Comédie · 1708

La Critique du Légataire

de Jean-François Regnard

Représentation
≈ 28 min
Distribution
1 femme, 7 hommes
Répliques
136
Écriture
En prose
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
La Comtesse F 35 ≈ 12 min 6
Le Marquis H 24 ≈ 4 min 4
Monsieur Boniface H 15 ≈ 3 min 2
Le Chevalier H 12 ≈ 2 min 2
Monsieur Bredouille H 8 ≈ 2 min 1
Le Comédien H 12 ≈ 2 min 2
Clistorel H 15 ≈ 2 min 2
Clistorel H 15 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
La Comtesse absentabsentabsentabsent
Le Marquis absentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur Boniface absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Chevalier absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur Bredouille absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Comédien absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Clistorel absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Clistorel absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Scène 1

Le Comédien

Le Comédien

Messieurs, nous aurons l'honneur de vous donner demain la tragédie de... et, le jour suivant, vous aurez encore une représentation du Légataire.

Scène 2

Le Chevalier, Le Comédien

Le Chevalier

Holà, ho, monsieur l'annonceur ! Un petit mot, s'il vous plaît.

Le Comédien

Que souhaitez-vous, monsieur ?

Le Chevalier

Hé ! Ventrebleu ! N'êtes-vous point las de nous donner toujours la même pièce ? Est-ce qu'il n'y a pas assez longtemps que vous nous fatiguez de votre Légataire ?

Le Comédien

Monsieur, nous ne nous lassons jamais des pièces, tant qu'elles nous donnent de l'argent.

Le Chevalier

Je suis las de voir ce Poisson avec son bredouillement et son item. Ma foi, c'est un mauvais plaisant ; tu vaux mieux que lui.

Le Comédien

C'est le public qui détermine le sort des ouvrages d'esprit, et le nôtre ; et, lorsque nous le voyons venir en foule à quelque comédie nouvelle, nous jugeons que la pièce est bonne, et nous n'en voulons point d'autre garant.

Le Chevalier

Ah ! Palsambleu, voilà un beau garant que le public ! Le public ! Le public ! C'est bien à lui que je m'en rapporte !

Le Comédien

À qui donc, monsieur, voulez-vous vous en rapporter ?

Le Chevalier

À qui ?

Le Comédien

Oui, monsieur.

Le Chevalier

À moi, morbleu, à moi : il y a plus de sens, de raison et d'esprit dans cette tête-là qu'il n'y en a sur votre théâtre, dans vos loges, et dans votre parterre, quand ces trois ordres seraient réunis ensemble.

Le Comédien

Je ne doute point, monsieur, de votre capacité ; mais j'ai toujours ouï dire que le goût général devait l'emporter sur le particulier.

Le Chevalier

Cette maxime est bonne pour les sots ; mais non pas pour moi. Je ne me laisse jamais entraîner au torrent : je fais tête au parterre ; et quand il approuve quelque endroit, c'est justement celui que je condamne.

Le Comédien

Je vous dirai, monsieur, que nous autres comédiens nous sommes d'un sentiment bien contraire : c'est de ce tribunal-là que nous attendons nos arrêts ; et, quand il a prononcé, nous n'appelons point de ses décisions.

Le Chevalier

Et moi, morbleu, j'en appelle comme d'abus ; j'en appelle au bon sens ; j'en appelle à la postérité ; et le siècle à venir me fera raison du mauvais goût de celui-ci.

Le Comédien

Quelque succès qu'ait notre pièce, nous n'espérons pas, monsieur, qu'elle passe aux siècles futurs : il nous suffit qu'elle plaise présentement à quantité de gens d'esprit, et que la peine de nos acteurs ne soit pas infructueuse.

Le Chevalier

Si j'étais de vous autres comédiens, j'aimerais mieux tirer la langue d'un pied de long que de représenter de pareilles sottises : mourez de faim, morbleu, mourez de faim avec constance plutôt que de vous enrichir avec une aussi mauvaise pièce : et qu'est ce que c'est encore que cette Critique dont vous nous menacez ?

Le Comédien

Je vous dirai, monsieur, par avance, que ce n'est qu'une bagatelle ; deux ou trois scènes qu'on a ajoutées pour donner à la comédie une juste longueur, et pour vous amuser jusqu'à l'heure du souper.

Le Chevalier

Cela sera-t-il bon ?

Le Comédien

C'est ce que je ne vous dirai pas : le public en jugera.

Le Chevalier

Le public ! Le public ! Ils n'ont autre chose à vous dire, le public ! Le public !

Il s'en va.

Le Comédien

Monsieur, je vous laisse avec lui : tâchez à le faire convenir qu'il a tort ; mais ne lui exposez que de bonnes raisons : il ne se paie pas de mauvais discours, je vous en avertis, et il a souvent imposé silence à des gens qui avaient autant d'esprit que vous.

Scène 3

Le Chevalier

Le Chevalier

Je lui parlerais fort bien, si je me trouvais tête à tête avec lui ; mais la partie n'est pas égale : il faut remettre l'affaire à une autre fois, et voir si ces messieurs voudront me rendre ma place.

Scène 4

La Comtesse, Le Marquis, Monsieur Boniface

La Comtesse

Holà, quelqu'un de mes gens ! N'ai-je là personne ? Mon carrosse, mon carrosse. Monsieur le Marquis, sortons d'ici. Remuez-vous donc, Monsieur Boniface ; vous voilà comme une idole : faites donc avancer mon équipage.

Le Marquis

Sitôt que votre carrosse sera devant la porte, on viendra vous avertir ; mais vous en avez encore pour un quart d heure tout au moins.

La Comtesse

Pour un quart d heure ! Quoi ! Il faudra que je demeure ici encore un quart d heure ? Je ne pourrai jamais suffire à tout ce que j'ai à faire aujourd'hui. On m'attend au Marais pour faire une reprise de lansquenet ; je vais souper proche les Incurables ; nous devons courir le bal toute la nuit ; et, sur les huit heures du matin, il faut que je me trouve à un réveillon à la porte Saint-Bernard.

Le Marquis

Voilà, madame, bien de l'ouvrage à faire en fort peu de temps.

La Comtesse

Ma vivacité fournira à tout ; et si vous ne voulez pas me suivre, voilà Monsieur Boniface qui ne m'abandonnera point dans l'occasion : c'est un jeune poète que je produis dans le monde, un bel esprit qui fait des vers pour moi quand j'en ai besoin : je l'ai amené à la comédie pour m'en dire son sentiment.

Le Marquis

Comment ! Tête à tête ?

Haut.

La Comtesse

Pourquoi non ? Il me sert de chaperon ; il a une mine sans conséquence : que voulez-vous qu'une femme fasse d'un visage comme le sien ? Je prétends bien qu'il vienne au bal avec moi. Mais, avant tout, tirez-moi de la foule, monsieur le Marquis, tirez-moi de la foule. Mon carrosse, en arrivant, a été une heure dans la rue Dauphine sans pouvoir avancer ni reculer ; le voilà présentement dans le même embarras. Cela est étrange, que dans une ville policée comme Paris les rues ne soient pas libres, et que messieurs les comédiens empêchent la circulation des voitures.

Le Marquis

Cela crie vengeance. Parbleu, Monsieur Boniface, je suis bien aise de vous rencontrer dans les foyers. Vous venez de voir cette comédie qui a fait courir tant de monde ; je serai charmé que vous m'en disiez votre sentiment : j'ai autrefois entendu des petits vers de votre façon qui n'étaient pas impertinents.

Monsieur Boniface

Oh ! Monsieur.

La Comtesse

Monsieur Boniface a cent fois plus d'esprit qu'il ne paraît. J'aime les gens dont la mine promet peu et tient beaucoup. Il a l'air d'un cuistre ; mais je puis vous assurer qu'il n'est pas un sot.

Monsieur Boniface

On voit bien, madame la Comtesse, que vous vous connaissez en physionomie.

La Comtesse

C'est une source d'imagination vive, hardie, échauffée ; rien ne l'arrête, rien ne l'embarrasse : je lui trouve un fonds de science qui m'étonne, une fécondité qui m'épouvante. Croiriez-vous, monsieur le Marquis, qu'il a fait vingt-cinq comédies, et, pour le moins, autant de tragédies ? Les comédiens n'en veulent jouer aucune : mais ce qu'il y a de beau, c'est que ses comédies font pleurer, et que ses tragédies font rire à gorge déployée.

Le Marquis

C'est attraper le fin de l'art.

Monsieur Boniface

Madame la Comtesse est, à son ordinaire, vive et pétulante ; il faut qu'elle se divertisse toujours aux dépens de quelqu'un.

Le Marquis

Allons, Monsieur Boniface, faites-nous part de vos lumières ; et dites-nous, je vous prie, votre avis sur la pièce que nous venons de voir.

Monsieur Boniface

Monsieur...

La Comtesse

Parlez, parlez, Monsieur Boniface ; mais soyez court : votre récit commence déjà à m'ennuyer : je n'aime point les grands parleurs ; c'est le défaut des gens de votre métier. Je rencontrai dernièrement un auteur dans la rue, qui fit à toute force arrêter mon carrosse ; il me fatigua de ses vers pendant une heure entière ; il en récita au laquais, au cocher, aux chevaux ; et, si un autre carrosse ne fût survenu, qui lui serra les côtes de fort près, et lui fit quitter prise, je crois qu'il parlerait encore, ou qu'il serait devenu lui-même la catastrophe de sa tragédie.

Monsieur Boniface

Je ne suis encore qu'un jeune candidat dans la république des lettres, un nourrisson des Muses ; mais je soutiens que la pièce est vicieuse a capite ad calcem, c'est-à-dire de la tête aux pieds.

La Comtesse

Un jeune candidat ! Un jeune candidat ! Un nourrisson des Muses ! Que dis-tu à cela, Marquis ? Les Muses n'ont-elles pas fait là une belle nourriture ? Quand serez-vous sevré, Monsieur Boniface ?

Monsieur Boniface

Nous avons un peu lu notre Poétique d'Aristote ; et nous savons la différence de l'épopée avec le poème dramatique, qui vient du grec ???à ?ò ??ã?, id est, agere.

La Comtesse

Agere... agere... Il faut avouer que cette langue grecque est admirable : il faut que vous me l'appreniez, Monsieur Boniface... Que je serais ravie de savoir du grec ! Quoi ! Je parlerais grec, je parlerais grec, monsieur le Marquis ! Mais cela serait tout à fait plaisant.

Le Marquis

Oui, madame, cela serait tout à fait plaisant et nouveau.

Monsieur Boniface

Je ne m'arrête point à la diction, je laisse cette critique aux esprits subalternes ; c'est à l'analyse, à la conduite, à la texture d'une pièce que je m'attache ; et, par là, je vous prouverai que celle-ci est impertinente.

Le Marquis

Voilà qui est fort.

Monsieur Boniface

N'est-il pas vrai qu'il s'agit dans cette pièce d'un testament qui fait le noeud et le dénouement de toute l'intrigue ?

Le Marquis

Vous avez raison.

Monsieur Boniface

Qui est-ce qui fait ce testament ? Ne tombez-vous pas d'accord que c'est un valet ?

La Comtesse

Oui, c'est Crispin. Il nie réjouit parfois ; j'aime à le voir.

Monsieur Boniface

Or est-il que le code Justinien, titre douze, paragrapho primo de testamentis, nous apprend que ceux qui sont sous la puissance d'autrui ne peuvent pas tester. Le valet est sous la puissance de son maître ; ergo je soutiens que le valet n'a pu faire de testament ; et, de là, je conclus que la pièce est détestable.

Le Marquis

Belle conclusion !

La Comtesse

Voilà ce qui s'appelle saper un ouvrage par les fondements, raisonner juste, et décider comme j'aurais fait. Que Monsieur Boniface a d'esprit ! C'est un gouffre de science. Mon Dieu, que j'aurais envie de l'embrasser ! Mais la pudeur m'en empêche. Pour vous consoler, Monsieur Boniface, baisez ma main. Te voilà, Marquis, confondu, écrasé, anéanti. Tu ne ris point ? Tu ne ris point ?

Le Marquis

Ce n'est pas, ma foi, que vous ne m'en donniez tous deux une ample matière. Qu'avons-nous affaire ici d'épopée, et de tous les grands mots grecs et latins dont Monsieur Boniface fait une parade fastueuse ?

La Comtesse

Ce sont tous termes de l'art, qui sont cités fort à propos ; l'épopée, le code, le Justinien, le paragrapho. Je voudrais avoir trouvé une douzaine de ces mots, et les avoir une pistole pièce.

Le Marquis

Apprenez, monsieur le jurisprudent hors de saison, qu'il n'est point question, dans une comédie, du droit romain ni de Justinien : il s'agit de divertir les gens d'esprit avec art ; et je vous soutiens, moi, que la conduite de cette pièce est très sensée.

Monsieur Boniface

C'est dont nous ne convenons pas parmi nous autres savants.

Le Marquis

Le premier acte expose le sujet ; le second fait le noeud ; dans le troisième commence l'action ; elle continue dans les suivants : tout concourt à l'événement ; l'embarras croît jusqu'à la dernière scène ; le dénouement est tiré des entrailles du sujet. Tous les acteurs sont contents, et les spectateurs seraient bien difficiles s'ils ne l'étaient pas, puisqu'il me paraît qu'ils ont été divertis dans les règles.

La Comtesse

Pour moi, je n'entends point vos règles de comédie : mais mon frère le Chevalier, qui a bon goût, et qui est presque aussi sage que moi, m'a dit qu'elle ne valait rien ; il ne l'a pourtant point encore vue.

Le Marquis

C'est le moyen d'en juger bien sainement.

La Comtesse

Il n'a cependant manqué aucune représentation. La première, il ne vit rien ; la seconde, il n'entendit pas un mot ; la troisième, il ne vit ni n'entendit ; et, toutes les autres fois, il était dans les foyers occupé devant le miroir à rajuster sa personne, ranimer sa perruque, se renouveler de bonne mine, pour être en état de donner la main quelque femme de qualité, et la conduire avec succès dans son carrosse.

Le Marquis

Je ne m'étonne pas s'il en parle si bien.

La Comtesse

Pour moi, ne trouvant plus de place dans les premières loges, je l'ai vue la première fois dans l'amphithéâtre, où je me trouvai entourée de cinq ou six jeunes seigneurs qui ne cessèrent de folâtrer autour de moi : jamais jolie femme ne fut plus lutinée ; et, si la pièce n'avait promptement fini, je ne sais, en vérité, ce qu'il en serait arrivé.

Le Marquis

Vous avez bien raison, madame la Comtesse, de pester ; vous n'avez jamais tant couru de risque en vos jours qu'à cette comédie.

Monsieur Boniface

Pour moi, j'étais dans le parterre à la première représentation ; il ne m'en a jamais tant coûté pour voir une mauvaise comédie : une moitié de mon justaucorps fut emportée par la foule, et j'eus bien de la peine à sauver l'autre au milieu des flots de laquais qui m'inondèrent de cire en sortant, et me brûlèrent tout un côté de ma perruque.

La Comtesse

Les auteurs qui ont des habits aussi mûrs que le vôtre, Monsieur Boniface, ne doivent point se trouver dans le parterre à une première représentation.

Le Marquis

Madame la Comtesse a raison. Vous êtes là un tas de mauvais poètes cantonnés par peloton (je ne parle pas de ceux qui sont avoués d'Apollon, dont on doit respecter les avis) ; vous êtes là, dis-je, comme des âmes en peine, tout prêts à donner l'alarme dans votre quartier, et à sonner le tocsin sur un mot qui ne vous plaira pas. Sont-ce deux ou trois termes hasardés, négligés ou mal interprétés qui doivent décider d'un ouvrage de deux mille vers ?

La Comtesse

Tu te rends, Marquis ; tu fléchis ; tu demandes quartier. Courage, Monsieur Boniface ; remettez-vous ; l'ennemi plie ; tenez bon, quand il devrait aujourd'hui vous en coûter votre manteau. Te moques-tu, Marquis, de te mesurer avec Monsieur Boniface ? C'est le plus bel esprit du siècle ; il a voix délibérative aux cafés ; et c'est lui qui fait un livre qui aura pour titre : le Diable partisan, ou l'Abrégé des soupirs auprès des cruelles.

Le Marquis

Mais enfin, vous conviendrez que la pièce est...

La Comtesse

Horrible, détestable, archidétestable ; et qu'il n'y a que les entr'actes qui la soutiennent.

Monsieur Boniface

Que voulez-vous dire avec vos entr'actes ? Il me semble qu'il n'y en a point.

La Comtesse

Il n'y en a point ! Comment appelez-vous donc ces pirouettes, ces caracoles, ces chaudes embrassades qui se font sur le théâtre pendant qu'on mouche les chandelles ? Voilà ce qui s'appelle des scènes d'action et de mouvement des plus comiques. Place au théâtre ! Haut les bras ! Demandez plutôt au parterre, je suis sûr qu'il sera de mon avis. Mais je perds ici bien du temps. Mon cher Monsieur Boniface, voyez, je vous prie, si mon carrosse n'est point à la porte : de moment en moment je sens que je m'exténue ; je fonds, je péris, je deviens nulle.

Monsieur Boniface

Dans un moment, madame, je viens vous rendre réponse.

Scène 5

Monsieur Bredouille, Le Marquis, La Comtesse

Monsieur Bredouille

Allez toujours devant, j'y serai aussitôt que vous ; ayez soin seulement que nous buvions bien frais, et que le rôt soit cuit à propos.

Le Marquis

Hé ! Bonjour, mon cher monsieur Bredouille ; que j'ai de joie de vous rencontrer ici ! Madame, vous voyez devant vous l'homme de France qui fait la meilleure chère, et qui a cinquante bonnes mille livres de rente.

La Comtesse

Je ne connais autre que monsieur Bredouille ; j'ai été vingt fois à sa maison de campagne : c'est lui qui a inventé les poulardes aux huîtres, les poulets aux oeufs, et les cervelles aux olives. Si je n'étais pas retenue, je lui proposerais de nous donner ce soir à souper, pour nous dédommager de la mauvaise comédie que nous venons de voir.

Monsieur Bredouille

Qu'appelez-vous mauvaise comédie ? Mauvaise comédie !... Je la trouve excellente : je ne me suis jamais tant diverti ; et monsieur Clistorel m'a guéri de toute la mauvaise humeur que j'y avais apportée.

La Comtesse

D'où venait ton chagrin, mon gros bredouilleux ? Quelque quartaut de ta cave a-t-il échappé à ses cerceaux ? Et pleures-tu, par avance, le malheur qui nous menace de ne point avoir de glace pendant l'été ?

Monsieur Bredouille

Mon cuisinier avait, à dîner, manqué sa soupe ; ses entrées ne valaient pas le diable, et le coquin avait laissé brûler un faisan qu'on m'avait envoyé de mes terres. Je n'ai pas laissé d'y rire tout mon soûl, tout mon soûl.

La Comtesse

Comment ! Tu as pu rire de pareilles sottises ? Si je te faisais l'anatomie de cette pièce-là, tu tomberais dans un dégoût qui t'ôterait l'appétit pendant tout le carnaval.

Monsieur Bredouille

Ne me la faites donc pas ; il n'est point ici question d'anatomie. Est-ce que le testament ne vous a pas réjouie ? Il y a là deux item qui valent chacun une comédie. Et cette veuve, morbleu, cette veuve, n'est-elle pas à manger ? Ce Poisson est plaisant, il me divertit : j'aime à rire, moi ; cela me fait faire digestion.

La Comtesse

Et c'est justement la scène de la veuve qui m'a donné un dégoût pour la pièce ; j'ai une antipathie extrême pour cet habit ; et si mon mari mourait aujourd'hui je me remarierais demain pour n'être pas obligée de me représenter sous un si lugubre équipage. Je crois que je ne ferais pas mal dès à présent de choisir quelqu'un pour lui succéder. Qu'en dis-tu, Marquis ?

Le Marquis

Ce serait très bien fait.

La Comtesse

Et que dites-vous, s'il vous plaît, de ce gentilhomme normand, monsieur Alexandre Choupille, de l'enfant posthume, du Clistorel, et de la servante qui ne veut pas être interloquée ?

Monsieur Bredouille

Hé bien 1 interloquée, interloquée ! Où est donc le grand mal ? N'ai-je pas été interloqué, moi qui vous parle, dans un procès que j'ai avec un de mes fermiers ?

La Comtesse

Eh ! Fi donc, monsieur ! Fi donc !

Monsieur Bredouille

Pour moi, je n'y entends point tant de façon ; quand une chose me plaît, je ne vais point m'alambiquer l'esprit pour savoir pourquoi elle me plaît.

Le Marquis

Monsieur parle de fort bon sens.

Monsieur Bredouille

Madame la Comtesse, par exemple, je ne la détaille point par le menu ; il suffit qu'elle me plaise en gros : je n'examine point si elle a les yeux petits, le nez rentrant, la taille renforcée ; elle me plaît, je n'en veux point davantage.

La Comtesse

Monsieur Bredouille a raison ; car, voyez-vous, une femme est comme une comédie : il y a de l'intrigue, du dénouement. Monsieur Bredouille, par exemple, je n'examine point s'il est gros ou menu, gras ou maigre ; il a de bon vin, on le va voir : en faut-il davantage ? N'est-il pas vrai, Marquis ?

Le Marquis

Oui, rien n'est plus clair que ce raisonnement-là.

Monsieur Bredouille

Madame, je suis votre serviteur. Je vais souper à la Place Royale, où nous devons attaquer un aloyau dans les formes ; et je serais au désespoir que la scène commençât sans moi.

La Comtesse

C'est très bien fait, monsieur Bredouille ; ne manquez pas d'en couper une douzaine de tranches à mon intention, et de boire autant de rasades à ma santé.

Scène 6

La Comtesse

La Comtesse

Voilà un plaisant original ! Mais que vois-je ? Il me semble que j'aperçois monsieur Clistorel. Il n'est pas encore déshabillé ; il faut l'appeler pour nous en divertir. Holà, ho, monsieur Clistorel ! Un petit mot.

Scène 7

Clistorel, La Comtesse

Clistorel

Les comédiens sont bien plaisants, de jouer sur leur théâtre un corps aussi illustre que celui des apothicaires ; et ce petit myrmidon de Clistorel bien impertinent de s'attaquer à un homme comme moi !

La Comtesse

Que voulez-vous donc dire ? N'êtes-vous pas monsieur Clistorel ? Comment donc ! Je crois qu'en voilà encore un autre : je m'imaginais qu'il fût unique en son espèce. Holà, ho, monsieur Clistorel ! Un petit mot.

Scène 8

Clistorel, Clistorel, La Comtesse, Le Marquis

Clistorel

C'est donc vous, mon petit ami, qui empruntez mon nom et ma personne pour les mettre dans vos comédies ? Savez-vous que je suis doyen des apothicaires ?

Clistorel

Vous, doyen des apothicaires !

Clistorel

Oui, moi.

Clistorel

Que m'importe ? Ha, ha, ha ! La plaisante figure pour un doyen !

Clistorel

Figure ! Parbleu, figure vous-même ; je serais bien fâché que la mienne fût aussi ridicule que la vôtre.

Clistorel

Et moi, je serais au désespoir de vous ressembler : ne voilà-t-il pas un petit gentilhomme bien tourné ?

Clistorel

Depuis deux cents ans nous tenons boutique d'apothicaire, de père en fils, dans le faubourg Saint-Germain.

Clistorel

Oui : l'on dit que c'est vous qui recrépissez toutes les vieilles du quartier.

Clistorel

Je puis me vanter qu'il n 'y a point d'homme en France qui ait plus raccommodé de visages que moi.

La Comtesse

Vous avez raccommodé des visages ! Je croyais qu'un visage n'était pas de la compétence d'un apothicaire. Il faudra donc, monsieur Clistorel, que vous préludiez quelque jour sur le mien. Je suis jeune encore, comme vous voyez ; mais quand j'ai bu du vin de Champagne, j'ai le lendemain le coloris obscur, les nuances brouillées, et des erreurs au teint, qui me vieillissent de dix années.

Clistorel

Il a remis sur pied des teints aussi désespérés que le vôtre.

La Comtesse

Je puis l'assurer que mon visage ne lui fera point d'affront, et qu'il en aura de l'honneur.

Clistorel

Pourquoi donc, mon petit comédien, connaissant mon mérite, êtes-vous assez impudent pour me jouer en plein théâtre ?

Clistorel

Nous y jouons bien tous les jours les médecins, qui valent bien les apothicaires.

Clistorel

Savez-vous que personne n'approche de plus près que nous les princes et les grands seigneurs ?

Clistorel

Vous ne les voyez que par derrière ; mais nous leur parlons face à face.

Clistorel

Je suis apothicaire, et médecin quand il le faut.

Clistorel

Je joue, moi, dans le comique et dans le sérieux.

Clistorel

J'ai fait, dans Paris, quatre cours de chimie.

Clistorel

J'ai joué, en campagne, les rois et les empereurs.

La Comtesse

Quoi ! Vous jouez dans le sérieux ! Un pygmée, un extrait d'homme comme vous représenterait Achille, Agamemnon, Mithridate ! Marquis, que dis-tu de ce héros-là ? Ne voilà-t-il pas un Mithridate bien fourni pour faire fuir des légions romaines ?

Le Marquis

Je vous prie, monsieur Clistorel le sérieux, de nous dire seulement deux vers, pour voir comment vous vous y prenez.

Clistorel

Et vous aurez pour vous, malgré les envieux, Et Lisette, et Crispin, et l'enfer, et les dieux. Oui-da.

Clistorel

Il faut dire la vérité : voilà une belle taille pour faire un empereur !

Clistorel

Voilà un plaisant visage pour avoir fait quatorze enfants à sa femme !

Clistorel

Cela est faux, je lui en ai fait dix-neuf.

Clistorel

Tant mieux, pourvu qu'ils soient tous de votre façon.

Clistorel

Qu'est-ce à dire de ma façon ? Apprenez que, sur l'honneur, madame Clistorel n'a jamais fait de quiproquo.

Clistorel

Elle ne vous ressemble donc pas ?

Clistorel

Moi, j'ai fait du quiproquo ! Vous en avez menti.

Ils se battent.

Clistorel

J'en ai menti ?

La Comtesse

Monsieur l'apothicaire, monsieur le comédien, monsieur Clistorel, monsieur Mithridate...

Clistorel

Avorton de comédien !

Clistorel

Embryon d'apothicaire !

La Comtesse

Doucement, messieurs, doucement : je ne souffrirai point qu'il arrive de malheur, et que deux Clistorels se coupent la gorge en ma présence. Vous, monsieur Clistorel l'apothicaire, retournez dans votre boutique, et vous, monsieur Clistorel le comédien, je veux que vous me meniez au bal, et que nous dansions ensemble le rigaudon, la chasse, les cotillons, la jalousie, et toutes les autres danses nouvelles, où j'excelle assurément ; et je puis me vanter qu'il n'y a point de femme qui se trémousse dans un bal avec plus de noblesse, de cadence, de vivacité, de légèreté et de pétulance.

Scène 9

Monsieur Boniface, La Comtesse

Monsieur Boniface

Madame, votre carrosse est à la porte, et vous descendrez quand il vous plaira.

À Clistorel, le comédien.

La Comtesse

Il a bien fait de venir ; j'allais me jeter dans le premier venu. Allons, monsieur Clistorel, donnez-moi la main.

Scène 10

Le Marquis

Le Marquis

Hé bien, morbleu ! Voilà ce qui s'appelle une comédie dans les règles ! Cela vaut mieux que l'autre ; et je vous jure que l'on ne la jouera point que je n'y revienne. Je conseille à l'assemblée d'en faire autant.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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