L'Étrangleuse
Scène 1
La Comtesse Charlotte
Elle sonne.
Entre Florestine.
La Comtesse Charlotte
C'est insupportable !... Voilà une demi-heure que je demande cette communication... Il me la faut pourtant. Ce soir, ce sont des hommes qui font le service de ce bureau... Ils répondent encore moins.
Scène 2
Florestine, La Comtesse Charlotte, Benoît
Florestine
Madame la Comtesse a sonné ?
La Comtesse Charlotte
Je m'impatiente avec ce téléphone... Voilà une demi-heure que j'y fatigue mes mains de patricienne et mes longs doigts fuselés.
Florestine
C'est curieux ! L'appareil marchait pourtant très bien cet après-midi... C'est à n'y rien comprendre...
La Comtesse Charlotte
J'aurais voulu dire à ma mère que le Comte était parti jusqu'à demain. Faites donc venir Benoît, ce vieux serviteur de ma famille, qui a vu naître mon grand-père... et qui se trouve habiter seul avec moi dans ce corps de bâtiment, mon cocher et mon valet de pied étant relégués au fond du jardin.
Florestine
Votre vieux serviteur, Madame la Comtesse, avait deviné votre désir, car le voici venir, courbé par l'âge.
La Comtesse Charlotte
Approchez, Benoît... Il se passe des choses singulières avec le téléphone. Je sais très bien que vous n'êtes pas très familiarisé avec cette invention moderne, puisque vous aviez déjà passé quatre-vingts ans lors des premières applications de cette découverte.
Benoît
Oui, madame la Comtesse, j'ai quatre-vingt-dix-sept ans. J'ai vu la Grande Révolution.
La Comtesse Charlotte
Vous devez faire erreur, car pour avoir vu la Grande Révolution, il vous faudrait en plus au moins un demi-siècle, et vous n'avez pas besoin de ça.
Benoît
Madame, vous n'allez pas m'apprendre ce que j'ai vu. Placez la Grande Révolution où vous voudrez, c'est votre affaire. Pour moi, j'y ai été, et je m'en souviens comme si c'était hier. Il y avait Robespierre, Danton, le général Boulanger, qui m'ont parlé comme c'est que je vous parle. Et Bismarck était là aussi, qui faisait le siège... Ah ! La Grande Révolution !... Maintenant, pour ce qui est de votre téléphone, s'il ne marche pas, c'est que le fil a été coupé. On a creusé cet après-midi dans le jardin, et on a coupé le fil. C'est probablement des malfaiteurs...
Florestine
Grands dieux ! Il s'en est aperçu !
La Comtesse Charlotte
Vous voilà encore, vieux poltron, avec vos idées de malfaiteurs. Il n'y a pas de malfaiteurs. Je n ai pas peur, moi, je suis une arrière-petite-fille de preux. Je suis une sang-bleu.
Benoît
C'est égal, c'est bien imprudent de laisser constamment dans votre armoire huit cent mille francs de bijoux. Chaque soir, ça me travaille, ces idées-là. En bas, à l'étage au-dessous, je me remue dans mon lit, et je me dis : « C'est peut-être ce soir qu'on l'assassine! » Je ne suis tranquille que quand je vous entends chanter.
Ils sortent.
La Comtesse Charlotte
Tranquillise-toi, mon vieux Benoît. Ce n'est pas encore pour aujourd'hui. Comme il n'est pas trop tard, je descends avec toi vérifier quelques comptes de fermage, voir ce que deviennent nos terres, et si je pourrai cette année continuer à éblouir Paris de nouvelles robes somptueuses et de joyaux plus éclatants encore.
Scène 3
Florestine, Une Voix, Le Grand Bibi
Au public.
Florestine
J'ai cru qu'ils ne s'en iraient pas. C'est curieux, quand on est sur le bord du crime, quelle impatience fébrile on ressent. Placée dans cette maison il y a six mois, par la Société des Etrangleurs du grand Monde, j'ai épié, jour et nuit, minute par minute, les habitudes de la Comtesse. Je me suis insinuée dans confiance, sa et maintenant, ô triomphe de ma perfidie ! L'heure est venue d'accomplir mon forfait. S'il ne s'était agi que de la Comtesse, je n'aurais pas eu besoin de complice. Autour de son frêle cou aristocratique, mes doigts plébéiens, noués avec vigueur, auraient fait joyeusement leur besogne de haine. Et son râle de mort aurait été une musique enivrante.
à l'orchestre
Une Voix
Oh ! La poison !...
Ouvrant la porte de gauche.
Entre le Grand Bibi.
Florestine
Mais, à ses cris, on aurait pu arriver, m'arrêter... Alors j'ai prié la Société de m'adjoindre un bon ouvrier, le Grand Bibi du sixième. Arrivez, le Grand Bibi.
Dépliant un plan.
Le Grand Bibi
Je vous demande pardon. Je suis fichu comme un voleur. J'ai déménagé une villa, à la tombée de la nuit, du côté de Billancourt. Et j'étais à peine rentré que je trouvais ce mot de la Société où l'on me disait de prendre ma trousse pour un travail de nuit. J'ai trouvé la porte de derrière ouverte. Et me voilà. Je n'ai même pas pris le temps d'étudier le petit plan. C'est le jardin... Au bout du jardin, un autre bâtiment.
Florestine
Le concierge, le jardinier, le valet de chambre et le cocher. Le jardin est très loin, et, de ces fortes mains que voici, j'ai coupé les sonnettes. Le téléphone ne marche plus.
Le Grand Bibi
Bien. Est-ce que de ce côté, il n'y a pas un poste de police ?
Florestine
Les agents dorment, enivrés par un narcotique que je leur ai fait verser par une de mes camarades du quartier. Le commissaire ne viendra pas les déranger cette nuit. Un de nos affiliés l'a emmené à une répétition générale et le fera souper avec lui jusqu'à quatre heures du matin.
Le Grand Bibi
Dans la maison, la Comtesse seulement ?
Florestine
Et un vieux domestique de quatre-vingt-dix-sept ans. J'ai maintes fois essayé de le faire disparaître... Mais il est inusable... Il avale de l'arsenic comme du sucre en poudre. Un après-midi qu'il dormait, je lui ai versé du plomb fondu dans la bouche ; il l'a recraché en disant : « Quelle sale blague! » et n'en a gardé qu'un tout petit peu pour garnir ses dents creuses...
Le Grand Bibi
Je l'étranglerai.
Florestine
Il a si peu de souffle qu'il n'a presque pas besoin de respirer. Il faudrait lui presser le cou pendant vingt-quatre heures.
Le Grand Bibi
Alors le surin s'impose. Je déteste en venir là, parce que ça fait du gâchis et que ça abîme les effets. C'est vrai, je déteste ça. J'en suis à ma trente-huitième opération, mais j'en ai bien fait une trentaine à sec !...
Florestine
C'est curieux. D'abord, vous êtes effrayant, bout d'un et, au instant, vous paraissez très gentil. À vous voir, on dirait que vous ne feriez pas de mal à une mouche.
Le Grand Bibi
Et on aurait raison. Je ne vois pas l'utilité de faire du mal à une mouche. Je ne fais pas le mal par plaisir ; je le fais uniquement par intérêt. Mais le métier me dégoûte, si vous voulez mon opinion. On a beau être aussi propre que possible, c'est tout de même répugnant. Et puis, c'est dangereux. Si vous avez une petite écorchure, il n'en faut pas plus pour attraper une maladie... Enfin, s'il faut tout vous dire, quand j'étais jeune, je faisais ça sans y penser. Maintenant, j'ai près de quarante ans... Je commence à me dire que j'ai tort de tuer,... que ce n est pas bien. Je n'oublie plus mes crimes aussi facilement. Je ne digère plus mes remords. Je n'ai pas de remords pour il y a vingt ans, parce que c'est trop loin ; mais toutes mes victimes plus récentes, je les revois quelquefois en dormant, et ça ne me fait pas plaisir.
Florestine
C'est l'estomac.
Le Grand Bibi
Peut-être bien.
Florestine
Ou de la suggestion ce qui s'appelle.
Le Grand Bibi
Que ce soit ceci ou cela, c'est embêtant. Si je trouvais une bonne petite place dans les tramways ou dans les chemins de fer, je lâcherais tout le bazar.
Florestine
Ça peut se trouver.
Une horloge sonne.
Le Grand Bibi
D'autant plus que je n'ai pas de casier judiciaire.. J'ai été deux fois à Clairvaux, mais sous un faux nom.
Le Grand- Bibi attend.
Florestine
Voici le premier coup de minuit. Madame ne va pas tarder à remonter. Qu'est-ce que vous attendez ?
Le Grand Bibi
J'attends le second coup de minuit. C'est toujours solennel... Hé bien ? Minuit ne sonne pas ?... C'est étrange... On dirait que l'horloge hésite... Est-ce qu'elle ne sonne pas plus vite d'ordinaire?
Florestine
Si..., j'ai peur !... Quelqu'un aura arrêté le battant...
À Florestine.
Le Grand Bibi
Ce n'est que la demie de onze heures... C'est égal, nous n'avons pas la conscience tranquille.
Elle sort à gauche.
Florestine
Il faut nous concerter, car Madame, ce soir, peut remonter plus tôt... Voici le coffre-fort où sont enfermés les bijoux. Ce coffre-fort s'ouvre au moyen d'un mot... Comme Madame n'a aucune mémoire, elle a écrit ce mot sur un morceau de papier, qu'elle porte sur sa poitrine... Vous la prendrez par les épaules, et je l'étranglerai... Après ça, comme il faut que j'aie l'air d'être une victime, vous me ligoterez et vous me ferez une écorchure au gras du bras, à un endroit où la cicatrice ne me gêne pas trop pour me décolleter... Je vais voir à pas de loup si l'on ne vient pas par là...
Rêveur.
D'un ton décidé.
Le Grand Bibi
Pauvre mignonne !... Je te ligoterai, et je te tuerai, toi aussi... C'est l'ordre de la Société des Etrangleurs, qui te trouve un peu bavarde et qui veut économiser ta commission. Un crime entraîne un autre crime. C'est assommant. C'est pour ça que n'importe quelle place de ramasseur de boues, je l'accepterais tout de suite, pour en finir avec ce métier écoeurant, et... et déshonnête...
Florestine
La Comtesse quitte la chambre de Benoît. Elle sera ici dans un instant.
Le Grand Bibi
Enfin !...
Florestine
Un détail. On ne cherche pas à faire disparaître le cadavre ?
Le Grand Bibi
Mais non, voyons, nous laissons toutes les traces du crime. C'est pour ça que je suis obligé de vous ligoter... Et puis, moi, je ne sais pas faire disparaître les cadavres... J'ai toujours été un peu désordre...
Florestine
Je pensais qu'on aurait pu le découper en morceaux...
Le Grand Bibi
Je n'ai jamais su découper. Et puis que faire des morceaux ?
Florestine
S'ils sont petits et s'ils ne dépassent pas deux cent cinquante grammes, on peut les envoyer comme échantillons sans valeur dans différents bureaux de poste.
Le Grand Bibi
C'est impraticable. D'abord, d'après ce que je sais de la Comtesse, c'est une femme qui, sans vêtements, doit faire dans les cent-vingt. Allez donc ficeler deux cent quarante paquets. Il nous faudrait quatre employés... Non, je laisse tout ici et je vous ligote. Les ordres sont d'ailleurs formels.
Florestine
La voici qui vient.
Il passe à gauche, derrière un paravent.
Le Grand Bibi
Je me dissimule.
Scène 4
La Comtesse Charlotte, Florestine, Le Grand Bibi, Benoît
La Comtesse Charlotte
Florestine, je me déshabille !
Elle lui retire son corsage. La Comtesse apparaît bras nus.
Florestine
Oui, Madame.
Elle chante.
Florestine passe à gauche, cherche une mantille.
La Comtesse Charlotte
Quand j'ai quitté la route, J'ai suivi le ruisseau Et j'étais aux écoutes! Et chantaient les oiseaux! Chantez, la ridoucette, La ridoucette, doucin, Chantez, la ridoucette, La chanson du matin. Oh ! Comme vous avez les mains froides !
Florestine
C'est maintenant ?
Le Grand Bibi
Attends un peu.
Parlé.
Florestine fait non de la tête sans pouvoir parler.
Riant.
La Comtesse Charlotte
Le prince de la plaine, Parmi les arbrisseaux, Apportait la verveine Aux dames du château. Chantez la ridoucette... Chantez la ridoucette, La ridoucette, doucin, Chantez la ridoucette, La chanson du matin. Qu'est-ce que vous avez à trembler comme ça, Florestine ? Vous n'êtes pas malade ? Il faut que je chante pour rassurer ce pauvre Benoît, qui ne me croirait plus vivante.
Florestine
Je ne me sens pas bien... Si on faisait ça une autre fois ?
Le Grand Bibi
Veux-tu te taire ! Allons-y tout de suite !
Le Grand Bibi lui prend les épaules pendant que Florestine saisit le cou.
La Comtesse Charlotte
Il arrive et s'élance Au perron du château.
Le Grand Bibi
Continue la chanson !
Florestine
À ses doigts se balance La fleur de l'arbrisseau. Chantons la ridoucette, La ridoucette, doucin, Chantons la ridoucette, La chanson du matin.
Le Grand Bibi
Elle a les jambes raides. Elle ne bouge plus. Au coffre-fort maintenant. Où est le mot ?
Le Grand Bibi va dans la salle à côté, suivi de Florestine.
Florestine
« Coco ».
Prenant un revolver dans la table de nuit.
La Comtesse Charlotte
Ce qu'il y a d'admirable, c'est que ça prend toujours avec les étrangleurs. Aussitôt qu'on raidit les jambes, ils vous croient morte, et ils vous lâchent. Ils sont en train d'ouvrir mon coffre-fort dans la chambre à coucher et d'emporter mes bijoux, qui sont tous faux. J'ai trouvé complètement inutile d4immobiliser huit cent mille francs de bijoux. Je les ai vendus, et j'ai acheté des terres à la place. Et on m'a fabriqué pour presque rien de très beaux bijoux faux qui font le même effet. Ceci dit, remettons- nous dans notre posture d'étranglée et attendons les événements. C'est égal, je crois que je me séparerai tout de même de ma femme de chambre. C'est ennuyeux de renvoyer les gens... Mais elle comprendra...
Le Grand Bibi
Eh bien, la récolte n'a pas été mauvaise. Et puis j'ai trouvé à côté un chapeau très convenable, et un pardessus tout à fait bath. Me voilà monté pour la saison.
Elle voit le divan et se cache les yeux.
Florestine
Oh ! Cette femme !
Le Grand Bibi
Ne la regarde pas !
Florestine
Elle m'a bien durement enlevée. Mais, maintenant qu'elle n'est plus là, je ne lui en veux plus. Un jour, ce qu'elle m'a attrapée, soi-disant que je lui avais chipé un corsage ! Je ne lui ai jamais chipé d'effets. Je ne lui ai chipé qu'une bague en brillants qui lui venait de sa mère : je l'ai donnée à la mienne.
Le Grand Bibi
Comment se fait—il qu'avec un coffre rempli de bijoux elle ne se méfiait pas plus que ça d'être fabriquée ?
Mouvement de la Comtesse.
Florestine
Elle avait un revolver dans sa table de nuit. Elle le croyait chargé, mais il ne l'était pas. A la place des vraies cartouches, j'y ai mis des cartouches à blanc. Dis donc, Grand Bibi, est-ce qu'elle ne va pas m4apparaître dans mes rêves comme les victimes que tu disais ?
Elle s étend sur un fauteuil, masquée à la Comtesse par le Grand Bibi.
Le Grand Bibi
Non, tu n'auras pas de mauvais rêves, je te le garantis. Écoute, je ferais tout de même bien de m'en aller avec mon bagage. Mais, auparavant, il faut que je te ligote. Je vais faire semblant de t'étrangler. Je vais tremper mes doigts dans la cendre pour bien les salir, et je vas te les marquer sur le cou. Attends !
Florestine
Dis donc ! Tu vas pas me faire mal au moins ?
Il lui met les doigts autour du cou.
Le Grand Bibi
N'aie pas peur !
Florestine
Dis donc ! Dis donc ! Il me semble que tu serres!
Le Grand Bibi
C'est pour bien marquer les doigts, mon enfant !
Râlant.
La Comtesse, qui a suivi cette scène avec effroi, presse sur une trompe d'auto et la cache rapidement sous le coussin. Le Grand Bibi lâche Florestine et se lève effaré.
Florestine
Dis donc ! Dis donc ! Aïe... au...
Le Grand Bibi
Qu'est-ce que c'est ?
Florestine
Je ne sais pas !
Le Grand Bibi
Une auto dans la chambre à côté !
Le regardant.
Florestine
Ce n'est pas possible, c'est dans la rue. Mais, sans cette automobile, tu serrais à m'étrangler...
Le Grand Bibi
C'était pour te faire peur. Et, en admettant que je l'aie fait pour de bon, je ne le referais plus. J'ai entendu la trompette du jugement dernier. Quand on a mon âge et qu'on est à son trente-huitième crime, on commence à avoir de la religion... Attends !... Encore du bruit ! Oh ! Je n'aime pas cette maison-là !... On est dérangé à chaque instant ; moi, pour travailler, il me faut de la solitude.
Florestine
C'est le vieux Benoît qui fait sa ronde.
Entre le vieux Benoît, très courbé, une bougie et un pistolet à la main.
Le Grand Bibi
Éteins. Qu'est-ce qu'il a à marcher comme ça ?... Est-ce qu'il cherche une pièce de dix sous ?
Florestine
C'est un très vieux vieillard, ne plaisante pas.
Le Grand Bibi
Tu ne m'as pas regardé, jamais je ne manquerai de respect à un vieillard. J'en ai tué quelques-uns quand l'occasion s'est présentée. Mais jamais je ne me suis moqué d'eux.
Il va pour s'en retourner.
Benoît
J'avais cru entendre du bruit. Mais je me serai trompé. Elle dort paisiblement. J'avais pris un vieux pistolet à pierre. J'espère bien ne pas avoir à m'en servir.
Camoufle : bougie, argot.
Le Grand Bibi
Souffle-lui sa camoufle ; moi, je vas lui placer ça dans le dos.
Elle souffle la lumière. Au moment où le Grand Bibi va frapper le vieillard, la Comtesse presse la trompe d'auto. Benoît tourne le bouton de l'électricité. La Comtesse est debout sur le divan, ayant à la main la trompe d'auto.
Florestine
Encore un crime! Nous sommes sur une pente terrible. On ne peut plus s'arrêter.
Florestine
Ah ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! La morte qui joue de la trompette !
À Benoît.
Le Grand Bibi
Oh ! Quel chichi ! C'est assommant de travailler dans des conditions pareilles ! Ce vieux centenaire va payer pour tout le monde. Votre pistolet, tout de suite !
Benoît
Vous voulez mon pistolet ? Pour le diriger contre moi ?
Il prend le pistolet et le braque sur le vieillard.
Le Grand Bibi
Allons, donne !
Il se redresse et se découvre la poitrine.
À part.
Benoît
Vous allez voir l'héroïsme d'un vieux serviteur. C'est un vieux pistolet qui ne marche pas et qui va lui éclater dans les mains.
Le Grand Bibi
Tu vas mourir !
Benoît
Tirez ! Mais tirez donc !
Tombant découragé sur un fauteuil.
Pleurant.
Le Grand Bibi
Aïe !... Qu'est-ce que c'est encore que cette blague-là ? J'ai la main droite abîmée pour quinze jours. Non, non, c'est humiliant ! Une femme, deux femmes que je voulais étrangler et que je manque. Un vieux débris qui n'a plus qu'un reste de vie et que je ne peux pas arriver à achever. Je suis un homme fini !
Florestine
Te décourage pas, Bibi. T'as ton surin et ta main gauche, tu peux y faire leur affaire à tous les deux.
Le Grand Bibi
Ah ! Tonnerre, ça ne va pas traîner !
Scène 5
Le Comte, Florestine, Le Grand Bibi, Benoît
Au Grand Bibi.
Il lui tire un coup de pistolet. Le Grand Bibi tombe. Florestine se jette sur son corps.
Le Comte
Ah ! Je savais bien qu'il y avait un homme chez la Comtesse ! Et mon absence n'était qu'une ruse. Meurs !
Fondant en sanglots.
Elle pleure et se jette sur sa poitrine. Simplement.
Florestine
Ah ! Cruel patron, qu'as-tu fait ? Qu'as-tu fait, singe implacable ! Quelle monstrueuse erreur ! Quelle monstrueuse erreur ! Ce pauvre garçon n'a jamais flirté avec votre femme ! Il venait ici simplement... Pour l'assassiner ! Ah ! Pauvre Grand Bibi, quelle fin tu fais ! Toi que j'aimais, parce que tu étais sanguinaire et doux, te voilà disparu de ce monde ! D'ailleurs, il n'est pas mort..., il respire comme un boeuf. La balle s'est aplatie sur son portefeuille.
Le Grand Bibi
C'est égal, c'est triste d'avoir eu tous ces ennuis avec ces victimes embêtantes et que Monsieur vienne encore m'accuser de faire de vilaines choses.
Florestine
Tu es sauvé, c'est l'essentiel.
Le Grand Bibi
La balle s'est aplatie sur la photographie de ma mère.
Florestine
Oh ! Vénérable femme, avec sa coiffe bretonne !
Le Grand Bibi
La coiffe des femmes de Lannion !
Le Comte
La coiffe des femmes de Lannion !... Une femme de cinquante ans, au moins ?
Florestine
Dans ces eaux-là.
Le Comte
Une croix d'or sur la poitrine ?
Le Grand Bibi
Tu l'as dit.
Florestine la lui passe.
Froidement, après avoir regardé la photo.
Le Comte
Pardonnez-moi, Comtesse. Ceci se passait avant que je vous aie connue. Un voyage en Bretagne..., une aventure... Donnez-moi cette photographie. Oh ! Ma belle jeunesse ! Mais ce n'est pas elle. J'aurais dû m'en douter, car, autant qu'il m'en souvient, l'enfant était une petite fille.
Florestine
Une petite fille ? Mais je suis une enfant abandonnée!
Benoît
Ce n'est pas vrai.
Le Grand Bibi
Ça ne prend pas.
Le Comte
Je ne peux pas livrer à la justice cet homme en qui j'ai failli tuer mon enfant.
Florestine
D'ailleurs, à quoi ça servirait-il de nous punir ?... Il faut plutôt nous moraliser.
Le Grand Bibi
Je suis dégoûté du crime.
Florestine
Oh ! Moi aussi... Nous allons monter une petite boutique de cartes postales, à Grenelle, avec nos petites économies...