Eugénie ou le Zèle Victorieux
Scène 1
Eugénie, Anna
Eugénie
Eh ! Bien donc, chère Anna, tu te rends aujourd'hui ? Pour notre Sainte-Enfance, oh ! Quel beau jour à lui ! Laisse que je t'inscrive....
Anna
Eugénie, à mon âge, On ne me verra point faire un enfantillage. Songe que j'ai douze ans.
Eugénie
Et moi, douze ans passés. Et pourtant je suis loin de dire : c'est assez. Et je ne suis pas seule : il en est beaucoup d'autres Qui se font un honneur d'être toujours des nôtres. J'étais Associée, avant le jour heureux Où Jésus vint remplir le plus doux de mes voeux : Depuis, j'ai dû changer de titre et non d'idée.
Anna
Ton titre est ?....
Eugénie
Agrégée. Allons ! Sois décidée.
Anna
C'est l'oeuvre des enfants : ou, si, comme tu dis, Je puis être agrégée, écoute un bon avis. Par ton zèle indiscret pour cette oeuvre nouvelle, Tu vas nuire aux progrès d'une oeuvre encor plus belle.
Eugénie
La Propagation ?
Anna
De la Foi : t'y voilà.
Eugénie
Nous faisons du chemin : tant mieux ! J'aime cela. Tu n'es plus trop âgée ainsi que tout-à-l'heure ? Ta seconde raison sera-t-elle meilleure ? Elle prend, je le vois, un air très sérieux. Mais, quand on l'examine et qu'on la juge mieux, On reconnaît bientôt que c'est l'indifférence Qui cherche à se parer des traits de la prudence.
Anna
Il faudrait le prouver.
Eugénie
Loin de nuire aux progrès De l'oeuvre qui naquit sur le sol Lyonnais, La Sainte-Enfance vient, comme une soeur puînée, Embellir de sa soeur la noble destinée.
Anna
La Propagation ne refuse aucun soin Aux petits comme aux grands, quand ils en ont besoin.
Eugénie
Oui, mais, en se vouant à cette classe unique Que décime à toute heure une coutume inique, La Sainte-Enfance ajoute aux admirables fruits Que son illustre soeur avant elle a produits. Des enfants rachetés qui nous dira le nombre ? Par l'eau régénérés, les uns croissent à l'ombre De monuments pieux, nommés Orphelinats ; Les autres, glorieux d'un précoce trépas, S'en vont peupler le ciel de myriades d'anges Et chanter au Très-Haut des hymnes de louanges.
Anna
Tu fais de l'éloquence.
Eugénie
Et qui n'en ferait pas En voyant susciter d'injustes embarras À cette oeuvre si belle et si compatissante ? Du peu que l'enfant donne il faut qu'on se contente. Quand il aura pris goût à faire des heureux Vous le verrez sans peine accéder à vos voeux. Attendez vingt-un ans. Ses ressources plus grandes Lui permettent enfin de grossir ses offrandes. On lui déclare alors qu'il va perdre à la fois Son titre d'agrégé comme aussi tous ses droits, S'il n'accepte à l'instant, pour étouffer la plainte, D'embrasser les deux soeurs dans une même étreinte.
On commence à chanter dans la pièce voisine :
Anna
C'est très bien. Mais qu'entends-je ? Oh ! Les touchants accords !
ANNA et EUGÉNIE écoutent chanter. Vers la fin du morceau, neuf choristes arrivent sur la scène, à la suite de leur maîtresse de choeur.
Eugénie
Bon : c'est le choeur qui vient seconder mes efforts.
Scène 2
Anna, Louise, Eugénie, Choristes, Toutes
Anna
Nous avons entendu votre brillant cantique. '
Louise
Et puis, qu'en pensez-vous ?
Anna
L'air en est magnifique.
Louise
Aussi, j'espère bien me distinguer ce soir.
Eugénie
Louise, en fait de chant, on connaît ton savoir. Mais qu'as-tu préparé pour notre Sainte-Enfance ? C'est que nous attendons un morceau d'éloquence... Nous en avons besoin : depuis un bon moment, ( Qui l'aurait dit d'Anna ? ) je prêche vainement.
Louise
Cette oeuvre a, pour ma part, toutes mes sympathies. Je lui réserve un chant... :
Eugénie
Et vous, enfants chéries, Vous l'aimez, n'est-ce pas ? L'Association Bientôt sur son registre inscrira votre nom ?
Choristes
J'y serai.
Choristes
Moi, j'y suis. Mais, à présent, j'ignore Si ma mère voudra que j'y demeure encore.
Eugénie
Pourquoi ?
Choristes
Ce matin même, à son divin banquet, Pour la première fois Jésus me conviait.
Eugénie
Tu n'auras rien à perdre en étant agrégée. Qu'en dis-tu, chère Anna ? N'es-tu donc pas changée ?
Anna
Je crois que, sans risquer de passer pour enfant, Je puis être agrégée.
Eugénie
Ah ! Que c'est consolant !
Anna
Mais dois-je à mes parents imposer cette aumône ?
Eugénie
Tiens !
Anna
Que de frais déjà je leur occasionne !
À Louise.
Eugénie tombe a genoux.
On frappe à la porte.
Eugénie
Encore un vain prétexte ? Ah ! Combien de soupirs, Avec le seul argent de tes menus plaisirs, Tu pourrais épargner aux enfants de la Chine ! Sans être riches, va, fort bien je m'imagine Que nous pourrions donner de notre propre fonds ; Mais nous voulons avoir des joujoux, des bonbons. Ah ! Je le disais bien : oui, c'est l'indifférence Qui cherche à se parer des traits de la prudence Louise, à mon secours !.... Quel silence mortel ! On se tait sur la terre, adressons-nous au ciel. Bel ange, protecteur de cette, oeuvre sublime Pour laquelle mon coeur d'un saint zèle s'anime, Oh ! daigne en ce moment me prêter ton appui !
Louise
Quelqu'un frappe.
Eugénie
Ouvrez-donc. Grand Dieu ! Si c'était Lui.
Anna
Je suis perdue, ô ciel !
Eugénie
Qu'as-tu vu ?
Anna
C'est un ange.
en tombant à genoux
Toutes
Mon Dieu ! Quelle frayeur !
Scène 3
L'Ange de la Sainte-Enfance, Eugénie, Choristes, Anna, Toutes
On se relève.
L'Ange de la Sainte-Enfance
Jeunes enfants, qu'entends-je ? Relevez-vous. Je suis un ange du Seigneur; Et vous, n'êtes-vous pas des anges par le coeur ? Si je suis votre frère, et si le ciel m'envoie , Laissez sur votre front s'épanouir la joie. À peine revenu du terrestre séjour, J'offrais à l'Éternel un enfant. (fleur d'un jour ), Quand Jéhova m'a dit : « Redescends sur la terre : Va chercher des amis à ton oeuvre si chère. »
Eugénie
La Sainte-Enfance ?
L'ange couronne Eugénie.
L'Ange de la Sainte-Enfance
Bien : je suis déjà compris. Aussi prompt que l'éclair, à l'instant j'ai repris, Sur l'ordre de mon Dieu, mes éclatantes ailes : Je m'élance soudain des voûtes éternelles. Je viens à vous d'abord, sûr d'avoir bon accueil. Car, un ange m'a dit avec un saint orgueil : « Il est dans Avignon de charitables âmes Que dévore en secret la plus pure des flammes : Telle est la jeune enfant dont je suis le gardien. Eugénie est son nom : elle le porte bien. Depuis que les Chinois ont ému son coeur tendre, Il n'est rien que pour eux elle n'ose entreprendre. Mais, hélas ! le succès ne la suit pas toujours : C'est de toi qu'elle attend un généreux secours. » Ta prière, Eugénie, à mon coeur a su plaire. Non, tout n'est pas perdu : travaille, mais espère, Et d'abord, ô ma soeur, accepte de ma main Cet encouragement à l'amour du prochain.
Eugénie
Merci ! bel ange. Ton visage Éblouit par ses traits vermeils ; Mais la douceur de ton langage Va faire goûter mes conseils.
L'Ange de la Sainte-Enfance
J'espère bien que si je plaide En faveur des petits Chinois, Tu verras venir à ton aide Ces compagnes que j'aperçois.
Choristes
Est-il vrai que, loin de leur mère, Ils ont mille morts à souffrir, S'ils n'ont le bonheur de lui plaire Quand leurs yeux viennent à s'ouvrir ?
L'Ange de la Sainte-Enfance
Oui, tandis que l'on environne De tant de soins votre berceau, Leur mère, hélas ! les abandonne, Ou devient leur propre bourreau.
Choristes
Autant l'exécuteur du crime Fait naître en moi d'aversion, Autant l'innocente victime M'inspire de compassion.
L'Ange de la Sainte-Enfance
S'ils avaient du moins le baptême, Ils seraient admis dans le ciel, Témoin l'enfant qu'aujourd'hui même J'ai porté devant l'Éternel.
Choristes
Mais, bel ange, que faut-il faire Pour sauver ces pauvres petits ? Faut-il, pour leur servir de mère, Voler vers ce lointain pays ?
L'Ange de la Sainte-Enfance
Calme-toi : le Missionnaire Que rien au monde ne retient Doit mettre fin à leur misère, Si ta charité le soutient.
Choristes
Eh ! Quoi ! C'est assez d'une aumône ?
L'Ange de la Sainte-Enfance
Et d'une prière au bon Dieu,
Choristes
Dis-moi vite ce que l'on donne.
L'Ange de la Sainte-Enfance
Un sou par mois.
Choristes
Oh ! C'est bien peu.
Eugénie
Qu'est-ce qu'un sou par mois ? On peut bien y suffire.
Anna
Oui, c'est vrai, je l'avoue.
L'Ange de la Sainte-Enfance
Eh ! Bien, qui veut souscrire ?
Toutes
Moi ! Moi ! Bel ange.
Chacune dit son nom à l'oreille de l'ange qui écrit sur son album.
L'Ange de la Sainte-Enfance
Bon : vive la charité ! J'aime à voir ce combat de générosité. Enfants, vous me prouvez que les faveurs insignes Dont vous êtes l'objet tombent sur des coeurs dignes ; Et moi, je vous promets que vos jeux fortunés Ne pouvaient aujourd'hui mieux être assaisonnés. Comment vous nommez-vous ? Vos noms, je veux les prendre, Et sur ma harpe d'or au ciel les faire entendre. Approchez, mes enfants, approchez tour-à-tour : Car, je vais remonter à l'éternel séjour.
L'Ange de la Sainte-Enfance
Vous êtes douze. Allons, chacune sa série ! Et puis, pour trésorière acceptez Eugénie.
Toutes
Oui ; bel ange.
L'on se met a genoux.
L'ange sort : on se relève.
L'Ange de la Sainte-Enfance
À genoux ! Il faut nous dire adieu. Enfants, je vous bénis. Au revoir devant Dieu.
Scène 4
Anna, Eugénie, Toutes, Louise
Anna
Quel prodige !... Ma soeur, que ta victoire est belle ?
Eugénie
Le Seigneur a voulu réchauffer notre zèle. C'est à nous, à présent, de prouver au Seigneur Que la reconnaissance anime notre coeur. Essayons pour cela de devenir Apôtres : L'ange a pris notre nom, prenons celui des autres. Chacune sa série ! À ce désir si beau Il m'en souvient, mes soeurs, vous avez fait écho.
Anna
Oui, oui, je te promets de remplir ma douzaine.
Toutes
Et moi, de même.
Eugénie
Bon : mon affaire est certaine. Enfants, puisque vos coeurs battent pour les Chinois. Pour eux faites aussi résonner votre voix. Louise, apprends-nous donc la douce mélodie Que tu dois nous chanter à la cérémonie. Nous la répéterons à nos aimables soeurs : C'est le plus sûr moyen de triompher des coeurs.
Le choeur lui répond, en reprenant toujours le dernier vers.
Louise
Écoutez du fond de la Chine.