Tragi-comédie · 1656 · 5 actes

La généreuse ingratitude

de Philippe Quinault

Représentation
≈ 1 h 39
Distribution
3 femmes, 7 hommes
Répliques
618
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Almansor N 128 ≈ 23 min 10
Zégry H 106 ≈ 20 min 9
Ormin N 62 ≈ 14 min 7
Zaïde F 103 ≈ 12 min 6
Fatime F 51 ≈ 8 min 7
Adibar H 40 ≈ 6 min 5
Charife H 34 ≈ 4 min 6
Lindarache H 14 ≈ 4 min 2
Alabez H 34 ≈ 3 min 6
Gomelle H 26 ≈ 2 min 3
Médine F 13 ≈ 2 min 2
Gasul H 7 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Almansor absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Zégry absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Ormin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Zaïde absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Fatime absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Adibar absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Charife absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lindarache absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Ormin

Ormin

Charmante solitude, agréable séjour, Beaux lieux où j'ai reçu ma vie, et mon amour, Vieux arbres, clairs ruisseaux, dont l'ombre et le murmure Marquent de la pitié pour ma triste aventure, Zéphyrs, Écho, Rochers, et vous sombres Forêts ; Soyez les confidents de mes ennuis secrets ; Je ne suis plus Zélinde autrefois adorée Des plus dignes Amants de toute la contrée, Sous l'habit d'un esclave en cette extrémité, Je sers un infidèle avec fidélité, Un ingrat qui me flatte en mon malheur extrême ; Et qui me haïrait, s'il savait que je l'aime. Arbres dans votre sort, que je vous trouve heureux, Vous êtes maltraités par l'Hiver rigoureux ; Mais dès que le Printemps fait cesser la froidure, Vous reprenez soudain votre ancienne verdure ; Et dessus vos rameaux dans le temps des moissons, On rencontre des fruits, où l'on vit des glaçons, Chacune des saisons, s'est vue deux fois changée, Depuis qu'Amour s'obstine à me rendre affligée, Que je languis sans cesse, et qu'il m'est défendu De prétendre au repos que mon coeur a perdu. Celui pour qui je brûle avec tant de constance, Est un volage, ô Dieux ! Le voici qui s'avance.

Scène 2

Zégry, Ormin

Zégry

Ormin, je te cherchais !

Ormin

Je vous cherchais aussi.

Zégry

Apprends que dès demain nous partirons d'ici.

Ormin

Quoi, Seigneur, vous quittez sitôt votre Patrie, Ces Cabanes, ces Bois, cette belle Prairie.

Zégry

Je ne t'ai point celé que j'aime dans ces lieux, La charmante Fatime, un chef-d'oeuvre des Cieux, J'espérais voir ici cette Beauté si chère ; Mais j'ai su qu'à Tunis, elle est avec son père, Et bien que ce séjour possède mille appas, Je n'y vois rien de beau quand je ne la vois pas.

Ormin

Que mon malheur est grand, que Fatime est heureuse !

Zégry

Que son absence est rude à mon âme amoureuse ! Pour me rendre auprès d'elle au point du jour demain ; Je veux que de Tunis nous prenions le chemin, Je serai trop content, pourvu que je la voie, Je crois qu'elle prendra quelque part à ma joie, Elle eut de mon départ un regret assez grand, Et je ne lui suis pas, sans doute indifférent.

Ormin

Sa flamme assurément ne sera pas éteinte.

Zégry

Ah ! C'est tout mon espoir.

Ormin

Ah ! C'est toute ma crainte.

Scène 3

Alabez, Zégry, Ormin

Alabez

Allégresse, allégresse, étranglez vos soupirs, J'ai du contrepoison pour tous vos déplaisirs.

Zégry

Dis-nous ce que tu sais, sans nous laisser en peine.

Alabez

Permettez, s'il vous plaît, que je reprenne haleine.

Zégry

Parle donc !

Alabez

Je n'ai garde.

Zégry

Ah, c'en est trop souffrir ! Dis-nous tout promptement.

Alabez

Vous en pourriez mourir.

Zégry

C'est donc quelque malheur que le destin m'envoie.

Alabez

Vous en pourriez mourir, mais ce serait de joie, Fatime dans ces lieux arriva hier au soir.

Zégry

Fatime, est-il possible ?

Alabez

Oui, je viens de la voir.

Zégry

Tu te trompes peut-être ?

Alabez

Ah, je ne suis pas grue, Je l'ai bien observée, et l'ai bien reconnue, Son Esclave qui fut ma Maîtresse autrefois, Avec elle à l'instant vient d'entrer en ce bois.

Zégry

Dieux ! Ne la vois-je point ?

Alabez

Oui, c'est elle qui passe.

Zégry

Que ses yeux ont d'éclat, que son port a de grâce.

Ormin

Hélas !

Zégry

J'y reconnais mille nouveaux appas !

Alabez

Êtes-vous insensé, vous ne l'abordez pas.

Zégry

Non pour la saluer, je lui rendrai visite, J'aurai sans doute alors l'âme moins interdite.

Alabez

Pour moi qui n'aime pas, si délicatement, Je vais sans différer, faire mon compliment.

Zégry

Sans nous montrer, d'ici nous pourrons reconnaître Par l'accueil du valet, l'état qu'on fait du Maître.

Scène 4

Alabez, Charife, Fatime, Zégry, Ormin

Alabez

Enfin donc, tellement, tellement donc enfin !

Charife

Que veut cet insolent, passez votre chemin !

Alabez

Quoi loin de m'embrasser, Charife me querelle.

Charife

Allez, retirez-vous !

Alabez

Tu fais bien la cruelle.

Fatime

Quel bruit ai-je entendu, quel homme suit vos pas ?

Charife

C'est un impertinent, que je ne connais pas.

Alabez

Je suis donc fort changé, de ce dernier voyage ; Mais ton âme est changée, et non pas mon visage : Ta Maîtresse sans doute aura de meilleurs yeux, Elle sera moins sotte, et me connaîtra mieux.

Fatime

Et qui donc êtes-vous ?

Alabez

L'Esclave de mon Maître.

Fatime

Quel Maître ?

Alabez

Pourriez-vous aussi le méconnaître, Son nom de votre esprit serait-il effacé.

Fatime

Charife, assurément cet homme est insensé.

Alabez

Quoi du vaillant Zégry, vous perdez la mémoire.

Fatime

Zégry ?

Zégry

Quelle inconstance, ô Ciel qui l'eût pu croire ?

Alabez

Cet illustre héritier de ces braves Guerriers, Qui jusques dans l'Espagne ont cueilli des Lauriers, Votre fidèle Amant, le frère de Zaïde.

Fatime

Ah, je m'en ressouviens !

Zégry

L'Ingrate, la perfide !

Alabez

Vous ne demandez point en quel état il est ?

Fatime

Pourquoi dans sa personne ai-je quelque intérêt ? Peut-être qu'il est mort.

Alabez

Vous l'avez dit, Madame.

Fatime

Nous sommes tous mortels ! Le prophète ait son âme !

Charife

Un fidèle valet eût couru son danger ! Pourquoi n'es-tu pas mort ?

Alabez

Pour te faire enrager !

Zégry

Le Prophète ait son âme, infidèle Fatime ? Est-ce ainsi que pour moi votre bonté s'exprime, Mon retour vous déplaît, objet trop décevant, Qui me méprisait mort, me doit haïr vivant, Je trouble avec plaisir cette joie infidèle Que de mon feint trépas vous causait la nouvelle ! Oui, puisque de ma mort l'avis vous est si doux Je vis encor, ingrate, et ne vis plus pour vous, Toute ma passion se transforme en furie, Je vous méprise autant que je vous ai chérie ; Mon coeur quitte avec joie un joug si rigoureux, L'amour ne cause plus mes soupirs ni mes feux, Je soupire des soins employés à vous plaire, Et si je brûle encor, je brûle de colère.

Ormin

Ce succès à mes voeux, répond au dernier point.

Fatime

Cet aveu me surprend, et ne m'afflige point, Mes discours précédents vous ont dû faire entendre Que je n'ai pas pour vous l'âme tout à fait tendre, Vous devez croire après ce mépris apparent, Que ce qui vient de vous, m'est fort indifférent ; J'ai mille autres Amants plus braves que vous n'êtes ; Et ne vous mettais pas au rang de mes conquêtes.

Zégry

Votre orgueil est plus grand que n'est votre beauté, Le charme est assez faible, où je fus arrêté, Il est vrai que jadis je vous trouvais aimable. Mais j'étais amoureux, et n'étais pas croyable, Aujourd'hui n'ayant plus l'esprit si déréglé Vous cessez d'être belle, et moi d'être aveuglé ; Et si vous m'avez plu, c'est qu'il m'est impossible Lorsque je suis aimé de faire l'insensible.

Fatime

Moi, vous aimer, ô Ciel ! L'étrange opinion Je n'eus jamais pour vous que de l'aversion. Tous vos soins n'ont servi jamais qu'à me déplaire, Mais en vous haïssant, votre soeur m'était chère, Et ce n'est en faveur que de notre amitié, Que pour vos passions, j'ai feint quelque pitié, Sa prière a cent fois ma haine retenue, Vous juriez que vos jours dépendaient de ma vue ! Et suivant ses désirs, je me faisais effort, Afin de n'être pas cause de votre mort.

Zégry

Vos yeux n'ont jamais fait de blessure mortelle.

Fatime

Redoutez que la vôtre encore ne renouvelle, Un seul de mes regards lancé d'un air plus doux, Peut changer en amour ce violent courroux ; Mais d'un regard pareil, je suis assez avare, C'est pour votre conquête un prix un peu trop rare Je borne mes désirs à ne vous voir jamais, Adieu devenez sage, et me laissez en paix.

Scène 5

Zégry, Ormin

Zégry

Oui, je deviendrai sage, infidèle Fatime, Ton mépris est injuste, et le mien légitime : Puisque tu ne prétends qu'à te faire haïr, Pour la dernière fois, je te vais obéir. Mon coeur ne sera plus ton indigne trophée, Ses liens sont brisés, sa flamme est étouffée, Alabez cependant marche dessus ses pas, Suis-la jusques chez elle, et ne te montre pas.

Ormin

Son orgueil est injuste, et n'est pas supportable ; Et votre changement n'est que trop équitable. Ô que vous faites bien d'affranchir votre coeur Du joug impérieux d'un si cruel vainqueur ! Le Ciel vous a fait naître avec trop d'avantages Pour n'obtenir jamais que d'éternels outrages ; Il est d'autres beautés qui feraient leurs plaisirs De partager vos feux, d'imiter vos soupirs ; Et qui vous apprendraient que l'heur d'un Diadème Cède au bien d'être aimé d'un objet que l'on aime. Qui méprise en amour doit être méprisé, Et ne mérite pas ce qu'il a refusé.

Zégry

Que mes ennuis sont grands ! Que ce mépris est rude ! Ô Sexe trop volage, ô noire Ingratitude ! Depuis qu'amour se plaît, à troubler les Amants, Fut-il jamais martyre égal à mes tourments ? De tous les déplaisirs mon coeur se sent atteindre.

Ormin

Ah, Seigneur, j'en connais qui sont bien plus à plaindre, Et si ce que je sais vous étais révélé, Vous auriez grand sujet d'être fort consolé.

Zégry

Oui, parle et divertis la douleur qui m'accable, La disgrâce d'autrui console un misérable.

Ormin

Amour, fais que son coeur cessant d'être abusé S'attendrisse au récit du mal qu'il m'a causé ! Une jeune beauté de qui par bienséance, Je tairai, s'il vous plaît, le nom et la naissance, Et de qui j'oserai vous dire seulement, Qu'elle m'était fort proche et m'aimait tendrement, Touchait encore à peine à sa quinzième année, Alors qu'on lui parla d'amour et d'Hyménée ; Et qu'on lui commanda d'espérer pour mari Un homme trop aimable, et qui fut trop chéri ; Et qui loin de brûler d'une ardeur mutuelle, Prit pour un autre objet une amour criminelle Sa trop fidèle Amante avec douleur l'apprit ; Mais un malheur plus grand ensuite la surprit, L'Ingrat rompit l'accord du prochain mariage, Et partit sans la voir pour faire un grand voyage, Je puis vous assurer qu'après cet accident, Sa tristesse fut vive, et son dépit ardent : Mais son dépit fut moindre encore que sa flamme L'inconstant la quitta sans sortir de son âme ; Et méprisant son sexe, et bravant le trépas Dessous l'habit d'un homme elle suivit ses pas.

Zégry

Ô rigueur trop barbare, ô Passion funeste !

Ormin

Vous serez plus touché quand vous saurez le reste. Dès qu'elle fut sur mer par un malheur nouveau D'infâmes écumeurs surprirent son Vaisseau ; Et quelque temps après elle fut achetée Par l'ingrat qui l'avait indignement quittée ; Et c'est ainsi qu'enfin par d'étranges revers, Le Sort comme l'Amour la voulut mettre aux fers : Mais elle sans changer d'habit, et de courage, Sut trouver des douceurs en ce double esclavage ; Et sans vouloir sortir de cet état fatal Suivit cet inconstant en son pays natal, Et ne redoutant pas qu'on la put reconnaître, * Servit sans nul espoir cet infidèle Maître, Essaya de lui plaire, et réussit si bien, Qu'il estima son zèle, et ne lui cacha rien ; Mais que cette amitié la rendait peu contente. De l'heur de sa Rivale elle était confidente, Et l'ingrat à ses yeux protestait chaque jour, Qu'il perdrait la clarté plutôt que son amour.

Zégry

Ô peine sans égale, ô cruelle injustice !

Ormin

Ô Dieux ! Il s'attendrit, amour sois-moi propice ! N'est-elle pas, Seigneur, plus à plaindre que vous ? Au prix de ses tourments, vos ennuis sont bien doux. Vous ne répondez point.

Zégry

Oui, oui, je le confesse ! Je la devrais haïr : mais j'ai trop de faiblesse ! Ah, Fatime !

Ormin

Ah, malheur !

Zégry

Ormin, qu'elle a d'appas.

Ormin

Dessus ce que j'ai dit vous ne répondez pas.

Zégry

De quoi m'as-tu parlé ?

Ormin

D'une Amante accablée.

Zégry

Il ne m'en souvient point, tant j'ai l'âme troublée.

Ormin

Vous sembliez compatir si fort à son malheur.

Zégry

Hélas ! Je n'ai songé qu'à ma seule douleur.

Ormin

Quoi l'Ingrate Fatime aura-t-elle la gloire, En quittant votre coeur d'être en votre mémoire ? Non, s'il vous en souvient pour adoucir vos maux, Ne vous souvenez plus que de ses seuls défauts, Songez qu'elle est trop fière, et n'est pas assez belle, Pour garder un Amant si noble et si fidèle, Que ses yeux, et son teint n'ont rien qui soit charmant, Que sa taille et son port n'ont aucun agrément ! Que son esprit...

Zégry

Ormin ! N'en dis pas davantage. Je ne saurais encor endurer qu'on l'outrage, Cette Ingrate Beauté qui rit de ma langueur, N'a point d'autres défauts que sa seule rigueur ; Et je crains bien malgré ce défaut volontaire Que mon amour triomphe encor de ma colère.

Ormin

Quoi, Fatime est si fière, et vous l'êtes si peu, Elle sera de glace, et vous serez de feu ? Quoi, vous pourriez l'aimer lorsqu'elle vous déteste, Ah ! Ne retombez plus dans cette erreur funeste. Il n'appartient, Seigneur, qu'à de lâches esprits De supporter sans haine un semblable mépris, Pour laisser qui nous fuit, il faut peu se contraindre, Et quand l'espoir s'éteint l'amour se doit éteindre.

Zégry

Ce que tu dis, Ormin, est la même équité, Je dois suivre Fatime en sa légèreté, Je dois être insensible autant qu'elle est sévère, Ma flamme est une erreur, mais cette erreur est chère, Tes fidèles conseils ne sont pas de saison, L'amour n'a pas fait place encore à ma raison, Je suis né pour languir, et pour mourir pour elle, Bien qu'elle soit ingrate, elle n'est pas moins belle.

Ormin

L'espoir qui me flattait n'a duré qu'un moment ! Ô misérable Amante, ô trop injuste Amant !

Zégry

Que ne la puis-je haïr, et que n'est-il possible Que mon coeur amoureux se trouve moins sensible, Ou que n'est-il au moins en cette extrémité, Sensible à sa rigueur autant qu'à sa Beauté ?

Scène 6

Almansor, Zégry

Almansor

Ami, je te rencontre avec bien de la joie.

Zégry

Je suis toujours content, pourvu que je te voie : Tu sais que loin de toi, rien ne me semble doux, Te voilà donc enfin habillé comme nous : Cet habit est bien fait.

Almansor

Je l'ai pris tout à l'heure Dedans l'appartement que j'ai dans ta demeure.

Zégry

Cet habit de Berger te sied infiniment : Mais pour un Almansor, c'est trop d'abaissement.

Almansor

L'habit n'obscurcit rien de l'éclat du mérite ; Et je ne puis faillir alors que je t'imite : Toi dont la race est noble, et dont le coeur est tel Qu'il m'a sauvé la vie en un péril mortel.

Zégry

Les Bergers de ce bois et de cette campagne, Descendent des Héros qui conquirent l'Espagne, De ces Mores fameux de qui les grands exploits De cent peuples Chrétiens firent trembler les Rois, Et qui voyant Tunis par Charles-Quint conquise, Conservent dans ces lieux leur gloire, et leur franchise, Disposent en secret les Rois les plus zélés, À chasser les Chrétiens de ces lieux désolés, Et se tiennent tous prêts pour joindre et pour accroître Le premier armement que l'on verra paraître.

Almansor

Je sais que ce désert vaut la plus belle Cour : Mais apprends que Gomelle est ici de retour, Souffre pour un instant, Zégry, que je te quitte ! Il est de mes amis, et je lui dois visite.

Zégry

Tu connais donc Fatime ?

Almansor

Oui, c'est une Beauté Qui du brave Gomelle a reçu la clarté ! Adieu, je reviendrai te joindre en diligence, Je dois l'entretenir pour chose d'importance.

Scène 7

Zégry, Ormin

Zégry

D'importance ! Ce mot redouble mon souci, Pour épouser Fatime, il est sans doute ici ! Ô Ciel ! Se pourrait-il pour comble de tristesse, Que mon plus cher ami m'enlevât ma Maîtresse ? Hélas, s'il était vrai, je mourrais de douleur ! Cher Ormin, essayons d'empêcher ce malheur ! C'est de tes seuls avis que j'attends du remède L'esprit le plus brillant en lumière te cède, J'ai vu toujours en toi, je ne sais quoi de grand, Ton adresse me charme, et ton soin me surprend.

Ormin

Seigneur, je suis Esclave, et fais gloire de l'être.

Zégry

Non, non, je t'affranchis, sois l'ami de ton Maître.

Ormin

Ce que la liberté peut avoir de plus doux, Me plaît moins que les fers que je porte pour vous.

Zégry

Ce zèle peu commun m'attendrit et m'étonne, Quitte, quitte les fers, Ormin, je te l'ordonne ! Sois libre.

Ormin

J'obéis ? Qu'ai-je promis, hélas ! Puis-je être libre, amour, quand mon coeur ne l'est pas ?

Acte II

Scène 1

Fatime, Zaïde

Fatime

Entrez Zaïde, il faut que les cérémonies De même qu'autrefois, d'entre vous soient bannies. Pourquoi voulez-vous prendre un inutile soin ?

Zaïde

Puisque vous le voulez, je n'irai pas plus loin.

Fatime

Je puis donc m'assurer avant que je vous quitte, Que vous empêcherez qu'Adibar vous visite, Je vous l'ai déjà dit, il m'aimait autrefois : Mais je sais qu'aujourd'hui vous lui donnez des lois ; Et j'ai lieu d'espérer, s'il vous trouve inhumaine, Qu'il pourra retourner à sa première chaîne.

Zaïde

Fatime, assurez-vous qu'il sera rebuté, Son amour n'est pour moi qu'une importunité ; Mais souvenez-vous bien que si je vous suis chère, Vous feindrez des bontés encore pour mon frère : De grâce en ma faveur, laissez-lui quelque espoir.

Fatime

Adieu, je vous promets de le mieux recevoir.

Scène 2

Zaïde, Médine

Zaïde

Que dis-tu de Fatime, et de cette prière ?

Médine

Qu'Adibar est aimable !

Zaïde

Oui, mais je suis trop fière Pour accepter un coeur, qu'un autre a surmonté ; Et qui serait à moi par sa légèreté : Mais si j'osais aimer.

Médine

Achevez !

Zaïde

Ah, Médine ! Je dois faire le reste.

Médine

Et moi, je le devine, L'amour vous a touchée, et j'ai lieu de juger, Que c'est pour Almansor, cet aimable étranger.

Zaïde

Moi, de l'amour pour lui ?

Médine

Pourquoi non, est-ce un crime ?

Zaïde

N'appelle point amour, ce qui n'est rien qu'estime.

Médine

Dans l'estime et l'Amour, on voit tant de rapport, Qu'on les prend l'un pour l'autre, et qu'on s'y trompe fort.

Zaïde

Je dois me souvenir qu'en son dernier voyage, Mon frère a dans Alger conclu mon Mariage, Que mon nouvel Amant doit bientôt arriver ; Et que mon coeur se doit pour lui seul réserver, De plus à ton avis, pourrais-je sans faiblesse, Aimer cet étranger, que mon frère caresse ! Mais qui depuis un mois en ces lieux est venu, Et de qui le mérite encor m'est inconnu.

Médine

Puisque cet étranger qui n'est pas du vulgaire, Mérite de se voir l'ami de votre frère, L'on peut avec raison croire qu'assurément, Il doit bien mériter d'être aussi votre amant ; Et j'ignore pourquoi votre bouche veut taire La flamme qui pour lui dans vos yeux est si claire Lorsqu'avec votre frère il vient vous visiter, Vos regards sur lui seul semblent tous s'arrêter ; Et dans le même instant, j'ai mille fois pris garde, Qu'avec la même ardeur l'étranger vous regarde.

Zaïde

Tout de bon, l'as-tu vu souvent me regarder ?

Médine

Vous prenez bien du soin de me le demander ! Voilà plus de cent fois depuis une heure entière, Que vous m'interrogez dessus cette matière ; Et sans doute à vous voir curieuse à tel point, Je crois que ses regards ne vous déplaisent point, Et que vous y serez sans peine accoutumée.

Zaïde

Hélas, peut-on jamais s'offenser d'être aimée !

Médine

Si son amour vous plaît, je pense qu'aisément Sa personne pourra vous plaire également.

Zaïde

C'est sans attachement que je le considère, Peut-être il aime ailleurs, et je puis lui déplaire.

Médine

Ce soupçon malgré vous met votre flamme au jour, Toujours la jalousie est fille de l'amour.

Zaïde

Plût au Ciel qu'il fût libre et qu'il me trouvât belle : Mais je le vois sortir du logis de Gomelle : Je veux sonder son âme et me désabuser. Je vais sur ce gazon feindre de reposer.

Médine

Comment, pour quel dessein ? J'ai peine à le comprendre.

Zaïde

Éloigne-toi, tantôt tu le pourras apprendre.

Scène 3

Almansor, Zaïde

Almansor

Gomelle est en visite attendant son retour, Je puis ici rêver, à ma nouvelle amour Ô Ciel, ne vois-je pas dessous cette verdure L'Adorable sujet des peines que j'endure ! Dans ce rencontre amour semble assez me flatter, C'est l'aimable Zaïde, il n'en faut point douter. Avec tranquillité, cette belle repose, Tandis que je languis du mal qu'elle me cause, Elle ne peut sans doute à présent m'écouter ; Et je puis lui parler d'amour sans l'irriter : Mais hélas ! De mon sort la rigueur est bien grande : Lorsque j'ose parler je crains que l'on m'entende, Vous qui m'avez appris l'usage des soupirs, Cher Objet de ma joie et de mes déplaisirs : Permettez que mon âme amoureuse et discrète, Exprime devant vous sa passion secrète, Et s'ose plaindre ici de cent maux endurés, Que vous avez fait naître et que vous ignorez ; Et vous de tous mes feux sources toutes brillantes, Où j'ai pris des ardeurs qui sont si violentes Beaux yeux charmants auteurs de ma captivité, Jouissez du repos que vous m'avez ôté ! Et parmi les pavots qui ferment vos paupières Ne vous offensez pas de perdre vos lumières. L'Astre le plus brillant ne s'en peut dispenser, Et souvent comme vous on les voit éclipser.

Zaïde

Almansor.

Almansor

Elle rêve.

Zaïde

Ah, rigoureux martyre ! De languir, de brûler, et de n'oser le dire ! Hélas !

Almansor

Qu'entends-je, ô Ciel !

Zaïde

Nous sentons même ardeur.

Almansor

Que n'est-il vrai, Zaïde ?

Zaïde

Excuse ma pudeur.

Almansor

Ô sommeil favorable !

Zaïde

Ô cruelles contraintes ! Quand serons-nous contents, quand finiront nos plaintes ?

Almansor

Dans mon ravissement tous mes respects sont vains, Pour la remercier baisons ses belles mains.

Zaïde

Arrêtez insolent ! D'où vous vient cette audace ?

Almansor

Qu'ai-je fait malheureux, j'allais vous rendre grâce.

Zaïde

De quoi ?

Almansor

De vos bontés ?

Zaïde

Je ne sais pas comment, J'ai pu donner matière à ce remerciement, Quiconque aura voulu consulter l'apparence, Saura que j'ai pour vous beaucoup d'indifférence : Mais quand j'en aurais moins, serait-il à propos, Pour me remercier de troubler mon repos.

Almansor

Excusez mon transport, Bergère trop aimable, Si j'avais moins aimé je serais moins coupable, Dans cette occasion un Amant circonspect Eût fait voir peu d'amour montrant trop de respect ; Et tel que soit mon crime, ô Beauté que j'adore, Il serait pardonné, si vous dormiez encore : Mais, hélas mon bonheur se voit bientôt changer, Vous ne vous éveillez qu'afin de m'affliger, Vos yeux en reprenant leur grâce et leur lumière, Reprennent tout d'un temps leur fierté coutumière ; Et le charmant espoir dont j'ai si peu joui, Avec votre sommeil se trouve évanoui.

Zaïde

Vous vous expliquez mal : ce mot d'espoir m'étonne, Je n'en donne jamais ni n'en ôte à personne.

Almansor

Si même à vos discours j'osais ajouter foi Du moins n'auriez-vous pas d'aversion pour moi : Rien ne serait égal à ma bonne Fortune, Vous ne trouveriez point ma présence importune, Je serais mieux reçu, je serais estimé ; Et possible.

Zaïde

Achevez.

Almansor

Je pourrais être aimé.

Zaïde

Aimé, si c'est de moi, vous pourriez vous méprendre.

Almansor

Vous m'avez fait pourtant l'honneur de me l'apprendre, J'ai place en votre coeur si j'en crois votre voix, Vous êtes mon témoin et mon juge à la fois. Ne désavouez point cet arrêt favorable, Cet Oracle sorti d'une bouche adorable, Ces mots remplis de charme en dormant prononcés Qui m'ont promis des biens qui sont sitôt passés.

Zaïde

Je rêvais, Almansor, et vous savez qu'un songe Est souvent un trompeur et toujours un mensonge.

Almansor

Oui, ma gloire est un songe ainsi que vos bontés ; Mais j'ai des passions qui sont des vérités, Ma flamme dans mes yeux vous a paru trop claire, Pour la pouvoir cacher à force de la taire, Et l'ingrate froideur que vous me faites voir, N'éteint pas mon amour ainsi que mon espoir.

Zaïde

Cette amour vient fort tard et j'en suis affligée, Vous savez bien qu'ailleurs je me trouve engagée.

Almansor

Oui, je sais qu'un Amant favorisé des Cieux, Vous doit bientôt venir enlever à mes yeux, Je sais qu'il vous est cher, même avant qu'il vous voie, Je ne troublerai point vos plaisirs ni sa joie, Tel que soit son bonheur je prétends le souffrir, Sans me plaindre de vous ; mais non pas sans mourir. Dès que vous partirez pour le fatal voyage Où se doit accomplir votre heureux mariage, Sachez qu'au même instant dans l'excès de mon deuil, Vous me verrez partir pour aller au cercueil, Où les restes du feu qui m'y fera descendre, Après ma mort encore échaufferont ma cendre.

Zaïde

La fortune vous doit un sort beaucoup plus doux.

Almansor

Mon bon ou mauvais sort ne dépend que de vous, Une faveur d'ailleurs me serait importune : Enfin je vous adore, et non pas la fortune.

Zaïde

Qu'attendez-vous de moi ; dans l'état où je suis ?

Almansor

D'immortelles ardeurs et d'éternels ennuis, Je dois toujours aimer sans espoir que l'on m'aime.

Zaïde

Quiconque aime beaucoup, peut espérer de même.

Almansor

Quoi, pourrais-je espérer d'être un jour mieux traité ?

Zaïde

Consultez là-dessus votre fidélité.

Almansor

Votre âme pour aimer paraît trop insensible.

Zaïde

Un Amant bien constant peut faire l'impossible, Et le premier refus ne doit pas étonner Quiconque a de l'amour, assez pour en donner.

Almansor

Ah ; c'est m'en dire assez !

Zaïde

Le sang au front me monte, Je n'en ai que trop dit et j'en rougis de honte.

Almansor

Cet aveu glorieux me rend trop satisfait.

Zaïde

Les songes quelquefois ne sont pas sans effet : Mais déjà le Soleil achève sa carrière, Rentrons pour discourir dessus cette matière, Je crains cet importun.

Scène 4

Adibar, Zaïde, Almansor

Adibar

Sans paraître trop vain, Puis-je espérer l'honneur de vous donner la main, L'une reste libre, oserai-je la prendre.

Zaïde

J'ai peu besoin des soins que vous me voulez rendre.

Adibar

Ma conduite vaut bien celle d'un Étranger.

Zaïde

Vous pourriez me déplaire en pensant m'obliger.

Adibar

Le Prophète qui sait combien je vous révère, Connaît bien à quel point je crains votre colère, Et les soins que je prends, vous doivent assurer Que je ne viens ici que pour vous honorer, Puis-je vous dire à part un secret d'importance ?

Zaïde

Rien ne m'est important comme la bienséance, Qui ne peut me permettre au jugement de tous D'écouter des secrets d'un homme tel que vous.

Adibar

Je ne demande rien que ce qu'obtient un autre.

Zaïde

Son entretien me plaît, et je hais fort le vôtre.

Almansor

Vous prenez mal le temps pour conter vos secrets, L'Amour n'est pas souvent propice aux indiscrets Et l'incivilité que votre orgueil exprime, Est un mauvais moyen pour gagner de l'estime.

Adibar

Je ne suis pas ici pour prendre vos leçons.

Almansor

J'en fais à vos pareils de toutes les façons.

Adibar

Ce grand emportement vous convainc et m'excuse De l'incivilité dont votre erreur m'accuse, Un homme mieux instruit, de peur d'être suspect, Se serait retiré pour marquer son respect, Vous êtes fort grossier, mais avec indulgence, On doit d'un Étranger supporter l'ignorance.

Zaïde

Vous avez les défauts qu'en lui vous condamnez, Cet Étranger m'oblige, et vous m'importunez.

Adibar

Votre main toutefois lui devrait être ôtée :

Almansor

Vous seriez en danger si je l'avais quittée.

Adibar

Vous pourriez la quitter pour courir à la mort.

Almansor

Je respecte Zaïde ; et vous méprise fort.

Adibar

Si le même respect n'arrêtait ma vengeance, Le châtiment de près suivrait votre insolence.

Zaïde

Ces mouvements si prompts, et si fort éclatants Doivent être pour moi de mauvais passe-temps, Et je reconnais bien par cette violence, Qu'aucun ne me respecte, et que chacun m'offense.

Almansor

Quoi, suivant ses désirs vous m'ôtez votre main ? Mon Rival trop content va devenir trop vain, Devez-vous m'outrager à dessein de lui plaire ?

Zaïde

Et par quel droit aussi, dois-je vous satisfaire ?

Adibar

Madame, en ma faveur ne vous contraignez pas : Je sais qui de nous deux, pour vous a plus d'appas. Je lui cède en bonheur, et peut-être en mérite, Son entretien vous plaît ; et le mien vous irrite, De cette vérité je ne puis ignorer Pour ne vous troubler pas je vais me retirer, Mon respect est plus fort que n'est la jalousie Dont mon âme amoureuse est justement saisie ; Et mes ressentiments pour vous seront forcés, Jusques à me haïr, si vous me haïssez. Que mon rival sans trouble ici vous entretienne, Aux dépens de ma joie établissez la sienne : Mais songez qu'Adibar qui vous quitte à regret, S'il n'est le plus aimé, n'est pas le moins discret.

Zaïde

Adibar, revenez !

Adibar

Mon départ vous oblige ?

Zaïde

Non, si vous m'estimez, vous reviendrez, vous dis-je, Pour lever des soupçons à ma gloire opposés. Donnez-moi votre main, et me reconduisez.

Almansor

Ah, je ne puis souffrir cette injure inhumaine !

Zaïde

Almansor, demeurez sur peine de ma haine !

Almansor

Écoutez quatre mots.

Zaïde

Rien ne peut m'émouvoir : J'écoute la raison, et je suis mon devoir.

Scène 5

Almansor

Almansor

Quel coup de foudre, ô Ciel contre toute apparence Vient détruire ma joie avec mon espérance ? J'écoute la raison, et je suis mon devoir. Ma constance, à ces mots, cède à mon désespoir ; Et je suis mon devoir, non cruelle Zaïde, En suivant Adibar, c'est l'amour qui vous guide : Mais quoi ? Peut-être aussi que je me plains à tort, Possible en me quittant elle se fait effort ; Et donne à mon Rival ici la préférence Pour ôter tout soupçon de notre intelligence ; Elle m'aime, elle m'aime, ah ! Que dis-je, insensé ? Sans doute par mépris l'Ingrate m'a laissé. L'Amour est inconstant ainsi que la fortune, Son Empire ressemble à celui de Neptune, Pour quiconque s'y trouve, il n'est rien d'assuré, Le plus heureux doit être au malheur préparé. Un grand calme est souvent suivi d'un grand orage ; Et tout proche du port on peut faire naufrage, Ce sont des vérités dont je ne doute pas : Mais mon Esclave ici s'achemine à grand pas.

Scène 6

Almansor, Gasul

Almansor

As-tu trouvé Gomelle ?

Gasul

Oui, Seigneur, et je pense Que pour vous embrasser à la hâte il s'avance.

Almansor

C'est un soin que mes pas lui doivent épargner.

Gasul

Durant votre entretien, dois-je pas m'éloigner ?

Almansor

Oui, va me préparer un concert de Musique ?

Gasul

Un concert ? Quoi si tard ?

Almansor

Va vite, et sans réplique.

Scène 7

Gomelle, Almansor

Gomelle

Que je suis consolé de vous revoir ici !

Almansor

Ma joie en vous voyant n'est pas moins grande aussi : Mais parlons de ma mère.

Gomelle

Attendez sa venue, Demain, ici sans faute elle arrive inconnue !

Almansor

Inconnue, et pourquoi n'oser se faire voir ?

Gomelle

Le secret seulement d'elle se doit savoir.

Almansor

Ma soeur vient-elle pas ?

Gomelle

Il ne faut point l'attendre.

Almansor

Où fait-elle séjour ?

Gomelle

Je ne puis vous l'apprendre.

Almansor

Que dites-vous, Gomelle, et que puis-je penser ? Dedans l'Incertitude où vous m'allez laisser ? Ce procédé m'étonne et cet obscur langage Est d'un malheur caché le visible présage ! Hélas, ma soeur est morte, il n'en faut point douter !

Gomelle

Sa mort n'est pas le mal qui vous doit attrister.

Almansor

Qu'est-il donc arrivé ?

Gomelle

Quelque chose de pire.

Almansor

Ce mot pour m'éclaircir, ne peut encor suffire : Saurai-je point pourquoi l'ordre m'est arrivé De sortir de Trémisse où je fus élevé ? De me rendre en ces lieux en toute diligence, De m'adresser à vous avecque confiance, De taire ma famille, et de changer encor, Le nom d'Abencérage, en celui d'Almansor ?

Gomelle

Je dois dessus ce point avoir la bouche close, Il ne m'est pas permis de vous dire autre chose. C'est votre Mère, enfin, qui le souhaite ainsi, Par sa bouche demain vous serez éclairci : Mais déjà le Soleil pâlît devant Diane, Attendant le repas entrons dans ma Cabane.

Almansor

Vous m'en dispenserez, s'il vous plaît, aujourd'hui.

Gomelle

Où voulez-vous aller ?

Almansor

Zégry m'attend chez lui !

Gomelle

Zégry, que dites-vous, quel charme vous engage À répondre si mal au nom d'Abencérage, À cette inimitié, qui pour mille raisons, Est comme héréditaire entre vos deux Maisons ?

Almansor

Un devoir bien plus juste à l'aimer me convie, Dans le Caire sans lui j'aurais perdu la vie, De lâches ennemis m'avaient environné ; Et sans son prompt secours j'étais assassiné, Son nom que je connus sans me faire connaître, Troubla mon amitié qui commençait à naître : Mais ses bontés pour moi, ses soins, ses agréments, Dissipèrent bientôt ces vieux ressentiments ; Et suivant l'amitié dont le noeud nous assemble, Dans ce pays enfin, nous revînmes ensemble, Où je fus obligé par le même lien, De ne pas souhaiter de logis que le sien.

Gomelle

Ô Ciel ! Mais poursuivez.

Almansor

Sa soeur vous est connue, Je devins son Amant dès sa première vue, Par un charme puisant dont seule elle sait l'art, Mon coeur à ses beaux yeux ne coûta qu'un regard. Et si l'Hymen !

Gomelle

Tout beau n'achevez pas le reste, Gardez de vous flatter d'un espoir si funeste, Ne souhaitez jamais cet indigne bonheur ; Perdez vos passions où vous perdrez l'honneur.

Almansor

L'honneur ?

Gomelle

Oui, ce discours vous surprend et vous fâche ?

Almansor

Je crains le nom d'Ingrat.

Gomelle

Craignez celui de lâche ! Ces honteux mouvements blessent votre devoir.

Almansor

Quelle en est la raison, ne puis-je la savoir ?

Gomelle

Demain vous l'apprendrez en voyant votre Mère : Haïssez cependant, et la soeur et le frère.

Almansor

Les haïr, moi qui d'eux ai reçu tant de bien ? Non, non, je jure.

Gomelle

Entrons, et ne jurez de rien.

Acte III

Scène 1

Zégry, Ormin

Zégry

Déjà la nuit s'approche, il est temps de te mettre Mon espoir dans les mains avec cette lettre : Pratique son Esclave, et fais discrètement, Qu'elle veuille de toi prendre ce Diamant : Ensuite sers-toi bien de toute ton adresse Pour savoir les secrets de sa fière Maîtresse ; Et songe qu'au retour j'attends de ton rapport Ou l'arrête de ma vie, ou celui de ma mort.

Ormin

Cruel commandement ! Où me vois-je réduite ! Encore un mot, Seigneur, avant que je vous quitte ? Songez-y bien encor, quel espoir avez-vous, Vos importunités accroîtront son courroux : Et vous ferez mieux si j'ose vous le dire, De sortir pour jamais de cet indigne Empire, Ainsi que de l'amour, l'amour même est le prix, La haine doit toujours attirer le mépris. Vos âmes pour s'unir sont trop mal assorties, L'Amour perd son pouvoir dans les antipathies ; Et c'est un crime égal dans un contraire effet De haïr qui nous aime, ou d'aimer qui nous hait.

Zégry

Ha, ne m'en parle plus, mon mal est invincible ! Au charme qui me perd mon âme est trop sensible, Pour vaincre mes ennuis qui n'ont point de pareils, Je cherche du secours, et non pas des conseils ; Et pour ne céder pas au torrent qui m'emporte, Je sens mon coeur trop faible et ma chaîne trop forte.

Ormin

Ô rigoureux aveu ! Mais si vos soins sont vains, Si Fatime s'obstine en ses premiers dédains.

Zégry

Ah, quel plaisir prends-tu d'accroître mes alarmes ! Cèle-moi ses rigueurs, et parle de ses charmes, Par d'assez grands tourments mon coeur est éprouvé Sans l'affliger d'un mal qui n'est pas arrivé. Sois un peu moins fidèle et flatte ma faiblesse, Si dans mes déplaisirs ton âme s'intéresse.

Ormin

Si vos yeux de mon coeur pénétraient les secrets, Vous sauriez que j'y prends d'extrêmes intérêts ; Et que si votre sort était en ma puissance, Vos plaisirs passeraient bientôt votre espérance. J'atteste le Prophète honoré parmi nous Que de tous vos ennuis, je sens les contrecoups, Que j'en perds le repos, que comme vous je tremble : Qu'enfin vous m'êtes cher bien plus qu'il ne vous semble, Que mon bonheur dépend du succès de vos feux, Et que c'est pour vous seul que mon coeur fait des voeux.

Zégry

Plaise au Ciel que ton zèle heureusement éclate, Touchant en ma faveur l'âme de cette Ingrate. Ma soeur l'a déjà vue, et sans doute je crois Qu'elle n'a pas manqué de lui parler pour moi : Leur amitié me flatte, et permet que j'espère, Que qui chérit la soeur, pourra chérir le frère. Adieu fais ton devoir, et sans perdre de temps, Reviens rendre le calme à mes esprits flottants.

Ormin

J'y mettrai tous mes soins, veuille le saint Prophète En rendre le succès, tel que je le souhaite.

Scène 2

STANCES.

Scène 3

Fatime, Charife, Ormin

Fatime

Ce mépris de Zaïde au dernier point m'irrite, Quoi bien loin d'empêcher qu'Adibar la visite, Elle accepte sa main pour me désobliger. Ah, c'est un traitement dont je me dois venger !

Charife

L'affront vous est connu, vous l'avez vu vous-même, Et pour n'en pas mentir, l'injustice est extrême.

Fatime

Sache que mon dépit est aussi sans pareil : Mais entrons, cette nuit nous donnera conseil.

Ormin

Avançons promptement, il ne faut plus attendre, Je n'ose ouvrir la bouche et ne puis m'en défendre. Amour dans mes malheurs mêle au moins quelque bien, Fais qu'en demandant tout, on ne m'accorde rien ! Aurez-vous la bonté, Madame, de permettre Que dans vos belles mains je laisse cette lettre ? Elle vient de l'Amant le plus passionné, Que l'éclat de vos yeux ait jamais enchaîné ; Et qui malgré l'amour dont son âme est atteinte, Vous a pourtant donné quelque sujet de plainte.

Fatime

De plainte ? N'est-ce point Adibar qui m'écrit ?

Charife

C'est lui-même sans doute, et le coeur me le dit.

Fatime

Que souhaite de moi cet Amant infidèle ?

Ormin

Ô que cette douceur pour moi devient cruelle ! Il borne ses souhaits à venir à vos yeux Détester hautement un crime injurieux, Il veut marquer l'ennui dont son âme est pressée, À sa Divinité justement courroucée, Et rendant ses forfaits dignes d'être oubliés, Recevoir un pardon ou la mort à vos pieds.

Fatime

Je ne veux point sa mort, qu'il espère et qu'il vive J'aime son repentir, quelque tard qu'il arrive, Déjà par tes discours mon coeur est adouci.

Ormin

Je n'ai pour mon malheur que trop bien réussi.

Fatime

Voyons dans ce Billet de quel air il s'énonce : Et rentrons pour le lire, et pour faire réponse ; Puisque dans ses froideurs il n'est plus obstiné, Je lui veux envoyer son pardon tout signé.

Ormin

Qu'à mon retour Zégry sera comblé de joie !

Fatime

Zégry, que dites-vous ?

Ormin

Que c'est lui qui m'envoie, Qu'il baisera les mots dont vous l'allez flatter.

Fatime

C'est ici ma réponse, allez la lui porter.

Scène 4

Ormin, Charife

Ormin

Cette inégalité m'étonne et m'embarrasse, Charife ?

Charife

Bonne nuit.

Ormin

Écoute-moi de grâce.

Charife

Aux entretiens des sots je ne prends pas plaisir !

Ormin

Arrête encore un peu.

Charife

Je n'ai pas le loisir. Adieu beau cajoleur !

Ormin

Sois un peu moins farouche, Ma main parlera d'or, au défaut de ma bouche.

Charife

Ma foi, je n'en crois rien.

Ormin

Crois en l'événement, De la part de Zégry reçois ce Diamant !

Charife

Moi vendre ma Maîtresse ! Hélas qu'à Dieu ne plaise. Je ne le prendrai point.

Ormin

Ne sois pas si niaise.

Charife

Je le prends pour te plaire avec confusion, Et ne l'accepte enfin, qu'à bonne intention. La pierre n'est point fausse, au moins je l'imagine.

Ormin

Tu dois t'en assurer, elle est et belle et fine.

Charife

Il semble que je veuille, ici te soupçonner : Mais à mon innocence il faut tout pardonner.

Ormin

Ne m'apprendras-tu point par quelle erreur fatale L'humeur de ta Maîtresse est si fort inégale ? Et d'où vient qu'au seul nom de mon Maître Zégry Son coeur déjà touché tout à coup s'est aigri.

Charife

Je l'aime, mais bien fort, et si tu te veux taire, Je te révèlerai cet important mystère.

Ormin

Tu m'obliges beaucoup, parle je suis discret ! Et de même que toi, je tairai ce secret.

Charife

Fatime a si j'en crois ce que j'ai pu connaître, Aimé autant Adibar comme elle hait son Maître ; Mais pour elle Adibar par un plaisant retour, N'a pas moins de froideur que son Maître a d'amour ! Tu sais que tu n'es pas encore connu d'elle, Et que l'amour souvent trouble un peu la cervelle ! Et c'est pourquoi d'abord pour ne te rien celer, Elle a cru qu'Adibar t'envoyait lui parler ; Et depuis connaissant s'être fort mécomptée. J'ois du bruit, parlons bas, je crains d'être écoutée.

Scène 5

Alabez, Ormin, Charife

Alabez

Où mon maître veut-il que je rencontre Ormin : Il est nuit, et je trouve à peine mon chemin !

Ormin

Que ne te dois-je point ?

Charife

Tout beau !

Ormin

Laisse-moi faire, Ton honneur avec moi ne se hasarde guère.

Charife

Foin, foin, mon Diamant de mon doigt vient de choir.

Ormin

Quelques herbes sans doute empêchent de le voir.

Charife

Nous chercherons longtemps.

Ormin

Oui de cette manière, Je ferai mieux d'aller quérir de la lumière.

Scène 6

Charife, Alabez

Charife

Je l'ai trouvé, reviens !

Alabez

Je connais cette voix, Que peut faire si tard Charife dans ces bois ? Approchons-nous plus près.

Charife

Tu ne songes qu'à rire, Mais ne me baise plus, ou bien je me retire.

Alabez

Ah Dieu la bonne pièce ! Il faut tout écouter :

Charife

Oui, promets d'être sage, ou je vais te quitter, C'est prendre dès l'abord un peu trop de licence, Je suis fille de bien qui craint la médisance : Je tiens au dernier point mon honneur précieux.

Alabez

Tu cherches à le perdre, et ne voudrais pas mieux.

Charife

Quoi, tu ne me dis mot ?

Alabez

La bizarre aventure !

Charife

Comment ton coeur s'afflige, et ta bouche murmure ? Ces libertés pourtant se pourraient excuser, Si tu me promettais de vouloir m'épouser, Tu sais que pour s'aimer il faut qu'on se marie ; Et si je te plaisais...

Alabez

Ah quelle effronterie !

Charife

Que dis-tu ?

Alabez

Par ma foi, me voilà bien surpris.

Charife

Quoi tu ne réponds rien ? Serait-ce par mépris ? Je ne crois point encore être assez déchirée Pour ne mériter pas d'être considérée : Tu connais Alabez, si je l'avais voulu, Mon hymen avec lui serait déjà conclu : Mais ce n'est qu'un lourdaud, et quoi qu'il ait pu faire, Il n'a pas comme toi trouvé l'art de me plaire. Ses défauts peuvent plus que ses soins obstinés.

Alabez

L'impudente me va chanter pouille à mon nez.

Charife

Cet importun jamais n'a rien fait qui me plaise, Il a l'esprit fort sot, et la mine niaise ; Et je ne réponds pas si le fol m'épousait, Qu'il ne fut de ces gens que chacun montre au doigt Qui souffrent qu'un voisin trouve leur femme belle, Et que communément des cocus on appelle.

Scène 7

Ormin, Charife, Alabez

Ormin

Voici de la clarté !

Charife

Que vois-je, et qu'ai-je fait ?

Alabez

Que t'en semble, ai-je lieu d'être fort satisfait ? Comment, je n'ai donc fait jamais rien qui te plaise, J'ai donc l'esprit fort sot, et la mine niaise ? Meurs de honte !

Charife

Et pourquoi, si c'est la vérité ?

Alabez

La vérité traîtresse ! Ah l'esprit effronté ! Quoi, si je t'épousais dangereuse femelle Je serais de ces gens, que Cocus on appelle. Ta langue impertinente aura cent fois menti, J'élirais un licol plutôt qu'un tel parti.

Ormin

D'où vient votre querelle ?

Alabez

Ah, tais-toi je te prie, Je pourrais bien sur décharger ma furie : Confident de malheur !

Ormin

Il se faut éloigner, Je ne vois près d'un fou, que des coups à gagner.

Scène 8

Almansor, Alabez, Gasul, Adibar

Almansor

Va voir d'où vient ce bruit.

Alabez

Je te tiens bon apôtre !

Gasul

Comment traître ?

Alabez

Excusez, je vous prends pour un autre : Je cherche un affronteur qui me vient d'échapper ; Mais bientôt sans courir je saurai l'attraper.

Almansor

As-tu su le sujet de ces rumeurs confuses ?

Gasul

Non, l'on m'est venu battre, et puis me faire excuses.

Almansor

Le logis n'est pas loin, fais avancer les voix ; Et leur dit de chanter près de ce petit bois.

PREMIERE CHANSON.

Adibar

Amis, voici l'endroit où Zaïde demeure, Si vous êtes d'accord, commencez tout à l'heure.

Gasul

La voix qui chante ici, n'est pas de notre bande.

SECONDE CHANSON.

Almansor

Ce couplet finissant, que l'on soit préparé, Pour chanter aussitôt l'air que j'ai désiré.

Adibar

Quelle insolente voix trouble notre concert ? L'affront impunément ne sera pas souffert. Ruisseaux, et vous légers Zéphyrs, Qui dans la saison des plaisirs, Arrosez doucement, et parfumez ces plaines ! Suspendez votre cours, retenez vos haleines, Et permettez à mes soupirs D'éventer mes peines.

Adibar

Parle qui que tu sois qui m'ose ici troubler.

Almansor

Mon nom est trop fameux pour le vouloir celer ? On m'appelle Almansor.

Adibar

Crains, crains donc ma colère, Moi, je suis Adibar, ton plus grand adversaire, Qui pour te joindre a fait sans fruit beaucoup de pas, Et qui te trouve alors qu'il ne te cherche pas, Explique-moi d'où vient que tu prends la licence D'obséder ma Maîtresse avec tant d'insolence ; Et me dis si tu vois Zaïde seulement Comme ami de son frère, et comme son Amant.

Almansor

Sois content de savoir que comme ami du frère La soeur souffre mes soins, et que je la révère. Si j'étais son Amant, tu te dois assurer Que je suis trop discret pour te le déclarer.

Adibar

Tous ces raffinements dont tu fais ta défense, Ne te sauraient soustraire à ma juste vengeance ; Tu mourras.

Almansor

Crains plutôt qu'en te perçant le flanc, Ce fer n'éteigne ici ton amour dans ton sang.

Ils se battent.

Gasul

Au secours.

Scène 9

Zégry, Adibar, Almansor

Zégry

Modérez cette fureur barbare ? Qu'est-ce amis ?

Adibar

Ce n'est rien puisque l'on nous sépare.

Zégry

Ah, c'est vous, Adibar !

Adibar

........................ Cette Chanson n'est pas celle que je demande : ........................

Almansor

Zégry, tu me fais tort !

Zégry

Quel sujet, cher ami, peut t'animer si fort ? Vous ayant séparés, souffrez je vous supplie, Qu'au même temps encor je vous réconcilie. Je prends dans vos débats un intérêt fort grand, Éclaircissez-moi donc de votre différent.

Adibar

Zégry, vous nous rendez en vain ce bon office ! Mon désir de vengeance est tout plein de justice ; Et vos soins opposés à mes ressentiments Ne diffèrent sa mort que de quelques moments.

Scène 10

Zégry, Almansor

Zégry

D'où vient, cher Almansor, une si forte haine ? Conte-m'en le sujet.

Almansor

Il n'en vaut pas la peine, Ce différend léger qui te rend étonné, Avant que d'être su doit être terminé.

Zégry

Tu t'obstine en vain à cacher ce mystère, Je me doute, Almansor, de ce que tu veux taire. Une même Beauté vous met sans doute aux fers. Je viens d'ouïr ici deux différents concerts. Je devine le reste...

Almansor

Ami, je le confesse ! Nous donnions Sérénade à la même Maîtresse.

Zégry

Que je sache son nom.

Almansor

Ciel quel est mon malheur ! Dois-je lui déclarer que j'adore sa soeur ?

Zégry

Cette réserve, ami, n'est guère légitime, Je ne vais point celer mes amours pour Fatime.

Almansor

Il a promis sa soeur, que puis-je dire, hélas ! Si j'ose la nommer que ne dira-t-il pas ?

Zégry

Cette confusion me doit assez instruire Qu'il adore Fatime, et n'ose me le dire. Quoi je ne saurai point quel objet t'a soumis ?

Almansor

Son beau nom prononcé nous rendrait ennemis, Au lieu de t'obliger, je te ferais outrage, Adieu, dispense-moi d'en dire davantage.

Zégry

Comment dans mon logis ne veux-tu pas entrer ?

Almansor

Chez Gomelle ce soir je vais me retirer.

Zégry

Chez Gomelle, dis-tu ?

Almansor

Je crains qu'il ne m'attende : Adieu, je l'ai promis, il faut que je m'y rende.

Zégry

Le traître aime Fatime, et prétend l'épouser. En juger autrement c'est vouloir s'abuser : Oui, me devant la vie il s'en sert pour me nuire ; Mais qui l'a pu sauver, peut aussi le détruire, Et sa mort fera foi que de ce même bras, Je sers les innocents, et punis les ingrats.

Acte IV

Scène 1

Almansor, Gomelle

Almansor

Non, vous n'irez pas seul au-devant de ma Mère ; Je vous suivrai Gomelle !

Gomelle

Il n'est pas nécessaire, Son ordre vous oblige à l'attendre chez moi.

Almansor

La nature m'impose une plus forte loi.

Gomelle

Elle n'a pas encore appris votre venue, Sa surprise sera trop grande à votre vue.

Almansor

Je n'attends nul reproche en cet événement ; Et si je la surprends, c'est agréablement.

Gomelle

Puisque vous le voulez, allons-y donc ensemble.

Almansor

Je fais ce que je dois.

Gomelle

Je dis ce qu'il me semble.

Almansor

Zégry sort de chez lui, souffrez qu'avant partir Je l'embrasse...

Gomelle

Arrêtez, je n'y puis consentir.

Almansor

La contrainte est injuste autant qu'elle est cruelle : Dois-je fuir un ami, si cher et si fidèle ? Souffrez que je lui parle, et je vous suis après.

Gomelle

Non, je vous le défends, et j'en ai l'ordre exprès.

Scène 2

Zégry, Ormin

Zégry

Ormin, as-tu pris garde avec quel soin ce traître S'est éloigné de moi, dès qu'il m'a vu paraître ? As-tu vu que d'abord le lâche s'est troublé, A fait deux ou trois pas, et puis a reculé, Et m'a cédé la place avec inquiétude, Pressé par le remords de son ingratitude ?

Ormin

Quoi que j'aie observé, je ne puis concevoir Qu'Almansor fasse un crime, et si lâche et si noir ; Et bien qu'apparemment je le trouve coupable, D'aucune lâcheté je le tiens incapable. Il m'a toujours paru de l'honneur trop jaloux Pour se servir si mal du jour qu'il tient de vous ; Et quelque instinct secret que je ne puis comprendre, Quand je dois l'accuser, me force à le défendre.

Zégry

En me voyant chérir cet ingrat trop aimé, À le chérir aussi tu t'es accoutumé. Je ne puis comme toi croire qu'il me trahisse : Mais je n'en puis douter, et c'est là mon supplice, Et ces doux mouvements que j'ai peine à chasser, Aggravent son offense au lieu de l'effacer, Juge dans cet état combien je suis à plaindre, Le seul bien qui me reste est de ne plus rien craindre, Le sort n'a pas voulu m'affliger à demi. Je perds une Maîtresse, et je n'ai plus d'ami, L'un et l'autre m'outrage, et j'ai tant de faiblesse Que je ne puis haïr l'Ami ni la Maîtresse ; Mais de Charife hier, n'as-tu point su pourquoi Fatime a maintenant tant de mépris pour moi ? Tu m'as dit qu'Adibar charme cette inhumaine : Mais tu ne m'as point dit d'où procède sa haine.

Ormin

Fatime, si j'en crois ce que l'on m'a conté, T'eût toujours grand horreur pour l'infidélité, Elle a quelque raison de vous croire infidèle ; Et c'est ce qui l'oblige à vous être cruelle.

Zégry

Infidèle, dis-tu, je ne le fus jamais.

Ormin

Vous pourriez vous tromper.

Zégry

Non, je te le promets.

Ormin

Elle a su toutefois que Zélinde, une fille Assez belle, fort jeune et d'illustre famille, Et qui reçut jadis beaucoup de soins de vous, Fut presque sur le point de vous voir son époux ; Et dès qu'à l'hymen elle fut disposée, Elle se vit enfin lâchement méprisée ; Cet exemple la touche et l'oblige à juger Que qui change une fois, peut mille fois changer.

Zégry

Ormin, ce changement n'est point une inconstance.

Ormin

Il serait malaisé d'en prouver l'innocence.

Zégry

Cet hymen prétendu sans doute fait éclat : Mais pour te dire tout.

Ormin

Que dira-t-il l'Ingrat !

Zégry

Avant qu'on eût encore conclu ce mariage Qui devait nous unir au sang d'Abencérage, Et d'une vieille haine éteindre enfin l'ardeur, Fatime était déjà Maîtresse de mon coeur ; Et pour me faire prendre une chaîne nouvelle, Zélinde qu'on m'offrait, n'était pas assez belle, Je la vis sans l'aimer et sa faible Beauté N'ébranla point les fers où j'étais arrêté, Pour elle j'essayai d'avoir quelque tendresse ; Mais ses yeux ou mon coeur eurent trop de faiblesse ? Et si je lui rendis quelques soins apparents, Ce ne fut qu'à dessein de plaire à mes parents ; Ainsi Fatime a tort de me croire infidèle, Puisque je n'eus jamais de l'amour que pour elle.

Ormin

Hélas, je ne dois plus douter de son mépris ! J'en voulais trop savoir, et j'en ai trop appris.

Zégry

C'est une vérité qui peut être prouvée ; Mais d'où vient que ma soeur si matin s'est levée ?

Scène 3

Zaïde, Zégry

Zaïde

Mon frère, avez-vous su l'avis qu'on m'a donné Du trépas de l'époux qui m'était destiné ?

Zégry

Je viens d'en recevoir la nouvelle assurée : Il est mort dans Alger d'une fièvre pourprée.

Zaïde

C'est un malheur pour moi, mais pour vous en ce jour, Vous ne devez parler que d'Hymen et d'amour.

Zégry

Ah, ma soeur ! Dis plutôt que dans cette journée ; Je dois ne parler plus d'amour ni d'Hyménée : Dis qu'il faut pour punir un esprit lâche et bas, Parler d'une autre perte et d'un autre trépas, La fureur toute seule en mon âme préside, Et je ne dois parler que de perdre un perfide.

Zaïde

Quel est donc ce perfide, et ne saurai-je point Quel crime signalé vous irrite à tel point ?

Zégry

Tu connais trop l'auteur du courroux qui m'anime, Almansor est son nom, son amour est son crime.

Zaïde

Son amour, ah qu'entends-je !

Zégry

Il est trop vrai, ma soeur ! Son insolente amour a causé ma fureur.

Zaïde

Il sait qu'Almansor m'aime, et c'est ce qui le fâche.

Zégry

Oui, son trépas est juste, il périra le lâche.

Zaïde

Mon frère sans aigreur il faut examiner Tout ce que d'un ami l'on a pu soupçonner ; Et l'on ne doit jamais juger de son offense, Qu'avec beaucoup de soin, et beaucoup d'indulgence. Almansor a toujours paru trop généreux, Pour mêler rien d'injuste, ou d'impur dans ses feux ; Et vous doit trop aussi pour concevoir l'envie D'offenser un ami qui lui sauva la vie.

Zégry

Tu m'obliges ma soeur, et tes raisonnements Désarment sans efforts tous mes ressentiments ! Almansor m'est si cher que quoi qu'il puisse faire, Tu me feras plaisir d'arrêter ma colère.

Zaïde

Peut-être injustement l'avez-vous accusé.

Zégry

Plût au Ciel qu'il fût vrai que je fusse abusé ! Mais hélas ! Mon soupçon n'est que trop légitime. Te le dirai-je, enfin ? Il aime.

Zaïde

Qui ?

Zégry

Fatime.

Zaïde

Il aimerait Fatime ! Ah que ce crime est noir ?

Zégry

Pour mieux t'en assurer, tu n'as qu'à l'aller voir ; Et je ne doute point que tu ne saches d'elle, Que cet Ingrat l'adore, et qu'il m'est infidèle.

Zaïde

Le traître, l'inconstant, l'esprit pernicieux !

Zégry

Mais quel trouble, ma soeur, se fait voir dans vos yeux.

Zaïde

Le trouble de mes yeux clairement vous expose Que mon coeur sent mes maux, que votre ami vous cause. Votre ami, qu'ai-je dit ? Ce nom lui convient mal : Il n'est point votre ami s'il est votre Rival. Allez, allez éteindre, et sa vie et sa flamme, Et laver dans son sang les crimes de son âme.

Zégry

Non, ma soeur, sans colère il faut examiner Tout ce que d'un ami l'on a pu soupçonner ; Et l'on ne doit jamais juger de son offense, Qu'avec beaucoup de soin, et beaucoup d'indulgence. Almansor a toujours paru trop généreux, Pour mêler rien d'injuste ou d'impur dans ses feux ; Et me doit trop aussi pour concevoir l'envie D'offenser un ami qui lui sauva la vie.

Zaïde

Quelle erreur !

Zégry

C'est de toi, ma soeur, que je la tiens, Ce sont tes sentiments, et ce seront les miens.

Zaïde

Je n'avais pas du crime alors la connaissance, Je ne vous retiens plus, courez à la vengeance.

Zégry

Arrête-moi plutôt et du moins par pitié, Condamne ma colère et non mon amitié, En faveur d'Almansor j'aime qu'on m'abuse, Je le veux accuser, mais je veux qu'on l'excuse, Je parle de vengeance, et ne la cherche pas ; Et je menace afin qu'on m'arrête les bras. Sa passion à tort peut-être condamnée, Avant notre amitié possible qu'elle est née, Que Fatime y répond, et que pour les unir, Les ordres de Gomelle ici l'ont fait venir. S'il est ainsi, ma soeur pour m'exempter de crime, Il est juste qu'aussi je lui cède Fatime, Je briserai mes fers, et d'un coeur affermi, Je ferai mes plaisirs de ceux de mon ami.

Zaïde

Dieux ! Quel est votre erreur, quel charme que j'ignore, En faveur d'un ingrat vous attendrit encore ? Il vous doit son salut, doit-il pas aujourd'hui Faire un plus grand effort pour vous, que vous pour lui ? S'il est votre Rival, pouvez-vous sans faiblesse, Lui vouloir lâchement céder votre Maîtresse ; Et si c'est votre ami, comme vous l'estimez, Doit-il pas vous céder l'objet que vous aimez ?

Zégry

Va voir sans répliquer Fatime en diligence, Et t'instruis pleinement de leur intelligence. Adieu !

Scène 4

Médine, Zaïde

Médine

Vous m'étonnez, et je ne conçois pas Qu'on puisse aimer un homme, et presser son trépas.

Zaïde

Ah ! Ne dis point que j'aime, un ingrat, un volage ? Crois si j'ai des feux, ce sont des feux de rage ; Et que jamais mon coeur ne sera consolé, Que ce perfide Amant ne me soit immolé.

Médine

Mais vous pleurez, Madame !

Zaïde

Oui, Médine, je pleure ! Si cet ingrat périt, il faudra que je meure, Je sens dans mon esprit triompher tour à tour, La rage et la tendresse, et la haine et l'amour ; Je suis son ennemie, et je suis son Amante, Quand mon dépit s'accroît, ma passion augmente ; Et quoiqu'il soit aimable, et qu'il m'ait pu trahir, Je ne le puis aimer, et ne le puis haïr.

Médine

Madame, parlez bas, on pourrait vous entendre ! Adibar vient à nous.

Zaïde

Il ne faut pas l'attendre.

Scène 5

Adibar, Zaïde

Adibar

Où portez-vous, Zaïde, et mon coeur et vos pas ?

Zaïde

Laissez-moi seule, adieu ! Ne m'importunez pas.

Adibar

Recevez mieux mes soins !

Zaïde

Ils sont peu nécessaires.

Adibar

De grâce, écoutez-moi !

Zaïde

J'ai bien d'autres affaires.

Adibar

D'un regard seulement, consolez mes ennuis ; C'est vous que je cherchais.

Zaïde

Et c'est vous que je fuis.

Adibar

Quoi vous traitez si mal un Amant si fidèle ?

Zaïde

Fatime qui paraît vous sera moins cruelle.

Adibar

Ne vous en moquez pas mon sort serait plus doux, Fatime est aussi belle et moins fière que vous.

Scène 6

Fatime, Zaïde, Adibar

Fatime

Quoi toujours Adibar avec cette Ingrate ? Ma vengeance est trop juste, il est temps qu'elle éclate : Je vous trouve, Zaïde, en un chagrin si noir, Que je perds le dessein qui m'oblige à vous voir ! Oserai-je parler de danses, et de Fêtes, D'une noce en un mot dans l'état où vous êtes ?

Zaïde

D'une noce ! Achevez et vous expliquez mieux.

Fatime

De pareils entretiens vous seraient ennuyeux.

Zaïde

Non à notre amitié c'est vouloir faire outrage, Ne me déguisez rien touchant ce mariage.

Fatime

Puisque vous l'ordonnez vous allez tout savoir, Sachez donc que mon père a voulu me pourvoir.

Zaïde

Vous pourvoir ?

Fatime

Oui, l'affaire est assez avancée.

Zaïde

Je suis dans vos plaisirs beaucoup intéressée, Ne m'apprendrez-vous point le nom de votre Amant ?

Fatime

C'est un homme accompli, noble, brave, charmant, Son mérite est fort rare, et sans doute j'espère, Que vous approuverez le choix qu'en fait mon Père.

Zaïde

Qu'elle me fait languir pour me trouver la mort. Mais enfin quel est-il ?

Fatime

Vous le connaissez fort. Il fit longtemps chez vous sa demeure ordinaire, C'est l'ami le plus cher de Zégry votre frère. En ai-je dit assez ?

Zaïde

Dites son nom encor.

Fatime

Ne devinez-vous pas qu'on l'appelle Almansor ?

Zaïde

Je n'en puis plus je meurs !

Fatime

Vois comme elle est changée Elle ressent ma peine, et je me suis vengée.

Adibar

J'ai beaucoup d'intérêt dans cet événement.

Zaïde

Ce parti proposé vous plaît assurément.

Fatime

Oui, je n'imite point celles qui par maxime Rougissent d'un hymen ainsi que d'un grand crime, Feignent d'en soupirer, et pourtant en secret, S'il ne s'achevait pas auraient bien du regret, Sur ce point avec vous je ne fais point la fine, Je ne hais point du tout l'Amant qu'on me destine : J'estime son amour, son mérite et ses soins ; Et s'il m'aime beaucoup, je ne l'aime pas moins.

Zaïde

Il vous aime donc fort ?

Fatime

Plus que je ne puis dire, Il ne vit que pour moi, pour moi seul il soupire, Je fais ses déplaisirs et ses ravissements, Dès qu'il me perd de vue, il est dans les tourments ; Et lorsque le hasard permet qu'il me revoie, J'ai lieu d'appréhender qu'il ne meure de joie : Enfin si ses serments ont quelque vérité, Il n'a que du mépris pour toute autre beauté.

Adibar

Ciel, où-suis-je, et qu'entends-je ! Ah l'ingrat, ah le traître ! Mais pouvez-vous l'aimer si tôt sans le connaître ?

Fatime

De cette prompte amour l'on ne me peut blâmer, J'ai vu d'abord en lui tout ce qui fait aimer, J'exécute de plus ce que mon Père ordonne, J'obéis volontiers aux ordres qu'il me donne ; Et puisqu'il l'a choisi pour gendre et pour appui, Je crois qu'il en est digne et m'en rapporte à lui.

Zaïde

Mais touchant Adibar, quelles sont vos pensées ?

Adibar

Je n'ose plus prétendre à ses bontés passées.

Fatime

Il ne méritait pas l'honneur de mon amour, Il changea le premier, et je change à mon tour.

Zaïde

Il ne fut pas toujours indigne de vous plaire, Pouvez-vous l'oublier ?

Fatime

Je n'y saurais que faire. J'oublie avec raison le plus grand des Ingrats, Son mépris fut injuste, et le mien ne l'est pas ; Mais cessons de parler de cet Amant volage, Rendons haine pour haine, outrage pour outrage ; Parlons de notre noce, et me faites savoir Si je puis espérer l'honneur de vous y voir.

Zaïde

Une grande douleur dont je suis accablée, Qui durant vos discours, s'est encore redoublée ; Me va mettre hors d'état d-y pouvoir assister, Et dès ce même instant m'oblige à vous quitter.

Adibar

Je vous conduis : souffrez le soin que j'en dois prendre.

Zaïde

Ma faiblesse me force à ne m'en pas défendre.

Scène 7

Fatime, Charife

Fatime

Zaïde sent mon mal, mais Adibar me fuit, Ma vengeance est parfaite et mon espoir détruit.

Charife

Almansor le vaut bien.

Fatime

Juge mieux de ma plainte, Ce que je viens de dire est une pure feinte : Médine est ton amie, et ne t'a pu cacher Qu'à l'Ingrate Zaïde Almansor est bien cher : Tu me l'as dit !

Charife

Eh bien !

Fatime

C'est pour me venger d'elle, D'avoir toujours souffert mon Amant infidèle ; Et la punir des maux qu'elle m'a su causer. Que j'ai feint qu'Almansor me devait épouser.

Charife

Ah, que vous en savez ! Cette fourbe est insigne : Mais Adibar revient, ce n'est pas mauvais signe.

Scène 8

Fatime, Adibar

Fatime

Quoi vous quittez sitôt l'objet de vos désirs ?

Adibar

J'ai soin de son repos plus que de mes plaisirs.

Fatime

Vous paraissez atteint d'une tristesse extrême.

Adibar

Je ne puis sans douleurs voir souffrir ce que j'aime.

Fatime

Zaïde pourrait bien vous avoir rebuté !

Adibar

Mon seul respect me chasse, et non sa cruauté.

Fatime

Elle doit mépriser un Amant infidèle.

Adibar

J'aurais tort aujourd'hui si je me plaignais d'elle.

Fatime

D'Almansor près de moi le destin est plus doux.

Adibar

Je suis trop satisfait pour en être jaloux.

Fatime

Vous pourriez vous flatter d'une espérance vaine, Zaïde n'a pour vous que dédain et que haine.

Adibar

Sa haine et son dédain maintenant sont finis ; Et nos coeurs par l'hymen bientôt seront unis.

Fatime

Votre âme en cet espoir pourrait s'être méprise, Possible ignorez-vous que Zaïde est promise.

Adibar

Vous-même sur ce point pourriez vous tromper fort Possible ignorez-vous que son Amant est mort.

Fatime

Il est mort !

Adibar

Oui, Madame, et Zaïde propice, À mon ardente amour veut rendre enfin justice, Et vient de m'assurer chez elle en la laissant, Qu'elle m'épousera, si son frère y consent. Adieu pour obtenir cette Beauté si chère, Je vais solliciter mes parents et son frère.

Scène 9

Fatime, Charife

Fatime

Qu'ai-je fait ? Quoi ma feinte a servi seulement À disposer Zaïde à m'ôter mon Amant ?

Charife

Madame...

Fatime

Laisse-moi ; dans un sort si contraire, Tout me nuit, tout me perd, et tout me désespère.

Charife

Quoi, vous n'écoutez point ?

Fatime

Non je n'écoute plus Que la fureur qui règne en mes esprits confus : La douleur me saisit, le dépit me transporte.

Charife

Consolez-vous, Madame !

Fatime

Ah, que ne suis-je morte ! Ne me console point dans un si juste deuil ; Et me viens mettre au lit ou plutôt au cercueil.

Acte V

Scène 1

Gomelle, Lindarache, Almansor

Gomelle

Vous voyez la Cabane où je fais ma demeure.

Lindarache

Ah, laissez-nous seuls, je vous suis tout à l'heure.

Almansor

Ah, Madame ! Ah ma mère, en ces heureux moments Obtiendrai-je l'honneur de vos embrassements ?

Lindarache

Arrête Abencérage apprends notre disgrâce, Et me fais voir mon fils avant que je l'embrasse, Je comptais deux enfants alors qu'un ravisseur Enleva lâchement et ma fille et ta soeur.

Almansor

Dieux ! Que me dites-vous ?

Lindarache

Que ta soeur est ravie.

Almansor

Nommez le ravisseur, il en perdra la vie.

Lindarache

Approche, embrasse-moi, je commence à juger Qu'en toi le Ciel me laisse un fils pour me venger.

Almansor

Que je sache son nom, je jure le Prophète, Que son sang lavera l'injure qu'il a faite, Que mon bras à l'instant ira vous l'immoler.

Lindarache

Tu sauras tout, écoute, et me laisse parler. Tu sais l'inimitié qui depuis plusieurs âges, Règne entre les Zégris et les Abencérages ; Et tu dois être instruit que sur l'opinion Qu'un hymen mettrait fin à leur aversion, Pour assortir les noeuds de ce doux hyménée ; Ma fille fut pour femme à Zégry destinée, Déjà tout était prêt et le jour était pris, Quand par aversion ou plutôt par mépris, L'infidèle Zégry fuyant notre alliance, S'embarqua pour Alger avec diligence ; Et pour surcroit d'ennuis, dès que ce bruit courut, Ma fille dans ces lieux pour jamais disparut.

Almansor

Ô Ciel de ce malheur qui peut être la cause !

Lindarache

Lis ce billet reçu, tu sauras toute chose.

Almansor

Vous sans qui je ne vivrais pas : Apprenez un malheur pire que mon trépas, Qui nous doit obliger à des plaintes communes : Le plus cruel des scélérats, L'infidèle Zégry cause mes infortunes. Et m'arrache d'entre vos bras, Zélinde. Qu'ai-je appris ?

Lindarache

Des vérités cruelles ?

Almansor

Zégry son ravisseur ! Ha funestes nouvelles !

Lindarache

J'eus dans cette Infortune assez de jugement, Pour cacher notre honte, et son enlèvement, Par l'avis et le soin de l'illustre Gomelle, De son trépas partout je semai la nouvelle ; Et je t'envoyai l'ordre au même temps aussi, De sortir de Trémisse, et de te rendre ici ; Enfin dedans Tunis attendant ta venue, J'ai passé dans les pleurs une vie inconnue ; Et sentant approcher le temps de ton retour, Je me suis fait conduire en ce fatal séjour, Je te trouve, et déjà ma douleur est charmée, De voir ma juste rage en ton âme imprimée ; Et ton bras disposé pour perdre un suborneur, Et pour priver du jour qui nous prive d'honneur.

Almansor

Ah de combien d'ennuis mon coeur se sent atteindre.

Lindarache

Il est temps de punir, et non pas de se plaindre, Dans un sort si funeste exprime ta douleur, Par des effets sanglants de rage et de valeur. Pour moi sont les regrets, et pour toi la vengeance, Tu connais l'offenseur, va réparer l'offense. Je ne t'aurais jamais réservé cet emploi, Si mon sexe impuissant m'eût pu venger sans toi ; Et j'aurais de Zégry déjà vu le supplice, Si j'avais de Gomelle accepté le service. Ton bras seul doit laver la tâche de ton front Prends toute la vengeance ainsi que tout l'affront : Va causer le trépas de qui cause ta honte, Va perdre qui nous perd, punis qui nous affronte, Ne me vois plus qu'après avoir vengé ta soeur, Cherche, trouve et punis son lâche ravisseur : Adieu fais ton devoir, et te fais reconnaître Digne fils des Héros dont le Ciel t'a fait naître. Pour avancer la fin de nos communs malheurs, Va répandre du sang, je vais verser des pleurs.

Scène 2

Almansor

Almansor

Dures extrémités ! Cruelle violence ! Quoi l'ami qui m'oblige, est l'ingrat qui m'offense, Je dois donc mon salut à qui m'ôte l'honneur ; Et qui sauva le frère a donc perdu la soeur ! Hélas de quel conseil est capable mon âme ! Dois-je me rendre ingrat ou demeurer infâme, D'une sainte amitié romprai-je le lien, Verserai-je du sang qui conserva le mien ? Du sang pour qui l'amour veut que je m'intéresse ; Et pout tout dire enfin du sang de ma Maîtresse ? Elle sort, et sans doute en ces lieux elle vient, L'honneur veut que je fuie et l'Amour me retient.

Scène 3

Zaïde, Almansor

Zaïde

Il n'ose s'avancer, son crime l'intimide, Passons sans dire mot auprès de ce perfide.

Almansor

Cher Objet de mes feux, charme de mes esprits !

Zaïde

Vous me connaissez mal, vous vous êtes mépris.

Almansor

Souffrez qu'à vos yeux ma passion s'exprime, L'amour...

Zaïde

Vous me prenez sans doute pour Fatime.

Almansor

Pour Fatime, ce mot m'instruit confusément, De l'injuste soupçon d'où naît ce changement, Possible avez-vous cru que je cherche à lui plaire, Voyant l'attachement que j'ai près de son père ; Mais je jure le Ciel et l'Amour mon vainqueur, Que votre belle image occupe tout mon coeur, Que de vous en chasser, Fatime est incapable, Que je vois sans amour tout ce qu'elle a d'aimable ; Et que sensible aux traits de vos seules beautés, Je me borne pour elle à des civilités.

Zaïde

Quoi, vous voyez Fatime avec indifférence ? Voyons jusqu'à quel point ira son impudence.

Almansor

En pourriez-vous douter ? Vous par qui tous mes sens Ont reçu des liens si doux et si pressants, Pourriez-vous soupçonner avec quelque justice, Mon coeur de lâcheté, mes serments d'artifices ; Et croire que mon âme ait assez de noirceur Pour trahir ma Maîtresse et mon libérateur ? Auriez-vous pu penser, sans vous être déçue, Qu'on puisse aimer ailleurs après vous avoir vue ? Non pour un feu nouveau me trouver enflammé, Vous êtes trop charmante, et je suis trop charmé.

Zaïde

Trop charmé lâche, ingrat, monstre de perfidie ! Tu veux donc m'abuser après m'avoir trahie ; Et d'une indigne amour lâchement emporté, Tu joins donc l'impudence à l'infidélité.

Almansor

À l'infidélité ! Que dites-vous Zaïde ? Ce discours me confond.

Zaïde

Je le vois bien, perfide ! Tu serais moins confus étant moins scélérat, Les reproches toujours font rougir un ingrat.

Almansor

Un ingrat ?

Zaïde

Quoi méchant ! Ce mot te semble rude ? Tu crains le nom d'ingrat, et non l'ingratitude.

Almansor

J'ignore le sujet de ce courroux naissant ; J'ai beau m'examiner je me trouve innocent.

Zaïde

C'est donc être innocent de tromper une fille, Dont tu ne peux sans crime offenser la famille, De trahir ton ami de me manque de foi, D'aimer Fatime, enfin ?

Almansor

Moi dites-vous ?

Zaïde

Oui, toi !

Almansor

Ah, je ne l'aime point !

Zaïde

L'oses-tu dire encore ? Non tu l'aimes point perfide ! Tu l'adores. Tes mensonges ici ne peuvent m'abuser, Je sais que dès demain tu la dois épouser.

Almansor

Moi l'épouser ! Ô Ciel, n'en croyez rien, je jure...

Zaïde

Non, non, je ne crois point les serments d'un parjure, Déjà de cet hymen chacun est averti.

Almansor

Qui vous l'a dit ?

Zaïde

Quelqu'un.

Almansor

Ce quelqu'un a menti. Apprenez-moi son nom, et ma juste colère Ira de ses avis lui porter le salaire.

Zaïde

Va donc punir Fatime, elle-même l'a dit.

Almansor

À des discours si faux donnez moins de crédit : Fatime vous abuse, adorable merveille !

Zaïde

Ah Dieu ! Vit-on jamais impudence pareille ?

Almansor

L'hymen qu'elle suppose, est une fausseté, J'en atteste du Ciel le Maître redouté, Qu'il m'abîme à l'instant au centre de la terre, Qu'il lance sur ma tête un éclat de tonnerre : Et qu'il rende mon nom à jamais, odieux, Si le feu que je sens, ne vient de vos beaux yeux ; Et si jamais mon coeur a conçu pour Fatime Quelque chose de plus qu'une assez faible estime.

Zaïde

Il faut pousser à bout cet esprit effronté : Hé bien de tes serments prouve la vérité.

Almansor

Cent preuves vous rendront bientôt désabusée.

Zaïde

Je n'en veux qu'une seule, et de plus fort aisée. Pour finir les soupçons que j'ai conçus de toi, Donne-moi tout à l'heure, et ta main, et ta foi.

Almansor

Je la donne avec joie : ô Ciel que vais-je faire ? Quoi, lui tendre une main qui doit perdre son frère, Qui doit causer ses pleurs, et qui pour me venger Dans son sang le plus noble est prête à se plonger ?

Zaïde

Quoi tu réponds si mal à des bontés si rares ? Tu murmures tout bas, tu pâlis, tu t'égares ?

Almansor

J'attendais peu l'honneur dont je me vois comblé. Et l'excès de ma joie en effet m'a troublé. J'ai craint de vous trahir par mon obéissance. De faire contre vous parler la médisance ; Et de traiter Zégry trop incivilement, De vous donner la main sans son consentement ; Mais cette faible crainte enfin cède à ma flamme, Le devoir maintenant perd ses droits sur mon âme ; Et ne me peut ôter le glorieux dessein De vous donner ensemble, et mon coeur, et ma main.

Zaïde

Tu t'avise trop tard, j'en ai perdu l'envie ; Et ne la prétends pas reprendre de ma vie, J'ai feint pour t'éprouver cet excès de bonté ; Et tes feux pour Fatime ont d'abord éclaté.

Almansor

Ah, je n'en eus jamais !

Zaïde

Ta fourbe est avérée : De cet hymen fatal je suis fort assurée, Lorsque je t'ai pressé de me donner ta foi, Tes remords pour Fatime ont parlé contre toi : Et ta confusion m'a trop persuadée Qu'elle a reçu la foi que je t'ai demandée.

Almansor

Je vous l'offre.

Zaïde

Non, non, tu n'en peux disposer Tu l'as déjà donnée, et tu veux m'abuser.

Almansor

C'est vous tromper vous-même avec trop d'adresse.

Zaïde

De répliquer encore as-tu la hardiesse ? Fatime a tes désirs puisque j'ai tes refus : Tu l'épouses demain, oui, je n'en doute plus.

Almansor

Écoutez...

Zaïde

Non méchant ! J'aurais trop de faiblesse, Pour ne te voir jamais apprends que je te laisse, L'entretien d'un ingrat cache un secret poison ; Et chaque mot d'un traître est une trahison.

Scène 4

Almansor

Almansor

Ce succès est bizarre et mon âme étonnée, À cent nouveaux ennuis se trouve abandonnée ! Quoi, faut-il que je souffre et d'un esprit soumis, La peine d'un forfait que je n'ai point commis ? Quand de perdre un ami la vengeance me presse : Faut-il qu'au même temps je perde une Maîtresse ? Faut-il perdre Zaïde ? Oui mon coeur il le faut : Ce n'est que d'un moment que je la perds trop tôt ; Puisque dans un moment en la privant d'un frère, Mon bras doit attirer sa haine et sa colère, Oui, mon coeur, désormais ne sois plus attendri, Il est temps que je songe au trépas de Zégry ; Et qu'il donne son sang pour l'honneur qu'il me vole, Cet ennemi que j'aime et qu'il faut que j'immole, Il vient : à son abord de tendres mouvements, Mêlent quelque faiblesse à mes ressentiments, Mon amitié s'oppose au courroux qui m'emporte, Ma tendresse est moins faible, et ma fureur moins forte Il m'a sauvé la vie, il a ravi ma soeur, Irai-je l'embrasser, ou lui percer le coeur ?

Scène 5

Zégry, Ormin, Almansor

Zégry

Je le rencontre enfin, cet Ingrat qui m'outrage ! Ormin, laissez-nous seuls !

Ormin

Passons dans ce bocage, J'ai lieu d'appréhender qu'ils n'en viennent aux mains : D'ici sans nous montrer observons leurs desseins.

Almansor

Vous paraissez troublé ?

Zégry

J'ai bien sujet de l'être.

Almansor

Qui vous émeut si fort ?

Zégry

Un infidèle, un traître, Dont le crime me cause un regret infini, Et qui d'un seul trépas sera trop peu puni.

Almansor

Vous pourrais-je servir pour punir cette offense ?

Zégry

Oui, sans toi je ne puis achever ma vengeance.

Almansor

Zégry de tout mon sang vous pouvez disposer.

Zégry

C'est une offre qu'ici je ne puis refuser.

Almansor

Quel est donc cet Ingrat ?

Zégry

Ton audace est extrême ! Ne sais-tu pas assez, traître ! Que c'est toi-même ?

Almansor

Moi ?

Zégry

Tu fais l'étonné, défends-toi seulement.

Almansor

Que ne dois-je point pour cet emportement ? C'est de ton amitié le dernier avantage, Ta colère m'oblige encore qu'elle m'outrage, Dans mon coeur justement à ta perte animé, Le dessein de ta mort s'était déjà formé. Mon bras s'y préparait quand malgré la furie, Mon âme à ton abord soudain fut attendrie ; Et se verrait encor réduite à balancer, Les traits que ma fureur contre toi doit lancer, Si ton emportement n'eût malgré ma faiblesse, Rappelé ma colère et chassé ma tendresse.

Zégry

Je ne t'écoute plus, garde-toi de mes coups.

Almansor

Un combat si cruel ne peut m'être que doux, Plus justement que toi l'honneur m'y sollicite ; Mais que je sache au moins le sujet qui t'irrite. Je te veux faire voir que tu te plains à tort ; Et me justifier en te donnant la mort.

Zégry

Quoi tu fais l'ignorant, et te sers de menace ? Ton lâche crime encor s'accroît par ton audace.

Almansor

Enfin quel est ce crime, et si lâche et si noir ?

Zégry

Consulte tes remords, tu le pourras savoir ! Perfide, ils t'apprendront que d'une âme traîtresse, Pour le prix de mes soins tu m'ôtes ma Maîtresse, Et par des lâchetés qu'on ne peut excuser, Que demain au plus tard tu la dois épouser.

Almansor

Si je suis criminel, ce n'est pas là mon crime, Je n'ai jamais conçu de désirs pour Fatime ; Et tu peux seulement reprocher à mon coeur, D'avoir sans ton aveu soupiré pour ta soeur.

Zégry

Quoi tu l'aimes ?

Almansor

Non, non, l'erreur serait extrême Je dis que je l'adore, et non pas que je l'aime. Ce qui pour ses beautés je ressens en ce jour, Surpasse de beaucoup ce qu'on appelle Amour.

Zégry

Ami par cet aveu tu m'as rendu la vie, D'un excès de plaisir ma tristesse est suivie, Zaïde est trop heureuse et ses voeux les plus doux Ne pouvaient espérer un plus illustre époux, L'Amant à qui j'avais ma parole donnée, A vu par le trépas finir sa destinée ; Et mon repos sera pleinement affermi, De rencontrer un frère en mon plus cher ami.

Almansor

L'offre que tu me fais me doit être bien chère ; Mais connais-tu celui que tu choisis pour frère ? Sais-tu bien qui je suis ?

Zégry

Qu'ai-je à savoir encor, Ton pays est Trémisse, et ton nom Almansor, Ta famille est illustre, et si je te dois croire, Le nom de mon ami fait ta plus grande gloire.

Almansor

Tu ne me connais point encore, qu'à demi, Je fus né dans ces lieux, et né ton ennemi. Plus d'un juste motif à ta perte m'engage ; Et pour te dire tout, je suis Abencérage ?

Zégry

Abencérage ?

Ormin

Ô Ciel !

Almansor

Ce mot te fait savoir Quels sont nos différents, et quel est mon devoir.

Zégry

Je connais comme toi la haine mutuelle Qui dans nos deux maisons semble presque immortelle. Mais ton sang qu'aujourd'hui tu dois à mon secours, Doit pour moi dans ton âme en arrêter le cours ; Et quoique sur ce point mon amitié s'étonne, Je veux haïr ton nom, et chérir ta personne. Oui, garde pour ma soeur tes desseins amoureux, Un hymen peut nous joindre avec de nouveaux noeuds ; Et par des feux secrets étouffer ce qui reste De cette inimitié si vieille et si funeste.

Almansor

Cet hymen serait doux ; mais je n'y puis songer, Qu'après que par ta mort j'aurai su me venger.

Zégry

Comment ?

Almansor

Ce que tu crois n'est pas ce qui m'étonne, Je ne hais point ton nom, mais je hais ta personne ; Et ce n'est qu'en ton sang par un tragique effet, Que je puis réparer le tort que tu m'as fait.

Zégry

Moi ?

Almansor

Tu fais l'étonné de fort mauvaise grâce, Ton lâche crime encor s'accroît par ton audace.

Zégry

Enfin quel est ce crime, et si lâche et si noir ?

Almansor

Consulte ce billet, tu le pourras savoir.

Zégry

Vous sans qui je ne vivrais pas, Apprenez un malheur pire que mon trépas, Qui nous doit obliger à des plaintes communes, Le plus cruel des scélérats, L'Infidèle Zégry cause mes infortunes, Et m'arrache d'entre vos bras. Zélinde.

Ormin

Ils vont tous deux sans doute se méprendre.

Zégry

Cette énigme est obscure, je n'y puis rien comprendre.

Almansor

Je n'y comprends que trop que Zélinde ma soeur Nous fait connaître en toi son lâche ravisseur.

Zégry

Peux-tu me soupçonner d'une action si noire ?

Almansor

Peux-tu la dénier ; traître ! Et te puis-je croire ?

Zégry

Écoute quatre mots.

Almansor

Ils seraient superflus : Garde-toi de mes coups, je ne t'écoute plus.

Zégry

Quoi ! Qui me doit la vie, ose attaquer la mienne ?

Almansor

Cette obligation n'a rien qui me retienne, Tu causas mon salut et le rapt de ma soeur : Et d'autant que le jour est moins cher que l'honneur, L'affront sur le bienfait l'emporte dans mon âme, Et je crains d'être ingrat bien moins que d'être infâme. Mais passons aux effets, et quittons les discours.

Zégry

Demeure ingrat, demeure !

Ormin

Ô secours ! Ô secours !

Scène 6

Zaïde, Lindarache, Adibar, Gomelle, Ormin, Almansor, Zégry, Fatime

Zaïde

Quel bruit ai-je entendu ?

Lindarache

Quelle rumeur s'élève ?

Adibar

Arrêtez, arrêtez !

Lindarache

Non, non, mon fils, achève !

Gomelle

Leur querelle Adibar ne se peut accorder, Sans faire aucun effort laissons-la décider.

Adibar

Non, un tiers tel que moi ne les peut laisser battre.

Gomelle

Et bien défendez-vous, nous nous battrons tous quatre.

Ormin

Ha mon frère, sur moi levez plutôt les bras ! Je suis seule coupable, et Zégry ne l'est pas.

Lindarache

Que vois-je ?

Ormin

Vous voyez Zélinde votre fille, Qui pour suivre Zégry quitta votre famille ; Et qui changeant de sort et d'habit seulement, N'a pu forcer son âme au moindre changement, Mon coeur qui prêt de lui s'est plu dans l'esclavage Un peu trop constamment a suivi ce volage ; Mais l'ayant reconnu d'un autre Objet épris, J'ai craint me découvrant d'attirer son mépris, Et souffrirais encor la même violence, Si son propre intérêt ne rompait mon silence.

Lindarache

Ah, ma fille !

Almansor

Ah ma soeur !

Zégry

Zélinde vengez-vous ! Je vous plains, je m'accuse, et je m'offre à vos coups.

Ormin

De mes ressentiments vous n'avez rien à craindre ; Et si vous me plaignez je ne suis pas à plaindre.

Zégry

Après tant de bontés qui doivent m'étonner, Je rougis de n'avoir qu'une âme à vous donner ; Et si de vos parents l'aveu nous est propice, Rien ne peut empêcher que l'hymen nous unisse.

Lindarache

Cet hymen comblera les plus doux de mes voeux !

Almansor

Ami dans ton bonheur tu peux me rendre heureux : Ta soeur dépend de toi, tu sais que je l'adore.

Zégry

Je te l'offrais naguère, et je te l'offre encore.

Zaïde

Mes soupçons sont éteints, et vous devez savoir Que je suis mes désirs en suivant mon devoir, Adibar s'en plaindra.

Adibar

Vous vous trompez, Madame ! Quand je perds tout espoir, je perds toute flamme, Et pour vous témoigner que j'en suis consolé, Je vais brûler des feux dont jadis j'ai brûlé, Oserai-je, Gomelle, espérer votre fille ?

Gomelle

Votre choix, Adibar, honore ma famille, Fatime, de ma main recevez votre époux.

Fatime

J'obéirai sans peine à des ordres si doux.

Zégry

Allons dans la Mosquée ensemble rendre grâces, À la bonté du Ciel qui finit nos disgrâces, Et qui nous a fait voir par ce succès heureux, Qu'on peut être à la fois Ingrat et Généreux.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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