Je Vais M'en Aller
Henri, Jeanne
Henri, Jeanne
Henri
C'est régulier... Tous les dimanches, il fait beau temps jusqu'à midi. À midi, le temps se couvre. Il pleuvotte. Il fait gris. Quand ce n'est pas de bonnes averses comme dimanche dernier... Tout ça parce que j'aime aller aux courses !
Jeanne
Tu as l'intention d'aller aux courses cet après-midi ?
Henri
Mais oui, voyons, est-ce que ce n'est pas entendu ? Je te l'ai déjà dit ce matin.
Jeanne
Tu vas encore perdre ton argent.
Henri
Tu sais bien que je ne joue jamais.
Jeanne
Alors tu vas me laisser toute seule ? Emmène-moi ?
Henri
Non, non, ce n'est pas la même chose. Quand j'y vais seul, je prends un fiacre pour cent sous, et c'est tout ce que ça me coûte. J'ai mon entrée à l'oeil, et je trouve toujours un ami qui m'emmène dans sa voiture. Tandis que, si tu viens avec moi, il faut tout de suite prendre une voiture de cercle, pour un louis.
Jeanne
Nous en avons eu une pour quinze francs la semaine dernière.
Henri
Parce qu'il faisait mauvais temps. En tout cas, il faut que je prenne une carte d'entrée de dame, pour dix francs. Je ne vois pas l'utilité de dépenser trente francs - mettons vingt-cinq - pour un plaisir qui ne t'amuse pas. Car tu m'as dit cent fois que ça ne t'amusait pas... Et puis, moi, c'est bien simple, quand je vais aux courses avec toi, je ne m'amuse plus.
Jeanne
Tu es gentil !
Henri
Non, je ne m'amuse plus comme lorsque j'y vais seul. Quand tu es avec moi, je ne peux plus me déplacer, m'en aller à droite et à gauche, au paddock où l'on promène les chevaux, aux balances, au-dessus des tribunes... Tout seul, je me sens libre et léger... Et puis, si je vais avec toi, je suis obligé de mettre un costume neuf. .. Celui-là est tout abîmé... Je ne m'amuse pas dans les vêtements neufs... Non, si tu veux sortir avec moi, allons nous promener où tu voudras, mais pas aux courses.
Jeanne
Oui, pour monter les Champs-Élysées ensemble. Tu seras tout le temps à me faire la tête. Quand je sors avec toi, ce sont des observations à n'en plus finir.
Henri
C'est que tu es assommante... Tu ne veux jamais me donner le bras.
Jeanne
Ça a l'air trop bête.
Henri
Si tu marchais comme une personne naturelle ! Mais tu ne marches jamais aussi vite que quand tu te promènes. Tu t'en vas à fond de train ! Quand je suis à côté de toi, à ta droite par exemple, et que tu veux dépasser les personnes qui sont devant nous, tu passes si près d'elles à leur gauche, qu'il ne me reste plus de place ; je suis forcé de rester derrière toi et de m'essouffler ensuite, en courant comme un toutou, pour arriver à ta hauteur... Je tiens à être à côté de toi, parce que j'ai peur qu'on ne te croie seule et qu'on ne te dise des polissonneries.
Jeanne
Mais tu me laisses sortir seule ?
Henri
Je te laisse sortir...
Jeanne
Oui, parce que ça t'est égal qu'on me dise des polissonneries quand tu n'es pas là pour être obligé de les relever.
Henri
... Enfin ça m'ennuie de sortir avec toi. Et comme, toi, ça ne t'amuse pas non plus...
Jeanne
Oh ! Non ! Ça ne me passionne vraiment pas. Mais si tu te tenais tranquille, et si tu ne me faisais pas toujours des observations, j'aimerais autant sortir avec toi qu'avec n'importe qui.
Henri
Quelle heure est-il ?
Jeanne
Il n'y a pas d'heure ici. La petite pendule de Saxe est cassée depuis huit jours.
Henri
Je vais demander l'heure à la cuisine.
Jeanne
Tu sais bien que la cuisinière n'a jamais l'heure juste, qu'elle avance ou retarde d'une demi-heure, suivant qu'elle est prête ou non pour le dîner.
Il va pour embrasser Jeanne.
Henri
... Je vais m'en aller tout de suite. Comme ça je n'aurai pas besoin de prendre une voiture. Je descendrai prendre le train à la Gare Saint Lazare.
Jeanne
Alors, décidément, tu me laisses seule ? Bien !
Henri
Voyons, petit coco... Qu'est-ce que ça peut te faire que j'aille m'amuser, puisque, si je restais près de toi, tu ne t'ennuierais pas moins !
Jeanne
C'est charmant ! C'est tout naturel que je m'ennuie, et que monsieur aille s'amuser.
Henri
Ce n'est vraiment pas un temps engageant pour aller se promener.
Jeanne
Le temps n'est pas plus beau pour aller aux courses.
Henri
Mais si. Aux courses, on court par tous les temps. C'est vrai qu'on s'amuse beaucoup moins quand il pleut... Tu sais, je ne vais pas m'amuser beaucoup aujourd'hui.
Jeanne
Pourquoi ne m'emmènes-tu pas ?
Henri
Je te l'ai déjà dit... Et puis il va pleuvoir... Tu abîmerais ta robe.
Jeanne
J'en mettrai une vieille.
Il se lève impatienté.
Henri
Alors tu ne t'amuseras pas... Non, je trouve absurde de dépenser trente francs par un temps pareil. Tu seras toi-même à me les reprocher pendant huit jours.
Jeanne
C'est vrai que je trouve peu raisonnable de dépenser trente francs pour aller aux courses. J'aime mieux aller aux Variétés et souper ensuite.
Il s'approche d'elle.
Henri
Voilà. Tu as raison... Tu es une petite femme pleine de sens, et très pratique. Je vais ni m'en aller. Tu veux bien que je m'en aille ?
Jeanne
Fais ce que tu voudras.
Henri
Dis-moi que tu veux bien.
Jeanne
Tu es libre.
Henri
Je ne veux pas m'en aller si tu fais la tête.
Jeanne
Je ne peux vraiment pas sauter de joie parce que tu me laisses toute seule ici pendant que tu vas t'amuser.
Henri
Tu ne sors pas ?
Jeanne
Où veux-tu que j'aille ?
Il essaie un adieu.
Irrité.
Henri
Faire un petit tour... prendre l'air... Au revoir !... Allons, bon ! Voilà que tu fais la tête ! Veux-tu que je te dise : tu es une rosse, une vraie petite rosse !
Jeanne
Pourquoi ?
Il prend sa lorgnette et son chapeau.
Revenant près de Jeanne.
Henri
Parce que tu fais la tête exprès pour me gâter mon plaisir. Mais j'aurais bien tort de me gêner pour une méchante bête comme toi ! Ça me fait plaisir d'aller aux courses : je vais aux courses ! Oh ! L'égoïsme des femmes ! Au revoir... Embrasse-moi au moins...
Jeanne
Non !
Geignant presque.
Henri
Pourquoi ? Voilà qu'elle ne veut plus m'embrasser maintenant !
Jeanne
Je n'ai pas besoin d'embrasser un homme qui me traite de rosse et de méchante bête.
Déposant sa lorgnette et son chapeau.
Il tire sa carte de sa poche.
Henri
Eh bien ! C'est bon ! Eh bien, c'est bon ! Tu veux m'empêcher d'aller aux courses. Sois satisfaite ! Je n'y vais pas ! J'avais une carte de vingt francs ! Je vais la déchirer ! Je vais la déchirer !... Alors tu me laisses la déchirer ? Elle vaut vingt francs...
Jeanne
Elle vaut vingt francs si tu t'en sers. Mais comme tu ne peux pas la vendre, elle ne vaut rien du tout.
Il s'assoit près d'elle.
Gentil.
Henri
Voyons, coco... Je vais te faire une proposition... Tu sais si je t'aime... Je vais rester encore un quart d'heure avec toi. Je n'irai pas prendre le train à la Gare Saint Lazare. Je prendrai un fiacre devant la porte.
Jeanne
Si tu veux t'en aller, j'aime autant que tu t'en ailles tout de suite et que tu économises les cent sous du fiacre.
Elle se lève et l'embrasse.
Henri
Tu crois ?... Je vais m'en aller. Au revoir ! Embrasse-moi.
Jeanne
Tiens !
Henri
De meilleur coeur !
Elle s'en va par la gauche, dans sa chambre. Henri resté seul prend sa lorgnette et son chapeau et va pour sortir. Mais il hésite et s'assoit pour réfléchir.
Jeanne
Ah ! Tu m'embêtes !
Henri ne répond rien.
Jeanne
Comment ? Tu n'es pas encore parti ? Tu es bien libre de t'en aller. Moi je sors.
Henri
Où vas-tu ?
Jeanne
On vient de me remettre un télégramme de Juliette. Elle ne sort pas. Elle me dit que je serais bien gentille d'aller la voir.
Il se lève.
Henri
Bon ! Parfait ! Je vais m'en aller. Au revoir !
Henri s'éloigne.
Jeanne
Au revoir, mon chéri. Amuse-toi bien.
Henri
Comment dis-tu ?
Jeanne
Je te dis de bien t'amuser.
Henri
Tu es contente maintenant que j'aille aux courses ?
Jeanne
Très contente, puisque ça te fait plaisir.
Il pose sur un meuble sa lorgnette et son chapeau, et s'assoit. Préoccupé.
Henri
Alors je reste ici, réflexion faite. Ce n'est pas naturel que tu sois contente comme ça... Veux-tu me faire le plaisir de me montrer ce télégramme de Juliette ?
Elle lui tend le télégramme.
Jeanne
Pourquoi cet air mystérieux ? Le voici.
Henri
Tu me le donnes bien vite... Tu n'obéis pas si vite d'ordinaire, quand je te demande quelque chose... Il faut que tu aies intérêt à te disculper rapidement.
Jeanne
Mon pauvre ami, tu es complètement fou !
Henri
Oui, je suis surtout le bon imbécile que tout le monde fiche dedans, et qui ne s'aperçoit de rien... Cette dépêche de Juliette, veux-tu que je dise ce que c'est ? C'est un signal. Elle te ménage des rendez-vous. À charge de revanche naturellement ! Vous ne valez pas mieux l'une que l'autre !
Jeanne
Tu es trop bête. Je ne te répondrai pas.
Henri
C'est plus commode !... Allons ! Voilà la première course ratée... Tant pis ! J'aime autant ne pas aller aux courses dans ces conditions-là. Je serais ennuyé, tracassé... Je n'aime pas les plaisirs gâtés... J'aime mieux ne pas m'amuser ; je vais rester près de toi.
Jeanne
C'est effrayant !
Furieux.
Henri
Oui, je sais. Je dérange vos projets. Tout était bien concerté entre Juliette, toi et... l'autre, le monsieur que je ne connais pas... mais que je devine... J'irai lui parler du pays à ce monsieur-là.
Jeanne
Je n'ai pas l'honneur de le connaître, ce monsieur-là. Mais je sais bien qu'il va te rire au nez, quand tu iras lui parler du pays.
Il tape énergiquement sur la table.
Henri
En attendant je vais m'installer ici. Tranquillement.
Jeanne
Oh ! Écoute, je t'en supplie, va aux courses ! Car j'ai mal aux nerfs et je ne pourrais pas passer tout mon après-midi avec un être aussi insupportable que toi !
Henri
Bon. Je vais m'installer ici. Je ne bougerai pas.
Jeanne
Mais de quoi as-tu peur ?
Henri
Que tu n'ailles chez Juliette... ou ailleurs !
Jeanne
Tu n'as qu'à m'accompagner chez Juliette.
Il se lève.
Elle s'éloigne, mais il la retient par la main.
Scandant ses paroles.
Henri
Tu veux que je t'accompagne chez Juliette ? Soit... Va mettre ton chapeau. Tu y consens de bon coeur ? Regarde-moi dans les yeux... Tu veux que je t'accompagne chez Juliette ?
Jeanne
Oui. Eh bien ?
Il l'embrasse tendrement.
Henri
Eh bien, je vais aux courses... Je vois que je m'étais trompé... Je t'aime bien ! Au revoir... Mais sais-tu ce que tu devrais faire pour être complètement gentille ? Tu devrais ne pas aller chez Juliette, et rester ici, bien tranquillement.
Pleurant.
Jeanne
Ça c'est le comble ! C'est magnifique ! Non content de me laisser ici comme un pauvre chien, tu veux encore m'empêcher de sortir ! Eh bien, je resterai ici ! Eh bien, je resterai ici !
Henri
Mon petit chéri ! Mon petit chéri ! Ne pleure pas ! Je vais rester près de toi. Je vais rester près de ma petite femme que j'aime !
Jeanne
Oui ! Tu m'aimes à ta façon !
Silence.
Silence. Il l'embrasse sur le front.
Il l'embrasse.
Il l'embrasse tendrement.
Jeanne s'écarte de lui. Henri, gravement.
Solennellement.
Henri
Mais si, je t'aime, puisque je te sacrifie mon après-midi. Je te le sacrifie joyeusement. Joyeusement. En revanche, je sais bien, si j'étais à ta place, ce que je répondrais à mon petit mari. Je lui répondrais : mon ami, tu m'as suffisamment prouvé ton amour. Je ne veux pas de ton sacrifice. Jeanne, nous ne sommes plus des enfants. Nous voyons clair en nous. Ne nous gâtons pas notre bonheur en nous faisant des sacrifices dont nous ne nous savons aucun gré. Sauvegardons notre bien-être par des concessions réciproques.
Jeanne
C'est une belle théorie. Mais tu ne me la sers jamais quand c'est mon tour de m'amuser. Ainsi, tu sais combien ça me fait plaisir d'aller au bal. Tu refuses toujours de m'y conduire, sous prétexte que tu détestes le bal.
Henri
Ah ! Petit coco, ce n'est plus la même chose ! Au bal, je suis forcé de t'accompagner. Tandis qu'aux courses tu n'es pas forcée de venir avec moi.
Jeanne
Mais je ne demande que ça. Emmène-moi !
Henri
Il pleut.
Jeanne
Il ne pleut plus.
Henri
Ça va retomber... Quelle heure est-il ?
Jeanne
Ah ! L'heure de t'en aller !
Henri
Oh ! Merci !... Alors ça ne te fait rien que je m'en aille ?
Jeanne
Rien du tout.
Henri
Tu ne vas pas sortir ? Tu vas rester seule ici, comme un pauvre chien ?
Jeanne
Comme un pauvre chien.
Il se lève. D'un air triste.
Il prend son chapeau et sa lorgnette et va à la porte de droite d'où il regarde Jeanne avec tendresse.
Il sort.
Henri
Est-elle gentille ! Allons ! Je vais aux courses ! Au revoir, petit chéri !
Revenant à l'avant-scène. Joyeusement.
Jeanne
Marie, vous ne sortirez pas avant de m'avoir préparé une grosse tasse de chocolat, que je mangerai froid à mon goûter. Vous me monterez aussi deux croissants. Mais, avant ça, vous irez chercher dans ma chambre ma grande boîte de rubans, avec tous mes rubans, et mes deux formes de paille. Je vais m'amuser à me faire des chapeaux !