Acte I
Scène 1
Philon, Cléopâtre, Antoine, Serviteur, Démétrius
Alexandrie. Dans le palais de Cléopâtre.
Philon
— Non, mais cet enivrement de notre général — déborde la mesure. Ses yeux superbes, — qui sur les lignes et les bandes guerrières, — rayonnaient comme l’armure de Mars, abaissent désormais, détournent désormais — le feu et la dévotion de leurs regards — sur un front basané. Son cœur de capitaine, — qui dans les mêlées des grandes batailles faisait éclater — les boucles de sa cuirasse, a perdu toute sa trempe, — et est devenu un soufflet, un éventail — à rafraîchir les ardeurs d’une gipsy… Tenez, les voici qui viennent.
Philon
— Faites bien attention, et vous verrez en lui — l’un des trois piliers du monde transformé — en bouffon d’une prostituée. Regardez et voyez.
Cléopâtre
— Si c’est vraiment de l’amour, dis-moi combien il est grand.
Antoine
— Il y a indigence dans l’amour qui peut s’évaluer.
Cléopâtre
— Je veux fixer la limite jusqu’où l’on peut être aimé.
Antoine
— Alors il te faut découvrir un nouveau ciel, une nouvelle terre.
Serviteur
— Mon bon seigneur, les nouvelles de Rome…
Antoine
M’agacent. Sois bref.
Cléopâtre
— Voyons, écoutez-les, Antoine : — Fulvie peut être est irritée ; ou qui sait — si l’imberbe César ne vous signifie pas — ses ordres souverains : Fais ceci ou cela, — prends ce royaume et affranchis cet autre ; — obéis, ou nous te damnons ?
Antoine
Quoi, mon amour !
Cléopâtre
— Peut-être
oui, c’est bien probable,
Cléopâtre
— ne devez-vous pas rester ici plus longtemps : c’est votre congé — que César vous envoie. Écoutez-le donc, Antoine. — Où est la sommation de Fulvie… de César, veux-je dire ? Non, de tous deux ! — Faites entrer le messager. Aussi vrai que je suis reine d’Égypte, — tu rougis, Antoine ; et ce sang sur ton visage — est un hommage à César ; ou bien ta joue paye un tribut de honte — parce que tu entends gronder la voix stridente de Fulvie… Les messagers !
Antoine
— Que Rome s’effondre dans le Tibre ! et que l’arche immense — de l’empire édifié s’écroule ! Voici mon univers ! — Les royaumes ne sont que fange : notre fumier terrestre — nourrit également la bête et l’homme. La noblesse de la vie, — c’est de s’embrasser ainsi,
Antoine
Il embrasse Cléopâtre.
Antoine
quand un couple si bien appareillé, — quand deux êtres comme nous peuvent le faire !… Dans cette sublime étreinte, j’enjoins — au monde entier, sous peine de châtiment, de reconnaître — que nous sommes incomparables !
Cléopâtre
Excellente imposture ! — Pourquoi eût-il épousé Fulvia, s’il ne l’aimait pas ? — Je ne suis pas la folle que je veux paraître : Antoine — sera toujours lui-même…
Antoine
Sans cesse animé par Cléopâtre. — Ah ! pour l’amour de mon amour et de ses douces heures, — ne perdons pas le temps en conférences ardues. — Il n’est pas une minute de notre existence qui doive se prolonger — désormais sans quelque plaisir : quelle fête ce soir ?
Cléopâtre
— Écoutez les ambassadeurs.
Antoine
Fi ! reine querelleuse, — à qui tout sied, gronder, rire, — pleurer : chez qui toutes les passions réussissent pleinement — à paraître belles et à se faire admirer ! — Pas de messagers !… Seuls tous les deux, — ce soir nous flânerons dans les rues et nous observerons — les mœurs du peuple. Venez, ma reine : — vous me l’avez demandé la nuit dernière…
Antoine
.
Antoine
Au serviteur.
Antoine
Ne nous parle pas.
Antoine
Sortent Antoine et Cléopâtre avec leur suite.
Démétrius
— César a-t-il donc pour Antoine si peu d’importance ?
Philon
— Parfois, seigneur, quand il n’est plus Antoine, — il se dépare trop de cette noble dignité — qui ne devrait jamais quitter Antoine.
Démétrius
C’est avec douleur que je le vois — confirmer ainsi la médisance vulgaire qui — parle de lui à Rome. Mais je veux espérer — pour demain une conduite meilleure… Que le repos vous soit heureux ! —
Démétrius
Ils sortent.
Démétrius
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Scène 2
Charmion, Alexas, Devin, Énobarbus, Iras, Cléopâtre, Messager, Antoine, Premier Serviteur, Deuxième Serviteur, Deuxième Messager
Alexandrie. Une autre partie du palais.
Charmion
Seigneur Alexas, suave Alexas, superlatif Alexas, presque parfait Alexas, où est le devin que vous avez tant vanté à la reine ? Oh ! que je connaisse ce mari qui, comme vous dites, doit entrelacer ses cornes de guirlandes !
Alexas
Devin !
Devin
Plaît-il ?
Charmion
— Est-ce là l’homme ?… Est-ce vous, monsieur, qui connaissez les choses ?
Devin
— Dans le livre infini des secrets de la nature — je sais lire un peu.
Alexas
Montrez-lui votre main.
Énobarbus
— Qu’on dresse vite le dessert ! et qu’il y ait du vin suffisamment — pour boire à la santé de Cléopâtre !
Charmion
Mon bon monsieur, donnez-moi une bonne destinée.
Devin
— Je ne la fais pas, je la prédis. —
Charmion
Eh bien, je vous en prie, prédites-la-moi bonne.
Devin
— Vous serez beaucoup plus blanche que vous n’êtes. —
Charmion
Il veut dire plus blanche de peau.
Iras
Non, vous vous peindrez quand vous serez vieille.
Charmion
Aux rides ne plaise !
Alexas
Ne troublez pas sa prescience : soyez attentive.
Charmion
Chut !
Devin
— Vous aimerez plus que vous ne serez aimée. —
Charmion
J’aimerais mieux m’échauffer le foie à boire.
Alexas
Voyons, écoutez-le.
Charmion
Allons, maintenant, quelque excellente aventure ! Que, dans une matinée, je sois l’épouse de trois rois, et leur veuve à tous ! Qu’à cinquante ans j’aie un fils à qui Hérode de Judée rende hommage ! Trouve-moi un moyen de me marier à Octave César, que je sois l’égale de ma maîtresse.
Devin
— Vous survivrez à la dame que vous servez. —
Charmion
Ô excellent ! j’aime mieux une longue vie qu’un plat de figues.
Devin
— Vous avez vu et traversé jusqu’ici une existence meilleure — que celle qui vous attend. —
Charmion
Alors il est probable que mes enfants n’auront pas de nom de famille. De grâce, combien dois-je avoir de garçons et de filles ?
Devin
— Si chacun de vos désirs avait une matrice — et si chacun était fécond, vous en auriez un million.
Charmion
À d’autres, fou ! je te pardonne tes contes de sorcière.
Alexas
Vous croyez que vos draps sont les seuls confidents de vos désirs.
Charmion
Eh bien, voyons, dites à Iras son sort.
Alexas
Nous voulons tous savoir le nôtre.
Énobarbus
Le mien, et celui de la plupart d’entre nous, ce sera de nous coucher ivres ce soir.
Iras
Voici une paume qui annonce tout au moins la chasteté.
Charmion
Juste comme le Nil débordé annonce la famine.
Iras
Allez, folle compagne de lit, vous ne vous entendez pas à prédire.
Charmion
Non ! Si une main onctueuse n’est pas un pronostic de fécondité, il n’est pas vrai que je puisse me gratter l’oreille… Je t’en prie, ne lui prédis qu’une destinée de manœuvre.
Devin
Vos destins sont pareils.
Iras
Mais comment ? Mais comment ? Donnez-moi des détails.
Devin
J’ai dit.
Iras
Quoi ! je n’ai pas un pouce de chance de plus qu’elle ?
Charmion
Eh bien, quand vous auriez un pouce de chance de plus que moi, où le souhaiteriez-vous ?
Iras
Ce n’est pas précisément au bout du nez de mon mari.
Charmion
Que le ciel redresse nos mauvaises pensées !… Au tour d’Alexas ! Allons ! sa bonne aventure ! sa bonne aventure !… Oh ! qu’il épouse une femme qui ne sache pas se tenir, douce Isis, je t’en supplie ! Et que cette femme meure, et donne-lui-en une pire ! et qu’une pire succède à celle-ci, jusqu’à ce que la pire de toutes le mène en riant à sa tombe, cinquante fois cocu ! Bonne Isis, exauce-moi cette prière, quand tu devrais me refuser une chose plus importante. Bonne Isis, je t’en supplie !
Iras
Amen ! Exauce cette prière des fidèles ! Car, si c’est un crève-cœur de voir un galant homme mal marié, c’est un chagrin mortel de rencontrer un affreux maroufle non cocu ! Ainsi, bonne Isis, maintiens les bienséances, et qu’il soit loti congrument !
Charmion
Amen !
Alexas
Ah ! vous le voyez ! s’il dépendait d’elles de me faire cocu, elles se feraient putains rien que pour ça.
Énobarbus
— Chut ! voici Antoine.
Charmion
Non, pas lui, la reine !
Cléopâtre
— Avez-vous vu Monseigneur ?
Énobarbus
Non, madame.
Cléopâtre
Est-ce qu’il n’était pas ici ?
Charmion
— Non, madame.
Cléopâtre
— Il était disposé à la joie ; mais soudain — une idée romaine l’a frappé… Énobarbus !
Énobarbus
— Madame !
Cléopâtre
Cherchez-le et amenez-le ici… Où est Alexas ?
Alexas
— Ici, madame, à vos ordres… Monseigneur arrive.
Cléopâtre
— Nous ne voulons pas le voir : venez avec nous.
Cléopâtre
Sortent Cléopâtre, Énobarbus, Alexas, Iras, Charmion, le devin et la suite de la reine.
Messager
— Fulvie, ta femme, est entrée la première en campagne
Messager
.
Antoine
— Contre mon frère Lucius ?
Messager
— Oui ; mais cette guerre a vite pris fin, et la raison d’état — les a réconciliés et réunis contre César — dont le triomphe les a, — dès le premier choc, chassés d’Italie.
Antoine
Eh bien, — quoi de pire ?
Messager
Toute mauvaise nouvelle empeste celui qui la dit.
Antoine
— Quand elle concerne un fou ou un lâche… Continue : — les choses passées sont finies pour moi. C’est ainsi. — Celui qui me dit la vérité, quand son récit recèlerait la mort, — je l’écoute comme un flatteur.
Messager
Labiénus
c’est une dure nouvelle
Messager
a, avec son armée de Parthes, — conquis l’Asie depuis l’Euphrate : — sa bannière victorieuse a oscillé de la Syrie — à la Lydie et à l’Ionie ; — tandis que…
Antoine
Antoine, veux-tu dire…
Messager
Oh ! monseigneur !
Antoine
— Parle-moi tout net ; n’atténue pas le langage public ; — nomme Cléopâtre comme on l’appelle à Rome ; déblatère dans le style de Fulvie, et taxe mes fautes — avec toute la licence que la vérité et la malveillance réunies — peuvent se permettre en paroles… Oh ! nous ne produisons que des ronces, — quand les souffles qui nous vivifient s’arrêtent ; nous dire nos torts, — c’est les sarcler. Adieu pour un moment.
Messager
Votre noble volonté soit faite !
Messager
Il sort.
Antoine
— Quelle nouvelle de Sicyone ?… Parlez, là-bas.
Premier Serviteur
— Le courrier de Sicyone !… Y en a-t-il un ?
Deuxième Serviteur
— Il attend vos ordres.
Antoine
Qu’il paraisse. — Il faut que je brise ces fortes chaînes égyptiennes, — où je me perds en folle tendresse…
Antoine
— Qui êtes-vous ?
Deuxième Messager
— Fulvie ta femme est morte.
Antoine
Où est-elle morte ?
Deuxième Messager
À Sicyone. — La durée de sa maladie, avec d’autres choses plus sérieuses — qu’il t’importe de savoir, est indiquée ici.
Deuxième Messager
Il lui remet une lettre.
Antoine
Laisse-moi.
Antoine
Le messager sort.
Antoine
— Voilà un grand esprit parti, et je l’ai souhaité ! — Souvent ce que nos mépris ont chassé loin de nous, — nous voudrions le ravoir : le plaisir présent, — par sa révolution décroissante, devient — l’antipode de lui-même… Elle m’est chère, maintenant qu’elle n’est plus ; — la main qui l’a repoussée voudrait la ramener… — Il faut que je m’arrache à cette reine enchanteresse. — Dix mille calamités, pires que les maux à moi connus, — sont couvées par mon oisiveté… Eh bien ! Énobarbus ?
Énobarbus
Quel est votre bon plaisir, seigneur ?
Antoine
Il faut que je parte d’ici au plus vite.
Antoine
Il faut que je m’en aille.
Énobarbus
Dans une occasion pressante, soit ! que les femmes meurent ! Ce serait dommage de les sacrifier pour rien ; mais, s’il faut choisir entre elles et une grande cause, elles doivent être estimées néant. Au moindre vent qu’elle a de ceci, Cléopâtre se meurt instantanément ; je l’ai vue se mourir vingt fois pour de plus pauvres raisons. Je crois qu’il y a dans la mort un élément qui exerce sur elle une action voluptueuse, tant elle met de célérité à se mourir.
Antoine
Elle est incroyablement rusée.
Énobarbus
Hélas ! non, seigneur. Ses passions ne sont formées que de la plus fine essence de pur amour. Nous ne pouvons pas appeler soupirs et larmes ses rafales et ses ondées ; ce sont des bourrasques et des tempêtes plus fortes que n’en peuvent mentionner les almanachs. Cela ne peut pas être chez elle une ruse. Si c’en est une, elle fait tomber les averses aussi bien que Jupiter.
Antoine
Que je voudrais ne jamais l’avoir vue !
Énobarbus
Oh ! seigneur ! En ce cas, vous auriez perdu le spectacle d’un merveilleux chef-d’œuvre ; et cette félicité de moins eût jeté du discrédit sur votre voyage.
Antoine
Fulvie est morte.
Énobarbus
Seigneur ?
Antoine
Fulvie est morte.
Énobarbus
Fulvie ?
Antoine
Morte !
Énobarbus
Eh bien, seigneur, offrez aux dieux un sacrifice d’actions de grâces. Quand il plaît à leurs divinités d’enlever à un homme sa femme, l’homme les reconnaît comme les tailleurs de la terre et se console par cette réflexion que, quand une vieille robe est usée, il y a de quoi en faire une neuve. S’il n’y avait pas d’autre femme que Fulvie, vous auriez vraiment reçu un coup, et le cas serait lamentable : mais cette douleur est couronnée d’une consolation. Votre vieille jupe vous vaut un cotillon neuf ; et, en vérité, toutes les larmes qui doivent laver ce chagrin-là tiendraient dans un oignon.
Antoine
— Les affaires qu’elle a entamées dans l’État — ne peuvent tolérer plus longtemps mon absence. —
Énobarbus
Et les affaires que vous avez entamées ici ne peuvent se passer de vous, surtout celles de Cléopâtre qui dépendent entièrement de votre résidence.
Énobarbus
J’obéis.
Énobarbus
Ils sortent.
Énobarbus
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Scène 3
Cléopâtre, Charmion, Antoine
Une autre partie du palais.
Cléopâtre
— Où est-il ?
Charmion
Je ne l’ai pas vu depuis.
Cléopâtre
— Voyez où il est, avec qui, ce qu’il fait. — Il est entendu que je ne vous ai pas envoyé. Si vous le trouvez triste, — dites que je danse ; s’il est gai, annoncez — que je me suis brusquement trouvée mal. Vite et revenez.
Cléopâtre
Alexas sort.
Charmion
— Madame, il me semble que, si vous l’aimez tendrement, — vous ne prenez pas le moyen de le forcer — à la réciprocité.
Cléopâtre
Ne fais-je pas ce que je dois ?
Charmion
— Cédez-lui en tout ; ne le contrariez en rien.
Cléopâtre
— Tu enseignes en vraie niaise ; ce serait le moyen de le perdre.
Charmion
— Ne le poussez pas trop à bout ; modérez-vous, je vous prie ; — nous finissons par haïr ce que trop souvent nous craignons. — Mais voici Antoine.
Cléopâtre
Je suis malade et triste.
Antoine
— Je suis désolé de donner souffle à ma résolution…
Cléopâtre
— Aide-moi à sortir, chère Charmion, je vais tomber… — Cela ne peut pas durer longtemps ainsi ; les flancs d’une créature — ne sauraient y résister.
Antoine
Eh bien, ma très-chère reine…
Cléopâtre
— Je vous en prie, tenez-vous plus loin de moi.
Antoine
Qu’y a-t-il ?
Antoine
— Les dieux savent trop bien.
Cléopâtre
Oh ! y eut-il jamais reine — si effrontément trahie !… Pourtant, dès les commencements, — j’ai vu poindre la trahison.
Antoine
Cléopâtre !
Cléopâtre
— Quand vous ébranleriez de vos protestations le trône des dieux, — comment pourrais-je croire que vous êtes à moi sincèrement, — vous qui avez trompé Fulvie ? Extravagante folie — de se laisser empêtrer par ces serments des lèvres, — rompus aussitôt que proférés !
Antoine
Adorable reine !
Cléopâtre
— Non, je vous prie ; ne cherchez pas de prétexte pour votre départ, — mais dites adieu et partez : quand vous imploriez de rester, — alors était le temps des paroles !… Pas de départ, alors ! — L’éternité était sur nos lèvres et dans nos yeux, — la béatitude dans l’arc de nos sourcils ! Rien en nous de si chétif — qui n’eût une saveur de ciel ! Tout cela est vrai encore, — ou bien toi, le plus grand soldat du monde, — tu en es devenu le plus grand menteur !
Antoine
Eh bien, madame !
Cléopâtre
— Je voudrais avoir ta taille ; tu apprendrais — qu’il y a un cœur en Égypte.
Antoine
Reine, écoutez-moi : — l’impérieuse nécessité des temps réclame — momentanément nos services ; mais mon cœur tout entier — reste en servitude avec vous. Notre Italie — étincelle d’estocades civiles : Sextus Pompée — approche des portes de Rome. — L’égalité des deux partis domestiques — produit l’exigence des factions. Les plus haïs, accrus en forces, — croissent en sympathies : le condamné Pompée, — riche de la gloire de son père, s’insinue rapidement — dans les cœurs de ceux qui n’ont rien gagné — au présent état de choses. Leur nombre devient menaçant ; — et leur calme, écœuré d’inaction, voudrait se purger — par quelque changement désespéré. Ma raison personnelle, — celle qui doit le mieux vous rassurer sur mon départ, — c’est la mort de Fulvie.
Cléopâtre
— Bien que l’âge n’ait pu me préserver de la folie, — il me préserve de la puérilité… Est-ce que Fulvie peut mourir ?
Antoine
— Elle est morte, ma reine…
Antoine
Lui remettant un papier.
Antoine
— Jette les yeux sur ceci, et, à ton loisir souverain, tu liras — les désordres qu’elle a suscités ; sa fin est ce qu’elle a fait de mieux. — Tu verras où et quand elle est morte.
Antoine
— Ne querellez plus, mais préparez-vous à apprendre — les projets que j’ai en tête : ils existent ou s’évanouissent — au gré de vos avis… Oui, par le feu — qui féconde le limon du Nil, je pars d’ici — ton soldat, ton serviteur, prêt à faire la paix ou la guerre, — selon que tu le désires.
Cléopâtre
— Coupe mon lacet, Charmion, viens… — Mais non, laisse-moi ; en un instant, je me sens mal et bien ; — ainsi aime Antoine.
Antoine
Calme-toi, ma précieuse reine ; — et accorde ta pleine confiance à un amour qui affronte — une si honorable épreuve.
Cléopâtre
Fulvie m’y a encouragée !… — Je t’en prie, détourne-toi, et pleure en songeant à elle ; — puis dis-moi adieu et prétends que tes larmes — appartiennent à l’Égyptienne. Par grâce, joue donc une scène — de parfaite dissimulation, et mime — l’honneur intègre !
Antoine
Vous m’échaufferez le sang ! Assez.
Cléopâtre
— Vous pourriez mieux faire encore ; mais cela n’est pas mal.
Antoine
— Eh bien, par mon épée !
Antoine
Je vous laisse, madame.
Cléopâtre
— Courtois seigneur, un mot !… — Vous et moi, il faut nous séparer, messire… Ce n’est pas ça… — Vous et moi, nous nous sommes aimés, messire… Ce n’est pas ça non plus ; — cela, vous le savez bien !… il y a quelque chose que je voulais… — Oh ! mon souvenir est un autre Antoine, — et j’ai tout oublié.
Antoine
Si votre royauté — n’avait la frivolité pour sujette, je vous prendrais — pour la frivolité même.
Cléopâtre
C’est un rude labeur — que de porter la frivolité aussi près du cœur — que Cléopâtre. Mais pardonnez-moi, seigneur : — mes habitudes les plus chères m’assomment, dès qu’elles — ne vous plaisent pas. Votre honneur vous appelle loin d’ici : — soyez donc sourd à ma folie incomprise, — et que tous les dieux aillent avec vous ! que sur votre épée — se pose le laurier Victoire ! et que le plus doux succès — jonche la route sous vos pas.
Antoine
Partons !… Allons ! — nos adieux s’attardent et s’envolent de telle sorte — que, résidant ici, tu pars avec moi, — et que, m’éloignant d’ici, je reste avec toi !… — En route !…
Antoine
Ils sortent.
Antoine
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Scène 4
César, Lépide, Messager
Rome. Dans le palais de César.
César
— Vous pouvez le voir, Lépide, et à l’avenir vous le reconnaîtrez, — César n’a pas le vice naturel de haïr — notre grand collègue. D’Alexandrie — voici les nouvelles : il pêche, boit et use — en orgie les flambeaux de la nuit ; il n’est pas plus viril — que Cléopâtre, et la veuve de Ptolémée — n’est pas plus efféminée que lui : à peine consent-il à donner audience, ou — daigne-t-il se souvenir qu’il a des collègues. Vous en conviendrez, — cet homme-là est l’abrégé de tous les défauts — dont l’humanité peut être atteinte.
Lépide
Je ne puis croire que — le mal chez lui soit suffisant pour ternir tout le bien : — les imperfections en lui sont comme les taches du ciel ; — la noirceur de la nuit ne les rend que plus lumineuses. Elles sont héréditaires — plutôt qu’acquises, irrémédiables — plutôt qu’arbitraires.
Lépide
Voici encore des nouvelles.
Messager
— Tes ordres ont été exécutés ; et d’heure en heure, — très-noble César, tu seras instruit — de ce qui se passe. Pompée est fort sur mer ; — et il semble qu’il soit adoré de tous ceux — que la crainte seule attachait à César. Vers les ports — il voit affluer les mécontents, et la rumeur publique — le présente comme une victime.
César
J’aurais dû le prévoir. — L’histoire, dès les temps primitifs, nous apprend — que celui qui est au pouvoir n’a été désiré que jusqu’à ce qu’il y fût, — et que l’homme déchu, non aimé tant qu’il méritait vraiment de l’être, — devient cher au peuple dès qu’il lui manque. Cette multitude — est comme un roseau errant sur les flots — qui va et vient au gré du courant capricieux — et qui se pourrit par son mouvement même.
César
Antoine, — laisse-là tes lascives orgies. Naguère, quand — tu fus chassé de Modène, où tu avais tué — les consuls Hirtius et Pansa, la famine — marcha sur tes talons
César
: tu la combattis, — bien qu’élevé délicatement, avec plus de patience — qu’un sauvage. On te vit boire — l’urine des chevaux et cette lie dorée des mares — qui faisait renâcler les bêtes. Ton palais ne dédaignait pas — le fruit le plus âpre du buisson le plus grossier. — Comme le cerf alors que la neige couvre les pâturages, — tu broutais même l’écorce des arbres. Sur les Alpes, — à ce qu’on rapporte, tu mangeas d’une chair étrange — que plusieurs n’avaient pu voir sans mourir. Et tout cela —
souvenir aujourd’hui blessant pour ton honneur !
César
— fut supporté si héroïquement que ta joue — n’en maigrit même pas !
Lépide
Pitoyable déchéance !
César
— Puissent ses remords le ramener vite — à Rome ! Il est temps que tous deux — nous nous montrions dans la plaine ; à cet effet, — assemblons immédiatement le conseil. Pompée — se renforce de notre inaction.
César
Jusqu’à ce que nous nous revoyons, — je m’occuperai du même objet. Adieu.
Lépide
— Adieu, monseigneur. Si dans l’intervalle vous apprenez — de nouveaux mouvements au dehors, je vous supplie — de m’en faire part.
César
N’en doutez pas, seigneur. — Je sais que c’est mon devoir.
César
Ils sortent.
César
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Scène 5
Cléopâtre, Charmion, Mardian, Alexas
Alexandrie. Dans le palais.
Cléopâtre
Charmion !
Charmion
Madame ?
Cléopâtre
Ah ! ah !… — donne-moi à boire de la mandragore.
Charmion
Pourquoi, madame ?
Cléopâtre
— Pour que je puisse dormir ce grand laps de temps — où mon Antoine est loin de moi.
Charmion
Vous pensez à lui — bien de trop.
Cléopâtre
Oh ! c’est une trahison !
Charmion
J’espère que non, madame.
Cléopâtre
— Eunuque ! Mardian !
Mardian
Quel est le bon plaisir de Votre Altesse ?
Cléopâtre
— Ce n’est pas de t’entendre chanter. Je ne prends aucun plaisir — à ce que peut un eunuque. Tu es bien heureux — d’être châtré : ta pensée, restée libre, — peut ne pas s’envoler d’Égypte… As-tu des passions ?
Mardian
— Oui, gracieuse madame.
Cléopâtre
En réalité ?
Mardian
— Pas en réalité, madame ; car je ne puis — en réalité rien faire que d’innocent : — pourtant j’ai des passions furibondes, et je pense — à ce que Vénus fit avec Mars.
Alexas
Souveraine d’Égypte, salut !
Cléopâtre
— Combien tu ressembles peu à Marc-Antoine ! — mais tu viens de sa part, et ce merveilleux élixir — t’a transfiguré et converti en or. — Comment va mon brave Marc-Antoine ?
Alexas
— Savez-vous la dernière chose qu’il a faite, chère reine ? — Il a appliqué un baiser, le dernier après bien d’autres, — sur cette perle orientale… Ses paroles sont rivées à mon cœur.
Cléopâtre
— Il faut que mon oreille les en arrache.
Alexas
« Ami, s’est-il écrié, — dis que le fidèle Romain envoie à la grande Égyptienne — ce trésor d’une huître ; pour racheter à ses pieds, — la mesquinerie de ce présent, je veux incruster — de royaumes son trône opulent ; tout l’Orient, — dis-le lui, la nommera sa maîtresse ! » Sur ce, il a fait un signe de tête — et il est monté gravement sur un coursier fougueux — qui hennissait si haut que, eussé-je voulu parler, — son cri bestial m’eût rendu muet !
Cléopâtre
Eh bien, était-il triste ou gai ?
Alexas
— Comme la saison de l’année intermédiaire — entre la chaleur et le froid : il n’était ni triste ni gai.
Cléopâtre
— Ô disposition bien équilibrée ! Remarque bien, — remarque bien, bonne Charmion, voilà l’homme ; mais remarque bien : — il n’était pas triste, car il voulait rester serein pour ceux — qui composent leur mine sur la sienne ; il n’était pas gai, — comme pour leur dire que son souverain était relégué — en Égypte avec toute sa joie ; mais il était entre les deux extrêmes. — Ô mélange céleste !… Va, quand tu serais triste ou gai, — les transports de tristesse ou de joie te siéraient encore — mieux qu’à nul autre…
Cléopâtre
À Alexas.
Cléopâtre
As-tu rencontré mes courriers ?
Alexas
— Oui, madame, une vingtaine au moins. — Pourquoi les envoyez-vous ainsi les uns sur les autres ?
Cléopâtre
L’enfant qui naîtra le jour — où j’aurai oublié d’envoyer vers Antoine — mourra misérable… De l’encre et du papier, Charmion !… — Sois le bienvenu, mon bon Alexas… Charmion, — ai-je jamais aimé César à ce point ?
Charmion
Oh ! ce brave César !
Cléopâtre
— Qu’une seconde exclamation de ce genre te suffoque ! — Dis donc, ce brave Antoine !
Charmion
Ce vaillant César !
Charmion
Avec votre très-gracieuse indulgence, — je ne fais que répéter vos refrains.
Cléopâtre
J’étais alors aux jours de ma primeur, — dans toute la verdeur de mon inexpérience… Il faut avoir le sang glacé — pour dire ce que je disais alors… Mais viens, sortons. — Procure-moi de l’encre et du papier : il aura tous les jours — un message de moi, dussé-je dépeupler l’Égypte.
Cléopâtre
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Scène 6
Pompée, Ménécrate, Ménas
Messine. Dans la maison de Pompée.
Pompée
— Si les dieux grands sont justes, ils appuieront — les actes des hommes justes.
Ménécrate
Croyez-bien, digne Pompée, — que ce qu’ils diffèrent, ils ne le refusent pas.
Pompée
— Tandis que nous sommes suppliants au pied de leur trône, elle dépérit, — la cause pour laquelle nous supplions.
Ménécrate
Ignorants de nous-mêmes, — nous implorons souvent notre propre malheur, et les puissances tutélaires — nous refusent pour notre bien : ainsi nous trouvons profit — à l’insuccès de nos prières.
Pompée
Je réussirai, — le peuple m’aime et la mer est à moi. — Ma puissance est à son croissant, et mes pressentiments — me disent qu’elle atteindra son plein. Marc-Antoine — est à dîner en Égypte et il n’ira pas — faire la guerre au dehors ; César amasse de l’argent, — tandis qu’il perd des cœurs ; Lépide les flatte tous deux, — et tous deux le flattent ; mais il n’aime ni l’un ni l’autre, — et ni l’un ni l’autre ne se soucie de lui.
Ménécrate
César et Lépide — sont en campagne ; ils commandent des forces imposantes.
Pompée
— D’où tenez-vous cela ? c’est faux.
Ménécrate
De Silvius, seigneur.
Pompée
— Il rêve ; je sais qu’ils sont tous deux à Rome, — attendant Antoine. Mais que tous les charmes de l’amour, — ô lascive Cléopâtre, adoucissent ta lèvre flétrie ! — que la magie se joigne à la beauté, la luxure à toutes deux ! — Enferme le libertin dans une lice de fêtes ; — maintiens son cerveau dans les fumées ; que des cuisiniers épicuriens — aiguisent son appétit de ragoûts toujours stimulants ! — Qu’enfin le sommeil et la bonne chère prorogent son honneur — jusqu’à l’assoupissement du Léthé !… Eh bien, Varrius ?
Pompée
J’aurais plus volontiers prêté l’oreille — à une nouvelle moins grave… Ménas, je ne croyais pas — que ce glouton d’amour mettrait son casque — pour une si petite guerre. Comme soldat, — il vaut deux fois les deux autres… Mais n’en soyons — que plus fiers d’avoir pu, au premier mouvement, — arracher du giron de la veuve d’Égypte — l’insatiable débauché Antoine.
Ménas
Je ne puis croire — que César et Antoine s’accordent bien ensemble. — La femme d’Antoine, qui vient de mourir, a fait tort à César ; — son frère a guerroyé contre lui, sans toutefois, je pense, — avoir été suscité par Antoine.
Pompée
Je ne sais pas, Ménas, — comment les moindres inimitiés ont pu faire trêve aux plus grandes. — N’était que nous nous soulevons contre eux tous, — il est évident qu’ils se querelleraient entre eux, — car ils ont des motifs suffisants — pour tirer l’épée ; mais comment la crainte que nous leur inspirons — peut-elle raccommoder leurs divisions par la ligature — d’un différend inférieur, c’est ce que nous ne savons pas encore. — Qu’il en soit ce que nos dieux voudront ! Il y va — de notre salut de déployer toutes nos ressources. — Venez, Ménas.
Pompée
Ils sortent.
Pompée
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Scène 7
Lépide, Énobarbus, Énobabbus, Antoine, César, Mécène, Agrippa
Rome. Chez Lépide.
Lépide
— Énobarbus, vous feriez un acte méritoire — et digne de vous en implorant de votre capitaine — un langage doux et conciliant.
Énobarbus
Je l’engagerai — à répondre comme il lui sied : si César l’irrite, — qu’Antoine regarde par-dessus la tête de César, — et parle aussi haut que Mars ! Par Jupiter, — si j’étais porteur de la barbe d’Antoine, — je ne me raserais pas aujourd’hui.
Lépide
Ce n’est pas le moment — des rancunes privées.
Énobarbus
Tout moment — est bon pour la question qu’il fait naître.
Lépide
— Mais les petites questions doivent céder la place aux grandes.
Énobabbus
— Non, si les petites viennent les premières.
Lépide
Notre langage est tout de passion. — Mais, je vous en prie, ne remuez pas les cendres. Voici venir — le noble Antoine.
Énobarbus
Et puis, là-bas, César.
Antoine
— Si nous nous accordons bien ici, vite chez les Parthes ! — Vous entendez, Ventidius ?
César
Je ne sais pas, — Mécène ; demandez à Agrippa.
Lépide
Nobles amis, — le sujet qui nous réunit ici est d’une gravité suprême ; qu’une — cause chétive ne produise pas notre déchirement ; que les griefs, s’il en est, — soient écoutés avec douceur. Quand nous débattons — avec violence nos mesquins différends, nous commettons — le meurtre en pansant la blessure. Ainsi, nobles collègues, — je vous en conjure instamment, — touchez les points les plus amers avec les termes les plus doux, — et que l’emportement n’aggrave point le mal.
Antoine
C’est bien parlé. — Nous serions à la tête de nos armées, et prêts à combattre, — que j’en agirais ainsi.
César
— Soyez le bienvenu à Rome.
Antoine
Merci.
César
Asseyez-vous.
Antoine
Asseyez-vous, monsieur !
César
Eh bien, voyons…
César
Ils s’assoient .
César
Je serais ridicule, — si, pour rien ou pour peu, je me disais offensé, avec vous — surtout ; je serais plus ridicule encore, si je — vous nommais avec défaveur, sans avoir intérêt — à prononcer votre nom.
Antoine
Que je fusse en Égypte, César, — cela vous touchait-il ?
César
— Pas plus que ma résidence ici, à Rome, — ne pouvait vous toucher en Égypte. Pourtant, si de là — vous intriguiez contre mon pouvoir, votre présence en Égypte — pouvait m’occuper.
Antoine
Qu’entendez-vous par intriguer ?
César
— Vous pouvez facilement saisir ma pensée, — après ce qui m’est arrivé. Votre femme et votre frère — m’ont fait la guerre ; leurs hostilités — vous avaient pour thème ; vous étiez leur mot d’ordre.
Antoine
— Vous vous méprenez. Jamais mon frère — ne m’a mis en avant dans ses actes ; je m’en suis enquis, — et je tiens mes renseignements de rapporteurs fidèles — qui ont tiré l’épée pour vous. Est-ce que bien plutôt — il n’attaquait pas mon autorité en même temps que la vôtre ? — Est-ce qu’il ne faisait pas la guerre contre mes désirs, — votre cause étant la mienne ? Sur ce point, mes lettres — vous ont déjà édifié. Si vous voulez bâcler une querelle, — n’ayant pas de motif pour en faire une, cherchez autre chose.
Antoine
Non pas, non pas. — Je sais, je suis sûr que vous ne pouviez vous soustraire — à l’évidence de ce raisonnement : moi, — votre associé dans la cause qu’il combattait, — je ne pouvais pas voir d’un œil complaisant cette guerre — qui battait en brèche mon repos. Quant à ma femme, — je voudrais que vous fussiez uni à un esprit pareil. — Le tiers du monde est à vous, et avec un licou — vous pourriez aisément le mener, mais une pareille femme, non pas ! —
Énobarbus
Plût aux dieux que nous eussions tous de pareilles épouses : les hommes pourraient aller en guerre contre les femmes !
Antoine
— Oui, César, les implacables commotions — que causait son impatience, jointe — à une certaine astuce politique, j’en conviens avec douleur, — vous ont trop inquiété ; mais, vous êtes tenu — de reconnaître que je n’y pouvais rien.
César
Je vous ai écrit, — pendant vos orgies, à Alexandrie ; vous — avez mis mes lettres dans votre poche, et par des sarcasmes — outrageants éconduit mon messager.
César
Vous avez rompu — l’engagement de la foi jurée ; et c’est ce que jamais — vous n’aurez droit de me reprocher.
Lépide
Doucement, César !
Antoine
Non, Lépide, laissez-le parler. — Il m’est sacré l’honneur dont il parle — et auquel il suppose que j’ai manqué. Continuez donc, César ! — Cet engagement de la foi jurée…
César
— C’était de me prêter vos armes et vos subsides, à la première réquisition : — vous avez tout refusé.
Antoine
Dites plutôt négligé : — j’étais alors dans ces heures empoisonnées qui m’ôtaient — la conscience de moi-même. Autant que je le pourrai, — je vous en témoignerai mes regrets ; mais jamais la loyauté — ne désertera ma grandeur plus que ma grandeur — ne se passera de la loyauté. La vérité est que Fulvie, — pour me faire quitter l’Égypte, vous a fait la guerre ici ; — et moi, le motif innocent, je vous en offre — toutes les excuses auxquelles l’honneur, — en pareil cas, m’autorise à descendre.
Lépide
C’est parler noblement.
Mécène
— Veuillez ne pas insister davantage — sur vos griefs mutuels. Les oublier, — ce serait vous souvenir que les nécessités présentes — réclament votre réconciliation.
Lépide
C’est parler dignement, Mécène. —
Énobarbus
Ou du moins prêtez-vous votre affection l’un à l’autre pour le moment ; et, dès que vous n’entendrez plus parler de Pompée, vous pourrez vous la restituer. Vous aurez le temps de vous chamailler, quand vous n’aurez pas autre chose à faire.
Antoine
— Tu n’es qu’un soldat ; tais-toi. —
Énobarbus
J’avais presque oublié que la vérité doit être muette.
Antoine
— Vous faites tort à cette réunion solennelle ; ainsi, taisez-vous. —
Énobarbus
Poursuivez donc. Votre auditeur est de pierre.
César
— Je ne désapprouve pas le fond, mais — la forme de son langage ; car il est impossible — que nous restions amis, nos pouvoirs — étant si peu d’accord dans leurs actes. Pourtant, si je savais — une chaîne assez forte pour nous tenir unis, d’un bout du monde — à l’autre, je la chercherais.
Agrippa
Permets-moi, César.
César
— Parlez, Agrippa .
Agrippa
— Tu as du côté maternel une sœur, — l’illustre Octavie
Agrippa
; le grand Marc-Antoine — est maintenant veuf.
César
Ne dites pas cela, Agrippa. — Si Cléopâtre vous entendait, vous seriez — justement taxé d’impertinence.
Antoine
— Je ne suis pas marié, César ; laissez-moi écouter — Agrippa.
Agrippa
— Pour vous maintenir en perpétuelle amitié, — pour faire de vous des frères, et lier vos cœurs — par un nœud indissoluble, qu’Antoine prenne — Octavie pour femme : le mari que sa beauté réclame — ne doit être rien moins que le premier des hommes ; — sa vertu et toutes ses grâces parlent — une langue ineffable. Grâce à ce mariage, — toutes ces petites jalousies qui, maintenant, semblent si grandes, — et toutes ces grandes craintes qui offrent maintenant leurs dangers, — seraient réduites à néant : les vérités même deviendraient mensonges, — tandis qu’à présent les demi-mensonges sont vérités. L’amour qu’elle aurait pour vous deux — entraînerait votre mutuel amour et l’amour de tous pour vous deux. — Pardonnez-moi ma franchise. — Ce n’est pas une idée improvisée, c’est une idée étudiée, — ruminée par le dévouement.
Antoine
César parlera-t-il ?
César
— Non, pas avant de savoir quel est le sentiment d’Antoine — sur ce qui vient d’être dit.
Antoine
Quels pouvoirs aurait Agrippa, — si je disais : Agrippa, soit ! — pour effectuer ce qu’il propose ?
César
Le pouvoir de César, et — mon pouvoir sur Octavie.
César
Voici ma main. — Je te lègue une sœur que j’aime comme jamais — frère n’aima. Qu’elle vive — pour unir nos empires et nos cœurs ; et puissent — nos affections ne plus jamais s’envoler !
Lépide
Je dis avec bonheur : amen !
Antoine
— Je ne croyais pas avoir à tirer l’épée contre Pompée, — car il m’a accablé de courtoisies extraordinaires — tout récemment ; il faut que d’abord je le remercie, — pour ne pas faire tort à ma réputation de gratitude ; — et, sur le ton de ce remercîment, je lui jetterai mon défi.
Lépide
Le temps nous presse. — Allons vite chercher Pompée, — autrement ce sera lui qui viendra nous chercher.
Antoine
Et où est-il ?
César
— Aux environs du mont Misène.
Antoine
Quelles sont ses forces — sur terre ?
César
Imposantes déjà, et sans cesse croissantes : mais sur mer — il est le maître absolu.
Antoine
Tel est le bruit public. — Je voudrais que nous nous fussions déjà parlé. Hâtons-nous. — Mais, avant de prendre les armes, dépêchons — l’affaire dont nous avons causé.
César
Avec le plus grand plaisir ; — je vous invite à voir ma sœur, — et je vais de ce pas vous conduire à elle.
Antoine
Lépide, ne nous — privez pas de votre compagnie.
Lépide
Noble Antoine, — la maladie même ne me retiendrait pas. —
Lépide
Fanfares. Sortent Antoine, César et Lépide.
Mécène
Soyez le bienvenu d’Égypte, seigneur.
Énobarbus
Moitié du cœur de César, digne Mécène !… Mon honorable ami, Agrippa !
Agrippa
Bon Énobarbus !
Mécène
Nous devons être heureux que les choses se soient si bien arrangées. Vous vous êtes bien tenus en Égypte ?
Énobarbus
Oui, monsieur ; nous dormions toutes les heures du jour, et nous abrégions la nuit à boire.
Mécène
Huit sangliers rôtis tout entiers à un déjeuner, et pour douze personnes seulement ! Est-ce vrai
Mécène
?
Énobarbus
Eh ! cela n’est qu’une mouche auprès d’un aigle ; nous avons fait des bombances bien plus monstrueuses et bien plus dignes d’être citées.
Mécène
C’est une femme bien irrésistible, si les rapports cadrent avec la vérité.
Énobarbus
La première fois qu’elle a rencontré Marc-Antoine, sur le fleuve Cydnus, elle a emboursé son cœur.
Agrippa
C’est là qu’elle est apparue, en effet, si mes rapports ne me trompent pas.
Énobarbus
Je vais vous dire. — Le bateau où elle était assise, pareil à un trône étincelant, — flamboyait sur l’eau ; la poupe était d’or battu ; — les voiles, de pourpre et si parfumées que — les vents se pâmaient sur elles ; les rames étaient d’argent : — maniées en cadence au son des flûtes, elles forçaient — l’eau qu’elles chassaient à revenir plus vite, — comme amoureuse de leurs coups. Quant à sa personne, — elle appauvrissait toute description ; couchée — sous un pavillon de drap d’or, — elle effaçait cette Vénus où nous voyons — l’art surpasser la nature ; à ses côtés, des enfants aux gracieuses fossettes, pareils à des Cupidons souriants, — se tenaient avec des éventails diaprés, dont le souffle semblait — enflammer les joues délicates qu’il rafraîchissait — et faire ce qu’il défaisait.
Agrippa
Ô splendide spectacle pour Antoine !
Agrippa
La rare Égyptienne !
Énobarbus
— Quand elle fut descendue en terre, Antoine l’envoya — convier à souper. Elle répliqua — qu’il valait mieux qu’il fût son hôte, — et le décida. Notre courtois Antoine, — à qui jamais femme n’a entendu dire le mot non , — se fait raser dix fois, va au festin, — et, pour écot, donne son cœur — en payement de ce que ses yeux ont dévoré.
Agrippa
Royale gourgandine ! — elle a forcé le grand César à mettre son épée au lit ; — il l’a labourée, et elle a porté moisson.
Énobarbus
Je l’ai vue une fois — dans la rue sauter quarante pas à cloche-pied : — ayant perdu haleine, elle voulut parler et s’arrêta palpitante, — si gracieuse qu’elle faisait d’une défaillance une beauté, — et qu’à bout de respiration, elle respirait le charme.
Mécène
— Maintenant, voilà Antoine obligé de la quitter absolument.
Énobarbus
— Jamais ! il ne la quittera pas. — L’âge ne saurait flétrir, ni l’habitude épuiser — sa variété infinie. Les autres femmes — rassasient les appétits qu’elles nourrissent ; mais elle, plus elle satisfait, — plus elle affame. Car les choses les plus immondes — séduisent en elle au point que les prêtres saints — la bénissent, quand elle se prostitue !
Mécène
— Si la beauté, la sagesse, la modestie peuvent fixer — le cœur d’Antoine, Octavie est — pour lui une bienheureuse fortune.
Agrippa
Partons. — Bon Énobarbus, soyez mon hôte — tant que vous demeurerez ici.
Énobarbus
Je vous remercie humblement, seigneur.
Énobarbus
Ils sortent.
Énobarbus
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Scène 8
Antoine, Octavie, César, Devin
Rome. Dans le palais de César.
Antoine
— Le monde et mes hautes fonctions — m’arracheront parfois de votre sein.
Octavie
Sans cesse alors — mon genou ploiera devant les dieux mes prières — pour vous.
Antoine
Bonne nuit seigneur… Mon Octavie, — ne lisez pas mes défauts dans les récits du monde : — jusqu’ici je n’ai pas gardé la mesure ; mais à l’avenir — tout sera fait selon la règle. Bonne nuit, chère dame.
Octavie
Bonne nuit, seigneur.
César
Bonne nuit.
César
Sortent César, Octavie, et les gens de service.
Antoine
— Eh bien, maraud ! souhaiteriez-vous être en Égypte ?
Devin
— Plût aux dieux que je n’en fusse jamais sorti, et que vous — ne fussiez jamais venu ici !
Antoine
Votre raison, si vous pouvez ?
Devin
Je la vois : — dans mon émotion, je ne l’ai pas sur les lèvres… Mais — retournez vite en Égypte.
Antoine
Dis-moi — qui, de César ou de moi, aura la plus haute fortune
Antoine
.
Devin
César. — Donc, ô Antoine, ne reste pas à ses côtés. — Ton démon, c’est-à-dire l’esprit qui t’a en garde, est — noble, courageux, hautain, incomparable — là où n’est pas celui de César ; mais près de lui, ton ange, — comme accablé, n’est plus que Frayeur ; donc, — mets une distance suffisante entre vous deux.
Antoine
Ne parle plus de cela.
Devin
— À nul autre que toi ; jamais, si ce n’est devant toi. Si tu joues avec lui à n’importe quel jeu, — tu es sûr de perdre ; et il a tant de bonheur naturel — qu’il te bat contre toutes les chances ; ton lustre s’assombrit, — dès qu’il brille près de toi ; je répète que ton esprit — est tout effrayé de te gouverner, près de lui, — mais que, lui absent, il est vraiment noble.
Antoine
Va-t’en, — et dis à Ventidius que je veux lui parler.
Antoine
Le Devin sort.
Antoine
— Il faut que je marche contre les Parthes… Soit science, soit hasard, — il a dit vrai… Les dés même lui obéissent ; — et, dans nos jeux, toute ma supériorité s’évanouit — devant son bonheur ; si nous tirons au sort, il gagne ; — ses coqs l’emportent toujours sur les miens, — quand tous les calculs sont pour le contraire ; et toujours ses cailles — battent les miennes dans l’enceinte de la lutte. Je veux retourner en Égypte ; — j’ai fait ce mariage pour ma tranquillité ; soit ! — Mais c’est en Orient qu’est mon plaisir…
Antoine
Ah ! venez, Ventidius. — Vous allez marcher contre les Parthes ; votre commission est prête ; — suivez-moi pour la recevoir.
Antoine
Ils sortent.
Antoine
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Scène 9
Lépide, Agrippa, Mécène, Mécène Et Agrippa
Rome. Une place publique.
Lépide
— Ne vous dérangez pas plus longtemps ; je vous en prie, rejoignez vite — vos généraux.
Agrippa
Seigneur, que Marc-Antoine — prenne seulement le temps d’embrasser Octavie, et nous marchons.
Lépide
— Jusqu’à ce que je vous voie dans ce costume de soldat — qui vous ira si bien à tous deux, adieu !
Mécène
— D’après mes conjectures sur ce voyage, nous serons au mont Misène — avant vous, Lépide.
Lépide
La route que vous suivez est beaucoup plus courte ; — mes affaires m’en écarteront beaucoup : — vous gagnerez deux jours sur moi.
Mécène Et Agrippa
Seigneur, bon succès !
Lépide
Adieu.
Lépide
Ils sortent.
Lépide
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Scène 10
Cléopâtre, Un Serviteur, Charmion, Mardian, Messager
Alexandrie. Dans le palais.
Cléopâtre
— Donnez-moi de la musique, de la musique, ce mélancolique — aliment de nous tous, les affairés d’amour !
Un Serviteur
La musique ! Holà !
Cléopâtre
— Laissons cela… Allons jouer au billard. — Viens, Charmion.
Charmion
Mon bras me fait mal. Jouez plutôt avec Mardian.
Cléopâtre
— Pour une femme, autant jouer avec un eunuque — qu’avec une femme…
Cléopâtre
À Mardian.
Cléopâtre
Allons, voulez-vous jouer avec moi, messire ?
Mardian
Aussi bien que je puis, madame.
Cléopâtre
— Et dès que le bon vouloir est démontré, il a beau être insuffisant, — l’acteur a droit au pardon… Mais non, je ne veux plus… — Donnez-moi ma ligne. Nous irons au fleuve ; là, — ma musique jouant au loin, j’amorcerai — des poissons aux fauves nageoires ; mon hameçon recourbé percera — leurs visqueuses mâchoires ; et, à chaque poisson que j’enlèverai, — je m’imaginerai que c’est un Antoine, — et je dirai : Ah ! ah ! vous êtes pris !
Charmion
L’amusante journée — où vous fîtes ce pari à qui pécherait le plus, et où votre plongeur — accrocha à l’hameçon d’Antoine un poisson salé — qu’il retira avec transport !
Cléopâtre
Ce temps-là ! oh ! quel temps ! — Je me moquai de lui, à lui ôter la patience ; et, le soir venu, — je me moquai de lui à la lui rendre ; le lendemain matin, — avant neuf heures, je le restituai, ivre, à son lit ; — puis je le couvris de mes robes et de mes manteaux, tandis que — je portais son épée de Philippes.
Cléopâtre
Oh ! d’Italie !… — Entasse tes fécondes nouvelles dans mon oreille — longtemps stérile.
Messager
Madame, madame…
Cléopâtre
Antoine est mort ! — Si tu dis cela, drôle, tu assassines ta maîtresse ; — mais s’il est libre et bien portant, — si c’est ainsi que tu me le présentes, voilà de l’or et voici — mes veines les plus bleues à baiser ; prends cette main que des rois — ont pressée de leurs lèvres et n’ont baisée qu’en tremblant !
Messager
D’abord, madame, il est bien.
Cléopâtre
— Tiens ! voilà de l’or encore. Mais fais attention, maraud. Nous avons coutume — de dire que les morts sont bien ; si c’est à cela que tu veux en venir, — cet or que je te donne, je le ferai fondre et je le verserai — dans ta gorge mal embouchée.
Messager
— Bonne madame, écoutez-moi.
Cléopâtre
Eh bien, va, j’y consens ; — mais il n’y a rien de bon dans ta figure. Si Antoine — est libre et en pleine santé, que sert d’avoir cette mine sinistre — pour trompeter de si bonnes nouvelles ? S’il n’est pas bien, — tu devrais arriver comme une furie couronnée de serpents, — et non sous la forme d’un homme.
Messager
Vous plaira-t-il de m’écouter ?
Cléopâtre
— J’ai envie de te frapper avant que tu parles. — Mais, si tu dis qu’Antoine est vivant, bien portant, — l’ami de César et non pas son captif, — je t’enfouirai sous une pluie d’or et sous une grêle — de perles fines.
Messager
Madame, il est bien.
Cléopâtre
Bien dit.
Messager
— Et l’ami de César.
Cléopâtre
Tu es un honnête homme.
Messager
— César et lui sont plus grands amis que jamais.
Cléopâtre
— Fais-toi une fortune avec moi !
Messager
Mais, madame…
Cléopâtre
— Je n’aime pas ce mais ,… il affaiblit — un si bon commencement. Fi de ce mais ! — Ce mais est comme un geôlier qui va produire — quelque monstrueux malfaiteur. Je t’en prie, ami, — verse toute ta charge dans mon oreille, — le bien et le mal à la fois. Il est ami avec César, — en pleine santé, dis-tu, et libre, dis-tu ?
Messager
— Libre, madame ! non ; je n’ai point fait un pareil rapport ; — il est attaché à Octavie.
Cléopâtre
Pour quel bon office ?
Messager
— Pour le meilleur, l’office du lit.
Cléopâtre
Je pâlis, Charmion.
Messager
— Madame, il est marié à Octavie.
Cléopâtre
— Que la peste la plus venimeuse fonde sur toi !
Cléopâtre
Elle le frappe et le terrasse.
Messager
— Bonne madame, patience !
Cléopâtre
Que dites-vous ?…
Cléopâtre
Elle le frappe encore.
Cléopâtre
Hors d’ici, — horrible drôle ! ou je vais chasser tes yeux — comme des billes devant moi : je vais dénuder ta tête…
Cléopâtre
Elle le secoue violemment.
Cléopâtre
Je te ferai fouetter avec le fer, étuver dans la saumure, — et confire à la sauce ardente.
Messager
Gracieuse madame, — si j’apporte la nouvelle, je n’ai pas fait le mariage.
Cléopâtre
— Dis que cela n’est pas, et je te donnerai une province, — et je rendrai ta fortune splendide ; le coup que tu as reçu — te fera pardonner de m’avoir mis en rage ; — et je te gratifierai de tous les dons — que ton humilité peut mendier.
Messager
Il est marié, madame.
Cléopâtre
— Misérable, tu as vécu trop longtemps.
Cléopâtre
Elle tire un couteau.
Messager
Ah ? je me sauve. — Que prétendez-vous, madame ? Je n’ai fait aucune faute.
Messager
Il s’enfuit.
Charmion
— Bonne madame, contenez-vous : — l’homme est innocent.
Cléopâtre
Quelqu’un sort.
Charmion
— Il a peur de revenir.
Cléopâtre
Je ne lui ferai pas de mal ; — ces mains perdent leur noblesse en frappant — un plus petit que moi, alors que seule — je me suis mise en cet état.
Cléopâtre
Approchez, monsieur ! — Il peut être honnête, mais il n’est jamais bon — d’apporter une mauvaise nouvelle. Donnez à un gracieux message — une légion de langues ; mais laissez les mauvaises nouvelles s’annoncer — elles-mêmes par le coup qui nous frappe.
Messager
J’ai fait mon devoir.
Cléopâtre
Est-il marié ? — Je te haïrai de ma pire haine, — si tu dis encore oui.
Messager
Il est marié, madame.
Cléopâtre
— Que les dieux te confondent ! Tu persistes donc toujours ?
Messager
— Faut-il que je mente, madame ?
Messager
— J’implore le pardon de Votre Altesse.
Cléopâtre
Il est marié ?
Messager
— Ne vous offensez pas de ce que je ne veuille pas vous offenser ; — me punir pour ce que vous me faites faire — me semble bien inique. Il est marié à Octavie.
Cléopâtre
— Oh ! si son exemple avait pu te rendre fourbe, toi — qui ne l’es pas !… Quoi ! tu es sûr de cela ? Va-t’en d’ici. — La marchandise que tu as rapportée de Rome — est trop chère pour moi. Qu’elle te reste sur les bras, — et sois ruiné par elle !
Cléopâtre
Le messager sort.
Charmion
Bonne Altesse, patience !
Cléopâtre
— En louant Antoine, j’ai déprécié César.
Charmion
— Maintes fois, madame.
Cléopâtre
J’en suis bien payée à présent ! — Emmenez-moi d’ici… — Je me sens défaillir… Oh ! Iras ! Charmion !… Ce n’est rien… — Va trouver cet homme, bon Alexas, commande-lui de te dire les traits d’Octavie, ses années, — ses inclinations ; qu’il n’oublie pas la — couleur de ses cheveux !… Rapporte-moi vite ses paroles…
Cléopâtre
Alexas sort.
Cléopâtre
À Mardian.
Cléopâtre
Dis à Alexas — de me rapporter quelle taille elle a… Plains-moi, Charmion, — mais ne me parle pas… Menez-moi dans ma chambre.
Cléopâtre
Ils sortent.
Cléopâtre
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Scène 11
Pompée, César, Antoine, Lépide, Énorarbus, Énobarbus, Ménas, Énobabbus
Près du cap de Misène.
Pompée
— J’ai vos otages, vous avez les miens, — et nous allons causer avant de combattre
Pompée
.
César
Il est fort juste — que nous en venions d’abord aux paroles ; aussi t’avons-nous — envoyé d’avance nos propositions écrites ; — pour peu que tu les aies examinées, fais-nous savoir — si elles suffisent pour enchaîner ton épée mécontente — et ramener en Sicile toute cette belle jeunesse — qui autrement devra périr ici.
César
À votre aise.
Antoine
— Tu ne parviendras pas à nous effrayer, Pompée, avec toutes tes voiles ; — nous saurons te répliquer sur mer ; sur terre, tu sais — tout ce que tu as de moins que nous.
Pompée
Sur terre, en effet, — tu as de plus que moi la maison de mon père ; — mais, puisque le coucou se niche toujours ailleurs que chez lui, — restes-y tant que tu pourras.
Lépide
Veuillez nous dire —
car tout ceci est hors de la question
Lépide
comment vous accueillez — les offres que nous vous avons transmises.
César
Voilà le point.
Antoine
— Ne te laisse pas décider par nos prières, mais considère — quel parti il vaut mieux embrasser…
César
Et quelles conséquences aurait pour toi — l’ambition d’une plus haute fortune.
Pompée
CÉSAR, ANTOINE, LÉPIDE.
Pompée
Voilà nos offres.
Pompée
Sachez donc — que j’étais venu ici, devant vous, en homme préparé — à accepter ces offres. Mais Marc-Antoine — m’a causé quelque impatience.
Pompée
À Antoine.
Pompée
Dussé-je perdre — mon mérite en le rappelant, vous saurez — que, quand César et vos frères étaient aux prises, — votre mère est venue en Sicile et y a trouvé — un accueil amical.
Antoine
Je l’ai appris, Pompée ; — et je suis tout disposé à vous offrir libéralement les remercîments — que je vous dois.
Pompée
Donnez-moi votre main. — Je ne m’attendais pas, seigneur, à vous rencontrer ici.
Antoine
— Les lits sont moelleux en Orient. Merci à vous — de m’avoir fait revenir ici plus tôt que je ne comptais ! — car j’y ai gagné.
César
Depuis la dernière fois que je vous ai vu, — vous avez changé.
Pompée
Vraiment, je ne sais pas — quels comptes l’âpre fortune tient sur mon visage ; — en tout cas, jamais elle n’envahira mon sein, — jusqu’à faire de mon cœur son vassal !
Lépide
Heureuse réunion ! —
Pompée
Je l’espère, Lépide… Ainsi, nous sommes d’accord ; — je demande que notre convention soit mise par écrit, — et scellée de nous.
César
C’est la première chose que nous devons faire.
Pompée
— Il faut nous fêter les uns les autres, avant de nous séparer ; tirons — au sort à qui commencera.
Antoine
Ce sera moi, Pompée.
Pompée
— Non, Antoine, laissons décider le sort ; mais, que vous soyez le premier — ou le dernier, votre estimable cuisine égyptienne — aura toute la vogue. J’ai ouï dire que Jules César — s’est engraissé à festiner là-bas.
Antoine
Vous avez ouï dire bien des choses.
Pompée
— Je n’ai que de courtoises pensées, messire.
Antoine
Et d’aussi courtoises paroles.
Pompée
— Voilà ce que j’ai ouï dire. — Et j’ai ouï dire aussi qu’Apollodore porta…
Énorarbus
— Suffit. Il l’a fait.
Pompée
Porta quoi, je vous prie ?
Énobarbus
— Certaine reine à César dans un matelas
Énobarbus
.
Pompée
— Je te reconnais à présent. Comment vas-tu, soldat ?
Énobarbus
Fort bien : — et il est probable que je continuerai : car j’aperçois — quatre banquets en perspective.
Pompée
Laisse-moi serrer ta main ; — je ne t’ai jamais haï : je t’ai vu combattre, — et j’ai envié ta valeur.
Énobarbus
Monsieur, — je ne vous ai jamais beaucoup aimé ; mais je vous ai loué, — quand vous méritiez dix fois plus d’éloges — que je ne vous en donnais.
Pompée
Jouis de ta franchise : — elle ne te sied pas mal. — Je vous invite tous à bord de ma galère. — Ouvrez la marche, seigneurs.
Pompée
CÉSAR, ANTOINE, LÉPIDE.
Pompée
Montrez-nous le chemin, monsieur. —
Pompée
Venez.
Pompée
Sortent Pompée, César, Antoine, Lépide, les soldats et les gens de la suite.
Ménas
Ton père, Pompée, n’aurait jamais fait ce traité-là.
Ménas
Haut, à Énobarbus.
Ménas
Vous et moi, nous nous sommes connus, monsieur.
Énobarbus
Sur mer, je crois.
Ménas
En effet, monsieur.
Énobarbus
Vous avez fait merveilles sur l’eau.
Ménas
Et vous sur terre.
Énobarbus
Je louerai toujours qui me loue. Aussi bien, on ne peut nier ce que j’ai fait sur terre.
Ménas
Ni ce que j’ai fait sur l’eau.
Énobarbus
Si ; il y a quelque chose que vous pouvez nier pour votre sûreté même : vous avez été un grand bandit sur mer.
Ménas
Et vous sur terre.
Énobarbus
En ce cas, je nie mes services… Mais donnez-moi la main, Ménas. Si vos yeux avaient cette autorité, ils pourraient saisir ici deux bandits qui s’embrassent.
Énobarbus
Ils se tendent la main.
Ménas
Le visage d’un homme ne ment pas, quoi que fasse sa main.
Énobabbus
En revanche, il n’est pas de jolies femmes dont le visage ne soit fourbe.
Ménas
Il ne les calomnie pas : elles volent les cœurs.
Énobabbus
Nous étions venus ici pour nous battre avec vous.
Ménas
Pour ma part, je suis fâché que cela ait tourné en boissons. Aujourd’hui Pompée perd sa fortune à rire.
Énobarbus
Si cela est, pour sûr il ne la regagnera pas à pleurer.
Énobarbus
La sœur de César s’appelle Octavie.
Ménas
C’est vrai, monsieur ; elle était la femme de Caïus Marcellus.
Énobarbus
Mais elle est maintenant la femme de Marcus Antonius.
Ménas
Que dites-vous, monsieur ?
Énobarbus
C’est la vérité.
Ménas
Alors, César et lui sont liés pour toujours.
Énobarbus
Si j’étais tenu de prédire le sort de cette union, je ne prophétiserais pas ainsi.
Ménas
Je crois que la politique a plus fait dans ce mariage que l’amour.
Énobarbus
Je le crois aussi ; mais vous verrez que le lien même qui semble resserrer leur amitié, l’étranglera. Octavie est d’un abord austère, froid et calme.
Ménas
Et quel est l’homme qui ne voudrait voir sa femme ainsi ?
Ménas
Cela pourrait bien être. Allons, monsieur, venez-vous à bord ? J’ai un toast pour vous.
Énobarbus
J’y répondrai, monsieur : nous avons dressé nos gosiers en Égypte.
Ménas
Venez. Partons.
Ménas
Ils sortent.
Ménas
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Scène 12
Premier Serviteur, Deuxième Serviteur, Antoine, Lépide, Pompée, Énobarbus, Ménas, César
À bord de la galère de Pompée, près du cap Misène. Un pont de bois rejoint la galerie.
Premier Serviteur
Ils vont venir, camarade. Déjà plusieurs ont la plante des pieds presque déracinée ; le moindre vent va les abattre.
Deuxième Serviteur
Lépide est haut en couleurs.
Premier Serviteur
Ils lui oui fait boire leur rebut.
Deuxième Serviteur
Quand les deux autres se piquent à l’endroit sensible, il leur crie : assez ! et, tout en les réconciliant avec sa prière, il se réconcilie avec la liqueur.
Premier Serviteur
Mais il ne fait qu’envenimer la guerre entre lui et son bon sens.
Deuxième Serviteur
Tout cela, pour être compté dans la société des hommes supérieurs ! Moi, j’aimerais mieux avoir un roseau dont je pourrais me servir qu’une pertuisane que je ne pourrais pas soulever.
Premier Serviteur
Être admis dans les sphères hautes sans y faire sentir son action, c’est ressembler à ces orbites où les yeux ne sont plus et qui font un vide pitoyable dans le visage.
Premier Serviteur
Fanfares. Entrent César, Antoine, Pompée, Lépide, Agrippa, Mécène, Enobarbus, Ménas et autres capitaines. Tous se mettent à table.
Antoine
— C’est ainsi qu’ils font, seigneur ; ils mesurent la crue du Nil — à une certaine échelle sur la pyramide, et ils savent, — selon le niveau élevé, bas ou moyen de l’étiage, s’il y aura disette — ou abondance. Plus le Nil monte, plus il promet : lorsqu’il se retire, le laboureur — sème son grain sur le limon et la vase, — et bientôt obtient moisson.
Lépide
Vous avez là d’étranges serpents.
Antoine
Oui, Lépide.
Lépide
Votre serpent d’Égypte naît de votre fange par l’opération de votre soleil : de même votre crocodile.
Antoine
C’est vrai.
Pompée
Asseyons-nous, et du vin. À la santé de Lépide.
Lépide
Je ne suis pas aussi bien que je le devrais, mais jamais je ne serai hors de raison.
Énobarbus
Non, jusqu’à ce que vous dormiez. Jusque-là, je crains bien que vous ne soyez dedans.
Lépide
Eh ! certainement j’ai ouï dire que les Pyramides de Ptolémée étaient de très-belles choses ; sans contredit, j’ai ouï dire ça.
Ménas
— Pompée, un mot !
Pompée
Dis-le-moi à l’oreille : qu’est-ce ?
Ménas
— Quitte ton siége, je t’en supplie, capitaine, — que je te dise un mot.
Pompée
Attends ! tout à l’heure ! — Cette rasade pour Lépide !
Lépide
Quelle espèce d’être est votre crocodile ?
Antoine
Il est formé, monsieur, comme lui-même ; et il est aussi large qu’il a de largeur ; il est juste aussi haut qu’il l’est, et il se meut avec ses propres organes ; il vit de ce qui le nourrit ; et, dès que les éléments dont il est formé se décomposent, il opère sa transmigration.
Lépide
De quelle couleur est-il ?
Antoine
De sa propre couleur.
Lépide
C’est un étrange serpent.
Antoine
C’est vrai ; et ses larmes sont humides.
César
Cette description le satisfera-t-elle ?
Antoine
Oui, avec la santé que Pompée lui porte. Autrement, ce serait un épicurien bien difficile.
Pompée
— Allez vous faire pendre, mon cher, allez !… me parler de quoi ?… Arrière ! — Obéissez…
Pompée
Haut.
Pompée
Où est la coupe que j’ai demandée ?
Ménas
— Au nom de mes services, si tu veux bien m’entendre, — lève-toi de ton tabouret.
Pompée
Tu es fou, je crois. De quoi s’agit-il ?
Pompée
Il se lève et se retire à l’écart avec Ménas.
Ménas
— J’ai toujours eu le chapeau bas devant ta fortune.
Pompée
— Tu m’as toujours servi avec une grande fidélité. Après ?
Pompée
Haut, aux convives.
Pompée
— Soyez joyeux, seigneurs !
Antoine
Lépide, — défiez-vous des bancs de sable : vous sombrez.
Ménas
— Veux-tu être seigneur de tout l’univers !
Pompée
Que dis-tu ?
Ménas
— Encore une fois, veux-tu être seigneur de l’univers entier ?
Pompée
— Comment serait-ce possible ?
Ménas
Accepte seulement, et, — tout pauvre que tu me crois, je suis homme — à te donner tout l’univers.
Pompée
As-tu beaucoup bu ?
Ménas
— Non, Pompée, je me suis abstenu de la coupe. — Tu es, si tu l’oses, le Jupiter terrestre : — tout ce que l’Océan enclôt, tout ce que le ciel embrasse, — est à toi, si tu le veux.
Pompée
Montre-moi par quelle voie.
Ménas
— Ces partageurs du monde, les triumvirs, — sont dans ton vaisseau ; laisse-moi couper le cordage, — et, quand nous serons au large, sautons-leur à la gorge, tout est à toi.
Pompée
Ah ! tu aurais dû le faire — sans m’en avertir. De ma part, ce serait une vilenie ; — de la tienne, c’eût été un bon service. Tu devais savoir — que mon intérêt ne guide pas mon honneur, — mais est guidé par lui. Regrette que ta langue ait jamais — trahi ton action. Faite à mon insu, — je l’aurais trouvée bien faite. — Mais maintenant je dois la condamner. N’y pense plus et bois.
Pompée
Il revient près des convives.
Ménas
Puisque c’est ainsi, — je ne veux plus suivre ta fortune éventée. — Qui cherche une chose et la repousse quand elle s’offre, — ne la retrouvera plus.
Pompée
À la santé de Lépide !
Antoine
— Qu’on le porte à la côte !… Je vous ferai raison pour lui, Pompée.
Énobarbus
— À toi, Ménas.
Ménas
Volontiers, Énobarbus.
Pompée
Remplis jusqu’à cacher la coupe.
Énobarbus
— Voilà un fort gaillard, Ménas.
Ménas
Pourquoi ?
Énobarbus
Il porte — un tiers du monde, mon cher, ne vois-tu pas ?
Ménas
— Alors le tiers du monde est ivre ; que ne l’est-il tout entier pour pouvoir rouler plus aisément !
Énobarbus
Bois donc et aide à le mettre en branle.
Ménas
Viens.
Pompée
Ce n’est pas encore là une fête d’Alexandrie !
Antoine
— Cela en approche… Choquons les coupes ! Holà ! — La santé de César !
César
Je me passerais bien de celle-là. — C’est un labeur monstrueux : me laver le cerveau — pour ne le rendre que plus trouble ?
Antoine
Soyez l’enfant de la circonstance.
César
— Bois donc, je te donnerai la réplique ; mais j’aurais mieux aimer jeûner, — pendant quatre jours, que de boire tant en un seul.
Énobarbus
— Eh ! mon brave empereur ! — Si nous dansions maintenant la bacchanale égyptienne — pour célébrer notre boire ?
Pompée
Volontiers, bon soldat.
Pompée
Tous se lèvent de table.
Antoine
— Allons ! tenons-nous tous par la main — jusqu’à ce que le vin triomphant ait plongé nos sens — dans un doux et délicieux Léthé !
Énobarbus
Prenons-nous tous la main. — Qu’une musique retentissante batte nos oreilles. — Pendant ce temps-là, je vous placerai ; puis cet enfant chantera, — et chacun entonnera le refrain aussi haut — que ses vigoureux poumons pourront lancer leur volée.
Énobarbus
La musique joue. Énobarbus place tous les convives, la main dans la main.
Énobarbus
CHANSON.
Énobarbus
 Viens, toi, monarque du vin,  Bacchus joufflu, à l’œil rose : Que nos soucis soient noyés dans tes cuves, Et nos cheveux couronnés de tes grappes ! Verse-nous jusqu’à ce que le monde tourne, Verse-nous jusqu’à ce que le monde tourne !
César
— Que voudriez-vous de plus ?… Pompée, bonne nuit…
César
À Antoine.
César
Bon frère, — laissez-moi vous emmener : nos graves affaires — répugnent à tant de légèreté !… Gentils seigneurs, séparons-nous ; — vous voyez, nous avons les joues en feu : le vigoureux Énobarbus — est plus faible que le vin, et ma propre langue — balbutie ce qu’elle dit ; peu s’en faut que l’extravagante orgie — ne nous ait tous hébétés. Qu’est-il besoin de plus de paroles ? Bonne nuit. — Bon Antoine, votre main.
Pompée
Je veux veiller sur vous jusqu’à la côte.
Antoine
— Fort bien, monsieur : donnez-moi votre main.
Pompée
Ô Antoine, — vous avez la maison de mon père… Mais quoi ? Nous sommes amis. — Allons ! descendons dans le bateau.
Énobarbus
Prenez garde de tomber.
Énobarbus
Pompée, César, Antoine et leur suite s’embarquent.
Énobarbus
— Ménas, je n’irai pas à terre.
Ménas
Non ! dans ma cabine ! — Hé ! les tambours ! les trompettes ! les flûtes ! Hé ! — Que Neptune nous entende dire un bruyant adieu — à ces grands compagnons ! Sonnez ! Peste soit de vous ! Sonnez donc !
Ménas
Fanfares et tambours.
Énobarbus
Ho, là-bas ! Voilà mon bonnet !
Énobarbus
Il agite son bonnet.
Ménas
Holà !… Noble capitaine, — venez !
Ménas
Sortent Énobarbus et Ménas.
Ménas
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Scène 13
Ventidius, Silius
En Syrie.
Ventidius
— Enfin, en dépit de tes flèches, Parthie, te voilà frappée ! Enfin — la Fortune daigne faire de moi — le vengeur de Marcus Crassus… Que le corps de ce fils du roi soit porté — devant notre armée… Ton Pacorus, Orodes, — nous paye Marcus Crassus
Ventidius
.
Silius
Noble Ventidius, — tandis que ton épée est encore chaude du sang des Parthes, — poursuis les fugitifs ; galope à travers la Médie, — la Mésopotamie et tous les repaires — où se dispersent les vaincus. Alors ton grand capitaine Antoine — te mettra sur un char triomphal, et — posera des couronnes sur ta tête.
Silius
Ventidius, tu as les qualités — sans lesquelles un soldat et son épée — diffèrent à peine. Tu écriras à Antoine ?
Ventidius
— Je lui signifierai humblement ce qu’en son nom, — ce magique cri de guerre, nous avons effectué : — comment, grâce à ses bannières et à ses troupes bien payées, — le cheval indompté du Parthe — a été surmené par nous.
Silius
Où est-il maintenant ?
Ventidius
— Il se rend à Athènes : là ; aussi vite — que nous le permettra le poids du butin, — nous paraîtrons devant lui… En avant, marchons !
Ventidius
Ils sortent.
Ventidius
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Scène 14
Agrippa, Énobarbus, Antoine, César, Octavie, Lépide
Rome. Dans le palais de César.
Agrippa
Quoi ! ces frères se sont-ils déjà séparés ?
Agrippa
Ce noble Lépide !
Énobarbus
— Ce digne homme ! Oh ! comme il aime César !
Agrippa
— Oui, mais combien il adore Marc-Antoine !
Énobarbus
— César ? Eh, c’est le Jupiter des hommes !
Agrippa
— Qu’est-ce qu’Antoine ? Le dieu de Jupiter.
Énobarbus
— Parlez-vous de César ? Ah ! c’est le sans-pareil !
Agrippa
— D’Antoine ? Oh ! c’est le phénix d’Arabie !
Énobarbus
— Voulez-vous louer César, dites César et restez-en là.
Agrippa
— En vérité, il les accable tous deux d’excellents éloges.
Énobarbus
— Mais c’est César qu’il aime le mieux ; pourtant il aime Antoine. — Oh ! ni cœurs, ni langues, ni chiffres, ni scribes, ni bardes, ni poëtes, ne pourraient — imaginer, exprimer, évaluer, écrire, chanter, nombrer son amour — pour Antoine ! Mais pour César, — à genoux, à genoux et admirez.
Agrippa
Il les aime tous deux.
Énobarbus
— Ils sont les ailes dont il est le hanneton. Aussi…
Énobarbus
Fanfares.
Énobarbus
— C’est le boute-selle ! Adieu, noble Agrippa.
Agrippa
— Bonne chance, digne soldat, et adieu !
Antoine
Pas plus loin, seigneur !
César
— Vous m’enlevez une grande partie de moi-même : traitez-moi bien en elle… Sœur, sois comme épouse — telle que ma pensée te rêve, toujours à la hauteur — de mes plus vastes promesses. Très-noble Antoine, — que ce modèle de vertu qui est mis — entre nous comme le ciment de notre affection, — pour la tenir édifiée, ne soit pas un bélier qui en ébranle — la forteresse. Car mieux eût valu — que notre amitié se passât de ce lien, s’il ne nous est pas — également précieux à tous deux.
Antoine
Ne m’offensez pas — par votre défiance.
César
J’ai dit.
Antoine
Vous ne trouverez pas, — si susceptible que vous soyez, le moindre sujet — à l’inquiétude que vous semblez avoir. Sur ce, que les dieux vous gardent — et décident les cœurs des Romains à servir vos projets ! — Nous allons nous séparer ici.
César
— Sois heureuse, ma sœur chérie, sois heureuse ! — Que les éléments te soient propices et fassent — de joie ton humeur ! Sois heureuse.
Octavie
Mon noble frère !
Antoine
— Avril est dans ses yeux ; c’est le printemps de l’amour, — et voici les averses qui l’inaugurent… Consolez-vous !
Octavie
— Seigneur, soyez bienfaisant à la maison de mon mari et…
César
Quoi, — Octavie ?
Octavie
Je vais vous le dire à l’oreille.
Octavie
Elle s’entretient tout bas avec son frère.
Antoine
— Sa langue ne veut pas obéir à son cœur, et son cœur — ne peut pas animer sa langue. C’est le duvet du cygne — qui flotte sur la vague au plus fort de la marée — et n’incline d’aucun côté.
Énobarbus
— César pleurera-t-il ?
Agrippa
Il a un nuage sur la face.
Énobarbus
— Il serait cheval que cette tache le défigurerait ; — à plus forte raison, un homme.
Agrippa
Bah, Énobarbus ! — Lorsque Antoine reconnut Jules César mort, — il poussa presque des rugissements, et il pleura — lorsqu’à Philippes il reconnut Brutus tué.
Énobarbus
— C’est que cette année-là il était tourmenté d’un gros rhume : — il se lamentait sur ce qu’il avait volontairement anéanti. — Croyez à ses larmes quand je pleurerai moi-même.
César
Non, chère Octavie, — vous aurez toujours de mes nouvelles ; jamais le temps — ne devancera ma pensée envolée vers vous.
Antoine
Allons, seigneur, allons ! — je lutterai d’amour avec vous… — Tenez ! je vous embrasse !… Puis je vous laisse — et je vous donne aux dieux.
César
Au revoir : soyez heureux !
Lépide
— Que toute la pléiade des astres éclaire — ta voie radieuse !
César
Adieu ! adieu !
César
Il embrasse Octavie.
Antoine
Adieu !
Antoine
Fanfares. Ils sortent.
Antoine
‌
Scène 15
Cléopâtre, Alexas, Messager, Charmion
Alexandrie. Dans le palais.
Cléopâtre
— Où est l’homme ?
Alexas
Il est à moitié effrayé de venir.
Cléopâtre
— Allons ! allons… Venez ici, monsieur.
Alexas
Bonne Majesté, — Hérode de Judée n’ose jeter les yeux sur vous, — que quand vous êtes bien disposée.
Cléopâtre
Je veux avoir la tête — de cet Hérode. Mais comment cela, maintenant que j’ai perdu Antoine — par qui j’aurais pu l’exiger ?… Approche.
Messager
— Très-gracieuse Majesté.
Cléopâtre
As-tu aperçu — Octavie
Cléopâtre
?
Messager
Oui, reine redoutée.
Cléopâtre
Où ?
Messager
À Rome, madame. — Je l’ai regardée en face : je l’ai vue marcher — entre son frère et Marc-Antoine.
Cléopâtre
— Est-elle aussi grande que moi ?
Messager
Non, madame.
Cléopâtre
— L’as-tu entendue parler ? A-t-elle la voix perçante ou basse ?
Messager
— Madame, je l’ai entendue parler : sa voix est basse.
Cléopâtre
— Cela n’a rien de si gracieux !… Elle ne peut lui plaire longtemps.
Charmion
— Lui plaire ? Ô Isis ! c’est impossible.
Cléopâtre
— Je le crois, Charmion : voix sourde et taille naine !… — Quelle majesté a sa démarche ? Rappelle-toi, — si jamais tu as vu la vraie majesté.
Messager
Elle se traîne : — sa marche ne fait qu’un avec son repos : elle a un corps plutôt qu’une animation : — c’est une statue plutôt qu’une vivante.
Cléopâtre
Est-ce certain ?
Messager
— Oui, ou je ne sais pas observer.
Charmion
Il n’est pas en Égypte trois hommes dont le diagnostic soit plus sûr.
Cléopâtre
Il s’y connaît bien, — je m’en aperçois… Il n’y a encore rien en elle… — Le gaillard a un bon jugement.
Charmion
Excellent.
Cléopâtre
— Estime son âge, je t’en prie.
Messager
Madame, — elle était veuve…
Cléopâtre
Veuve ?… Charmion, tu entends.
Messager
— Et je crois qu’elle a bien trente ans !
Cléopâtre
— As-tu sa figure dans l’esprit ? est-elle longue ou ronde ?
Messager
— Ronde jusqu’à l’excès.
Cléopâtre
La plupart de ceux — qui sont ainsi sont niais… — Ses cheveux, de quelle couleur ?
Messager
— Bruns, madame : et son front est aussi bas — qu’elle peut le souhaiter.
Cléopâtre
Voici de l’or pour toi. — Tu ne dois pas prendre mal mes premières vivacités. — Je veux te faire repartir : je te trouve — très-bon pour l’emploi. Va te préparer : — nos lettres sont prêtes.
Cléopâtre
Le messager sort.
Charmion
C’est un homme convenable.
Cléopâtre
— Oui, vraiment : je me repens beaucoup — de l’avoir ainsi rudoyé… Eh, à l’en croire, — cette créature n’est pas grand’chose.
Charmion
Oh ! rien, madame !
Cléopâtre
— L’homme a sans doute vu la majesté : il doit s’y connaître.
Charmion
— S’il a vu la majesté ? Bonne Isis !… — lui qui vous a servi si longtemps !
Cléopâtre
— J’ai encore une question a lui faire, chère Charmion. — Mais peu importe : tu me l’amèneras — là où je vais écrire : tout peut encore s’arranger.
Charmion
Je vous le garantis, madame.
Charmion
Tous sortent.
Charmion
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Scène 16
Antoine, Octavie
Athènes. Dans le palais d’Antoine.
Antoine
— Non, non, Octavie, pas seulement cela : — ce tort serait excusable, comme mille autres — de semblable importance ; mais il a engagé — une nouvelle guerre contre Pompée ; il a fait son testament et l’a lu — en public. — À peine y a-t-il parlé de moi ; quand forcément — il m’a dû un témoignage honorable, c’est froidement et à contre-cœur — qu’il me l’a rendu ; il m’a mesuré très-étroitement l’éloge ; — les meilleures occasions de me louer, il les a rejetées — ou ne les a saisies que du bout des lèvres.
Octavie
Ô mon bon seigneur, — ne croyez pas tout, ou, si vous devez tout croire, — ne vous irritez pas de tout. Jamais femme ne fut plus malheureuse que moi, — si cette rupture a lieu ! Être placée entre deux partis — et prier pour tous deux ! — Les dieux bons se moqueront de mes prières, — lorsque je leur dirai : Oh ! bénissez mon seigneur, mon mari ! — et qu’annulant ce souhait, je leur crierai tout aussi fort : — Oh ! bénissez mon frère ! Succès au mari, succès au frère, — une prière détruit l’autre ; point de moyen terme — entre ces extrêmes
Octavie
.
Octavie
Merci à mon seigneur ! — Que le puissant Jupiter fasse par moi, bien faible, bien faible femme, — votre réconciliation. La guerre entre vous deux, ce serait — comme si le monde s’entr’ouvrait et qu’il fallût combler le gouffre — avec des cadavres.
Antoine
— Dès que vous reconnaîtrez le moteur de ceci, — tournez de son côté votre déplaisir : car nos fautes — ne peuvent jamais être tellement égales que votre affection — flotte également entre elles. Préparez votre départ ; — choisissez votre cortége et faites, coûte que coûte, les commandes — dont vous aurez fantaisie.
Antoine
Ils sortent.
Antoine
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Scène 17
Énobarbus, Éros
Athènes. Une autre partie du palais.
Énobarbus
Eh bien, ami Éros !
Éros
Il est arrivé d’étranges nouvelles, messire.
Énobarbus
Quoi donc, l’homme ?
Éros
César et Lépide ont fait la guerre à Pompée.
Énobarbus
C’est vieux… quelle en est l’issue ?
Éros
César, après s’être servi de Lépide dans la guerre contre Pompée, l’a renié comme collègue ; il n’a pas voulu qu’il eût part à la gloire de la campagne ; non content de cela, il l’accuse d’avoir auparavant écrit des lettres à Pompée, et, sur sa seule affirmation, il l’arrête. Voilà le pauvre triumvir à l’ombre, jusqu’à ce que la mort l’ait élargi de prison.
Énobarbus
— Ainsi, ô monde, il ne te reste plus qu’une paire de mâchoires ; — tu auras beau leur jeter tous les aliments que tu possèdes, — elles grinceront des dents l’une contre l’autre… Où est Antoine ?
Éros
— Il se promène dans le jardin… comme ceci ; il écrase — le fétu qui se trouve devant lui, en criant : ce niais de Lépide ! — et il menace à la gorge celui de ses officiers — qui a assassiné Pompée.
Énobarbus
Notre grande flotte est équipée.
Éros
— Contre l’Italie et César. Autre chose, Domitius : — Monseigneur vous réclame immédiatement. Mes nouvelles, — j’aurais dû les remettre à un autre moment.
Énobarbus
C’est sans doute pour un rien, mais n’importe. Conduisez-moi à Antoine.
Éros
Venez, messire.
Éros
Ils sortent.
Éros
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Scène 18
César, Mécène, Agrippa, Octavie
Rome. Dans le palais de César.
César
— Au mépris de Rome, il a fait tout cela. — Bien plus, — à Alexandrie, voici, en détail ce qui s’est passé. — En place publique, au haut d’un tribunal argenté, — Cléopâtre et lui dans des chaires d’or — ont été publiquement intronisés : à leurs pieds étaient assis — Césarion, qu’ils appellent le fils de mon père, — et tous les enfants illégitimes que leurs débauches — ont depuis lors engendrés entre eux. À Cléopâtre — il a donné l’établissement d’Égypte ; puis, — de la basse Syrie, de Chypre et de Lydie — il l’a faite reine absolue
César
.
Mécène
Et cela en public.
César
— Sur la grande place où se font les exercices. — Là il a proclamé ses fils rois des rois : — la grande Médie, la Parthie et l’Arménie, — il les a données à Alexandre ; à Ptolémée il a assigné — la Syrie, la Cilicie et la Phénicie. Quant à elle, — c’est sous l’accoutrement de la déesse Isis — qu’elle a paru ce jour-là ; et souvent déjà elle avait donné audience, — dit-on, dans ce costume.
Mécène
Il faut que Rome en soit informée !
Agrippa
Et, déjà écœurée de tant d’insolence, — Rome retirera son estime à Antoine.
César
— Le peuple sait tout ; il vient de recevoir ses accusations.
Agrippa
Qui accuse-t-il ?
César
— César ! Il se plaint de ce qu’ayant dépouillé de la Sicile — Sextus Pompée, je ne lui aie point baillé — sa part de l’île ; puis il dit m’avoir prêté — des vaisseaux que je ne lui ai point rendus ; enfin, il se fâche — de ce que Lépide ait été déposé — du triumvirat, et, cela étant, de ce que nous détenions — tous ses revenus.
Agrippa
Sire, il faut répondre à cela.
César
— C’est déjà fait, et le messager est parti. — Je leur dis que Lépide était devenu trop cruel, — qu’il abusait de son autorité — et qu’il a mérité sa déposition ; quant à ce que j’ai conquis, — je lui en accorde sa part, pourvu que, dans son Arménie — et dans les autres royaumes qu’il a conquis, — il me fasse la mienne.
Mécène
Il n’y consentira jamais.
César
— Alors je ne dois pas consentir à ce qu’il demande.
Octavie
— Salut, César ! salut, monseigneur ! salut, très-cher César !
César
— Qui m’eût dit que jamais je t’appellerais abandonnée ?
Octavie
— Vous ne m’avez jamais appelée ainsi et vous n’avez pas sujet de le faire.
César
— Pourquoi donc nous surprenez-vous ainsi ? Vous n’arrivez pas — comme la sœur de César : la femme d’Antoine — devrait avoir une armée pour huissier, et — les hennissements des chevaux devraient annoncer son approche, — longtemps avant qu’elle paraisse ; les arbres du chemin — devraient être chargés de gens, et l’attente publique devrait languir — à souhaiter sa venue trop lente. Oui, la poussière — aurait dû monter jusqu’au faîte du ciel, — soulevée par votre cortége populaire. Mais vous êtes venue — à Rome comme une fille du marché, et vous avez prévenu — la manifestation de notre amour, oubliant que l’affection, restée cachée, — reste souvent méconnue. Nous aurions été à votre rencontre — par terre et par mer, vous rendant à chaque étape — un nouvel hommage !
Octavie
Mon bon seigneur, — je n’étais pas forcée d’arriver ainsi ; je l’ai fait — de mon plein gré. Monseigneur Marc-Antoine, — apprenant que vous faisiez des préparatifs de guerre, en a instruit — mon oreille affligée ; sur quoi j’ai imploré de lui — la grâce de revenir.
César
Et cette grâce, il vous l’a vite accordée, — puisque vous étiez l’obstacle entre sa luxure et lui.
Octavie
— Ne dites pas cela, monseigneur.
César
J’ai les yeux sur lui, — et la nouvelle de ses actes m’arrive avec le vent… — Savez-vous où il est maintenant ?
Octavie
À Athènes, monseigneur.
César
— Non, ma sœur trop outragée : Cléopâtre — l’a rappelé d’un signe. Il a livré son empire — à une prostituée, et tous deux maintenant lèvent — pour la guerre tous les rois de la terre. Il a rassemblé — Bocchus, le roi de Libye, Archélatis, — de Cappadoce, Philadelphos, roi — de Paphlagonie, le roi de Thrace, Adallas, — le roi Malchus d’Arabie, le roi de Pont, — Hérode de Judée, Mithridate, roi — de Comagène, Polémon et Amintas, — les rois de Médie et de Lycaonie, avec un — vaste arrière-ban de sceptres.
Octavie
Oh ! malheureuse que je suis — d’avoir le cœur partagé entre deux parents — qui s’accablent l’un l’autre !
César
Soyez la bienvenue ici. — Vos lettres ont retardé notre rupture — jusqu’au moment où j’ai reconnu combien vous étiez outragée — et combien notre négligence était dangereuse. Reprenez courage ! — Ne vous laissez pas déconcerter par des temps qui amoncèlent — au-dessus de votre bonheur ces sombres nécessités ; — mais laissez, impassible, les choses déterminées par le destin — suivre leur cours. Soyez la bienvenue à Rome, — vous, ce que j’ai de plus cher. Vous avez été insultée — au delà de toute idée, et les dieux grands, — pour vous faire justice, nous ont pris pour ministres, — nous et tous ceux qui vous aiment. Consolez-vous ; — et soyez pour toujours la bienvenue près de nous.
Agrippa
Soyez la bienvenue, madame.
Octavie
Est-il vrai, seigneur ?
César
— Rien de plus certain. Sœur, soyez la bienvenue : je vous en prie, — ne perdez jamais patience… Ma sœur bien-aimée !
César
Ils sortent.
César
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Scène 19
Cléopâtre, Énobarbus, Antoine, Canidius, Messager, Soldat
Le camp d’Antoine, près d’Actium.
Cléopâtre
— Je ne te tiens pas quitte, sois-en sûr.
Énobarbus
Mais pourquoi ? pourquoi ? pourquoi ?
Cléopâtre
— Tu t’es opposé à ma présence dans cette guerre, et — tu as dit qu’elle n’était pas convenable.
Énobarbus
Voyons, l’est-elle ? l’est-elle ?
Cléopâtre
— À moins qu’il n’y ait exception contre moi, — pourquoi ne devrais-je pas être ici en personne ?
Cléopâtre
Qu’est-ce que vous dites ?
Énobarbus
— Votre présence ne peut qu’embarrasser Antoine, — et distraire de son cœur, de son cerveau, de son temps — ce qu’il n’en doit pas aliéner. Il est déjà — accusé de légèreté, et l’on dit à Rome — que ce sont vos femmes et l’eunuque Photin — qui dirigent cette guerre
Énobarbus
.
Cléopâtre
Que Rome s’effondre, et que pourrissent toutes les langues — qui parlent contre nous ! Je porte, moi aussi, le poids de cette guerre, — et je dois au royaume que je préside — d’y figurer comme un homme. Cesse de me contredire : — je ne resterai pas en arrière.
Énobarbus
Eh bien ! j’ai fini. — Voici l’empereur.
Antoine
N’est-il pas étrange, Canidius, — que, de Tarente et de Brindes, — il a pu si vite fendre la mer Ionienne, — et prendre Toryne ?
Antoine
À Cléopâtre.
Antoine
Vous savez cela, ma charmante ?
Cléopâtre
— La rapidité n’est jamais plus admirée — que par les paresseux.
Antoine
Excellente épigramme — qui ferait honneur au plus vaillant des hommes — et qui tance notre indolence… Canidius, nous — voulons le combattre sur mer
Antoine
.
Cléopâtre
Oui, sur mer : serait-ce possible ailleurs ?
Canidius
— Pourquoi cette résolution, monseigneur ?
Antoine
Parce qu’il nous y provoque !
Énobarbus
— Monseigneur l’a bien provoqué, lui, à un combat singulier.
Canidius
— Oui, et vous lui avez offert la bataille à Pharsale, — où César se mesura avec Pompée. Mais, vos propositions — n’étant pas à son avantage, il les repousse. — Eh bien ! repoussez les siennes.
Énobarbus
Vos navires ne sont pas bien équipés : — vos matelots sont des muletiers, des moissonneurs, tous gens — enlevés de vive force. Sur la flotte de César — sont des marins qui souvent ont combattu Pompée ; — ses vaisseaux sont faciles à manier ; les vôtres sont lourds. Aucune honte — pour vous à refuser le combat sur mer, — quand vous y êtes prêt sur terre.
Antoine
Sur mer ! sur mer !
Énobarbus
— Très-digne sire, vous annulez par là — la stratégie consommée que vous avez sur terre ; — vous divisez votre armée, composée surtout — de fantassins aguerris ; vous laissez inactive — votre expérience renommée ; vous écartez — les moyens qui assurent le succès ; — et, pour vous jeter à la merci de la chance et du hasard, vous renoncez — aux plus solides garanties.
Antoine
Je combattrai sur mer.
Cléopâtre
— J’ai soixante vaisseaux ; César n’en a pas de meilleurs.
Antoine
— Nous brûlerons le superflu de notre marine ; — et, avec le reste complètement équipé, de la pointe d’Actium — nous repousserons César, s’il approche. Au cas où nous échouons, — alors nous pouvons agir sur terre.
Antoine
Ton message ?
Messager
— La nouvelle est vraie, monseigneur ; l’ennemi est signalé ; — César a pris Toryne.
Antoine
— Se peut-il qu’il y soit en personne ? c’est impossible ! — Il est étrange que ses forces soient là !… Canidius, — tu commanderas sur terre nos dix-neuf légions — et nos douze mille chevaux… Nous allons à bord… — Partons, ma Thétis !
Antoine
Eh bien ! brave soldat !
Soldat
— Ô noble empereur, ne combats pas sur mer : — ne te risque pas sur des planches pourries. Te défies-tu — de cette épée et de ces miennes cicatrices ? Laisse les Égyptiens — et les Phéniciens patauger ; nous, — nous avons coutume de vaincre debout sur terre, — en combattant pied à pied
Soldat
.
Antoine
Bien, bien. Partons.
Antoine
Sortent Antoine, Cléopâtre et Énobarbus.
Soldat
— Par Hercule, je crois que je suis dans le vrai.
Canidius
— Oui, soldat. Mais ses actions n’obéissent plus — à leur règle légitime. Notre meneur est mené, — et nous sommes les soldats des femmes.
Soldat
Vous commandez sur terre — les légions et toute la cavalerie, n’est-ce pas ?
Canidius
— Marcus Octavius, Marcus Justeius, — Publicola et Célius tiennent sur mer ; — nous, nous commandons toutes les forces de terre. Cette rapidité de César — passe toute croyance.
Soldat
Quand il était encore à Rome, — son armée s’acheminait par petits détachements, de manière — à dépister tous les éclaireurs.
Canidius
Quel est son lieutenant, savez-vous ?
Soldat
— Un nommé Taurus, dit-on.
Canidius
Oh ! je connais l’homme.
Messager
L’empereur demande Canidius.
Canidius
— Le temps est en travail d’événements et il en enfante — à chaque minute.
Canidius
Ils sortent.
Canidius
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Scène 20
César, Taurus, Antoine, Scarus, Énobarbus, Canidius
Un plateau près d’Actium.
César
— Taurus !
Taurus
Monseigneur ?
César
N’agis pas sur terre ; reste compact ; — n’offre pas la bataille avant que nous ayons fini sur mer ; — n’outre-passe point les ordres que contient cet écrit.
César
Il lui remet un rouleau.
César
— Notre fortune dépend de ce hasard suprême.
César
Ils sortent.
Antoine
— Plaçons nos escadres sur ce côté de la colline — en vue de l’armée de César ; de là — nous pourrons découvrir le nombre de ses vaisseaux — et manœuvrer en conséquence.
Antoine
Ils sortent.
Scarus
À nous, dieux et déesses, — et tout le céleste synode !
Énobarbus
D’où vient ton émotion !
Scarus
— Le plus beau tiers du monde est perdu — par pure ineptie ! Nous avons perdu en baisers — des royaumes et des provinces.
Énobarbus
Quel aspect présente le combat ?
Scarus
De notre côté, tous les signes de la peste — qui précèdent la mort ! Cette monture à ribaud, cette rosse d’Égypte, — que la lèpre l’étouffe ! Au milieu de la bataille, — quand les deux chances étaient comme des jumelles — du même âge, si même la nôtre n’était l’aînée, — je ne sais quel taon la pique ainsi qu’une vache en juin ! — Elle déploie les voiles et s’enfuit !
Énobarbus
J’en ai été témoin : mes yeux, — malades de ce spectacle, n’ont pu l’endurer — plus longtemps.
Scarus
Une fois qu’elle a viré de bord, — la noble victime de sa magie, Antoine, — secoue ses ailes marines, et, comme un canard éperdu. — vole après elle, laissant la bataille au plus fort de l’action. — Je n’ai jamais vu une affaire si honteuse ; — l’expérience, l’énergie, l’honneur n’ont jamais — attenté ainsi à eux-mêmes.
Énobarbus
Hélas ! hélas !
Canidius
— Notre fortune sur mer a perdu le souffle — et sombre lamentablement. Si notre général s’était montré — ce qu’il était jadis, tout aurait bien été. — Oh ! il nous a donné l’exemple de la fuite — bien lâchement.
Énobarbus
— Ah ! vous en êtes là ? alors, bonsoir — cette fois !
Canidius
Ils se sont enfuis vers le Péloponèse.
Scarus
— La route en est aisée, et j’irai y attendre — l’événement.
Canidius
Je vais me rendre à César — avec mes légions et ma cavalerie ; six rois déjà — m’ont montré la voie de la soumission.
Énobarbus
Moi, je veux suivre encore — la fortune blessée d’Antoine, bien que ma raison — se tourne avec le vent contre moi.
Énobarbus
Ils sortent.
Énobarbus
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Scène 21
Serviteurs, Antoine, Éros, Iras, Charmion, Cléopâtre
Alexandrie. Dans le palais.
Serviteurs
Nous, fuir ! jamais !
Antoine
— J’ai fui moi-même, et j’ai appris aux autres — à se sauver et à montrer leurs épaules… Amis, partez — je me suis moi-même décidé pour une voie — où je n’ai pas besoin de vous : partez ! — mon trésor est dans le havre, prenez-le !… Oh ! — j’ai couru après ce que je rougis maintenant de regarder ! — Mes cheveux mêmes en sont révoltés : car les blancs — reprochent aux bruns tant de témérité, et ceux-ci reprochent à ceux-là — tant de couardise et d’ineptie !… Amis, partez ; vous aurez — des lettres de moi pour quelques amis qui vous — balayeront l’accès auprès de César. Je vous en prie, n’ayez pas l’air triste — et ne me faites pas d’objections ; prenez l’avis — que proclame mon désespoir ; abandonnez — qui s’abandonne. Vite au rivage ! — Je vais vous livrer ce navire et ce trésor. — Laissez-moi un peu, je vous prie ! oui, je vous en prie, — laissez-moi ! Voyez-vous, j’ai perdu le droit de commander ; aussi, je vous prie ! Je vous rejoindrai tout à l’heure.
Antoine
Il s’assied.
Éros
Ah ! bonne madame ! allez le consoler.
Iras
Allez, chère reine.
Charmion
Allez ! Que pouvez-vous faire de mieux ?
Cléopâtre
Laissez-moi m’asseoir !… Ô Junon !
Cléopâtre
Elle s’affaisse comme en défaillance. Éros la montre à Antoine.
Antoine
Non, non, non, non, non !
Éros
Voyez un peu, sire.
Antoine
Ô fi ! fi ! fi !
Charmion
Madame !
Iras
Madame ! Ô bonne impératrice !
Éros
Sire ! sire !
Antoine
— Oui, seigneur, oui ! À Philippes, il tenait — son épée comme un danseur, tandis que je frappais — le maigre et ridé Cassius ; et ce fut moi — qui anéantis ce fou de Brutus ! Lui, — il n’agissait que par ses lieutenants ; il n’avait aucune pratique — des manœuvres hardies de la guerre ! Aujourd’hui pourtant… n’importe.
Cléopâtre
Ah ! rangez-vous !
Éros
La reine, monseigneur, la reine !
Iras
Allez à lui, madame ! Parlez-lui ! — Il est anéanti par l’humiliation.
Cléopâtre
Eh bien, soutenez-moi… Oh !
Cléopâtre
Elle s’arrête, puis va lentement vers Antoine, supportée par ses femmes.
Éros
— Très-noble sire, levez-vous ; la reine s’avance ; sa tête s’incline et la mort va la saisir ; rien — qu’un mot de consolation, et vous la sauvez.
Antoine
J’ai forfait à la gloire ! — Reculade ignoble !
Éros
Sire, la reine !
Antoine
— Oh ! où m’as-tu réduit, Égyptienne ? Vois, — je ne puis te cacher ma confusion, — qu’en regardant, derrière moi, — les ruines de mon honneur !
Cléopâtre
Ô monseigneur ! monseigneur ! — Pardonnez à mes voiles peureuses ! Je ne croyais pas — que vous me suivriez.
Antoine
Égyptienne, tu savais trop bien — que mon cœur était attaché par toutes ses cordes à ton gouvernail — et que tu me remorquerais. Tu savais — ta pleine suprématie sur mon âme, et — qu’un signe de toi pourrait me faire enfreindre — l’ordre même des dieux.
Cléopâtre
Oh ! pardon !
Antoine
Maintenant, il faut — que j’envoie d’humbles supplications à ce jeune homme ; il faut que je biaise — et que je rampe dans tous les méandres de la bassesse, moi qui — avais pour hochet la moitié du monde, — qui faisais et défaisais les fortunes !… Vous saviez — à quel point vous m’aviez conquis, et que — mon épée, affaiblie par ma passion, — lui obéirait en tout.
Cléopâtre
Oh ! pardon ! pardon !
Cléopâtre
Elle pleure.
Antoine
— Ne pleure pas, te dis-je ; une seule de tes larmes vaut — tout ce qui a été gagné et perdu. Donne-moi un baiser… — Voici ce qui me dédommage… J’ai envoyé le précepteur de nos enfants ; — est-il de retour ?… Mon amour, je ne sais quel plomb pèse sur moi… — Du vin, holà ! et à souper !… La fortune sait — que, plus elle menace, plus je la nargue.
Antoine
Ils sortent.
Antoine
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Scène 22
César, Dolabella, Euphronius, Thyréus
Le camp de César en Égypte.
César
— Qu’on fasse paraître l’envoyé d’Antoine !
César
À Dolabella.
César
— Le connaissez-vous ?
Dolabella
César, c’est son maître d’école ! — Jugez à quel point il est dépouillé, puisqu’il vous — envoie une si pauvre plume de son aile, — lui qui pour messager avait des rois à foison, il y a quelques lunes à peine !
César
Approche et parle.
Euphronius
— Si peu que je sois, je viens de la part d’Antoine ; — j’étais naguère aussi insignifiant pour ses desseins — que la goutte de rosée perdue sur la feuille du myrte — l’est pour cette vaste mer.
César
Soit ! Déclare ta mission.
Euphronius
— Antoine salue en toi le maître de ses destinées et — demande à vivre en Égypte ; en cas de refus, — il restreint sa demande et prie — de le laisser respirer entre les cieux et la terre, — comme personne privée, dans Athènes ; voilà pour lui. Quant à Cléopâtre, elle confesse ta grandeur, — se soumet à ta puissance, et implore de toi — pour ses enfants le diadème des Ptolémées — maintenant à la merci de ta faveur
Euphronius
.
César
Pour Antoine, — je suis sourd à sa requête. Quant à la reine, — je consens à l’entendre et à la satisfaire, pourvu qu’elle — chasse d’Égypte son amant dégradé — ou lui ôte la vie. Cela fait, — elle ne priera pas en vain. Telle est ma réponse à tous deux.
Euphronius
— Que la fortune te suive !
César
Qu’on le reconduise à travers nos lignes !
César
Euphronius sort avec une escorte.
César
À Thyréus.
César
— Voici le moment d’essayer ton éloquence. Pars vite ; — détache Cléopâtre d’Antoine : promets-lui, — en notre nom, ce qu’elle demande ; ajoute même — des offres de ton chef ; les femmes, — même en plein bonheur, ne sont pas fortes ; mais la misère parjurerait — la vestale immaculée. Montre ton savoir faire, Thyréus ; — et, quant à ta récompense, tu promulgueras toi-même l’édit qui pour nous sera loi.
Thyréus
Je pars, César.
César
— Observe comment Antoine supporte sa chute, — et épie tous les mouvements par lesquels — se manifeste son action.
Thyréus
J’obéirai, César.
Thyréus
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Scène 23
Cléopâtre, Énobarbus, Antoine, Euphronius, Serviteur, Thyréus, Premier Serviteur, Énobarrus
Alexandrie. Dans le palais.
Cléopâtre
— Que devons-nous faire, Énobarbus ?
Énobarbus
Méditer et mourir.
Cléopâtre
— Est-ce Antoine ou moi qu’il faut accuser de ceci ?
Énobarbus
— Antoine seul, qui a voulu faire de son désir — le maître de sa raison ! Qu’importait que vous eussiez fui — de ce terrible front de bataille où les rangs opposés — se renvoyaient l’épouvante ? Pourquoi vous a-t-il suivie ? — Les démangeaisons de son affection n’auraient pas dû — troubler en lui le capitaine, au moment suprême — où les deux moitiés du monde se heurtaient et où son empire — était en cause. Il y avait pour lui honte — autant que désastre à suivre vos étendards en fuite — et à laisser là sa flotte effarée.
Cléopâtre
Paix, je te prie !
Antoine
— Est-ce là ta réponse ?
Euphronius
Oui, Monseigneur.
Antoine
Ainsi la reine — aura droit à ses courtoisies si elle veut — me sacrifier.
Euphronius
C’est ce qu’il dit.
Antoine
Il faut qu’elle sache cela.
Antoine
Montrant sa tête à Cléopâtre.
Antoine
— À l’enfant César, envoie cette tête grisonnante — et jusqu’au bord il remplira tes souhaits — de royaumes.
Cléopâtre
Cette tête, Monseigneur !
Antoine
— Retourne à lui ; dis-lui qu’il porte sur son front — la rose de la jeunesse, et que le monde attend de lui — quelque action d’éclat : son argent, ses vaisseaux, ses légions — pourraient aussi bien appartenir à un lâche ; ses lieutenants pourraient vaincre — au service d’un enfant aussi heureusement — que sous les ordres de César. C’est pourquoi je le provoque — à mettre de côté ces splendides avantages — et à se mesurer avec Antoine déclinant, épée contre épée — seul à seul. Je vais le lui écrire. Suis-moi.
Antoine
Sortent Antoine et Euphronius.
Serviteur
Un envoyé de César .
Cléopâtre
— Quoi ! sans plus de cérémonie ! Voyez mes femmes, — ils se bouchent le nez devant la rose épanouie, — ceux qui l’adoraient en bouton… Introduisez-le, monsieur.
Cléopâtre
Le serviteur sort.
Énobarbus
— Mon honnêteté et moi, nous commençons à nous quereller. — La loyauté qui reste dévouée aux fous fait — de notre foi une pure folie… Pourtant, celui qui a la force — de garder allégeance à son seigneur déchu — est le vainqueur du vainqueur de son maître — et gagne une place dans l’histoire !
Cléopâtre
La volonté de César ?
Thyréus
— Écoutez-la en particulier.
Cléopâtre
Il n’y a ici que des amis ; parlez hardiment.
Thyréus
— Peut-être aussi sont-ils les amis d’Antoine.
Énobarbus
— Il lui faut autant d’amis qu’en à César : — sinon, nous lui sommes inutiles. S’il plaît à César, notre maître — s’élancera au-devant de son amitié. Quant à nous, vous le savez, — nous sommes à qui il est, et alors nous serons acquis à César.
Thyréus
Soit !… — Écoutez-moi donc, illustre reine ; César vous conjure — d’oublier tout, dans votre situation présente, — excepté qu’il est César.
Cléopâtre
Poursuivez : c’est d’une générosité royale.
Thyréus
— Il sait que vous ne vous êtes pas attachée à Antoine — par amour, mais par crainte.
Cléopâtre
Oh !
Thyréus
— Aussi, les balafres faites à votre honneur — l’émeuvent-elles de pitié, comme des plaies causées par la violence, — mais imméritées.
Cléopâtre
César est un dieu, et il reconnaît — ce qui est bien vrai : mon honneur n’a pas été cédé, — il a été conquis.
Énobarbus
Pour être sûr de cela, je vais le demander à Antoine… Maître, maître, tu fais eau de toutes parts, — et nous n’avons plus qu’à te laisser sombrer, car — ce que tu as de plus cher t’abandonne.
Énobarbus
Il sort.
Cléopâtre
Quel est votre nom ?
Thyréus
— Mon nom est Thyréus.
Cléopâtre
Très-aimable messager, — dites au grand César que par votre intermédiaire — je baise sa main triomphante ; dites-lui que je suis prête — à déposer ma couronne à ses pieds et à m’agenouiller devant lui ; — dites-lui que de son souffle souverain il peut me signifier — le sort de l’Égypte.
Thyréus
Vous prenez le parti le plus noble. — Quand la sagesse et la fortune sont en lutte, — si la première n’ose que ce qu’elle peut, — aucun hasard ne peut l’ébranler. Laissez-moi par grâce déposer — mon hommage sur votre main.
Cléopâtre
Souvent le père de votre César, — après avoir rêvé de royaumes à conquérir, — imprima ses lèvres à cette place indigne, — comme s’il pleuvait des baisers !
Cléopâtre
Thyréus lui baise la main.
Antoine
Des faveurs, par Jupiter tonnant !… — Qui es-tu, drôle ?
Thyréus
Le strict exécuteur — des ordres de l’homme le plus puissant et le plus digne — d’être obéi.
Énobarbus
Vous allez être fouetté.
Antoine
— Holà ! qu’on vienne !
Antoine
À Thyréus.
Antoine
Ah ! mon oiseau de proie !… Par les dieux et les démons, — l’autorité fond sur moi ! Naguère, quand je criais : holà ! — comme des enfants qui se bousculent, des rois s’élançaient — me criant : Que voulez-vous ?… N’avez-vous pas d’oreilles ? Je suis — encore Antoine ?
Antoine
Des serviteurs paraissent.
Antoine
Emmenez-moi ce gueux, et fouettez-le.
Énobarbus
— Mieux vaut jouer avec un lionceau, — qu’avec un vieux lion mourant.
Antoine
Lune et étoiles ! — fouettez-le… Quand ils seraient là vingt des plus grands tributaires — qui reconnaissent César, si je les trouvais — à ce point insolents avec la main de cette femme… Comment se nomme-t-elle — depuis qu’elle n’est plus Cléopâtre ?… Donnez-lui le fouet, compagnons, — jusqu’à ce que vous le voyiez grimacer, comme un enfant, — et geindre en implorant merci… Emmenez-le.
Thyréus
— Marc-Antoine…
Antoine
Entraînez-le, et, dès qu’il sera fouetté, — ramenez-le… Ce valet de César — lui portera un message de notre part.
Antoine
Les serviteurs emmènent Thyréus.
Antoine
À Cléopâtre.
Cléopâtre
Mon bon seigneur…
Antoine
— Vous avez toujours été une hypocrite… — Mais, dès que nous nous endurcissons dans le vice, — ô misère ! les dieux sages ferment nos yeux ; — ils laissent tomber notre pure raison dans notre propre ordure, nous font adorer — nos erreurs et rient de nous, quand nous nous pavanons — sur le chemin de notre ruine !
Cléopâtre
Oh ! en est-ce venu là ?
Antoine
— Je vous ai trouvée comme un morceau refroidi — sur l’assiette de César mort… Que dis-je ! vous étiez un reste — de Cnéius Pompée ; sans compter ces heures ardentes, — non enregistrées par la renommée vulgaire, que — votre luxure avait dérobées !… Car, j’en suis sûr, — si vous êtes capable de deviner ce que peut être la vertu, — vous ne savez pas ce que c’est !
Cléopâtre
Pourquoi tout ceci ?
Antoine
Est-il fouetté ?
Premier Serviteur
— Solidement, monseigneur.
Antoine
A-t-il crié ! a-t-il imploré son pardon ?
Premier Serviteur
— Il a demandé grâce.
Antoine
— Si ton père vit encore, il regrettera — que tu ne sois pas né fille ; et toi, tu te repentiras — d’avoir suivi César dans son triomphe, puisque — tu as été fouetté pour l’avoir suivi : désormais, — que la blanche main d’une femme te donne la fièvre ; — tremble, rien qu’à la voir… Retourne vers César, — raconte-lui ta réception ; songe à lui dire — qu’il m’irrite, pour autant qu’il fait trop — du superbe et m’a en mépris. En rabâchant sur ce que je suis, — il oublie ce que je fus. Il m’irrite, — au moment même où je suis si facile à aigrir, — lorsque les astres propices, qui jusqu’ici ont été mes guides, — se sont échappés de leurs orbites, et ont lancé leurs feux — dans les abîmes de l’enfer ! S’il trouve mauvais — ce que je dis et ce que j’ai fait, mande-lui qu’il a — par-devers lui Hipparque, mon affranchi, et qu’il — peut à plaisir le fouetter, le pendre ou le torturer, — afin que nous soyons égaux. Insiste pour cela toi-même, — et va-t’en avec tes marques sur le dos.
Antoine
Sort Thyréus.
Cléopâtre
— Avez-vous fini ?
Antoine
Hélas, notre lune terrestre — est maintenant éclipsée ; et cela seul suffirait pour annoncer — la chute d’Antoine !
Cléopâtre
Attendons qu’il ait achevé.
Antoine
— Pour flatter César, vous échangez des regards — avec un drôle qui lui attache ses aiguillettes !
Cléopâtre
Ne pas me connaître encore !
Antoine
— Êtes-vous donc de glace pour moi ?
Cléopâtre
Ah ! cher, si je suis ainsi, — que de mon cœur glacé le ciel engendre une grêle — empoisonnée à sa source ; et que le premier grêlon — tombe dans ma gorge pour se dissoudre — avec ma vie ! que le second frappe Césarion ! — Que successivement tous les fruits de mes entrailles, — et mes braves Égyptiens, — soient lapidés par cet ouragan en fusion ! — Et que tous restent gisants sans tombes jusqu’à ce que les mouches et les insectes du Nil les ensevelissent en les dévorant !
Antoine
Je suis satisfait. — César s’établit sous Alexandrie ; c’est là — que je veux combattre sa destinée. Nos forces de terre — ont noblement tenu ; notre flotte dispersée — s’est ralliée et vogue dans sa menace navale. — Qu’étais-tu donc devenu, mon courage ?… Écoutez, madame, si je reviens encore une fois du champ de bataille, — pour baiser ces lèvres, je veux apparaître couvert de sang. — Moi et mon épée, nous allons gagner notre chronique ; — il y a de l’espoir encore !
Cléopâtre
Voilà enfin mon vaillant seigneur !
Antoine
— Mes muscles, mon cœur, mon souffle vont être triplés, — et je veux combattre sans merci. Quand mes heures coulaient insouciantes et propices, les vaincus se rachetaient de moi — avec un bon mot, mais maintenant, je vais grincer des dents — et envoyer dans les ténèbres tous ceux qui m’arrêteront… Allons, — ayons encore une nuit joyeuse ; qu’on appelle à moi — tous mes tristes capitaines et qu’on remplisse nos coupes ; encore une fois — narguons la cloche de minuit !
Cléopâtre
C’est aujourd’hui l’anniversaire de ma naissance ; je croyais qu’il serait pauvrement fêté ; mais puisque mon seigneur — est redevenu Antoine, je veux être Cléopâtre.
Antoine
— Tout ira bien encore.
Cléopâtre
— Qu’on appelle auprès de monseigneur tous ses nobles capitaines !
Antoine
— Faites. Nous voulons leur parler ; et ce soir je forcerai — le vin à sourdre sous leurs cicatrices… Venez, ma reine ; — il y a encore de la sève, là ! La prochaine fois que je combattrai, — je rendrai la mort amoureuse de moi ; car je vais rivaliser — avec sa faux pestilentielle.
Antoine
Sortent Antoine, Cléopâtre et les serviteurs.
Énobarrus
Il sort.
Énobarrus
‌
Scène 24
César, Mécène
Le camp de César à Alexandrie.
César
— Il me traite d’enfant, et me morigène comme s’il avait le pouvoir — de me chasser d’Égypte. Mon messager — il l’a battu de verges ; il me provoque à un combat singulier, — César contre Antoine ! Que le vieux ruffian sache — que j’ai beaucoup d’autres moyens de mourir et qu’en attendant — je me moque de son défi
César
.
Mécène
César doit penser — que, quand un homme si grand est pris de rage, c’est qu’il est — aux abois. Ne lui donnez pas de répit, mais vite — profitez de son égarement. Jamais la fureur — n’a fait bonne garde pour elle-même.
César
Faites savoir à nos meilleurs chefs — que demain la dernière de tant de batailles — sera livrée par nous… Il y a dans nos rangs — assez de déserteurs de l’armée d’Antoine — pour l’aller chercher… Veillez à ce que ce soit fait, — et qu’on festoie les troupes ; nous regorgeons de vivres, — et elles ont bien mérité cette prodigalité. Pauvre Antoine !
César
Ils sortent.
César
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Scène 25
Antoine, Énobarbus, Cléopâtre, Serviteurs
Alexandrie. Dans le palais.
Antoine
— Il ne veut pas se battre avec moi, Domitius !
Énobarbus
Non.
Antoine
Pourquoi pas ?
Énobarbus
— Il pense qu’étant vingt fois plus fortuné que vous, — il risquerait vingt contre un.
Antoine
Demain, soldat, — je veux me battre sur terre et sur mer ; où je survivrai, — ou je donnerai à ma gloire mourante un bain de sang — qui la fera revivre. Es-tu prêt à bien te battre ?
Énobarbus
— Je frapperai en criant : Pas de quartier !
Antoine
Bien dit ! Allons ! — Qu’on appelle les gens de ma maison ! que cette nuit — il y ait profusion à notre banquet !
Cléopâtre
Que signifie ceci ?
Énobarbus
— C’est un de ces traits bizarres que la douleur — décoche de l’âme.
Antoine
Et toi aussi, tu es un serviteur fidèle ! — Je voudrais me multiplier en autant d’homme que vous êtes, — et vous voir tous réunis en — un Antoine, pour pouvoir vous servir — aussi bien que vous m’avez servi !
Serviteurs
Aux dieux ne plaise !
Antoine
— Allons, mes bons camarades, assistez-moi cette nuit encore : — ne ménagez pas mes coupes, et traitez-moi ! — comme quand tout un empire était votre compagnon — et obéissait à mes ordres.
Cléopâtre
Que prétend-il ?
Énobarbus
— Faire pleurer ses amis !
Antoine
Aidez-moi cette nuit encore. — Peut-être est-ce la fin de votre service ; — peut-être ne me verrez-vous plus ou ne verrez-vous de moi — qu’une forme mutilée ; peut-être demain, — servirez-vous un autre maître. Je vous regarde tous — en homme qui vous fait ses adieux. Mes fidèles amis, — je ne vous renvoie pas ; j’ai, comme maître, — épousé votre bon service et je ne m’en déferai qu’à la mort. — Assistez-moi cette nuit deux heures, pas davantage, — et que les dieux vous en récompensent !
Antoine
Tous les serviteurs fondent en larmes.
Antoine
Assez ! assez ! assez ! — Que la sorcière m’emporte, si j’avais cette intention ! — Que l’allégresse germe où sont tombées ces larmes ! Mes généreux amis, — vous prenez ce que je dis dans un sens trop douloureux ; — je vous parlais pour vous encourager, quand je vous demandais — d’incendier cette nuit avec des torches ! Sachez, mes chers cœurs, — que j’ai bon espoir pour demain. Si je vous conduis au combat, — c’est que j’en attends la victoire et la vie — plutôt que la mort et la gloire. Allons souper ; venez et noyons les réflexions
Antoine
.
Antoine
Tous sortent.
Antoine
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Scène 26
Premier Soldat, Deuxième Soldat, Troisième Soldat, Quatrième Soldat, Plusieurs Soldats
Alexandrie. Devant le palais.
Premier Soldat
— Bonne nuit, frère ; demain est le jour.
Deuxième Soldat
— Oui, qui décidera de tout : bonne chance ! — N’avez-vous entendu rien d’étrange dans les rues ?
Premier Soldat
— Rien : quelles nouvelles ?
Deuxième Soldat
Ce n’est probablement qu’une rumeur : — bonne nuit à vous.
Premier Soldat
Allons, mon cher, bonne nuit.
Deuxième Soldat
— Soldats, — attention au poste !
Troisième Soldat
Attention, vous aussi ! Bonne nuit, bonne nuit.
Troisième Soldat
Les deux premiers soldats se mettent en faction au fond du théâtre.
Quatrième Soldat
— Nous ici !
Quatrième Soldat
Ils se postent sur le devant de la scène.
Quatrième Soldat
Si demain — notre flotte l’emporte, j’ai la conviction absolue — que nos gens de terre tiendront bon.
Troisième Soldat
C’est une brave armée, — et pleine de résolution…
Troisième Soldat
Musique de hautbois sous la scène.
Quatrième Soldat
Silence ! quel est ce bruit ?
Premier Soldat
Écoutez ! écoutez !
Deuxième Soldat
— Chut !
Premier Soldat
De la musique dans l’air !
Troisième Soldat
Sous terre !
Quatrième Soldat
C’est bon signe, — n’est-ce pas ?
Troisième Soldat
Non.
Premier Soldat
Paix, vous dis-je ! Qu’est-ce que cela signifie ?
Deuxième Soldat
— C’est le dieu Hercule, tant aimé d’Antoine, — qui l’abandonne aujourd’hui
Deuxième Soldat
.
Premier Soldat
Avançons ! Voyons si les autres sentinelles — entendent comme nous.
Premier Soldat
Ils s’avancent dans la direction d’un autre poste.
Deuxième Soldat
Eh bien, camarades ?
Plusieurs Soldats
Eh bien ! — Eh bien ! entendez-vous ?
Premier Soldat
Oui. N’est-ce pas étrange ?
Troisième Soldat
— Entendez-vous, camarades ? entendez-vous ?
Premier Soldat
— Suivons le bruit jusqu’à la limite de nos quartiers : — voyons comment il cessera.
Plusieurs Soldats
Volontiers : voilà qui est étrange.
Plusieurs Soldats
Tous sortent.
Plusieurs Soldats
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Scène 27
Antoine, Cléopâtre, Éros, Premier Officier, Deuxième Officier, Tous, Charmion
Alexandrie. Dans le palais. Le jour se lève.
Antoine
— Éros ! mon armure, Éros !
Cléopâtre
Dormez un peu.
Antoine
— Non, ma poule… Éros, viens donc ; mon armure, Éros !
Antoine
— Viens, mon brave, couvre-moi de fer. — Si la fortune n’est pas pour nous aujourd’hui, c’est — que nous la bravons… Allons !
Antoine
Éros se met en devoir de l’équiper.
Cléopâtre
Ah ! je veux aider, moi aussi.
Cléopâtre
Prenant une pièce de l’armure.
Cléopâtre
— Où se met ceci ?
Antoine
Ah ! laisse ça, laisse ça… Tu es — l’armurière de mon cœur… Tu te trompes, tu te trompes !… Ceci ! ceci !
Antoine
Antoine désigne la cuirasse. Cléopâtre la prend et la lui met.
Cléopâtre
— Doucement ! là ! je veux vous aider… Voilà comment ça doit être.
Antoine
Bien, bien ! — Nous réussirons à présent… Allons, mon brave, — va t’équiper.
Éros
Tout de suite, Sire.
Cléopâtre
— Est-ce que ce n’est pas bien bouclé ?
Antoine
À merveille, à merveille ; — celui qui débouclera ceci avant qu’il nous plaise — de l’ôter pour nous reposer, aura entendu une tempête… — Tu tâtonnes, Éros, et ma reine est un écuyer — bien plus adroit que toi… Dépêchons-nous. Ô mon amour, — que ne peux-tu me voir combattre, aujourd’hui, et assister — à mes royales occupations ! tu verrais — quel ouvrier je suis ?
Antoine
Bonjour ; sois le bienvenu ; — tu as l’air d’un homme chargé d’une mission belliqueuse ; — pour l’ouvrage que nous aimons nous nous levons de bonne heure, — et nous y allons avec joie.
Premier Officier
Mille combattants, Sire, — quoique ce soit bien tôt, ont déjà rivé leur armure — et vous attendent aux portes.
Premier Officier
Acclamations mêlées au bruit des trompettes.
Deuxième Officier
— La matinée est belle… Bonjour, général !
Tous
— Bonjour, général !
Antoine
Voilà qui est bien embouché, mes enfants ! — Le matin, précoce comme le génie d’un jeune homme — qui doit faire parler de lui, commence de bonne heure…
Antoine
À Éros, qui achève de l’armer.
Antoine
— Ainsi, ainsi… Allons, donne-moi cela… de cette façon… Bien…
Antoine
À Cléopâtre.
Antoine
— Sois heureuse, ma dame, quoi qu’il advienne de moi !
Antoine
Il l’embrasse.
Antoine
Sortent Antoine, Éros, les officiers et les soldats.
Charmion
— Vous plairait-il de vous retirer dans votre chambre ?
Cléopâtre
Conduis-moi. — Il part vaillamment. Ah ! si lui et César avaient pu — décider cette grande guerre dans un combat singulier ! — Alors Antoine… Mais maintenant… Eh bien, marchons.
Cléopâtre
Elles sortent.
Cléopâtre
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Scène 28
Soldat, Antoine, Éros
Le camp d’Antoine près d’Alexandrie.
Soldat
— Fassent les dieux que cette journée soit heureuse pour Antoine !
Antoine
— Ah ! que n’ai-je été décidé par tes conseils et par tes cicatrices — à combattre sur terre !
Soldat
Si tu l’avais fait, — les rois qui se sont révoltés et le soldat — qui t’a quitté ce matin, marcheraient encore — à ta suite.
Antoine
Qui donc a déserté ce matin ?
Antoine
Que dis-tu ?
Soldat
Seigneur, il est avec César.
Éros
Seigneur, ses coffres et ses trésors, — il a tout laissé ici.
Antoine
Est-il parti vraiment ?
Soldat
Rien de plus certain.
Antoine
Va, Éros, renvoie-lui ses trésors ; fais vite, — et n’en retiens pas une obole, je te le défends ; écris-lui — la plus affectueuse lettre d’adieu, je la signerai ; — dis-lui que je souhaite que désormais il n’ait plus de motif — de changer de maître… Oh ! ma fortune a — corrompu les honnêtes gens… Dépêche-toi… Énobarbus !
Antoine
Ils sortent.
Antoine
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Scène 29
César, Agrippa, Messager, Énobarbus, Soldat, Énorarbus
Le camp de César devant Alexandrie.
César
— Pars, Agrippa, et engage la bataille ; — notre volonté est qu’Antoine soit pris vivant : — fais-le savoir.
Agrippa
J’obéis, César.
Agrippa
Il sort.
César
— Le temps de la paix universelle est proche ; — si cette journée est heureuse, les trois parties du monde — porteront spontanément l’olive.
Messager
Antoine — est arrivé sur le champ de bataille.
César
Va, dis à Agrippa — de poser les déserteurs à l’avant-garde, — afin qu’Antoine épuise en quelque sorte sa furie — sur lui-même.
César
Sortent César et sa suite.
Énobarbus
— Alexas a trahi ; envoyé en Judée — pour les intérêts d’Antoine, il a persuadé — au grand Hérode de passer à César — et d’abandonner Antoine, son maître : pour la peine, — César l’a fait pendre. Canidius et les autres — qui ont déserté ont obtenu de l’emploi, mais — non une honorable confiance. J’ai mal agi, — et je m’en accuse si amèrement — que je n’aurai plus de joie.
Énobarbus
Entre un Soldat de César.
Soldat
Énobarbus, Antoine — te renvoie tous tes trésors, grossis — de ses largesses. Son messager — est venu, sous ma garde, et il est maintenant dans ta tente — à décharger ses mules.
Énobarbus
— Je vous donne tout.
Soldat
Il sort.
Énorarbus
— Je suis le vrai scélérat de l’univers, — et je le sens tout le premier. Ô Antoine, — mine de générosité, de quel prix tu aurais payé — mes fidèles services, toi qui — couronnes d’or ma turpitude ! Mon cœur se gonfle : — si le remords violent ne le brise pas, un moyen plus violent — devancera le remords ; mais le remords suffira, je le sens ; — moi, combattre contre toi ! Non… Je veux chercher — un fossé où mourir ; le plus immonde est le meilleur — pour la fin de ma vie !
Énorarbus
Il sort.
Énorarbus
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Scène 30
Agrippa, Scarus, Antoine, Éros
Le champ de bataille. Bruit de combat. Tambours et trompettes.
Agrippa
— Retirons-nous, nous nous sommes engagés trop avant ; — César lui-même a de la besogne, et la résistance — excède ce que nous attendions.
Agrippa
Ils sortent.
Scarus
— Ô mon brave empereur, voilà ce qui s’appelle combattre ! — Si nous avions fait de même tout d’abord, ils auraient été repoussés jusque chez eux — avec des chiffons autour de la tête.
Antoine
Tu saignes abondamment.
Scarus
— J’avais ici une blessure en forme de T ; — elle est maintenant faite comme un H.
Antoine
Ils font retraite.
Scarus
— Nous les chasserons dans des trous ; j’ai encore — place pour six balafres.
Éros
— Ils sont battus, seigneur ; et notre avantage a tout l’effet — d’une belle victoire.
Scarus
Taillons-leur les épaules, — et attrapons-les comme nous prendrions des lièvres, par derrière ; — c’est plaisir de houspiller un fuyard.
Antoine
Je te récompenserai — une fois pour ta joyeuse humeur et dix fois — pour ta bonne vaillance. Viens.
Scarus
Je vous suis clopin-clopant.
Scarus
Ils sortent.
Scarus
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Scène 31
Antoine, Cléopâtre
Sous les murs d’Alexandrie.
Antoine
À Scarus.
Antoine
Donne-moi ta main.
Antoine
— C’est à cette grande fée que je veux vanter tes exploits, — pour qu’elle te bénisse de sa reconnaissance.
Antoine
À Cléopâtre.
Antoine
Ô toi, lumière du jour, — étreins mon cou bardé de fer ; toute radieuse, élance-toi, — en dépit de cette armure, sur mon cœur pour t’y laisser — soulever par les élans du triomphe !
Cléopâtre
Seigneur des seigneurs, — ô héroïsme infini ! te voilà donc revenu souriant, — après avoir échappé au grand piége des hommes.
Antoine
Mon rossignol, — nous les avons chassés jusqu’à leurs lits.
Antoine
Portant la main à ses cheveux.
Antoine
Eh bien, ma fille, bien que les gris — soient quelque peu mêlés aux bruns, nous avons encore — assez de cervelle pour nourrir notre énergie et — pour tenir tête à la jeunesse.
Antoine
Montrant Scarus.
Antoine
Regarde cet homme ; — confie à ses lèvres ta main sympathique… — Baise cette main, mon guerrier… Il a combattu aujourd’hui — comme si un dieu, hostile au genre humain, avait — pris sa forme pour détruire.
Cléopâtre
Ami, je vais te donner — une armure d’or, qui appartenait à un roi.
Antoine
— Il l’a bien méritée, fût-elle couverte d’escarboucles — comme le char sacré de Phébus !… Donne-moi ta main ; — faisons à travers Alexandrie une marche joyeuse ; — portons devant nous nos boucliers, balafrés comme leurs maîtres. — Si notre grand palais était assez vaste — pour camper cette armée, nous souperions tous ensemble — et nous boirions à la ronde à la journée de demain — qui nous promet un royal péril… Trompettes, — assourdissez la ville de vos fanfares cuivrées, — et qu’on y mêle le cliquetis de nos tambourins, — en sorte que le ciel et la terre se fassent écho — pour applaudir à notre approche.
Antoine
Ils sortent.
Antoine
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Scène 32
Premier Soldat, Deuxième Soldat, Énobarbus, Troisième Soldat
Le camp de César pendant la nuit. La lune brille.
Premier Soldat
— Si nous ne sommes pas relevés avant une heure, — nous devrons retourner au corps de garde. La nuit — est brillante et l’on dit que nous serons en bataille — dès la deuxième heure du matin.
Deuxième Soldat
La journée a été — dure pour nous.
Énobarbus
Ô nuit, sois-moi témoin…
Troisième Soldat
— Quel est cet homme ?
Deuxième Soldat
Approchons et écoutons-le.
Énobarbus
— Sois témoin, ô lune sacrée, — quand l’histoire jettera sur les traîtres — un souvenir flétrissant, sois témoin que le pauvre Énobarbus — s’est repenti devant ta face.
Premier Soldat
Énobarbus !
Troisième Soldat
Silence ! — Écoutons encore.
Énobarbus
— Ô souveraine maîtresse de la mélancolie profonde, — déverse sur moi les humides poisons de la nuit, — afin que cette vie, rebelle à ma volonté, — ne m’accable plus. Jette mon cœur — contre la pierre dure de ma faute, — et que, desséché par la douleur, il s’y brise en poussière — pour en finir avec toute sombre pensée. Ô Antoine, — plus généreux que ma révolte n’est infâme, pardonne-moi pour ta part, — et qu’alors le monde m’inscrive sur le registre — des déserteurs et des transfuges ! — Ô Antoine ! ô Antoine !
Énobarbus
Il meurt.
Deuxième Soldat
Parlons-lui.
Premier Soldat
— Écoutons-le bien : car les choses qu’il dit — peuvent intéresser César.
Troisième Soldat
Oui. Mais il dort !
Premier Soldat
— Je crois plutôt qu’il s’évanouit ; car jamais prière aussi déchirante — n’a appelé le sommeil.
Deuxième Soldat
Allons à lui.
Deuxième Soldat
Ils s’approchent du cadavre.
Troisième Soldat
— Éveillez-vous, éveillez-vous, seigneur ; parlez-nous.
Deuxième Soldat
Entendez-vous, seigneur ?
Premier Soldat
La main de la mort l’a atteint.
Premier Soldat
Roulement de tambour au loin.
Premier Soldat
Écoutez, les tambours — éveillent solennellement l’armée endormie… Portons-le — au corps de garde. C’est quelqu’un de notable. Notre faction — est amplement terminée.
Troisième Soldat
Allons, portons-le : — il peut encore revenir.
Troisième Soldat
Ils sortent avec le corps.
Troisième Soldat
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Scène 33
Antoine, Scarus, César, Cléopâtre
Un terrain accidenté entre les deux camps. On aperçoit un bois de pins sur une éminence.
Antoine
Aujourd’hui tous leurs préparatifs sont pour un combat naval ; — nous ne leur plaisons pas sur terre.
Scarus
On se battra sur terre et sur mer, monseigneur.
Antoine
— Je voudrais qu’on pût se battre dans le feu et dans l’air ; — là aussi nous les attaquerions. Mais écoute : notre infanterie, — postée sur les hauteurs qui avoisinent la ville, — restera avec nous ; les ordres sont donnés à la flotte, — et elle a déjà quitté la rade. Allons chercher une position — d’où nous puissions découvrir leur ordre de bataille — et observer leurs manœuvres.
Antoine
Ils sortent.
César
— Nous resterons immobiles sur terre, à moins que nous ne soyons attaqués, — et nous ne le serons pas, je crois, car ses meilleures troupes — sont employées au service de ses galères. Gagnons les vallées, — et gardons nos plus grands avantages.
César
Ils sortent.
Antoine
— Ils ne se sont pas encore abordés. De l’endroit où ce pin s’élève, — je découvrirai tout : je reviendrai te dire — immédiatement quelle apparence ont les choses.
Antoine
Il sort.
Scarus
— Les hirondelles — ont bâti leurs nids dans les voiles de Cléopâtre : les augures — prétendent qu’ils ne savent pas, qu’ils ne peuvent pas dire… Ils ont l’air lugubre, — et n’osent exprimer leur pensée. — Antoine est vaillant et abattu ; et, par accès, — sa fortune agitée le remplit d’espoir ou de crainte, — à la vue de ce qu’il a et de ce qu’il n’a pas.
Scarus
Bruit lointain annonçant un combat naval.
Antoine
Tout est perdu ; — cette noire Égyptienne m’a trahi ;
Antoine
— ma flotte s’est rendue à l’ennemi ; et les voilà là-bas — qui jettent leurs bonnets en l’air et qui boivent tous ensemble — comme des amis longtemps éloignés… Triple prostituée ! c’est toi — qui m’as vendu à ce novice, et mon cœur — ne fait plus la guerre qu’à toi seul…
Antoine
À Scarus.
Antoine
Dis-leur à tous de fuir, — car, dès que je serai vengé de ma charmeresse, — j’aurai fini… Dis-leur à tous de fuir, va !
Antoine
Sort Scarus.
Antoine
— Ô soleil, je ne verrai plus ton lever ! — La Fortune et Antoine se séparent ici ; c’est ici — que nous nous serrons la main… Que tout en soit venu là ! Les cœurs — qui rampaient à mes talons et dont je comblais — les désirs, fondent et distillent leur baume — sur le florissant César ; et le cèdre reste dépouillé, — qui les ombrageait tous. Je suis trahi ! — O âme noire d’Égypte ! sinistre charmeresse — dont un regard m’envoyait à la guerre ou me rappelait au foyer, — dont le sein était ma couronne et mon but suprême ! — Véritable gipsy, elle m’a, par ses impostures, — entraîné au cœur de la ruine. — Holà, Éros ! Éros !
Antoine
Ah ! enchanteresse ! arrière !
Cléopâtre
— Pourquoi mon seigneur est-il furieux contre sa bien-aimée ?
Antoine
— Évanouis-toi, ou je te donnerai ce que tu mérites, — et je ferai tort au triomphe de César. Qu’il te prenne — et qu’il t’expose aux acclamations des plébéiens ; suis son char, comme l’opprobre le plus grand — de tout ton sexe. Monstre prodigieux, sois exhibée — aux badauds, pour la plus chétive obole, et que — la patiente Octavie te laboure le visage — de ses ongles aiguisés !
Antoine
Cléopâtre sort.
Antoine
Tu as bien fait de t’enfuir, — si c’est un bien de vivre : pourtant, mieux eût valu pour toi — succomber sous ma furie, car cette mort — t’en eût épargné mille… Holà ! Éros !… — La chemise de Nessus est sur moi : ô toi, — Alcide, mon ancêtre ; enseigne-moi ta rage. — Puissé-je, moi aussi, lancer Lichas sur les cornes de la lune, — et, à l’aide de ces bras qui brandissaient la plus lourde massue, — m’anéantir héroïquement !… Cette sorcière mourra : — elle m’a vendu au marmouset romain, et je succombe — sous sa trahison : elle mourra pour cela. À moi, Éros !
Antoine
Il sort.
Antoine
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Scène 34
Cléopâtre
Alexandrie. Dans le palais de Cléopâtre.
Cléopâtre
— À mon secours, mes femmes ! Oh ! il est plus furieux — que le fils de Télamon frustré du bouclier d’Achille ; le sanglier de Thessalie — n’était pas plus écumant.
Cléopâtre
Au tombeau ! — Mardian, va lui annoncer que je me suis tuée ; — dis-lui que mon dernier mot a été : Antoine ! — et, je t’en prie, attendris-le par ton récit. Pars, — Mardian, et reviens m’apprendre comment il prend ma mort. — Au tombeau !
Cléopâtre
Tous sortent.
Cléopâtre
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Scène 35
Antoine, Éros, Mardian, Premier Garde, Deuxième Garde, Tous, Troisième Garde, Dercétas, Diomède
Alexandrie. Dans le palais d’Antoine.
Antoine
— Éros, tu me vois encore ?
Éros
— Oui, noble seigneur.
Antoine
— Nous voyons parfois un nuage qui ressemble à un dragon, — parfois une vapeur ayant la forme d’un ours ou d’un lion, — d’une citadelle flanquée de tours, d’une roche pendante, — d’une montagne dentelée ou d’un bleu promontoire — couronné d’arbres qui font des signes au monde — et jettent à nos regards une aérienne moquerie ! Tu as vu ces météores ; — ce sont les spectacles du sombre Vesper.
Éros
Oui, monseigneur.
Éros
— En effet, monseigneur.
Antoine
— Eh bien, mon bon serviteur Éros, ton capitaine est — comme un de ces corps-là. Je suis encore Antoine, mais je ne puis plus garder cette forme visible, ô mon serviteur ! — C’est pour l’Égyptienne que j’ai fait la guerre ; et cette reine, — dont je croyais posséder le cœur, comme elle possédait mon cœur —
mon cœur qui, si j’en fusse resté maître, se serait attaché — un million de cœurs, maintenant aliénés
Antoine
, cette reine, Éros, a — battu les cartes pour César, et triché ma gloire — pour le triomphe de mon ennemi !… — Va, ne pleure pas, doux Éros ; il nous reste encore — nous-même pour mettre fin à nous-même.
Antoine
Entre Mardian.
Antoine
Oh ! ton infâme maîtresse ! — Elle ma volé mon épée !
Mardian
Non, Antoine, — ma maîtresse t’aimait, et sa fortune s’était associée — sans réserve à la tienne.
Antoine
Arrière, eunuque impudent ! tais-toi ! — Elle m’a trahi et elle mourra.
Antoine
Elle est donc morte ?
Mardian
Morte !
Antoine
— Éros, désarme-moi ; la tâche de la longue journée est finie, — et nous devons dormir.
Antoine
À Mardian.
Antoine
Pars d’ici sain et sauf, — et tiens-toi pour bien payé de ta peine. Va.
Antoine
Mardian sort.
Antoine
Allons, défais tout cela.
Antoine
Éros lui enlève son armure, pièce à pièce.
Antoine
— Le bouclier à sept peaux d’Ajax ne saurait contenir — les battements de mon cœur. Oh ! déchirez-vous, mes flancs ! — Mon cœur, sois plus fort que ton récipient — et brise ta frêle enveloppe… Vite, Eros, vite ! — Je ne suis plus un soldat… Lambeaux de mon armure, allez ! — Vous avez été noblement portés !… Laisse-moi un instant.
Antoine
Éros sort.
Éros
— Que veut monseigneur ?
Antoine
Depuis que Cléopâtre est morte, — je vis dans un tel déshonneur que les dieux — détestent ma bassesse. Moi, qui avec mon épée — taillais le monde, et qui sur le dos du vert Neptune — faisais des cités avec mes vaisseaux, je m’accuse de n’avoir pas — le courage d’une femme. Je suis moins magnanime — que celle qui, en mourant, vient de dire à César : Je suis vaincue par moi seule ! … Tu as juré, Éros, que, — si jamais les circonstances l’exigeaient
et — elles l’exigent maintenant
Antoine
, si jamais je voyais derrière moi — l’inévitable poursuite du — déshonneur et de l’horreur, alors, sur mon commandement, — tu m’occirais. Fais-le, le moment est venu. — Ce n’est pas moi que tu frapperas, c’est César que tu dépouilleras. — Rappelle la couleur sur ta joue.
Éros
Que les dieux retiennent mon bras ! — Ferai-je donc ce que toutes les flèches parthes, — bien qu’ennemies, n’ont pu faire ?
Antoine
Éros, voudrais-tu donc — d’une fenêtre, dans la grande Rome, voir — passer ton maître, les bras croisés, le cou ployé — sous le châtiment, le visage abattu — par une poignante humiliation, tandis que, traîné devant lui, le trône roulant du fortuné César, narguerait — sa honte captive ?
Éros
Non, je ne voudrais pas voir cela.
Antoine
— Approche donc ; car je ne puis être guéri que par une blessure. — Tire cette honnête épée que tu as portée — si utilement pour ton pays.
Éros
Oh ! grâce, seigneur !
Antoine
— Quand je t’ai affranchi, n’as-tu pas juré — de faire cela dès que je t’en requerrais ? Fais-le donc vite ; — ou tous tes services passés ne sont plus pour moi — que des hasards involontaires. Tire ton épée et approche.
Éros
— Détourne de moi ce noble visage — où respire la majesté de tout un monde.
Antoine
Allons !
Éros
— Mon épée est tirée.
Antoine
Qu’elle fasse donc vite — la chose pour laquelle tu l’as tirée.
Éros
Mon maître chéri, — mon capitaine et mon empereur ! laissez-moi, — avant de frapper ce coup sanglant, laissez-moi vous dire adieu.
Antoine
C’est dit, l’ami : adieu.
Éros
— Adieu, grand chef. Frapperai-je maintenant ?
Antoine
Maintenant, Éros !
Éros
— Eh bien donc, voilà !
Éros
Il se jette sur son épée.
Éros
C’est ainsi que j’échappe à la douleur — de tuer Antoine !
Éros
Il expire.
Antoine
Ami trois fois plus noble que moi-même, — tu me montres, vaillant Éros, qu’il faut — que je fasse ce que tu n’as pu faire. Ma reine et Éros — m’ont, par leur brave exemple, rappelé — à la dignité : je veux être — un fiancé pour la mort, et courir à elle — comme au lit d’une bien-aimée. Allons ! Éros, — ton maître meurt ton disciple : voilà ce que — tu m’as appris
Antoine
.
Antoine
Il se jette sur son épée.
Antoine
Eh quoi ! pas encore mort ! pas mort ! — Holà, gardes !… Oh ! achevez-moi.
Premier Garde
Quel est ce bruit ?
Antoine
— J’ai mal fait ma besogne, ami : oh ! achevez — ce que j’ai commencé.
Deuxième Garde
L’étoile est tombée !
Premier Garde
— Et les temps sont consommés !
Tous
Hélas et malheur !
Antoine
— Que celui qui m’aime me frappe à mort !
Premier Garde
Ce ne sera pas moi.
Deuxième Garde
Ni moi.
Troisième Garde
Ni aucun de nous.
Troisième Garde
Les gardes sortent.
Dercétas
— Ta mort et ta fortune font fuir tes partisans.
Dercétas
Ramassant l’épée d’Antoine.
Dercétas
— Cette épée apportée à César avec cette nouvelle — me fera bien recevoir de lui.
Diomède
— Où est Antoine ?
Dercétas
Là, Diomède, là.
Diomède
Est-il vivant ?… — Veux-tu pas répondre, l’homme ?
Diomède
Dercétas sort.
Antoine
— Est-ce toi, Diomède ? tire ton épée et donne-moi — un coup suffisant pour me tuer.
Diomède
Très-excellent seigneur, — ma maîtresse Cléopâtre m’a envoyé vers toi.
Antoine
— Quand t’a-t-elle envoyé ?
Diomède
À l’instant, monseigneur.
Antoine
Où est-elle ?
Antoine
Trop tard, bon Diomède… Appelle ma garde, je te prie.
Diomède
— Holà ! la garde de l’empereur ! La garde, holà ! venez, votre maître appelle.
Antoine
— Portez-moi, mes bons amis, où s’est retirée Cléopâtre ; — c’est le dernier service que je vous commanderai.
Premier Garde
— Quelle douleur pour nous, Sire, que vous n’ayez pu survivre — au dernier de vos partisans fidèles !
Tous
Jour accablant !
Antoine
— Ah ! mes braves camarades, n’accordez pas au destin cruel — la jouissance de votre douleur : accueillons bien l’ennemi — qui vient nous châtier, et nous le châtions — par notre apparente insouciance. Enlevez-moi ! — Je vous ai souvent menés ; portez-moi à votre tour, mes bons amis, — et recevez, tous, mes remercîments.
Antoine
Les gardes sortent, emportant Antoine.
Antoine
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Scène 36
Cléopâtre, Charmion, Diomède, Antoine, Tous, Iras
Alexandrie. Devant un monument funéraire, percé de fenêtres dans sa partie supérieure.
Cléopâtre
— Ô Charmion, je ne sortirai jamais d’ici.
Charmion
— Consolez-vous, chère madame.
Cléopâtre
Non, je ne veux pas ; — tous les événements étranges et terribles sont les bienvenus, — mais je méprise les consolations. Ma douleur, — pour être proportionnée à sa cause, doit être immense — comme elle.
Cléopâtre
Eh bien ! est-il mort ?
Diomède
— La mort est sur lui, mais il n’est pas mort ; — regardez aux abords de votre monument : ses gardes l’amènent.
Cléopâtre
Ô soleil, — brûle la vaste sphère où tu te meus, et que les ténèbres couvrent — la face trop changeante du monde !… Ô Antoine ! — Antoine ! Antoine !… Charmion, — à l’aide ! à l’aide, Iras ; — à l’aide, vous, mes amis, là-bas. Montons-le jusqu’ici.
Antoine
Silence ! — ce n’est pas la valeur de César qui a renversé Antoine, — c’est Antoine qui a triomphé de lui-même.
Cléopâtre
— Cela devait être : nul autre qu’Antoine — ne devait vaincre Antoine ; mais quel malheur que cela soit !
Antoine
— Je suis mourant ; Égypte, je suis mourant, mais — j’implore de la mort un répit, jusqu’à ce que, — de tant de milliers de baisers, j’aie déposé — sur tes lèvres le pauvre dernier.
Cléopâtre
Je n’ose pas, cher —
mon cher seigneur, pardon !
Cléopâtre
, je n’ose pas descendre, — de peur d’être prise. Jamais l’impérieuse parade — du fortuné César ne sera — rehaussée par ma présence. Si les couteaux, les poisons, les serpents — ont une pointe, un dard, une action, je suis sauvegardée. — Ta femme Octavie, avec ses regards prudes — et son sang-froid impassible, n’aura pas l’honneur — de me dévisager… Mais viens, viens, Antoine… — Aidez-moi, mes femmes. Il faut que nous le montions ! — Assistez-moi, mes bons amis.
Cléopâtre
Elle jette par la fenêtre des cordes auxquelles les gardes attachent Antoine ; puis elle hisse celui-ci, avec l’aide de ses femmes.
Antoine
Oh ! vite, ou je suis à bout.
Cléopâtre
Elle attire Antoine à elle et le tient embrassé.
Cléopâtre
— Sois le bienvenu, le bienvenu ! Meurs où tu as vécu, — et revis sous les baisers : si mes lèvres avaient le pouvoir de te ranimer, — je les userais ainsi !
Tous
Accablant spectacle !
Antoine
— Je meurs, Égypte, je meurs : — donnez-moi du vin, que je puisse parler un peu !
Cléopâtre
— Non, laisse-moi parler, laisse-moi proférer de telles invectives — que cette perfide ménagère, la Fortune, brise son rouet — de dépit.
Antoine
Un seul mot, reine bien-aimée : — assurez auprès de César votre honneur et votre vie… Oh !
Cléopâtre
— Ce sont deux choses inconciliables.
Antoine
Charmante, écoutez-moi : — de tous ceux qui approchent César, ne vous fiez qu’à Proculéius.
Cléopâtre
— Je me fierai à ma résolution et à mon bras, — jamais à quelqu’un qui approche César.
Antoine
Il expire.
Cléopâtre
Veux-tu donc mourir, ô le plus noble des hommes ? — As-tu pas souci de moi ? Resterai-je donc — dans ce triste monde qui, en ton absence, n’est plus — que fumier ? … Oh ! voyez, mes femmes, — le couronnement du monde s’écroule… Monseigneur ! — Oh ! flétri est le laurier de la guerre, — l’étendard du soldat est abattu : les petits garçons et les petites filles — sont désormais à la hauteur des hommes ; plus de supériorité ! — Il n’est rien resté de remarquable — sous l’empire de la lune.
Cléopâtre
Elle s’évanouit.
Charmion
Oh ! du calme, madame !
Iras
— Elle est morte aussi, notre souveraine.
Charmion
Maîtresse !
Iras
Madame !
Charmion
— Ô madame, madame, madame !
Iras
Royale Égypte ! — Impératrice !
Charmion
Silence, silence, Iras !
Cléopâtre
Aux gardes restés en bas.
Cléopâtre
Du courage, mes bons amis ! — Nous allons l’ensevelir, et puis, l’acte vraiment brave et vraiment noble, — nous l’accomplirons à la grande façon romaine, — et nous rendrons la mort fière de nous obtenir. Allons, sortons : — l’enveloppe de ce vaste esprit est déjà froide. — Ah ! femmes, femmes, nous n’avons plus pour amis — que notre courage et la fin la plus prompte.
Cléopâtre
Elles sortent, emportant le corps d’Antoine.
Cléopâtre
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Scène 37
César, Dolabella, Dercétas, Agrippa, Mécène, Messager, Proculéius, Agrippa Et Mécène
Le camp de César devant Alexandrie.
César
— Allez à lui, Dolabella, sommez-le de se rendre ; dites-lui que, dans un pareil dénûment, — il nous oppose des délais dérisoires.
Dolabella
J’obéis, César.
Dolabella
Sort Dolabella.
César
— Que signifie ceci ? Qui es-tu donc, toi qui oses — paraître ainsi devant nous ?
Dercétas
Je m’appelle Dercétas, — j’ai servi Marc-Antoine, l’homme le plus digne — d’être le mieux servi. Tant qu’il a pu rester debout et parler, — il a été mon maître et je n’ai tenu à la vie — que pour l’employer contre ses ennemis. S’il te plaît — de me prendre à ton service, ce que j’ai été pour lui, — je le serai pour toi ; si cela ne te plaît pas, — je t’abandonne ma vie.
César
Qu’est-ce que tu dis là ?
Dercétas
— Je dis, ô César, qu’Antoine est mort.
César
— L’écroulement d’une si grande existence aurait dû faire — un bien autre craquement. Le globe bouleversé aurait dû lancer — les lions dans les rues des cités, — et les citoyens dans les antres… La mort d’Antoine — n’est pas une catastrophe isolée : dans son nom tenait — une moitié du monde.
Dercétas
Il est mort, César, — mais non sous le glaive de la justice publique, — non sous un couteau soudoyé : c’est de sa propre main, — de cette main qui a écrit sa gloire dans ses actes, — qu’Antoine, avec le courage que lui inspirait le cœur, — s’est déchiré le cœur… Voici son épée, — je l’ai volée à sa blessure ; regarde-la, teinte encore — du plus noble sang.
Agrippa
Chose étrange — que la nature nous force à déplorer — nos succès les mieux prémédités !
Mécène
Les opprobres et les mérites — se balançaient en lui.
Agrippa
Jamais plus rare esprit — ne pilota l’humanité ; mais vous, dieux, vous nous donnez toujours — quelques faiblesses pour nous faire hommes. César est ému.
Mécène
— Quand un miroir si spacieux est placé devant lui, — il faut bien qu’il s’y voie.
César
Ô Antoine ! — c’est moi qui t’ai réduit à ceci… Mais il est des maladies — qui exigent le coup de lancette. Il fallait forcément — ou que je t’offrisse le spectacle d’une pareille chute — ou que j’assistasse à la tienne : nous ne pouvions pas tenir ensemble — dans l’univers. Pourtant laisse-moi te pleurer — avec ces larmes suprêmes qui saignent du cœur ! — Ô toi, mon frère, mon associé — au but de toute entreprise, mon collègue dans l’empire, — mon ami, mon compagnon à la face des guerres, — bras droit de mon corps, cœur — où le mien allumait ses pensées, pourquoi faut-il que nos étoiles — irréconciliables aient rompu, — ainsi notre égalité !… Écoutez-moi, mes bons amis…
Messager
— Je ne suis qu’un pauvre Égyptien. La reine, ma maîtresse, — confinée dans le domaine qui lui reste, son tombeau, — désire être instruite de tes intentions, — afin de se décider d’avance — sur le parti qu’il lui faut prendre.
César
— Dis-lui de se rassurer ; — elle saura bientôt, par quelqu’un des nôtres, — quel traitement honorable et cordial — nous lui réservons. César ne peut vivre — que généreux.
Messager
Qu’ainsi les dieux te préservent !
Messager
Il sort.
César
— Approchez, Proculéius ; allez lui dire — qu’elle ne craigne de nous aucune humiliation ; donnez-lui les consolations — que la violence de sa douleur exigera, — de peur, que dans son orgueil, elle ne nous échappe — par quelque coup mortel. Cléopâtre, vivante à Rome, — serait pour nous un éternel triomphe ! Allez, — et revenez au plus vite nous apprendre ce qu’elle dit — et ce que vous pensez d’elle.
Proculéius
J’obéis César.
Proculéius
Il sort.
César
— Gallus, allez avec lui.
César
Gallus sort.
César
Où est Dolabella, — pour seconder Proculéius ?
Agrippa Et Mécène
Dolabella !
César
— Laissez ; je me rappelle maintenant — à quelle mission il est employé : il sera prêt à temps… — Venez avec moi dans ma tente : vous verrez — avec quelle répugnance je me suis engagé dans cette guerre ; — quel calme et quelle douceur j’ai toujours montrés — dans mes lettres. Venez avec moi : vous verrez — les preuves que je puis vous donner.
César
Ils sortent.
César
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Scène 38
Cléopâtre, Proculéius, Gallus, Iras, Charmion, Dolabella, Une Voix, César, Séleucus, Garde, Paysan, Premier Garde, Deuxième Garde, Deuxième Soldat, Voix, Premier Soldat
L’intérieur du monument funèbre. Au fond une grille.
Cléopâtre
— Ma désolation commence à prendre — meilleur courage. Chose misérable que d’être César ! — Il n’est pas la Fortune, il n’est que son valet, — le ministre de ses caprices ! En revanche, il est grand — d’accomplir l’acte qui met fin à tous les autres, — l’acte qui garrotte les accidents et verrouille les vicissitudes, — l’acte qui endort et dégoûte à jamais de la fange — qu’ont pour nourrice le mendiant et César.
Cléopâtre
Proculéius, Gallus et des soldats entrent au fond du théâtre et se placent derrière la grille.
Proculéius
— César envoie saluer la reine d’Égypte — et l’invite à réfléchir aux demandes — qu’elle désire se voir accordées par lui.
Cléopâtre
Quel est ton nom ?
Proculéius
— Mon nom est Proculéius.
Cléopâtre
Antoine — m’a parlé de vous, et m’a dit de me fier à vous ; mais — je ne me soucie guère d’être trompée, — n’ayant plus que faire de la fidélité. Si votre maître — veut avoir une reine pour mendiante, allez lui dire — que la majesté, pour garder son décorum, ne peut — mendier moins qu’un royaume. S’il lui plaît — de me donner pour mon fils l’Égypte qu’il a conquise, — il me donnera, sur ce qui m’appartient, assez pour — que je le remercie à genoux.
Proculéius
Ayez bonne espérance ; — vous êtes tombée entre des mains vraiment princières, ne craignez rien ; — ne doutez point de tout commettre au bon vouloir de mon seigneur : — sa générosité est si vaste qu’elle déborde — sur tous ceux qui la réclament. Laissez-moi lui annoncer — votre gracieuse soumission ; et vous trouverez — un vainqueur qui appellera la bonté à votre aide, — dès que vous implorerez sa clémence.
Cléopâtre
Dites-lui, je vous prie, — que je suis la vassale de sa fortune et que je lui remets — l’autorité qu’il a conquise. Je m’instruis d’heure en heure — dans la science d’obéir, et je serai bien aise — de le voir face à face.
Proculéius
Je vais le lui dire, chère dame ; — prenez courage, car je sais que votre malheur émeut de pitié — celui qui l’a causé.
Proculéius
Pendant la dernière partie de ce dialogue, des gardes ont dressé une échelle contre une fenêtre pratiquée au haut du monument. À peine Proculéius a-t-il achevé de parler qu’il s’élance au haut de l’échelle, suivi de deux soldats, et pénètre dans l’intérieur du mausolée
Proculéius
.
Gallus
— Vous voyez combien il était aisé de la surprendre ! — Gardez-la jusqu’à ce que César vienne.
Gallus
Il s’éloigne.
Iras
— Ô reine !
Charmion
Ô Cléopâtre ! tu es prise, ma reine !
Cléopâtre
— Vite, vite, mes bonnes mains !
Proculéius
Arrêtez, noble dame, arrêtez. — N’attentez pas ainsi à vous-même ; je viens — vous sauver et non vous perdre !
Proculéius
Tandis que Proculéius désarme Cléopâtre, les deux soldats qui l’ont suivi ouvrent la grille du monument et s’y placent en faction avec le reste des gardes qui entrent en foule.
Cléopâtre
Vous ne me sauvez que de la mort, — qui délivre jusqu’aux chiens de la douleur !
Proculéius
Cléopâtre, — ne trompez pas la générosité de mon maître, — en vous détruisant vous-même ; que le monde voie — se manifester sa noblesse d’âme, sans que votre mort — y mette obstacle !
Cléopâtre
Où es-tu, mort ? — Viens ici, viens, viens, viens, et prends-moi : une reine — vaut bien un tas d’enfants et de misérables !
Proculéius
Oh ! du calme, madame !
Proculéius
Vous vous créez — des terreurs dont l’exagération vous sera prouvée — par César.
Dolabella
Proculéius, — César, ton maître, sait ce que tu as fait — et t’envoie demander. Quant à la reine, — je la prends sous ma garde.
Proculéius
Soit ! Dolabella, — j’y consens de grand cœur… Soyez bon pour elle.
Proculéius
À Cléopâtre.
Proculéius
— Je dirai à César ce qui vous plaira, — si vous voulez m’employer près de lui.
Cléopâtre
Dites-lui que je voudrais mourir.
Cléopâtre
Proculéius sort.
Dolabella
— Très-noble impératrice, vous avez entendu parler de moi ?
Cléopâtre
Je ne puis dire.
Dolabella
Assurément, vous me connaissez.
Cléopâtre
— Peu importe, monsieur, ce que j’ai ouï dire et ce que je sais. — Vous éclatez de rire quand un enfant ou une femme vous raconte son rêve : — n’est-ce pas là votre manie ?
Dolabella
Je ne comprends pas, madame.
Cléopâtre
— Eh bien, j’ai rêvé qu’il y avait un empereur nommé Antoine… — Oh ! que ne puis-je refaire un pareil somme pour revoir — un homme pareil !
Dolabella
Si vous permettez…
Cléopâtre
— Son visage était comme les cieux ; on y voyait briller — une lune et un soleil qui, dans leur cours, illuminaient — le petit orbe terrestre.
Dolabella
Souveraine créature…
Dolabella
Cléopâtre !
Cléopâtre
— Crois-tu qu’il puisse y avoir ou qu’il y ait jamais eu un homme — comme celui dont j’ai rêvé ?
Dolabella
Non, gracieuse madame.
Cléopâtre
— Vous en avez menti, à la face des dieux ! — Mais, qu’il ait existé ou qu’il doive exister jamais, — un pareil être dépasse les proportions du rêve. La nature est bien souvent impuissante — à rivaliser avec les créations merveilleuses de la pensée ; mais, en concevant — un Antoine, la nature l’emporterait sur la pensée — et condamnerait au néant toutes les fictions.
Dolabella
Écoutez-moi, madame : — votre perte est aussi grande que vous-même, et votre douleur — répond à son immensité. Puissé-je ne jamais — obtenir un succès désiré, s’il n’est pas vrai que — votre affliction rebondit, par contre-coup, — jusqu’au fond de mon cœur !
Cléopâtre
Je vous remercie, monsieur… — Savez-vous ce que César entend faire de moi ?
Dolabella
— Je répugne à vous dire ce que je voudrais que vous connussiez.
Cléopâtre
— Ah ! je vous en prie, monsieur !
Dolabella
Quoique César soit magnanime…
Cléopâtre
— Il veut me traîner en triomphe !
Dolabella
Il le veut, madame, — je le sais.
Une Voix
Faites place, là… César !
Une Voix
Entrent César, Gallus, Proculéius, Mécène, Séleucus et autres personnages de la suite.
César
Où est la reine — d’Égypte ?
Dolabella
C’est l’empereur, madame.
Dolabella
Cléopâtre se jette aux pieds de César.
César
Relevez-vous. — Ne vous agenouillez pas. — Je vous en prie, debout ! debout, Égypte !
Cléopâtre
Sire, les dieux — le veulent ainsi ; à mon maître et seigneur, — il me faut obéir.
César
Ne vous mettez point en tête d’idées pénibles ; — les injures que vous nous avez faites, bien que le souvenir — en soit écrit avec notre sang, ne sont plus pour nous — que les effets du hasard.
Cléopâtre
Seigneur unique du monde, — je ne puis présenter ma propre cause assez bien — pour qu’elle paraisse juste ; mais je confesse — avoir cédé aux faiblesses qui déjà — trop souvent ont fait la honte de notre sexe.
Cléopâtre
— Vous pouvez aller à travers le monde entier ; il est à vous ; et nous, — vos écussons, vos insignes de victoire, nous resterons — fixés à la place qui vous plaira.
Cléopâtre
Lui remettant un papier.
Cléopâtre
Tenez, mon bon seigneur.
César
— Je prendrai conseil de vous pour tout ce qui concerne Cléopâtre.
Cléopâtre
— Voici le bordereau des sommes, de l’argenterie et des bijoux — qui sont en ma possession : c’est un relevé exact, — à quelques vétilles près… Où est Séleucus ?
Séleucus
Ici, Madame.
Cléopâtre
— Voici mon trésorier, monseigneur ; sommez-le, à ses risques et périls, de dire si je me suis rien réservé — pour moi-même. Dites la vérité, Séleucus.
Séleucus
Madame, — j’aimerais mieux sceller mes lèvres que de dire, à mes risques et périls, — ce qui n’est pas.
Cléopâtre
Qu’ai-je donc caché ?
Séleucus
— Assez pour racheter ce que vous avez déclaré.
César
— Voyons, ne rougissez pas, Cléopâtre ; j’approuve — en ceci votre sagesse.
Cléopâtre
Voyez, César, oh ! voyez — comme le succès attire tout ! Mes gens sont désormais à vous ; — et, si nous changions de situation, les vôtres seraient à moi. — L’ingratitude de ce Séleucus — m’exaspère : ô esclave, aussi peu digne de foi — que l’amour mercenaire !
Cléopâtre
Elle s’avance vers lui menaçante. Séleucus recule devant elle.
Cléopâtre
Ah ! tu recules ? tu auras beau — reculer, je te garantis que j’attraperai tes yeux, — eussent-ils des ailes ! Maroufle, scélérat sans âme, chien ! — ô prodige de bassesse
Cléopâtre
!
César
Bonne reine, laissez-nous vous supplier.
Cléopâtre
— Ô César, quelle blessante indignité ! — Quoi ! lorsque tu daignes me venir voir ici, — et faire les honneurs de ta grandeur — à une si chétive créature, il faut que mon propre serviteur — ajoute à la somme de mes disgrâces — le surcroît de sa perfidie ! Admettons, bon César, — que j’aie réservé quelques colifichets de femme, — des bagatelles sans valeur, de ces riens — qu’on offre aux amis les plus familiers ; admettons — que j’aie mis à part quelque présent plus noble — pour Livie et pour Octavie, afin de me concilier — leur intercession, est-il juste que je sois dénoncée — par un homme que j’ai nourri ?… Ô dieux ! ce nouveau coup — rend ma chute plus profonde…
Cléopâtre
À Séleucus.
Cléopâtre
Je t’en prie, va-t’en ! — ou j’attiserais ma colère — sous les cendres de mon malheur… Si tu étais un homme tu aurais pitié de moi.
César
Retirez-vous, Séleucus.
César
Séleucus sort.
Cléopâtre
— Qu’on le sache, nous, les grands de la terre, nous sommes toujours blâmés — pour ce que font les autres ; et, dès que nous tombons, — nous avons à répondre personnellement des fautes d’autrui. — Ah ! nous sommes bien à plaindre.
César
— Cléopâtre, rien de ce que vous avez réservé ou déclaré — ne sera mis au bilan de notre conquête. Tout est encore à vous, — disposez-en à votre gré ; croyez bien — que César n’est pas homme à vous marchander — des choses qui sont vendues par les marchands. Rassurez-vous donc ; — ne vous faites pas une prison imaginaire ; non, chère reine ; — car nous entendons ne régler votre sort que — d’après vos conseils. Mangez et dormez ; — notre bienveillante compassion vous est tellement acquise — que nous resterons votre ami ; sur ce, adieu.
Cléopâtre
— Mon maître ! mon seigneur !
César
Ne m’appelez pas ainsi… Adieu !
César
César sort avec sa suite.
Cléopâtre
— Il me flagorne, mes filles, il me flagorne pour que je n’aie plus — le sentiment de ma dignité : mais écoute, Charmion !
Cléopâtre
Elle parle bas à Charmion.
Iras
— Finissons-en, madame ; le jour brillant est passé, — et nous sommes à l’heure des ténèbres.
Cléopâtre
Pars vite ; — j’ai déjà donné des ordres et tout est préparé ; — va dire qu’on se dépêche.
Charmion
J’obéis, Madame.
Dolabella
Où est la reine ?
Charmion
Vous la voyez, seigneur.
Charmion
Charmion sort.
Cléopâtre
Dolabella ?
Dolabella
— Madame, fidèle au serment que vous avez exigé de moi — et que mon affection se fait scrupule de tenir, — je viens vous prévenir que César a décidé — de reprendre son chemin par la Syrie ; dans trois jours, — il vous enverra devant, vous et vos enfants. — Faites votre profit de cet avis : j’ai rempli — votre désir et ma promesse.
Cléopâtre
Dolabella, — je resterai votre débitrice.
Dolabella
Et moi, votre serviteur. — Adieu, bonne reine ; il faut que je retourne auprès de César.
Cléopâtre
— Adieu et merci.
Cléopâtre
Dolabella sort.
Iras
Aux dieux ne plaise !
Cléopâtre
— Oui, cela est certain, Iras. D’insolents licteurs — nous rudoieront comme des filles publiques ; de sales rimeurs — nasilleront sur nous des ballades ; des comédiens expéditifs — nous parodieront en impromptu, et figureront — nos orgies d’Alexandrie. Antoine — sera représenté ivre ; et je verrai — quelque garçon criard singer la grande Cléopâtre — dans la posture d’une prostituée.
Iras
Ô dieux bons !
Cléopâtre
— Oui, cela est certain.
Iras
— Je ne le verrai jamais ; car mes ongles, je suis sûre, — sont plus forts que mes yeux.
Cléopâtre
Certes, voilà le moyen — de déjouer leurs préparatifs et d’écraser — leurs projets sous le ridicule !…
Cléopâtre
Eh bien, Charmion ?… — Mes femmes, parez-moi comme une reine, allez me chercher — mes plus beaux vêtements ; je vais encore sur le Cydnus — à la rencontre d’Antoine… Vite, Iras !… — Oui, ma noble Charmion, nous allons en finir ; — et, quand tu auras achevé cette tâche, je te donnerai — congé jusqu’au jour du jugement…
Cléopâtre
À Iras.
Cléopâtre
Apporte-moi ma couronne et le reste…
Cléopâtre
Sort Iras. Rumeur au dehors.
Garde
Il y a ici un homme de la campagne — qui veut absolument être admis devant Votre Altesse : — il vous apporte des figues.
Cléopâtre
Qu’il entre !
Cléopâtre
Sort le garde.
Cléopâtre
Quelle noble action peut s’accomplir — avec un pauvre instrument ! Il m’apporte la liberté. — Ma résolution est fixée, et je n’ai plus rien — d’une femme en moi. Désormais de la tête aux pieds — je suis un marbre impassible ; désormais la lune variable — n’est plus ma planète.
Garde
Voilà l’homme.
Cléopâtre
— Retire-toi, et laisse-nous.
Cléopâtre
Le garde sort.
Cléopâtre
Au paysan.
Cléopâtre
— As-tu là ce joli reptile du Nil — qui tue sans faire souffrir ?
Paysan
Oui, vraiment, je l’ai ; mais je ne voudrais pas être le particulier qui vous engagerait à y toucher, car sa morsure est immortelle ; ceux qui en meurent n’en reviennent jamais ou n’en reviennent que rarement.
Cléopâtre
Te rappelles-tu quelqu’un qui en soit mort ?
Paysan
Beaucoup de personnes, hommes et femmes. J’ai entendu parler de l’une d’elles, pas plus tard qu’hier ; une très-honnête femme, mais quelque peu adonnée au mensonge, ce qu’une femme ne doit jamais être, si ce n’est en tout honneur ; j’ai ouï comme quoi elle est morte de la morsure de la bête, quelle peine elle a sentie… Eh bien, vraiment, elle fait du reptile un excellent rapport. Mais celui qui croirait toutes les choses que disent les femmes ne serait pas sauvé de la moitié de celles qu’elles font. Ce qu’il y a de faillible, c’est que le reptile est un singulier reptile.
Cléopâtre
Va-t’en d’ici. Adieu.
Paysan
Je vous souhaite bien du plaisir avec le reptile.
Paysan
Il dépose le panier.
Cléopâtre
Adieu.
Paysan
Il faut toujours vous rappeler, voyez-vous, que le reptile obéit à son instinct.
Cléopâtre
Oui, oui, adieu.
Paysan
Voyez-vous, le reptile ne doit être confié qu’à la garde de personnes prudentes ; car, vraiment, il n’y a pas de bonté dans le reptile.
Cléopâtre
Sois sans inquiétude ; on y veillera.
Paysan
Très-bien. Ne lui donnez rien, je vous prie, car il ne vaut pas la nourriture.
Cléopâtre
Et moi, me mangerait-il ?
Paysan
Ne me croyez pas assez simple pour ignorer que le diable lui-même ne mangerait pas une femme. Je sais que la femme est un mets digne des dieux, quand ce n’est pas le diable qui l’accommode. Mais, vraiment, ces putassiers de diables font grand tort aux dieux dans les femmes ; car sur dix que créent les dieux, les diables en gâtent cinq.
Cléopâtre
C’est bien. Va-t’en, adieu.
Paysan
Oui, ma foi, je vous souhaite bien du plaisir avec le serpent.
Paysan
Il sort.
Cléopâtre
Elle les embrasse. Iras chancelle et tombe morte.
Cléopâtre
— Y a-t-il donc un aspic sur mes lèvres ? quoi, tu tombes ? — Si tu peux si doucement te séparer de la nature, — le coup de la mort est comme l’étreinte d’un amant, — qui blesse et qu’on souhaite… Es-tu donc immobile ? — Si tu t’évanouis ainsi, tu déclares au monde — qu’il n’est pas digne d’un adieu.
Charmion
— Nuages épais, dissolvez-vous en pluie, que je puisse dire : — Les dieux eux-mêmes pleurent !
Cléopâtre
Ceci m’accuse de lâcheté : — si elle rencontre la première Antoine dans son tourbillon, — il lui demandera de mes nouvelles en lui accordant ce baiser — qui est pour moi le ciel.
Cléopâtre
À l’aspic qu’elle applique sur son sein.
Cléopâtre
Viens, misérable tueur, — défais avec ta dent acérée le nœud ardu — de cette vie : pauvre bête venimeuse, — irrite-toi et dépêche… Oh ! que ne peux-tu parler, — pour que je t’entende appeler le grand César âne — stupide !
Charmion
Ô étoile d’Orient !
Cléopâtre
Silence ! silence ! — ne vois-tu pas mon enfant à la mamelle — qui tette sa nourrice en l’endormant ?
Charmion
Oh ! finissons ! finissons !
Cléopâtre
— Aussi suave qu’un baume, aussi doux que l’air, aussi tendre… — Ô Antoine !
Cléopâtre
Appliquant un autre aspic à son bras.
Cléopâtre
Allons, je veux te prendre, toi aussi… — Pourquoi resterais-je…
Cléopâtre
Elle expire.
Charmion
— Dans ce monde désert ?… Adieu donc !… — Maintenant, ô mort ! tu peux te vanter d’avoir en ta possession — une créature incomparable !…
Charmion
Lui fermant les yeux.
Charmion
Rideaux frangés, fermez-vous ! — Et puisse le dieu d’or Phébus ne jamais être contemplé — d’un regard si royal !… Votre couronne est de travers ; — je vais la redresser, et puis je prendrai congé.
Premier Garde
— Où est la reine ?
Charmion
Parlez doucement, ne l’éveillez pas.
Premier Garde
— César a envoyé…
Charmion
Un messager trop lent.
Charmion
Elle s’applique un aspic.
Charmion
— Oh ! viens ! vite ! dépêche ! Je te sens déjà.
Premier Garde
— Arrivez vite, holà ! il y a quelque malheur. César est trahi.
Deuxième Garde
— Dolabella vient d’être envoyé par César… Appelez-le !
Premier Garde
— Quelle est cette besogne ?… Charmion, cela est-il beau ?
Charmion
— Très-beau, et convenable à une princesse, — extraite de la race de tant de rois !… — Ah ! soldats
Charmion
!
Charmion
Elle expire.
Dolabella
— Que se passe-t-il ici ?
Deuxième Soldat
Toutes mortes !
Dolabella
César, tes conjectures — viennent de se réaliser. Tu arrives — pour voir accompli l’acte redouté que tu — avais tant cherché à prévenir.
Voix
Place, là ! Place à César !
Dolabella
— Ah ! seigneur, vous étiez un trop infaillible augure : — ce que vous craigniez s’est accompli.
César
C’est une fin héroïque ! — Elle avait pénétré nos intentions, et, en vraie reine, — elle a tout décidé à sa guise… Comment sont-elles mortes ? — Je ne vois pas couler leur sang.
Dolabella
Qui les a quittées le dernier ?
Premier Garde
— Un simple campagnard qui leur a apporté des figues : — voici son panier.
César
Ces figues étaient donc empoisonnées ?
César
Ô noble faiblesse ! — Si elles avaient avalé du poison, cela se reconnaîtrait — à quelque enflure extérieure ; mais Cléopâtre semble endormie, — comme si elle voulait attirer un autre Antoine — dans le filet tout-puissant de sa grâce.
Dolabella
Là, sur son sein, — il y a un épanchement de sang et une légère tuméfaction : — la même marque est à son bras.
Premier Soldat
— C’est la trace d’un aspic : ces feuilles de figuier — ont sur elles la bave que laissent les aspics — dans les cavernes du Nil.
César
Il est très-probable — qu’elle est morte ainsi, car son médecin m’a dit — qu’elle avait recherché par d’innombrables expériences — les genres de mort les plus doux. Emportez-la sur son lit, — et retirez ses femmes de ce monument. — Elle sera ensevelie auprès de son Antoine ; — nulle tombe sur la terre n’aura enveloppé — un couple aussi fameux. De si grands événements — frappent ceux mêmes qui les ont faits ; et leur histoire — vivra dans la pitié des âges aussi longtemps que la gloire — de celui qui a rendu leur fin lamentable. Notre armée, — avec une pompe solennelle, assistera à ces funérailles ; — et ensuite à Rome ! Allez, Dolabella, veillez — à ce que le meilleur ordre préside à cette grande solennité.
César
Tous sortent.
César
fin d’antoine et cléopâtre.
César
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