Comédie · 1930

L’école du piston

de Tristan Bernard

Représentation
≈ 30 min
Distribution
2 femmes, 8 hommes
Répliques
298
Écriture
En prose
Dans l’app
Texte prêt

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Robert Santeuil H 85 ≈ 8 min 7
Henri Bassou H 35 ≈ 5 min 5
Madame Pruneau F 36 ≈ 4 min 4
Ministre N 24 ≈ 4 min 1
Bagonet H 19 ≈ 3 min 3
Lucie Rumelle F 42 ≈ 3 min 6
Un Adjudant H 13 ≈ 1 min 1
Le Général Varbeuf H 14 ≈ 1 min 1
Eugène H 11 ≈ 1 min 1
Adrien H 16 ≈ 1 min 6
Un Capitaine H 3 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle L'École du Piston
Robert Santeuil absentabsentabsent
Henri Bassou absentabsentabsentabsentabsent
Madame Pruneau absentabsentabsentabsentabsentabsent
Ministre absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Bagonet absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lucie Rumelle absentabsentabsentabsent
Un Adjudant absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Général Varbeuf absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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L'École du Piston

Scène 1

Un Adjudant, Madame Pruneau, Adrien

Un Adjudant

Madame Pruneau, on m'a dit que vous aviez à me parler. Vous voyez que je n'ai pas été long. Seulement, il faut que j'aille chez le commandant ; il m'attend. Le patron est donc mobilisé que je ne l'aperçois pas ?

Madame Pruneau

Je vous crois ! Et dès le premier jour encore ! Il est près de Dax. Il garde une voie de chemin de fer.

Un Adjudant

Quel grade ?

Madame Pruneau

Deuxième classe.

Un Adjudant

Mais il n'est pas trop malheureux ?

Madame Pruneau

Oh ! Il s'arrange.

Un Adjudant

Je suis tranquille sur son compte ; je me doute qu'il s'arrange.

Madame Pruneau

Et puis, il est tombé sur un bon sous-officier de sa connaissance : le cocher de notre omnibus.

Un Adjudant

Ah ! C'est qu'il est parti aussi ?

Madame Pruneau

Et l'omnibus est parti d'un autre côté et les chevaux encore d'un autre.

Un Adjudant

Tous vos garçons à droite et à gauche ?

Madame Pruneau

Mais oui, Achille, zouave, Frédéric, chasseur, et Justinien dans l'intendance. C'est même rapport à ça que je vous ai fait venir. J'attends un autre garçon, un petit Espagnol ; avec mes trois bonnes, il fera l'affaire. Seulement, il n'est pas encore arrivé, et, en attendant, j'emploie le neveu de Justinien qui est bleu justement dans votre régiment. C'est un petit gars qui vient des environs de Mont-de-Marsan, de la campagne. Il n'est pas débrouillard encore.

Un Adjudant

Et qu'est-ce qu'il y a pour votre service ?

Madame Pruneau

Ils viennent tout juste, ceux de sa classe, d'arriver au quartier. Pendant qu'on les habille, lui, comme il est tout habillé déjà - je l'ai équipé - je voudrais que vous me le laissiez deux, trois jours, jusqu'à l'arrivée d'un remplaçant.

Un Adjudant

C'est qu'on en a besoin pour la théorie, la première théorie qu'on fait aux bleus : les marques extérieures de respect.

Arrive Adrien en costume de soldat.

Madame Pruneau

Oh ! Mais je connais ça aussi bien que les instructeurs. Ce serait malheureux de n'avoir fréquenté que des militaires dans sa vie pour ne pas connaître les grades. Adrien, amène-toi un peu par là. Eh bien, si tu prenais la position militaire, mon petit ? Tu as ton supérieur devant toi !

Un Adjudant

C'est vous le neveu de Justinien ?

Adrien

Oui.. oui...

Madame Pruneau

Oui, mon adjudant ! Tu dois lui dire « mon adjudant ».

Un Adjudant

Oui, il pourrait me dire « adjudant », ça suffirait. Le règlement c'est « adjudant ». L'usage est « mon adjudant ».

Madame Pruneau

Je veux qu'il ait de l'usage. Eh bien, c'est entendu, vous me le laissez trois, quatre jours ?

Un Adjudant

Je vous le laisserai le plus longtemps que je pourrai. Trop heureux de vous être agréable.

Madame Pruneau

Au dîner aussi, bien entendu!

Un Adjudant

Oui, Madame Pruneau.

Madame Pruneau

Et quand ça vous fait plaisir de venir déjeuner, vous savez, le couvert est toujours mis à ma table...

Un Adjudant

Merci, Madame Pruneau.

Scène 2

Madame Pruneau, Adrien, Robert Santeuil, Lucie Rumelle

Madame Pruneau

Es-tu lavé au moins, Adrien ?

À lui-même, à mi-voix.

Robert et Lucie entrent.

Adrien

Si je suis lavé, patronne ? Il y a longtemps de ça. Il y a au moins trois jours !

Robert Santeuil

Pardon, Madame, est-ce que Monsieur Henri Bassou, du Grand Courrier, est à l'hôtel ?

Madame Pruneau

Oui, Monsieur. Il est à l'hôtel depuis le commencement de septembre. C'est lui qui s'occupe de l'édition de Bordeaux.

Robert Santeuil

Voudriez-vous le faire prévenir que son ami, Monsieur Robert Santeuil, veut lui parler ?

Madame Pruneau

Ah ! C'est qu'il n'est pas à l'hôtel du moment, Monsieur Bassou...

Robert Santeuil

Il n'est pas à l'hôtel pour le moment.

Lucie Rumelle

Oh ! C'est ennuyeux ! C'est ennuyeux !

Robert Santeuil

Est-ce qu'il sera longtemps absent, Madame ?

Madame Pruneau

Je ne crois pas, monsieur. Il est parti se faire raser, ici, tout à côté. Il doit revenir chercher son courrier vers onze heures.

Lucie Rumelle

Il n'est pas loin de onze heures.

Madame Pruneau

Il les est.

Robert Santeuil

Alors nous allons faire une petite course dans le quartier et nous revenons.

Lucie Rumelle

Donnez votre nom, en tout cas.

Robert Santeuil

Voulez-vous lui dire que son ami, Robert Santeuil, homme de lettres, va venir le voir.

Madame Pruneau

Oh ! Monsieur, je vous connais bien, je vous connais parfaitement.

Lucie Rumelle

Elle vous connaît ?

À Madame Pruneau.

Robert Santeuil

Oui, oui. Écrivez alors, s'il vous plaît.

Madame Pruneau

Oh ! Je m'en rappellerai bien : Monsieur Albert Danteuil.

Ils sortent. Adrien entre.

Robert Santeuil

Non, Robert Santeuil. Écrivez, je vous prie, ce sera plus sûr.

Scène 3

Madame Pruneau, Adrien

Madame Pruneau

Adrien, tiens, voilà deux francs de pourboire qu'on a laissés pour toi ce matin.

Adrien

Merci, merci.

Madame Pruneau

Merci qui ?

Adrien

Merci, Madame.

Madame Pruneau

Il y a trois galons là-dessus.

Adrien

Merci, capitaine.

Madame Pruneau

Mon !

Adrien

Mon ?

Madame Pruneau

Mon capitaine.

Adrien

Mon capitaine.

Entre Henri Bassou.

Madame Pruneau

À la bonne heure !

Scène 4

Henri Bassou, Madame Pruneau, Adrien

Henri Bassou

Bonjour, Madame. Il y a des lettres pour moi ?

Madame Pruneau

Oui, Monsieur Bassou. Voici également une carte, ou plutôt un morceau de papier où j'ai écrit le nom d'un monsieur qui va venir vous voir : Robert Santeuil.

Henri Bassou

Ah ! Robert Santeuil est à Bordeaux ? Eh bien, ça vous fait une illustration de plus dans vos murs, où l'on en compte déjà un certain nombre.

Madame Pruneau

Ce monsieur paraissait bien ennuyé. Il était avec une jeune demoiselle.

Henri Bassou

Vous ne savez pas qui c'est ?

Madame Pruneau

Non, je ne la connais pas. Pourtant, je crois que ses parents sont de Bordeaux. C'est une demoiselle très bien.

Henri Bassou

Tenez, Madame Pruneau, voici une dépêche à porter. Il y a environ vingt-trois mots. Tenez ! Le reste sera pour le garçon.

Madame Pruneau

Adrien !

Entre Adrien.

Henri Bassou

Attendez un peu pour faire porter cette dépêche que j'ai dépouillé mon courrier ; j'en aurai peut-être une autre à envoyer.

Madame Pruneau

Tiens, Adrien, voilà de l'argent pour cette dépêche ; c'est plus que ça coûtera ; le reste est pour toi.

Adrien

Merci, Madame.

Madame Pruneau

J'ai là-dessus un large galon en biais.

Adrien

Merci, mon sergent.

Madame Pruneau

Pas mon.

Adrien

Pas mon ?

Tendant son autre manche.

Madame Pruneau

Au sergent, pas « mon ». C'est un sous-officier. Au lieutenant, au capitaine, « mon ». C'est des officiers. Et maintenant, j'ai sur cette manche cinq galons dont deux d'argent et trois galons d'or. Qu'est-ce que je suis ?

Adrien

Trois galons d'or... Voyons, vous m avez dit ça hier matin... Trois galons d'or, c'est capitaine d'infanterie ; deux d'argent, lieutenant de cavalerie... Vous êtes capitaine d'infanterie et lieutenant de cavalerie.

Madame Pruneau

Mais non. Je les ai tous les cinq là. Lieutenant-colonel ! Je suis lieutenant-colonel. Tu me dis : « Mon colonel ». Cinq galons d'or, je serai colonel... Pas de galons et deux étoiles, qu'est-ce que je serais ? Général de brigade, tu entends ? Deux étoiles. Et si j'avais trois étoiles ? Général de division !

Henri Bassou

Vous pouvez envoyer la dépêche.

En sortant, Adrien se croise dans la porte tournante avec Robert Santeuil et Lucie Rumelle qui entrent.

Madame Pruneau

Va porter la dépêche.

Elle sort.

Madame Pruneau

Tenez, voilà justement les amis qui vous cherchent.

Scène 5

Henri Bassou, Robert Santeuil, Lucie Rumelle

Henri Bassou

Santeuil ! Comment vas-tu ?

Présentant.

À mi-voix.

Robert Santeuil

Bonjour, mon cher ami. Je suis content de te voir ! Mademoiselle Lucie Rumelle. Mademoiselle est ma fiancée. Je ne le dis pas encore très haut parce que ce n'est pas arrangé avec ses parents... C'est pour ça que nous sommes très, très ennuyés.

Hardiment.

Lucie Rumelle

Très, très ennuyés. Et c'est pour ça que nous comptons sur vous.

Henri Bassou

Vous comptez sur moi ?

Ils s'assoient tous les trois.

Robert Santeuil

Eh bien, oui ! Nous comptons sur toi. Je vais t'expliquer ça... Voici : je suis de la classe 1903. J'ai trente-deux ans.

Henri Bassou

Moi, je suis de la classe 97. Je suis en sursis d'appel.

Robert Santeuil

Moi, j'étais réformé. Je me suis engagé tout de suite. Je vais être incorporé d'ici très peu de jours et l'on m'instruira, car je n'ai jamais été militaire... Or, il se trouve qu'au mois de juin dernier, j'ai fait la connaissance de Mademoiselle Lucie Rumelle...

Lucie Rumelle

Qui habitait chez une de ses tantes, à Deauville.

Robert Santeuil

Nous avons décidé que nous nous épouserions.

Lucie Rumelle

Seulement, Mademoiselle Rumelle est mineure ; elle a besoin du consentement de ses parents.

Robert Santeuil

Or, je connais à peine ses parents. Pour faire connaissance, pour être agréé...

Lucie Rumelle

Robert aurait besoin de séjourner quelque temps à Bordeaux, où habitent mes parents.

Robert Santeuil

La bonne combinaison, c'était de s'engager dans un régiment de Bordeaux, soit au 184°, soit au 192°. Malheureusement, dans ces deux régiments, on ne reçoit plus d'engagements, au 184° depuis longtemps déjà et au 192° depuis huit jours. Alors je voudrais, bien que le régiment soit plein, qu'on me mette au 192e.

Henri Bassou

Il ne me semble pas que ça présente de grandes difficultés...

Robert Santeuil

Ce n'est pas commode.

Lucie Rumelle

Ce n'est pas facile du tout.

Robert Santeuil

À entendre les gens du recrutement, c'est impossible.

Lucie Rumelle

Alors, mon ami Robert a pensé....

Robert Santeuil

Que, comme tu étais tout-puissant...

Henri Bassou

Oh ! Tout-puissant, tout-puissant!

Robert Santeuil

Enfin, quoi ? Tu ne veux pas me rendre service ?

Henri Bassou

Il n'est pas question de ça ; je ferai tout, tout, pour t'être agréable, tu le sais bien, voyons. D'abord à cause de l'ami que tu es, puis à cause de l'écrivain de théâtre pour qui j'ai... plus que de l'estime.

Lucie Rumelle

Merci, Monsieur.

Henri Bassou

C'est vrai, j'aimais déjà beaucoup Robert, et depuis que j'ai vu sa pièce, la saison dernière : « Les Injustices de l'amour »... Elle a fait près de cent représentations, ta pièce ?

Robert Santeuil

Cent vingt !

Henri Bassou

Cent vingt !

Robert Santeuil

Ça s'est arrêté à l'été.

Henri Bassou

C'est une pièce délicieuse... Enfin, je vais travailler pour toi, va !

Lucie Rumelle

Oh ! Merci, Monsieur !

Henri Bassou

Moi personnellement, je ne peux pas du tout agir auprès du Ministère de la Guerre... Non...

Robert Santeuil

Oh ! Pourquoi ?

Henri Bassou

C'est parce qu'au journal nous sommes un peu en délicatesse avec les gens du ministère. Alors... Le patron de mon journal a décidé que personne ne demanderait rien au ministère. Et si je demandais quelque chose, je pourrais risquer ma situation au journal.

Robert Santeuil

Tu en trouverais facilement une autre ailleurs.

Songeur.

Henri Bassou

Oui, mais, tout de même, ne me demande pas de risquer ma situation. Seulement, ce que je ne peux pas faire, moi, je peux le faire faire par d'autres... et par d'autres qui ne sont pas loin d'ici.

Robert Santeuil

Par qui ?

Henri Bassou

Je vais te présenter à mon ami Bagonet.

Robert Santeuil

Bagonet ?

À Bagonet qui entre.

Henri Bassou

Oui, Bagonet habite l'hôtel depuis le commencement de septembre. Il est chef de cabinet de Barruchon, le sous-secrétaire d'État aux Tabacs. Son patron, Barruchon, qui habite également l'hôtel, est au mieux avec le Ministre de la Guerre. Ils ont lié partie : ils sont entrés dans le cabinet ensemble, ils en sortiront ensemble, ils y rentreront ensemble. Tu vas me remettre une petite note. Tu m'inscriras là dessus ton âge, la date de ton engagement, enfin tous les renseignements utiles. Tiens, ça ne va pas être long ! Voilà Bagonet qui vient là-bas. Tu as de la veinée ! Tout va bien s'arranger. Bonjour, cher ami, permettez-moi de vous présenter Robert Santeuil. Son nom seul me dispense...

Scène 6

Bagonet, Henri Bassou, Robert Santeuil, Lucie Rumelle, Adrien, Un Capitaine

Bagonet

Oui, j'ai souvent applaudi Monsieur. Nous lui devons des soirées charmantes.

Henri Bassou

Vous avez vu sa dernière pièce ?

Bagonet

Je vous crois ! Je n'en manque jamais une... Les Caprices de l'amour ? C'est une pièce délicieuse.

À Robert.

Henri Bassou

Voici Mademoiselle Lucie Rumelle. On peut lui dire ?...

Robert Santeuil

Il le faut.

À Robert.

Henri Bassou

Madamoiselle Lucie Rumelle, et mon ami Robert Santeuil vont se fiancer, et les parents de Mademoiselle habitent Bordeaux. Pour être agréé de la famille, il y a un intérêt primordial à ce que mon ami Robert soit à Bordeaux. Or, nous touchons au point délicat... Explique !

Robert Santeuil

Je suis de la classe 1903 !...

Avec un air grave

Bagonet

Ah ! Vous êtes un enfant ! Moi, je suis de la classe 96, une des dernières classes territoriales... Je suis encore ici pour quelque temps, mais... Je ne serai pas long à partir. Le Ministre tient absolument à me garder... Je finirai bien par obtenir qu'il me laisse m'en aller comme les autres... Mais de quoi s'agit-il ?

Robert Santeuil

J'ai été réformé et je me suis engagé.

Bagonet

C'est bien cela, c'est très bien !

Robert Santeuil

Il me semble que pour reconnaître ce geste, on devrait avoir pour les engagés quelques égards. Or, je ne peux pas arriver à me faire incorporer au 192°, à Bordeaux.

Lucie Rumelle

Oui, Monsieur Santeuil voudrait être à Bordeaux pour faire plus ample connaissance avec ma famille.

Bagonet

Je vois, je vois !... Et de quelle utilité puis-je être pour vous en la circonstance ?

Robert Santeuil

Je voudrais être recommandé au Ministère de la Guerre.

Après une hésitation.

Bagonet

Bien ! Bien ! Je vous dirai que ça n'est pas très, très commode. Je puis vous citer un précédent qui est assez impressionnant : le fils du frère de lait d'un très haut personnage était dans les chasseurs à cheval... Il a voulu aller dans l'artillerie. Ç'a été très, très dur.

Insistant.

Robert Santeuil

Oui, je vois. Mais le cas que vous me citez est peut-être plus spécial, parce que le monsieur en question voulait passer d'une arme dans une autre. Mais moi, je suis désigné pour l'infanterie. Je demande à entrer au 192° d'infanterie, à Bordeaux. Je ne demande pas à changer d'arme. Je voudrais seulement être à Bordeaux.

Bagonet

Nous allons tâcher d'arranger ça... Voulez-vous me préparer une petite note ?

Henri Bassou

C'est ce que j'avais dit à Sauteuil. Je lui avais demandé une petite note ; il va vous la préparer pour vous.

Bagonet

Préparez-la-moi, et vous la remettrez à Henri Bassou, qui me la donnera. Je la donnerai au Ministre... Il y aurait peut-être encore quelque chose de mieux...

Robert Santeuil

De mieux ?

Bagonet

Oui. Je pourrais vous présenter au Ministre lui-même. Il aime beaucoup les hommes de lettres.

Lucie Rumelle

Oh ! Monsieur, vous seriez gentil !

Bagonet

Écoutez !... Ce n'est pas la peine d'aller au ministère. Le ministre va venir ici tout à l'heure. Je vous présenterai à lui.

Lucie Rumelle

Oh ! Monsieur, vous êtes notre sauveur!

Bagonet

Seulement, une fois en présence du ministre, je vais vous dire... Il faudrait qu'il vous donnât un mot pour la Guerre, un mot sur sa carte... parce qu'il vous promettra bien de s'en occuper...

Robert Santeuil

Mais il ne tient pas toujours ses promesses...

À Adrien qui entre.

Bagonet

Ne me faites pas dire cela... Il tient toujours ses promesses... Mais il en fait beaucoup... Alors, j'aimerais mieux qu'il vous remît un mot. Vous allez me préparer cette petite note. Vous avez du papier à lettres ?

Adrien

Il y en a par là.

Entre un capitaine.

Bagonet

Eh bien, venez donc m'écrire ça dans le salon de lecture.

Un Capitaine

Est-ce qu'on a reçu une dépêche du Général Varbeuf ?

Il compte les galons sur la manche en inclinant la tête à chaque galon. Triomphalement :

Adrien

Oui, mon... Capitaine !

Un Capitaine

Alors, on a préparé la chambre du général... Et une chambre pour moi ?

Se reprenant.

Adrien

Je crois que oui, monsieur... Mon capitaine.

Il sort.

Un Capitaine

Alors, je vais chercher le général.

Bagonet

C'est le Général Varbeuf qui va descendre ici ?

Adrien

Oui, le Général Varbeuf. C'est le nom qu'il y avait sur la dépêche.

Il sort pendant qu'Henri entre au salon de lecture.

Bagonet

Eh bien, nous avons de la chance! C'est précisément le général Varbeuf qui prend le commandement de la subdivision. Il va avoir sous sa coupe le régiment où vous voulez entrer, il pourra vous y faire inscrire. Je vais au-devant de lui, et lui dirai qui vous êtes.

Lucie Rumelle

Regardez-le. Il est en train de parler au général. Il est bien gentil, ce Monsieur Bagonet. Et le général l'écoute bien aimablement. Il est gentil aussi, ce général...

Henri Bassou

Il paraît qu'il n'est pas commode.

Lucie Rumelle

J'espère que vous allez lui parler énergiquement...

Henri Bassou

Soyez tranquille...

Lucie Rumelle

Je vous laisse avec lui. De l'énergie !

Entrent le général, puis Adrien par un autre côté.

Henri Bassou

Vous pouvez y compter.

Scène 7

Le Général Varbeuf, Adrien, Robert Santeuil

Adrien ne répond rien, occupé a compter les étoiles sur la manche du général.

Le Général Varbeuf

C'est par ici, ma chambre ? C'est par ici, ma chambre ?

Il sort.

Adrien

Oui, mon général... de brigade.

Il regarde autour de lui et aperçoit Robert.

Le Général Varbeuf

Qu'est-ce que c'est que cet empoté ? C'est monsieur, sans doute, monsieur... Enfin, l'auteur dramatique... l'ami de monsieur... de monsieur là-bas qui m'a parlé de vous... Alors vous êtes écrivain ?

Robert Santeuil

Oui, mon général...

Le Général Varbeuf

Je sais, je sais... Vous avez beaucoup de talent... Comment déjà votre nom ?

Robert Santeuil

Robert Santeuil.

Le Général Varbeuf

Je connais, je connais... Qu'est-ce qu'il a dit, votre ami ? Que vous vouliez aller...

Robert Santeuil

Au 192°, mon général.

Le Général Varbeuf

Vous avez été au recrutement ?

Robert Santeuil

Oui, mon général.

Le Général Varbeuf

On vous a donné une affectation ?

Robert Santeuil

Non, mon général.

Le Général Varbeuf

Qu'est-ce qu'on vous a dit ?

Robert Santeuil

Que j'irais probablement au 23° à Rochefort, qu'il n'y parce avait plus de place au 192°.

Le Général Varbeuf

Eh bien, vous y serez très bien au 23°.

Après une hésitation.

Robert Santeuil

Oui, mon général !... Oh ! Oui, mon général ! Si j avais demandé Bordeaux, c'est que les parents de ma fiancée y habitent...

Le Général Varbeuf

Ils viendront vous voir à Rochefort.

Robert Santeuil

Oui, mon général. C'est-à-dire... mon général... S'ils me connaissaient mieux, ils viendraient me voir... mais ils ne me connaissent pas beaucoup...

Le Général Varbeuf

Alors ils viendront vous voir pour faire connaissance.

Robert Santeuil

Certainement, mon général.

Le Général Varbeuf

Il faut aller au 23°, mon ami.

Robert Santeuil

Oui, mon général... Seulement, je me permets d'ajouter que je suis engagé volontaire...

Le Général Varbeuf

C'est très bien !

Robert Santeuil

Merci, mon général... Comme engagé volontaire, on m'avait dit... Je croyais... Enfin, c'était un renseignement que l'on m'avait donné... Il paraîtrait que l'on peut choisir son régiment...

Le Général Varbeuf

Alors, choisissez le 23° et tout est dit.

Robert Santeuil

Oui, mon général.

Le Général Varbeuf

Au revoir, mon ami. Je vous reverrai au 23°.

Sort le général. Lucie et Henri sortent du salon quelques instants après.

Robert Santeuil

Merci, mon général...

Scène 8

Lucie Rumelle, Robert Santeuil, Henri Bassou, Bagonet

Lucie Rumelle

Eh bien ?

Robert Santeuil

Eh bien, il a été très gentil.

Lucie Rumelle

Et vous êtes au 192° ?

Robert Santeuil

... Pas encore.

Lucie Rumelle

Enfin, il va s'en occuper ?

Robert Santeuil

Il ne me l'a pas dit formellement.

Henri Bassou

Enfin, il te l'a dit ?

Robert Santeuil

Oui... C'est-à-dire...

Lucie Rumelle

Il ne vous l'a pas dit ?

Robert Santeuil

Si, si, mais je crois que je ferais bien de voir le Ministre, selon le conseil de Monsieur Bagonet.

Henri Bassou

Oh ! Le général suffit §

Robert Santeuil

Ça ne fait rien, ça portera aussi.

Bagonet

Voici le ministre. Ça va très bien. Il n'est pas trop pressé de déjeuner, vous allez avoir un bon petit moment pour causer avec lui.

Lucie Rumelle

Oh ! Comme vous êtes gentil, Monsieur !

Robert Santeuil

Comme je vous remercie.

Il sort.

Henri Bassou

Moi, je m'en vais, il ne doit pas être content de moi. Je lui avais promis de faire passer un article qui n'a pas encore paru...

Lucie Rumelle

Je suis émue, vous savez ! Je suis sûre que vous êtes ému.

Robert Santeuil

Mais non, mais non, j'ai déjà vu des ministres dans ma vie...

Entre le ministre. C'est un homme de quarante-cinq ans environ, barbe grise, silhouette assez imposante.

Lucie Rumelle

Je suis très émue...

Scène 9

Bagonet, Ministre, Robert Santeuil, Lucie Rumelle

Bagonet

Monsieur le Ministre, je tiens à vous présenter Robert Santeuil, que vous connaissez certainement.

Ministre

Si je connais ! L'auteur des Hasards de l'amour ?

Robert Santeuil

Oui, oui, Monsieur le Ministre. Voilà Mademoiselle Lucie Rumelle, avec qui je suis fiancé... Mais ce n'est pas encore tout à fait officiel.

Ministre

Mademoiselle...

Robert Santeuil

Monsieur le Ministre...

À Bagonet.

Ministre

Monsieur Santeuil, nous vous devons des soirées fort agréables. Vous savez, il y a longtemps que je vous admire. Bagonet !

Ils parlent ensemble tout bas.

Bagonet

Oui, Monsieur le Ministre.

Lucie Rumelle

Il vous admire.

Robert Santeuil

Ça ne veut rien dire.

Lucie Rumelle

Comment ? Ça ne veut rien dire?

Le ministre revient de leur côté.

Robert Santeuil

C'est un homme bien élevé.

Ministre

Ah ! Monsieur Santeuil, vous avez fait de bien, bien jolies choses. Ma femme est une de vos admiratrices. Elle ne fait que parler de vous. Comment donc s'appelle-t-elle, cette pièce que nous avons vue ? Je ne parle pas de votre pièce Les Hasards de l'amour. Voyons, c'était il y a trois ou quatre ans ? Une pièce si charmante... que nous avons été voir un samedi soir... Je crois même que c'était à la première... Un nom de femme... Henriette. Oui, oui, j'avais remarqué le nom parce que c'est celui de ma femme.

Robert Santeuil

Henriette, Monsieur le Ministre, ce n'est pas de moi ; c'est de mon confrère Aubin.

Ministre

Comment, ce n'est pas de vous, Henriette ? Ce n'est pas de vous ? Vous m'étonnez !

Robert Santeuil

Ce n'est pas de moi, Monsieur le Ministre.

Ministre

Ce n'est pas de vous ? Ce n'était pas mal, vous savez... C'est égal, Monsieur §Santeuil, vous avez bien du talent. Et alors, vous disiez que Mademoiselle est votre fiancée ?

Robert Santeuil

Oui, Monsieur le Ministre. Et voilà le point délicat... J'étais réformé, mais je me suis engagé.

Ministre

C'est très bien.

Robert Santeuil

Oui. J'étais de la classe 1903, et alors je me suis engagé. Je voulais, comme les engagés, choisir mon régiment.

Ministre

C'est un droit, c'est un droit.

Robert Santeuil

Seulement, Monsieur le Ministre, on m'a dit, ces jours-ci, qu'au 192°, qui est à Bordeaux, il n'y avait plus de place.

Lucie Rumelle

Et nous étions désolés, parce que mes parents habitent Bordeaux, et comme Monsieur Santeuil voulait, pour être agréé de ma famille, faire plus ample connaissance...

Ministre

Oui, oui, et qu'est-ce que vous désirez ?

Robert Santeuil

Je voudrais aller au 192° de ligne.

Ministre

Ah ! Oui. Eh bien, c'est une affaire de recrutement, cela.

Robert Santeuil

Oui, Monsieur le Ministre, je le sais. Seulement, le recrutement dit qu'il n'y a plus de place dans ce régiment. Alors, je crois que si j'avais une puissante recommandation pour le Ministre de la Guerre...

Ministre

Oui, oui. Il faudra voir ça. Il faudra voir ça... Vous travaillez beaucoup en ce moment, Monsieur Santeuil?

Robert Santeuil

Heu ! Monsieur le Ministre. Pas beaucoup depuis la guerre.

Ministre

Et en temps ordinaire, vous travaillez beaucoup ? Comment travaillez-vous : le matin, le soir ?

Robert Santeuil

Le matin... et puis le soir aussi. Enfin, je n'ai pas d'heures fixes.

Ministre

Moi, je travaille surtout le matin. Ah ! J'aime beaucoup le théâtre, vous savez. Je n'en ai jamais fait, mais j'ai joué la comédie étant jeune. J'aimais beaucoup jouer, entre camarades. Ce n'était pas fameux, fameux, mais enfin on s'amusait. Alors, qu'est-ce que vous désirez?

Robert Santeuil

Voici : si j'avais un petit mot pour le Ministre de la Guerre...

Ministre

Eh bien, voyons... Je lui en parlerai à la prochaine occasion.

Lucie Rumelle

Monsieur le Ministre, je vais vous demander une grande faveur !

Ministre

Dites toujours.

Lucie Rumelle

Un petit mot sur votre carte pour le ministre de la Guerre...

Ministre

Ah ! Ah ! Un petit mot sur ma carte ? Vous y tenez beaucoup ?

Lucie Rumelle

Beaucoup, monsieur le Ministre !

Il sort un portefeuille pour prendre une carte, puis, brusquement, le remet dans sa poche.

Ministre

On ne peut rien refuser à une aussi jolie jeune fille. Je ferai mieux : je dîne ce soir avec lui et je vais lui parler de votre affaire. Mais il me faut une petite note. Vous allez me faire une petite note.

Robert Santeuil

Oui, monsieur le Ministre.

Appelant.

Ministre

Vous la remettrez à mon chef de cabinet, Bagonet. Bagonet ?

Bagonet

Monsieur le Ministre ?

Ministre

Tenez, je vais vous présenter à Bagonet, mon chef de cabinet.

Robert Santeuil

Monsieur le Ministre, je le connais. C'est lui qui m'a présenté à vous tout à l'heure.

À Bagonet.

À Robert.

Ministre

Ah ! Bien, bien. Dites donc, Bagonet, venez un peu par ici. Monsieur Robert Santeuil va vous remettre une petite note. Surtout ne manquez pas de me rappeler ça tout à l'heure, parce que je dois en parler au Ministre de la Guerre. Ça sera fait dès ce soir, Monsieur Santeuil.

Lucie Rumelle

Et vous pensez, Monsieur le Ministre, qu'on lui donnera satisfaction ?

Ministre

Je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir.

Lucie Rumelle

Et votre pouvoir est grand, Monsieur le Ministre !

Ministre

Vous savez, il est possible que le ministre m'écoute, mais je puis vous citer un exemple...

Lucie Rumelle

Le fils du frère de lait d'un haut personnage ?

Ministre

Qui est-ce ça ?

Lucie Rumelle

Vous ne savez pas ?

À Bagonet.

À Robert.

À Lucie.

À Bagonet.

Ils sortent. Robert et Lucie sont accablés. Ils s'assoient tristement.

Ministre

Non. Mais le beau-frère d'un de nos ambassadeurs. Il était dans le train des équipages. Il voulait obtenir une mutation. Le président s'en est occupé lui-même, mais on n'a pas encore obtenu... Vous venez déjeuner, Bagonet ? Monsieur Santeuil, je suis très heureux d'avoir fait votre connaissance. Mademoiselle, je suis charmé. Venez déjeuner, Bagonet.

Scène 10

Lucie Rumelle, Robert Santeuil, Eugène, Henri Bassou

Lucie Rumelle

C'est navrant !

Robert Santeuil

Je n'ai plus d'espoir.

Lucie Rumelle

Il n'a pas voulu donner sa carte. Il ne dira rien au ministre !

Robert Santeuil

Je n'y compte plus.

Lucie Rumelle

Cette histoire du beau-frère de l'ambassadeur !

Robert Santeuil

Oui, ils ont toujours un petit exemple sous la main. Ah ! Ma chérie ! Ma chérie ! Que je suis malheureux!

À ce moment, entre un soldat de mise un peu négligée. Ce soldat tient un cahier sous le bras. Il aperçoit Robert.

Lucie Rumelle

Ah ! Je suis malheureuse !

Eugène

Oh ! Mais je ne me trompe pas ? Mais c'est Monsieur Santeuil ?

Robert Santeuil

Je ne vous remets pas.

Eugène

Mais je suis votre coiffeur, Monsieur. Je suis Eugène, votre coiffeur de Paris.

Robert Santeuil

Ah ! Oui, c'est que vous avez coupé votre barbe. Et vous êtes mobilisé à Bordeaux ?

Eugène

Oui, Monsieur. Je suis au bureau du capitaine-adjudant-major.

Robert Santeuil

Et vous avez de la veine ! Vous êtes au 192° !

Eugène

Pourquoi est-ce que j'ai de la veine ? Qu'est-ce qu'il a de plus que les autres, ce régiment ?

Robert Santeuil

C'est que moi je voudrais être au 192°. Je fais des pieds et des mains, je ne peux pas y parvenir. J'ai vu le ministre, le général...

Eugène

Vous voulez être au 192° ?

Robert Santeuil

Oui, c'est pour faire mon instruction à Bordeaux...

Refermant son livre.

Eugène

Robert Santeuil... Vous voilà au 192°.

Robert Santeuil

Comment ?

Eugène

Je suis scribe au bureau du capitaine-adjudant-major.

Robert Santeuil

Quel grade avez-vous ?

Eugène

Pas de grade.

Robert Santeuil

Mais, dites donc, ça ne dépend pas de vous, ça dépend du recrutement ?

Henri Bassou entre.

Eugène

Vous en faites pas ! J'arrangerai ça avec le recrutement. Si vous croyez que c'est la première fois !

Robert Santeuil

Il paraît qu'il y a déjà tant de monde au 192°...

Eugène

Eh bien, ça fera un de plus, voilà tout. Ce n'est pas ça qui le fera déborder, le régiment.

Lucie Rumelle

Oh ! Monsieur, que je vous suis reconnaissante !

À Robert.

Il sort.

Eugène

Mais de quoi, Mademoiselle ? Monsieur Santeuil, je vous attends au bureau. Quand vous voudrez, près des allées de Tourny.

Henri Bassou

Eh bien, c'est arrangé ?

Lucie Rumelle

Oui, après un refus du ministre.

Robert Santeuil

Crois-tu ? Il faut que je le prévienne, le ministre, parce qu'il va en parler à son collègue de la Guerre ?

Henri Bassou

T'en fais pas... Il ne lui dira rien.

Robert Santeuil

Bagonet va lui remettre ma petite note.

Henri Bassou

Il ne la lui remettra pas. L'important, c'est que tu les remercies.

Lucie Rumelle

Comment, qu'il les remercie ?

Henri Bassou

Ah ! Il faut les remercier tous : le ministre, son chef de cabinet, et même moi.

Robert Santeuil

Ils savent pourtant qu'ils n'ont rien fait.

Henri Bassou

Ils n'en sont pas sûrs.

Robert Santeuil

En tout cas, viens déjeuner !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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