Antoinette
Scène 1
Le Régisseur, Une Dame Au Balcon, Dame, Le Monsieur de l'Orchestre, Un Deuxième Monsieur, Deuxième Monsieur, Mademoiselle Stephenson, Mademoiselle Kronska, Des Voix, Premier Monsieur, Voix, Un Monsieur, Saint-georges, Le Marquis, Une Voix, Antoinette
Le Régisseur
Mesdames et Messieurs, nous allons terminer la représentation par le « Retour du Marquis », pièce nouvelle en un acte, qui sera interprétée par Monsieur Saint-Georges, Monsieur Rebenval et Mademoiselle Stephenson.
Une Dame Au Balcon
Plaît-il ?
Le Régisseur
Monsieur Saint-Georges, Monsieur Rebenval et Mademoiselle Stephenson.
Dame
Et Mademoiselle Kronska... Qu'est-ce qu'on en fait ?
Le Régisseur
Et Mademoiselle Kronska... J'oubliais...
Sort le régisseur. Au public.
Dame
Naturellement, Mademoiselle Kronska, ça n'est rien. Ça ne compte pas. Quand une jeune artiste accepte dans une pièce un petit rôle indigne de son talent, personne ne lui en sait gré. C'est dans l'ordre des choses. Il faut s'attendre à ça. Allons ! Allons ! Nous sommes de bonnes bêtes ! Mais on ne nous y reprendra plus. À l'avenir, nous saurons ce que nous aurons à faire. C'est vrai ça. C'est toujours la même chose, ça ne sert à rien d'être aimable pour les gens. On demande ma fille pour ce bénéfice. Elle accepte gentiment. Et on lui donne un rôle, vous allez voir ce rôle... Je crois qu'elle y sera bien, parce qu'une artiste de tempérament est bien partout... Et à côté de ça, vous verrez le rôle qu'on a donné... à une autre personne... Oui, évidemment... C'est aussi dans l'ordre des choses... Les personnes qui veulent avoir des faveurs n'ont qu'à s'occuper pour ça... et aller voir l'un et l'autre... Si ma fille s'était dérangée, elle aurait eu aussi bien l'autre rôle de la pièce... mais ma fille mène une vie très régulière, très discrète... Nous ne demandons qu'une chose, c'est qu'on ne fasse pas attention à nous... et que personne ne connaisse notre vie... Ma fille a pour ami un digne monsieur...
Le Monsieur de l'Orchestre
Voulez-vous vous taire, Madame ?
Dame
Oui, je me tais, Monsieur Graboin.
Le Monsieur de l'Orchestre
Mais Madame, vous ne me connaissez pas ?
Au public.
Dame
C'est juste, Monsieur, je ne vous connais pas. Il y a des circonstances dans la vie où l'on est obligé à une grande discrétion. Un monsieur a beau avoir sa femme en province, dans une ville manufacturière du Nord de la France, il a toujours des relations à Paris, on peut le rencontrer...
Le Monsieur de l'Orchestre
Voulez-vous vous taire, Madame ?
Vivement.
Nettement.
On entend un timbre. Avec émotion.
Au public.
Elle montre le Monsieur de l'orchestre du doigt en clignant de l'oeil.
Dame
Mais ce que je dis, Monsieur, n'a aucune importance... Enfin, Monsieur, si vous préférez que je me taise, je me tais... Je n'ai rien à vous refuser. Bien que je ne vous connaisse pas... Mais vous savez ce que c'est que l'émotion, Monsieur Grabo... Monsieur Henri.. Monsieur... mais, n'est-ce pas, je connais ma fille depuis vingt-deux ans, il est bien naturel que j'aie plus d'émotion que vous... qui... qui ne la connaissez pas... La sonnette de l'entracte... Ah ! La la la la la ! Ça va commencer... Elle n'a joué qu'une fois... vous pensez l'émotion qu'elle peut avoir.. Elle a joué une petite pièce au théâtre Moncey. Et elle a même eu un accident. Elle a manqué son entrée, elle est arrivée en retard... Et il y a même des personnes... ... qui ont prétendu toutes sortes de choses ; qu elle s était fait embrasser dans les coulisses par un ami.
Le Monsieur de l'Orchestre
C'était vrai.
Dame
Non, Monsieur, ce n'était pas. D'ailleurs, cette fois-ci, nous sommes tranquilles... Le jeune homme en question est en train de faire une période à Montpellier...
Le Monsieur de l'Orchestre
Il n'y a pas que lui...
Seconde sonnerie.
On frappe les trois coups.
Le rideau se lève sur un intérieur. Entre Mademoiselle Stephenson, la Marquise. Elle cherche dans des papiers sur une table.
Dame
Je vous demande pardon, Monsieur... Il n'y a que lui... On va commencer... Ah ! Que je suis émue... Elle récite très bien des morceaux de classiques, des imprécations ce qui s'appelle, et même des songes que son professeur lui fait apprendre... Et, dans le comique, elle fait très bien les scènes du rire... Elle n'a pas l'occasion de rire aujourd'hui dans sa pièce. Mais je crois qu'elle rira tout de même une fois pour vous montrer. Ah ! Que je suis émue... Ah ! Le rideau !
La Marquise va à la cheminée et presse sur un bouton.
Dame
Ce n'est pas elle, c'est Mademoiselle St..., c'est l'autre enfin... Elle la sonne... Elle sonne ma fille... Et ma fille, il n'y a pas à dire, a toujours eu une éducation supérieure... Il n'y a aucune comparaison entre les deux jeunes femmes...
Un Deuxième Monsieur
Voulez-vous vous taire, Madame ?
Dame
Ah ! Oui, il ne faut pas dire de mal de cette jeune femme devant vous...
Mademoiselle Stephenson regarde du côté du balcon.
Deuxième Monsieur
C'est insupportable !
Dame
Non, Mademoiselle, continuez. Ce n'est pas à vous que je parle. Ce n'est rien...
Entre Mademoiselle Kronska.
Mademoiselle Stephenson
C'est curieux que cette lettre ne soit pas arrivée... C'est inexplicable... Enfin, la femme de chambre saura peut-être...
Dame
Cette fois, la voilà !
Mademoiselle Stephenson
C'est vous, Antoinette, qui avez apporté le courrier ce matin ?
Mademoiselle Kronska
Oui, Madame la Marquise, j'ai tout mis sur cette table.
Dame
Brava ! Brava !
Des Voix
Chut ! Chut !
Dame
Ce n'est pas parce que c'est ma fille, j'applaudirais l'autre aussi bien.
Applaudissements du deuxième Monsieur.
Mademoiselle Stephenson
Comment se fait-il qu'il n'ait pas écrit ? Il m'avait pourtant promis... Et voici que je ne trouve rien... Ah ! Quelle tristesse ! Moi, la Marquise de Chéracé, me tourmenter pour cela ! Et je me tourmente, il n'y a pas à dire ! Ah ! De quelle étrange faiblesse sommes-nous donc, pauvres femmes ! Et comme nous descendons vite de ce piédestal de dédain où notre orgueil nous avait placées !
Dame
On les connaît, ces applaudissements-là !
Deuxième Monsieur
Madame, une dernière fois, je vous prie de vous taire.
Dame
Oui, Monsieur, vous le prenez de haut avec moi, parce que je suis une femme. Mais si vous voulez parler à quelqu'un, il y a un Monsieur à l'orchestre qui pourra vous répondre.
Premier Monsieur
Voulez-vous vous taire, Madame ? Je ne vous ai chargée de commission pour personne.
Deuxième Monsieur
Ni moi non plus.
Premier Monsieur
Je ne suis pas venu ici pour chercher querelle aux gens.
Dame
Ici peut-être, mais deux hommes peuvent se retrouver dans la vie.
Premier Monsieur
Voulez-vous vous taire, Madame ?
Deuxième Monsieur
Laissez-nous écouter.
Elle va au secrétaire et se met à écrire. Mademoiselle Kronska, à l'avant-scène, regarde avidement dans l'orchestre.
Mademoiselle Stephenson
Vous allez faire porter ceci sans retard, chez le Vicomte de Braisy.
Dame
Au sixième rang d'orchestre, à gauche.
Le Monsieur de l'Orchestre
Voulez-vous vous taire, Madame ?
Dame
Mais, Monsieur, ce n'est pas forcément de vous que je parle. Il n'y a pas que vous dans le sixième rang.
Mademoiselle Siephenson se retourne et la regarde.
Mademoiselle Kronska
Veux-tu te taire, Maman ? Non, ne faites pas attention. Ce n'est pas dans la pièce... C'est à Maman!
Entre Monsieur Saint-Georges, le vicomte de Braisy. À part.
Haut.
Antoinette sort en riant. Mademoiselle Stephenson et Saint-Georges la regardent avec étonnement.
Mademoiselle Stephenson
Faites porter cette pièce au Vicomte de Braisy. Mais qui vient là ? C'est lui... Ah ! Quel bonheur... Tout mon ressentiment s'en va. Vous avez bien tardé, cher Comte. Antoinette, laissez-nous.
Dame
C'est moi qui lui ai dit de rire à ce moment-là, pour montrer comme elle riait bien... L'auteur de la pièce, en bas, dans la baignoire, n'est pas content...
Voix
Chut ! Chut !
Dame
Allons ! Je vous laisse écouter... Mais la scène d'amour n'est pas très intéressante. Au moment où il la prend dans ses bras, Antoinette, la bonne, ma fille, arrive, en criant : Voilà le mari ! Il sera temps.
Un Monsieur
Je vous en prie, Madame, laissez-nous écouter la pièce... Nous n'avons pas besoin de vous pour nous l'expliquer.
à Mademoiselle Stephenson
Saint-georges
Ah ! Chère amie, le voici enfin ce moment qui réunit nous l'un à l'autre. Votre mari vient de prendre le train à la gare d'Orléans. Nous sommes libres.
Mademoiselle Stephenson
Octave, épargnez-moi, de grâce, vous voyez mon trouble.
Il la prend dans ses bras. Silence embarrassé.
Saint-georges
Ah ! Que je suis plus troublé que vous ! Il m'est impossible de différer davantage l'heureux moment !
Dame
Eh bien, Antoinette ?
Le Monsieur de l'Orchestre
C'est déplorable ! Elle manque encore son entrée.
Saint-Georges et Mademoiselle Stephenson qui se tiennent toujours embrassés, donnent des signes d'impatience.
Arrive Antoinette, très troublée, toute rouge et décoiffée.
Dame
Ce n'est rien, ce n'est rien. Je vous dis qu'il fait ses vingt-huit jours à Montpellier... Mais pourquoi n'est-elle pas là ? Où est-elle passée, cette Antoinette ? Ils ne savent plus que faire, les amoureux. Ils s'attendaient à être surpris et ils ne le sont pas... Ah ! La voici.
Le Monsieur de l'Orchestre
C'est déplorable ! Elle est décoiffée.
Mademoiselle Kronska
Ce n'est rien, je vous expliquerai.
Mademoiselle Stephenson
Eh bien, nous attendons !
Mademoiselle Kronska
Voilà Monsieur qui revient.
Mademoiselle Stephenson
Mon mari ! Ah ! Mon Dieu ! Octave ! Vous allez fuir !
Saint-georges
Fuir ! Y pensez-vous ?
Mademoiselle Stephenson
Fuyez pour me sauver.
Mademoiselle Kronska
Je vous expliquerai.
À Mademoiselle Kronska.
Mademoiselle Stephenson
Eh bien ?
Rapidement.
Elle ouvre la porte de droite, y fait passer Saint-Georges. Elle sort également. Mlle Stephenson tombe accablée sur un fauteuil. Entre le Marquis.
Mademoiselle Kronska
Ah ! Oui ! Que Monsieur passe par la porte du salon. Il y a deux portes sur le palier. Monsieur ne le rencontrera pas.
Il vient lentement jusqu'à Mademoiselle Stephenson.
Le Marquis
À nous deux, Madame ! Vous m'avez gravement outragé dans mon honneur... Un homme était ici. Il vient de fuir, je le sais. Ma conduite dépendra de notre explication... Si cet homme n'a pas été votre amant, nous divorcerons, voilà tout... Mais si vous vous êtes oubliée jusqu'à me déshonorer, je vous tuerai, Madame !
Mademoiselle Stephenson
Je ne suis pas coupable.
Le Marquis
Je m'attendais à cette réponse. Mais avez-vous réfléchi qu'il me faut une preuve de votre innocence ?
Dame
Cette preuve, c'est ma fille qui va l'apporter tout à l'heure par la porte du fond. C'est ma fille qui va sauver la marquise !
Une Voix
Taisez-vous ! Laissez-nous écouter... La situation est palpitante !...
Mademoiselle Stephenson
Mais, Monsieur, quelle preuve vous puis-je donner ?
Il tire un revolver de sa poche.
Le Marquis
Vous allez mourir, Madame !
Mademoiselle Stephenson
Tuez-moi donc !
Il braque le revolver sur elle. Silence.
Le Marquis
Ah ! Je ne peux vivre dans le doute, je vais te tuer. Hé bien ?
Dame
Antoinette !
Le Monsieur de l'Orchestre
Elle rate encore son entrée.
Silence.
Le Marquis
Je vais te tuer !
Le Monsieur de l'Orchestre
C'est déplorable !
Dame
Je vous dis qu'il est à Montpellier.
Le Monsieur de l'Orchestre
Alors, c'est un autre !
Le Marquis
Je vais te tuer !
Reprenant le ton de la comédie.
Mademoiselle Stephenson
Ah !... Mais c'est énervant à la fin ! Je jouer ne peux pas dans ces conditions-là. Attendez un peu, Monsieur le Marquis. Je crois qu'on va apporter la preuve de mon innocence. Elle devrait déjà être ici.
Mademoiselle Stephenson va à la porte du fond qu'elle pousse. On aperçoit Mademoiselle Kronska dans les bras du pompier.
Dame
Antoinette !
Il se lève et va pour sortir.
Premier Monsieur
Un pompier ! C'est trop fort !
Elle se lève pour sortir.
Dame
Ne vous fâchez pas, Monsieur. Je vais vous expliquer...
Premier Monsieur
Ceci dépasse les bornes.
Ils sortent.
Dame
Ce pompier est un ami de la famille : un frère de lait.
Deuxième Monsieur
Mademoiselle Stephenson, c'est bien simple, je vous défends de continuer à jouer dans des conditions pareilles. C'est inadmissible de se commettre avec des gens de cette espèce...
Mademoiselle Stephenson
Soyez tranquille, je ne continue pas...
Le Marquis
Ni moi non plus...
à Mademoiselle Stephenson
Antoinette
Madame la Marquise, voici la lettre !...
Elle sort.
Mademoiselle Stephenson
Je ne joue plus...
Antoinette
Monsieur le Marquis, voici une lettre.
Il retire sa barbe.
Le Marquis
Je ne joue plus...
Antoinette
Cette lettre qui m'a été remise par le duc contient les preuves complètes de l'innocence de ma maîtresse.
Il sort.
Le Marquis
Je m'en fous.
Le Régisseur
Je vous demande pardon, mesdames et messieurs, de ces petits accrocs...
Prenant une pose théâtrale.
Le poussant du coude.
Dame
Je vais jouer le rôle, je le sais. Monsieur jouera le marquis, qu'il sait aussi... Comme ça, la représentation pourra continuer. Marquis, c'est une scène indigne. Je vais retourner chez ma mère. Elle est jeune encore. À vous.
La poussant du coude.
Premier Monsieur
Heu ! Heu ! Oui... Madame, pardonnez-moi. Je vous ai soupçonnée injustement. Toute une vie d'expiation... À vous.
Dame
Heu ! Heu !
À la cantonade.
Avec accablement.
Le rideau tombe pendant que la dame et le monsieur parlent avec animation.
Le Régisseur
Non, ce n'est pas possible. Baissez le rideau ! Baissez le rideau ! Eh bien, l'homme du rideau, qu'est-ce qu'il fait ? Il embrassait Antoinette.