Le Cambriolage
Scène 1
La Frappe
Il allume un bout de bougie qu'il a tiré de sa poche et qu'il pose sur la cheminée.
Il prend un verre et une carafe d'eau sur le bahut.
Gravement.
Remuant la cuiller dans le verre.
Après réflexion.
Il remue la cuiller dans le verre.
Après un silence.
Il boit et fait la grimace.
Il examine sa cuiller, puis la met dans sa poche.
Après un silence.
Attendri.
Gaiment.
Sévèrement.
Il ôte sa veste.
Posant sa veste sur un meuble.
Il tire une pince-monseigneur de sa poche.
D'un air d'admiration.
Tout en travaillant.
Entre les dents.
Examinant le contenu.
Il pose la boite sur la table, la met dans un toilette dont il noue les quatre coins.
Puis chantonnant.
Il souffle la bougie.
Sévèrement.
Il va s'installer derrière le bahut avec sa canne d'entraînement
Le vieillard entre par la porte de droite, deuxième pan ; il est vêtu d'un pantalon et d'une chemise, il tient à la main une carabine. Pendant ce qui suit, il va lentement de la porte de droite à la fenêtre de gauche.
La Frappe
Tous les plaisirs ne sont que tromperie... Tous les plaisirs ne sont que tromperie, Que triste leurre et folle vanité ? Le travail seul embellit notre vie, C'est la travail qui donne le gaité, Oui, le travail nous donne la gaité ! Sacrée saleté de pince-monseigneur de les deux oreilles ! Je me suis arraché la peau du pouce. C'est bien comme l'a dit le petit marchand d'oiseaux. Il ne s'était trompé dans aucun détail. La murette basse sur les champs, l'allée de gravier, le porte de derrière. Me voilà dans la salle à manger. C'est là que se trouvent l'argenterie et les titres au porteur. La vieux singe doit dormir en haut. Qu'il repose en paix. Ah ! Tout irait bien sans mon rhumatisme. Chaque fois que j'allonge le genou droit, c'est à crier. Je ne suis plus fichu d'escalader un mur de trois mètres... Aie, aie, aie, aie, aie. Je vais prendre un cachet. Passer par le devant de la maison, il ne fallait pas y songer. La rue des Ormeaux est très passagère, même à ces heures-ci... Il n'est guère que onze heures d'ailleurs... Comme mon train est demain matin à sept heures quarante, je n'ai pas besoin de me presser... J'ai toute ma nuit... J'aime autant rester tranquillement ici, où il fait chaud, que d'aller poser dans une salle d'attente... Non ! Ces rhumatismes !... C'est de la guigne ! C'est de la guigne ! Je n'avais rien senti depuis huit jours et justement aujourd'hui... où il faut que je travaille !... Et je ne pouvais pas remettre la chose... D'abord parce qu'il ne faut jamais rien remettre au lendemain. Et puis le petit marchand d'oiseaux qui m'a donné le tuyau aujourd'hui pouvait très bien le donner à un autre demains... Quoiqu'il soit honnête. C'est long à fondre, ce machin-là... Heureusement que je ne suis pas pressé... Ah ! Oui, alors... Un affaire comme celle d'aujourd'hui, il faut en profiter. Les clients se font terriblement rares. On ne saurait croire combine les journaux avancés nous font du tort en prêchant le mépris des lois. Les clients se disent que nous n'avons plus peur des lois, que le police est impuissante à les défendre, et que dans ces conditions là, il vaut mieux qu'ils se gardent eux-même. Ce n'est pas bon cette affaire là. Ce qui fait que le métier est plus dur qu'il n'a jamais été. Il y a trente ans, à ce que des anciens m'ont dit, un bon cambrioleur se faisait ses trois cents francs par moi... Aujourd'hui, quand j'ai fait cinq cent francs dans ma saison d'été, je m'estime heureux. C'est égal, ce n'est pas payé. Ce qu'il y a de terrible, c'est que je deviens taffeur, moi qui n'avais jamais peur de rien... C'est que voilà bientôt que je n'ai pas été à la grosse malle, et ça me dégoûterait d'y retourner. Et puis ça me ferait du mal de ne plus revoir ma gosse... Ma petite brunette... Si je ramasse un peu de pognon aujourd'hui, je vais chercher la gosse à Versailles et je vais me coucher pendant huit jours. C'est la seule façon d'en finir avec mon rhumatisme. Moi, je ne vole pas pour aller au café. L'alcool me fait mal à l'estomac. Je ne bois que de l'eau d'Evian à mes repas. Je vole pour pouvoir rester coucher à me faire dorloter par ma petite môme. Quand ce n'est pas pour celle d'aujourd'hui, c'est pas une autre. J'en change tous les trois ou quatre ans. Je les prends à seize ans, et je les garde jusqu'à vingt ans. Quand elles commencent à raisonner, à discuter, à faire leur madame, je les saque, et je les remplace. C'est pour avoir ma liberté que je n'ai pas voulu me flanque dans une bande. C'est pourtant un travail plus régulier, on a un petit fixe par mois. On est assuré contre les accidents. Mais c'est dangereux parce qu'on n'est jamais sûr l'un de l'autre, et qu'il y a des faux frères ! J'aime mieux travailler individuellement et choisir ma spécialité : les villas inhabitées. Aujourd'hui j'ai accepté de venir ici, parce que c'est kif-kif : il n'y a personne dans le tôle. Il n'y a qu'un vieux au premier. Allons, il ne faut pas s'éterniser ici... Je me reposerai à Versailles. Je vais lire un peu pendant ces huit jours. Je suis du moment en train de lire l'Histoire de la Restauration de Vaulabelle. Quand, j'ai mal aux yeux, c'est la gosse qui me lit, comme elle sait lire, en louchant à toutes les phrases et en estropiant les noms propres. Ah ! C'est quelque chose d'amusant à voir ! Le soir je fais des réussites, puis on se couche à dix heures. Quel sale outil tout de même. Qu'est ce que vous voulez foute avec ça ? Il faut voir les outils anglais, les pinces-monseigneur nickelés qu'on fabrique à Sheffield. Ça peut s'appeler des outils, ça. D'abord, c'est fait avec des aciers que nous n'avons pas, que nous pouvons avoir en France. Et puis, c'est une fabrication sérieuse. Quand une machine a estampé cent mille pièces, on la met au rancart, et on la vend à la ferraille. Aussi ce sont des bijoux de précisions. D'abord ça n'a plus l'aspect de ces grands machines d'un autre âge. Avec un outil grand comme le doigt, on soulève une porte-cochère. Et puis les gars qui les manient savent un peu ce que c'est que le travail. Ah ! Les Anglais ! Il faut les voir à la besogne. C'est merveilleux. Ils n'ont qu'un défaut. Ils se cuitent. Surtout en France où il y a du champagne. Mais si ces gens ne se cuitaient pas, ah ! Messieurs ! Qu'est ce que nous ferions ! Nous n'aurions plus qu'à rester chez nous. Il faut pourtant que je m'occupe. L'argenterie est là dans le bahut. Un beau bahut. Je vais encore l'abîmer. Je me dégoûte d'abîme pour abîmer. Je vais esquinter un bahut de cent cinquante louis, pour chauffer peut-être trois cents francs d'argenterie ! Et puis après, il va falloir l'emporter... C'est curieux, il y en a un à peu près pareil au château de Luidan, où j'ai travaillé l'année dernière. Et où ai-je donc vu des ferrures comme ça ?... Ah ! Chez Bruninger, le banquier de Rueil. Ben voilà : j'aurais un outil anglais pour ouvrir ça, ça tournerait comme dans du beurre ; au lieu qu'avec ce sale outil-là, c'est un vrai moulin à café ! C'est ma faute, aussi ; je me promets chaque semaine d'écrire à Sheffield pour avoir des outils un peu propres, et je n'y pense jamais. Oh ! Il n'y a pas de danger : le vieux est sourd. Ça vient... Ça vient... C'est ouvert... Voilà la boite à argenterie. Ah ! Ils ne se sont pas fichus de moi.... Ah ! Ben, ce n'est pas de la camelote. À présent, nous allons faire un petit baluchon... bien gentiment. Nouez, Fanchon, joyeuse lavandière, nouez, Fanchon, votr' petit baluchon. Là... Voilà... Le meuble n'est pas trop esquinté. Parfait !... Maintenant, qu'est ce que c'est que ça ? Voilà le vieux qui vient dans le couloir... Il n'était donc pas en haut. Oh ! Je n'aime pas ça... Il a tort de me déranger, ce vieux. Il a tort !... Quelle déveine !... Tout allais si bien. Il va falloir intervenir... Ça m'embête d'être obligé d'en venir à ces extrémités. D'autant plus que c'est cher, quand on est pris. Le vol qualifié, c'est moins grave. On vous recherche moins... Ah ! C'est bien ma veine ! Le voilà qui vient... je ne peux pas sauter par la fenêtre. Il y a du monde dans la rue... Juste de bec de gaz, en face. Et ces abrutis-là ne peuvent pas laisser travailler le monde tranquille !... C'est vrai, ça... S'ils veulent qu'on ne les dérange pas, ils n'ont qu'à pas garder l'argent chez eux ! Il y a des coffres-forts dans les grands établissement de crédit. Attention.
Il donne un coup de sa canne d'entrainement sur la tête du vieillard qui tombe par la fenêtre la tête en avant.
Prenant sa veste sous son bras.
Bruits, clameurs, derrière la porte du fond.
Allant à la porte de droite ; premier plan.
Il disparaît par cette porte.
La Frappe
Ah ! Diable ! C'est un vieux de bonne famille !... Il coûtera cher, s'il faut payer... Allons, allons ! Je vais être obligé de l'attaquer par derrière, avec un moulinet sans élégance. Comme ceci, c'est gagné. Éloignons nous discrètement de ce lieu de carnage. Ah ! Bougre ! Je ne sais pas où ça.
Scène 2
Un Agent, Un Gendarme, Commissaire
Un Agent
Où est-il ? Où est-il ? Ah ! Il est épatant ! Avez-vous vu comme il a tapé !
Un Gendarme
Où est-il ? Où est-il ? Ah ! Ah ! C'est un gaillard ! Il a mouché du premier coup !
entrant
Commissaire
Où est-il ? Croyez-vous qu'il l'a bien touché !
Un Agent
Je ne sais pas. Il a dû passer par là.
L'agent sort par la droite, second plan.
Commissaire
Mais dites-lui donc qu'il vienne ici. Je tiens absolument à le voir. Pourquoi se cache-t-il ? Le nigaud !
Commissaire
Gendarme, vous allez partir à franc étrier jusqu'à la préfecture, et vous direz qu'un courageux citoyen vient d'abattre d'un coup de canne... C'était bien un coup de canne ?
Un Gendarme
Oui, oui, sûrement. Je l'ai bien vu d'en bas...
Exit le gendarme.
Commissaire
Quel magnifique coup de canne !... Vous direz donc qu'un héroïque citoyen vient d'abattre d'un coup de canne le vieux fou furieux qui, depuis ce matin, terrorisait le quartier avec sa carabine, et qui avait déjà blessé trois personnes... Allez ! C'était le seul moyen de le toucher ! Par derrière, avec un coup de canne. Mais c'est égal ! Il ne fallait par avoir la venette !
Scène 3
Un Agent, La Frappe, Commissaire
Ouvrant la porte du premier plan.
À Lafrappe.
Un Agent
Il n'est pas par là. Il est peut-être là... Oui, il est là. Arrivez donc.
La Frappe
Allons ! Ça y est ! Je suis fait ! Je suis pincé.
Commissaire
Ah ! Permettez-moi de vous féliciter !... Et bien chaudement, vous savez ! Et de tout coeur !... Tout le monde en est émerveillé... Tenez, l'agent en est tout ému.
Il prend la main de Lafrappe et la secoue avec énergie.
Un Agent
C'est magnifique.
Commissaire
Vous allez me donner votre nom... Comment vous appelez-vous ?
La Frappe
Dorival !
Commissaire
Plaît-il ?
La Frappe
Doriveau.
Commissaire
Ça s'écrit ?
La Frappe
D O Du R A ri V U veau.
Commissaire
Votre adresse ?
La Frappe
De passage.
Commissaire
Vous pouvez aller vous coucher. Vous devez avoir besoin de repos... Mais venez demain au commissariat, vers dix heures.
La Frappe
Ah ! Il faut que je vienne... demain...
Commissaire
Oui, pour la médaille... car vous aurez certainement une médaille d'or... Allons ! Allez vous reposer... Vous n'avez pas perdu cette journée.
La Frappe
Au revoir, messieurs.
Un Agent
Vous oubliez votre paquet.
Il va vers le fond. Au moment de sortir, il regarde encore le commissaire et l'argent. À lui-même :
La Frappe
Merci, merci, monsieur... Où allons-nous !