L'Enlèvement d'Agathe
Scène 1
Agathe, Henry
Agathe
Vous êtes sûr que maman ne venait pas par ici ?
Henry
Non, elle remontait la Grande-Rue, elle allait du côté du libraire.
Agathe
Oui, elle va chez le libraire, mais elle est parfaitement capable de revenir tout de suite après.
Henry
Je ne crois pas. Elle avait des lettres à la main, elle ira jusqu'à la poste, et vous pensez bien qu'elle ne reviendra pas ici. D'autant plus que vous me dites qu'elle attend du monde pour sa partie.
Agathe
Oui. Si elle ne va pas à la poste, il y a une boîte au casino.
Henry
S'il vous plaît ?
Agathe
Il y a une boîte au casino.
Henry
Enfin, si par hasard elle revenait par ici, eh bien, qu'arriverait-il ? Elle nous trouverait ensemble de chaque côté de la table. C'est notre droit d'être dans le salon de lecture.
Agathe
C'est votre droit à vous, mais ce n'est pas le mien quand vous y êtes.
Henry
Vous direz que vous ne saviez pas que j'étais là et que vous ne m'aviez pas vu.
Agathe
Oui, oui ! Comme ça prendra !
Henry
Oh ! Ma chère aimée, cette existence est impossible ! Que voulez-vous, je vous adore !
Agathe
Moi aussi.
Henry
Mais nous ne pouvons pas rester comme ça, sans nous voir. Il faut absolument trouver quelque chose.
Elle se plonge dans sa lecture. La forte s'ouvre derrière elle.
Agathe
On vient ! !
Ils relèvent la tête l'un et l'autre.
Henry
Il y a du bon ! C'est votre mademoiselle.
Scène 2
La Gouvernante, Henry, Agathe
La Gouvernante
Votre maman est rentrée.
Henry
Ah ! Bon !
La Gouvernante
Seulement, elle m'en a dit sur votre compte à tous les deux !
Henry
Quoi ? Qu'est-ce qu'elle a dit ?
La Gouvernante
D'abord, elle m'a attrapée parce que l'autre jour elle nous a vus sur la plage, tous les trois, et elle m'a dit que si jamais vous vous permettiez de parler à Agathe hors de sa présence, elle me mettrait à la porte tout de suite. Elle me répétait : « Agathe a seize ans. »...
Agathe
Dix-sept ans.
La Gouvernante
« Ce petit jeune homme n'est pas plus âgé qu'elle... »
Henry
J'ai dix-huit ans...
La Gouvernante
« On leur a mis dans la tête des idées de mariage.... Vraiment, c'est trop prématuré.... »
Se tournant vers Agathe.
Henry
Cette femme est d'une méchanceté effroyable.... Je vous demande pardon, c'est votre maman.... mais vraiment je ne crois pas qu'il y ait jamais eu sur la terre un être aussi cruel....
Agathe
C'est vrai que je l'aime bien... mais c'est vrai que....
Henry
C'est effrayant !
La Gouvernante
Alors, dame ! Ça va être un peu difficile de vous voir. Elle n'a pas dit précisément qu'elle vous interdirait de venir chez elle. Mais vous ne pourrez venir à la maison que les jours où il y aura du monde, où Madame recevra, et vous ne pourrez parler à Agathe qu'au casino, au bal, et encore il ne faudra pas danser trop souvent avec elle.
Henry
Nous ne dansons jamais. Je danse trop mal.
Agathe
Oh ! Non ! Vous ne dansez pas mal.
Henry
Si, si, je danse mal. En tout cas, j'aime bien mieux causer avec vous... Alors quoi ! Nous ne pourrons plus causer ensemble, sous prétexte de valser.
La Gouvernante
Je ne crois pas. Elle a remarqué que vous l'invitiez à danser et que vous bavardiez dans un coin.... Elle me l'a dit tout à l'heure.
Henry
Je suis désespéré ! La vie va devenir impossible!
Agathe
Qu'allons-nous faire ?
Henry
Eh bien, que voulez-vous ! Je vais trouver un moyen... un moyen de vous voir toujours et d'être tranquille.
La Gouvernante
Oui, mais quel moyen ? Vous comprenez que moi, je vous aime beaucoup, mais je ne peux pas risquer non plus de me faire mettre à la porte.
Agathe
Non, vous ne pouvez pas risquer....
À Agathe.
Henry
Non, non, nous ne vous demandons pas cela. Vous avez été très gentille, Mademoiselle. Vous avez été très gentille pour nous ; nous ne voulons pas.... N'est-ce pas ?
Agathe
Non, non ! Nous ne voulons pas, certainement nous ne voulons pas Henry... Eh bien, il n'y a qu'un moyen... Malheureusement j'y vois toutes sortes d'impossibilités matérielles...
Agathe
Quel moyen ?
Henry
Partir.
La Gouvernante
Partir...
Henry
Oui, nous nous épouserons un jour. On ne veut pas que nous nous épousions maintenant, mais nous nous épouserons un jour.... Alors il faut nous en aller tous les deux.... Il faut quitter notre famille... Nous en aller à Bruxelles ou dans une ville de Belgique, enfin à l'étranger....
Agathe
Oh ! Mais c'est une chose terrible que vous me proposez là !
La Gouvernante
C'est très grave !
Henry
Mais je vous aime, moi.
Agathe
Je vous aime aussi, mais c'est une chose terrible !
Henry
Ah ! Je vous assure que si on pouvait, nous partirions aujourd'hui même.... Malheureusement, c'est honteux à dire, mais je n'ai aucune ressource ! Je suis chez mes parents, ils me donnent très peu d'argent, et je n'ai pas d'économies.... Or, tout de même, il faudrait absolument trouver de quoi s'en aller là-bas et pouvoir y vivre pendant quelque temps, jusqu'à ce que je trouve une façon de gagner ma vie.
La Gouvernante
Mais comment ferez vous ?
Henry
Oh ! Pour gagner ma vie, je ne suis pas en peine... Je n'ai jamais essayé... mais, quoi, je donnerai des leçons de français, d'anglais....
Agathe
Moi, je donnerai des leçons de piano.... Je ne suis pas très forte, mais je sais assez de piano pour donner des leçons de piano à de tout petits enfants.
Henry
Seulement, pour partir, il nous faut une somme importante, très importante. Où la trouver ? Je n'en ai aucune idée.
La Gouvernante
Qu'est-ce qu'il vous faut ?
Henry
Voulez-vous que nous comptions ?
Agathe
Oui, c'est cela, comptons !
La gouvernante prend l'indicateur, et le lui donne.
Henry
Mademoiselle, vous avez là un indicateur. Donnez-le-moi, que je voie ce que ça coûterait pour les billets... Voyons ! D'abord, pour aller à Bruxelles, d'ici, il faut passer par Paris.... De Trouville...
La Gouvernante
Trouville, page 64.
Henry
Deux billets de première pour Paris, cela coûte 26 francs 10 le billet.
Agathe
Mais nous n'avons pas besoin d'aller en première.... Nous pouvons très bien aller en seconde.
Henry
Non, non, je ne veux pas vous enlever en seconde ;... je veux vous enlever en première.
Agathe
Mais non, je vous assure, j'aime autant aller en seconde.
La Gouvernante
Et puis, si on vous recherche, comme on vous recherchera plutôt en première, vous pourrez échapper plus facilement si vous montez en seconde.
Henry
Deux billets de seconde : 18 francs pièce, ça fait 36 francs.... Est-ce qu'on dînera dans le wagon-restaurant?
La Gouvernante
C'est dangereux.
Agathe
Et puis, c'est bien plus amusant de prendre des paniers de provisions.
Henry
De Paris à Bruxelles, maintenant... page 142... 24 francs par place.... inscrivons 48 francs... Les omnibus, les pourboires, une vingtaine de francs.... Sans compter les paniers de provisions....
Agathe
Maintenant il faudrait me procurer du linge et des vêtements, parce que je ne peux pas emporter ceux qui sont ici, pour ne pas donner l'éveil.
Henry
C'est vrai. Moi aussi, il faudrait m'acheter des vêtements... Eh bien, pour 250 francs pour moi....
Agathe
Moi, j'aurais besoin d'un costume de voyage ; j'en ai vu de très jolis avenue de l Opéra pour 150 francs.
La Gouvernante
Vous aurez besoin là-bas de tout un petit trousseau, puisque vous ne pouvez rien emporter d'ici.
Agathe
Il paraît qu'il y a du très beau linge à Bruxelles.
Henry
Si nous mettions 500 francs pour le linge....
Agathe
Oh ! C'est beaucoup!
La Gouvernante
On ne va pas bien loin avec 500 francs, surtout si on prend du linge brodé.
Henry
Huit cents francs pour le linge.
La Gouvernante
11 faut ajouter à cela des frais imprévus et aussi les frais d'hôtel. Vous n'allez pas tout de suite trouver une situation ; il faut bien compter quinze jours d'hôtel, à 40 francs par jour pour deux.
Henry
Cela fait encore 600 francs... Faisons l'addition. Oh ! Ça ne va pas loin de... 2000 francs, et je n'ai pas compté l'imprévu.
Agathe
Oh bien, on pourrait s'acheter un peu moins de linge.
Henry
Non, non. Je rognerai sur mes achats à moi. Sous aucun prétexte je ne veux.... Seulement, il me faut 2000 francs et je ne les ai pas.... Je n'ai jamais eu 2000 francs.... Qui est-ce qui pourrait me les prêter ?
Agathe
Votre oncle Charles.
Brusquement.
Il s'approche d'Agathe.
À la gouvernante.
Il embrasse la gouvernante. À Agathe.
Il sort.
Henry
Oh ! Mon oncle Charles ! Je ne lui ai jamais rien demandé à mon oncle Charles... Oh non, jamais je n'oserai demander à mon oncle Charles... Je vais lui demander ça immédiatement... Oh ! Je vais me dépêcher d'y aller, parce que si je n'y allais pas tout de suite, je n'oserais plus, et il doit être sur la plage en train de lire son journal.... Pauvre oncle Charles ! Il ne sait pas ce qui l'attend ! Je vais lui raconter qu'il m'arrive un gros ennui, qu'il me faut 2000 francs.... Au revoir, chère amie.... Laissez-moi vous embrasser... Mademoiselle, je veux vous embrasser aussi. Je réussirai, chère Agathe. Je réussirai pour l'amour de vous.
Scène 3
Agathe, La Gouvernante
Agathe
C'est terrible, ce que nous faisons, Mademoiselle.
La Gouvernante
Oh ! Oui, vous savez, c'est un peu terrible ! Il ne faut pas faire cela.
Agathe
Oh ! Il est trop tard maintenant. J'ai accepté, je ne peux plus lui dire que je ne veux pas. Et puis, cela m'amuse tellement, vous savez, cela m'amuse tellement ! C'est ennuyeux que vous ne puissiez pas venir avec nous, Mademoiselle.
La Gouvernante
Vous n'y songez pas. Voyons, il ne faut pas une minute que l'on suppose que j'ai été au courant. Je perdrai ma place, c'est entendu, mais puisque vous ne serez plus là, on n'aura plus besoin d'institutrice. Je me résigne parce que je vous aime bien....
Agathe
Et puis, Mademoiselle, vous savez, je veux que vous ne perdiez rien à cela et je vous dédommagerai, soyez tranquille !
La Gouvernante
Mais non. C'est bon...
Agathe
Si, si, si ! Je sais très bien que vous n'y tenez pas et que vous ne le demandez pas, mais soyez persuadée que je n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour nous, et aussitôt que nous aurons fait fortune là-bas et que nos parents nous auront pardonné, nous vous appellerons auprès de nous et vous ne nous quitterez jamais de la vie !
La Gouvernante
Oui, mais tout cela m'effraie un peu, vous savez, ma petite Agathe.
Agathe
Mais non, mais non, ça va être très bien, ça va être très amusant ; je suis ennuyée que vous ne soyez pas avec nous, parce que vous ne pourrez pas me donner des conseils pour acheter mon linge brodé... Vous ne vous rappelez pas, quand nous sommes allées ensemble dans ce magasin de dentelles et que vous avez vu ce coupon avec des entre-deux ? Vous ne savez plus ce que ça coûtait ?
La Gouvernante
Cela coûtait assez cher.
Agathe
Oh ! C'est ennuyeux, ça ; il ne faut pas que nous dépassions le chiffre que nous nous sommes fixé... Je sais bien qu'on pourrait prendre des billets de troisième, ne faire qu'un repas par jour... Oui, mais je parle de tout ça comme s'il allait trouver de l'argent... J'ai bien peur que son oncle ne lui en donne pas....
La Gouvernante
Cela serait à souhaiter, parce que, vous savez, vous vous lancez dans une aventure terrible.
Un silence.
Agathe
Mais non, mais non, Mademoiselle ! Mais non ! Vous verrez, ce sera très amusant. Et puis nous nous aimons, vous savez.... Ce garçon-là, il m'aime comme jamais personne n'a aimé qui que ce soit au monde. Et moi, j'ai un amour pour lui, je vous assure qu'on n'a jamais vu cela. Oh ! Mon Dieu ! Il ne revient pas ! S'il n'allait pas trouver cet argent ! Oh ! Vous savez, il ne le trouvera pas, Mademoiselle.
La Gouvernante
Mais si, mais si.
Agathe
Non ! Non ! Il ne le trouvera pas : je n'ai pas assez de chance pour cela. Aussi, qu'est-ce que vous voulez, il n'est pas prévoyant. Il dit qu'on doit fuir ensemble ce soir, et puis il cherche l'argent pour s'en aller deux heures avant de fuir. Du moment qu'il m'aimait, il devait toujours avoir une somme d'argent, pour être prêt à m'enlever au premier signal.
La Gouvernante
Attendez. Je crois qu'il vient par là.
Agathe
Quelle tête fait-il ?
La Gouvernante
Oh ! Agathe ! Il fait signe qu'il a l'argent !
Agathe
Ah ! Mon Dieu ! Mon Dieu !
La Gouvernante
Qu'est-ce que vous avez ?
Agathe
J'ai peur !
La Gouvernante
Vous étiez si brave tout à l heure....
Agathe
Oui, mais je me disais encore que ça pourrait ne pas arriver... Mais maintenant...
La Gouvernante
Il y a quelqu'un qui lui dit bonjour et qui le retient... Oh ! Il a l'air impatient ! Je suis sûre qu'il a hâte de venir ici.
Agathe
Ah ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! Et dire qu'il va falloir m'en aller avec lui !
La Gouvernante
Vous l'aimez bien ?
Agathe
Oui, oui, je l'aime.... Mais dire qu'il va falloir m'en aller avec lui !
La Gouvernante
Mais vous n'êtes pas forcée !
Agathe
Mais si ! Mais si ! Maintenant qu'il s'est procuré ce qu'il fallait, je suis forcée.... Il m'est impossible de ne pas faire ce qu'il me demande.
La Gouvernante
Le voilà.
Agathe
Oh ! Mon Dieu ! Mon Dieu !
Scène 4
Henry, Agathe, La Gouvernante
À la Gouvernante.
Tirant son portefeuille de sa poche.
Ils se regardent en silence.
D'une voix timide :
Henry
Chère Agathe, je les ai. Je les ai, Mademoiselle. Mon oncle a été extraordinaire. Je crois qu'il avait gagné ces jours-ci au casino, alors il avait pas mal d'argent sur lui... Il me les a donnés tout de suite. N'est-ce pas, il m'a bien demandé pour la forme ce que je comptais en faire. J'ai pris un air mystérieux, il n'a pas insisté.... « Enfin ! C'est toujours deux mille francs que je ne rendrai pas au baccara. » Alors, vous voyez, je les ai dans ma poche. Il m'a donné un billet de mille francs, puis dix billets de cent francs. Alors... Il faudrait voir maintenant à quelle heure part le premier train pour Paris.
Agathe
Le premier ?
Henry
Eh bien, le premier ou le second.
La Gouvernante
Il n'y en a plus qu'un ce soir, celui de quatre heures quinze.
Agathe
Et quelle heure est-il ?
Henry
Il est trois heures dix bientôt.
Agathe
Nous avons le temps, il ne faut qu'un quart d heure pour aller à la gare.
Henry
Oui, mais il faut peut-être que nous fassions un détour, parce qu'il y a beaucoup de personnes que nous rencontrerons sur la route. On pourrait peut être aller prendre le train à la prochaine station. Je louerai une voiture pour aller à la prochaine station, qui est à trois kilomètres.
Agathe
Alors on s'en irait comme ça, sans dire au revoir à nos parents ?
Henry
Eh bien, qu'est-ce que vous voulez ? Si on leur dit au revoir, ils verront qu'on s'en va.
Agathe
On pourrait aller les embrasser comme ça, d'un air distrait, sans que ça ressemble à un au revoir. De cette façon, on ne serait pas partis sans les embrasser.
Henry
Si vous voulez.
La Gouvernante
Puis d'ailleurs, maintenant, rien ne presse, puisque vous avez ce qu'il vous faut. Vous pourriez peut-être partir demain matin seulement.
Agathe
Oh ! Non, non ! Parce que si on part demain matin, on sera énervé jusqu'à demain. Il vaut mieux prendre son parti tout de suite.
Un silence.
Henry
Oui, oui, vous avez raison. Vous avez raison ! Eh bien, il faudrait peut-être s'en aller ?
Un silence.
Agathe
On pourrait attendre cinq minutes, C'est terrible, cher Henry, ce que nous allons faire. Il faut que je vous aime bien, vous savez.
À la Gouvernante.
Henry
Oui ! Oui, c'est terrible ! Il faut que je vous aime bien aussi, parce que c'est une grande responsabilité que je prends. N'est-ce pas, Mademoiselle ?
Un silence.
La Gouvernante
Oh ! Oui, c'est une grande responsabilité.
Henry
Eh bien, il faudrait peut-être nous en aller.
Agathe
Eh bien, oui....
La Gouvernante
Vous êtes bien décidés ?
Henry
Si on est décidés ? Oh ! Je vous crois qu'on est décidés.
Agathe
N'est-ce pas qu'on est décidés?
Silence. Ils restent assis chacun sur leur chaise.
Agathe
Oh ! Oui, qu'on est décidés !
Henry
D'ailleurs nous ne serions pas décidés que nous sommes forcés de donner suite à nos projets parce que la vie est impossible maintenant... Autrement... La vie serait possible... que j'hésiterais à prendre vis-à-vis d'Agathe une telle responsabilité.... Mais la vie est impossible !
La Gouvernante
Oh ! Impossible ! Impossible ! Il y aurait toujours moyen de s'arranger. D'abord on ne vous a pas défendu la maison. Et puis, madame a dit que quand il y aurait du monde vous pourriez revenir quand vous voudriez... Or il y a du monde presque tous les jours. Et le reste du temps on peut bien trouver le moyen de se voir. Madame ne s'en va jamais du pays, parce qu'il y a très peu de personnes dans ses connaissances qui vont à la campagne, tandis que nous y allons très souvent. Alors on peut bien se donner un rendez-vous dans un petit village des environs. On fera des petites excursions ensemble ; on n'est pas forcé de rester sur la plage.
Henry
Il y a du vrai dans ce que vous dites ; mais c'est bien mieux de s'en aller tout de même. N'est-ce pas, mon Agathe bien-aimée ?
Agathe
Oh ! Oui ! Oui ! C'est beaucoup mieux.
Il se lève Agathe reste assise.
Henry
Alors, allons-nous en. Vous venez ? Vous n'allez pas me laisser m'en aller tout seul ? Cela n'aurait pas d'intérêt.
Elle se lève. Elle se met à pleurer.
Agathe
Je viens.
Henry
Oh ! Qu'est-ce que vous avez, ma chère Agathe ?
La Gouvernante
Mais dame ! Elle a peur!
Henry
Mais je ne veux pas que vous ayez peur. Je veux que vous veniez avec moi, mais sans aucune crainte ; parce que si vous avez peur, je serai le premier à vous dire qu'il faut attendre que vous n'ayez plus peur.
Agathe
J'ai trop peur !
Henry
Eh bien, attendons que vous n'ayez plus peur.
Agathe
Et puis Mademoiselle dit très bien qu'on peut s'arranger encore, voir si la vie peut être possible. Si la vie n'est pas possible, eh bien, nous aurons toujours le temps de prendre un grand parti.
Henry
Eh bien, attendons. C'est cela. Ne partons pas. Nous partirons dans quelques jours,
À la Gouvernante.
Agathe
Non, non ! Ne disons pas que nous partirons dans quelques jours, parce que ça serait une semaine d'énervement terrible. Disons simplement que nous n'y pensons plus pour le moment. Et puis, ces jours-ci, ne m'en parlez pas ; il vaut mieux ne pas m'en parler. N'est-ce pas, Mademoiselle ?
La Gouvernante
Oui, il vaut mieux ne pas en parler.
Henry
Alors, nous restons ?
Agathe
Nous restons.
Henry
C'est égal, j'avais des hésitations comme vous, mais maintenant que je sais qu'on ne s'en va plus, c'est de la détresse,un peu compensée par l'idée que vous n'avez plus peur... mais je suis très triste.
Agathe
Oh ! Mon cher ami, il ne faut pas être triste comme ça, vous savez que je vous aime bien. Moi aussi je regrette de ne pas faire ce voyage avec vous.
La Gouvernante
Mais cela vaut beaucoup mieux comme ça, je vous assure.
Agathe
Ça m'aurait tellement amusée de m'en aller avec vous, dans les magasins.
Vivement.
Henry
Oh ! Oui, oui ! On aurait été ensemble comme un mari et comme une femme dans les grands magasins, et je vous aurais acheté votre linge brodé... Ce qu'il y a d'ennuyeux, c'est qu'il faut que je rende l'argent à mon oncle. Non, non ! Au fait ! Je ne veux pas le lui rendre parce que si nous changions d'avis... Je vais le mettre de côté, le mettre en réserve, je ferai mettre ça au Crédit Lyonnais... Je m'achèterai quelques objets dont j'ai besoin, puis je mettrai le reste au Crédit Lyonnais... Oh ! Écoutez, voulez-vous me faire un grand plaisir ?... Voulez-vous que je vous achète du linge brodé ?
Agathe
Oh ! Non ! Parce que maman ne saurait pas d'où cela vient, et comment le lui expliquer ?
Henry
Vous lui direz que vous avez gagné ça dans une tombola.
À la Gouvernante.
Agathe
Oh ! Vous êtes gentil ! Vous viendrez avec moi à Caen et à Bayeux, il paraît qu'il y a des magasins très bien.
La Gouvernante
Si on y allait demain ?
À Henry.
Bas.
Agathe
On ira demain. Sans rien dire ! Et Henry nous rejoindra.... Je vous aime, mon cher Henry. Il faudra acheter aussi quelque chose pour Mademoiselle.