camarades ?

Plusieurs Soldats

Eh bien ! — Eh bien ! entendez-vous ?

Premier Soldat

Oui. N’est-ce pas étrange ?

Troisième Soldat

— Entendez-vous, camarades ? entendez-vous ?

Premier Soldat

— Suivons le bruit jusqu’à la limite de nos quartiers : — voyons comment il cessera.

Plusieurs Soldats

Volontiers : voilà qui est étrange.

Plusieurs Soldats

Tous sortent.

Plusieurs Soldats

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Scène 27

Antoine, Cléopâtre, Éros, Premier Officier, Deuxième Officier, Tous, Charmion

Alexandrie. Dans le palais. Le jour se lève.

Antoine

— Éros ! mon armure, Éros !

Cléopâtre

Dormez un peu.

Antoine

— Non, ma poule… Éros, viens donc ; mon armure, Éros !

Antoine

— Viens, mon brave, couvre-moi de fer. — Si la fortune n’est pas pour nous aujourd’hui, c’est — que nous la bravons… Allons !

Antoine

Éros se met en devoir de l’équiper.

Cléopâtre

Ah ! je veux aider, moi aussi.

Cléopâtre

Prenant une pièce de l’armure.

Cléopâtre

— Où se met ceci ?

Antoine

Ah ! laisse ça, laisse ça… Tu es — l’armurière de mon cœur… Tu te trompes, tu te trompes !… Ceci ! ceci !

Antoine

Antoine désigne la cuirasse. Cléopâtre la prend et la lui met.

Cléopâtre

— Doucement ! là ! je veux vous aider… Voilà comment ça doit être.

Antoine

Bien, bien ! — Nous réussirons à présent… Allons, mon brave, — va t’équiper.

Éros

Tout de suite, Sire.

Cléopâtre

— Est-ce que ce n’est pas bien bouclé ?

Antoine

À merveille, à merveille ; — celui qui débouclera ceci avant qu’il nous plaise — de l’ôter pour nous reposer, aura entendu une tempête… — Tu tâtonnes, Éros, et ma reine est un écuyer — bien plus adroit que toi… Dépêchons-nous. Ô mon amour, — que ne peux-tu me voir combattre, aujourd’hui, et assister — à mes royales occupations ! tu verrais — quel ouvrier je suis ?

Antoine

Bonjour ; sois le bienvenu ; — tu as l’air d’un homme chargé d’une mission belliqueuse ; — pour l’ouvrage que nous aimons nous nous levons de bonne heure, — et nous y allons avec joie.

Premier Officier

Mille combattants, Sire, — quoique ce soit bien tôt, ont déjà rivé leur armure — et vous attendent aux portes.

Premier Officier

Acclamations mêlées au bruit des trompettes.

Deuxième Officier

— La matinée est belle… Bonjour, général !

Tous

— Bonjour, général !

Antoine

Voilà qui est bien embouché, mes enfants ! — Le matin, précoce comme le génie d’un jeune homme — qui doit faire parler de lui, commence de bonne heure…

Antoine

À Éros, qui achève de l’armer.

Antoine

— Ainsi, ainsi… Allons, donne-moi cela… de cette façon… Bien…

Antoine

À Cléopâtre.

Antoine

— Sois heureuse, ma dame, quoi qu’il advienne de moi !

Antoine

Il l’embrasse.

Antoine

Sortent Antoine, Éros, les officiers et les soldats.

Charmion

— Vous plairait-il de vous retirer dans votre chambre ?

Cléopâtre

Conduis-moi. — Il part vaillamment. Ah ! si lui et César avaient pu — décider cette grande guerre dans un combat singulier ! — Alors Antoine… Mais maintenant… Eh bien, marchons.

Cléopâtre

Elles sortent.

Cléopâtre

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Scène 28

Soldat, Antoine, Éros

Le camp d’Antoine près d’Alexandrie.

Soldat

— Fassent les dieux que cette journée soit heureuse pour Antoine !

Antoine

— Ah ! que n’ai-je été décidé par tes conseils et par tes cicatrices — à combattre sur terre !

Soldat

Si tu l’avais fait, — les rois qui se sont révoltés et le soldat — qui t’a quitté ce matin, marcheraient encore — à ta suite.

Antoine

Qui donc a déserté ce matin ?

Antoine

Que dis-tu ?

Soldat

Seigneur, il est avec César.

Éros

Seigneur, ses coffres et ses trésors, — il a tout laissé ici.

Antoine

Est-il parti vraiment ?

Soldat

Rien de plus certain.

Antoine

Va, Éros, renvoie-lui ses trésors ; fais vite, — et n’en retiens pas une obole, je te le défends ; écris-lui — la plus affectueuse lettre d’adieu, je la signerai ; — dis-lui que je souhaite que désormais il n’ait plus de motif — de changer de maître… Oh ! ma fortune a — corrompu les honnêtes gens… Dépêche-toi… Énobarbus !

Antoine

Ils sortent.

Antoine

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Scène 29

César, Agrippa, Messager, Énobarbus, Soldat, Énorarbus

Le camp de César devant Alexandrie.

César

— Pars, Agrippa, et engage la bataille ; — notre volonté est qu’Antoine soit pris vivant : — fais-le savoir.

Agrippa

J’obéis, César.

Agrippa

Il sort.

César

— Le temps de la paix universelle est proche ; — si cette journée est heureuse, les trois parties du monde — porteront spontanément l’olive.

Messager

Antoine — est arrivé sur le champ de bataille.

César

Va, dis à Agrippa — de poser les déserteurs à l’avant-garde, — afin qu’Antoine épuise en quelque sorte sa furie — sur lui-même.

César

Sortent César et sa suite.

Énobarbus

— Alexas a trahi ; envoyé en Judée — pour les intérêts d’Antoine, il a persuadé — au grand Hérode de passer à César — et d’abandonner Antoine, son maître : pour la peine, — César l’a fait pendre. Canidius et les autres — qui ont déserté ont obtenu de l’emploi, mais — non une honorable confiance. J’ai mal agi, — et je m’en accuse si amèrement — que je n’aurai plus de joie.

Énobarbus

Entre un Soldat de César.

Soldat

Énobarbus, Antoine — te renvoie tous tes trésors, grossis — de ses largesses. Son messager — est venu, sous ma garde, et il est maintenant dans ta tente — à décharger ses mules.

Énobarbus

— Je vous donne tout.

Soldat

Il sort.

Énorarbus

— Je suis le vrai scélérat de l’univers, — et je le sens tout le premier. Ô Antoine, — mine de générosité, de quel prix tu aurais payé — mes fidèles services, toi qui — couronnes d’or ma turpitude ! Mon cœur se gonfle : — si le remords violent ne le brise pas, un moyen plus violent — devancera le remords ; mais le remords suffira, je le sens ; — moi, combattre contre toi ! Non… Je veux chercher — un fossé où mourir ; le plus immonde est le meilleur — pour la fin de ma vie !

Énorarbus

Il sort.

Énorarbus

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Scène 30

Agrippa, Scarus, Antoine, Éros

Le champ de bataille. Bruit de combat. Tambours et trompettes.

Agrippa

— Retirons-nous, nous nous sommes engagés trop avant ; — César lui-même a de la besogne, et la résistance — excède ce que nous attendions.

Agrippa

Ils sortent.

Scarus

— Ô mon brave empereur, voilà ce qui s’appelle combattre ! — Si nous avions fait de même tout d’abord, ils auraient été repoussés jusque chez eux — avec des chiffons autour de la tête.

Antoine

Tu saignes abondamment.

Scarus

— J’avais ici une blessure en forme de T ; — elle est maintenant faite comme un H.

Antoine

Ils font retraite.

Scarus

— Nous les chasserons dans des trous ; j’ai encore — place pour six balafres.

Éros

— Ils sont battus, seigneur ; et notre avantage a tout l’effet — d’une belle victoire.

Scarus

Taillons-leur les épaules, — et attrapons-les comme nous prendrions des lièvres, par derrière ; — c’est plaisir de houspiller un fuyard.

Antoine

Je te récompenserai — une fois pour ta joyeuse humeur et dix fois — pour ta bonne vaillance. Viens.

Scarus

Je vous suis clopin-clopant.

Scarus

Ils sortent.

Scarus

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Scène 31

Antoine, Cléopâtre

Sous les murs d’Alexandrie.

Antoine

À Scarus.

Antoine

Donne-moi ta main.

Antoine

— C’est à cette grande fée que je veux vanter tes exploits, — pour qu’elle te bénisse de sa reconnaissance.

Antoine

À Cléopâtre.

Antoine

Ô toi, lumière du jour, — étreins mon cou bardé de fer ; toute radieuse, élance-toi, — en dépit de cette armure, sur mon cœur pour t’y laisser — soulever par les élans du triomphe !

Cléopâtre

Seigneur des seigneurs, — ô héroïsme infini ! te voilà donc revenu souriant, — après avoir échappé au grand piége des hommes.

Antoine

Mon rossignol, — nous les avons chassés jusqu’à leurs lits.

Antoine

Portant la main à ses cheveux.

Antoine

Eh bien, ma fille, bien que les gris — soient quelque peu mêlés aux bruns, nous avons encore — assez de cervelle pour nourrir notre énergie et — pour tenir tête à la jeunesse.

Antoine

Montrant Scarus.

Antoine

Regarde cet homme ; — confie à ses lèvres ta main sympathique… — Baise cette main, mon guerrier… Il a combattu aujourd’hui — comme si un dieu, hostile au genre humain, avait — pris sa forme pour détruire.

Cléopâtre

Ami, je vais te donner — une armure d’or, qui appartenait à un roi.

Antoine

— Il l’a bien méritée, fût-elle couverte d’escarboucles — comme le char sacré de Phébus !… Donne-moi ta main ; — faisons à travers Alexandrie une marche joyeuse ; — portons devant nous nos boucliers, balafrés comme leurs maîtres. — Si notre grand palais était assez vaste — pour camper cette armée, nous souperions tous ensemble — et nous boirions à la ronde à la journée de demain — qui nous promet un royal péril… Trompettes, — assourdissez la ville de vos fanfares cuivrées, — et qu’on y mêle le cliquetis de nos tambourins, — en sorte que le ciel et la terre se fassent écho — pour applaudir à notre approche.

Antoine

Ils sortent.

Antoine

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Scène 32

Premier Soldat, Deuxième Soldat, Énobarbus, Troisième Soldat

Le camp de César pendant la nuit. La lune brille.

Premier Soldat

— Si nous ne sommes pas relevés avant une heure, — nous devrons retourner au corps de garde. La nuit — est brillante et l’on dit que nous serons en bataille — dès la deuxième heure du matin.

Deuxième Soldat

La journée a été — dure pour nous.

Énobarbus

Ô nuit, sois-moi témoin…

Troisième Soldat

— Quel est cet homme ?

Deuxième Soldat

Approchons et écoutons-le.

Énobarbus

— Sois témoin, ô lune sacrée, — quand l’histoire jettera sur les traîtres — un souvenir flétrissant, sois témoin que le pauvre Énobarbus — s’est repenti devant ta face.

Premier Soldat

Énobarbus !

Troisième Soldat

Silence ! — Écoutons encore.

Énobarbus

— Ô souveraine maîtresse de la mélancolie profonde, — déverse sur moi les humides poisons de la nuit, — afin que cette vie, rebelle à ma volonté, — ne m’accable plus. Jette mon cœur — contre la pierre dure de ma faute, — et que, desséché par la douleur, il s’y brise en poussière — pour en finir avec toute sombre pensée. Ô Antoine, — plus généreux que ma révolte n’est infâme, pardonne-moi pour ta part, — et qu’alors le monde m’inscrive sur le registre — des déserteurs et des transfuges ! — Ô Antoine ! ô Antoine !

Énobarbus

Il meurt.

Deuxième Soldat

Parlons-lui.

Premier Soldat

— Écoutons-le bien : car les choses qu’il dit — peuvent intéresser César.

Troisième Soldat

Oui. Mais il dort !

Premier Soldat

— Je crois plutôt qu’il s’évanouit ; car jamais prière aussi déchirante — n’a appelé le sommeil.

Deuxième Soldat

Allons à lui.

Deuxième Soldat

Ils s’approchent du cadavre.

Troisième Soldat

— Éveillez-vous, éveillez-vous, seigneur ; parlez-nous.

Deuxième Soldat

Entendez-vous, seigneur ?

Premier Soldat

La main de la mort l’a atteint.

Premier Soldat

Roulement de tambour au loin.

Premier Soldat

Écoutez, les tambours — éveillent solennellement l’armée endormie… Portons-le — au corps de garde. C’est quelqu’un de notable. Notre faction — est amplement terminée.

Troisième Soldat

Allons, portons-le : — il peut encore revenir.

Troisième Soldat

Ils sortent avec le corps.

Troisième Soldat

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Scène 33

Antoine, Scarus, César, Cléopâtre

Un terrain accidenté entre les deux camps. On aperçoit un bois de pins sur une éminence.

Antoine

Aujourd’hui tous leurs préparatifs sont pour un combat naval ; — nous ne leur plaisons pas sur terre.

Scarus

On se battra sur terre et sur mer, monseigneur.

Antoine

— Je voudrais qu’on pût se battre dans le feu et dans l’air ; — là aussi nous les attaquerions. Mais écoute : notre infanterie, — postée sur les hauteurs qui avoisinent la ville, — restera avec nous ; les ordres sont donnés à la flotte, — et elle a déjà quitté la rade. Allons chercher une position — d’où nous puissions découvrir leur ordre de bataille — et observer leurs manœuvres.

Antoine

Ils sortent.

César

— Nous resterons immobiles sur terre, à moins que nous ne soyons attaqués, — et nous ne le serons pas, je crois, car ses meilleures troupes — sont employées au service de ses galères. Gagnons les vallées, — et gardons nos plus grands avantages.

César

Ils sortent.

Antoine

— Ils ne se sont pas encore abordés. De l’endroit où ce pin s’élève, — je découvrirai tout : je reviendrai te dire — immédiatement quelle apparence ont les choses.

Antoine

Il sort.

Scarus

— Les hirondelles — ont bâti leurs nids dans les voiles de Cléopâtre : les augures — prétendent qu’ils ne savent pas, qu’ils ne peuvent pas dire… Ils ont l’air lugubre, — et n’osent exprimer leur pensée. — Antoine est vaillant et abattu ; et, par accès, — sa fortune agitée le remplit d’espoir ou de crainte, — à la vue de ce qu’il a et de ce qu’il n’a pas.

Scarus

Bruit lointain annonçant un combat naval.

Antoine

Tout est perdu ; — cette noire Égyptienne m’a trahi ;

Antoine

— ma flotte s’est rendue à l’ennemi ; et les voilà là-bas — qui jettent leurs bonnets en l’air et qui boivent tous ensemble — comme des amis longtemps éloignés… Triple prostituée ! c’est toi — qui m’as vendu à ce novice, et mon cœur — ne fait plus la guerre qu’à toi seul…

Antoine

À Scarus.

Antoine

Dis-leur à tous de fuir, — car, dès que je serai vengé de ma charmeresse, — j’aurai fini… Dis-leur à tous de fuir, va !

Antoine

Sort Scarus.

Antoine

— Ô soleil, je ne verrai plus ton lever ! — La Fortune et Antoine se séparent ici ; c’est ici — que nous nous serrons la main… Que tout en soit venu là ! Les cœurs — qui rampaient à mes talons et dont je comblais — les désirs, fondent et distillent leur baume — sur le florissant César ; et le cèdre reste dépouillé, — qui les ombrageait tous. Je suis trahi ! — O âme noire d’Égypte ! sinistre charmeresse — dont un regard m’envoyait à la guerre ou me rappelait au foyer, — dont le sein était ma couronne et mon but suprême ! — Véritable gipsy, elle m’a, par ses impostures, — entraîné au cœur de la ruine. — Holà, Éros ! Éros !

Antoine

Ah ! enchanteresse ! arrière !

Cléopâtre

— Pourquoi mon seigneur est-il furieux contre sa bien-aimée ?

Antoine

— Évanouis-toi, ou je te donnerai ce que tu mérites, — et je ferai tort au triomphe de César. Qu’il te prenne — et qu’il t’expose aux acclamations des plébéiens ; suis son char, comme l’opprobre le plus grand — de tout ton sexe. Monstre prodigieux, sois exhibée — aux badauds, pour la plus chétive obole, et que — la patiente Octavie te laboure le visage — de ses ongles aiguisés !

Antoine

Cléopâtre sort.

Antoine

Tu as bien fait de t’enfuir, — si c’est un bien de vivre : pourtant, mieux eût valu pour toi — succomber sous ma furie, car cette mort — t’en eût épargné mille… Holà ! Éros !… — La chemise de Nessus est sur moi : ô toi, — Alcide, mon ancêtre ; enseigne-moi ta rage. — Puissé-je, moi aussi, lancer Lichas sur les cornes de la lune, — et, à l’aide de ces bras qui brandissaient la plus lourde massue, — m’anéantir héroïquement !… Cette sorcière mourra : — elle m’a vendu au marmouset romain, et je succombe — sous sa trahison : elle mourra pour cela. À moi, Éros !

Antoine

Il sort.

Antoine

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Scène 34

Cléopâtre

Alexandrie. Dans le palais de Cléopâtre.

Cléopâtre

— À mon secours, mes femmes ! Oh ! il est plus furieux — que le fils de Télamon frustré du bouclier d’Achille ; le sanglier de Thessalie — n’était pas plus écumant.

Cléopâtre

Au tombeau ! — Mardian, va lui annoncer que je me suis tuée ; — dis-lui que mon dernier mot a été : Antoine ! — et, je t’en prie, attendris-le par ton récit. Pars, — Mardian, et reviens m’apprendre comment il prend ma mort. — Au tombeau !

Cléopâtre

Tous sortent.

Cléopâtre

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Scène 35

Antoine, Éros, Mardian, Premier Garde, Deuxième Garde, Tous, Troisième Garde, Dercétas, Diomède

Alexandrie. Dans le palais d’Antoine.

Antoine

— Éros, tu me vois encore ?

Éros

— Oui, noble seigneur.

Antoine

— Nous voyons parfois un nuage qui ressemble à un dragon, — parfois une vapeur ayant la forme d’un ours ou d’un lion, — d’une citadelle flanquée de tours, d’une roche pendante, — d’une montagne dentelée ou d’un bleu promontoire — couronné d’arbres qui font des signes au monde — et jettent à nos regards une aérienne moquerie ! Tu as vu ces météores ; — ce sont les spectacles du sombre Vesper.

Éros

Oui, monseigneur.

Éros

— En effet, monseigneur.

Antoine

— Eh bien, mon bon serviteur Éros, ton capitaine est — comme un de ces corps-là. Je suis encore Antoine, mais je ne puis plus garder cette forme visible, ô mon serviteur ! — C’est pour l’Égyptienne que j’ai fait la guerre ; et cette reine, — dont je croyais posséder le cœur, comme elle possédait mon cœur —

mon cœur qui, si j’en fusse resté maître, se serait attaché — un million de cœurs, maintenant aliénés

Antoine

, cette reine, Éros, a — battu les cartes pour César, et triché ma gloire — pour le triomphe de mon ennemi !… — Va, ne pleure pas, doux Éros ; il nous reste encore — nous-même pour mettre fin à nous-même.

Antoine

Entre Mardian.

Antoine

Oh ! ton infâme maîtresse ! — Elle ma volé mon épée !

Mardian

Non, Antoine, — ma maîtresse t’aimait, et sa fortune s’était associée — sans réserve à la tienne.

Antoine

Arrière, eunuque impudent ! tais-toi ! — Elle m’a trahi et elle mourra.

Antoine

Elle est donc morte ?

Mardian

Morte !

Antoine

— Éros, désarme-moi ; la tâche de la longue journée est finie, — et nous devons dormir.

Antoine

À Mardian.

Antoine

Pars d’ici sain et sauf, — et tiens-toi pour bien payé de ta peine. Va.

Antoine

Mardian sort.

Antoine

Allons, défais tout cela.

Antoine

Éros lui enlève son armure, pièce à pièce.

Antoine

— Le bouclier à sept peaux d’Ajax ne saurait contenir — les battements de mon cœur. Oh ! déchirez-vous, mes flancs ! — Mon cœur, sois plus fort que ton récipient — et brise ta frêle enveloppe… Vite, Eros, vite ! — Je ne suis plus un soldat… Lambeaux de mon armure, allez ! — Vous avez été noblement portés !… Laisse-moi un instant.

Antoine

Éros sort.

Éros

— Que veut monseigneur ?

Antoine

Depuis que Cléopâtre est morte, — je vis dans un tel déshonneur que les dieux — détestent ma bassesse. Moi, qui avec mon épée — taillais le monde, et qui sur le dos du vert Neptune — faisais des cités avec mes vaisseaux, je m’accuse de n’avoir pas — le courage d’une femme. Je suis moins magnanime — que celle qui, en mourant, vient de dire à César : Je suis vaincue par moi seule ! … Tu as juré, Éros, que, — si jamais les circonstances l’exigeaient

et — elles l’exigent maintenant

Antoine

, si jamais je voyais derrière moi — l’inévitable poursuite du — déshonneur et de l’horreur, alors, sur mon commandement, — tu m’occirais. Fais-le, le moment est venu. — Ce n’est pas moi que tu frapperas, c’est César que tu dépouilleras. — Rappelle la couleur sur ta joue.

Éros

Que les dieux retiennent mon bras ! — Ferai-je donc ce que toutes les flèches parthes, — bien qu’ennemies, n’ont pu faire ?

Antoine

Éros, voudrais-tu donc — d’une fenêtre, dans la grande Rome, voir — passer ton maître, les bras croisés, le cou ployé — sous le châtiment, le visage abattu — par une poignante humiliation, tandis que, traîné devant lui, le trône roulant du fortuné César, narguerait — sa honte captive ?

Éros

Non, je ne voudrais pas voir cela.

Antoine

— Approche donc ; car je ne puis être guéri que par une blessure. — Tire cette honnête épée que tu as portée — si utilement pour ton pays.

Éros

Oh ! grâce, seigneur !

Antoine

— Quand je t’ai affranchi, n’as-tu pas juré — de faire cela dès que je t’en requerrais ? Fais-le donc vite ; — ou tous tes services passés ne sont plus pour moi — que des hasards involontaires. Tire ton épée et approche.

Éros

— Détourne de moi ce noble visage — où respire la majesté de tout un monde.

Antoine

Allons !

Éros

— Mon épée est tirée.

Antoine

Qu’elle fasse donc vite — la chose pour laquelle tu l’as tirée.

Éros

Mon maître chéri, — mon capitaine et mon empereur ! laissez-moi, — avant de frapper ce coup sanglant, laissez-moi vous dire adieu.

Antoine

C’est dit, l’ami : adieu.

Éros

— Adieu, grand chef. Frapperai-je maintenant ?

Antoine

Maintenant, Éros !

Éros

— Eh bien donc, voilà !

Éros

Il se jette sur son épée.

Éros

C’est ainsi que j’échappe à la douleur — de tuer Antoine !

Éros

Il expire.

Antoine

Ami trois fois plus noble que moi-même, — tu me montres, vaillant Éros, qu’il faut — que je fasse ce que tu n’as pu faire. Ma reine et Éros — m’ont, par leur brave exemple, rappelé — à la dignité : je veux être — un fiancé pour la mort, et courir à elle — comme au lit d’une bien-aimée. Allons ! Éros, — ton maître meurt ton disciple : voilà ce que — tu m’as appris

Antoine

.

Antoine

Il se jette sur son épée.

Antoine

Eh quoi ! pas encore mort ! pas mort ! — Holà, gardes !… Oh ! achevez-moi.

Premier Garde

Quel est ce bruit ?

Antoine

— J’ai mal fait ma besogne, ami : oh ! achevez — ce que j’ai commencé.

Deuxième Garde

L’étoile est tombée !

Premier Garde

— Et les temps sont consommés !

Tous

Hélas et malheur !

Antoine

— Que celui qui m’aime me frappe à mort !

Premier Garde

Ce ne sera pas moi.

Deuxième Garde

Ni moi.

Troisième Garde

Ni aucun de nous.

Troisième Garde

Les gardes sortent.

Dercétas

— Ta mort et ta fortune font fuir tes partisans.

Dercétas

Ramassant l’épée d’Antoine.

Dercétas

— Cette épée apportée à César avec cette nouvelle — me fera bien recevoir de lui.

Diomède

— Où est Antoine ?

Dercétas

Là, Diomède, là.

Diomède

Est-il vivant ?… — Veux-tu pas répondre, l’homme ?

Diomède

Dercétas sort.

Antoine

— Est-ce toi, Diomède ? tire ton épée et donne-moi — un coup suffisant pour me tuer.

Diomède

Très-excellent seigneur, — ma maîtresse Cléopâtre m’a envoyé vers toi.

Antoine

— Quand t’a-t-elle envoyé ?

Diomède

À l’instant, monseigneur.

Antoine

Où est-elle ?

Antoine

Trop tard, bon Diomède… Appelle ma garde, je te prie.

Diomède

— Holà ! la garde de l’empereur ! La garde, holà ! venez, votre maître appelle.

Antoine

— Portez-moi, mes bons amis, où s’est retirée Cléopâtre ; — c’est le dernier service que je vous commanderai.

Premier Garde

— Quelle douleur pour nous, Sire, que vous n’ayez pu survivre — au dernier de vos partisans fidèles !

Tous

Jour accablant !

Antoine

— Ah ! mes braves camarades, n’accordez pas au destin cruel — la jouissance de votre douleur : accueillons bien l’ennemi — qui vient nous châtier, et nous le châtions — par notre apparente insouciance. Enlevez-moi ! — Je vous ai souvent menés ; portez-moi à votre tour, mes bons amis, — et recevez, tous, mes remercîments.

Antoine

Les gardes sortent, emportant Antoine.

Antoine

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Scène 36

Cléopâtre, Charmion, Diomède, Antoine, Tous, Iras

Alexandrie. Devant un monument funéraire, percé de fenêtres dans sa partie supérieure.

Cléopâtre

— Ô Charmion, je ne sortirai jamais d’ici.

Charmion

— Consolez-vous, chère madame.

Cléopâtre

Non, je ne veux pas ; — tous les événements étranges et terribles sont les bienvenus, — mais je méprise les consolations. Ma douleur, — pour être proportionnée à sa cause, doit être immense — comme elle.

Cléopâtre

Eh bien ! est-il mort ?

Diomède

— La mort est sur lui, mais il n’est pas mort ; — regardez aux abords de votre monument : ses gardes l’amènent.

Cléopâtre

Ô soleil, — brûle la vaste sphère où tu te meus, et que les ténèbres couvrent — la face trop changeante du monde !… Ô Antoine ! — Antoine ! Antoine !… Charmion, — à l’aide ! à l’aide, Iras ; — à l’aide, vous, mes amis, là-bas. Montons-le jusqu’ici.

Antoine

Silence ! — ce n’est pas la valeur de César qui a renversé Antoine, — c’est Antoine qui a triomphé de lui-même.

Cléopâtre

— Cela devait être : nul autre qu’Antoine — ne devait vaincre Antoine ; mais quel malheur que cela soit !

Antoine

— Je suis mourant ; Égypte, je suis mourant, mais — j’implore de la mort un répit, jusqu’à ce que, — de tant de milliers de baisers, j’aie déposé — sur tes lèvres le pauvre dernier.

Cléopâtre

Je n’ose pas, cher —

mon cher seigneur, pardon !

Cléopâtre

, je n’ose pas descendre, — de peur d’être prise. Jamais l’impérieuse parade — du fortuné César ne sera — rehaussée par ma présence. Si les couteaux, les poisons, les serpents — ont une pointe, un dard, une action, je suis sauvegardée. — Ta femme Octavie, avec ses regards prudes — et son sang-froid impassible, n’aura pas l’honneur — de me dévisager… Mais viens, viens, Antoine… — Aidez-moi, mes femmes. Il faut que nous le montions ! — Assistez-moi, mes bons amis.

Cléopâtre

Elle jette par la fenêtre des cordes auxquelles les gardes attachent Antoine ; puis elle hisse celui-ci, avec l’aide de ses femmes.

Antoine

Oh ! vite, ou je suis à bout.

Cléopâtre

Elle attire Antoine à elle et le tient embrassé.

Cléopâtre

— Sois le bienvenu, le bienvenu ! Meurs où tu as vécu, — et revis sous les baisers : si mes lèvres avaient le pouvoir de te ranimer, — je les userais ainsi !

Tous

Accablant spectacle !

Antoine

— Je meurs, Égypte, je meurs : — donnez-moi du vin, que je puisse parler un peu !

Cléopâtre

— Non, laisse-moi parler, laisse-moi proférer de telles invectives — que cette perfide ménagère, la Fortune, brise son rouet — de dépit.

Antoine

Un seul mot, reine bien-aimée : — assurez auprès de César votre honneur et votre vie… Oh !

Cléopâtre

— Ce sont deux choses inconciliables.

Antoine

Charmante, écoutez-moi : — de tous ceux qui approchent César, ne vous fiez qu’à Proculéius.

Cléopâtre

— Je me fierai à ma résolution et à mon bras, — jamais à quelqu’un qui approche César.

Antoine

Il expire.

Cléopâtre

Veux-tu donc mourir, ô le plus noble des hommes ? — As-tu pas souci de moi ? Resterai-je donc — dans ce triste monde qui, en ton absence, n’est plus — que fumier ? … Oh ! voyez, mes femmes, — le couronnement du monde s’écroule… Monseigneur ! — Oh ! flétri est le laurier de la guerre, — l’étendard du soldat est abattu : les petits garçons et les petites filles — sont désormais à la hauteur des hommes ; plus de supériorité ! — Il n’est rien resté de remarquable — sous l’empire de la lune.

Cléopâtre

Elle s’évanouit.

Charmion

Oh ! du calme, madame !

Iras

— Elle est morte aussi, notre souveraine.

Charmion

Maîtresse !

Iras

Madame !

Charmion

— Ô madame, madame, madame !

Iras

Royale Égypte ! — Impératrice !

Charmion

Silence, silence, Iras !

Cléopâtre

Aux gardes restés en bas.

Cléopâtre

Du courage, mes bons amis ! — Nous allons l’ensevelir, et puis, l’acte vraiment brave et vraiment noble, — nous l’accomplirons à la grande façon romaine, — et nous rendrons la mort fière de nous obtenir. Allons, sortons : — l’enveloppe de ce vaste esprit est déjà froide. — Ah ! femmes, femmes, nous n’avons plus pour amis — que notre courage et la fin la plus prompte.

Cléopâtre

Elles sortent, emportant le corps d’Antoine.

Cléopâtre

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Scène 37

César, Dolabella, Dercétas, Agrippa, Mécène, Messager, Proculéius, Agrippa Et Mécène

Le camp de César devant Alexandrie.

César

— Allez à lui, Dolabella, sommez-le de se rendre ; dites-lui que, dans un pareil dénûment, — il nous oppose des délais dérisoires.

Dolabella

J’obéis, César.

Dolabella

Sort Dolabella.

César

— Que signifie ceci ? Qui es-tu donc, toi qui oses — paraître ainsi devant nous ?

Dercétas

Je m’appelle Dercétas, — j’ai servi Marc-Antoine, l’homme le plus digne — d’être le mieux servi. Tant qu’il a pu rester debout et parler, — il a été mon maître et je n’ai tenu à la vie — que pour l’employer contre ses ennemis. S’il te plaît — de me prendre à ton service, ce que j’ai été pour lui, — je le serai pour toi ; si cela ne te plaît pas, — je t’abandonne ma vie.

César

Qu’est-ce que tu dis là ?

Dercétas

— Je dis, ô César, qu’Antoine est mort.

César

— L’écroulement d’une si grande existence aurait dû faire — un bien autre craquement. Le globe bouleversé aurait dû lancer — les lions dans les rues des cités, — et les citoyens dans les antres… La mort d’Antoine — n’est pas une catastrophe isolée : dans son nom tenait — une moitié du monde.

Dercétas

Il est mort, César, — mais non sous le glaive de la justice publique, — non sous un couteau soudoyé : c’est de sa propre main, — de cette main qui a écrit sa gloire dans ses actes, — qu’Antoine, avec le courage que lui inspirait le cœur, — s’est déchiré le cœur… Voici son épée, — je l’ai volée à sa blessure ; regarde-la, teinte encore — du plus noble sang.

Agrippa

Chose étrange — que la nature nous force à déplorer — nos succès les mieux prémédités !

Mécène

Les opprobres et les mérites — se balançaient en lui.

Agrippa

Jamais plus rare esprit — ne pilota l’humanité ; mais vous, dieux, vous nous donnez toujours — quelques faiblesses pour nous faire hommes. César est ému.

Mécène

— Quand un miroir si spacieux est placé devant lui, — il faut bien qu’il s’y voie.

César

Ô Antoine ! — c’est moi qui t’ai réduit à ceci… Mais il est des maladies — qui exigent le coup de lancette. Il fallait forcément — ou que je t’offrisse le spectacle d’une pareille chute — ou que j’assistasse à la tienne : nous ne pouvions pas tenir ensemble — dans l’univers. Pourtant laisse-moi te pleurer — avec ces larmes suprêmes qui saignent du cœur ! — Ô toi, mon frère, mon associé — au but de toute entreprise, mon collègue dans l’empire, — mon ami, mon compagnon à la face des guerres, — bras droit de mon corps, cœur — où le mien allumait ses pensées, pourquoi faut-il que nos étoiles — irréconciliables aient rompu, — ainsi notre égalité !… Écoutez-moi, mes bons amis…

Messager

— Je ne suis qu’un pauvre Égyptien. La reine, ma maîtresse, — confinée dans le domaine qui lui reste, son tombeau, — désire être instruite de tes intentions, — afin de se décider d’avance — sur le parti qu’il lui faut prendre.

César

— Dis-lui de se rassurer ; — elle saura bientôt, par quelqu’un des nôtres, — quel traitement honorable et cordial — nous lui réservons. César ne peut vivre — que généreux.

Messager

Qu’ainsi les dieux te préservent !

Messager

Il sort.

César

— Approchez, Proculéius ; allez lui dire — qu’elle ne craigne de nous aucune humiliation ; donnez-lui les consolations — que la violence de sa douleur exigera, — de peur, que dans son orgueil, elle ne nous échappe — par quelque coup mortel. Cléopâtre, vivante à Rome, — serait pour nous un éternel triomphe ! Allez, — et revenez au plus vite nous apprendre ce qu’elle dit — et ce que vous pensez d’elle.

Proculéius

J’obéis César.

Proculéius

Il sort.

César

— Gallus, allez avec lui.

César

Gallus sort.

César

Où est Dolabella, — pour seconder Proculéius ?

Agrippa Et Mécène

Dolabella !

César

— Laissez ; je me rappelle maintenant — à quelle mission il est employé : il sera prêt à temps… — Venez avec moi dans ma tente : vous verrez — avec quelle répugnance je me suis engagé dans cette guerre ; — quel calme et quelle douceur j’ai toujours montrés — dans mes lettres. Venez avec moi : vous verrez — les preuves que je puis vous donner.

César

Ils sortent.

César

‌

Scène 38

Cléopâtre, Proculéius, Gallus, Iras, Charmion, Dolabella, Une Voix, César, Séleucus, Garde, Paysan, Premier Garde, Deuxième Garde, Deuxième Soldat, Voix, Premier Soldat

L’intérieur du monument funèbre. Au fond une grille.

Cléopâtre

— Ma désolation commence à prendre — meilleur courage. Chose misérable que d’être César ! — Il n’est pas la Fortune, il n’est que son valet, — le ministre de ses caprices ! En revanche, il est grand — d’accomplir l’acte qui met fin à tous les autres, — l’acte qui garrotte les accidents et verrouille les vicissitudes, — l’acte qui endort et dégoûte à jamais de la fange — qu’ont pour nourrice le mendiant et César.

Cléopâtre

Proculéius, Gallus et des soldats entrent au fond du théâtre et se placent derrière la grille.

Proculéius

— César envoie saluer la reine d’Égypte — et l’invite à réfléchir aux demandes — qu’elle désire se voir accordées par lui.

Cléopâtre

Quel est ton nom ?

Proculéius

— Mon nom est Proculéius.

Cléopâtre

Antoine — m’a parlé de vous, et m’a dit de me fier à vous ; mais — je ne me soucie guère d’être trompée, — n’ayant plus que faire de la fidélité. Si votre maître — veut avoir une reine pour mendiante, allez lui dire — que la majesté, pour garder son décorum, ne peut — mendier moins qu’un royaume. S’il lui plaît — de me donner pour mon fils l’Égypte qu’il a conquise, — il me donnera, sur ce qui m’appartient, assez pour — que je le remercie à genoux.

Proculéius

Ayez bonne espérance ; — vous êtes tombée entre des mains vraiment princières, ne craignez rien ; — ne doutez point de tout commettre au bon vouloir de mon seigneur : — sa générosité est si vaste qu’elle déborde — sur tous ceux qui la réclament. Laissez-moi lui annoncer — votre gracieuse soumission ; et vous trouverez — un vainqueur qui appellera la bonté à votre aide, — dès que vous implorerez sa clémence.

Cléopâtre

Dites-lui, je vous prie, — que je suis la vassale de sa fortune et que je lui remets — l’autorité qu’il a conquise. Je m’instruis d’heure en heure — dans la science d’obéir, et je serai bien aise — de le voir face à face.

Proculéius

Je vais le lui dire, chère dame ; — prenez courage, car je sais que votre malheur émeut de pitié — celui qui l’a causé.

Proculéius

Pendant la dernière partie de ce dialogue, des gardes ont dressé une échelle contre une fenêtre pratiquée au haut du monument. À peine Proculéius a-t-il achevé de parler qu’il s’élance au haut de l’échelle, suivi de deux soldats, et pénètre dans l’intérieur du mausolée

Proculéius

.

Gallus

— Vous voyez combien il était aisé de la surprendre ! — Gardez-la jusqu’à ce que César vienne.

Gallus

Il s’éloigne.

Iras

— Ô reine !

Charmion

Ô Cléopâtre ! tu es prise, ma reine !

Cléopâtre

— Vite, vite, mes bonnes mains !

Proculéius

Arrêtez, noble dame, arrêtez. — N’attentez pas ainsi à vous-même ; je viens — vous sauver et non vous perdre !

Proculéius

Tandis que Proculéius désarme Cléopâtre, les deux soldats qui l’ont suivi ouvrent la grille du monument et s’y placent en faction avec le reste des gardes qui entrent en foule.

Cléopâtre

Vous ne me sauvez que de la mort, — qui délivre jusqu’aux chiens de la douleur !

Proculéius

Cléopâtre, — ne trompez pas la générosité de mon maître, — en vous détruisant vous-même ; que le monde voie — se manifester sa noblesse d’âme, sans que votre mort — y mette obstacle !

Cléopâtre

Où es-tu, mort ? — Viens ici, viens, viens, viens, et prends-moi : une reine — vaut bien un tas d’enfants et de misérables !

Proculéius

Oh ! du calme, madame !

Proculéius

Vous vous créez — des terreurs dont l’exagération vous sera prouvée — par César.

Dolabella

Proculéius, — César, ton maître, sait ce que tu as fait — et t’envoie demander. Quant à la reine, — je la prends sous ma garde.

Proculéius

Soit ! Dolabella, — j’y consens de grand cœur… Soyez bon pour elle.

Proculéius

À Cléopâtre.

Proculéius

— Je dirai à César ce qui vous plaira, — si vous voulez m’employer près de lui.

Cléopâtre

Dites-lui que je voudrais mourir.

Cléopâtre

Proculéius sort.

Dolabella

— Très-noble impératrice, vous avez entendu parler de moi ?

Cléopâtre

Je ne puis dire.

Dolabella

Assurément, vous me connaissez.

Cléopâtre

— Peu importe, monsieur, ce que j’ai ouï dire et ce que je sais. — Vous éclatez de rire quand un enfant ou une femme vous raconte son rêve : — n’est-ce pas là votre manie ?

Dolabella

Je ne comprends pas, madame.

Cléopâtre

— Eh bien, j’ai rêvé qu’il y avait un empereur nommé Antoine… — Oh ! que ne puis-je refaire un pareil somme pour revoir — un homme pareil !

Dolabella

Si vous permettez…

Cléopâtre

— Son visage était comme les cieux ; on y voyait briller — une lune et un soleil qui, dans leur cours, illuminaient — le petit orbe terrestre.

Dolabella

Souveraine créature…

Dolabella

Cléopâtre !

Cléopâtre

— Crois-tu qu’il puisse y avoir ou qu’il y ait jamais eu un homme — comme celui dont j’ai rêvé ?

Dolabella

Non, gracieuse madame.

Cléopâtre

— Vous en avez menti, à la face des dieux ! — Mais, qu’il ait existé ou qu’il doive exister jamais, — un pareil être dépasse les proportions du rêve. La nature est bien souvent impuissante — à rivaliser avec les créations merveilleuses de la pensée ; mais, en concevant — un Antoine, la nature l’emporterait sur la pensée — et condamnerait au néant toutes les fictions.

Dolabella

Écoutez-moi, madame : — votre perte est aussi grande que vous-même, et votre douleur — répond à son immensité. Puissé-je ne jamais — obtenir un succès désiré, s’il n’est pas vrai que — votre affliction rebondit, par contre-coup, — jusqu’au fond de mon cœur !

Cléopâtre

Je vous remercie, monsieur… — Savez-vous ce que César entend faire de moi ?

Dolabella

— Je répugne à vous dire ce que je voudrais que vous connussiez.

Cléopâtre

— Ah ! je vous en prie, monsieur !

Dolabella

Quoique César soit magnanime…

Cléopâtre

— Il veut me traîner en triomphe !

Dolabella

Il le veut, madame, — je le sais.

Une Voix

Faites place, là… César !

Une Voix

Entrent César, Gallus, Proculéius, Mécène, Séleucus et autres personnages de la suite.

César

Où est la reine — d’Égypte ?

Dolabella

C’est l’empereur, madame.

Dolabella

Cléopâtre se jette aux pieds de César.

César

Relevez-vous. — Ne vous agenouillez pas. — Je vous en prie, debout ! debout, Égypte !

Cléopâtre

Sire, les dieux — le veulent ainsi ; à mon maître et seigneur, — il me faut obéir.

César

Ne vous mettez point en tête d’idées pénibles ; — les injures que vous nous avez faites, bien que le souvenir — en soit écrit avec notre sang, ne sont plus pour nous — que les effets du hasard.

Cléopâtre

Seigneur unique du monde, — je ne puis présenter ma propre cause assez bien — pour qu’elle paraisse juste ; mais je confesse — avoir cédé aux faiblesses qui déjà — trop souvent ont fait la honte de notre sexe.

Cléopâtre

— Vous pouvez aller à travers le monde entier ; il est à vous ; et nous, — vos écussons, vos insignes de victoire, nous resterons — fixés à la place qui vous plaira.

Cléopâtre

Lui remettant un papier.

Cléopâtre

Tenez, mon bon seigneur.

César

— Je prendrai conseil de vous pour tout ce qui concerne Cléopâtre.

Cléopâtre

— Voici le bordereau des sommes, de l’argenterie et des bijoux — qui sont en ma possession : c’est un relevé exact, — à quelques vétilles près… Où est Séleucus ?

Séleucus

Ici, Madame.

Cléopâtre

— Voici mon trésorier, monseigneur ; sommez-le, à ses risques et périls, de dire si je me suis rien réservé — pour moi-même. Dites la vérité, Séleucus.

Séleucus

Madame, — j’aimerais mieux sceller mes lèvres que de dire, à mes risques et périls, — ce qui n’est pas.

Cléopâtre

Qu’ai-je donc caché ?

Séleucus

— Assez pour racheter ce que vous avez déclaré.

César

— Voyons, ne rougissez pas, Cléopâtre ; j’approuve — en ceci votre sagesse.

Cléopâtre

Voyez, César, oh ! voyez — comme le succès attire tout ! Mes gens sont désormais à vous ; — et, si nous changions de situation, les vôtres seraient à moi. — L’ingratitude de ce Séleucus — m’exaspère : ô esclave, aussi peu digne de foi — que l’amour mercenaire !

Cléopâtre

Elle s’avance vers lui menaçante. Séleucus recule devant elle.

Cléopâtre

Ah ! tu recules ? tu auras beau — reculer, je te garantis que j’attraperai tes yeux, — eussent-ils des ailes ! Maroufle, scélérat sans âme, chien ! — ô prodige de bassesse

Cléopâtre

!

César

Bonne reine, laissez-nous vous supplier.

Cléopâtre

— Ô César, quelle blessante indignité ! — Quoi ! lorsque tu daignes me venir voir ici, — et faire les honneurs de ta grandeur — à une si chétive créature, il faut que mon propre serviteur — ajoute à la somme de mes disgrâces — le surcroît de sa perfidie ! Admettons, bon César, — que j’aie réservé quelques colifichets de femme, — des bagatelles sans valeur, de ces riens — qu’on offre aux amis les plus familiers ; admettons — que j’aie mis à part quelque présent plus noble — pour Livie et pour Octavie, afin de me concilier — leur intercession, est-il juste que je sois dénoncée — par un homme que j’ai nourri ?… Ô dieux ! ce nouveau coup — rend ma chute plus profonde…

Cléopâtre

À Séleucus.

Cléopâtre

Je t’en prie, va-t’en ! — ou j’attiserais ma colère — sous les cendres de mon malheur… Si tu étais un homme tu aurais pitié de moi.

César

Retirez-vous, Séleucus.

César

Séleucus sort.

Cléopâtre

— Qu’on le sache, nous, les grands de la terre, nous sommes toujours blâmés — pour ce que font les autres ; et, dès que nous tombons, — nous avons à répondre personnellement des fautes d’autrui. — Ah ! nous sommes bien à plaindre.

César

— Cléopâtre, rien de ce que vous avez réservé ou déclaré — ne sera mis au bilan de notre conquête. Tout est encore à vous, — disposez-en à votre gré ; croyez bien — que César n’est pas homme à vous marchander — des choses qui sont vendues par les marchands. Rassurez-vous donc ; — ne vous faites pas une prison imaginaire ; non, chère reine ; — car nous entendons ne régler votre sort que — d’après vos conseils. Mangez et dormez ; — notre bienveillante compassion vous est tellement acquise — que nous resterons votre ami ; sur ce, adieu.

Cléopâtre

— Mon maître ! mon seigneur !

César

Ne m’appelez pas ainsi… Adieu !

César

César sort avec sa suite.

Cléopâtre

— Il me flagorne, mes filles, il me flagorne pour que je n’aie plus — le sentiment de ma dignité : mais écoute, Charmion !

Cléopâtre

Elle parle bas à Charmion.

Iras

— Finissons-en, madame ; le jour brillant est passé, — et nous sommes à l’heure des ténèbres.

Cléopâtre

Pars vite ; — j’ai déjà donné des ordres et tout est préparé ; — va dire qu’on se dépêche.

Charmion

J’obéis, Madame.

Dolabella

Où est la reine ?

Charmion

Vous la voyez, seigneur.

Charmion

Charmion sort.

Cléopâtre

Dolabella ?

Dolabella

— Madame, fidèle au serment que vous avez exigé de moi — et que mon affection se fait scrupule de tenir, — je viens vous prévenir que César a décidé — de reprendre son chemin par la Syrie ; dans trois jours, — il vous enverra devant, vous et vos enfants. — Faites votre profit de cet avis : j’ai rempli — votre désir et ma promesse.

Cléopâtre

Dolabella, — je resterai votre débitrice.

Dolabella

Et moi, votre serviteur. — Adieu, bonne reine ; il faut que je retourne auprès de César.

Cléopâtre

— Adieu et merci.

Cléopâtre

Dolabella sort.

Iras

Aux dieux ne plaise !

Cléopâtre

— Oui, cela est certain, Iras. D’insolents licteurs — nous rudoieront comme des filles publiques ; de sales rimeurs — nasilleront sur nous des ballades ; des comédiens expéditifs — nous parodieront en impromptu, et figureront — nos orgies d’Alexandrie. Antoine — sera représenté ivre ; et je verrai — quelque garçon criard singer la grande Cléopâtre — dans la posture d’une prostituée.

Iras

Ô dieux bons !

Cléopâtre

— Oui, cela est certain.

Iras

— Je ne le verrai jamais ; car mes ongles, je suis sûre, — sont plus forts que mes yeux.

Cléopâtre

Certes, voilà le moyen — de déjouer leurs préparatifs et d’écraser — leurs projets sous le ridicule !…

Cléopâtre

Eh bien, Charmion ?… — Mes femmes, parez-moi comme une reine, allez me chercher — mes plus beaux vêtements ; je vais encore sur le Cydnus — à la rencontre d’Antoine… Vite, Iras !… — Oui, ma noble Charmion, nous allons en finir ; — et, quand tu auras achevé cette tâche, je te donnerai — congé jusqu’au jour du jugement…

Cléopâtre

À Iras.

Cléopâtre

Apporte-moi ma couronne et le reste…

Cléopâtre

Sort Iras. Rumeur au dehors.

Garde

Il y a ici un homme de la campagne — qui veut absolument être admis devant Votre Altesse : — il vous apporte des figues.

Cléopâtre

Qu’il entre !

Cléopâtre

Sort le garde.

Cléopâtre

Quelle noble action peut s’accomplir — avec un pauvre instrument ! Il m’apporte la liberté. — Ma résolution est fixée, et je n’ai plus rien — d’une femme en moi. Désormais de la tête aux pieds — je suis un marbre impassible ; désormais la lune variable — n’est plus ma planète.

Garde

Voilà l’homme.

Cléopâtre

— Retire-toi, et laisse-nous.

Cléopâtre

Le garde sort.

Cléopâtre

Au paysan.

Cléopâtre

— As-tu là ce joli reptile du Nil — qui tue sans faire souffrir ?

Paysan

Oui, vraiment, je l’ai ; mais je ne voudrais pas être le particulier qui vous engagerait à y toucher, car sa morsure est immortelle ; ceux qui en meurent n’en reviennent jamais ou n’en reviennent que rarement.

Cléopâtre

Te rappelles-tu quelqu’un qui en soit mort ?

Paysan

Beaucoup de personnes, hommes et femmes. J’ai entendu parler de l’une d’elles, pas plus tard qu’hier ; une très-honnête femme, mais quelque peu adonnée au mensonge, ce qu’une femme ne doit jamais être, si ce n’est en tout honneur ; j’ai ouï comme quoi elle est morte de la morsure de la bête, quelle peine elle a sentie… Eh bien, vraiment, elle fait du reptile un excellent rapport. Mais celui qui croirait toutes les choses que disent les femmes ne serait pas sauvé de la moitié de celles qu’elles font. Ce qu’il y a de faillible, c’est que le reptile est un singulier reptile.

Cléopâtre

Va-t’en d’ici. Adieu.

Paysan

Je vous souhaite bien du plaisir avec le reptile.

Paysan

Il dépose le panier.

Cléopâtre

Adieu.

Paysan

Il faut toujours vous rappeler, voyez-vous, que le reptile obéit à son instinct.

Cléopâtre

Oui, oui, adieu.

Paysan

Voyez-vous, le reptile ne doit être confié qu’à la garde de personnes prudentes ; car, vraiment, il n’y a pas de bonté dans le reptile.

Cléopâtre

Sois sans inquiétude ; on y veillera.

Paysan

Très-bien. Ne lui donnez rien, je vous prie, car il ne vaut pas la nourriture.

Cléopâtre

Et moi, me mangerait-il ?

Paysan

Ne me croyez pas assez simple pour ignorer que le diable lui-même ne mangerait pas une femme. Je sais que la femme est un mets digne des dieux, quand ce n’est pas le diable qui l’accommode. Mais, vraiment, ces putassiers de diables font grand tort aux dieux dans les femmes ; car sur dix que créent les dieux, les diables en gâtent cinq.

Cléopâtre

C’est bien. Va-t’en, adieu.

Paysan

Oui, ma foi, je vous souhaite bien du plaisir avec le serpent.

Paysan

Il sort.

Cléopâtre

Elle les embrasse. Iras chancelle et tombe morte.

Cléopâtre

— Y a-t-il donc un aspic sur mes lèvres ? quoi, tu tombes ? — Si tu peux si doucement te séparer de la nature, — le coup de la mort est comme l’étreinte d’un amant, — qui blesse et qu’on souhaite… Es-tu donc immobile ? — Si tu t’évanouis ainsi, tu déclares au monde — qu’il n’est pas digne d’un adieu.

Charmion

— Nuages épais, dissolvez-vous en pluie, que je puisse dire : — Les dieux eux-mêmes pleurent !

Cléopâtre

Ceci m’accuse de lâcheté : — si elle rencontre la première Antoine dans son tourbillon, — il lui demandera de mes nouvelles en lui accordant ce baiser — qui est pour moi le ciel.

Cléopâtre

À l’aspic qu’elle applique sur son sein.

Cléopâtre

Viens, misérable tueur, — défais avec ta dent acérée le nœud ardu — de cette vie : pauvre bête venimeuse, — irrite-toi et dépêche… Oh ! que ne peux-tu parler, — pour que je t’entende appeler le grand César âne — stupide !

Charmion

Ô étoile d’Orient !

Cléopâtre

Silence ! silence ! — ne vois-tu pas mon enfant à la mamelle — qui tette sa nourrice en l’endormant ?

Charmion

Oh ! finissons ! finissons !

Cléopâtre

— Aussi suave qu’un baume, aussi doux que l’air, aussi tendre… — Ô Antoine !

Cléopâtre

Appliquant un autre aspic à son bras.

Cléopâtre

Allons, je veux te prendre, toi aussi… — Pourquoi resterais-je…

Cléopâtre

Elle expire.

Charmion

— Dans ce monde désert ?… Adieu donc !… — Maintenant, ô mort ! tu peux te vanter d’avoir en ta possession — une créature incomparable !…

Charmion

Lui fermant les yeux.

Charmion

Rideaux frangés, fermez-vous ! — Et puisse le dieu d’or Phébus ne jamais être contemplé — d’un regard si royal !… Votre couronne est de travers ; — je vais la redresser, et puis je prendrai congé.

Premier Garde

— Où est la reine ?

Charmion

Parlez doucement, ne l’éveillez pas.

Premier Garde

— César a envoyé…

Charmion

Un messager trop lent.

Charmion

Elle s’applique un aspic.

Charmion

— Oh ! viens ! vite ! dépêche ! Je te sens déjà.

Premier Garde

— Arrivez vite, holà ! il y a quelque malheur. César est trahi.

Deuxième Garde

— Dolabella vient d’être envoyé par César… Appelez-le !

Premier Garde

— Quelle est cette besogne ?… Charmion, cela est-il beau ?

Charmion

— Très-beau, et convenable à une princesse, — extraite de la race de tant de rois !… — Ah ! soldats

Charmion

!

Charmion

Elle expire.

Dolabella

— Que se passe-t-il ici ?

Deuxième Soldat

Toutes mortes !

Dolabella

César, tes conjectures — viennent de se réaliser. Tu arrives — pour voir accompli l’acte redouté que tu — avais tant cherché à prévenir.

Voix

Place, là ! Place à César !

Dolabella

— Ah ! seigneur, vous étiez un trop infaillible augure : — ce que vous craigniez s’est accompli.

César

C’est une fin héroïque ! — Elle avait pénétré nos intentions, et, en vraie reine, — elle a tout décidé à sa guise… Comment sont-elles mortes ? — Je ne vois pas couler leur sang.

Dolabella

Qui les a quittées le dernier ?

Premier Garde

— Un simple campagnard qui leur a apporté des figues : — voici son panier.

César

Ces figues étaient donc empoisonnées ?

César

Ô noble faiblesse ! — Si elles avaient avalé du poison, cela se reconnaîtrait — à quelque enflure extérieure ; mais Cléopâtre semble endormie, — comme si elle voulait attirer un autre Antoine — dans le filet tout-puissant de sa grâce.

Dolabella

Là, sur son sein, — il y a un épanchement de sang et une légère tuméfaction : — la même marque est à son bras.

Premier Soldat

— C’est la trace d’un aspic : ces feuilles de figuier — ont sur elles la bave que laissent les aspics — dans les cavernes du Nil.

César

Il est très-probable — qu’elle est morte ainsi, car son médecin m’a dit — qu’elle avait recherché par d’innombrables expériences — les genres de mort les plus doux. Emportez-la sur son lit, — et retirez ses femmes de ce monument. — Elle sera ensevelie auprès de son Antoine ; — nulle tombe sur la terre n’aura enveloppé — un couple aussi fameux. De si grands événements — frappent ceux mêmes qui les ont faits ; et leur histoire — vivra dans la pitié des âges aussi longtemps que la gloire — de celui qui a rendu leur fin lamentable. Notre armée, — avec une pompe solennelle, assistera à ces funérailles ; — et ensuite à Rome ! Allez, Dolabella, veillez — à ce que le meilleur ordre préside à cette grande solennité.

César

Tous sortent.

César

fin d’antoine et cléopâtre.

César

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Texte : Wikisource, licence CC BY-SA 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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