Comédie · 1657 · 5 actes

La comédie sans comédie

de Philippe Quinault

Représentation
≈ 1 h 51
Distribution
9 femmes, 20 hommes
Répliques
642
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Tancrede H 39 ≈ 12 min 5
Armide F 13 ≈ 9 min 5
Filene H 50 ≈ 8 min 6
Le Docteur H 42 ≈ 7 min 1
Panfile H 73 ≈ 7 min 3
Clorinde F 41 ≈ 7 min 5
Hauteroche H 30 ≈ 6 min 5
Dafnis H 45 ≈ 6 min 4
Marine F 43 ≈ 6 min 6
La Roque H 13 ≈ 4 min 4
La Fleur H 21 ≈ 4 min 3
Chevalier H 23 ≈ 4 min 4
Hermine F 22 ≈ 3 min 2
Renaud H 6 ≈ 3 min 4
Dorise F 15 ≈ 3 min 3
L'Ombre d'Hidraot H 9 ≈ 3 min 2
Tersandre H 13 ≈ 2 min 3
Selvage H 23 ≈ 2 min 2
Forestan H 21 ≈ 2 min 2
Arsace H 16 ≈ 2 min 5

Et 9 autres rôles.

Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Tancrede absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Armide absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Filene absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Docteur absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Panfile absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Clorinde absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Hauteroche absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Dafnis absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Jodelet, Hauteroche

Jodelet

La Nuit qui verse à pleines mains Ses doux pavots sur les humains, Fait sommeiller le bruit et ronfler la tristesse : Et le Soleil ce grand falot Est allé plus vite qu'au trot, Chez Thétis son hôtesse, Dormir comme un sabot La fugue est raffinée et l'accord n'est pas sot.

Hauteroche

C'est mon valet qui chante, ah l'insolence étrange !

Il continue à chanter.

Une corde du Théorbe se rompt.

Jodelet

Je me sens en humeur de chanter comme un Ange. Tandis parmi des loups-garous Des chats-huants et des hiboux, Je fais malgré mes dents ici le pied de grue, Peste au plus bel endroit une corde est rompue, Dieu ! C'est la chanterelle hélas quelle pitié, Si mon maître survient je suis estropié ; Ce soir à sa coquette il donne sérénade.

Hauteroche

Le maraud !

Jodelet

Je crains fort sa première boutade. Sa tête est bien légère et son bras est fort lourd, Il est prompt comme un diable, et frappe comme un sourd.

Hauteroche

Assommons ce faquin.

Jodelet

Au voleur on me tue !

Scène 2

Chevalier, Hauteroche, Jodelet

Chevalier

J'entends de Jodelet la voix qui m'est connue, Quelqu'un lui fait outrage, il faut le secourir, Qui que tu sois demeure, ou t'apprête à mourir.

Hauteroche

Épargnez vos amis, calmez votre furie.

Chevalier

C'est toi cher Hauteroche ! Excuse je te prie. Je croyais que quelque autre outrageait ton valet.

Jodelet

Ma foi je m'ennuyais de garder le mulet. Une corde a sauté dont j'enrage, ou je meure.

Hauteroche

Traître !

Jodelet

Tout beau, je vais en mettre une meilleure.

Hauteroche

J'ai soupé chez Ariste, et je viens dans l'espoir D'oser avec un air vous donner le bonsoir.

Chevalier

Dis à ma jeune soeur dont ton âme est touchée...

Hauteroche

Ma passion pour vous ne fut jamais cachée. Vous savez que je brûle et que sans votre aveu, J'aurais toujours langui sans découvrir mon feu ; Mais vos bontés en vain fondent mon espérance, La Fortune entre nous met trop de différence, Votre père est fort riche et chérissant le bien Il aura du mépris pour un comédien. Je crains qu'il soit atteint de l'horreur ordinaire Que notre nom imprime en l'âme du vulgaire, Et comme de notre art il ignore le prix, Notre amour n'obtiendra de lui que du mépris.

Chevalier

Vous savez qu'il attend deux vaisseaux en Provence Où sont avec nos biens toute notre espérance. Et que d'un coup de vent le destin irrité Peut encore entre nous mettre l'égalité ; Je suis même alarmé d'avoir cet ordinaire Manqué de recevoir des lettres de mon père : Quoi qu'il arrive enfin j'espère à son retour Lui faire par mes soins approuver ton amour. Ma soeur de son côté te sera favorable.

Hauteroche

Vous me voulez flatter d'un mensonge agréable.

Chevalier

Non, je sais qu'elle t'aime.

Hauteroche

Ah c'est trop de moitié ! Je suis assez heureux si je lui fais pitié, Je sais que fort souvent La Roque la visite, Je connais mes défauts et connais son mérite : Il en reçoit sans doute un traitement bien doux.

Chevalier

C'est-à-dire en un mot que tu deviens jaloux : Mais à tort sur ce point ton esprit s'inquiète La Roque aime l'aînée et non pas la cadette : Elle n'est pas d'humeur à faire un second choix, Elle aimera toujours ce qu'elle aime une fois. Plût au Ciel que le sort me fût aussi propice, Hélas !

Hauteroche

Vous soupirez !

Chevalier

C'est avecque justice.

Hauteroche

Tout succède à vos voeux, tout rit à vos désirs, J'ignore quel sujet peut causer vos soupirs.

Chevalier

Si tu peux l'ignorer, ton erreur est extrême, Alors que l'on soupire on dit toujours qu'on aime. Je l'avoue, oui l'amour a su me surmonter.

Hauteroche

C'est un mal qu'on peut fuir, mais non pas éviter ? Et si c'est un défaut, dans le siècle où nous sommes ; C'est au moins le défaut qu'ont tous les galants hommes.

Chevalier

Une jeune beauté hier au soir dans un bal Sut à ma liberté porter le coup fatal.

Hauteroche

Quelle est sa qualité ?

Chevalier

Je n'en sais rien encore.

Hauteroche

Au moins tu sais son nom ?

Chevalier

Nullement, je l'ignore Et pour rendre mon sort funeste au dernier point Ceux à qui j'en parlai ne la connaissaient point : Et pour toute faveur ce miracle des belles M'assura que bientôt j'aurais de ses nouvelles.

Hauteroche

Cher ami ! Je vous plains.

Chevalier

Mais c'est trop t'arrêter, Cessons de discourir et commence à chanter.

Hauteroche

Je vais chanter des vers d'une pièce nouvelle Dont je crois la pensée être assez naturelle.

Scène 3

La Roque, Polixene, Hauteroche, Chevalier

La Roque

Pardonne à mon amour mon incivilité Ma soeur ! Et chante ici l'air que j'ai souhaité.

Polixene

Soeur du Soleil éclatante courrière Vous n'eûtes jamais de lumière Égale au bel éclat qu'Olimpe a dans les yeux.

Hauteroche

J'allais chanter ces vers.

Chevalier

Que rien ne te retienne On chante une partie opposée à la tienne.

Hauteroche

Soeur du Soleil éclatante courrière Vous n'eûtes jamais de lumière Égale au bel éclat qu'Olympe a dans les yeux.

La Roque

Si je ne suis trompé cette voix m'est connue, Ne t'en étonne point ma soeur, et continue.

Polixene

Et cet astre naissant d'où j'ai tiré ma flamme A plus mis de feux dans mon âme Que vous n'en mettez dans les Cieux.

Hauteroche

Et cet Astre naissant d'où j'ai tiré ma flamme A plus mis de feux dans mon âme Que vous n'en mettez dans les Cieux.

La Roque

Ma Maîtresse paraît, achève en diligence.

Chevalier

Achève promptement ; Aminte ici s'avance.

Scène 4

Aminte, Silvanire, Polixene, Chevalier, Hauteroche, La Roque

Aminte

Cet air s'adresse à moi.

Ils chantent ensemble.

Silvanire

Dieu quelle vanité ! On chante ici pour moi sous un nom emprunté. Quand vous brillez sur la terre et sur l'onde Voyez-vous quelque chose au monde Égale à ses appas, ou pareille à ma foi ? Vous n'y pouvez rien voir de plus aimable qu'elle Ni rien aussi de plus fidèle Et de plus amoureux que moi.

Polixene

Abordez Silvanire et lui parlez sans crainte.

Chevalier

Tu peux prendre le temps d'entretenir Aminte, Avec cette clarté j'irai voir cependant Qui pour troubler ta voix est assez imprudent.

Hauteroche

Agréez ce devoir, Aminte ma maîtresse !

Aminte

Jugez si c'est à moi que la chanson s'adresse.

La Roque

Silvanire approuvez, ces marques de ma foi !

Silvanire

Jugez si la chanson s'offre à d'autre qu'à moi.

Chevalier

Ami que vois-je, ha Ciel ! Ô merveille étonnante !

Hauteroche

Quoi donc qu'avez-vous vu !

Chevalier

La Beauté qui m'enchante, La même que je vis dans un bal hier au soir Et qui se fit aimer dès qu'elle se fit voir.

La Roque

Vous aimez donc ma soeur, comme j'aime la vôtre.

Chevalier

Ha si c'est votre soeur quel bonheur est le nôtre ? Je l'aime et dans l'ardeur dont je suis enflammé, Je ferais l'impossible afin d'en être aimé, Vous obtiendrez ma soeur au retour de mon père, De la vôtre tandis que faut-il que j'espère ? Veuillez la consulter.

Polixene

Consultez votre feu Qui prend beaucoup d'amour peut en donner un peu.

Scène 5

La Fleur, Silvanire, Chevalier, Hauteroche, La Roque, Jodelet

Il entre dans le logis.

La Fleur

Après avoir perdu tout mon bien dessus l'onde Je fuis avec raison la lumière et le monde : Le Bien sans la Vertu reçoit partout des prix Et la Vertu sans Bien n'obtient que des mépris. Allons voir nos enfants et pleurer notre perte, Entrons vite au logis, la porte en est ouverte.

Silvanire

Pour nous entretenir avec plus de repos Entrons dans la maison.

Chevalier

Il est fort à propos : Dans l'excès du plaisir dont j'ai l'âme accablée Je l'oubliais.

Silvanire

Fuyons.

Chevalier

Qui vous rend si troublée ?

Silvanire

Mon père est de retour et d'un air inhumain Il marche sur nos pas un poignard à la main : Arrêtez sa fureur.

La Fleur

Ah perfide !

Chevalier

Ah mon Père ! Épargnez votre fils.

La Fleur

Mon fils qu'allais-je faire ! Tous nos biens sont perdus, mais sauvons notre honneur, Mes filles ont chacune un lâche suborneur : Deux galants inconnus à mes yeux trop fidèles, En leur baisant les mains sont entrés avec elles.

Chevalier

Dans une injuste erreur vos transports vous ont mis Ce sont gens de mérite et de plus mes amis.

La Fleur

Mais ils ont de l'amour.

Chevalier

L'amour n'est pas un crime, L'hymen qu'ils ont pour but rend leur feu légitime ; Et puisque la fortune a dans le sein des eaux Avec tout notre espoir abîmé nos vaisseaux, Veuillez ne trouver pas leur recherche importune, Ils aimeront mes soeurs, malgré leur infortune.

La Fleur

Vous ne sauriez mon fils parler plus sagement, Je promets de leur faire un plus doux traitement.

Hauteroche

Nous osons approcher après cette promesse, J'aimai toujours Aminte et je vous le confesse : Cet amour continue, et le sort rigoureux Qui peut tout sur ses biens, ne peut rien sur mes feux.

La Roque

Je suis trop amoureux pour pouvoir être avare, J'adore en Silvanire un trésor assez rare : Elle n'a rien perdu qui me soit précieux Puisqu'il lui reste encor l'éclat de ses beaux yeux !

La Fleur

On ne saurait former de désirs plus honnêtes ; Mais pourrais-je Messieurs demander qui vous êtes.

Hauteroche

Je suis né grâce au Ciel d'assez nobles parents, J'ai reçu dans la Cour mille honneurs différents : La France à m'admirer souvent s'est occupée ; Le favori du Roi m'a donné cette Épée : J'ai reçu des faveurs des gens du plus haut rang, Ce diamant de prix vient d'un Prince du sang ; J'ai l'heur d'être connu du plus grand des Monarques Et j'ai de son estime d'éclatantes marques : Il m'écoute parfois mieux que ses courtisans, Et l'habit que je porte est un de ses présents.

La Fleur

J'aurai beaucoup d'honneur de vous avoir pour gendre ; Mais quel est l'autre amant ?

La Roque

Je m'en vais vous l'apprendre. Quant à moi pour parler avec sincérité La fortune en naissant ne m'a pas bien traité ; Mais si lors son erreur me fut injurieuse Elle a rendu depuis ma vie assez fameuse. Je me suis vu souvent un sceptre entre les mains, Dans un rang au-dessus du reste des humains : J'ai de mille Héros réglé les Destinées, J'ai vu dessous mes pieds des têtes couronnées Et j'ai par des exploits aussi fameux que grands Vengé les justes Rois et détruit les tyrans. J'ai conquis des trésors, j'ai forcé des murailles, J'ai donné des combats, j'ai gagné des batailles, Et me suis vu vingt fois possesseur glorieux De tout ce que la Terre a de plus précieux.

La Fleur

Ô Ciel que je vais voir de gloire dans ma race ! Mais quel est votre emploi, dites-le-moi de grâce ?

La Roque

Nous jouissons tous deux d'un repos assez doux.

La Fleur

Mais après votre hymen enfin que ferez-vous ? Je voudrais le savoir.

Hauteroche

S'il faut qu'on vous le die, Nous ferons...

La Fleur

Poursuivez.

Hauteroche

La...

La Fleur

Quoi ?

La Roque

La Comédie.

La Fleur

La Comédie ! Hé quoi ce sont là vos grands biens, Vous n'êtes donc Messieurs que des Comédiens ? Vous pouvez autre part aller chercher des femmes, Mes filles ne sont pas des objets pour vos flammes. Quoiqu'elles soient sans bien, tournez ailleurs vos pas, Elles ont de l'honneur et vous n'en avez pas : Vous dont l'art dangereux n'a pour but que de plaire Aux désirs déréglés de l'ignorant vulgaire : Vous qui ne faites voir pour belles actions Que meurtres, ou larcins, ou prostitutions, Et qui n'apprenez rien par tous vos artifices Qu'à quitter les vertus pour pratiquer les vices ; Vous qu'un gain lâche anime et qui ne profitez Que du prix des forfaits que vous représentez.

Jodelet

Enfin si l'on en croit ce vieillard vénérable Tous les comédiens ne valent pas le diable.

Hauteroche

Touchant la comédie on peut dire avec vous Qu'elle fut jadis l'art le plus vile de tous : Et qu'en vos jeunes ans elle était encor pleine De mille impuretés dignes de votre haine ; Mais depuis qu'en nos jours de merveilleux esprits Ont épuré cet art par leurs doctes écrits : Ses défauts sont changés en grâces immortelles Dont le charme est sensible aux âmes les plus belles. La scène est une école où l'on enseigne plus Que l'horreur des forfaits et l'amour des vertus, Elle émeut à la fois le stupide et le sage, Montrant des passions, elle en montre l'usage : La comédie au vif nous sait représenter Tout ce que l'on doit suivre ou qu'on doit éviter. Quand le crime y paraît, il paraît effroyable, Quand la Vertu s'y montre, elle se montre aimable : Le coupable y reçoit la peine qu'il lui faut, S'il s'élève parfois, c'est pour choir de plus haut. L'Innocent y triomphe, et si le Sort l'outrage Il l'abat pour après l'élever davantage, Et c'est un art qui sait en même temps Instruire la Raison et divertir les Sens.

La Roque

À tant de vérités j'ose ajouter encore Que cet art ennoblit bien loin qu'il déshonore. De ce qu'il fut jadis il est bien différent, Son but n'est point de plaire au vulgaire ignorant ; Il ne destine plus ses beautés sans égales Qu'aux esprits éclairés et qu'aux âmes royales. Est-il honneur plus grand que d'avoir quelquefois Le bien d'être agréable au plus fameux des Rois ; De mêler quelque joie aux importantes peines De la plus vertueuse et plus grande des Reines, Et de donner relâche aux soins laborieux Du plus brillant esprit qui soit venu des cieux ; D'un ministre animé d'une âme peu commune Et grand par sa Vertu plus que par la Fortune ?

La Fleur

Enfin si l'on vous croit, rien n'est égal à vous ; Mais Messieurs si votre art est si noble et si doux, Il faut à qui prétend l'exercer avec gloire, Beaucoup de jugement, d'adresse et de mémoire ; Il faut que rien ne manque à qui s'en veut mêler, C'est trop peu d'y bien faire, il y faut exceller.

Hauteroche

Votre âme sur ce point doit être satisfaite, Nous pouvons composer une troupe parfaite ; La nôtre depuis peu s'est rompue à Paris Dont on peut aisément recueillir les débris : J'ai deux soeurs et La Roque une encor fort charmante Que votre fils chérit d'une ardeur véhémente, Nous avons des valets, des amis, des parents À qui l'on peut donner des rôles différents ; Et si nous y joignons vos filles et leur frère, Nous ferons une troupe assez forte pour plaire. Et pour voir si l'on peut se contenter de nous, Nous ne chercherons point d'autre juge que vous.

La Fleur

Mais pour en bien juger, il faudrait, ce me semble Vous voir représenter la comédie ensemble.

La Roque

Il le faut bien ainsi, votre fils et ses soeurs Ont toujours du théâtre estimé les douceurs : Chacun d'eux sait assez de vers de comédie Pour n'avoir pas besoin qu'aucun en étudie, Et pour vous divertir par de différents vers, Nous représenteront quatre sujets divers : D'abord la pastorale où vous pourrez connaître Qu'Amour se plaît souvent sous un habit champêtre : Qu'aux champs comme à la Cour il sait donner des lois, Et qu'il frappe aussi bien les bergers que les Rois ; Nous donnerons ensuite une pièce burlesque Où nous ferons paraître une image grotesque Des défauts qu'on remarque aux vulgaires esprits, Et tels qu'il faut qu'ils soient pour donner du mépris. Ensuite vous verrez une pièce tragique Où nous vous marquerons d'un style magnifique Les maux que peut causer un désir mal réglé Dans le plus grand des coeurs, quand il est aveuglé ; Enfin sur ces essais notre troupe enhardie Fera voir un sujet de tragi-comédie, Où nous pourrons encor mêler pour ornements Des machines en l'air et des concerts charmants. Nous y ferons connaître à votre âme interdite Que toute force cède à celle du mérite, Et que de quelque effort dont on soit combattu, Les charmes les plus grands sont ceux de la Vertu.

La Fleur

L'on ne peut proposer rien de plus équitable ; Ce que vous promettez m'est beaucoup agréable, Et je ne serai point contraire à vos souhaits Pourvu que vos discours soient suivis des effets ; Mais quand, pour satisfaire au besoin qui me presse Prétendez-vous pouvoir tenir votre promesse ?

Hauteroche

Notre amour nous en presse encore plus que vous, Vous aurez dès demain un passe-temps si doux : Nos décorations en nos mains demeurées Seront en peu de temps sans peine préparées, Et demain à vos yeux nous paraîtront tous prêts À faire cet essai dans l'Hôtel du Marais : Il suffira ce soir de choisir quatre ouvrages Et de faire entre nous le choix des personnages.

La Fleur

Ce choix est important, et vous avez raison ; Mais pour y mieux songer entrons dans ma maison.

Acte II

Scène 1

La Fleur, Hauteroche

La Fleur

Le soleil a quitté son humide demeure Serez-vous bientôt prêts ?

Hauteroche

Oui Monsieur tout à l'heure, De ce siège pour vous qu'en ces lieux on a mis Vous verrez les essais que nous avons promis.

La Fleur

Faites donc qu'à l'instant vos compagnons commencent, Je brûle de les voir.

La Fleur se place sur un siège au coin du théâtre.

Hauteroche

Je les vois qui s'avancent, Placez-vous et surtout en cette occasion Veuillez les écouter avec attention.

Scène 2

Clomire, Selvage, Forestan

Clomire

Je suis perdue ô Ciel !

Selvage

Je vous tiens inhumaine ! Votre légèreté pour ce coup sera vaine.

Clomire

De grâce laissez-moi !

Forestan

Je serais un grand fat De laisser dans ma main un mets si délicat.

Clomire

Je suis morte !

Selvage

non, non, que rien ne vous étonne Le mal qu'on vous fera n'a fait mourir personne.

Clomire

Quoi vous cessez pour moi d'être respectueux ?

Forestan

La Fortune et l'Amour se moquent des honteux.

Selvage

Je sais que pour mari l'on vous donne Filène, Qui va de tous mes soins cueillir le fruit sans peine.

Forestan

L'autre jour même encor je le vis couronné Du chapeau de jasmins que je vous ai donné.

Selvage

Plus ardent qu'un lion qui donne sur sa proie Je prétends bien tantôt m'en donner à coeur joie.

Forestan

Vous passerez le pas et c'est à cette fois Que je vais mettre enfin votre honneur aux abois.

Selvage

Laisse-moi la mener dans ma grotte ancienne.

Forestan

Dans ta grotte ! Ha j'entends la mener dans la mienne.

Selvage

Vois-tu ! Tous tes discours sont ici superflus, Tu l'auras seulement quand je n'en voudrai plus.

Forestan

Tu conteras deux fois, tu contes sans ton hôte, Je prétends bien me battre avant que l'on me l'ôte.

Selvage

Tu l'aurais le premier ?

Forestan

Quoi je ne l'aurais pas ? Je l'aurai !

Selvage

Toi ?

Forestan

Oui moi.

Selvage

Ma foi tu mentiras.

Forestan

C'est toi qui mentiras.

Selvage

Crains que je ne me fâche !

Forestan

Moi te craindre, qui toi des bouquins le plus lâche ?

Selvage

Bon pour toi, t'ai-je pas cent fois fait filer doux ?

Forestan

Sus il en faut venir des injures aux coups, Que le plus fort l'emporte.

Elle fuit.

Clomire

Où me vois-je réduite ! Mais durant leur combat, il faut prendre la fuite.

Selvage

Le grand coup que voici.

Forestan

Le grand coup que voilà.

Selvage

Plût au Ciel que quelqu'un vint mettre le holà.

Forestan

Demandons-lui quartier, s'il redouble il m'achève.

Selvage

Attends pour un moment, compagnon faisons trêve.

Forestan

J'y consens de bon coeur, car j'en ai grand besoin ; Mais Clomire.

Selvage

Ha ma foi je crois qu'elle est bien loin ; Nous perdrions nos pas la suivant davantage, Qu'en dis-tu ?

Forestan

Qu'ai-je à dire au moment que j'enrage ?

Selvage

Tout mon dos est en sang.

Forestan

Il l'est moins que le mien, Je suis meurtri de coups et tout cela pour rien.

Selvage

N'est-ce être pas bien fat, que lâcher ainsi prise ?

Forestan

C'est par ton peu d'esprit.

Selvage

Plutôt par ta sottise, Il fallait craindre tout de sa sotte Vertu ; Devais-tu la quitter ?

Forestan

Pourquoi la quittais-tu ?

Selvage

Ne prenons plus querelle ; il y va trop du nôtre, Avouons-nous tous deux aussi sot l'un que l'autre : Si nous la retrouvons, il faut s'accorder mieux, Et ne se battre plus ainsi pour ses beaux yeux.

Forestan

Ses parents pour mari lui destinent Filène, Faisons que ce rival ait part à notre peine : Tâchons de l'attraper et le rouant de coups, Mettons-le hors d'état de se voir son époux.

Selvage

Il le faudra surtout prendre à notre avantage.

Forestan

Fort bien, mais on nous suit, passons dans ce bocage.

Scène 3

Dorise, Montan

Dorise

N'approchons pas, je vois des satyres passer.

Montan

Ils entrent dans le bois, vous pouvez avancer ; Et quand sous cet habit ils vous verraient paraître, Il serait malaisé qu'ils vous pussent connaître : Moi qui vous élevai jadis si chèrement, Je vous ai méconnue en ce déguisement. Nous sommes seuls, enfin contentez mon envie, Apprenez-moi quel Dieu vous a sauvé la vie, Et me faites savoir pour quel sujet aussi Vous cachiez votre sexe en arrivant ici.

Dorise

En faveur de vos soins pris pour moi dès l'enfance Ces secrets pour vous seul seront en évidence ; Ce n'est pas sans sujet qu'on croit dans ce hameau Que les flots soulevés m'ont servi de tombeau : Vous savez que ma mère au gré de notre flamme Me promit autrefois à Filène pour femme, Et m'emmena devant, qu'il me donna la foi, Pour accomplir un voeu fait à Délos pour moi.

Montan

Oui, je ne sais que trop qu'en ce fatal voyage Notre vaisseau périt par un subit orage : Ses débris sur nos bords par les vents apportés Nous apprirent trop tôt ces tristes vérités.

Dorise

On mit l'esquif en mer au point de notre perte, Je pris heureusement l'occasion offerte, J'y passai sans ma mère, et le vent furieux Fit briser le vaisseau tôt après à nos yeux, Et l'orage cessant un vent plus favorable Dans l'Île de Délos nous poussa sur le sable ; Là pour ne laisser pas mon honneur en danger, Je changeai mon habit à celui d'un berger. Et quelques mois après un vaisseau de Sicile Sur qui je m'embarquai, me porta dans cette île, Où j'ai su que l'ingrat qui me sût embraser, Aime ma soeur Clomire et prétend l'épouser ; Avant qu'on reconnaisse en ce lieu mon visage Je veux entretenir en secret ce volage, Vous m'avez dit que seul il vient souvent ici, J'y viens pour lui parler.

Montan

Je crois que le voici.

Dorise

C'est lui-même en effet.

Montan

Mais votre teint se trouble ?

Dorise

Hélas à son abord ma faiblesse redouble !

Montan

Comment vous le fuyez ?

Dorise

Quoi ne voyez-vous pas Dafnis qui d'assez près marche dessus ses pas !

Montan

Je le vois, cachez-vous.

Dorise

C'est ce que je désire.

Montan

J'attendrai qu'il soit seul pour aller vous le dire.

Scène 4

Filene, Dafnis

Filene

Qu'il est doux de se voir du tumulte éloigné ! Quiconque a de l'amour, est bien accompagné : Avançons vers ce bois, le silence à toute heure Y fait avec le frais sa demeure.

Dafnis

Demeure.

Filene

Ces rochers sont atteints de mon mal inouï, Poursuis, poursuis Écho m'es-tu bien ouï ?...

Dafnis

Oui !

Filene

Clomire me témoigne une froideur extrême, Que faut-il que je fasse afin qu'elle m'aime ?

Dafnis

Aime.

Filene

Mais quoi si mon amour attire son mépris, Que faire si l'ingrate est sourde à mes cris ?

Dafnis

Ris.

Filene

Rire au point de mourir, ta réponse est étrange, Comment punir cette âme encline au change ?

Dafnis

Change.

Filene

Si je pouvais changer ton conseil serait bon, De son époux enfin aurai-je le nom ?

Dafnis

Non.

Filene

Non, ha cette réponse est tout à fait cruelle ! Crois-tu que ta froideur soit immortelle ?

Dafnis

Telle.

Filene

Telle ! Mais quel berger peut prétendre à sa foi, Qui soit de l'obtenir plus digne que moi ?

Dafnis

Moi.

Filene

Toi ? Quoi c'est mon rival qui vient de me répondre !

Dafnis

Oui c'est moi qui partout aspire à te confondre, Clomire est au-dessus des mérites d'un Roi ; Mais je suis d'elle au moins bien plus digne que toi.

Filene

Ne nous emportons point ; si j'en crois l'apparence, Elle met entre nous assez de différence, Je lui plais.

Dafnis

Ton orgueil se l'est imaginé.

Filene

Ce différent peut être aisément terminé. Récitons ses faveurs et puis sans plus attendre Le moins favorisé cessera d'y prétendre ?

Dafnis

Commence, je t'entends ?

Filene

Quand près de ce hameau Quelqu'un de mes moutons se mêle à son troupeau, La Bergère le flatte, et puis me le demande.

Dafnis

Une faveur semblable à mon sens n'est pas grande, Je veux fort volontiers te céder en ce point, On peut aimer le bien d'un que l'on n'aime point.

Filene

Sitôt qu'elle me voit par un heureux présage, Une couleur de feu paraît sur son visage : La blancheur de son teint qui ferait honte aux lys, Se change en la rougeur des oeillets frais cueillis.

Dafnis

Ce changement fait voir que ton attente est vaine, Un visage enflammé ne témoigne que haine.

Filene

Si durant son repas je viens sans y songer, La belle à mon abord perd le soin de manger.

Dafnis

De même la brebis qui voit le loup paraître, À son funeste abord quitte le soin de paître.

Filene

Lorsque je la rencontre au bord d'un clair ruisseau La Bergère se joue à me jeter de l'eau, Ces privautés font voir que j'ai l'heur de lui plaire, Tu le dois avouer.

Dafnis

Je soutiens le contraire, Tu ne dois présager rien de bon de ce jeu : Elle jette cette eau pour éteindre ton feu, Et pour tâcher de mettre en imitant Diane, Le timbre d'Actéon dessus ton front profane.

Filene

Ton esprit mal tourné conçoit tout à rebours : Mais tu n'es pas du moins si bien dans tes amours. Dis-moi quelle faveur t'a fait cette bergère ?

Dafnis

Un causeur comme toi dirait ce qu'il faut taire, Je cacherai bien mieux nos amoureux secrets ; Les vrais amants surtout doivent être discrets.

Filene

Quoi tu ne diras rien ?

Dafnis

Je ne dois rien t'apprendre.

Filene

Mais tu me l'as promis ?

Dafnis

J'ai promis de t'entendre.

Filene

Quoi j'aurais cet affront ?

Dafnis

Sans s'emporter si fort Réservons à Clomire à nous mettre d'accord : Consultons sur son choix cette beauté si chère, Et cédons à celui qu'à l'autre elle préfère.

Filene

Suivras-tu son arrêt ?

Dafnis

Oui fût-il contre moi.

Filene

Tu dois t'en assurer : avançons je la vois ?

Scène 5

Dafnis, Clomire, Filene

Dafnis

Où courez-vous beauté qui causez nos martyres, Craignez-vous quelque chose ?

Clomire

Oui je crains deux satyres, Ils m'ont longtemps suivie et c'est ce que je fuis ?

Filene

Vous n'avez rien à craindre aux endroits où je suis. Jugez d'un différent dont à fort juste titre Tous deux conjointement nous vous rendons arbitre ; De vos divins appas l'un et l'autre est charmé, Jugez qui de nous deux mérite d'être aimé.

Clomire

Ce que vous demandez me met beaucoup en peine, Je n'ai pour nul de vous ni passion, ni haine : Dites-moi vos raisons et tout considéré, Je verrai qui de vous doit être préféré.

Filene

Mon bonheur...

Dafnis

Mon espoir...

Filene

Est certain...

Dafnis

Diminue.

Clomire

Filène a commencé, souffrez qu'il continue.

Filene

Mon bonheur est certain puisque vous m'écoutez, Comme vos yeux, votre âme a beaucoup de clartés, Je vais puisque votre ordre ici m'en sollicite, Pour gagner votre choix parler de mon mérite : Et pour mille raisons je suis fort assuré Qu'à ce faible rival je serai préféré.

Dafnis

Mon espoir diminue et tout me désespère, S'il faut par le mérite aspirer à vous plaire : Rien n'est digne de vous ; et pour plaire en ce jour Je n'ai point de raison, je n'ai que de l'amour.

Filene

Jugez combien sur moi votre puissance est forte De m'avoir fait aimer après Dorise morte ! J'avais juré cent fois de n'être plus amant, Mais vos beaux yeux m'ont fait violer mon serment !

Dafnis

Je n'ai jamais brûlé que de la seule flamme, Que vos regards charmants ont portée en mon âme : Qui peut aimer deux fois, fait douter de sa foi, Mon amour doit durer et finir avec moi : Et comme votre soeur, si vous faisiez naufrage, Ma mort m'empêcherait d'être jamais volage.

Filene

La bienséance encor porte à me choisir, Vos plus proches parents approuvent mon désir.

Dafnis

Si j'obtiens votre choix par un bonheur extrême, Je ne veux de ce bien rien devoir qu'à vous-même.

Filene

Vous aurez de la gloire à m'avoir pour époux, La race dont je sors est célèbre entre nous.

Dafnis

La race dont je sors n'a jamais eu de lustre ; Mais si vous y passez, vous la rendrez illustre. La gloire qu'il promet, doit peu vous émouvoir, C'est à vous d'en donner et non d'en recevoir !

Filene

Je n'ai point de défauts dignes de votre haine, Je me vis l'autre jour encor dans la fontaine : J'eus lieu sans vanité d'être assez satisfait Et ne m'y trouvai point trop laid, ni trop mal fait.

Dafnis

Ma laideur à mes voeux n'est pas ce qui s'oppose, Si je suis sans beauté, vous en êtes la cause ! Nous sommes d'un même âge et je crois justement Que nous fûmes formés dans le même moment ! La Nature voulant faire un chef-d'oeuvre rare, De ses plus riches dons ne vous fut point avare ! Et l'ingrate de moi ne se souvint qu'alors Qu'elle eut pour votre gloire épuisé ses trésors ! Pour vous être propice elle me fut cruelle : Et je serais mieux fait si vous étiez moins belle ?

Filene

Il en ferait bien croire à des esprits mal faits, Il n'a que des discours et moi j'ai des effets : Si vous aimez le bien, le sort m'a fait la grâce Qu'en richesse en ces lieux aucun ne me surpasse : J'ai des maisons au bourg, j'ai des troupeaux aux champs, Je fais fendre la terre à vingt coutres tranchants : J'ai tant de biens qu'enfin le compte en importune, Soyez-moi favorable ainsi que la Fortune.

Dafnis

La Fortune jamais ne fait rien justement, Sa haine ou sa faveur est sans discernement : Votre sens est trop bon, pour avoir la pensée De suivre en votre choix celui d'une insensée, Elle hait les vertus et vous en faites cas, Enfin elle est aveugle, et vous ne l'êtes pas.

Filene

Si votre choix me donne ici la préférence, Vous verrez des effets de ma reconnaissance : Je vous promets un daim par mes soins élevé, Que j'ai pour vous offrir jusqu'ici conservé.

Dafnis

D'aucune offre pour moi je ne fais mon refuge, C'est à qui se sent faible, à corrompre son juge : Je ne vous promets rien jugeant en ma faveur, Je n'ai rien à donner, ayant donné mon coeur.

Clomire

Il faut que s'il se peut tous deux, je vous contente, Vous Filène, pour prix de votre amour constante De mon chapeau de fleurs couronnez votre front.

Filene

Ô Faveur trop charmante !

Dafnis

Ô trop sensible affront !

Clomire

Vous, faites-moi Dafnis don de votre guirlande ? Je prétends la porter.

Dafnis

Ciel que ma gloire est grande !

Clomire

Adieu.

Dafnis

Je vous suis ?

Clomire

Non, je crains peu de dangers, À cette heure partout on trouve des bergers.

Scène 6

Filene, Dafnis

Filene

Sais-tu bien maintenant qui plaît à la bergère ?

Dafnis

Je le dois bien savoir, sa réponse est fort claire.

Filene

Puisque de son vouloir chacun est éclairci, Suivons donc notre accord.

Dafnis

Je l'entends bien ainsi.

Filene

Laisse-moi l'aimer seul, comme elle le désire !

Dafnis

Crois-moi ne raille point, tu n'as pas lieu de rire, Change et cherche autre part des traitements meilleurs.

Filene

Comment, c'est toi qui dois chercher fortune ailleurs ?

Dafnis

C'est moi seul que Clomire a témoigné qu'elle aime.

Filene

Ne fais point l'ignorant ?

Dafnis

Ne le fais point toi-même !

Filene

Suivant le sens commun, qui m'offre de son bien, Doit m'aimer beaucoup plus que s'il m'ôtait du mien.

Dafnis

Sur celui qui reçoit, qui donne a l'avantage, Qui donne ne doit rien, et qui reçoit s'engage ?

Filene

Quand le Dieu Pan nous aime, on connaît pourtant bien Qu'il nous fait des faveurs et ne nous ôte rien.

Dafnis

Quand le Dieu Pan nous aime, il reçoit notre offrande Du même air dont Clomire a reçu ma guirlande.

Filene

L'avantage sur toi clairement m'est donné, Comme vainqueur enfin suis-je pas couronné ?

Dafnis

C'est à tort sur ce point que ton esprit me brave, J'ai les marques de maître et toi celles d'esclave ? Nos guirlandes de fleurs ne sont que des liens, Les miens serrent Clomire et tu portes les siens.

Filene

Ta guirlande était verte et selon l'apparence Elle veut te l'ôtant, te priver d'espérance.

Dafnis

Par là de mon bonheur elle veut m'assurer, Ayant gagné son coeur, que pourrais-je espérer ? Le succès fait cesser l'espoir qui le précède Et l'on n'espère plus un bien que l'on possède ; Mais adieu, si tu vois Clomire une autre fois, Tu pourras à ta honte apprendre mieux son choix !

Scène 7

Filene

Il s'endort.

Filene

Nous nous trompons tous deux, un faux bien nous amuse, Loin de nous éclaircir Clomire nous abuse. Et ne se trouvant pas d'un mérite commun, Pour garder deux amants veut n'en choisir pas un : Dorise dont mon coeur révère encor les cendres Avait des sentiments plus justes et plus tendres ! Je la devais aimer même après son trépas Ou plutôt je devais ne la survivre pas ! Mais quoi ! Je crois sentir le sommeil qui me presse, Son charme avec mes sens assoupit ma tristesse ! Ô Ciel n'aurai-je point d'autre bien dans mon sort, Que celui qui me vient du frère de la Mort !

Scène 8

Selvage, Forestan, Montan, Dorise, Filene

Selvage

Je vois notre rival qui dort sous ces feuillages, Donnons dessus.

Forestan

Tout beau, prenons nos avantages, Et pour à son réveil rendre ses efforts vains : Occupons-nous d'abord à lui lier les mains.

Selvage

Fort bien.

Il se retire.

Montan

Filène est seul, approchez sans rien craindre, Je vais me retirer pour ne vous pas contraindre.

Dorise

Courons à la vengeance, il faut à cet instant Porter le coup mortel à ce coeur inconstant, Avançons, mais que vois-je ? On attente à sa vie ! Lâches retirez-vous ; ou craignez ma furie.

Filene

Ciel où suis-je et qu'entends-je !

Selvage

Évitons son courroux, Nous ne pouvons ici rien gagner que des coups.

Dorise

Ils sont bien loin, souffrez que ma main vous délie, Berger vous êtes libre.

Filene

Oui je vous dois la vie ! Et je borne à présent mes souhaits les plus doux À trouver les moyens de la perdre pour vous !

Dorise

Traître il en faut trouver les moyens tout à l'heure, Défends-toi si tu peux ?

Filene

Non il faut que je meure ! Si vous voulez ma vie, il faut vous contenter. La main dont je la tiens, a droit de me l'ôter !

Dorise

Je veux te l'arracher plutôt que te la prendre ; Et tu m'obligeras si tu l'oses défendre !

Filene

Non je m'offre à vos coups ; mais quel prodige ô Cieux ! Vois-je pas de Dorise et les traits et les yeux ?

Dorise

J'en ai les mêmes traits ; mais non pas la même âme, C'est au lieu de l'amour le dépit qui m'enflamme ; Je suis Dorise enfin ; mais Dorise en fureur, Qui veut non te gagner ; mais t'arracher le coeur.

Filene

Hé bien contentez-vous ; ma perte est légitime ! Mon repentir est grand ; mais bien moins que mon crime ! Mon coeur perdant l'espoir d'oser vivre pour vous, Met son bonheur dernier à mourir de vos coups ! Frappez donc !

Dorise

C'est en vain, que le dépit m'en presse Je n'en ai pas la force, ingrat, je le confesse !

Filene

Je ne dois pas mourir d'une si belle main Mon bras doit me punir !

Dorise

Non, arrête inhumain ! Je hais Filène ingrat ; mais malgré ma colère ; Filène repentant ne me saurait déplaire.

Filene

C'est traiter un perfide avec trop de douceur ; Mais qui fait à la hâte avancer votre soeur ?

Scène 9

Clomire, Dafnis, Filene, Dorise

Clomire

A-t-on jamais parlé d'une telle insolence ? Deux satyres affreux avecque violence Ici près à l'instant auraient su m'enlever Sans Dafnis que les Dieux ont fait lors arriver !

Dafnis

Bergère assurez-vous, ces lâches sont en fuite.

Clomire

À quel malheur sans vous aurais-je été réduite ! Ma vie et mon honneur ne sont dûs qu'à vos soins Et me donnant à vous, je ne vous dois pas moins.

Dafnis

Vous ne me devez rien, Bergère incomparable ! À qui fait son devoir, on n'est point redevable : Et je reçois de vous cet excès de bonté Comme on reçoit un bien qu'on n'a pas mérité ; Mais de dépit Filène en va perdre la vie.

Filene

Je ne sais qui de nous est plus digne d'envie. Cet adorable objet qui me promet sa foi, Me rend autant heureux et plus content que toi.

Clomire

Mais comment d'un Berger votre âme est-elle éprise ?

Dorise

Sous l'habit de Berger reconnaissez Dorise.

Clomire

Ma soeur Dorise, ô Ciel ! Quel miracle nouveau A pu défendre aux flots d'être votre tombeau.

Dafnis

En ces lieux à présent le soleil importune, Allons dans le logis apprendre sa fortune, Et nous préparer tous pour le bienheureux jour Où l'hymen doit enfin couronner notre amour.

Acte III

Scène 1

Isabelle, Marine

Isabelle

Ma lettre est achevée et c'est à toi de prendre Le soin de la donner en main propre à Tersandre, Tu sais que cet écrit l'invite à s'opposer Aux desseins du Docteur qui me doit épouser : Si mon Père en sortant venait à te surprendre, Souviens-toi du secret que je viens de t'apprendre.

Marine

Il suffit, j'ai su l'art dès mes plus jeunes ans D'en donner à garder aux vieillards défiants.

Isabelle

Écoute encor deux mots, songe bien à lui dire Que hier il eut grand tort de manquer de m'écrire, Que de mon triste hymen l'empressement s'accroît Et qu'en son peu de soin, son peu d'amour paraît.

Marine

Rentrez, il ne faut pas m'en dire davantage.

Isabelle rentre.

Isabelle

Surtout sonde-le bien touchant mon mariage.

Marine

Allez, pour réussir dans ces commissions Je n'ai pas grand besoin de vos instructions : Sortons vite, ah j'entends notre vieillard qui crache ! Je porte ce billet et crains qu'il ne le sache, S'il l'attrape en mon sein, il sera bien subtil.

Scène 2

Panfile, Marine

Panfile

Marine écoute un mot ?

Marine

Monsieur que vous plaît-il ?

Panfile

Tu sais fort bien qu'en toi j'ai confiance entière, Dis-moi que fait ma fille ?

Marine

Elle fait sa prière.

Panfile

Vraiment j'en suis fort aise, on ne peut faire mieux, Sitôt qu'on voit le jour d'en rendre grâce aux Dieux : Je m'en vais assister au temple au sacrifice, Pour ne pas l'interrompre en ce saint exercice.

Marine

C'est bien fait.

Panfile

Mais Marine avant que de sortir De ses désirs secrets voudrais-tu m'avertir ? Tu sais que pour mari je lui destine un homme Qui n'eut jamais d'égal dans Athènes et dans Rome : Un savant, mais savant qui ne ressemble pas Ceux qui sont d'ordinaire aussi gueux que des rats ; Et qui sait pour charmer l'âme la plus farouche, Parler d'or de la main, ainsi que de la bouche. D'où provient que ma fille en cette occasion, Témoigne pour l'hymen si grande aversion ; Et n'aurait-elle point par une ardeur fatale De même que sa soeur fait voeu d'être Vestale ?

Marine

Pour moi, je ne crois pas à dire vérité, Qu'elle ait jusques ici fait voeu de chasteté ; Et cette aversion où votre choix l'engage Est plus pour le mari que pour le mariage. L'époux qu'on lui destine est un barbon hideux, Plus propre à ressentir des glaçons que des feux : Cet objet ne doit pas toucher une jeune âme. Lorsqu'on fait demander une fille pour femme, Une telle demande a toujours des appas ; Mais c'est le demandeur qui souvent ne plaît pas : Si vous ne l'eussiez point refusée à Tersandre, Sans peine au mariage on l'eût fait condescendre.

Panfile

Le Docteur est plus riche.

Marine

Oui, mais c'est son vieux corps Qu'elle doit épouser et non pas ses trésors.

Panfile

Mais pour ce jeune amant ce conteur de fleurettes, N'a-t-elle point aussi des passions secrètes ?

Marine

Vous lui faites grand tort d'avoir de tels soupçons, Votre fille est fort sage, elle suit mes leçons.

Il voit la lettre.

Panfile

Je t'estime fidèle, il faut que je te croie ; Mais quel est ce papier ?

Marine

Ce n'est rien.

Panfile

Que je voie.

Marine

À d'autres : je connais quel est votre dessein, Vous voulez m'approcher pour me toucher le sein. Qui ne vous connaîtrait ?

Panfile

C'est ?

Marine

Vous avez beau dire Vous n'y toucherez point.

Panfile

Mais !

Marine

Mais vous voulez rire ?

Panfile

Ce papier que j'ai vu, doit être un billet doux ?

Marine

C'est de mon serviteur ; en êtes-vous jaloux ?

Bas.

Panfile

Va, tu n'es qu'une folle, adieu je vais au Temple. Son procédé me donne un soupçon sans exemple, Sortons pour la surprendre.

Marine

Il s'en va fort content ; Mais serrons autre part ce billet important.

Panfile

Retournons doucement, j'espère de la sorte Arracher de ses mains le papier qu'elle porte.

Marine

La lettre est chiffonnée, il faut la plier mieux, Ma foi le vieux pénard n'est point malicieux.

Panfile

Voyons ton innocence, ou bien ton artifice.

Marine

Quoi vous ouvrez ma lettre ?

Panfile

Oui, mais c'est sans malice, Cet écrit tel qu'il est sans adresse et sans seing, De ma fille pourtant je découvre la main, Parle à qui portes-tu cette lettre fatale De la part d'Isabelle ?

Marine

À sa soeur la Vestale.

Panfile

C'est plutôt à Tersandre ?

Marine

Ah ne le croyez point !

Il lit.

Panfile

La lecture pourra m'éclaircir sur ce point. Hé bien oseras-tu maintenant déloyale Dire que cet écrit soit pour une Vestale ? Ma fille par tes mains l'envoie à son amant. Le peu de soin que tu prends de m'écrire, ne m'empêche pas d'être encore sensible à l'amour, des vertus l'obéissance est celle qui sur toutes me plaît la moins, heureuse entre les filles est celle qui n'a point de parents qui aiment le bien ; on me presse d'épouser un vieux Docteur en vain, j'ai promis de n'y consentir jamais, sans plus songer, à ma promesse il faut que je satisfasse, mon père tâche par des remontrances de me faire accepter ce vieil amant que je ne hais point sans raison, ceux qui m'aiment se feront connaître s'ils s'opposent à ce mariage.

Marine

Vous lui faites grand tort, Monsieur, assurément, Vous ne lisez pas bien et j'y mettrais ma vie.

Panfile

Ô Ciel vit-on jamais plus grande effronterie !

Marine

Pour qui me prenez-vous, de grâce parlez mieux, Monsieur j'ai de l'honneur.

Panfile

Et moi j'ai de bons yeux.

Marine

N'en déplaise pourtant à vos grandes lunettes, Je crois que vous avez les visières mal nettes ; Regardez de plus près, le sens pourra changer.

Panfile

La traîtresse a dessein de me faire enrager.

Marine

Vous nous faites, Monsieur, une injustice extrême, Je connais ma maîtresse.

Panfile

Hé bien, lis donc toi-même !

Marine

Si je ne vous fais voir que ces mots seulement S'adressent à sa soeur et non à son amant, Et que c'est sans raison que vous m'avez criée, Que puissé-je mourir sans être mariée. Vous me pouvez bien croire après un tel serment.

Panfile

J'en doute, hâte-toi de lire promptement.

Marine

Le peu de soin que tu prends de m'écrire ne m'empêche pas d'être encore sensible à l'amour des vertus, l'obéissance est celle qui sur toutes me plaît, la moins heureuse entre les filles est celle qui n'a point de parents qui aiment le bien ; on me presse d'épouser un vieux Docteur, en vain j'ai promis de n'y consentir jamais, sans plus songer à ma promesse, il faut que je satisfasse mon père, tâche par des remontrances de me faire accepter ce vieil amant que je ne hais point, sans raison ceux qui m'aiment se feront connaître s'ils s'opposent à ce mariage.

Panfile

Dieux sans changer un mot comment se peut-il faire, Que ce sens se rencontre au premier si contraire ?

Marine

Hé bien n'aviez-vous pas l'esprit préoccupé !

Panfile

Les points qui sont omis, doivent m'avoir trompé, Les filles de ce temps estiment ridicules Celles dont les écrits sont remplis de virgules.

Marine

Votre humeur fort sujette aux paniques terreurs, Est le défaut qui seul a causé vos erreurs : Je vous l'avais bien dit, votre fille est bien née, Vous m'avez fait injure et l'avez soupçonnée ; J'en crève de dépit.

Panfile

Marine excuse-moi, Je jure de jamais ne douter de ta foi.

Marine

Vous avez eu grand tort !

Panfile

Oui je te le confesse.

Marine

Rendez-moi mon billet Monsieur, le temps me presse !

Panfile

Je le ferai tenir.

Marine

Il n'en n'est pas besoin.

Panfile

Va, quelqu'un de mes gens t'épargnera ce soin. Et pour mieux employer ton temps et ton adresse, À l'hymen du Docteur dispose ta maîtresse.

Marine

Mais la presserez-vous ?

Panfile

Oui, dis-lui de ma part Qu'il le faut épouser dès demain au plus tard.

Marine

Je crains fort d'aborder ma maîtresse Isabelle, Je serai mal reçue avec cette nouvelle.

Scène 3

Isabelle, Marine

Isabelle

Si mon Père est levé, donnons-lui le bonjour, Sortons ; mais quoi Marine est déjà de retour ?

Marine

Loin d'être de retour, je ne suis pas sortie, Notre vieux radouteux a rompu la partie.

Isabelle

Qu'as-tu fait du billet ?

Marine

Par force il me l'a pris ; Mais grâces au secret que vous m'avez appris, J'en ai changé le sens quand il me l'a fait lire.

Isabelle

Ce succès me ravit.

Marine

Il n'est pas temps [de] rire ? Pour l'hymen du Docteur soyez prête à demain, C'est l'ordre du vieillard.

Isabelle

C'est un ordre inhumain : Encor si je pouvais en avertir Tersandre !

Marine

Et quand il le saurait, qu'en pourriez-vous attendre ? Par le soin d'un amant on juge de son feu, Et puisqu'il vous néglige, il doit vous aimer peu.

Isabelle

Marine, à dire vrai, j'ai sujet d'être en doute !

Marine

Parlons bas, certain cuistre approche et nous écoute.

Scène 4

Isabelle, Tersandre, Marine

Isabelle

Que cherchez-vous ?

Tersandre

Beauté qui pouvez tout toucher, Ayant l'heur de vous voir je n'ai rien à chercher ! Le Docteur qui pour vous sent des peines mortelles M'envoie avecque soin savoir de vos nouvelles, Et vous souhaite un jour plus heureux et plus doux Que celui que l'amour lui prépare pour vous.

Marine

Pour un cuistre à mon gré ce n'est pas mal l'entendre.

Isabelle

Ou mes yeux sont déçus, ou je crois voir Tersandre.

Tersandre

Vos beaux yeux sont toujours des témoins assurés, Et pour être déçus ils sont trop éclairés.

Isabelle

Vous deviez m'avertir Tersandre : et sans rien feindre, De votre peu de soin j'ai sujet de me plaindre, Je vous ai soupçonné de quelque changement.

Tersandre

Si j'ai changé pour vous, c'est d'habit seulement, Et l'Amour n'eut jamais, ô Beauté qui m'enflamme Causé ce changement s'il eût changé mon âme ; Sachant que le Docteur qui brûle de vos feux, À ses anciens valets en voulait joindre deux : Avec un de mes gens par d'heureuses pratiques, J'ai su rencontrer place entre ses domestiques.

Isabelle

Un tel succès plutôt me devait être appris.

Tersandre

J'ai craint qu'en écrivant l'avis ne fut surpris. Le Docteur m'a d'abord mis dans sa confidence, Et le trouvant d'humeur propre à la défiance, J'ai troublé son esprit par un puissant soupçon ; Mais voici votre père ; il faut changer de ton.

Scène 5

Panfile, Isabelle, Tersandre, Marine, Ragotin

Panfile

Pleurez ! Pleurez ma fille, en revenant du Temple On m'a dit un malheur qui n'eut jamais d'exemple ! Le Docteur perd pour vous l'honneur de ses vieux ans, Il a pris tant d'amour qu'il a perdu le sens : Il est frénésie et dans cette disgrâce, Soutient qu'il est de verre et craint qu'on ne le casse ; Mais quel est ce valet, qui ne m'est pas connu ?

Isabelle

De la part du Docteur il est ici venu.

Tersandre

Si je suis moniteur du morbe qui l'attaque Votre gener futur est hypocondriaque, Son esprit qu'Olympique on pouvait nominer, N'a plus la faculté de ratiociner.

Marine

Quel diantre de jargon !

Panfile

Sotte te veux-tu taire ? C'est ainsi qu'au collège on parle d'ordinaire : Je plains fort votre maître et l'irai visiter.

Tersandre

Plutôt dans votre dôme il le faut expecter, Avant que de Phoebus le Globe vivifique Soit prêt de perficer son cours hémisphérique, Malgré de son esprit la perturbation On fera de son corps ici translation.

Panfile

Mais quel est ce garçon ?

Tersandre

C'est mon collègue intime, Dedans le famulat du Docteur clarissime.

Panfile

Hé bien le Docteur...

Ragotin

Vient.

Panfile

Extravague-t-il ?

Ragotin

Fort.

Panfile

Mais quel est son mal ?

Ragotin

Grand.

Panfile

Qu'en doit-on craindre ?

Ragotin

Mort.

Panfile

Quel discours !

Tersandre

La Formule en est fort ancienne, Jadis on la vocait Lacédémonienne.

Marine

De tous les deux le bonhomme est dupé comme il faut.

Panfile

Où ton Maître est-il ?

Ragotin

Près.

Panfile

Quand le verrons-nous ?

Ragotin

Tôt.

Panfile

Qu'entends-je monter ?

Ragotin

Lui.

Marine

Je pense qu'il se raille, Il vient dans un panier enveloppé de paille ?

Scène 6

Le Docteur, Panfile, Tersandre, Ragotin, Isabelle, Marine

Le Docteur

Future épouse et vous beau-père proposé, Sachez que tout mon corps est métamorphosé. Que je suis à présent de l'ultime matière, Où se peut transmuer chaque corps sublunaire : Et qu'Amour dont toujours je me suis défié, M'a mis à si grand feu qu'il m'a vitrifié.

Panfile

Vous n'êtes point de verre en vain vous nous le dites, Il n'en est rien.

Le Docteur

Vos yeux sont donc hétéroclites.

Panfile

Mais vous parlez encor ?

Le Docteur

Mes accents sont formés Par des esprits mouvants dans ce verre enfermés, Mon corps est résonnant, mais comme il est fort frêle Mes esprits s'enfuiront pour peu que l'on me fêle.

Panfile

Pour vous tirer d'erreur je veux vous embrasser !

Le Docteur

Ah gardez-vous-en bien, ce serait me casser !

Panfile

Souffrez qu'on vous détrompe !

Le Docteur

Il n'est pas nécessaire, De ma fragilité durissime adversaire.

Panfile

Voyez...

Le Docteur

Ah par le flanc il vient de me fêler ! L'humide radical par là va s'écouler.

Panfile

Mais vous n'êtes pas bien.

Le Docteur

Je suis le mieux du monde.

Panfile

Sortez.

Le Docteur

Ah que plutôt Jupiter vous confonde.

Panfile

Laissez-moi faire.

Le Docteur

Hé quoi barbon pernicieux ! Si j'étais en morceaux en seriez-vous bien mieux ?

Panfile

Mais Monsieur le Docteur !

Le Docteur

Mais Monsieur mon beau-père ! N'approchez point de moi, vous ne sauriez mieux faire, Je suis déjà fêlé que voulez-vous de plus ?

Panfile

Je veux guérir l'erreur dont vos sens sont déçus.

Il s'évanouit.

Le Docteur

Peste comme il me serre, ah le traître me brise ! Bourreau gendrifracteur apprends que j'agonise !

Tersandre

Dominé, dominé, procrastinez vos ans.

Panfile

Qu'on apporte de l'eau pour rappeler ses sens, Son pouls qui meut encor fait voir qu'il reste en vie, Et que sa pamoison sera bientôt finie. Il reprend ses esprits de faiblesse accablés, Ses pas sont chancelants et ses regards troublés.

Le Docteur

Mon Esprit spolié de son fourreau de verre, Se voit donc translaté dans l'infernale Terre : J'ai traité déjà le cocyte bourbeux, Et voici de Pluton le Palais ténébreux.

Tersandre

Il croit être appulsé dans le règne des ombres.

Il s'adresse à Ragotin.

Le Docteur

Bons Dieux que cette plage étale d'objets sombres : Je n'incide partout que Larves, Diablotins, Follets, Ténébrions, Farfadets et Lutins. Bon, je cerne déjà Tantale enfanticide. La peste comme il baille, et comme il mâche à vide ! Que j'aime à l'aspicer, voulant gober souvent, Des fruits près de son nez ne gober que du vent ; Mâcheur infortuné qui n'a ni bien ni joie, Du séjour de Pluton enseigne-moi la voie : Quel est le chemin ?

Ragotin

Long.

Le Docteur

Que me diras-tu ?

Ragotin

Rien.

Le Docteur

Me veux-tu du mal ?

Ragotin

Nul.

Le Docteur

Mais me connais-tu ?

Ragotin

Bien.

Le Docteur

Que m'estimes-tu ?

Ragotin

Fol.

Le Docteur

Comment âme damnée, Ma sagesse par toi sera contaminée ! Et tu me répondras monosyllablement, Je te vais bien docer à jaser autrement.

Ragotin

Ah ! Monsieur le Docteur excusez je vous prie, Contre un de vos valets n'entrez point en furie : Je vivrai désormais respectueusement, Et répondrai toujours polysyllablement.

Tersandre

Dominé, n'ayez point une anime inclémente.

Le Docteur

Je suivrai vos décrets inclite Rhadamante ! Mon sort dépend de vous Magistrat infernal ! Je salue en tremblant votre noir tribunal.

Ragotin

Faut-il jusqu'à ce point que votre esprit s'abuse ?

Le Docteur

Ah Monseigneur Pluton je vous demande excuse ! Mon procédé sans doute a dû vous étonner, C'est devant vous d'abord qu'il se faut prosterner.

Isabelle

Reconnaissez Monsieur l'erreur qui vous domine.

Le Docteur

Veuillez parler pour moi Madame Proserpine !

Isabelle

Vous me connaissez mal ?

Le Docteur

Ne croyez pas cela, Jupiter n'est-il pas Monsieur votre papa ? Vous êtes de la Nuit la Déesse muante, Les charmes ont de vous leur force omnipotente : On vous offre des voeux sous les titres divers, De fille de la Terre et Reine des Enfers, Et Pluton fasciné de vos traits adorables, Vous emmena jadis par force à tous les diables.

Marine

Plutôt que de l'entendre, il le faudrait chasser.

Le Docteur

Quoi ? Tu viens donc encor ici me traverser, Déesse de Discorde au crin serpentifère, Boute-feu, rabat-joie, exécrable Mégère, Maudit tison d'enfer !

Marine

Comme il rouille les yeux ! Madame sauvez-moi de ce fol furieux !

Isabelle

Ne vous emportez pas.

Le Docteur

Soyez-moi donc propice ! Et je promets d'offrir ensuite en sacrifice Sur un autel qu'exprès je dresserai pour vous, Une vache bréhaigne avec deux hiboux.

Panfile

Combattre son erreur, c'est l'aigrir davantage, Tâchons en le flattant de le rendre plus sage.

Le Docteur

Hé bien après avoir longuement consulté, Mes Juges infernaux qu'avez-vous décrété ?

Panfile

Qu'il faut dans votre corps retourner sur la terre ?

Le Docteur

Dans mon corps ; mais faut-il qu'il soit encor de verre ?

Panfile

Non, il n'en sera plus.

Le Docteur

Oserai-je en partant Vous consulter encor sur un point important ?

Panfile

Oui, parlez.

Le Docteur

Un vieillard d'humeur cacochymique Me défère en hymen sa géniture unique, Fille qui peut donner des passe-temps bien doux, Et qui me tente fort.

Panfile

Hé bien mariez-vous.

Le Docteur

Mais si je marie, il faut quitter l'étude, En prenant femme, on prend beaucoup d'inquiétude, On est toujours troublé de nouveaux embarras, Cela m'effraye.

Panfile

Hé bien ne vous mariez pas.

Le Docteur

N'étant point marié si quelque mal m'accable, Je serai spolié du soin considérable Qu'une femme se donne alors pour un époux. C'est ce que j'appréhende.

Panfile

Hé bien mariez-vous.

Le Docteur

Mais si durant mon mal ma femme avec Tersandre, Certain Godelureau qui ne vaut pas le pendre, Loin d'avoir soin de moi souhaitait mon trépas, J'enragerais.

Panfile

Hé bien ne vous mariez pas.

Le Docteur

Mais vivant ainsi seul je mourrai sans lignée, À qui pouvoir laisser ma richesse épargnée ; Prenant femme, il naîtra quelque héritier de nous, Et j'en serai bien aise.

Panfile

Hé bien mariez-vous.

Le Docteur

Mais étant marié, si comme il se peut faire, Des fils qui me viendront quelque autre était le Père, Et s'il fallait pourtant les avoir sur les bras ? J'en tiendrais.

Panfile

Hé bien donc ne vous mariez pas.

Le Docteur

Cet ultime conseil est celui qu'il faut suivre, J'ai pour faire un bon choix trop peu de temps à vivre : Je suivrai donc l'hymen, Dieu du sombre Manoir, Je m'en retourne au monde, adieu jusqu'au revoir !

Panfile

Que l'on approche un siège, il retombe en faiblesse, Ma fille il ne faut plus croire que son mal cesse : J'aurai peine à trouver quelque parti pour vous, Que n'avez-vous Tersandre à présent pour époux : Fallait-il pour ce fol rebuter sa demande, L'intérêt me fit faire une faute si grande ; Mais le Docteur revient, écoutons ses propos.

Le Docteur

Pluton en soit loué, je suis de chair et d'os. Beau-père prétendu que Jupiter console, Cherchez un gendre ailleurs, je reprends ma parole : Le grand Dieux des Enfers dont je suis de retour, M'a donné ce conseil en me rendant le jour.

Panfile

Ah changez de discours !

Le Docteur

Je comprends vos pensées, Vous désirez savoir ce qu'aux Champs Élysées ; Où je viens de passer j'ai récemment appris.

Panfile

Ce n'est pas.

Le Docteur

Par ma foi vous en serez surpris, Plusieurs qui dans ce monde ont possédé l'Empire, Sont là dans un état qui vous ferait trop rire : Ninus l'usurpateur y racoustre des bas, Cambise le cruel vend de la mort aux rats : Xerxès le gras y vend des couennes de lard jaune, Crésus qui fut si riche, y demande l'aumône.

Panfile

C'est...

Le Docteur

Ah ce n'est pas tout, Philippe le hâbleur Tire les cors des pieds, sans mal et sans douleur : Alexandre le Grand déniche des fauvettes, César le Vigilant est vendeur d'allumettes.

Panfile

Ce n'est rien de cela que je voudrais savoir.

Le Docteur

Quoi donc ? Si les savants ont là bien du pouvoir. Vous êtes curieux, il faut vous tout apprendre, Sachez donc qu'à présent le morne Anaximandre, Diogène le chien Ésope le velu, Aristote le bègue et Platon le rablu, Hérille l'affamé, le châtré Xénocrate, Épictète le gueux et le cornard Socrate, Qui n'eurent point ici grands biens ni grands honneurs, Au pays d'où je viens sont de fort grands Seigneurs. Êtes-vous satisfait ?

Panfile

Vous me le pouvez rendre, En épousant ma fille et devenant mon gendre.

Le Docteur

Ne vous ai-je pas dit que je n'en ferais rien, C'est l'avis de Pluton et c'est aussi le mien.

Panfile

Mais.

Le Docteur

Mais Pluton l'a dit, cela vous doit suffire.

Panfile

Vous êtes fol Monsieur !

Il sort.

Le Docteur

Il faut vous laisser dire, Vous avez beau vous plaindre et beau m'injurier, Je ne suis pas si fol que de me marier.

Panfile

Que ferons-nous !

Tersandre

Spondez votre fille à Tersandre ?

Panfile

Je l'ai traité trop mal, il n'y faut plus prétendre.

Isabelle

Mais s'il avait pour moi le même sentiment, Lui serais-je accordée ?

Panfile

Avec ravissement.

Tersandre

Tersandre à vos genoux vous la demande encore ?

Panfile

Elle est à vous Tersandre, et votre amour l'honore ; Mais je suis fort surpris d'un si grand changement, Venez m'en éclaircir dans mon appartement.

Acte IV

Scène 1

Clorinde, Tancrede

Clorinde

Oui, oui, je suis Clorinde, et qui m'osera suivre, Sera bientôt content s'il est lassé de vivre.

Tancrede

Je veux la suivre seul, que l'on n'avance pas.

Clorinde

Qui que tu sois apprends que tu cours au trépas.

Tancrede

Oui, ma perte est certaine, Amazone adorable ! Je sais que votre bras fut toujours indomptable ! Mais quand j'échapperais à ses coups furieux, Je n'échapperais pas aux traits de vos beaux yeux !

Clorinde

Qui donc es-tu, qui m'ose aborder de la sorte ?

Tancrede

Je suis Chrétien, Tancrède est le nom que je porte, Et suis ici venu conduit par Godefroi, Affranchir ces lieux saints d'un infidèle Roi : Deux mois peuvent encor être écoulés à peine, Depuis que dans un bois au bord d'une fontaine, Je vous trouvai sans casque et devins votre amant, Et vous vis éloigner presque au même moment. Cette nuit dans ce camp, en vous voyant paraître, À vos armes d'abord j'ai cru vous reconnaître : Et dans cette croyance à présent affermi, Je vous suis comme amant et non comme ennemi.

Clorinde

Soit comme un ennemi, soit comme amant n'importe, Pour ces deux noms ma haine est également forte : Je n'aime que la guerre, et ce noble métier Demande à qui l'exerce un grand coeur tout entier : L'Amour est son contraire et ses molles tendresses Au coeur qui les ressent n'inspirent que faiblesses, Je hais l'amour enfin et détestant sa loi, Un amant est toujours un Ennemi pour moi ?

Tancrede

L'Amour n'est qu'une ardeur simple de sa nature, Son objet seulement la souille, ou la rend pure. L'objet de mon amour est noble autant que doux, J'aime enfin le Mérite et la Valeur en vous : Et si pour qui vous aime, ô Beauté trop cruelle ! Vous ne pouvez avoir qu'une haine mortelle, Je crains, quoique mon coeur de terreur ait frémi De ne pouvoir cesser d'être votre ennemi.

Clorinde

Cette Amour doit de moi n'attendre aucune estime, Entre deux ennemis tout commerce est un crime, Tu ne me peux aimer sans trahir Godefroi, Et le coeur d'un perfide est indigne de moi.

Tancrede

Ah c'est ce que de moi vous ne devez pas croire ! Je vous aime, il est vrai ; mais j'aime aussi la Gloire. Mourant pour mon parti, mon trépas serait doux, Autant qu'il le serait si je mourais pour vous !

Clorinde

Si je m'arrête au sens que ce discours expose, Je puis beaucoup sur toi.

Tancrede

Vous pouvez toute chose. Vos désirs sont pour moi des ordres absolus, Quelle preuve en faut-il ?

Clorinde

Il faut ne m'aimer plus.

Tancrede

C'est ce que me défend l'état où je me trouve, Ce qui détruit l'amour n'en peut être une preuve : Commandez-moi plutôt d'affronter le trépas, Tout m'est possible hormis de ne vous aimer pas !

Clorinde

Mais quel est ton espoir ? Sais-tu bien que mon âme Veut toujours être libre ?

Tancrede

Oui, mais je sais Madame, Que l'effet ne suit pas toujours notre souhait, Et que souvent on aime en dépit qu'on en ait : Mon espoir est fondé sur votre résistance, L'Amour aime à forcer qui se met en défense ; Plus un coeur lui résiste et plutôt il l'abat.

Clorinde

Hé bien pour vaincre mieux je fuirai le combat, Et pour ôter tout lieu de me pouvoir surprendre, Je ne prétends jamais ni te voir ni t'entendre, Adieu.

Tancrede

Veuillez souffrir encor ; mais elle fuit, Et j'ai déjà perdu sa trace dans la nuit. Qui me vient aborder ?

Scène 2

Arsace, Tancrede

Arsace

Ô Ciel !

Tancrede

Quel soin te presse ? Parle que cherches-tu ?

Arsace

Clorinde ma maîtresse. Le Camp a pris l'alarme et j'appréhende fort Qu'elle n'ait rencontré la prison ou la mort ; Et d'un péril égal sans avoir l'âme émue Je viens apprendre ici ce qu'elle est devenue !

Tancrede

Quiconque a le bonheur d'être à cette beauté, Doit savoir qu'où je suis il est en sûreté : Clorinde a fait retraite avec un soin extrême, Suis ses pas et dis-lui seulement que je l'aime.

Arsace

Que lui dirai-je encor ?

Tancrede

Je te l'ai déjà dit, Va, dis-lui que je l'aime, et cela me suffit.

Arsace

Il passe vers le camp, retournons à la ville, La nuit rend maintenant ma retraite facile : Mes soins doivent cesser ; mais n'aperçois-je pas Quelque guerrier armé qui tourne ici ses pas ? Mais ou mon âme encor prend de fausses alarmes, Ou je connais Clorinde à l'éclat de ses armes.

Scène 3

Clorinde, Arsace

Clorinde

C'est Arsace.

Arsace

Ah Madame ! Où courez-vous ainsi ?

Clorinde

Achever un dessein qui n'a pas réussi. Je dois porter la flamme à ces hautes machines, Sur qui tous les Chrétiens ont fondé nos ruines. Ismène l'enchanteur propice à mes desseins, A fait cette grenade et l'a mise en mes mains ; Mais j'ai mal pris mon temps, et sans rien entreprendre, Les Chrétiens m'ont d'abord réduite à me défendre : Et leur nombre eût sans doute accablé ma valeur, Sans les soins que Tancrède a pris à ma faveur ; Puisque enfin je me trouve et libre et sans blessure, Je veux tenter encor cette haute aventure.

Arsace

Quoi rentrer au péril, lorsque vous en sortez, Madame, le malheur suit les témérités !

Clorinde

Tous tes conseils ici me sont peu nécessaires, La Fortune est toujours propice aux téméraires.

Arsace

Consultez.

Clorinde

Tes raisons ne peuvent m'arrêter. Il est heure d'agir et non de consulter.

Arsace

Dans un trop grand péril ce dessein vous engage ?

Clorinde

Oui, le péril est grand ; mais moins que mon courage.

Arsace

Mais vous pouvez périr, on peut vous accabler ?

Clorinde

Oui, oui, je puis périr ; mais je ne puis trembler. J'ois du bruit, qui va-là ?

Scène 4

Hermine, Clorinde, Arsace

Hermine

Je m'estime perdue ! Je suis...

Clorinde

Qui que tu sois réponds, ou je te tue.

Hermine

C'est la voix de Clorinde et ses armes aussi !

Clorinde

Parle ?

Hermine

Je suis Hermine.

Clorinde

Ô Ciel Hermine ici ! Qui t'a fait déguiser ?

Hermine

Une étrange disgrâce ; Mais soyons sans témoins.

Clorinde

Éloignez-vous Arsace.

Hermine

Souffre qu'il aille dire à Tancrède à l'instant, Que seul en cet endroit un étranger l'attend.

Clorinde

Arsace entendez-vous l'ordre qu'elle vous donne ?

Arsace

Oui Madame.

Arsace sort.

Clorinde

Allez donc faire ce qu'elle ordonne.

Hermine

Ta rencontre en ces lieux jointe à notre amitié, M'oblige à ne me pas découvrir à moitié, Tu sais bien que mon père était Roi de Syrie, Qu'il perdit à la fois la couronne et la vie ; Et que Tancrède alors portant partout l'effroi, Força notre palais et se saisit de moi ; Mais apprends qu'à ma vue il fit enfin le brave, Si je fus sa captive, il devint mon esclave : Et cessant d'être libre en se trouvant vainqueur, Il prépara des fers seulement pour son coeur. De son amour enfin j'eus des preuves certaines, Pour marquer ses liens, sa main brisa mes chaînes : Et sachant mes désirs bien loin d'y résister, Jusques en cette ville il me vint escorter. Ce fut lors qu'à mon âme Amour se fit connaître. Mon coeur devint captif, quand je cessai de l'être : Et Tancrède voulant m'ôter des fers si beaux, Bien loin de les briser, m'en donna de nouveaux.

Clorinde

Quoi tu l'aimes ?

Hermine

Je l'aime et me suis résolue De lui parler ici sans en être connue, De sonder ses désirs, et s'il n'aime que moi, De lui rendre justice en lui donnant ma foi.

Clorinde

Quoi sa religion n'a donc rien qui t'étonne ?

Hermine

J'abhorre ce qu'il croit ; mais j'aime sa personne !

Clorinde

Hermine considère !

Hermine

Alors qu'on aime bien, Clorinde un jeune coeur ne considère rien.

Clorinde

Puisqu'en vain je m'oppose à ce dessein étrange, De nos armes au moins nous devons faire échange : Celles que dessus moi Tancrède vient de voir, Si tu veux t'en charger pourront le décevoir ; Et parlant sous mon nom en baissant ta visière, Tu sauras s'il persiste en son amour première.

Hermine

Ce conseil me ravit.

Clorinde

Si l'effet suit mes voeux Il peut être à la fois utile à toutes deux. Tes armes sans éclat me rendront inconnue, Dedans une entreprise où je crains d'être vue.

Hermine

J'entends quelqu'un qui marche.

Clorinde

Arsace fait ce bruit. Avez-vous vu Tancrède ?

Scène 5

Arsace, Clorinde

Arsace

Oui Madame, il me suit.

Clorinde

Croit-il que ce soit moi qui doive ici l'attendre ?

Arsace

Il vous croit en danger, et vient pour vous défendre, Tout armé comme il est, il s'avance à grands pas.

Clorinde

Arrêtez-le, et surtout ne le détrompez pas.

Scène 6

Arsace, Tancrede

Arsace

De s'avancer ici je l'entends qui se presse, Seigneur en cet endroit vous verrez ma maîtresse.

Tancrede

Pour la trouver plutôt marchons diligemment.

Arsace

Elle viendra se rendre ici dans un moment : N'allez pas plus avant, Clorinde le désire, Je reste par son ordre ici pour vous le dire.

Tancrede

C'est assez j'obéis et n'irai pas plus loin : Mais de quelque secours n'a-t-elle pas besoin ?

Arsace

Seigneur de son salut ne soyez point en peine, Elle est hors de péril et votre crainte est vaine.

Tancrede

Obligez-moi du moins de ne me point celer, Quel sentiment l'oblige à me vouloir parler ? Veut-elle encor accroître ou flatter mon martyre, Ne m'en direz-vous rien ?

Arsace

Je n'ai rien à vous dire, C'est un secret que seule elle peut déclarer, La voici : par respect je vais me retirer.

Scène 7

Tancrede, Hermine

Tancrede

C'est Clorinde avançons ?

Hermine

Ma crainte ici redouble, Et sa vue en mon âme excite un nouveau trouble.

Tancrede

Votre retour m'est doux, objet rempli d'appas, Soit qu'il me soit propice ou ne me le soit pas : Je n'eus jamais l'orgueil de prétendre à vous plaire, Vous aimer et vous voir est tout ce que j'espère : Et malgré vos rigueurs vous comblez mon espoir, Puisque je puis ici vous aimer et vous voir.

Hermine

Il me parle d'amour ? Il m'a donc reconnue ?

Tancrede

Mes ennuis les plus grands cessent à votre vue.

Hermine

Mais me connaissez-vous ?

Tancrede

Oui pour une beauté, Qui fait voir des appas jusques dans sa fierté : Je sais que parmi nous le Ciel vous fit descendre, Pour donner de l'amour et pour n'en jamais prendre : Et que de la Nature aussi bien que des Cieux, Vous n'eûtes en naissant rien de doux que les yeux.

Hermine

On se laisse souvent tromper par l'apparence, Et l'on est quelquefois aimé sans qu'on y pense. Espérez ?

Tancrede

Que j'espère ! Ô Ciel qu'ai-je entendu ! Un bonheur est plus grand, moins il est attendu, Et mon Coeur interdit de cette grâce insigne, Vous est plus obligé, moins il s'en trouve digne.

Hermine

Un amant bien fidèle est digne d'être aimé.

Tancrede

Quel soupçon de ma foi pourrait être formé, Quiconque est votre amant ne peut être infidèle, Dès qu'on a vu Clorinde, on ne peut aimer qu'elle.

Hermine

Vous aimez donc Clorinde ?

Tancrede

En pouvez-vous douter ! Je l'aime d'une ardeur qui ne peut s'augmenter. Comme il n'est point d'éclat que sa beauté n'efface, On ne peut voir d'amour que mon feu ne surpasse : Clorinde est sans égale et Tancrède enchanté, Est enfin en amour ce qu'elle est en beauté.

Hermine

Ces mots passionnés m'outragent jusqu'à l'âme : Mais n'avez-vous jamais ressenti d'autre flamme ?

Tancrede

Mon coeur que jusqu'ici l'on n'a pu surmonter, N'avait rien que Clorinde au monde à redouter : Ses fers ont tant d'éclat que j'ai l'âme trop vaine Si je crois mériter une si belle chaîne ; Mais croyez que Clorinde est seule en l'Univers, Qui puisse mériter de me donner des fers !

Hermine

À me désespérer ce perfide s'obstine ; Mais n'avez-vous jamais soupiré pour Hermine ? J'ai su que l'aimiez.

Tancrede

Qui vous l'a fait savoir Est, ou déçu lui-même, ou veut vous décevoir. Je ne l'aimai jamais, le peu qu'elle a de charmes, Était quand je la vis tout noyé de ses larmes : Et croyant ne devoir l'affliger qu'à moitié, Je lui rendis des soins seulement par pitié.

Le premier vers, à part.

Hermine

Peut-on jamais souffrir de plus cruels outrages ! Hermine eût de vos feux d'assez grands témoignages ! Votre amour fut la fin de sa captivité, En faveur de vos fers elle eût la liberté.

Tancrede

Pour elle ma froideur fut par là confirmée, M'en serais-je éloigné si je l'avais aimée ? Je l'aurais conjurée en la méprisant moins, De souffrir mon amour, mon respect et mes soins ; Mais trouvant son humeur importune et sévère, Je pris un beau prétexte afin de m'en défaire.

Hermine

Quel aveu juste Ciel et quelle indignité !

Tancrede

Que m'apprend ce murmure adorable beauté ! Ah sans doute il m'apprend que ma gloire est extrême ! Lorsqu'on paraît jaloux, on témoigne qu'on aime Qu'en dois-je croire enfin ?

Hermine

Que tu t'abuses fort, Que je t'abhorre plus que l'on ne hait la mort : Que tu n'es qu'un ingrat, que ma haine implacable Comme ta lâcheté n'eut jamais de semblable, Que mon courroux pour toi ne doit jamais finir, Et te méprise trop pour te vouloir punir. Adieu.

Tancrede

Souffrez qu'au moins je puisse vous répondre ; Mais l'ingrate m'accuse et fuit pour me confondre ! Ô Ciel fut-il jamais revers plus imprévu ! De tout raisonnement je me sens dépourvu. Un changement si prompt doit seulement m'instruire Qu'il n'est rien d'assuré dans l'amoureux empire ; Qu'Amour aime à mêler le bien avec le mal, Et comme il est enfant qu'il n'est jamais égal : Ses plus rares faveurs sont toujours inconstantes ; Mais quoi ne vois-je pas nos machines brûlantes ?

Scène 8

Arimon, Clorinde, Tancrede

Arimon

Oui traître de ta main j'ai vu partir le feu, Ta fuite et tes détours te serviront de peu, Mon bras en ce moment punira ton audace.

Clorinde

C'est ainsi que je sais répondre à qui menace.

Arimon

Je suis mort !

Tancrede

Arimon est tombé sans chaleur, Il faut que je partage ou venge son malheur : Après son meurtrier marchons en diligence.

Clorinde

Je vois pour m'arrêter Tancrède qui s'avance, Si je me fais connaître il ne me nuira pas ; Mais je ne veux devoir mon salut qu'à mon bras, Il faut que je l'attende et que je l'embarrasse : Parle qui donc es-tu qui me suis à la trace ?

Tancrede

Je suis un homme armé qui par un juste effort T'apporte en même temps et la guerre et la mort.

Clorinde

Je ne fuis point la guerre et l'accepte sur l'heure : Mais sois certain qu'il faut que la mort te demeure.

Tancrede

Je vais te faire voir par de sanglants effets, Que je sais bien donner tout ce que je promets.

Clorinde

Quel amant eut jamais un dessein plus étrange ; Mais je me sens blessée, il faut que je me venge.

Tancrede

Ce n'est rien, ce n'est rien, je n'ai que commencé.

Clorinde

C'est à moi à moi d'achever ?

Tancrede

Ah Ciel je suis blessé !

Clorinde

Ce n'est rien, ce n'est rien, ma blessure funeste Te doit coûter encor tout le sang qui te reste.

Tancrede

Ô toi qui que tu sois, contre qui je me bas Diffère d'un moment ta perte, ou mon trépas ! Et si dans ce combat où l'honneur nous engage Les prières encor peuvent être en usage : Pour accroître ma gloire ou flatter mon malheur, Instruis-moi de ton nom comme de ta valeur. Je ne connais que trop que de notre querelle Aux jours de l'un de nous la fin sera mortelle ; Fais-moi connaître avant ou l'un ou l'autre sort, Quel bras doit honorer ma victoire ou ma mort.

Clorinde

Cette grâce pour toi serait peu favorable, Sois certain que je porte un nom si redoutable, Qu'en te le prononçant malgré tous tes desseins, Les armes à l'instant te tomberaient des mains ; Mais je crains ta faiblesse et j'ai trop de courage, Pour te vouloir combattre avec quelque avantage : Mon coeur peut sur lui seul son espoir établir, Et pour te vaincre mieux ne veut pas t'affaiblir ; Ne prends points d'autres soin que ceux de te défendre, Défends-toi de mon bras et sois content d'apprendre, Que de ces hautes tours l'embrasement soudain Est un coup fortuné de cette même main.

Tancrede

Sache qu'à te punir cet aveu me convie, Et qu'il ne doit pas moins te coûter que la vie.

Clorinde

Ah ce coup est mortel et ma vigueur s'abat !

Tancrede

Il chancelle, hâtons la fin de ce combat, Je suis vainqueur, il tombe.

Clorinde

Ah c'est ce que j'ignore ! Tu n'es pas mon vainqueur puisque je vis encore, Achève et tu sauras si mon coeur est vaincu, Qui n'a pu l'être au moins tandis qu'il a vécu.

Tancrede

Que la Victoire ami me soit plutôt ravie, Que de l'avoir au prix d'une si belle vie ! Ton courage me charme et mon inimitié Se laisse vaincre aux traits d'une juste pitié, C'est moi qui suis vaincu.

Clorinde

Cette pitié nuisible Me fait mieux que tes coups cesser d'être invincible, La Victoire est à toi, ta générosité Triomphe malgré toi de toute ma fierté, Et le sort qui m'outrage au moins me fait connaître, Qu'il me donne un vainqueur qui mérite de l'être !

Tancrede

L'espoir de ton salut nous peut encor rester, Ce casque t'embarrasse et je vais te l'ôter.

Clorinde

Ma blessure est mortelle, et ta peine impuissante.

Tancrede

Juste ciel ! C'est Clorinde !

Clorinde

Oui Clorinde mourante ! Tu restes interdit Tancrède, et je connais, Que le coup dont je meurs te blesse autant que moi ; Mais perds cette douleur qui m'est injurieuse, Pour regretter ma perte elle est trop glorieuse. Je meurs ; mais je connais que ce coup inhumain, Ne me pouvait venir d'une plus belle main. Oui j'estime Tancrède et mon âme déçue Ne l'eût point estimé s'il ne m'eût point vaincue. Mon coeur qui ne se plaint ni de toi ni du sort, Te pardonne aisément ma défaite et ma mort : Le reste de mon sang s'écoule avec ma vie, Je meurs ; mais je ne puis mourir ton ennemie. Adieu...

Il tombe auprès du corps de Clorinde.

Tancrede

Clorinde meurt par le fer que je tiens, Et mes jours ne sont pas finis avec les siens ! La clarté par les coups à Clorinde est ravie, Et sa perte n'est pas de la mienne suivie ! Enfin Clorinde expire et mon perfide coeur N'a pas assez d'amour pour mourir de douleur ! Quoi cette main si prompte aux actions barbares, Cette main si cruelle à des beautés si rares, Après de ma maîtresse avoir hâté la fin, N'a pas encore osé punir son assassin ! N'a pas osé commettre un acte de Justice. Ah c'en est trop il faut que ce coup me punisse... Mais l'horreur des amants et l'effroi des humains, Qui dans un sang si pur vient de tremper ses mains, Après avoir porté sa rage sans seconde Jusqu'au sein le plus chaste et le plus beau du monde. Et mis une beauté qu'il adore, aux abois, Pour sa punition ne mourra qu'une fois ! Non, non, n'achève pas ce sanglant sacrifice, Tancrède ingrat, ta vie est ton plus grand supplice : Contemple cet objet de ton coeur adoré, Qu'au sort de ton amour ton bras a massacré ! Vois ces beaux yeux auteurs de tes flammes premières, Dont tes efforts sanglants ont éteints les lumières ! Regarde le débris d'un chef-d'oeuvre si beau, Et dans chaque regard trouve un trépas nouveau ! Et vous ô derniers coups d'une main adorable, Blessures retenez le sang de ce coupable ! C'est finir son tourment que terminer son sort, Et vous lui feriez grâce en lui donnant la mort ! Mais quoi vous vous ouvrez ; en vain je vous convie, Pour prolonger mes maux de prolonger ma vie ! Pour venger ce beau sang du Corps dont vous partez, Vous vomissez le mien à flots précipités : Déjà ma voix s'abat, mes faiblesses redoublent, Mes pas sont chancelants, mes yeux mourant se troublent : Et cédant à l'effort des dernières douleurs, Mon coeur par un soupir m'avertit que je meurs : Vous de tant de beautés chers et tragiques restes, Beau corps à qui mes jours ont été si funestes Permettez en perdant mon crime avec le jour, Que la mort nous unisse au défaut de l'Amour.

Acte V

Scène 1

Armide

Le théâtre se change en une île délicieuse où l'on peut passer par un pont magnifique, Armide descend en même temps et continue à parler.

La terre s'ouvre et l'Ombre d'Hidraot en sort.

Armide

Ministres dont les soins sont mes plus fortes armes, Démons à me servir engagés par mes charmes ! Changez ces lieux couverts et de sang et de pleurs, En une île agréable et couverte de fleurs. Et vous à qui je dois les hautes connaissances De la plus assurée et noble des sciences, D'un Art qui quand je veux trouble et calme les mers, Et fait pâlir les Cieux, ou trembler les enfers ; Noble Esprit d'Hidraot qui sous des myrtes sombres Jouissez du repos dont jouissent les Ombres, Quittez pour me venger ces noirs et tristes bords Et pour nuire aux vivants, abandonnez les morts. Quarante chevaliers que j'avais avec peine Pris entre les Chrétiens et puis mis à la chaîne, Par le jeune Renaud le plus fier des humains, M'ont été hautement ravis d'entre les mains. J'aspire à la vengeance et j'en flatte mon âme, Rien n'est plus agréable à l'esprit d'une femme ; Et plus son impuissance invite à l'outrager, Plus pour elle il est doux de se pouvoir venger. Je vous conjure donc Ombre qui m'êtes chère, Par les Ondes du Styx que tout l'Enfer révère, Par le Cercle d'Hécate et ses trois divers noms, Et par le noir trident du Prince des Démons, Pour aux jours de Renaud faire ensemble la guerre, De sortir à l'instant du centre de la Terre.

Scène 2

L'Ombre d'Hidraot, Armide

L'Ombre d'Hidraot

Tu me vois prêt Armide à suivre tes désirs, L'Enfer prend avec moi part à tes déplaisirs. Il craint que de Renaud la valeur sans égale À tous ses partisans ne se rende fatale, Et ce jeune Chrétien peut dire sans erreur, Qu'il a jusqu'aux Enfers porté de la terreur ; Mais les Démons enfin sont tous d'intelligence, Pour hâter avec toi sa perte et ta vengeance.

Armide

L'offense est pour moi seule et me doit engager À prendre seule aussi le soin de me venger. Renaud sera puni, mais puni par mes armes, Sa rencontre est le bien que j'attends de mes charmes ; Mais l'ayant rencontré ma main seule en effet, Doit réparer le tort que la sienne m'a fait.

L'Ombre d'Hidraot

Ce sentiment est juste, et je te viens apprendre Qu'à l'instant en ces lieux Renaud se viendra rendre, Et loin que ton courroux lui donne de l'effroi, Qu'il a de t'aborder même désir que toi.

Armide

Même désir que moi qu'il a tant offensée ?

L'Ombre d'Hidraot

Il a même désir et non même pensée, Tu cherches à le perdre, il cherche à t'acquérir : Tu veux percer son Coeur lorsqu'il veut te l'offrir, Il est atteint pour toi d'une ardeur sans mesure : J'ai fait entre ses mains rencontrer ta peinture, Son coeur jeune et bouillant s'est enflammé d'abord ; Mais d'un feu qui ne doit éclairer que sa mort.

Armide

Sa passion me nuit, le trépas lui doit plaire, S'il lui vient d'une main que l'Amour lui rend chère : Ma haine dans sa mort n'aura rien d'éclatant, Il mourra de ma main ; mais il mourra content. Je souhaite sa mort ; mais sa mort inhumaine : Il meurt sans châtiment s'il expire sans peine. La Mort ne punit point quand elle a des appas, Et s'il meurt impuni je ne me venge pas.

L'Ombre d'Hidraot

Pourvu qu'il meure enfin cela te doit suffire, La Mort est de tous nos maux le dernier et le pire. Et de quelque façon qu'on se sente outrager, Perdre son ennemi c'est toujours se venger.

Armide

Renaud paraît : allez par quelque adresse utile, L'engager à passer sans suite dans cette île, Ce lieu pour ma vengeance est propre au dernier point.

Armide se cache derrière quelques arbres et L'Ombre passe sur le pont et se rend sur le devant du Théâtre où Renaud paraît avec son écuyer.

L'Ombre d'Hidraot

Je te vais contenter ; mais ne te montre point.

Scène 3

Renaud, L'Ombre d'Hidraot, Agis

Renaud

Cesse Agis de combattre une flamme invincible ; Je voudrais l'étouffer ; mais il m'est impossible. Tous les raisonnements ne sont pas de saison, Mes sens dans leur désordre engagent ma raison ; Armide est idolâtre, Armide est criminelle, Elle est mon ennemie enfin ; mais elle est belle, Ses défauts sont cachés par ses charmes puissants Et ma Raison ne voit que ce qu'ont vu mes sens. Cesse par tes discours en cette solitude, De troubler de mon coeur la douce inquiétude. Mes pensers amoureux ici m'ont fait venir, Et fourniront assez de quoi m'entretenir. Dieu que cette île est belle, et ce pont magnifique Sachons-en les secrets de cet homme rustique. Quelle est cette île ami.

L'Ombre d'Hidraot

Ces mots me font juger Seigneur qu'assurément vous êtes étranger. Il n'est point dans l'Asie île plus renommée, L'entrée aux Étrangers n'en est jamais fermée ; Et pour peu que votre âme aime les nouveautés, Vous ne passerez point sans en voir les beautés.

Renaud

Suis donc mes pas, Agis !

Agis veut passer et le pont se brise dans le moment qu'il veut mettre le pied dessus.

L'Ombre d'Hidraot

Si tu n'es las de vivre Qui que tu sois demeure et garde de le suivre, Cette île est enchantée et par de dures lois L'on n'y peut sans danger passer deux à la fois.

Agis

N'importe. Ah Ciel ! Le pont tout à coup vient de fondre Ce succès de tout point commence à me confondre, Ce doit être l'effet d'un magique pouvoir. Plût au Ciel que l'auteur à mes yeux se fît voir.

L'Ombre d'Hidraot

C'est moi, que prétends-tu ?

Agis

Ce que je prétends traître ! Te perdre, ou te forcer de me joindre à mon maître.

L'Ombre d'Hidraot

Quoi mortel impuissant tu m'oses menacer, Toi que d'un souffle seul je pourrais terrasser : Oui de ce pont brisé la chute est mon ouvrage, Et si de Renaud seul j'ai souffert le passage : Sache que ce sera malgré tout son effort Un passage pour lui de la vie à la mort.

Il met l'épée à la main, et lorsqu'il en veut frapper l'Ombre, elle rentre dans la terre et Agis ne frappe que l'air.

Agis

La crainte de ton art n'a rien qui me retienne Et ta perte du moins précèdera la sienne. Ciel d'un pareil prodige a-t-on ouï parler ! Je frappe et tous mes coups ne rencontrent que l'air. Le charme est surprenant qui l'a fait disparaître : Mais cherchons quelque endroit pour rejoindre mon maître.

Scène 4

Renaud

Il se couche sur un gazon.

Il regarde le portrait d'Armide.

Renaud

Ce gazon que cette eau vient baiser doucement, Semble ici m'inviter à rêver un moment. Île délicieuse où l'aimable Zéphyre Dedans le sein de Flore avec langueur soupire, Séjour de mille appas que ce fleuve charmant Ceint d'un continuel et mol embrassement, Pour rendre ici ma joie et parfaite et solide, Rien ne vous manquerait si vous aviez Armide ; Mais par l'effet d'un charme amoureux et nouveau Quand je ne la vois pas, je ne vois rien de beau. Chef-d'oeuvre où l'art fait voir par sa douce imposture Les plus aimables traits qu'ait formés la Nature. Belle Cause des maux qui me sont préparés Vous avez des appas dignes d'être adorés : Ce qu'Armide a de beau, vous l'avez en partage ; Mais quoi d'Armide enfin vous n'êtes que l'image, Et je ne trouve en vous malgré mes justes voeux, Que l'image du bien qui me peut rendre heureux ! Pour Armide à mes yeux vos traits vous font paraître ; Mais Armide est sensible et vous ne pouvez l'être ! Et vous ne pouvez l'être ! Oui Portrait précieux ! Mais c'est possible en quoi vous lui ressemblez mieux. Je conçois peu d'espoir et j'ai de justes craintes Qu'Armide comme vous sera sourde à mes plaintes, Et que cette beauté dont je crains le courroux Ne sera pas pour moi plus sensible que vous ; Mais qui cause dans l'onde une rumeur soudaine ? Un Triton sort du fleuve avecque une sirène : Ils paraissent tous deux disposés à chanter, Leur dessein me surprend ; mais il faut écouter.

Scène 5

Renaud

Renaud s'endort et le Triton et la Sirène continuent à chanter.

Renaud

Tous mes sens enchantés de cet air agréable Sont contraints de céder au sommeil qui m'accable.

Scène 6

Armide

Le Triton et la Sirène se plongent dans le fleuve et Armide continue.

Comme elle lève le bras pour frapper Renaud d'un dard qu'elle tient, l'Amour paraît en l'air.

Armide

Allez retirez-vous, Renaud est endormi, Et je veux sans secours perdre cet ennemi. C'est maintenant qu'il faut que cette âme indomptée Succombe sous les coups d'une femme irritée ; L'heure fatale arrive où Renaud doit périr, S'il ouvre encor les yeux c'est pour se voir mourir, Et son sommeil est moins dans ce péril extrême, Le frère de la mort que la mort elle-même ; Assouvissons nos sens du plaisir précieux Que la vengeance inspire aux esprits furieux. Je vais perdre un amant ; mais en vain à ma rage Son coeur trop criminel oppose mon image, Loin d'épargner son coeur, je percerais le mien, S'il empêchait mes coups d'aller jusques au sien. Je sais bien qu'il n'est point de peine plus funeste Que de se voir aimer d'un objet qu'on déteste : L'Amour à la pitié veut toujours engager ; Et comme tout mon bien consiste à me venger, Son Amour n'est pour moi qu'une nouvelle offense, Puisqu'elle ose vouloir m'arracher ma vengeance ; Mais je me puis venger doublement à mon tour, En punissant Renaud je punirai l'Amour. Détruisons son Empire au coeur de ce perfide ! Vengeons-nous de tous deux...

Scène 7

L'Amour, Armide

L'Amour

Arrête, arrête Armide !

Armide

Et qui donc es-tu toi ? Qui troubles mes désirs.

L'Amour

Je suis fils du désordre et père des plaisirs, C'est moi dont la puissance infinie et féconde Soutient ce qui subsiste aux Cieux et dans le Monde. J'anime la Nature, ou pour mieux m'exprimer, Je t'apprends que je suis le Dieu qui fait aimer.

Armide

Par quel droit prétends-tu traverser ma vengeance ? Toi de qui j'ai toujours méprisé la puissance. Le Dieu qui fait aimer en dépit de ses traits, N'a rien à commander à qui n'aima jamais.

L'Amour

Si tu n'aimas jamais, tu peux aimer encore. Ma flamme dans ton coeur malgré toi peut éclore : La source de la vie est l'effet de mes feux, Sur tous les corps vivants je puis ce que je veux : Et quand je laisse un coeur dedans l'indifférence C'est mon désir qui manque et non pas ma puissance ; Mais enfin il est temps que tu suives ma loi. Tu t'es voulu venger de Renaud et de moi, Et je viens animé fortement à te nuire, Défendre contre toi Renaud et mon Empire.

Armide

Quoi tu me veux défendre ici de me venger ?

L'Amour

Oui ; mais de tes tourments c'est là le plus léger, Je veux pour te punir par un supplice extrême Te donner de l'Amour pour ton ennemi même.

Armide

Moi ! De l'amour pour lui ! Perds cette vanité, Tout ton pouvoir dépend de notre volonté. Pour te vaincre il ne faut que se vouloir défendre, L'on n'a jamais d'amour qu'autant qu'on en veut prendre ; Enfin quoi qu'en effet tes ordres rigoureux Puissent dessus mon coeur j'y puis encor plus qu'eux, Et loin que pour Renaud mon âme soit émue, Il faut que je me venge et qu'il meurt à ta vue.

Il s'envole en lui tirant une flèche.

L'Amour

Ce trait te va punir et lui sauvant le jour, T'apprendra qu'il n'est rien d'impossible à l'Amour.

Scène 8

Armide, Renaud

Armide

Ô Ciel ! Mais de ce coup l'atteinte est trop légère Pour garantir Renaud des traits de ma colère, Et dussé-je en périr je me plains peu du sort ; Puisque j'ai de la vie assez pour voir sa mort.

Renaud

Je ne fuis point vos coups, non...

Armide

Il rêve.

Renaud

Inhumaine ! Je ne puis jamais vivre avecque votre haine, Et contraint d'expirer, j'aime mieux recevoir La mort de votre main que de mon désespoir !

L'Amour paraît en l'air suivi de quatre Amours.

Armide

Si ma main par ta mort peut remplir ton attente, Tu mourras satisfait et je vivrai contente. Reçois le coup... Mais Dieux ; quel tremblement soudain Me saisit à la fois et le coeur et la main ! Quel mouvement s'oppose en mon âme alarmée Au cours de la fureur dont je suis animée, Et quel charme plus fort que mes enchantements Soulève contre moi mes propres mouvements ! Quoi de mon ennemi je souffre ici la vue ; Et loin de redoubler ma haine diminue ? L'Objet qui l'augmentait, ne sert qu'à l'amoindrir, Et ce qui m'irritait commence à m'attendrir ; D'où vient que de mes sens la révolte inhumaine En faveur de Renaud ose trahir ma haine, Et que mes yeux malgré mon furieux désir, L'observent avec soin et même avec plaisir ? Avec plaisir ! Mes yeux vous font donc cet outrage, Transports impétueux de vengeance et de rage, Et vous n'empêchez pas ces guides de mon coeur De voir notre Ennemi sans peine et sans horreur ; Mais quoi j'adresse en vain cette plainte pressante, Aux restes impuissants de ma fureur mourante ? Tout mon courroux s'éteint et dans mon lâche coeur Je ne sens que faiblesse et ne sens plus d'ardeur ! Plus d'ardeur ! Ah que dis-je en vain je dissimule, D'une ardeur forte encor je sens bien que je brûle ; Mais hélas cette ardeur qui me brûle à son tour Ne vient plus de la haine, elle vient de l'Amour. Renaud dont le mérite est plus fort que mes charmes, Tu triomphes d'Armide elle te rend les armes, Et nul péril ne doit te donner de terreur Ayant pu triompher d'une femme en fureur, Je sens bien que ta gloire à ma honte s'augmente, Et que ton ennemie enfin est ton amante : L'Amour qui me punit cesse ici d'être doux, J'ai toute sa tendresse et lui tout mon courroux : Et par le prompt effet d'un changement étrange Au lieu de me venger j'aime, et l'Amour se venge. Sa vengeance est pourtant imparfaite en ce point Qu'il me punit d'un trait, qui ne me déplaît point : Je hais ma liberté quand je reçois sa chaîne Et je fais mes plaisirs de ce qu'il fait peine. Tous ses maux ont toujours des charmes pour nos coeurs, Et si ses maux sont doux, quelles sont ses douceurs ? Si ta justice Amour égale ta puissance Fais cesser ta colère avec que mon offense, Mon crime est maintenant expié par tes feux, Après m'avoir punie, exauce au moins mes voeux : Je te veux consacrer les restes de ma vie, Mon coeur d'autres plaisirs ne conçoit plus d'envie : Transporte-nous tous deux pour vivre sous ta loi, Dans des lieux interdits à tout autre qu'à toi.

Scène 9

L'Amour

Les quatre petits Amours descendent sur le Théâtre et deux ayant pris Renaud, et les deux autres Armide, ils les enlèvent sous la conduite de l'Amour.

L'Amour

Tes voeux sont exaucés et je suis prêt Armide Dans un monde inconnu de te servir de guide, Vous qui m'obéissez, Dieux des contentements, Amours, sous ma conduite enlevez ces amants.

Scène 10

La Fleur, La Roque

La Fleur

Ma fille est morte ô Ciel !

La Roque

Vous l'allez voir descendre, Et son enlèvement vous devait moins surprendre.

La Fleur

On peut être surpris par un semblable effet.

La Roque

De nos essais enfin êtes-vous satisfait ?

La Fleur

Oui, chacun a bien fait dans tous ses personnages, Je consens avec joie à vos trois mariages : Votre art dans ces essais m'a paru noble et doux, Et votre sort enfin doit faire des jaloux. Si votre troupe un jour a la gloire de plaire, Au plus auguste ROI que le Soleil éclaire, Au PRINCE sans égal qui possède à la fois Ce que séparément ont eu les plus grands Rois, Et qui portant partout sa Valeur sans seconde, Ne doit la voir borner que des bornes du Monde.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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