Comédie · 1930

Un mystère sans importance

de Tristan Bernard

Représentation
≈ 14 min
Distribution
1 femme, 3 hommes
Répliques
129
Écriture
En prose
Dans l’app
Texte prêt

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Roseleur H 64 ≈ 9 min 1
Genouvier H 9 ≈ 2 min 1
Gerbier H 21 ≈ 2 min 1
Bonne N 18 ≈ 1 min 1
Laure F 17 ≈ 1 min 1
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Un Mystère Sans Importance

Scène 1

Roseleur, Gerbier, Bonne, Laure, Genouvier

La scène représente un cabinet d'avocat très bien meublé. Roseleur entre avec Gerbier ; il le fait passer devant lui.

Roseleur

Oh ! Oui, mon vieux, va ! Cette existence, mon existence que tu as l'air d'envier, est très monotone.

Gerbier

Monotone, mais glorieuse. Tu es un des avocats les plus en vue du barreau.

Roseleur

Si tu veux.

Gerbier

Tu as de charmantes relations féminines...

Roseleur

Inutile d'insister là-dessus.

Roseleur

Inutile d'insister là-dessus.

Gerbier

N'en parlons pas.

Roseleur

Ôte donc ton pardessus.

Gerbier

Non. Je ne peux pas rester longtemps ici. L'affaire dont je voulais te parler est très pressée, c'est au sujet de notre Société de Secours Mutuels.

Il sonne.

Roseleur

Ah ! Très bien ! Alors tu ne veux pas ôter ton pardessus ? Mais, moi, comme je ne sors pas et comme je vais reprendre ma monotone série de rendez-vous quotidiens, j'ôte mon pardessus.

Gerbier

Tu reviens de ce Congrès ?

La bonne est entrée.

Il prend son mouchoir dans la poche de son pardessus et s'essuie le front.

Il déplie le mouchoir et voit qu'il y a un noeud.

Roseleur

Oui, on m'avait dit que ma présence y était indispensable, mais il y avait tellement de monde qu'on n'y a vu personne. J'en ai encore chaud... Qu'est-ce que c'est que ça ? Tiens, j'ai fait un noeud à mon mouchoir. Pourquoi ai-je fait un noeud à mon mouchoir ?

Gerbier

Pourquoi cette épingle sur ma manche ? disait le roi Dagobert.

À la bonne.

Roseleur

Oh ! Moi qui n'ai pas, comme le roi Dagobert, du temps à perdre, je ne vais pas m'attarder à ces petites histoires-là. Emportez mon pardessus. Dites donc, ce matin, vous ne m'avez pas vu faire un noeud à mon mouchoir ?

Bonne

Non, monsieur.

Roseleur

Sylvain est-il en course ?

Bonne

Non, Monsieur, il nettoie les carreaux de la salle à manger.

Roseleur

Demandez-lui s'il ne m'a pas vu faire un noeud à mon mouchoir.

Gerbier

Ça t'occupe...

Roseleur

Mais non, mais non. Il s'agit là d'une chose de peu d'importance, autrement je l'aurais certainement retenue. J'ai une mémoire de premier ordre. De quoi parlions-nous ?

Gerbier

Tu me disais que ta vie était monotone.

Avec un geste qui balaie cette idée. Mais tout ça n'a aucune importance.

Roseleur

Ce noeud à mon mouchoir, je l'ai fait au moment où j'avais mon pardessus... En effet, j'ai toujours deux mouchoirs, un dans la poche de mon pantalon, l'autre dans la poche de mon pardessus. Quand j'ai besoin de me moucher, et que je suis dehors, je veux n'être pas obligé d'ouvrir mon pardessus pour prendre mon mouchoir dans la poche de mon pantalon. J'ai donc fait ce noeud à mon mouchoir à un moment où j'étais dehors ou bien à un moment où j'étais sur le point de sortir.

Gerbier

Était-ce un aide-mémoire relatif à un de tes dossiers ?

Il s'installe sur le fauteuil.

Roseleur

Non, les notes de ce genre je les prends toujours par écrit sur ce petit calepin que je mets dans mon gilet. Je te dis, c'est sûrement une chose de peu d'intérêt. Mais parle ! Ne perdons pas notre temps ! Qu'avais-tu à me dire ?

Gerbier

C'est au sujet de notre maison de retraite. Nous avons en vue un terrain qui appartient à la ville. Il faudrait obtenir du Conseil Municipal...

Roseleur

Ce n'est pas une invitation à déjeuner, je les marque toujours également sur un autre petit calepin... Tu disais que le Conseil Municipal ?...

Gerbier

Il y a un rapporteur de nommé...

Roseleur

Un rapporteur de nommé ?

Gerbier

C'est précisément le conseiller de ton quartier.

Roseleur

Ah ! Voilà une bonne coïncidence...

Gerbier

Tu iras le voir sans retard ?

Songeur.

Roseleur

Certainement. J'ai tous mes vêtements pour l'hiver... Trois paires de chaussures toutes neuves... Je n'ai pas besoin de linge.

Gerbier

Des cigares peut-être.

Impatient.

Roseleur

Non, mon vieux, n'essaie pas de trouver, tu m'embrouillerais. Et puis, ne me parle plus de cette histoire là. Tu m'y fais penser, j'ai bien d'autres choses en tête. Allons, allons, travaillons ! Tu me disais que le rapporteur était mon conseiller municipal ? Sais-tu quand il reçoit, ce monsieur ? Voilà, tu devrais avoir tous les renseignements et tu ne sais pas quand il reçoit !

Gerbier

Mais si ! Tous les matins, de 9 à 11.

Roseleur

Tous les matins, de 9 à 11, tous les matins de 9 à 11... Je suis sorti ce matin à 9 heures et demie, j'ai pris un taxi... Je suis resté seul dans le taxi... par conséquent c'est une idée qui ne m'est pas venue dans une conversation, c'est au cours d'une réflexion solitaire... Allons... Allons !... Montre-moi le plan que tu as là... C'est le plan de votre maison de retraite ?...

Gerbier

Il est vraiment très séduisant. Voilà la cour d'entrée, le promenoir couvert...

Roseleur

C'est très bien... très bien...

Gerbier

Le réfectoire...

Roseleur

Je ne suis pas resté seul tout le temps... Je suis descendu du taxi pour m'arrêter dans un magasin d'antiquités... J'ai parlé au marchand, que lui ai-je dit ?... Je sais encore parfaitement tout ce que je lui ai dit. Ce n'est donc pas à ce moment... Allons, allons ! Occupons-nous de notre affaire !

Gerbier

D'autant plus que c'est pressant... En attendant que nous ayons ce terrain pour construire, il faut que nous obtenions un abri provisoire pour nos vieux hospitalisés qui sont sur le pavé.

On frappe à la porte.

Roseleur

En sortant de chez l'antiquaire, je suis resté avec lui sur le pas de la porte... Non, non, je ne lui ai rien dit à ce moment... Écoute, j'irai voir dès demain matin ce conseiller municipal. S'il y a des difficultés juridiques pour la cession du terrain, ou pour cet abri temporaire, je connais quelqu'un au Conseil d'Etat qui aplanira tout cela... Qu'est-ce que c'est ?

Bonne

C'est Sylvain, Monsieur... Je lui ai demandé si Monsieur avait fait un noeud à son mouchoir ce matin, il ne s'en rappelle plus.

Roseleur

C'est pour cela que vous me dérangez !

Bonne

Monsieur me l'avait dit...

Elle sort.

Tapant du pied.

Roseleur

Il y a temps pour tout... Elle m'a fait perdre le fil de ce que je voulais te dire... C'est assommant ! Je parlais d'un antiquaire... Non ! Non !

Gerbier

Tu parlais d'un conseiller d'Etat, qui aplanirait les difficultés...

Songeur.

On frappe à la porte.

Roseleur

C'est entendu... Il ne s'agit sûrement pas d'une histoire de bibelot... Entrez !

Bonne

Madame Le Radier est là.

Roseleur

Bon, bon, dans un instant.

Gerbier

Je te laisse.

Roseleur

Tu es bête ! Tu me laisses ! Tu me laisses ! Tu n'as pas à me dire avec cet air-là : Je te laisse...

Gerbier

Alors, je reste.

Entre la bonne.

Roseleur

Non, non, laisse-moi... Et sois tranquille pour notre affaire, je ne pense qu'à cela.

Sort Gerbier.

Bonne

J'ai fait entrer cette dame dans le petit salon.

À la bonne :

Roseleur

Bien, bien. Dites donc, que vous a dit Sylvain tout à l'heure ?

Bonne

À propos de quoi?

Roseleur

À propos... de ce que je vous avais dit... de mon mouchoir.

Bonne

Je croyais que Monsieur ne voulait pas que je lui en parle.

Roseleur

II y a temps pour tout. Alors il n'a rien remarqué?

Bonne

Non, Monsieur.

Elle sort.

Roseleur

Il ne voit jamais rien... C'est vrai que ce n'est peut-être pas à ce moment-là... Faites entrer cette dame et ne me dérangez pas...

Depuis un instant Laure est entrée sans qu'il s'en soit aperçu. Elle le considère en silence.

Roseleur

Avez-vous toujours cette petite boîte de laque ancienne ? Ai-je dit à l'antiquaire. - Non, je l'ai sans l'avoir, je l'ai confiée à un client qui me la rendra peut-être ces jours-ci... Et puis, nous n'avons rien dit d'autre...

Laure

Toujours absorbé ? Vous allez vous faire mal, méchant !

La regardant avec attendrissement et faisant un geste pour aller vers elle.

Laure fait signe de s'arrêter.

Roseleur

Oui, oui, j'ai un dossier qui me préoccupe. Mais au diable les affaires sérieuses !... Chérie !

Souriant.

Laure

On pourrait entrer... Pourquoi est-ce que je suis venue aujourd'hui ?

Roseleur

Pour me voir !

Laure

C'est entendu... Mais il y avait une raison spéciale... Une chose que vous avez oubliée...

Roseleur

Qu'est-ce que j'ai oublié ? Dites, dites !

Laure

Il y a aujourd'hui six mois...

Roseleur

Ah oui !

Laure

C'est tout l'effet que ça vous fait ?

Roseleur

Ma chérie !

Laure

Et vous n'avez pas pensé à me le dire ce matin au téléphone.

Roseleur

Au téléphone !

Laure

Qu'est-ce qu'il y a ?

Roseleur

Je vous ai téléphoné ce matin ?

Laure

Mais oui, où êtes-vous donc ?

Roseleur

D'où vous ai-je téléphoné ? Ce n'est pas d 'ici.... Je suis entré au Secrétariat au Palais et j'ai demandé le téléphone. Bien... Qui ai-je rencontré au Secrétariat ? Que m'a-t-on dit ?

Laure

Mais pourquoi cette enquête ?

Roseleur

À propos d'une affaire très grave que j'étudie en ce moment.

Laure

Oh ! Laissez vos papiers tranquilles, je suis là.

Elle se laisse embrasser.

Roseleur

Oui, tu es là ! Toi seule existes !... Non, on n'entrera pas... Je t'aime !... Et puis cette affaire n'a aucune importance.

Ils s'embrassent tendrement. Elle appuie sa fête sur son épaule. Il est face aux spectateurs, il lui caresse doucement les cheveux ; au bout d'un certain temps, on voit qu'il est repris par sa préoccupation. Il continue à lui caresser les cheveux, machinalement.

Laure

Alors n'y pense pas et pense à moi.

Il ne répond rien.

Roseleur semble s'éveiller d'un songe.

Laure

Tu m'aimes, chéri ? Tu m'aimes, chéri ?

Il a dit ce oui brusquement et embrasse Laure avec rudesse.

Roseleur

Oui.

Laure

Oh ! Comme tu m'embrasses fort !

Roseleur

Je ne l'ai pas fait exprès !

Laure

Comment, tu ne l'as pas fait exprès ?

Il la prend dans ses bras. Au bout d'un instant, il retombe dans sa songerie. Brusquement.

Roseleur

Si, si, je l'ai fait exprès, chérie ! Est-ce que j'ai trouvé des lettres chez la concierge en rentrant déjeuner ?

Laure

Pourquoi me demandes-tu cela ?

Il va à la porte.

Roseleur

Pour rien... Il faut que j'en aie le coeur net. Excuse-moi, chérie, que j'aime plus que tout au monde. Jeannette !

Bonne

Monsieur ?

Roseleur

Oh ! Comme vous étiez près !

Bonne

J'avais à faire dans la chambre à côté.

Roseleur

Est-ce que j'ai monté des lettres en rentrant déjeuner ?

Bonne

Je ne m'en rappelle plus.

Roseleur

Vous ne vous souvenez non plus jamais de rien.

Laure fait un mouvement.

Bonne

Je ne voulais pas déranger Monsieur, puisque Monsieur m'avait dit de ne pas le déranger.

Roseleur

C'est bon, c'est bon.

Bonne

Mais je profite de l'occasion que Monsieur m'appelle pour l'avertir qu'il y a là un individu. Il veut dire quelque chose de très important à Monsieur.

Roseleur

Un individu ?

Bonne

Oh ! Je pourrais dire un monsieur, il est en haut-de-forme et il a des gants bien propres.

Sur un geste de dénégation de Roseleur.

Laure

Je vais vous quitter. Si, si, je suis attendue chez ma mère.

À Laure, en lui baisant les doigts.

Roseleur

Faites entrer ce monsieur. Je t'adore !

Laure

Moi, je vous trouve bien absent !

Entre la bonne. À Laure, cérémonieusement.

Laure sort.

Roseleur

Comment peux-tu dire ? Mes respects à Madame votre mère.

Elle s'efface pour laisser passer Genouvier et sort.

Bonne

Voici ce monsieur.

Genouvier

Maître, je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous... J'ai beaucoup d'admiration pour votre talent... Mais ce n'est pas pour cela que je viens. J'ai tenu à vous voir seul à seul afin de vous remettre à vous-même une lettre assez intime.

Roseleur

Une lettre ?

Genouvier

Je m'appelle Henri Genouvier et je m'occupe d'études juridiques à Paris. Voici une lettre, Maître, à vous adresser. Elle était ouverte, c'est ce qui fait que j'en ai pris connaissance. Elle m'a paru d'un caractère assez confidentiel. Je n'ai pas voulu qu'elle tombât dans les mains d'une tierce personne ; alors, j'ai pensé qu'il n'était pas indiscret et que c'était au contraire un devoir de discrétion de venir vous la remettre.

Roseleur

En effet ; cette lettre est pour moi, mais je prends ne comprends pas comment elle se trouve entre vos mains.

Genouvier

Je ne l'ai pas dérobée, croyez-le bien, je l'ai trouvée.

Roseleur

Vous l'avez trouvée ?

Genouvier

Dans votre poche.

Roseleur

Dans... ma... poche ?

Il ôte son pardessus.

Genouvier

Dans la poche de votre pardessus que voici. Vous y trouverez également un mouchoir, un mouchoir qui porte vos initiales... Ce pardessus m 'a été remis tout à l'heure au vestiaire du Congrès de jurisprudence. Il y avait un grand nombre de pardessus, très peu de numéros, et les deux vieilles dames de quatre-vingt ans qui faisaient le service ne s'y retrouvaient pas beaucoup.

Roseleur

Alors, Monsieur, c'est moi qui avais votre pardessus ! Ah ! Vous me délivrez d 'un grand poids...

Genouvier

Oh ! Monsieur, je ne vous aurais jamais accusé de l'avoir pris...

Il le place sur le bureau le plus loin de lui possible.

À la bonne qui entre.

Roseleur

Ce mouchoir, Monsieur, est à vous ? Et il y a un noeud à ce mouchoir... Voulez-vous donner à Monsieur le pardessus que vous avez emporté tout à l'heure ?

À Roseleur, bas.

Bonne

Bien, Monsieur, il est tout à côté, je ne l'avais pas encore rangé. Monsieur va donner son par dessus ? Mais il est tout neuf.

À Genouvier qui tient le mouchoir dans ses mains.

Roseleur

Ne vous occupez pas de cela. Qu'est-ce que vous avez ?

Genouvier

Voici en effet mon mouchoir, le noeud était fait sur le coin des initiales, je me rappelle avoir fait ce noeud ce matin, mais je ne peux pas arriver à me rappeler pourquoi.

À la bonne.

Genouvier sort. Roseleur le rappelle.

Roseleur

À vous de chercher, mais ne vous plaignez pas... Il y a du mystère dans votre vie... La mienne redevient monotone. Reconduisez Monsieur. Monsieur ! Monsieur !

Genouvier

Qu'est-ce qu'il y a ?

À la bonne.

Roseleur

Je vous remercie. Allez ranger ce pardessus.

Il sort.

Genouvier

Oh ! De rien.

Bonne

Il n'est pas si bien que l'autre.

Roseleur

Oui, mais c'est le mien !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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