Lisette ou la Mauvaise Compagne
Scène 1
Pauline, Lisette
Pauline
Est-ce bien sérieux ?
Lisette
Oui, je te le répète : J'entends que désormais tu m'appelles Lisette. C'est le nom sous lequel je suis connue au bal : D'ailleurs,à mon oreille il ne sonne pas mal.
Pauline
Va pour Lisette. Eh ! bien, Lisette, ma chérie, Durera-t-il toujours le temps de la folie ?
Lisette
Le temps de la folie ?
Pauline
Allons, tu me comprends, Ne faut-il pas avoir perdu tout son bon sens, Pour tourmenter ainsi sa pauvre chevelure, , Et faire vanité d'une telle parure ? Quel mérite, dis-moi, nous en reviendra-t-il ? Et, si j'osais t'en faire entrevoir le péril ?...
Lisette
Quel est ce changement ! Pauline si coquette Voudrait-elle aujourd'hui condamner la toilette ? Avant que dans ton coeur naisse le repentir, Pauline, lève-toi : j'ai hâte de partir.
Pauline
Attends encore un peu.
Lisette
Nous foulons une terre Où des gens comme nous ne se rencontrent guère.
Pauline
Il ne fallait donc pas s'arrêter en ce lieu Où tout prend une voix pour nous dire : Aimez Dieu.
On chante dans la pièce voisine.
Lisette
Que veux-tu ? La sueur inondait mon visage ; Et ce séjour m'offrait la fraîcheur et l'ombrage. Mais, c'est assez ; partons !
Pauline
Chut ! Qu'est-ce que j'entends ?
Lisette
Quelques voix.
Pauline
Dis plutôt d'innocentes enfants.
Lisette
Eh ! Laisse-les chanter.
Pauline
Je veux prêter l'oreille.
Lisette
Viens, te dis-je.
Le choeur arrive en chaulant.
Pauline
Pour moi le bonheur se réveille. Là-bas, à l'horizon brillant d'or et d'azur, Je vois reluire enfin cet astre au front si pur Qu'un nuage a voilé dans un jour de tempête. Te goûterai-je encor, ô toi que je regrette, Bonheur de l'innocence ?....
Scène 2
Adeline, Rosa, La Présidente, Pauline, Lisette
Le chant est interrompu.
Adeline
Où suis-je ?
Rosa
Oh! Que c'est beau !
La Présidente
Que se passe-t-il donc d'étrange et de nouveau?
Adeline
Ma mère, chassez loin ces deux jeunes mondaines.
Rosa
Oh ! Les jolis brillants ! Oh ! Les superbes chaînes !
Aux mondaines.
La Présidente
Adeline, fais choix de mots plus gracieux ; lit toi, je t'en préviens, Rosa, ferme les yeux. Mais, voyons : quel dessein en ce lieu vous amène ?
Pauline
Mademoiselle, aucun.
Lisette
Nous reprenions haleine. Quand je ne sais quels chants sont venus jusqu'à nous.
Pauline
Ah ! Que je les aimais ! Que ces chants étaient doux !
La Présidente
Et vous alliez ?....
Lisette
Au bal de la porte de l Oulle.
La Présidente
Qu'avez-vous à gagner au milieu de la foule ?
Pauline
Oh ! Rien, assurément : je le vois tous les jours. Aussi, je voudrais bien quitter ces vains atours.
Lisette
Quitte-les si tu veux : moi, je veux encor plaire.
La Présidente
En ce cas, poursuivez votre chemin, ma chère, Et ne me gâtez point ces aimables enfants.
Lisette
Ah ! Si....
Pauline
Daignerait-on répéter ces doux chants Qui sur mon coeur ont fait de si profondes traces. C'est peut-être pour moi la dernière des grâces ?
À Adeline.
La Présidente
Oui, ma fille. Adeline, un peu de charité ! Et tu triompheras de ta timidité. Chante : Reine du ciel, avec ta voix si pure.
Adeline
Je n'oserais.
Lisette
Tant mieux !
La Présidente
Allons ! Je t'en conjure.
Adeline
Ne pourrais-je un moment l'essayer à l'écart ?
Pauline
Je ne m'oppose pas à ce léger retard : J'attendrai volontiers l'effet de ma prière Trop heureuse....
Les choristes se retirent.
La Présidente
Entrez donc.
Elle songe à débaucher Rosa.
Lisette
Et moi, que vais-je faire? Rosa ?
Rosa restée en arrière lie conversation avec Lisette.
Rosa
Vous m'appelez ?
Scène 3
Lisette, Rosa, Pauline
Lisette
Un mot !
Rosa
Oui, mais je crains....
Lisette
Celle qui vous surveille !... Oh ! Comme je te plains !
Rosa
Ne me plaignez pas tant. De cette surveillance J'entends partout le monde exalter l'excellence. J'ignore les dangers que je pourrais courir ; Mais, pour les éviter, je consens à subir Le joug que l'on m'impose.
Lisette
Ah ! C'est moi qu'on redoute ?
Rosa
Je ne prétendais pas vous offenser.
Lisette
Écoute. As-tu jamais goûté de nos plaisirs ?
Rosa
Lesquels ?
Lisette
Si tu les connaissais.... il n'en est point de tels.
Pauline
Tu ne lui paries pas du remords qui déchire.
Rosa
Mon Dieu ! je n'entends rien à ce qu'on veut me dire.
Lisette
Viens avec moi.
Rosa
Pourquoi ?
Pauline
De grâce, par pitié ! Laisse donc cette enfant.
Elle lui passe une chaîne et un bracelet.
Lisette
Je t'offre la moitié De ces riches bijoux qui t'ont d'abord surprise. Oh ! comme tu vas plaire !
Rosa
Oh ! Que je suis bien mise ! Mais,c'est trop de bonté.
Lisette
Rosa, crois-en mon coeur...
Pauline
Hypocrite !
Elle entraine Rosa.
Lisette
Je t'aime et je veux ton bonheur.
Rosa
Ainsi, vous m'entraînez !
Pauline
Pauvre enfant !
Elle sort avec Rosa.
Lisette
Et toi, reste.
Pauline
Au secours ! Au secours !
Scène 4
La Présidente, Pauline
La Présidente
Qu'est-ce donc ?
Pauline
Sort funeste ! Lisette a débauché cette innocente enfant.
La Présidente
Qui ? Rosa ? Se peut-il ?
Pauline
Elle sort à l'instant. Trop confiante, hélas ! En de belles paroles, Elle va se livrer à des plaisirs frivoles, Pour ne pas dire plus.
Deux choristes se détachent.
La Présidente
Vite, allez sur ses pas ; Et qu'avant un quart d'heure elle soit dans mes bras. En attendant, pour elle invoquons notre mère. C'est le cas de chanter cette douce prière Que tu viens d'essayer et que tu sais si bien, Adeline : commence et n'allègue plus rien.
Le choeur dit : Souvenez-vous et Priez pour nous. Au milieu de la seconde strophe, le chant est interrompu par l'arrivée des deux choristes qui ramènent Rosa.
Scène 5
Deux Choristes, La Présidente, Adeline, Rosa, Pauline, Toutes
Deux Choristes
Nous l'avons ! Nous l'avons !
La Présidente
Devant moi qu'on l'amène.
Adeline
Et puis, pour ces enfants prenez bien de la peine. Quelle reconnaissance !
La Présidente
Allons donc, taisez-vous.
Rosa
Ma mère, pardonnez ; je suis à vos genoux.
La Présidente
Qu'avez-vous fait ?
Rosa
Pardon, je ne veux plus le faire.
Rosa se relève.
La Présidente
Eh ! Bien, relevez-vous.
Pauline
Oh ! l'excellente mère !
La Présidente
Pourtant, je t'avais dit : Rosa, ferme les yeux. Le conseil était bon ; mais il eût été mieux D'y joindre celui-ci : ferme aussi tes oreilles. On t'avait, n'est-ce pas, promis monts et merveilles ? Et tu comptais pour rien....
Rosa
Hélas ! Que voulez-vous ? Lisette m'a donné bracelet et bijoux. Et puis, je me suis vue entraînée à sa suite ; Mais je n'ai pas tardé de déplorer ma fuite ; Car bientôt le prestige a disparu pour moi. Le calme avait fait place au remords, à l'effroi ; La voix qui me parlait était moins séduisante ; La main qui me pressait était moins caressante ; Ces bijoux n'étaient plus qu'une chaîne de fer : Ces plaisirs tant vantés qu'un supplice d'enfer. Je me débattais bien ; mais, fière de son crime, La mauvaise compagne entraînait sa victime. Tel était mon état, quand je m'entends nommer. On m'arrache à Lisette : elle, de réclamer Ses bijoux qu'aussitôt je lui jette à la face.
La Présidente
Remerciez le ciel d'une si grande grâce.
Rosa
Ainsi, vous me voulez encore dans vos rangs ?
La Présidente
Ma fille, pourquoi pas puisqu'enfin tu te rends ?
Pauline
Et moi, souffrirez-vous que parmi vous je reste ?
La Présidente
Oui, si vous renoncez à ce monde funeste.
Elle remet ses bijoux à la Présidente.
Pauline
J'y renonce, et pour gage, en ce jour glorieux, Je donne mes bijoux à la Reine des cieux.
La Présidente
Et, toutes, vous fuirez la MAUVAISE COMPAGNE ?
Toutes
Nous vous le promettons.
Rosa
Je sais ce qu'on y gagne.
Pauline
Et moi, depuis longtemps.
On chante un morceau brillant.
La Présidente
Pour ce double retour, Enfants, entonnez donc un dernier chant d'amour.