Comédie · 1700 · 5 actes

Démocrite

de Jean-Francois Regnard

Représentation
≈ 1 h 46
Distribution
3 femmes, 7 hommes
Répliques
651
Écriture
En vers
Dans l’app
Texte prêt

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Strabon H 187 ≈ 29 min 8
Démocrite H 106 ≈ 24 min 6
Cléanthis F 84 ≈ 15 min 5
Thaler H 119 ≈ 14 min 6
Agélas H 72 ≈ 10 min 6
Criséis F 46 ≈ 8 min 7
Ismène F 11 ≈ 2 min 2
Agénor H 12 ≈ 2 min 4
Un Intendant H 6 ≈ 1 min 1
Un Maître d'hôtel H 8 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Strabon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Démocrite absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Cléanthis absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Thaler absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Agélas absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Criséis absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Ismène absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Agénor absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Strabon

Strabon

Que maudit soit le jour où j'eus la fantaisie D'être valet de pied de la philosophie ! Depuis près de deux ans je vis en cet endroit, Mal vêtu, mal couché, buvant chaud, mangeant froid. Suivant de Démocrite, en cette solitude, Ce n'est qu'avec des ours que j'ai quelque habitude : Pour un homme d'esprit comme moi, ce sont gens Fort mal morigénés, et peu divertissants. Quand je songe d'ailleurs à la méchante femme Dont j'étais le mari... Dieu veuille avoir son âme ! Je la crois bien défunte ; et, s'il n'était ainsi, Le diable n'eût manqué de l'apporter ici. Depuis vingt ans et plus son extrême insolence Me fit quitter Argos, le lieu de ma naissance : J'erre depuis ce temps, de climats en climats, Et j'ai dans ce désert enfin fixé mes pas. Quelques maux que j'endure en ce lieu solitaire, Je me tiens trop heureux d'avoir pu m'en défaire ; Et je suis convaincu que nombre de maris Voudraient de leur moitié se voir loin à ce prix. Thaler vient. Le manant, pour notre subsistance, Chaque jour du village apporte la pitance. Il nous fait bien souvent de fort mauvais repas : Il faut prendre ou laisser, et l'on ne choisit pas.

Scène 2

Thaler, Strabon

Thaler

Bonjour, Strabon.

Strabon

Bonjour.

Thaler

Voici votre ordinaire.

Strabon

Bon, tant mieux. Aujourd'hui ferons-nous bonne chère ? Depuis deux ans je jeûne en ce désert maudit. Un jeûne de deux ans cause un rude appétit.

Thaler

Morgué, pour aujourd'hui, j'ons tout mis par écuelle, Et c'est pis qu'une noce.

Strabon

Ah ! La bonne nouvelle !

Thaler

Voici dans mon panier des dattes, des pignons, Des noix, des raisins secs et quantité d'oignons.

Strabon

Quoi ! Toujours des oignons ? Esprit philosophique, Que vous coûtez de maux à ce cadavre étique !

Thaler

Je vous apporte aussi cette bouteille d'eau, Que j'ai prise en passant dans le plus clair ruisseau.

Strabon

Une bouteille d'eau ! Le breuvage est ignoble. Ce n'est donc point chez vous un pays de vignoble ? Tout est-il en oignons ? N'y croît-il point de vin ?

Thaler

Oui-da : mais Démocrite, habile médecin, Dit que du vin l'on doit surtout faire abstinence Quand on veut mourir tard.

Strabon

Ah, ciel ! Quelle ordonnance ! C'est mourir tous les jours que de vivre sans vin. Mais laisse Démocrite achever son destin : C'est un homme bizarre, ennemi de la vie, Qui voudrait m'immoler à la philosophie, Me voir comme un fantôme ; et, quand tu reviendras, De grâce, apporte-m'en le plus que tu pourras, Mais du meilleur au moins, car c'est pour un malade ; Et je boirai pour toi la première rasade. Entends-tu, mon enfant ?

Thaler

Je n'y manquerai pas.

Strabon

Où donc est Criséis, qui suit parfois tes pas ? J'aime encore le sexe.

Thaler

Elle est, morgué, gentille ; Et Démocrite...

Strabon

Étant, comme je crois, ta fille, Ayant de plus tes traits et cet air si charmant, Elle ne peut manquer de plaire, assurément.

Thaler

Oh ! Ce sont des effets de votre complaisance. Mais elle n'est pas tant ma fille que l'on pense.

Strabon

Comment donc ?

Thaler

Bon ! Qui sait d'où je venons tretous ?

Strabon

C'est donc la mode aussi d'en user parmi vous Comme on fait à la ville, où l'on voit d'ordinaire Qu'on ne se pique pas d'être enfant de son père ?

Thaler

Suffit, je m'entends bien. Mais enfin, m'est avis Que votre Démocrite en tient pour Criséis.

Strabon

Pour Criséis ?...

Thaler

Il a l'âme un tantet férue.

Strabon

Bon ! Bon !

Thaler

Je vous soutiens que je ne suis pas grue : Je flaire un amoureux, voyez-vous, de cent pas. Je vois qu'il est fâché quand il ne la voit pas.

Strabon

Il est tout occupé de la philosophie.

Thaler

Qu'importe ? Quand on voit une fille jolie... Le diable est bien malin, et fait souvent son coup.

Strabon

Parbleu, je le voudrais, m'en coûtât-il beaucoup.

Thaler

Mais vous, qui près de lui passez ainsi la vie, Que diantre faites-vous tout le jour ?

Strabon

Je m'ennuie : Voilà tout mon emploi.

Thaler

Bon ! Vous vous moquez bien : Eh ! Peut-on s'ennuyer lorsque l'on ne fait rien ?

Strabon

Animé d'une ardeur vraiment philosophique, Je m'étais figuré que, dans ce lieu rustique, Je vivrais affranchi du commerce des sens, Et n'aurais pour mon corps nuls soins embarrassants ; Qu'entièrement défait de femme et de ménage, Les passions sur moi n'auraient nul avantage : Mais je me suis trompé, ma foi, bien lourdement ; Le corps contre l'esprit regimbe à tout moment.

Thaler

Et que fait Démocrite en cette grotte obscure ?

Strabon

Il rit.

Thaler

Il rit ! De quoi ?

Strabon

De l'humaine nature. Il soutient par raisons, que les hommes sont tous Sots, vains, extravagants, ridicules et fous. Pour les fuir, tout le jour il est dans sa caverne : Et la nuit, quand la lune allume sa lanterne, Nous grimpons l'un et l'autre au sommet des rochers, Plus élevés cent fois que les plus hauts clochers. Aux astres, en ces lieux, nous rendons nos visites ; Nous voyons Jupiter avec ses satellites ; Nous savons ce qui doit arriver ici-bas ; Et je m'instruis pour faire un jour des almanachs.

Thaler

Des almanachs ! Morgué, j'en voudrais savoir faire.

Strabon

Hé bien, changeons d'état ; ce n'est pas une affaire. Demeure dans ces lieux ; et moi, j'irai chez toi. Tu deviendrais savant ; tu saurais, comme moi, Que rien ne vient de rien ; et que des particules... Rien ne retourne en rien ; de plus, les corpuscules... Les atomes, d'ailleurs, par un secret lien, Accrochés dans le vide... Entends-tu bien ?

Thaler

Fort bien.

Strabon

Que l'âme et que I'esprit n'est qu'une même chose, Et que la vérité, que chacun se propose, Est dans le fond d'un puits.

Thaler

Elle peut s'y cacher ; Je ne crois pas, tout franc, que j'aille l'y chercher.

Strabon

Mais, raillerie A part, achète mon office ; Tu pourrais dès ce jour entrer en exercice : J'en ferai bon marché.

Thaler

C'est bien l'argent, ma foi, Qui nous arrêterait ! J'ai, si je veux, de quoi Faire aller un carrosse, et rouler à mon aise.

Strabon

Et comment as-tu fait, cela ne te déplaise ?

Thaler

Comment ? Je le sais bien, il suffit.

Strabon

Mais encor ; Aurais-tu par hasard trouvé quelque trésor ?

Thaler

Que sait-on ?

Strabon

Un trésor ! En quel lieu peut-il être ? Dis-moi.

Thaler

Bon ! Quelque sot !... Vous jaseriez peut-être ?

Strabon

Non, ma foi.

Thaler

Votre foi ?

Strabon

Je veux être un maraud, Si...

Thaler

Vous me promettez ?...

Strabon

Parle donc au plus tôt. Est-il loin d'ici ?

Thaler

Non ; le voilà dans ma poche.

À Thaler.

Strabon

Le coquin dans le bois a volé quelque coche. Juste ciel ! D'où te vient ce bijou plein de feu ?

Thaler

De notre femme.

Strabon

Ah, ah ! De ta femme ? À quel jeu L'a-t-elle donc gagné ?

Thaler

Bon ! Est-ce mon affaire ?

Scène 3

Thaler, Démocrite, Strabon

Thaler

Mais Démocrite vient. Motus, il faut se taire.

Démocrite

Suivant les anciens, et ce qu'ils ont écrit, L'homme est, de sa nature, un animal qui rit ; Cela se voit assez : mais pour moi, sans scrupule, Je veux le définir animal ridicule.

Strabon

Ce début n'est pas mal.

Démocrite

Il est, à tout moment, La dupe de lui-même et de son changement. Il aime, il hait, il craint, il espère, il projette ; Il condamne, il approuve, il rit, il s'inquiète ; Il se fâche, il s'apaise, il évite, il poursuit ; Il veut, il se repent, il élève, il détruit: Plus léger que le vent, plus inconstant que l'onde, Il se croit en effet le plus sage du monde : Il est sot, orgueilleux, ignorant, inégal. Je puis rire, je crois, d'un pareil animal.

Strabon

Dans ce panégyrique où votre esprit s'aiguise, La femme, s'il vous plaît, n'est-elle pas comprise ?

Démocrite

Oui, sans doute.

Strabon

En ce cas, je suis de votre avis.

Démocrite

Ah ! Vous voilà, bon homme ! Où donc est Criséis ?

Thaler

Je l'attendais ici ; j'en ai le coeur en peine : Elle s'est amusée au bord de la fontaine. Elle tarde, et cela commence à me fâcher. Elle viendra bientôt, car je vais la chercher.

Scène 4

Strabon, Démocrite

Il tire son dîner.

Strabon

Nous sommes, dans ces lieux, à l'abri des visites Des sots écornifleurs et des froids parasites ; Car je ne pense pas que nul d'entre eux jamais Y puisse être attiré par i'odeur de nos mets. Voudriez-vous tâter, dans cette conjoncture, D'un repas apprêté par la seule nature?

Démocrite

Toujours boire et manger ! Carnassier animal, C'est bien fait ; suis toujours ton appétit brutal. Le corps, ce poids honteux, où l'âme est asservie, T'occupera-t-il seul le reste de ta vie?

Strabon

Quand je nourris le corps, l'esprit s'en porte mieux.

Démocrite

Âme stupide et grasse !

Strabon

Elle est grasse à vos yeux ; Mais mon corps, en revanche, est maigre, dont j'enrage. Je suis las à la fin de tout ce badinage ; Et si vous ne quittez les lieux où nous voilà, Je serai bien contraint, moi, de vous planter là. Je suis un parchemin ; mon corps est diaphane.

Démocrite

Va, fuis de devant moi ; retire-toi, profane, Puisque ton coeur est plein de sentiments si bas : Assez d'autres, sans toi, suivront ici mes pas. Je voulais te guérir de tes erreurs funestes, Te mener par la main aux régions célestes, Affranchir ton esprit de l'empire des sens : Tu ne mérites pas la peine que je prends, Animal sensuel, qui n'oserais me suivre !

Strabon

Sensuel, j'en conviens ; j'aime à manger pour vivre : Mais on ne dira pas que je sois amoureux.

Démocrite

Qu'entends-tu donc par là?

Strabon

J'entends ce que je veux Et vous ce qu'il vous plaît.

Haut.

Démocrite

Saurait-il ma faiblesse ? Mais ce n'est pas à moi que ce discours s'adresse ?

Strabon

Êtes-vous amoureux, pour relever ce mot?

Démocrite

Démocrite amoureux !

Strabon

Seriez-vous assez sot Pour donner, comme un autre, en l'erreur populaire ?

Démocrite

Cela n'est que trop vrai.

Strabon

Vous chercheriez à plaire, Et feriez le galant ! J'en rirais tout mon soûl. Mais je vous connais trop ; vous n'êtes pas si fou.

Démocrite

Que je souffre en dedans, et qu'il me mortifie !

Strabon

Vous avez le rempart de la philosophie ; Et, lorsque le coeur veut s'émanciper parfois, La raison aussitôt lui donne sur les doigts.

Démocrite

Il est des passions que l'on a beau combattre, On ne saurait jamais tout à fait les abattre: Sous la sagesse en vain on se met à couvert ; Toujours par quelque endroit notre coeur est ouvert. L'homme fait, malgré lui, souvent ce qu'il condamne.

Strabon

Va, fuis de devant moi ; retire-toi, profane, Puisque ton coeur est plein de sentiments si bas : Assez d'autres, sans toi, suivront ailleurs nies pas. Animal sensuel !

À part.

Démocrite

Quoi ! Tu crois donc que j'aime ? Je voudrais me cacher ce secret à moi-même.

Strabon

Le ciel m'en garde ! Mais j'ai cru m'apercevoir Que les filles vous font encor plaisir à voir. Votre humeur ne m'est pas tout à fait bien connue, Ou Criséis parfois vous réjouit la vue.

Démocrite

D'accord : son coeur, novice à l'infidélité, Par le commerce humain n'est point encor gâté : La vérité se voit en elle toute pure ; C'est une fleur qui sort des mains de la nature.

Strabon

Vous avez fait divorce avec le genre humain ; Mais vous vous raccrochez encore au féminin.

Démocrite

Tu te moques de moi. Mais Criséis s'avance. Sur son front pudibond brille son innocence.

Scène 5

Criséis, Démocrite, Strabon

Criséis

Je cherche ici mon père, et ne le trouve pas ; Jusqu'assez près d'ici j'avais suivi ses pas. Ne l'avez-vous point vu? Dites-moi, je vous prie, Serait-il retourné ?

Démocrite

Dans mon âme attendrie Je sens, en la voyant, la raison et l'amour, L'homme et le philosophe, agités tour à tour.

Strabon

N'avez-vous point, la belle, en votre promenade, Donné, sans y penser, près de quelque embuscade ? On trouve quelquefois, au milieu des forêts, Des Sylvains pétulants, des Faunes indiscrets, Qui, du soir au matin, vont à la picorée, Et n'ont nulle pitié d'une fille égarée.

Criséis

Jamais je ne m'égare ; et, grâce à mon destin, Je ne rencontre point telles gens en chemin. Je m'étais arrêtée au bord d'une fontaine Dont le charmant murmure et l'onde pure et saine M'invitaient à laver mon visage et mes mains.

Strabon

C'est aussi tout le fard dont j'use les matins.

Démocrite

Tu vois, Strabon, tu vois ; c'est la pure nature : Son teint n'est point encor nourri dans l'imposture ; Elle doit son éclat à sa seule beauté.

Strabon

Son visage est tout neuf, et n'est point frelaté.

Démocrite

Ce fard que vous prenez au bord d'une onde claire Fait voir que vous avez quelque dessein de plaire.

Criséis

D'autres soins en ces lieux m'occupent tout le jour.

Démocrite

Sauriez-vous, par hasard, ce que c'est...

Criséis

Quoi ?

Strabon

L'amour.

Criséis

L'amour ?

Strabon

Oui, l'amour.

Criséis

Non.

À part.

Démocrite

Je veux vous en instruire. Je tremble, et je ne sais ce que je vais lui dire.

Strabon

Quoi ! Vous qui raisonnez philosophiquement, Qui parlez à vos sens impérativement, Qui voyez face à face étoiles et planètes, Une fille vous met en l'état où vous êtes ! Vous tremblez ! Allons donc, montrez de la vigueur.

À Criséis.

Démocrite

Tant de trouble jamais ne régna dans mon coeur. L'amour est, en effet, ce qu'on a peine à dire ; C'est une passion que la nature inspire, Un appétit secret dans le coeur répandu, Qui meut la volonté de chaque individu À se perpétuer et rendre son espèce...

À Criséis.

Strabon

Pour un homme d'esprit vous parlez mal tendresse. L'amour, ne vous déplaise, est un je ne sais quoi, Qui vous prend, je ne sais ni par où, ni pourquoi ; Qui va je ne sais où ; qui fait naître en notre âme Je ne sais quelle ardeur que l'on sent pour la femme : Et ce je ne sais quoi, qui paraît si charmant, Sort enfin de nos coeurs, et je ne sais comment.

Criséis

Vous me parlez tous deux une langue étrangère ; Et moins qu'auparavant je connais ce mystère. L'amour n'est pas, je crois, facile à pratiquer, Puisqu'on a tant de peine à pouvoir l'expliquer. Mon esprit est borné : je ne veux point apprendre Les choses qui me font tant de peine à comprendre.

Strabon

En exerçant l'amour, vous le comprendrez mieux.

Scène 6

Strabon, Agélas, Criséis, Démocrite, Agénor

Strabon

Qui peut si brusquement nous surprendre en ces lieux?

Il aperçoit Criséis.

Agélas

Demeurons dans ce bois ; laissons aller la chasse ; Attendons quelque temps que la chaleur se passe. Mais que vois-je ?

Strabon

Voilà peut-être de ces gens Qui vont par les forêts détrousser les passants.

Criséis

Pour moi, je ne vois rien dans leur air qui m'étonne.

Agélas

Approchons. Que d'appas ! Ciel ! L'aimable personne ! Et comment se peut-il que ces sombres forêts Renferment un objet si doux, si plein d'attraits ?

Strabon

Tout cela ne vaut rien. Ces gens-ci, dans leur course, Paraissent en vouloir plus au coeur qu'à la bourse. Sauvons-nous.

Agélas

Permettez qu'en ce sauvage endroit On rende à vos appas l'hommage qu'on leur doit ; Souffrez...

Démocrite

Plus long discours serait fort inutile. Vous êtes égarés du chemin de la ville ; Cela se voit assez ; mais, quand il vous plaira, Dans la route bientôt Strabon vous remettra.

Agélas

Un cerf que nous poussons depuis trois ou quatre heures Nous a, par les détours, conduits dans ces demeures ; Et j'ai mis pied à terre en ces lieux détournés...

Démocrite

Vous êtes donc chasseurs ?

Agélas

Des plus déterminés.

Démocrite

Ah ! Je m'en réjouis. Prendre bien de la peine, Se tuer, s'excéder, se mettre hors d'haleine ; Interrompre au matin un tranquille sommeil ; Aller dans les forêts prévenir le soleil ; Fatiguer de ses cris les échos des montagnes ; Passer en plein midi les guérets, les campagnes ; Dans les plus creux vallons fondre en désespérés, Percer rapidement les bois les plus fourrés ; Ignorer où l'on va, n'avoir qu'un chien pour guide, Pour faire fuir un cerf qu'une feuille intimide ; Manquer la bête enfin, après avoir couru, Et revenir bien tard, mouillé, las et recru, Estropié souvent : dites-moi, je vous prie, Cela ne vaut-il pas la peine qu'on en rie ?

Agénor

Ces occupations et ces nobles travaux Sont les amusements des plus fameux héros ; Et lorsqu'à leurs souhaits ils ont calmé la terre, Ils mêlent dans leurs jeux l'image de la guerre.

Agélas

Mais, sans trop témoigner de curiosité, Peut-on savoir quelle est cette jeune beauté ?

Strabon

De quoi vous mêlez-vous ?

Agélas

On ne peut voir paraître Un si charmant objet sans vouloir le connaître.

Strabon

Allez courir vos cerfs, s'il vous plaît.

Agénor

Sais-tu bien À qui tu parles là ?

Strabon

Moi ? Non, je n'en sais rien.

Agénor

Sais-tu que c'est le roi ?

Strabon

Le roi ! Soit. Que m'importe ?

Agénor

Mais voyez ce maraud, de parler de ln sorte !

Strabon

Maraud ! Sachez, monsieur, que ce n'est point mon nom : Et, si vous l'ignorez, je m'appelle Strabon, Philosophe sublime autant qu'on le peut être, Suivant de Démocrite ; et vous voyez mon maître.

Agélas

Quoi ! Je verrais ici cet homme si divin, Cet esprit si vanté, ce Démocrite, enfin, Que son profond savoir jusques aux cieux élève ?

Strabon

Oui, seigneur, c'est lui-même ; et voilà son élève.

Agélas

Pardonnez, s'il vous plaît, mes indiscrétions ; Je trouble avec regret vos méditations : Mais la longue fatigue et le chaud qui m'accable...

Démocrite

Vous venez à propos ; nous nous mettions à table : Vous prendrez votre part d'un très frugal repas : Mais il faut excuser, on ne vous attend pas. Ce sera de bon coeur, et sans cérémonie.

Agélas

De manger à présent je ne sens nulle envie ; Mais je veux toutefois, sortant de ce désert, Vous rendre le repas que vous m'avez offert.

Strabon

Sire, vous vous moquez.

Agélas

Je veux que dans une heure Vous quittiez tous les deux cette triste demeure Pour venir à ma cour.

Démocrite

Qui ? Nous, seigneur ?

Agélas

Oui, vous.

Strabon

Que je m'en vais manger !

Agélas

Vous viendrez avec nous.

Démocrite

Moi, que j'aille à la cour ! Grands dieux ! Qu'irais-je faire ? Mon esprit peu liant, mon humeur trop sincère, Ma manière d'agir, ma critique et mes ris, M'attireraient bientôt un monde d'ennemis.

À Criséis.

Agélas

Je serai votre appui, quoi qu'on dise ou qu'on fasse. Je vous demande encore une seconde grâce, Et votre coeur, je crois, n'y résistera pas : C'est que ce jeune objet accompagne vos pas. Y répugneriez-vous ?

Criséis

Je dépends de mon père : Sans son consentement je ne saurais rien faire : Mais j'aurais grand plaisir de le suivre en des lieux Où l'on dit que tout rit, que tout est somptueux ; Où les choses qu'on voit sont pour moi si nouvelles, Les hommes si bien faits !

Strabon

Les femmes si fidèles !

Démocrite

Que vous connaissez mal les lieux dont vous parlez !

Criséis

Je les connaîtrai mieux bientôt, si vous voulez. Vous avez sur mon père une entière puissance ; Vous n'avez qu'à parler.

Démocrite

Vous vous moquez, je pense. Examinez-moi bien ; ai-je, du bas en haut, Pour être courtisan, la taille et l'air qu'il faut ?

Criséis

J'attends de vos bontés cette faveur extrême : Ne me refusez pas.

À Agélas.

Démocrite

Pourquoi faut-il que j'aime ? Mais, seigneur...

Agélas

À mes voeux daignez tout accorder ; Songez qu'en vous priant, j'ai droit de commander. Je le veux.

Démocrite

Il suffit.

À Démocrite, à Agénor, à part.

Agélas

La résistance est vaine. J'ai des gens, des chevaux dans la route prochaine ; Pour se rendre en ces lieux on va les avertir. Toi, prends soin, Agénor, de les faire partir. Je vous laisse. Surtout, cette aimable personne...

Agélas

Qu'à mes soins diligents votre coeur s'abandonne.

Scène 6

Thaler, Strabon, Agénor, Démocrite

Thaler

Morgué, je n'en puis p1us ; je vous cherche partout: J'ai couru la forêt de l'un à l'autre bout, Sans pouvoir...

Strabon

Paix, tais-toi, va plier ton bagage : Nous allons à la cour ; on t'a mis du voyage.

Thaler

À la cour !

Strabon

Oui, parbleu.

Thaler

Tu te gausses de moi.

Strabon

Non : le roi veut te voir ; il a besoin de toi.

Thaler

Pargué, j'irai fort bien, sans répugnance aucune: Pourquoi non ? M'est avis que j'y ferai fortune.

Agénor

Ne perdons point de temps, suivons notre projet.

Strabon

Partons quand vous voudrez ; mon paquet est tout fait.

À part.

Démocrite

Quel voyage, grands dieux ! C'est à votre prière Que je fais une chose à mon coeur si contraire. Mais pour vous, Criséis, que ne ferait-on pas ? Que je sens là-dedans de trouble et de combats !

Scène 8

Strabon

Strabon

Adieu, forêts ; rochers ; adieu, caverne obscure, Insensibles témoins de la faim que j'endure ; Adieu, tigres, ours, cerfs, daims, sangliers et loups. Si, pour philosopher, je reviens parmi vous, Je veux qu'une panthère, avec sa dent gloutonne, Ne fasse qu'un repas de toute ma personne. Je suis votre valet. Loin de ce triste lieu, Je vais boire et manger. Bonjour, bonsoir, adieu.

Acte II

Scène 1

Cléanthis, Ismène

Cléanthis

Si j'avais le secret de deviner la cause Du chagrin qu'à mes yeux votre visage expose, De cet ennui soudain qui vous tient sous ses lois, Nous nous épargnerions deux peines à la fois ; Moi, de le demander, et vous de me le dire. Mais, puisque sans parler je ne puis m'en instruire, Dites-moi, s'il vous plaît, depuis une heure ou deux, Quel nuage a troublé l'éclat de vos beaux yeux ? Quel sujet vous oblige à répandre des larmes ? Le roi plus que jamais est épris de vos charmes ; Il vous aime ; et, de plus, une suprême loi L'oblige à vous donner et sa main et sa foi : Et quand même il romprait une si douce chaîne, Agénor est un prince assez digne d'Ismène. Je sais qu'il vous adore, et qu'il n'ose à vos yeux, Par respect pour le roi, faire éclater ses feux.

Ismène

Je veux bien avouer qu'un manque de couronne Est l'unique défaut qui soit en sa personne, Et qu'Agénor aurait tous les voeux de mon coeur, S'il était un peu moins sensible à la grandeur. Mais enfin un chagrin que je ne puis comprendre, Ma chère Cléanthis, est venu me surprendre : Je le chasse, il revient ; et je ne sais pourquoi, Ce jour plus qu'aucun autre, il cause mon effroi.

Cléanthis

On ne peut vous ôter le sceptre et la couronne ; Et le rang glorieux que le destin vous donne, Je vous l'apprends encor, si vous ne le savez, J'en suis un peu la cause, et vous me le devez,

Ismène

Comment ?

Cléanthis

Écoutez-moi. La reine votre mère, Abandonnant Argos, où mourut votre père, Par un second hymen épousa le feu roi Qui régnait en ces lieux, mais avec cette loi, Que, si d'aucun enfant il ne devenait père, Du trône athénien vous seriez l'héritière, Et que son successeur deviendrait votre époux. La reine eut une fille ; et, l'aimant moins que vous, Elle trouva moyen de changer cette fille, Et de mettre un enfant, pris d'une autre famille, De même âge à peu près, mais moribond, malsain, Et qui mourut aussi, je crois, le lendemain. Moi, j'allai cependant, sans tarder davantage, Porter nourrir l'enfant dans un lointain village. Un pauvre paysan, que l'or sut engager, De ce fardeau pour moi voulut bien se charger. Je lui dis que l'enfant tenait de moi naissance, Qu'il devait avec soin élever son enfance: Je lui cachai toujours son nom et son pays. Le pâtre crût enfin tout ce que je lui dis. Quinze ans se sont passés depuis cette aventure. Votre mère a payé les droits à la nature ; Et depuis ce long temps aucun mortel, je crois, N'a pu de cette fille avoir ni vent ni voix.

Ismène

Je sais depuis longtemps ce que tu viens de dire ; Ta bouche avait déjà pris soin de m'en instruire ; Ce souvenir encore augmente ma terreur, Et vient justifier le trouble de mon coeur. N'as-tu point remarqué qu'au retour de la chasse, Le roi, rêveur, distrait, a paru tout de glace ? Ses regards inquiets m'ont dit son embarras : Il semblait m'éviter et détourner ses pas. Ah, Cléanthis ! Je crains que quelque amour nouvelle Ne lui fasse...

Cléanthis

Ah ! Voilà l'ordinaire querelle. C'est une étrange chose ! Il faut que les amants Soient toujours de leurs maux les premiers instruments. Qu'un homme par hasard ait détourné la vue Sur quelque objet nouveau qui passe dans la rue ; Qu'il ait paru rêveur, enjoué, gai, chagrin ; Qu'il n'ait pas ri, pleuré, parlé, que sais-je enfin ? Voilà la jalousie aussitôt en campagne. D'une mouche on lui fait une grosse montagne : C'est un traître, un ingrat ; c'est un monstre odieux, Et digne du courroux de la terre et des cieux. Il faut aller plus doux dans le siècle où nous sommes. On doit, parfois, passer quelque fredaine aux hommes. Fermer souvent les yeux ; bien entendu, pourtant, Que tout cela se fait à la charge d'autant.

Ismène

Pour un coeur délicat, qu'un tendre amour engage, Un calme si tranquille est d'un pénible usage. Toujours quelque soupçon renaît pour l'alarmer. Ah ! Que tu connais mal ce que c'est que d'aimer !

Cléanthis

Oui ! Je me suis d'aimer parfois licenciée ; J'ai fait pis ; dans Argos je me suis mariée.

Ismène

Toi, mariée !

Cléanthis

Oui, moi ; mais à mon grand regret. Autant que je le puis, je tiens le cas secret. Avant que les destins, touchés de ma misère, Eussent fixé mon sort auprès de votre mère, J'avais fait ce beau coup ; mais, à vous dire vrai, Ce mariage-là n'était qu'un coup d'essai. J'avais pris un mari brutal, jaloux, bizarre, Gueux, joueur, débauché, capricieux, avare, Comme ils sont presque tous : je l'ai tant tourmenté, Excédé, maltraité, rebuté, molesté, Qu'enfin il m'a privé de sa vue importune ; Le diable l'a mené chercher ailleurs fortune.

Ismène

Est-il mort ?

Cléanthis

Autant vaut. Depuis vingt ans et plus Qu'il a pris son parti, nous ne nous sommes vus ; Et quand même en ces lieux il viendrait à paraître, Nous nous verrions, je crois, tous deux sans nous connaître. J'ai bien changé d'état ; et lorsqu'il s'en alla, Je n'étais qu'un enfant haute comme cela.

Ismène

Ta belle humeur pourrait me sembler agréable, Si de quelque plaisir mon coeur était capable.

Cléanthis

Pour chasser le chagrin, madame, où je vous vois, Consentez, je vous prie, à venir avec moi, Pour voir un animal qu'en ces lieux on amène, Et que le prince a pris dans la forêt prochaine. Il tient, à ce qu'on dit, et de l'homme et de l'ours ; Il parle quelquefois, et rit presque toujours. On appelle cela, je pense... un Démocrite.

Ismène

Tu rends assurément peu d'honneur au mérite. L'animal dont tu fais un portrait non commun Est un grand philosophe.

Cléanthis

Eh ! N'est-ce pas tout un ?

Ismène

Tu peux aller le voir ; mais pour moi, je te prie, Laisse-moi quelque temps tout à ma rêverie ; J'en fais mon seul plaisir. Tout ce que tu m'as dit, Et mes jaloux soupçons, m'occupent trop l'esprit.

Cléanthis

Quelqu'un s'avance ici. Je m'en vais vous conduire, Et reviendrai pour voir cet homme qu'on admire.

Scène 2

Strabon

Strabon

Quand on a de l'esprit, ma foi, vive la cour ! C'est là qu'il faut venir se montrer au grand jour ; Et c'est mon centre, à moi. Bon vin, bonne cuisine ; J'ai calmé les fureurs d'une guerre intestine. J'ai, d'abord, pris ma part de deux repas exquis ; Et me voilà déjà vêtu comme un marquis. Cela me sied bien. Mais quelqu'un ici s'avance...

Scène 3

Strabon, Thaler

Strabon

C'est Thaler. Justes dieux ! Quelle magnificence !

Thaler

Oh ! Dame, voyez-vous, tout franc, je n'aime pas Qu'on se rie à mon nez, et qu'on suive mes pas ; Si quelqu'un vient encor se gausser davantage, Je lui sangle d'abord mon poing par le visage.

Strabon

D'où te vient, mon enfant, l'humeur où te voilà ?

Allant vers la porte.

Thaler

Morgué ! Je ne sais pas quelle graine c'est là. Ils sont un régiment de diverses figures ; Jaune, gris, vert, enfin de toutes les peintures, Qui sont tous après moi comme des possédés. Palsangué, le premier...

Strabon

C'est qu'ils sont enchantés De voir un gentilhomme avec si bonne mine, Un port si gracieux, une taille si fine.

Thaler

Me voilà.

Strabon

Je te vois.

Thaler

Je n'ai pas méchant air, N'est-ce pas ?

Strabon

Je me donne au grand diable d'enfer Si seigneur à la cour, dans ses airs de conquête, Est mieux paré que toi des pieds jusqu'à la tête.

Thaler

Je suis, sans vanité, bien tourné quand je veux, Et j'ai, quand il me plaît, tout autant d'esprit qu'eux, Qui fait le bel oiseau ? C'est, dit-on, le plumage. Notre fille est, de même, en fort bon équipage. Allons, faut dire vrai, je suis content du roi ; Morguenne, il en agit rondement avec moi. Ils m'ont bien fait dîner : c'est un plaisir extrême D'avoir grand appétit, et l'estomac de même, Lorsque l'on peut tous deux les contenter, s'entend. J'ai mangé comme quatre, et j'ai trinqué d'autant.

Strabon

Tu te trouves donc bien en cette hôtellerie ?

Thaler

J'y serais volontiers tout le temps de ma vie. L'état où je me vois me fait émerveiller : M'est avis que je rêve, et crains de m'éveiller.

Il lui donne un coup dans le dos, et un autre dans l'estomac.

Strabon

Malgré tes beaux habits, ton air gauche et sauvage Tient encore, à mes yeux, quelque peu du village. Plante-toi sur tes pieds ; te voilà comme un sot. L'on aurait plus d'honneur d'habiller un fagot. Des airs développés ; allons, fais-toi de fête. Remue un peu les bras ; balance-toi la tête. De la vivacité. Danse. Prends du tabac. Ne tends pas tant le dos. Renfonce l'estomac.

Thaler

Oh ! Morgué, bellement ; comme vous êtes rude ! J'ai l'estomac démis.

Strabon

Ce n'est là qu'un prélude.

Thaler

Achevez donc tout seul.

Strabon

Paix, Démocrite vient : Prends d'un jeune seigneur la taille et le maintien.

Thaler

Non, morgué, je m'en vais : aussi bien je pétille, Mis comme me voilà, d'aller voir notre fille.

Scène 4

Démocrite, Un Intendant, Un Maître d'hôtel, Strabon

Démocrite

En ces lieux, comme ailleurs, je vois de toutes parts Mille plaisants objets attirer mes regards. Les grands et les petits, la cour comme la ville, Pour rire à mon plaisir tout m'offre un champ fertile ; Et me voyant aussi dans un riche palais, Entouré d'officiers, escorté de valets, Transporté tout d'un coup de mon séjour paisible, Je me trouve moi-même un sujet fort risible. Vous qui suivez mes pas, que voulez-vous de moi ?

Un Intendant

Je suis auprès de vous par l'ordre exprès du roi, Il prétend, s'il vous plaît, m'accorder cette grâce, Que de votre intendant je prenne ici la place ; Et je viens vous offrir mes soins et mon savoir.

Démocrite

Mais je n'ai nulle affaire, et n'en veux point avoir,

Un Intendant

C'est aussi pour cela qu'officier nécessaire, Réglant votre maison, j'aurai soin de tout faire. J'afferme, je reçois, je dispose des fonds, Des valets...

Démocrite

Ah ! Tant mieux. Puisque dans les maisons Vous avez sur les gens un pouvoir despotique, De grâce, réformez tout ce vain domestique. Je ne saurais souffrir toujours à mes côtés Ces quatre grands messieurs droit sur leurs pieds plantés.

Un Intendant

Il est de la grandeur d'avoir un gros cortége.

Démocrite

Quoi ! Si je veux tousser, cracher, moucher, que sais-je ? Et le jour, et la nuit, faudra-t-il que quelqu'un Tienne de tous mes faits un registre importun ?

Un Intendant

Des gens de qualité c'est l'ordinaire usage.

Au Maître d'hôtel.

Démocrite

Cet usage, à mon gré, n'est ni prudent ni sage. Les hommes, qui souvent font tout mal à propos, Et qui devraient cacher leur faible et leurs défauts, Sont toujours les premiers à montrer leurs bêtises. Pour faire à tout moment, et dire des sottises, A quoi bon, s'il vous plaît, payer tant de témoins ? Messieurs, laissez-moi seul, et trêve de vos soins. Et vous, que vous plaît-il ?

Un Maître d'hôtel

Le prince à vous m'envoie, Et pour maître d'hôtel il veut que je m'emploie.

Strabon

Bon ! Voici le meilleur.

Démocrite

C'est, entre vous et moi, Auprès d'un philosophe un fort chétif emploi.

Un Maître d'hôtel

J'espère avec honneur remplir mon ministère, Et vous n'aurez, je crois, nul reproche à me faire.

Démocrite

J'en suis persuadé de reste.

Bas, à Démocrite.

Un Intendant

Ce n'est point Parce que l'amitié l'un à l'autre nous joint, Mais je réponds de lui ; c'est un très honnête homme, Fidèle, incorruptible, équitable, économe. Ne vous y fiez pas, je vous en avertis.

Bas, à Démocrite.

Un Maître d'hôtel

Quand je ne serais pas au rang de vos amis, Je publierais partout que l'on ne trouve guères D'homme plus entendu que vous dans les affaires, Plus désintéressé, plus actif, plus adroit. Prenez-y garde au moins, car il ne va pas droit.

Bas, à Démocrite.

Un Intendant

Monsieur, en vérité, vous êtes trop honnête. On sait votre bon goût pour conduire une fête ; Nul n'entend mieux que vous à donner un repas, En aussi peu de temps, sans bruit, sans embarras. C'est un homme qui n'a l'âme, ni la main nette, Et qui gagne moitié sur tout ce qu'il achète.

Bas, à Démocrite.

Un Maître d'hôtel

Tout le monde connaît votre esprit éclairé ' À gagner le procès le plus désespéré, À nettoyer un bien, à liquider des dettes Que dans une maison un long désordre a faites. C'est un homme sans foi, qui prend de toute main, Et ne fait pas un bail qu'il n'ait un pot-de-vin.

Démocrite

Messieurs, je suis ravi qu'en vous rendant service, Tous deux, en même temps, vous vous rendiez justice. Allez, continuez, aimez-vous bien toujours, Et servez-vous ainsi le reste de vos jours : Cette rare amitié, cette candeur sublime Me fait naître pour vous encore plus d'estime. Adieu.

Scène 5

Démocrite, Strabon

Démocrite

Tu ne ris pas de ces deux bons amis ? Tu peux juger, Strabon, des grands par les petits. De ces 1âches flatteurs qui hautement vous louent, Et dans l'occasion tout bas se désavouent ; De ces menteurs outrés, ces caractères bas, Qui disent tout le bien et le mal qui n'est pas ; Des faux amis du temps reconnais les manières : Peut-être ces deux-là sont-ils des plus sincères. Mais changeons de propos. Que dis-tu de la cour ?

Strabon

Toutes sortes de biens. Et vous, à votre tour, Parlez à coeur ouvert, qu'en dites-vous vous-même ?

Démocrite

Tu t'imagines bien que ma joie est extrême D'y voir certaines gens tout fiers de leur maintien, Qui ne déparlent pas, et qui ne disent rien ; D'y rencontrer partout des visages d'attente, Qui n'ont que l'espérance et les désirs pour rente ; D'autres dont les dehors affectés et pieux S'efforcent de duper les hommes et les dieux ; Des complaisants en charge, et payés pour sourire Aux sottises qu'un autre est toujours prêt à dire ; Celui-ci qui, bouffi du rang de son aïeul, Se respecte soi-même, et s'admire tout seul. Je te laisse à juger si, de tant de matière, J'ai, pour rire à plaisir, une vaste carrière.

Strabon

Je m'en rapporte à vous.

Démocrite

Dans ce nouveau pays, Dis-moi, que dit, que fait, que pense Criséis ?

Strabon

Si l'on en peut juger à l'air de son visage, Elle se plaît ici bien mieux qu'en son village. Elle a pris, comme moi, d'abord les airs de cour ; Elle veut déjà plaire et donner de l'amour.

Démocrite

Que dis-tu?

Strabon

Vous savez qu'en princesse on la traite. Je la voyais tantôt devant une toilette, D'une mouche assassine irriter ses attraits. Elle donne déjà le bon tour aux crochets. Elle montre, avec art, quoique novice encore, Une gorge timide et qui voudrait éclore. Agélas l'observait d'un oeil plein de désirs.

Démocrite

Agélas ?

Strabon

Oui. Parfois il poussait des soupirs ; Et je suis fort trompé, si le roi, pour la belle, Ne ressent de l'amour quelque vive étincelle.

Démocrite

Juste ciel ! Quoi ! Déjà ?...

Strabon

L'on va vite en ces lieux, Et l'air de ce pays est fort contagieux.

Démocrite

Et comment Criséis prend-elle cet hommage ? Semble-t-elle répondre à ce muet langage ? Montre-t-elle l'entendre ?

Strabon

Oh ! Vraiment, je le crois. Elle l'entend déjà mieux que vous et que moi. Elle a de certains yeux, de certaines manières, Des souris attrayants, des mines meurtrières... Oh ! Vive la nature !

Démocrite

En savoir déjà tant !

Strabon

Si le prince l'aimait, le cas serait plaisant. Euh ?

Démocrite

Oui.

Strabon

Que diriez-vous, qu'un roi cherchant à plaire, Comme un aventurier donnât dans la bergère ?

Démocrite

J'en rirais tout à fait.

Strabon

Que nous serions heureux ! Notre fortune ici serait faite à tous deux. L'amour est, je l'avoue, une belle manie: Les hommes sont bien fous ! Rions-en, je vous prie : Je les trouve à présent presque aussi sots que vous.

Démocrite

Il ne me manquait plus que d'être encor jaloux. J'étouffe, et je sens là... certain poids qui m'oppresse.

Strabon

D'où vous vient, s'il vous plaît, cette sombre tristesse ? Du bien de Criséis n'êtes-vous pas content ? Pourquoi cet air chagrin, à vous qui riez tant ?

Démocrite

Ces feux pour Criséis me donnent quelque ombrage. Son éducation est mon heureux ouvrage ; Elle est sous ma conduite arrivée en ces lieux, Et j'en dois prendre soin.

Strabon

On ne peut faire mieux.

Démocrite

Agélas a grand tort d'employer sa puissance À vouloir d'un enfant surprendre l'innocence, Qui doit être en sa cour en toute sûreté.

Strabon

C'est violer les droits de l'hospitalité.

Démocrite

Mais il faut empêcher que cet amour n'augmente ; Et, pour mieux étouffer cette flamme naissante, Je vais le conjurer de nous laisser partir.

Strabon

Parlez pour vous ; d'ici je ne veux point sortir ; Je m'y trouve trop bien.

Scène 6

Strabon

Strabon

Ma foi, le philosophe D'un feu long et discret dans son harnois s'échauffe. Le pauvre diable en a tout autant qu'il en faut, Et toute sa morale a, parbleu, fait le saut. Allons sur ses pas...

Scène 7

Strabon, Cléanthis

Strabon

Mais quelle est cette égrillarde Qui d'un oeil curieux me tourne et me regarde ?

Cléanthis

Voilà, certes, quelqu'un de ces nouveaux venus ; Et ces traits-là me sont tout à fait inconnus.

Haut.

Strabon

Mon port lui paraît noble, et ma mine assez bonne ; La princesse a, je crois, dessein sur ma personne. Il ne faut point ici perdre le jugement, Mais en homme d'esprit tourner un compliment. Madame, s'il est vrai, selon nos axiomes, Que tous corps ici-bas sont composés d'atomes, Chacun doit convenir, en voyant vos attraits, Que le vôtre est formé d'atomes bien parfaits. Ces organes subtils, d'où votre esprit transpire, Avant que vous parliez, font que je vous admire.

Cléanthis

À votre air étranger, on devine aisément...

Strabon

À mon air étranger ! Parlez plus congrûment. Je suis homme de cour ; et, pour la politesse, J'en ai, sans me vanter, de la plus fine espèce.

Cléanthis

Un esprit méprisant ne m'a point fait parler ; Et tous nos courtisans voudraient vous ressembler.

Strabon

Je le crois.

Cléanthis

Je voulais par vous-même m'instruire Que1 sujet, quelle affaire ici la cour vous attire.

Strabon

C'est par l'ordre du roi que j'y viens aujourd'hui ; Je suis, sans me vanter, assez bien avec lui : Le plaisir de nous voir quelquefois nous rassemble ; Et nous devons, je crois, ce soir souper ensemble.

Cléanthis

C'est un honneur qu'il fait à peu de courtisans.

Strabon

D'accord ; mais il sait vivre, et connaît bien ses gens. Pour convive, je suis d'une assez bonne étoffe, Suivant de Démocrite, et garçon philosophe.

Cléanthis

On le voit ; votre esprit éclate dans vos yeux.

Strabon

Madame...

Cléanthis

Tout en vous est noble et gracieux.

Strabon

Madame, à bout portant vous tirez la louange. Je veux être un maraud, si mes sens, en échange, Auprès de vos appas ne sont tout stupéfaits.

Cléanthis

Peu de coeurs devant vous ont conservé leur paix.

Strabon

Ah, madame ! Il est vrai qu'on est fait d'un modèle À ne pas attaquer vainement une belle. On sait de son esprit se servir à propos ; Se plaindre, se brouiller, écrire quatre mots, Revenir, s'apaiser, se remettre en colère ; Faire bien le jaloux, et vouloir se défaire ; Commander à ses pleurs de sortir au besoin ; Être un jour sans manger, bouder seul en un coin ; Redoubler quelquefois de tendresses nouvelles. Lorsque l'on sait jouer ce rôle auprès des belles, On est bien malheureux et bien disgracié, Quand on manque, à la fin, d'en tirer aile ou pied.

Cléanthis

La nature, en naissant, vous fit l'âme sensible.

Strabon

Le soufre préparé n'est pas plus combustible.

Cléanthis

Ainsi donc votre coeur s'est souvent enflammé ? Vous aimiez autrefois ?

Strabon

Non, mais j'étais aimé. Je me suis signalé par plus d'une victoire. Mais si de vous aimer vous m'accordiez la gloire, Vous verriez tout mon coeur, par des soins éternels, Faire fumer l'encens au pied de vos autels.

Cléanthis

Mon bonheur serait pur, et ma gloire trop grande, De recevoir ici vos voeux et votre offrande ; Mais certaine raison, qui murmure en mon coeur, M'empêche de répondre à toute votre ardeur.

Strabon

À mes désirs aussi j'en ai quelqu'un contraire ; Mais où parle I'amour, la raison doit se taire.

Cléanthis

Si mon traître d'époux par bonheur était mort...

Strabon

Si ma méchante femme avait fini son sort...

Cléanthis

Que je me serais fait un bonheur de lui plaire !

Strabon

Que nous aurions bientôt terminé notre affaire !

Cléanthis

Votre abord est si tendre et si persuasif...

Strabon

Vous avez un abord tellement attractif...

Cléanthis

Que d'un charme puissant on se sent ravir l'âme.

Strabon

Qu'en vous voyant paraître, aussitôt on se pâme.

À part.

Cléanthis

Je sens que ma vertu combat mal avec vous ; Il faut nous séparer. Ah, ciel ! Si mon époux Avait été formé sur un pareil modèle, Qu'il m'eût donné d'amour !

À part.

Strabon

Adieu, charmante belle : Auprès de vos appas je défends mal mon coeur. Ah, ciel ! Si j'avais eu femme de cette humeur, Quelles félicités ! Et qu'en sa compagnie J'aurais avec plaisir passé toute ma vie !

Scène 8

Strabon

Strabon

Cela ne va pas mal. J'arrive dans la cour, Une belle me voit, je suis requis d'amour. Courage, mon garçon ; continue ; encore une, Et te voilà passé maître en bonne fortune.

Acte III

Scène 1

Agénor, Agélas

Agénor

Criséis, par votre ordre, en ces lieux va se rendre ; Et vous pouvez bientôt et la voir et l'entendre. Mais si je puis, seigneur, avec vous m'exprimer, Votre coeur me paraît bien prompt à s'enflammer.

Agélas

Je ne te cache rien de l'état de mon âme. Tu vis naître tantôt cette nouvelle flamme : Sois témoin du progrès ; mes feux sont parvenus, En moins d'un jour, au point de ne s'accroître plus. J'adore Criséis : à chaque instant, en elle Je découvre, je vois quelque grâce nouvelle. Ne remarques-tu point, comme moi, ses beautés ? Ses airs dans cette cour ne sont point empruntés ; Son esprit se fait voir, même dans son silence : Elle n'a rien des bois que la seule naissance.

Agénor

De ces feux violents .quelle sera la fin ?

Agélas

Je ne sais.

Agénor

Mais, seigneur, quel est votre dessein ?

Agélas

D'aimer.

Agénor

Quel sera donc le sort de la princesse ? Athènes, par un choix où chacun s'intéresse, Vous a fait souverain, sans aucune autre loi Que d'épouser Ismène, alliée au feu roi.

Agélas

Mon coeur jusqu'à ce jour, sans nulle répugnance, Suivait de cette loi la douce violence. Ce coeur même, en secret, souvent s'applaudissait De la nécessité que le sort m'imposait : Mais depuis le moment qu'une jeune bergère M'a charmé, sans avoir nul dessein de me plaire, Mon penchant pour Ismène aussitôt m'a quitté. Je me sens entraîner tout d'un autre côté.

À Agélas.

Agénor

Ciel, qui sais mon amour, fais si bien, qu'en son âme Puisse à jamais régner cette nouvelle flamme ! Ce n'est pas d'aujourd'hui que les champs et les bois Ont produit des objets dignes des plus grands rois ; Et le sort prend plaisir, d'une chaîne secrète, D'allier quelquefois le sceptre et la houlette.

Agélas

Cette inégalité, ce défaut de grandeur, Pour Criséis encore irrite mon ardeur.

Agénor

Je ne sais ce qu'annonce une telle aventure ; Mais un des miens m'a dit qu'en changeant de parure, Ce paysan, de joie ou de vin transporté, A laissé, dans l'habit qu'il avait apporté, Un bracelet d'un prix qui passe sa puissance : On doit me l'apporter. Mais Criséis s'avance.

Scène 2

Thaler, Agélas

À Agélas.

Thaler

Je suis trop en chagrin, je vais lui dire, moi ; Arrive qui pourra, n'importe. Je le vois : Je m'en vais, palsangué, lui débrider ma chance. Sire, excusez l'affront de notre importunance.

Agélas

Qu'avez-vous donc ?

Thaler

J'avons... Mais c'est trop de faveur, Sire, mettez dessus.

Agélas

Parlez.

Thaler

C'est votre honneur.

Agélas

Poursuivez... quel sujet ?

Thaler

Je ne veux point poursuivre, Si vous n'êtes couvert ; je savons un peu vivre.

Agélas

Je suis en cet état pour ma commodité.

Thaler

Ali ! Vous pouvez vous mettre à votre liberté, Et je ne sommes pas dignes de contredire. Ici j'ons plus d'honneur que je ne saurais dire ; Je sons nourris, vêtus mieux qu'à nous n'appartient ; Mais on nous fait un tour qui, tout franc, ne vaut rien. C'est pis qu'un bois ; vos gens n'ont point de conscience. J'ai, dans mon autre habit, laissé, par oubliance... Avec tout mon esprit, morgué, je suis un sot,

Agélas

Quoi donc ?

Thaler

Ils m'avont fait bian payer mon écot.

Agélas

Qui ?

Thaler

Vos valets de chambre. Ah, la maudite engeance ! En me déshabillant en toute diligence L'un un pied, l'autre un bras (ils ont eu bientôt fait), Ils m'ont pris un bijou, morgué, dans mon gousset : Il est de votre honneur de les faire tous pendre.

Agélas

Ne vous alarmez point, je vous le ferai rendre ; Je veux que l'on le trouve, et je vous en réponds.

Thaler

Tous les honnêtes gens d'ici sont des fripons : Je sais pourtant fort bien que ce n'est pas vous, sire ; Je vous crois honnête homme, et je sais bien qu'en dire : Mais tout chacun ici ne vous ressemble pas.

Agélas

Que l'on aille avec lui le chercher de ce pas, Et qu'ici les plaisirs, les jeux, la bonne chère, Suivent ces étrangers qu'Agélas considère.

À Criséis.

Thaler

Ahi ! Vous êtes, seigneur, par trop considérant. Mais, parlant par respect, l'honneur que l'on me rend Me confond ; car, tout franc, sans tant de préambule... Palsangué, te voilà comme une ridicule ! Que ne réponds-tu, toi ? Je m'embrouille toujours, Lorsque d'un compliment j'entreprends le discours.

Agélas

Allez, et n'ayez point de chagrin davantage.

Thaler

Que je suis malheureux ! J'ai fait un beau voyage !

Scène 3

Agélas, Criséis

Agélas

Je ne sais, Criséis, si l'éclat de ces lieux Avec quelque plaisir peut arrêter vos yeux ; Je ne sais si la cour vous plaît, vous dédommage De 1a tranquillité que l'on goûte au village : Mais je voudrais qu'ici vous pussiez recevoir Tout au tant de plaisir que j'ai de vous y voir.

Criséis

Seigneur, de vos bontés, qu'on aura peine à croire, Le souvenir toujours vivra dans ma mémoire ; Et j'aurais mauvais goût, si, sortant des forêts, Je ne me plaisais pas en des lieux pleins d'attraits, Où chacun du plaisir fait son unique affaire, Où les dames surtout ne s'occupent qu'à plaire, Font briller leur esprit, ont un air si charmant, Et font de leur beauté tout leur amusement.

Agélas

Parmi les courtisans dont la foule épandue Brille dans cette cour et s'offre à votre vue, Ne s'en trouve-t-il point quelqu'un assez heureux Pour pouvoir s'attirer un regard de vos yeux ? Pourriez-vous les voir tous avec indifférence ?

Criséis

On dit qu'il ne faut point qu'avec trop de licence Une fille s'arrête à voir de tels objets, Et dise de son coeur les sentiments secrets. Il en est un pourtant, si j'ose ici le dire, Qui, d'un charme flatteur que sa présence inspire, Se distingue aisément, et qui de toutes parts S'attire, sans effort, les coeurs et les regards.

Agélas

Vous prenez du plaisir en le voyant paraître ?

Criséis

Oh ! Beaucoup. À son air on voit qu'il est le maître, Les autres, devant lui, timides et défaits, Ne paraissent plus rien, et deviennent si laids Qu'on ne regarde plus tout ce qui l'environne.

Agélas

Aimeriez-vous un peu cette heureuse personne ?

Criséis

Je ne sais point, seigneur, ce que c'est que d'aimer.

Agélas

Aucun objet encor n'a pu vous enflammer ?

Criséis

Non : l'on est dans les bois d'une froideur extrême.

Agélas

Si cet heureux mortel vous disait qu'il vous aime ?...

Criséis

Qu'il m'aime, moi, seigneur ! Je me garderais bien, S'il me parlait ainsi, d'en croire jamais rien : On parle dans ces lieux autrement qu'on ne pense ; Les plus sincères coeurs... Mais Démocrite avance.

Scène 4

Agélas, Démocrite, Strabon, Criséis

Agélas

Avec bien du plaisir je vous vois à ma cour. Comment vous trouvez-vous de ce nouveau séjour ?

Démocrite

Fort mal.

Agélas

J'ai commandé, par un ordre suprême, Qu'on vous y respectât à l'égal de moi-même.

Démocrite

Cela n'empêche pas qu'avec tout votre soin, Seigneur, je ne voulusse être déjà bien loin. On me croit en ces lieux placé hors de ma sphère, Un animal venu d'une terre étrangère : Chacun ouvre les yeux, et me prend pour un ours. Je ne suis point taillé pour habiter les cours. Que dirait-on de voir un homme de mon âge Des airs d'un courtisan faire l'apprentissage ? Non, seigneur, à tel point je ne puis m'oublier, Ni jusqu'à cet excès descendre et me plier. Ainsi pour faire bien, permettez que sur l'heure Nous allions tous revoir notre ancienne demeure : Strabon, Criséis, moi, nous vous en prions tous.

Strabon

Halte là, s'il vous plaît ; ne parlez que pour vous. En ce lieu, plus qu'ailleurs, je suis, moi, dans ma sphère.

À Criséis.

Agélas

Si Criséis le veut, je consens à tout faire. Parlez, expliquez-vous.

Criséis

Seigneur, l'obscurité Conviendrait beaucoup mieux à ma simplicité : Mais, s'il faut devant vous dire ce que l'on pense, Ce beau lieu me retient sans nulle violence ; Et, s'il m'était permis de me faire un séjour, Je n'en choisirais point d'autre que votre cour.

Strabon

Quel heureux naturel ! Le charmant caractère ! Je ne répondrais pas mieux qu'elle vient de faire.

Démocrite

C'est fort bien fait ! La cour a pour vous des appas ? Quoi ! Vous pourriez vous plaire en un lieu de fracas, Où l'envie a choisi sa demeure ordinaire, Où l'on ne fait jamais ce que l'on voudrait faire, Où l'humeur se contraint, où le coeur se dément, Où tout le savoir-faire est un raffinement, Où les grands, les petits, sont, d'une ardeur commune, Attelés jour et nuit au char de In fortune ?

Agélas

La cour, qu'en ce tableau vous nous représentez, Vous ne la prenez pas par ses plus beaux côtés.

Strabon

Hé ! Non, non.

Agélas

Quelque aigreur que cette cour vous laisse, Convenez que toujours l'esprit, la politesse, Le bon air naturel, et le goût délicat, Plus qu'en nul autre endroit, y sont dans leur éclat.

Strabon

Sans doute.

Agélas

Que le sexe y tient un doux empire ; Qu'on rend à la beauté les respects qu'elle attire ; Et que deux yeux charmants, tels qu'à présent j'en vois, Peuvent prétendre ici les honneurs dûs aux rois. Mais une autre raison, que près de vous j'emploie, Et qui vous comblera d'une parfaite joie, Doit, malgré vos dégoûts, vous fixer à la cour.

Démocrite

Et quelle est, s'il vous plaît, cette raison ?

Agélas

L'amour.

Démocrite

L'amour ! De passions me croyez-vous capable ?

Agélas

Me préserve le ciel d'un jugement semblable !

À part.

Démocrite

Démocrite est-il homme à se laisser toucher ? Je ne le suis que trop ! J'ai peine à me cacher.

Agélas

Libre de passions, dégagé de faiblesse, Votre coeur, je le sais, se ferme à la tendresse. Chacun ne parvient pas à cet état heureux. C'est de moi dont je parle, et je suis amoureux.

Démocrite

Vous êtes amoureux ?

Agélas

Oui.

Démocrite

Mais, dans cette affaire, Ma présence, je crois, n'est pas trop nécessaire. Absent, comme présent, vous pouvez, à loisir, Suivre les mouvements de ce tendre désir.

Agélas

S'adore Criséis, puisqu'il faut vous le dire.

Strabon

Ah ! Ah ! Nous y voilà.

Démocrite

Bon ! Bon ! Vous voulez rire ! Un grand roi comme vous, au milieu de sa cour, Voudrait-il s'abaisser à cet excès d'amour ? Que dirait, s'il vous plaît, tout votre aréopage ?

Agélas

Pour me déterminer j'attends peu son suffrage. Oui, belle Criséis, je sens pour vous un feu Dont je fais avec joie un éclatant aveu. Mais un coeur bien épris veut être aimé de même. Vous ne répondez rien.

Criséis

Ma surprise est extrême, D'entendre cet aveu de la bouche d'un roi : Mon silence, seigneur, répond assez pour moi.

À Démocrite.

Agélas

Ce silence douteux à trop de maux m'expose. Vous, qui voyez le rang que l'amour lui propose, Secondez mes désirs, parlez en ma faveur.

Démocrite

Moi, seigneur ?

Agélas

Oui, je veux de vous tenir son coeur : Vos conseils ont sur elle une entière puissance ; Vantez-lui mon amour bien plus que ma naissance.

Démocrite

Par grâce, de ce soin, seigneur, dispensez-moi : Je n'ai point les talents propres à cet emploi. Je suis un faible agent auprès d'une maîtresse ; J'ignore le grand art qui surprend la tendresse. Votre amour, où vos soins veulent m'intéresser, Reculerait, seigneur, plutôt que d'avancer.

Agélas

Non, j'attends tout de vous ; je connais votre zèle, Un soin m'appelle ailleurs ; je vous laisse avec elle. Puis-je, pour couronner mes amoureux desseins. Mettre mes intérêts en de meilleures mains ? Je vous quitte.

Scène 5

Strabon, Démocrite, Criséis

Strabon

Voilà, je vous le certifie, Un fâcheux argument pour la philosophie.

Démocrite

Le roi me charge ici d'un fort honnête emploi, Et je n'attendais pas l'honneur que je reçois. Il vient de m'ordonner de disposer votre âme, Et la rendre sensible à sa nouvelle flamme : La charge est vraiment belle ; et, pour un tel dessein, Il ne me faudrait plus qu'un caducée en main. Quels sont vos sentiments ? Que prétendez-vous faire ?

Criséis

C'est de vous que j'attends un avis salutaire. Que me conseillez-vous de faire en cas pareil ? Car je prétends toujours suivre votre conseil.

Démocrite

Ce que je vous conseille ?

Criséis

Oui.

Haut.

Démocrite

Je ne sais que dire. Suivez les mouvements que le coeur vous inspire.

Criséis

Ah ! Que j'ai de plaisir que cet avis flatteur Se rapporte si bien au penchant de mon coeur ! J'étais, je vous l'avoue, en une peine extrême, Et n'osais tout à fait me fier à moi-même. Je sentais pour le prince un mouvement secret, Et je ne savais pas si c'est bien ou ma1 fait : Maintenant que je vois le parti qu'il faut prendre, Je puis, par votre avis, suivre un penchant si tendre.

À part.

Démocrite

Pour lui vous sentez donc cet appétit secret.... J'ai bien peur d'être ici curieux indiscret.

Criséis

Quand le prince tantôt s'est offert à ma vue, J'ai senti dans mon coeur une flamme inconnue ; Tout ce qu'il me disait me donnait du plaisir ; Ma bouche a laissé même échapper un soupir. En cessant de le voir, une tristesse affreuse Tout d'un coup m'a rendue inquiète et rêveuse ; À son air, à ses traits, j'ai pensé tout le jour : Je l'aime, si c'est là ce qu'on appelle amour.

Strabon

Oui, voilà ce que c'est. Peste ! Quelle ignorante ! Vous êtes devenue en un jour bien savante ! Vous n'aviez pas besoin tantôt de nos leçons ; Ni nous, de nous étendre en définitions.

Démocrite

Enfin donc vous aimez ?

Criséis

Moi ?

Démocrite

Voilà, je vous jure, Les symptômes d'amour que cause la nature.

Criséis

Quoi ! C'est 1à ce qu'on nomme amour ?

Démocrite

Et vraiment oui.

Criséis

Si j'aime, en vérité, ce n'est que d'aujourd'hui.

Démocrite

Vous m'aviez tant promis qu'aucun homme, en votre âme, N'exciterait jamais une amoureuse flamme.

Criséis

Je n'en connaissais point ; et je les croyais tous Tels que vous le disiez, et formés comme vous.

Strabon

Cette sincérité devrait vous rendre sage.

Démocrite

Je sens qu'elle a raison, et cependant j'enrage. J'ai tort de m'emporter ; reprenons désormais L'esprit qui nous convient ; rions sur nouveaux frais. Les hommes, en effet, ont bien peu de prudence, Sont bien vides de sens, bien pleins d'extravagance, De se laisser mener par de tels animaux, Connaissant, comme ils font, leur faible et leurs défauts. Il n'en est presque point qui, vingt fois en sa vie, N'ait senti les effets de quelque perfidie ; Cependant on les voit, de nouveaux feux épris, Redonner dans le piège où l'on les a vus pris : À grand-peine échappés de leurs derniers naufrages, Ils vont, tout de nouveau, défier les orages. Continuez, messieurs ; soyez encor plus fous ; Justifiez toujours mes ris et mes dégoûts. Ces ris, dans l'avenir, porteront témoignage Que je n'ai point été la dupe de mon âge, Et que je comprends bien que tout homme, en un mot, Est, sans m'en excepter, l'animal le plus sot.

Criséis

J'aime à voir que, malgré votre austère caprice, Comme aux autres humains vous vous rendiez justice. Je vais trouver le prince, et lui dire l'ardeur Dont vous avez voulu parler en sa faveur.

Scène 6

Strabon, Démocrite

Strabon

Vous ne riez plus tant : quel chagrin vous tourmente ? La chose me parait cependant fort plaisante. La peste ! Quel enfant ! Pour moi je suis surpris Comme aux filles l'esprit vient vite en ce pays.

Démocrite

Commerce humain, pour moi plus mortel que la peste, Ce n'est pas sans raison que mon coeur te déteste.

Scène 7

Un Maître d'hôtel, Strabon, Criséis, Démocrite

Un Maître d'hôtel

Messieurs, servira-t-on ? Le dîner est tout prêt.

Strabon

Oui ; qu'on mette à l'instant sur table, s'il vous plaît. Allez vite. Écoutez : ferons-nous bonne chère ?

Un Maître d'hôtel

Vingt cuisiniers ont fait de leur mieux pour vous plaire,

Criséis

Vingt cuisiniers !

Un Maître d'hôtel

Autant.

Démocrite

Mais c'est bien peu, vraiment !

Un Maître d'hôtel

Ils ont mis de leur art tout le raffinement.

Il sort.

Démocrite

Qui ne rirait de voir qu'avec un soin extrême L'homme ait inventé l'art de se tuer lui-même ! À force de ragoûts et de mets succulents, Il creuse son tombeau sans cesse avec ses dents. Il sait le peu de jours qu'il a des destinées, Et tâche, autant qu'il peut, d'abréger ses années. Vous êtes, dans votre art, tous de francs assassins, Produits par les enfers, payés des médecins ; Et, si l'on agissait en bonne politique, On vous bannirait tous de chaque république.

Scène 8

Strabon

Strabon

Il faut le laisser dire, aller toujours son train, Et, si vous le pouvez, faire encor mieux demain.

Acte IV

Scène 1

Thaler, Criséis

Thaler

En jase qui voudra, j'ai fait en homme sage De quitter bravement les bois et le village. On a, morgué, raison, et c'est bien mon avis, Un homme ne fait point fortune en son pays ; Il n'y sera qu'un sot tout le temps de sa vie : Il a biau se sentir du talent, du génie, Être bien fait, avoir le discours bien pendu ; Bon ! C'est, comme dit l'autre, autant de bien perdu.

Criséis

Vous avez le goût bon, je vous en félicite.

Thaler

Ici, du premier coup, on connaît le mérite. D'aussi loin qu'on me voit, on m'ôte son chapeau.

Criséis

Vous vous trouvez donc bien de ce séjour nouveau ?

Thaler

Si je m'y trouve bien ! Je ris, je me goberge. Que je sommes échus dans une bonne auberge ! Notre bijou s'en va nous être rapporté. Notre hôte est bon vivant, disons la vérité.

Criséis

Vous ne devriez pas tenir un tel langage : Ces termes-là, mon père, étaient bons au village. Si l'on vous entendait parler ainsi du roi, On pourrait se moquer et de vous et de moi.

Thaler

Dame ! Je sis fâché que mon discours vous choque ; Chacun parle à sa guise, et qui voudra s'en moque : J'ai pourtant, m'est avis, plus d'esprit que vous tous.

Criséis

Excusez si je prends cet air libre avec vous.

Thaler

Tu prétends donc apprendre à parler à ton père ?

Criséis

Je ne dis pas cela pour vous mettre en colère.

Thaler

Morgué, cela m'y met. Écoute, vois-tu bien, Dame ! On n'est pas un sot, quoiqu'on ne sache rien. Parce que te voilà de bout en bout dorée, Ne va pas envers moi faire la mijaurée.

Criséis

Je sais trop...

Thaler

Je prétends qu'on me respecte, moi.

Criséis

Je ne manquerai point à ce que je vous dois.

Thaler

C'est bien fait ; quand je parle, il faut que l'on m'écoute.

Criséis

D'accord.

Thaler

Qu'on m'estime.

Criséis

Oui.

Thaler

Me révère.

Criséis

Sans doute.

Thaler

Or donc, pour rattraper le fil de mon discours, Que c'est un bel emploi que de hanter les cours ! Tous ces grands monsieurs-là sont des gens bien honnêtes.

Criséis

Démocrite n'est pas si charmé que vous 1'êtes. Il voudrait bien déjà se voir loin de ces lieux.

Thaler

Pourquoi donc, s'il vous plaît ?

Criséis

Tout y blesse ses yeux ; Son coeur n'est pas content ; quelque soin l'embarrasse. Il dit qu'en ce pays ce n'est rien que grimace : Que les hommes y sont cachés et dangereux, Et les femmes encor bien plus à craindre qu'eux ; Que ce n'est que par art qu'elles paraissent belles, Que leur coeur...

Thaler

Ne va pas te gâter avec elles, Ni pour quelque monsieur te prendre ici d'amour. Elles peuvent tout faire, elles sont de la cour, Ces madames-là. Mais j'aperçois Démocrite.

Scène 2

Démocrite, Thaler, Criséis

Démocrite

Ah ! Te voilà, Thaler ! Ta mine hétéroclite Me réjouit l'esprit. Serviteur, Criséis. Dans ce riche attirail, sous ces pompeux habits, Dirais-tu que c'est là ta fille ?

Thaler

En ces matières, Tous les plus clairvoyants, ma foi, n'y voyont guères.

Démocrite

Cela lui sied fort bien ; et cet air dédaigneux Qu'elle a pris la cour, lui sied encore mieux.

Thaler

Je m'en suis aperçu déjà.

Criséis

Je suis bien aise Que mon air, quel qu'il soit, vous contente et vous plaise.

Démocrite

À de plus hauts desseins vous aspirez ici, Et me plaire n'est pas votre plus grand souci.

Thaler

Morguenne, elle aurait tort. J'entends, je veux, j'ordonne Qu'elle vous y respecte autant que ma personne : Je suis maître... une fois.

Criséis

Je vois avec plaisir Vos ordres s'accorder à mon juste désir. J'obéis de grand coeur : j'aurai toute ma vie Un très profond respect pour la philosophie. Pour d'autres sentiments, je puis m'en dispenser, Sans blesser mon devoir, ni sans vous offenser.

Scène 3

Thaler, Démocrite

Thaler

Quelle mouche la pique ? À qui diable en a-t-elle ? Alle a, comme cela, des vapeurs de cervelle. Je ne sais ; mais depuis qu'elle est en ce pays, Elle fait peu de cas de ce que je lui dis.

Démocrite

Un soin plus important à présent la tourmente. Aurait-on jamais cru que cette jeune plante, Que j'avais pris plaisir d'élever de mes mains, Eût trompé mon espoir, et trahi mes desseins ? Agélas s'est épris, en la voyant paraître, Du feu le plus ardent...

Thaler

Morgué, le tour est traître !

Démocrite

La pompe de la cour, et son éclat flatteur, A de ses faux brillants séduit son jeune coeur. De son malheur nous sommes les complices, Nous l'avons amenée au bord des précipices : Car, sans t'en dire plus, tu t'imagines bien Le but de cet amour.

Thaler

Oui, cela ne vaut rien.

Démocrite

Il faut abandonner la cour tout au plus vite.

Thaler

Abandonner la cour ?

Démocrite

Oui.

Thaler

C'est un si bon gîte ! Je m'y trouve si bien !

Démocrite

Il n'importe, il le faut. Tu dois tirer d'ici Criséis au plus tôt ; C'est à toi que le roi fait la plus grande offense.

Thaler

Je le vois bien ; pour faire ici sa manigance, Morgué, le prince a tort de s'adresser à moi : Il s'imagine donc que parce qu'il est roi... Suffit, je ne dis mot.

Démocrite

Il y va de ta gloire.

Thaler

C'est, morgué, pour cela qu'ils m'avont tant fait boire: Mais ils n'en croqueront, ma foi, que d'une dent. Je vais faire beau bruit. Serviteur cependant.

Scène 4

Démocrite

Démocrite

Dieux ! Que fais-je ? Où m'emporte une indigne tendresse ? Suis-je donc Démocrite ? Et quelle est ma faiblesse ! Pendant que je suis seul, laissons agir mon coeur, Et tirons le rideau qui cache mon ardeur. Depuis assez longtemps, mon rire satirique Sur les autres répand une bile cynique : Je veux sans nuls témoins rire à présent de moi ; Il ne faut point ailleurs aller chercher de quoi. J'aime ! C'est bien à toi, philosophe rigide, De sentir l'aiguillon d'une flamme perfide ! Et quel est cet objet qui t'apprend l'art d'aimer ? Un enfant de quinze ans ! Tu prétends la charmer, Adonis suranné ?... Mais un pouvoir suprême Me commande, m'entraîne en dépit de moi-même. Ah ! C'est où je t'attends, le plus lâche des coeurs ! Il te faut des chemins tout parsemés de fleurs. Tu ne saurais saisir ces haines rigoureuses Que sentent pour l'amour les âmes généreuses Tu ne peux gourmander un penchant trop fatal, Homme pusillanime, imbécile, brutal ! Ce n'est pas encor tout ; vois où va ta folie. Toi qui veux te targuer de la philosophie, Tu conduis Criséis... en quels lieux ? À la cour. Ah ! Qu'ensemble on voit peu la prudence et l'amour ! Mais on vient. Finissons un discours si fantasque ; Pour sauver notre honneur, remettons notre masque.

Scène 5

Cléanthis, Démocrite

Haut.

Cléanthis

On voit assez, à l'air dont il est habillé, Que c'est l'original dont on nous a parlé. Vous qui dans les forêts avez passé la vie, Uniquement touché de la philosophie, Quel noir démon vous pousse à causer notre ennui ? Et que venez-vous faire à la cour aujourd'hui ?

Démocrite

Je n'en sais vraiment rien : ce que je puis vous dire, C'est qu'ici, malgré moi, le roi m'a fait conduire, M'a voulu transplanter, et me faire, en un jour, D'un philosophe actif, un oisif de la cour.

Cléanthis

Savez-vous bien qu'ici votre face équivoque, Et rare en son espèce, étrangement nous choque ?

Démocrite

Je le crois ; sur ce point j'ai peu de vanité, Et mon dessein n'est point de plaire, en vérité.

Cléanthis

Vous auriez tort : il n'est, je veux bien vous le dire, Prince, ni galopin, que vous ne fassiez rire.

Démocrite

Pourquoi non ? C'est un droit qu'on acquiert en naissant ; Et rire l'un de l'autre est fort divertissant.

Cléanthis

Ismène ici m'envoie, et vous dit par ma bouche, Que votre aspect ici l'alarme et l'effarouche. Le roi lui doit sa foi ; cependant, à ses yeux, On sait qu'à Criséis il adresse ses voeux : Par de lâches conseils dont vous êtes prodigue, C'est vous, à ce qu'on dit, qui menez cette intrigue.

Démocrite

Moi !

Cléanthis

Vous... C'est une honte, à l'âge où vous voilà, De vouloir commencer ce vilain métier-là !

Démocrite

Le reproche est plaisant et nouveau, je vous jure: Je ne m'attendais pas à pareille aventure.

Cléanthis

Riez !

Démocrite

Si vous saviez l'intérêt que j'y prends, Vous m'accuseriez peu de ces soins obligeants. Vous me connaissez mal. C'est une chose étrange, Comme dans ce pays on prend toujours le change !

Cléanthis

Quoi ! Le prince tantôt ne vous a pas commis Le soin officieux d'attendrir Criséis ? Et vous, n'avez-vous pas pris soin de la réduire ?

Démocrite

Cela peut être vrai ; mais bien loin de vous nuire, Ce jour verrait Ismène entre les bras du roi, S'il voulait de son choix se rapporter à moi : C'est un fait très constant.

Cléanthis

Je veux bien vous en croire. Mais pour ne point donner d'atteinte à votre gloire, Partez.

Démocrite

Soit : j'ai pourtant de quoi rire à mon goût, En ces lieux plus qu'ailleurs, et des femmes surtout.

Cléanthis

Et de qui ririez-vous ?

Démocrite

Mais de vous la première, De votre air. Vos habits, vos moeurs, votre manière, Tout en vous, haut et bas, est artificieux. Pour paraître plus grande, et pour tromper les yeux ; On voit sur votre tête une longue coiffure, Et sur de hauts patins vos pieds à la torture ; En sorte qu'en ôtant ces secours superflus, Il ne resterait pas un tiers de femme au plus.

Cléanthis

Il nous en reste assez pour, telles que nous sommes, Faire, quand nous voulons, bien enrager les hommes. Mais partez, s'il vous plaît, demain avant le jour : Vous ferez sagement ; car aussi bien la cour, Dont vous faites toujours quelque plainte nouvelle, Est bien lasse de vous.

Démocrite

Et moi bien plus las d'elle ; Et je vais de ce pas préparer avec soin Que l'aurore en naissant m'en trouve déjà loin.

Scène 6

Cléanthis

Cléanthis

L'affaire est en bon train pour la princesse Ismène : Mais pour mon compte à moi, je suis assez en peine. Je voudrais arrêter le disciple en ces lieux : Il a touché mon coeur en s'offrant à mes yeux ; Son tour d'esprit me charme ; il fait tout avec grâce : Il n'est rien que pour lui de bon coeur je ne fasse. Le ciel me le devait, pour me récompenser De mon premier mari. Je le vois s'avancer.

Scène 6

Strabon, Cléanthis

À Cléanthis.

Strabon

Ouf ! Je suis bien guedé ! Par ma foi, la science Ne s'acquiert point du tout à force d'abstinence. C'est mon système à moi : l'esprit croit dans le vin ; Je m'en sens déjà plus trois fois que ce matin. Je me venge à longs traits de la philosophie. Hé ! Vous voilà, princesse, infante de ma vie ! Vous voyez un seigneur fort satisfait de soi, Un convive échappé de la table du roi : Il tient bon ordinaire, et je l'en félicite.

Cléanthis

Au disciple fameux du savant Démocrite, Plus qu'à nul autre humain, cet honneur était dû.

Strabon

C'est un petit repas que le roi m'a rendu : Nous nous traitons parfois.

Cléanthis

Vous ne sauriez mieux faire : Rien ne fait des amis comme la bonne chère, Quoiqu'on embrasse ici des gens de tous métiers, Bien moins pour l'amour d'eux que de leurs cuisiniers.

Strabon

Cet honneur, quoique grand, ne me toucherait guère, Si je n'étais bien sûr du bonheur de vous plaire. Vous aimer est un bien pour moi plus précieux Qu'être admis à la table et des rois et des dieux ; Et l'on ne leur sert point, même en des jours de fêtes, De morceau si friand à mon goût que vous l'êtes.

Cléanthis

N'êtes-vous point de ceux dont l'usage est connu, Qui ne sont amoureux que quand ils ont bien bu ; À qui beaucoup de vin fait sortir la tendresse ; Qui vont en cet état aux pieds de leur maîtresse Exhaler les transports de leurs brûlants désirs, Et pousser des hoquets en guise de soupirs ? De nos jeunes seigneurs c'est assez là manière.

Strabon

Ma tendresse n'est point d'un pareil caractère. Bacchus n'est point chez moi I'interprète d'amour. J'ai près du sexe, enfin, l'air de la vieille Cour. Mon coeur s'est laissé prendre en vous voyant paraître, Et de ses mouvements n'a plus été le maître. L'esprit, la belle humeur, la grâce, la beauté, Tout en vous s'est uni contre ma liberté.

Cléanthis

Ce n'est point un retour de pure complaisance Qui me fait hasarder la même confiance ; Mais je vous avouerai qu'à vos premiers regards Mon faible coeur s'est vu percé de toutes parts. Je ne sais quel attrait, et quel charme invisible En un instant a pu me rend~e si sensible ; Et je n'ai point senti de transports aussi doux Pour tout autre mortel que j'en ressens pour vous.

Strabon

En vous réciproquant, vous êtes, je vous jure, De ces heureux transports payés avec usure. L'on n'a jamais senti de feux si violents Que ceux qu'auprès de vous et pour vous je ressens. Mais ne puis-je savoir, en voyant tant de charmes, Quel est l'aimable objet à qui je rends les armes ?

Cléanthis

Bon ! Que vous servirait de savoir qui je suis ? Ce nous serait peut-être une source d'ennuis, Après vous avoir fait l'aveu de ma faiblesse.

Strabon

Ah ! Que cette pudeur augmente ma tendresse !

Cléanthis

Je devrais bien plutôt songer à me cacher.

Strabon

Rien de vous découvrir ne doit vous empêcher.

Cléanthis

L'homme est d'un naturel si volage et si traître... Qui le sait mieux que moi ?

Strabon

Vous en avez peut-être Été souvent trahie ? Ici, comme en tous lieux, La femme, à mon avis, ne vaut pas beaucoup mieux. J'en ai, pour mes péchés, quelquefois fait l'épreuve. Êtes-vous fille ?

Cléanthis

Non.

Strabon

Femme ?

Cléanthis

Point du tout.

Strabon

Veuve ?

Cléanthis

Je ne sais.

Strabon

Oh, parbleu ! Vous vous moquez de nous. De quelle espèce donc, s'il vous plaît, êtes-vous ?

Cléanthis

Je fus fille autrefois, et pour telle employée.

Strabon

Je le crois.

Cléanthis

A quinze ans je me suis mariée : Mais, depuis le long temps que sans époux je vis, Je ne saurais passer pour femme, à mon avis ; Ni pour veuve non plus, puisqu'en effet j'ignore Si le mari que j'eus est mort, ou vit encore.

Strabon

Ce discours, quoique abstrait, me paraît assez bon. Je ne suis, comme vous, homme, veuf, ni garçon : Et mon sort, de tout point, est si conforme au vôtre, Qu'il semble que le ciel nous ait faits l'un pour l'autre.

Cléanthis

Homme, veuf, ni garçon !

Strabon

Fille, femme, ni veuve !

Cléanthis

Le cas est tout nouveau.

À Cléanthis.

Strabon

L'aventure est très neuve. Depuis quand, s'il vous plaît, vivez-vous sans époux ?

Cléanthis

Depuis près de vingt ans je goûte un sort si doux. J'avais pris un mari fourbe, plein d'injustices, Qui d'aucune vertu ne rachetait ses vices, Ivrogne, débauché, scélérat, outrageux. Pour sa mort je faisais tous les jours mille voeux. Enfin, le ciel plus doux, touché de ma misère, Lui fit naître en l'esprit un dessein salutaire ; Il partit, me laissant, par bonheur, sans enfants.

Strabon

C'est tout comme chez nous. Depuis le même temps, Inspiré par le ciel, je quittai ma patrie, Pour fuir loin de ma femme, ou plutôt ma furie. Jamais un tel démon ne sortit des enfers. C'était un vrai lutin, un esprit de travers, Un vieux singe en malice, insolente, revêche, Coquette, sans esprit, menteuse, pie-grièche. À la noyer cent fois je m'étais attendu ; Mais je n'en ai rien fait, de peur d'être pendu.

Cléanthis

Cette femme vous est vraiment bien obligée !

Strabon

Bon ! Tout autre que moi ne l'eût point ménagée, Elle aurait fait le saut.

Cléanthis

Et de grâce, en quels lieux Aviez-vous épousé ce chef-d'oeuvre des cieux ?

Strabon

Dans Argos.

Cléanthis

Dans Argos !

Strabon

Où la fortune a-t-elle Mis en vos mains l'époux d'un si rare modèle ?

Cléanthis

Dans Argos.

Haut.

Strabon

Dans Argos ! Et s'il vous plaît, quel nom Portait ce cher époux ?

Cléanthis

Il se nommait Strabon.

Strabon

Strabon ! Haï !

Cléanthis

Pourrait-on aussi, sans vous déplaire, Savoir quel nom portait cette épouse si chère ?

Strabon

Cléanthis.

Cléanthis

Cléanthis ! C'est lui.

Strabon

C'est elle, ô dieux !

Cléanthis

Ses traits n'en disent rien ; mais je le sens bien mieux, Au soudain changement qui se fait dans mon âme.

Strabon

Madame, par hasard, n'êtes-vous point ma femme ?

Cléanthis

Monsieur, par aventure, êtes-vous mon époux ?

Strabon

Il faut que cela soit ; car je sens que pour vous Dans mon coeur tout à coup ma flamme est amortie, Et fait en ce moment place à l'antipathie.

Cléanthis

Ah ! Te voilà donc, traître ! Après un si long temps, Qui t'amène en ces lieux ? Qu'est-ce que tu prétends ?

Strabon

M'en aller au plus tôt. Que ma surprise est forte ! Dis-moi, ma chère enfant, pourquoi n'es-tu pas morte ?

Cléanthis

Pourquoi n'es-tu pas morte ! Indigne, scélérat, Déserteur de ménage, et maudit renégat, Pour t'arracher les yeux...

À part.

Strabon

Ali ! Doucement, madame. Ô pouvoir de l'hymen, quel retour en mon âme !

Haut.

Cléanthis

Je ressentais pour lui les transports les plus doux, Hélas ! Qu'allais-je faire ? Il était mon époux. Va, fuis. Que le démon, qui te prit en ton gîte Pour t'amener ici, t'y remporte au plus vite. Évite ma fureur ; retourne dans tes bois.

Strabon

Il ne vous faudra pas me le dire deux fois. J'aime mieux être ermite, et brouter des racines, Revoyager vingt ans, nu-pieds, sur des épines, Que de vivre avec vous. Adieu.

Cléanthis

Que je le hais !

Strabon

Qu'elle est laide à présent ! Et qu'elle a l'air mauvais !

Acte V

Scène 1

Strabon

Strabon

Je suis tout confondu. Quelle étrange aventure ! Ma femme en ce pays, et dans cette figure ! La coquine aura su, par quelque ami présent, Se faire consoler de son époux absent : Mais elle n'aura pas plus longtemps l'avantage D'anticiper les droits d'un prétendu veuvage. J'ai fait réflexion sur son sort et le mien ; Je ne veux point quitter des lieux où je suis bien. Assez et trop longtemps un chagrin domestique M'a fait souffrir les maux d'un exil tyrannique ; Et puisque mon destin m'amène en ce séjour, Je veux sur mes foyers demeurer à mon tour. De me voir en ces lieux si mon épouse gronde, Elle peut à son tour aller courir le monde.

Scène 2

Thaler, Strabon

Thaler

Palsangué, je commence à me mettre en souci ; Mon bijou ne vient point. Voyez-vous ! Ces gens-ci Vous promettont assez, mais ils ne tenont guère.

Strabon

Quoi ?

Thaler

Vous ne savez pas ce qu'on me vient de faire ?

Strabon

Non.

Thaler

Vous avez grand tort.

Strabon

Soit ; mais je n'a sais rien,

Thaler

Vous avez vu tantôt ce bracelet ?

Strabon

Hé bien ?

Thaler

Bon ! Ne me l'ont-ils pas déjà pris ?

Strabon

Comment diable ?

Thaler

Ils m'ont mis sur le corps cet habit honorable, Disant que l'autre était trop ignominieux. Je me suis vu si brave, et j'étais si joyeux, Que je n'ai pas songé de fouiller dans ma poche : Ils I'avont fait.

Strabon

Le tour est digne de reproche. Ta mémoire t'a là joué d'un vilain trait.

Thaler

On est si partroublé, qu'on ne sait ce qu'on fait. Mais le roi m'a promis de me le faire rendre : Pour cela, tout exprès, je viens ici l'attendre, Après quoi, je dirons serviteur à la cour.

Strabon

Le serpent sous les fleurs se cache en ce séjour : J'y viens d'en trouver un... Mais qui peut t'y déplaire ? T'a-t-on fait quelque pièce encor ?

Thaler

Tout au contraire ; C'est à qui me fera tout le plus d'amiquié : L'un me baille un soufflet, et l'autre un coup de pied ; L'autre une croquignole, enfin chacun s'empresse, Tout du mieux qu'il le peut, à me faire caresse : On me fait plus d'honneur que je ne vaux cent fois. J'ai vu manger le roi, tout comme je te vois, Et tout de bout en bout.

Strabon

Tu l'as vu ?

Thaler

Face à face : Comme ces gros monsieurs, je tenais là ma place ; Et, stapendant, j'avais du chagrin dans le coeur.

Strabon

Du chagrin ! Et pourquoi ?

Thaler

Morgué, j'ons de l'honneur ; Et l'on dit qu'Agélas en veut à notre fille.

Strabon

Voyez le grand malheur !

Thaler

Morgué, dans la famille, J'ons toujours été droit, hors notre femme, da, Qui faisait jaser d'elle un peu par-ci par-là.

Strabon

Te voilà bien malade ! Elle tient de sa mère. Prétends-tu réformer cet usage ordinaire ?

Thaler

Ce serait un affront.

Strabon

Je suis en même cas, Et l'on ne m'entend point faire tant de fracas. C'est tant mieux, animal, si le sort favorable Veut élever ta fille en un rang honorable.

Thaler

Tant mieux ? Qui dit cela ?

Strabon

C'est moi qui te le dis.

Thaler

Les uns disent tant mieux, et les autres tant pis. Dame ! Accordez-vous donc.

Strabon

Crois-moi, n'en fais que rire.

Thaler

Si j'avais mon joyau, je les laisserais dire.

Strabon

La fortune m'a bien joué d'un autre tour ; J'ai bien plus de sujet de me plaindre à mon tour. Un chagrin différent s'empare de notre âme: Tu perds ton bracelet, moi je trouve ma femme.

Thaler

Comment donc votre femme ! Êtes-vous marié ?

Strabon

Hélas ! Mon pauvre enfant, je l'avais oublié ; Mais le diable en ces lieux (qui l'eût pu jamais croire !) M'en a subitement rafraîchi la mémoire.

Scène 3

Strabon, Thaler, Cléanthis

Strabon

Ah ! La voilà qui vient ; c'est elle, je la vois.

Thaler

Qu'elle a de beaux habits !

Strabon

Ils ne sont pas de moi.

Cléanthis

Quoi ! Malgré les transports dont mon âme est émue, Oses-tu bien encor te montrer à ma vue ? Et pourquoi n'es-tu pas déjà bien loin d'ici ?

Strabon

Vous vous y trouvez bien, et moi fort bien aussi. Si mon fatal aspect ici vous importune, Je vous permets d'aller chercher ailleurs fortune.

Thaler regarde Cléanthis avec attention.

Cléanthis

Où puis-je aller, pour fuir un si funeste objet ?

Strabon

Vous pouvez voyager vingt ans comme j'ai fait ; Ou, si de la sagesse un beau feu vous excite, Allez dans les déserts, et suivez Démocrite : De vous voir avec lui je serai peu jaloux.

À Thaler.

Cléanthis

Sors vite de ces lieux, redoute mon courroux. As-tu bientôt assez contemplé ma figure ?

Thaler

J'ai quelque souvenir de cette créature.

Strabon

C'est là que l'on apprend à corriger ses moeurs, Et d'un flegme moral réprimer les aigreurs.

Cléanthis

Je veux, quand il me plaît, moi, me mettre en colère.

Thaler

C'est elle ; je le vois, plus je la considère.

Strabon

N'adoucirez-vous point cet esprit pétulant ?

Thaler

Voilà celle qui vint m'apporter son enfant.

Cléanthis

Ma haine, en te voyant, s'irrite dans mon âme, Lâche, perfide époux !

Thaler

C'est donc là votre femme ?

Strabon

Hélas ! Oui.

Thaler

Payez-moi ce que vous me devez.

Cléanthis

Ce que je vous dois ?

Thaler

Oui, s'il vous plaît.

Cléanthis

Vous rêvez. Je ne vous connais point, mon ami, je vous jure.

Thaler

Je vous connais bien, moi. Quinze ans de nourriture Pour un de vos enfants.

Cléanthis

Pour un de mes enfants ?

Strabon

Pour un de nos enfants ! Ciel ! Qu'est-ce que j'entends ? Je n'en eus jamais d'elle ; et c'est nous faire honte.

Thaler

Elle n'a pas laissé d'en avoir, à bon compte.

Strabon

D'en avoir ! Justes dieux ! Verrai-je d'un oeil sec Le front d'un philosophe endurer tel échec ?

À part.

Cléanthis

Quoi ! Tu pourrais, maraud, avec pareille audace, Me soutenir... J'ai vu quelque part cette face.

Thaler

Oui, je le soutiendrai. C'est, palsanguenne, vous Qui vint, par un matin, mettre un enfant cheux nous, Si bien que vous disiez que vous étiez sa mère.

Cléanthis

Qui, moi ?

Thaler

Je suis ravi que vous soyez son père ; C'est un gentil enfant.

Strabon

M'avoir joué ce trait, Sans t'en avoir donné jamais aucun sujet !

Cléanthis

Vous êtes fous tous deux.

Strabon

Me donner, infidèle, Un enfant clandestin !... Est-il mâle ou femelle ?

Thaler

C'est une belle fille, et laquelle, ma foi, Ne vous ressemble guère.

Strabon

Oh ! Vraiment, je le crois.

Scène 4

Démocrite, Agélas, Thaler, Criséis

Démocrite

Seigneur, il ne faut pas m'arrêter davantage : Je joue en votre cour un fort sot personnage ; Et quand vous me forcez à rester dans ces lieux, Je sais que ce n'est point du tout pour mes beaux yeux.

Agélas

Votre rare mérite en est l'unique cause.

Démocrite

Mon mérite ? Ah ! Vraiment, c'est bien prendre la chose. Si vous le connaissiez en effet tel qu'il est, Vous verriez qu'il n'est pas tout ce qu'il vous paraît.

Agélas

Ici votre présence est encor nécessaire. Je veux que vous voyiez terminer une affaire ; Après quoi vous pourrez, libres dans vos desseins, Vous, Thaler, et Strabon, chercher d'autres destins,

Démocrite

Quelle affaire ?

Agélas

Je veux qu'un heureux mariage Par des noeuds éternels à Criséis m'engage.

Thaler

À ma fille ? Morgué, ces courtisans de cour Ont tous, comme cela, des vartigos d'amour.

Criséis

Il ne faut point, seigneur, surprendre ma faiblesse Par le flatteur aveu d'une feinte tendresse. Je connais votre rang ; de plus, je me connais : Vous respecter, seigneur, est tout ce que je dois.

Agélas

Les dieux et les destins en vain, par la naissance, Ont mis entre nous deux une vaste distance, J'en appelle à l'amour ; il est beaucoup plus fort Que le sang, que les lois, que les dieux et le sort. Je veux sur votre front mettre le diadème.

Thaler

Ne va pas t'y fier ; ce n'est qu'un stratagème.

Scène 5

Ismène, Agélas, Démocrite, Thaler, Criséis, Cléanthis, Strabon, Agénor

Ismène

Seigneur, il court un bruit que je ne saurais croire ; Il intéresse trop mes droits et votre gloire : J'apprends que, vous laissant séduire par l'amour, Vous voulez épouser Criséis en ce jour.

Agélas

Le bruit qui se répand ne me fait nul outrage : Un inconnu pouvoir à cet hymen m'engage ; Et mon choix, l'élevant dans ce rang glorieux, Peut réparer assez l'injustice des dieux.

Démocrite

Vous voulez tout de bon en faire votre femme ?

Agélas

Jamais aucun espoir n'a tant flatté mon âme.

À Agélas.

Thaler

Tatigué, queu malin ! Rendez-moi mon bijou, Et je prends, pour partir, mes jambes à mon cou.

Agélas

Par les soins que j'ai pris, on vient de me le rendre, Seigneur, je vous l'apporte.

Thaler

On m'a bien fait attendre. N'en a-t-on rien ôté ?

À Thaler.

Agélas

Les yeux sont éblouis Des traits de feu qu'on voit... Mais d'où vient ce rubis ?

Thaler

Du pays des rubis. Il est à notre fille.

Agélas

Comment ?

Thaler

Oui ; c'est, seigneur, un bijou de famille.

Agélas

Éclaircis-nous le fait sans feinte et sans détour.

Thaler

Mais tout ce que je dis est plus clair que le jour.

Agélas

Ce discours ambigu cache quelque mystère: Explique-toi.

Thaler

Morgué, je ne suis point son père, Puisqu'il faut vous le dire et parler tout de bon.

Criséis

Juste ciel !

Thaler

Je ne fais que lui prêter mon nom, Comme bien d'autres font.

Cléanthis

Le dénouement s'avance.

Agélas

Et quel est donc celui qui lui donna naissance ?

Strabon

Ce n'est pas moi, toujours.

Thaler

Cette femme, je crois, Si vous l'interrogez, le dira mieux que moi : La drôlesse, un matin, s'en vint, bon jour, bonne oeuvre, Jusqu'à notre maison porter ce biau chef-d'oeuvre.

Cléanthis

Moi ! Quelle calomnie !

Thaler

Oh ! Je vous connais bien.

Cléanthis

Qui ? Moi, j'aurais...

Thaler

Oui, vous.

Agélas

Ne dissimule rien.

Cléanthis

Seigneur, j'ai satisfait aux ordres de la reine, Qui de son premier lit n'ayant pour fruit qu'Ismène, Et lui voulant au trône assurer tous les droits, M'obligea de porter sa fille dans les bois.

Agélas

Puis-je croire, grands dieux ! Cette étrange aventure ? Mais, hélas ! N'est-ce point une heureuse imposture ?

Cléanthis

Seigneur, ce bracelet avecque ce rubis Rendent le fait constant.

Strabon

Je reprends mes esprits.

Agélas

Il est temps qu'à présent, puisque le ciel i'ordonne, Je remette à vos pieds le sceptre et la couronne. Je vous rends votre bien, madame ; et désormais Je ne le puis tenir que de vos seuls bienfaits.

Criséis

Je ne me plaignais point du sort où j'étais née : Maintenant que le ciel, changeant ma destinée, Veut réparer les maux qu'il m'avait fait souffrir, Je me plains de n'avoir qu'un coeur à vous offrir.

Agélas

Madame, vous voyez mon destin et le vôtre ; Le ciel ne nous a point fait naître l'un pour I'autre ; Mais ce prince pourra, sensible à vos attraits, De la perte du trône adoucir les regrets.

Ismène

Agénor à mes yeux vaut bien une couronne.

Agénor

Seigneur...

Agélas

Vous, dont je tiens cette aimable personne, Demandez ; je ne puis trop vous récompenser.

Thaler

Faites-moi maltôtier toujours pour commencer.

Démocrite

Seigneur, depuis longtemps je garde le silence ; Un tel événement étourdit ma prudence : Interdit et confus de tout ce que je vois, J'ai peine à retrouver l'usage de la voix. Il est temps cependant de me faire connaître. Je n'ai point été tel que j'ai voulu paraître ; Vraiment faible au dedans, philosophe au dehors, L'esprit était la dupe et l'esclave du corps. Deux yeux, deux yeux charmants, avaient, pour ma ruine, Détraqué les ressorts de toute la machine. De la philosophie en vain on suit les lois ; La nature en nos coeurs ne perd jamais ses droits ; Et, comptant nos défauts, je vois, plus je calcule, Qu'il n'est point de mortel qui n'ait son ridicule : Le plus sage est celui qui le cache le mieux. J'étais amoureux.

Agélas

Vous !

Cléanthis

Vous étiez amoureux ?

Montrant Criséis.

Démocrite

L'amour m'avait forcé, pour traverser ma vie, Dans les retranchements de la philosophie. Voilà l'objet fatal, le véritable écueil Où la fière sagesse a brisé son orgueil.

Cléanthis

Vous aimiez Criséis ?

Démocrite

La partie animale Avait pris, malgré moi, le pas sur la morale ; La nature perverse entraînait la raison. À l'univers entier j'en demande pardon. Adieu.

Agélas

Ne partez point ; il y va de ma gloire.

Il sort.

Démocrite

Faut-il que j'orne encor votre char de victoire ? Je ne me trouve pas assez bien de la cour, Seigneur, pour y vouloir faire un plus long séjour. J'ai fait, en m'y montrant, une folie extrême ; J'y vins comme un franc sot, et je m'en vais de même ; Trop heureux d'en partir libre de passion, Et d'avoir de critique ample provision ! J'en ai fait à la cour un recueil à bon titre ; Je me mets, je l'avoue, en tête du chapitre De ceux que l'amour fait à l'excès s'oublier ; Mais, sans le bracelet, vous étiez le premier. Je vais chercher des lieux où la philosophie Ne soit plus exposée à cette épilepsie. Dans un antre plus creux, achevant mon emploi, Je vais rire de vous ; riez aussi de moi.

Scène 6

Agélas

Agélas

Tâchons de l'arrêter. Nous cependant, madame, Allons pour couronner une si belle flamme.

Scène 7

Strabon, Cléanthis

Strabon

Hé bien, que dirons-nous ? Partirai-je avec lui ?

Cléanthis

Je suis bien en courroux : si pourtant aujourd'hui Tu voulais un peu mieux m'aimer ?

Strabon

Déjà, coquine, Tu voudrais me tenir, je le vois à ta mine. Je te pardonne tout, fais-moi grâce à ton tour ; Oublions le passé, renouvelons d'amour. Je ne serai pas seul qui, d'une âme enchantée, Aura repris sa femme après l'avoir quittée.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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