Acte I
Scène 1
Ormin
Ormin
Charmante solitude, agréable séjour, Beaux lieux où j'ai reçu ma vie, et mon amour, Vieux arbres, clairs ruisseaux, dont l'ombre et le murmure Marquent de la pitié pour ma triste aventure, Zéphyrs, Écho, Rochers, et vous sombres Forêts ; Soyez les confidents de mes ennuis secrets ; Je ne suis plus Zélinde autrefois adorée Des plus dignes Amants de toute la contrée, Sous l'habit d'un esclave en cette extrémité, Je sers un infidèle avec fidélité, Un ingrat qui me flatte en mon malheur extrême ; Et qui me haïrait, s'il savait que je l'aime. Arbres dans votre sort, que je vous trouve heureux, Vous êtes maltraités par l'Hiver rigoureux ; Mais dès que le Printemps fait cesser la froidure, Vous reprenez soudain votre ancienne verdure ; Et dessus vos rameaux dans le temps des moissons, On rencontre des fruits, où l'on vit des glaçons, Chacune des saisons, s'est vue deux fois changée, Depuis qu'Amour s'obstine à me rendre affligée, Que je languis sans cesse, et qu'il m'est défendu De prétendre au repos que mon coeur a perdu. Celui pour qui je brûle avec tant de constance, Est un volage, ô Dieux ! Le voici qui s'avance.
Scène 2
Zégry, Ormin
Zégry
Ormin, je te cherchais !
Ormin
Je vous cherchais aussi.
Zégry
Apprends que dès demain nous partirons d'ici.
Ormin
Quoi, Seigneur, vous quittez sitôt votre Patrie, Ces Cabanes, ces Bois, cette belle Prairie.
Zégry
Je ne t'ai point celé que j'aime dans ces lieux, La charmante Fatime, un chef-d'oeuvre des Cieux, J'espérais voir ici cette Beauté si chère ; Mais j'ai su qu'à Tunis, elle est avec son père, Et bien que ce séjour possède mille appas, Je n'y vois rien de beau quand je ne la vois pas.
Ormin
Que mon malheur est grand, que Fatime est heureuse !
Zégry
Que son absence est rude à mon âme amoureuse ! Pour me rendre auprès d'elle au point du jour demain ; Je veux que de Tunis nous prenions le chemin, Je serai trop content, pourvu que je la voie, Je crois qu'elle prendra quelque part à ma joie, Elle eut de mon départ un regret assez grand, Et je ne lui suis pas, sans doute indifférent.
Ormin
Sa flamme assurément ne sera pas éteinte.
Zégry
Ah ! C'est tout mon espoir.
Ormin
Ah ! C'est toute ma crainte.
Scène 3
Alabez, Zégry, Ormin
Alabez
Allégresse, allégresse, étranglez vos soupirs, J'ai du contrepoison pour tous vos déplaisirs.
Zégry
Dis-nous ce que tu sais, sans nous laisser en peine.
Alabez
Permettez, s'il vous plaît, que je reprenne haleine.
Zégry
Parle donc !
Alabez
Je n'ai garde.
Zégry
Ah, c'en est trop souffrir ! Dis-nous tout promptement.
Alabez
Vous en pourriez mourir.
Zégry
C'est donc quelque malheur que le destin m'envoie.
Alabez
Vous en pourriez mourir, mais ce serait de joie, Fatime dans ces lieux arriva hier au soir.
Zégry
Fatime, est-il possible ?
Alabez
Oui, je viens de la voir.
Zégry
Tu te trompes peut-être ?
Alabez
Ah, je ne suis pas grue, Je l'ai bien observée, et l'ai bien reconnue, Son Esclave qui fut ma Maîtresse autrefois, Avec elle à l'instant vient d'entrer en ce bois.
Zégry
Dieux ! Ne la vois-je point ?
Alabez
Oui, c'est elle qui passe.
Zégry
Que ses yeux ont d'éclat, que son port a de grâce.
Ormin
Hélas !
Zégry
J'y reconnais mille nouveaux appas !
Alabez
Êtes-vous insensé, vous ne l'abordez pas.
Zégry
Non pour la saluer, je lui rendrai visite, J'aurai sans doute alors l'âme moins interdite.
Alabez
Pour moi qui n'aime pas, si délicatement, Je vais sans différer, faire mon compliment.
Zégry
Sans nous montrer, d'ici nous pourrons reconnaître Par l'accueil du valet, l'état qu'on fait du Maître.
Scène 4
Alabez, Charife, Fatime, Zégry, Ormin
Alabez
Enfin donc, tellement, tellement donc enfin !
Charife
Que veut cet insolent, passez votre chemin !
Alabez
Quoi loin de m'embrasser, Charife me querelle.
Charife
Allez, retirez-vous !
Alabez
Tu fais bien la cruelle.
Fatime
Quel bruit ai-je entendu, quel homme suit vos pas ?
Charife
C'est un impertinent, que je ne connais pas.
Alabez
Je suis donc fort changé, de ce dernier voyage ; Mais ton âme est changée, et non pas mon visage : Ta Maîtresse sans doute aura de meilleurs yeux, Elle sera moins sotte, et me connaîtra mieux.
Fatime
Et qui donc êtes-vous ?
Alabez
L'Esclave de mon Maître.
Fatime
Quel Maître ?
Alabez
Pourriez-vous aussi le méconnaître, Son nom de votre esprit serait-il effacé.
Fatime
Charife, assurément cet homme est insensé.
Alabez
Quoi du vaillant Zégry, vous perdez la mémoire.
Fatime
Zégry ?
Zégry
Quelle inconstance, ô Ciel qui l'eût pu croire ?
Alabez
Cet illustre héritier de ces braves Guerriers, Qui jusques dans l'Espagne ont cueilli des Lauriers, Votre fidèle Amant, le frère de Zaïde.
Fatime
Ah, je m'en ressouviens !
Zégry
L'Ingrate, la perfide !
Alabez
Vous ne demandez point en quel état il est ?
Fatime
Pourquoi dans sa personne ai-je quelque intérêt ? Peut-être qu'il est mort.
Alabez
Vous l'avez dit, Madame.
Fatime
Nous sommes tous mortels ! Le prophète ait son âme !
Charife
Un fidèle valet eût couru son danger ! Pourquoi n'es-tu pas mort ?
Alabez
Pour te faire enrager !
Zégry
Le Prophète ait son âme, infidèle Fatime ? Est-ce ainsi que pour moi votre bonté s'exprime, Mon retour vous déplaît, objet trop décevant, Qui me méprisait mort, me doit haïr vivant, Je trouble avec plaisir cette joie infidèle Que de mon feint trépas vous causait la nouvelle ! Oui, puisque de ma mort l'avis vous est si doux Je vis encor, ingrate, et ne vis plus pour vous, Toute ma passion se transforme en furie, Je vous méprise autant que je vous ai chérie ; Mon coeur quitte avec joie un joug si rigoureux, L'amour ne cause plus mes soupirs ni mes feux, Je soupire des soins employés à vous plaire, Et si je brûle encor, je brûle de colère.
Ormin
Ce succès à mes voeux, répond au dernier point.
Fatime
Cet aveu me surprend, et ne m'afflige point, Mes discours précédents vous ont dû faire entendre Que je n'ai pas pour vous l'âme tout à fait tendre, Vous devez croire après ce mépris apparent, Que ce qui vient de vous, m'est fort indifférent ; J'ai mille autres Amants plus braves que vous n'êtes ; Et ne vous mettais pas au rang de mes conquêtes.
Zégry
Votre orgueil est plus grand que n'est votre beauté, Le charme est assez faible, où je fus arrêté, Il est vrai que jadis je vous trouvais aimable. Mais j'étais amoureux, et n'étais pas croyable, Aujourd'hui n'ayant plus l'esprit si déréglé Vous cessez d'être belle, et moi d'être aveuglé ; Et si vous m'avez plu, c'est qu'il m'est impossible Lorsque je suis aimé de faire l'insensible.
Fatime
Moi, vous aimer, ô Ciel ! L'étrange opinion Je n'eus jamais pour vous que de l'aversion. Tous vos soins n'ont servi jamais qu'à me déplaire, Mais en vous haïssant, votre soeur m'était chère, Et ce n'est en faveur que de notre amitié, Que pour vos passions, j'ai feint quelque pitié, Sa prière a cent fois ma haine retenue, Vous juriez que vos jours dépendaient de ma vue ! Et suivant ses désirs, je me faisais effort, Afin de n'être pas cause de votre mort.
Zégry
Vos yeux n'ont jamais fait de blessure mortelle.
Fatime
Redoutez que la vôtre encore ne renouvelle, Un seul de mes regards lancé d'un air plus doux, Peut changer en amour ce violent courroux ; Mais d'un regard pareil, je suis assez avare, C'est pour votre conquête un prix un peu trop rare Je borne mes désirs à ne vous voir jamais, Adieu devenez sage, et me laissez en paix.
Scène 5
Zégry, Ormin
Zégry
Oui, je deviendrai sage, infidèle Fatime, Ton mépris est injuste, et le mien légitime : Puisque tu ne prétends qu'à te faire haïr, Pour la dernière fois, je te vais obéir. Mon coeur ne sera plus ton indigne trophée, Ses liens sont brisés, sa flamme est étouffée, Alabez cependant marche dessus ses pas, Suis-la jusques chez elle, et ne te montre pas.
Ormin
Son orgueil est injuste, et n'est pas supportable ; Et votre changement n'est que trop équitable. Ô que vous faites bien d'affranchir votre coeur Du joug impérieux d'un si cruel vainqueur ! Le Ciel vous a fait naître avec trop d'avantages Pour n'obtenir jamais que d'éternels outrages ; Il est d'autres beautés qui feraient leurs plaisirs De partager vos feux, d'imiter vos soupirs ; Et qui vous apprendraient que l'heur d'un Diadème Cède au bien d'être aimé d'un objet que l'on aime. Qui méprise en amour doit être méprisé, Et ne mérite pas ce qu'il a refusé.
Zégry
Que mes ennuis sont grands ! Que ce mépris est rude ! Ô Sexe trop volage, ô noire Ingratitude ! Depuis qu'amour se plaît, à troubler les Amants, Fut-il jamais martyre égal à mes tourments ? De tous les déplaisirs mon coeur se sent atteindre.
Ormin
Ah, Seigneur, j'en connais qui sont bien plus à plaindre, Et si ce que je sais vous étais révélé, Vous auriez grand sujet d'être fort consolé.
Zégry
Oui, parle et divertis la douleur qui m'accable, La disgrâce d'autrui console un misérable.
Ormin
Amour, fais que son coeur cessant d'être abusé S'attendrisse au récit du mal qu'il m'a causé ! Une jeune beauté de qui par bienséance, Je tairai, s'il vous plaît, le nom et la naissance, Et de qui j'oserai vous dire seulement, Qu'elle m'était fort proche et m'aimait tendrement, Touchait encore à peine à sa quinzième année, Alors qu'on lui parla d'amour et d'Hyménée ; Et qu'on lui commanda d'espérer pour mari Un homme trop aimable, et qui fut trop chéri ; Et qui loin de brûler d'une ardeur mutuelle, Prit pour un autre objet une amour criminelle Sa trop fidèle Amante avec douleur l'apprit ; Mais un malheur plus grand ensuite la surprit, L'Ingrat rompit l'accord du prochain mariage, Et partit sans la voir pour faire un grand voyage, Je puis vous assurer qu'après cet accident, Sa tristesse fut vive, et son dépit ardent : Mais son dépit fut moindre encore que sa flamme L'inconstant la quitta sans sortir de son âme ; Et méprisant son sexe, et bravant le trépas Dessous l'habit d'un homme elle suivit ses pas.
Zégry
Ô rigueur trop barbare, ô Passion funeste !
Ormin
Vous serez plus touché quand vous saurez le reste. Dès qu'elle fut sur mer par un malheur nouveau D'infâmes écumeurs surprirent son Vaisseau ; Et quelque temps après elle fut achetée Par l'ingrat qui l'avait indignement quittée ; Et c'est ainsi qu'enfin par d'étranges revers, Le Sort comme l'Amour la voulut mettre aux fers : Mais elle sans changer d'habit, et de courage, Sut trouver des douceurs en ce double esclavage ; Et sans vouloir sortir de cet état fatal Suivit cet inconstant en son pays natal, Et ne redoutant pas qu'on la put reconnaître, * Servit sans nul espoir cet infidèle Maître, Essaya de lui plaire, et réussit si bien, Qu'il estima son zèle, et ne lui cacha rien ; Mais que cette amitié la rendait peu contente. De l'heur de sa Rivale elle était confidente, Et l'ingrat à ses yeux protestait chaque jour, Qu'il perdrait la clarté plutôt que son amour.
Zégry
Ô peine sans égale, ô cruelle injustice !
Ormin
Ô Dieux ! Il s'attendrit, amour sois-moi propice ! N'est-elle pas, Seigneur, plus à plaindre que vous ? Au prix de ses tourments, vos ennuis sont bien doux. Vous ne répondez point.
Zégry
Oui, oui, je le confesse ! Je la devrais haïr : mais j'ai trop de faiblesse ! Ah, Fatime !
Ormin
Ah, malheur !
Zégry
Ormin, qu'elle a d'appas.
Ormin
Dessus ce que j'ai dit vous ne répondez pas.
Zégry
De quoi m'as-tu parlé ?
Ormin
D'une Amante accablée.
Zégry
Il ne m'en souvient point, tant j'ai l'âme troublée.
Ormin
Vous sembliez compatir si fort à son malheur.
Zégry
Hélas ! Je n'ai songé qu'à ma seule douleur.
Ormin
Quoi l'Ingrate Fatime aura-t-elle la gloire, En quittant votre coeur d'être en votre mémoire ? Non, s'il vous en souvient pour adoucir vos maux, Ne vous souvenez plus que de ses seuls défauts, Songez qu'elle est trop fière, et n'est pas assez belle, Pour garder un Amant si noble et si fidèle, Que ses yeux, et son teint n'ont rien qui soit charmant, Que sa taille et son port n'ont aucun agrément ! Que son esprit...
Zégry
Ormin ! N'en dis pas davantage. Je ne saurais encor endurer qu'on l'outrage, Cette Ingrate Beauté qui rit de ma langueur, N'a point d'autres défauts que sa seule rigueur ; Et je crains bien malgré ce défaut volontaire Que mon amour triomphe encor de ma colère.
Ormin
Quoi, Fatime est si fière, et vous l'êtes si peu, Elle sera de glace, et vous serez de feu ? Quoi, vous pourriez l'aimer lorsqu'elle vous déteste, Ah ! Ne retombez plus dans cette erreur funeste. Il n'appartient, Seigneur, qu'à de lâches esprits De supporter sans haine un semblable mépris, Pour laisser qui nous fuit, il faut peu se contraindre, Et quand l'espoir s'éteint l'amour se doit éteindre.
Zégry
Ce que tu dis, Ormin, est la même équité, Je dois suivre Fatime en sa légèreté, Je dois être insensible autant qu'elle est sévère, Ma flamme est une erreur, mais cette erreur est chère, Tes fidèles conseils ne sont pas de saison, L'amour n'a pas fait place encore à ma raison, Je suis né pour languir, et pour mourir pour elle, Bien qu'elle soit ingrate, elle n'est pas moins belle.
Ormin
L'espoir qui me flattait n'a duré qu'un moment ! Ô misérable Amante, ô trop injuste Amant !
Zégry
Que ne la puis-je haïr, et que n'est-il possible Que mon coeur amoureux se trouve moins sensible, Ou que n'est-il au moins en cette extrémité, Sensible à sa rigueur autant qu'à sa Beauté ?
Scène 6
Almansor, Zégry
Almansor
Ami, je te rencontre avec bien de la joie.
Zégry
Je suis toujours content, pourvu que je te voie : Tu sais que loin de toi, rien ne me semble doux, Te voilà donc enfin habillé comme nous : Cet habit est bien fait.
Almansor
Je l'ai pris tout à l'heure Dedans l'appartement que j'ai dans ta demeure.
Zégry
Cet habit de Berger te sied infiniment : Mais pour un Almansor, c'est trop d'abaissement.
Almansor
L'habit n'obscurcit rien de l'éclat du mérite ; Et je ne puis faillir alors que je t'imite : Toi dont la race est noble, et dont le coeur est tel Qu'il m'a sauvé la vie en un péril mortel.
Zégry
Les Bergers de ce bois et de cette campagne, Descendent des Héros qui conquirent l'Espagne, De ces Mores fameux de qui les grands exploits De cent peuples Chrétiens firent trembler les Rois, Et qui voyant Tunis par Charles-Quint conquise, Conservent dans ces lieux leur gloire, et leur franchise, Disposent en secret les Rois les plus zélés, À chasser les Chrétiens de ces lieux désolés, Et se tiennent tous prêts pour joindre et pour accroître Le premier armement que l'on verra paraître.
Almansor
Je sais que ce désert vaut la plus belle Cour : Mais apprends que Gomelle est ici de retour, Souffre pour un instant, Zégry, que je te quitte ! Il est de mes amis, et je lui dois visite.
Zégry
Tu connais donc Fatime ?
Almansor
Oui, c'est une Beauté Qui du brave Gomelle a reçu la clarté ! Adieu, je reviendrai te joindre en diligence, Je dois l'entretenir pour chose d'importance.
Scène 7
Zégry, Ormin
Zégry
D'importance ! Ce mot redouble mon souci, Pour épouser Fatime, il est sans doute ici ! Ô Ciel ! Se pourrait-il pour comble de tristesse, Que mon plus cher ami m'enlevât ma Maîtresse ? Hélas, s'il était vrai, je mourrais de douleur ! Cher Ormin, essayons d'empêcher ce malheur ! C'est de tes seuls avis que j'attends du remède L'esprit le plus brillant en lumière te cède, J'ai vu toujours en toi, je ne sais quoi de grand, Ton adresse me charme, et ton soin me surprend.
Ormin
Seigneur, je suis Esclave, et fais gloire de l'être.
Zégry
Non, non, je t'affranchis, sois l'ami de ton Maître.
Ormin
Ce que la liberté peut avoir de plus doux, Me plaît moins que les fers que je porte pour vous.
Zégry
Ce zèle peu commun m'attendrit et m'étonne, Quitte, quitte les fers, Ormin, je te l'ordonne ! Sois libre.
Ormin
J'obéis ? Qu'ai-je promis, hélas ! Puis-je être libre, amour, quand mon coeur ne l'est pas ?
Acte II
Scène 1
Fatime, Zaïde
Fatime
Entrez Zaïde, il faut que les cérémonies De même qu'autrefois, d'entre vous soient bannies. Pourquoi voulez-vous prendre un inutile soin ?
Zaïde
Puisque vous le voulez, je n'irai pas plus loin.
Fatime
Je puis donc m'assurer avant que je vous quitte, Que vous empêcherez qu'Adibar vous visite, Je vous l'ai déjà dit, il m'aimait autrefois : Mais je sais qu'aujourd'hui vous lui donnez des lois ; Et j'ai lieu d'espérer, s'il vous trouve inhumaine, Qu'il pourra retourner à sa première chaîne.
Zaïde
Fatime, assurez-vous qu'il sera rebuté, Son amour n'est pour moi qu'une importunité ; Mais souvenez-vous bien que si je vous suis chère, Vous feindrez des bontés encore pour mon frère : De grâce en ma faveur, laissez-lui quelque espoir.
Fatime
Adieu, je vous promets de le mieux recevoir.
Scène 2
Zaïde, Médine
Zaïde
Que dis-tu de Fatime, et de cette prière ?
Médine
Qu'Adibar est aimable !
Zaïde
Oui, mais je suis trop fière Pour accepter un coeur, qu'un autre a surmonté ; Et qui serait à moi par sa légèreté : Mais si j'osais aimer.
Médine
Achevez !
Zaïde
Ah, Médine ! Je dois faire le reste.
Médine
Et moi, je le devine, L'amour vous a touchée, et j'ai lieu de juger, Que c'est pour Almansor, cet aimable étranger.
Zaïde
Moi, de l'amour pour lui ?
Médine
Pourquoi non, est-ce un crime ?
Zaïde
N'appelle point amour, ce qui n'est rien qu'estime.
Médine
Dans l'estime et l'Amour, on voit tant de rapport, Qu'on les prend l'un pour l'autre, et qu'on s'y trompe fort.
Zaïde
Je dois me souvenir qu'en son dernier voyage, Mon frère a dans Alger conclu mon Mariage, Que mon nouvel Amant doit bientôt arriver ; Et que mon coeur se doit pour lui seul réserver, De plus à ton avis, pourrais-je sans faiblesse, Aimer cet étranger, que mon frère caresse ! Mais qui depuis un mois en ces lieux est venu, Et de qui le mérite encor m'est inconnu.
Médine
Puisque cet étranger qui n'est pas du vulgaire, Mérite de se voir l'ami de votre frère, L'on peut avec raison croire qu'assurément, Il doit bien mériter d'être aussi votre amant ; Et j'ignore pourquoi votre bouche veut taire La flamme qui pour lui dans vos yeux est si claire Lorsqu'avec votre frère il vient vous visiter, Vos regards sur lui seul semblent tous s'arrêter ; Et dans le même instant, j'ai mille fois pris garde, Qu'avec la même ardeur l'étranger vous regarde.
Zaïde
Tout de bon, l'as-tu vu souvent me regarder ?
Médine
Vous prenez bien du soin de me le demander ! Voilà plus de cent fois depuis une heure entière, Que vous m'interrogez dessus cette matière ; Et sans doute à vous voir curieuse à tel point, Je crois que ses regards ne vous déplaisent point, Et que vous y serez sans peine accoutumée.
Zaïde
Hélas, peut-on jamais s'offenser d'être aimée !
Médine
Si son amour vous plaît, je pense qu'aisément Sa personne pourra vous plaire également.
Zaïde
C'est sans attachement que je le considère, Peut-être il aime ailleurs, et je puis lui déplaire.
Médine
Ce soupçon malgré vous met votre flamme au jour, Toujours la jalousie est fille de l'amour.
Zaïde
Plût au Ciel qu'il fût libre et qu'il me trouvât belle : Mais je le vois sortir du logis de Gomelle : Je veux sonder son âme et me désabuser. Je vais sur ce gazon feindre de reposer.
Médine
Comment, pour quel dessein ? J'ai peine à le comprendre.
Zaïde
Éloigne-toi, tantôt tu le pourras apprendre.
Scène 3
Almansor, Zaïde
Almansor
Gomelle est en visite attendant son retour, Je puis ici rêver, à ma nouvelle amour Ô Ciel, ne vois-je pas dessous cette verdure L'Adorable sujet des peines que j'endure ! Dans ce rencontre amour semble assez me flatter, C'est l'aimable Zaïde, il n'en faut point douter. Avec tranquillité, cette belle repose, Tandis que je languis du mal qu'elle me cause, Elle ne peut sans doute à présent m'écouter ; Et je puis lui parler d'amour sans l'irriter : Mais hélas ! De mon sort la rigueur est bien grande : Lorsque j'ose parler je crains que l'on m'entende, Vous qui m'avez appris l'usage des soupirs, Cher Objet de ma joie et de mes déplaisirs : Permettez que mon âme amoureuse et discrète, Exprime devant vous sa passion secrète, Et s'ose plaindre ici de cent maux endurés, Que vous avez fait naître et que vous ignorez ; Et vous de tous mes feux sources toutes brillantes, Où j'ai pris des ardeurs qui sont si violentes Beaux yeux charmants auteurs de ma captivité, Jouissez du repos que vous m'avez ôté ! Et parmi les pavots qui ferment vos paupières Ne vous offensez pas de perdre vos lumières. L'Astre le plus brillant ne s'en peut dispenser, Et souvent comme vous on les voit éclipser.
Zaïde
Almansor.
Almansor
Elle rêve.
Zaïde
Ah, rigoureux martyre ! De languir, de brûler, et de n'oser le dire ! Hélas !
Almansor
Qu'entends-je, ô Ciel !
Zaïde
Nous sentons même ardeur.
Almansor
Que n'est-il vrai, Zaïde ?
Zaïde
Excuse ma pudeur.
Almansor
Ô sommeil favorable !
Zaïde
Ô cruelles contraintes ! Quand serons-nous contents, quand finiront nos plaintes ?
Almansor
Dans mon ravissement tous mes respects sont vains, Pour la remercier baisons ses belles mains.
Zaïde
Arrêtez insolent ! D'où vous vient cette audace ?
Almansor
Qu'ai-je fait malheureux, j'allais vous rendre grâce.
Zaïde
De quoi ?
Almansor
De vos bontés ?
Zaïde
Je ne sais pas comment, J'ai pu donner matière à ce remerciement, Quiconque aura voulu consulter l'apparence, Saura que j'ai pour vous beaucoup d'indifférence : Mais quand j'en aurais moins, serait-il à propos, Pour me remercier de troubler mon repos.
Almansor
Excusez mon transport, Bergère trop aimable, Si j'avais moins aimé je serais moins coupable, Dans cette occasion un Amant circonspect Eût fait voir peu d'amour montrant trop de respect ; Et tel que soit mon crime, ô Beauté que j'adore, Il serait pardonné, si vous dormiez encore : Mais, hélas mon bonheur se voit bientôt changer, Vous ne vous éveillez qu'afin de m'affliger, Vos yeux en reprenant leur grâce et leur lumière, Reprennent tout d'un temps leur fierté coutumière ; Et le charmant espoir dont j'ai si peu joui, Avec votre sommeil se trouve évanoui.
Zaïde
Vous vous expliquez mal : ce mot d'espoir m'étonne, Je n'en donne jamais ni n'en ôte à personne.
Almansor
Si même à vos discours j'osais ajouter foi Du moins n'auriez-vous pas d'aversion pour moi : Rien ne serait égal à ma bonne Fortune, Vous ne trouveriez point ma présence importune, Je serais mieux reçu, je serais estimé ; Et possible.
Zaïde
Achevez.
Almansor
Je pourrais être aimé.
Zaïde
Aimé, si c'est de moi, vous pourriez vous méprendre.
Almansor
Vous m'avez fait pourtant l'honneur de me l'apprendre, J'ai place en votre coeur si j'en crois votre voix, Vous êtes mon témoin et mon juge à la fois. Ne désavouez point cet arrêt favorable, Cet Oracle sorti d'une bouche adorable, Ces mots remplis de charme en dormant prononcés Qui m'ont promis des biens qui sont sitôt passés.
Zaïde
Je rêvais, Almansor, et vous savez qu'un songe Est souvent un trompeur et toujours un mensonge.
Almansor
Oui, ma gloire est un songe ainsi que vos bontés ; Mais j'ai des passions qui sont des vérités, Ma flamme dans mes yeux vous a paru trop claire, Pour la pouvoir cacher à force de la taire, Et l'ingrate froideur que vous me faites voir, N'éteint pas mon amour ainsi que mon espoir.
Zaïde
Cette amour vient fort tard et j'en suis affligée, Vous savez bien qu'ailleurs je me trouve engagée.
Almansor
Oui, je sais qu'un Amant favorisé des Cieux, Vous doit bientôt venir enlever à mes yeux, Je sais qu'il vous est cher, même avant qu'il vous voie, Je ne troublerai point vos plaisirs ni sa joie, Tel que soit son bonheur je prétends le souffrir, Sans me plaindre de vous ; mais non pas sans mourir. Dès que vous partirez pour le fatal voyage Où se doit accomplir votre heureux mariage, Sachez qu'au même instant dans l'excès de mon deuil, Vous me verrez partir pour aller au cercueil, Où les restes du feu qui m'y fera descendre, Après ma mort encore échaufferont ma cendre.
Zaïde
La fortune vous doit un sort beaucoup plus doux.
Almansor
Mon bon ou mauvais sort ne dépend que de vous, Une faveur d'ailleurs me serait importune : Enfin je vous adore, et non pas la fortune.
Zaïde
Qu'attendez-vous de moi ; dans l'état où je suis ?
Almansor
D'immortelles ardeurs et d'éternels ennuis, Je dois toujours aimer sans espoir que l'on m'aime.
Zaïde
Quiconque aime beaucoup, peut espérer de même.
Almansor
Quoi, pourrais-je espérer d'être un jour mieux traité ?
Zaïde
Consultez là-dessus votre fidélité.
Almansor
Votre âme pour aimer paraît trop insensible.
Zaïde
Un Amant bien constant peut faire l'impossible, Et le premier refus ne doit pas étonner Quiconque a de l'amour, assez pour en donner.
Almansor
Ah ; c'est m'en dire assez !
Zaïde
Le sang au front me monte, Je n'en ai que trop dit et j'en rougis de honte.
Almansor
Cet aveu glorieux me rend trop satisfait.
Zaïde
Les songes quelquefois ne sont pas sans effet : Mais déjà le Soleil achève sa carrière, Rentrons pour discourir dessus cette matière, Je crains cet importun.
Scène 4
Adibar, Zaïde, Almansor
Adibar
Sans paraître trop vain, Puis-je espérer l'honneur de vous donner la main, L'une reste libre, oserai-je la prendre.
Zaïde
J'ai peu besoin des soins que vous me voulez rendre.
Adibar
Ma conduite vaut bien celle d'un Étranger.
Zaïde
Vous pourriez me déplaire en pensant m'obliger.
Adibar
Le Prophète qui sait combien je vous révère, Connaît bien à quel point je crains votre colère, Et les soins que je prends, vous doivent assurer Que je ne viens ici que pour vous honorer, Puis-je vous dire à part un secret d'importance ?
Zaïde
Rien ne m'est important comme la bienséance, Qui ne peut me permettre au jugement de tous D'écouter des secrets d'un homme tel que vous.
Adibar
Je ne demande rien que ce qu'obtient un autre.
Zaïde
Son entretien me plaît, et je hais fort le vôtre.
Almansor
Vous prenez mal le temps pour conter vos secrets, L'Amour n'est pas souvent propice aux indiscrets Et l'incivilité que votre orgueil exprime, Est un mauvais moyen pour gagner de l'estime.
Adibar
Je ne suis pas ici pour prendre vos leçons.
Almansor
J'en fais à vos pareils de toutes les façons.
Adibar
Ce grand emportement vous convainc et m'excuse De l'incivilité dont votre erreur m'accuse, Un homme mieux instruit, de peur d'être suspect, Se serait retiré pour marquer son respect, Vous êtes fort grossier, mais avec indulgence, On doit d'un Étranger supporter l'ignorance.
Zaïde
Vous avez les défauts qu'en lui vous condamnez, Cet Étranger m'oblige, et vous m'importunez.
Adibar
Votre main toutefois lui devrait être ôtée :
Almansor
Vous seriez en danger si je l'avais quittée.
Adibar
Vous pourriez la quitter pour courir à la mort.
Almansor
Je respecte Zaïde ; et vous méprise fort.
Adibar
Si le même respect n'arrêtait ma vengeance, Le châtiment de près suivrait votre insolence.
Zaïde
Ces mouvements si prompts, et si fort éclatants Doivent être pour moi de mauvais passe-temps, Et je reconnais bien par cette violence, Qu'aucun ne me respecte, et que chacun m'offense.
Almansor
Quoi, suivant ses désirs vous m'ôtez votre main ? Mon Rival trop content va devenir trop vain, Devez-vous m'outrager à dessein de lui plaire ?
Zaïde
Et par quel droit aussi, dois-je vous satisfaire ?
Adibar
Madame, en ma faveur ne vous contraignez pas : Je sais qui de nous deux, pour vous a plus d'appas. Je lui cède en bonheur, et peut-être en mérite, Son entretien vous plaît ; et le mien vous irrite, De cette vérité je ne puis ignorer Pour ne vous troubler pas je vais me retirer, Mon respect est plus fort que n'est la jalousie Dont mon âme amoureuse est justement saisie ; Et mes ressentiments pour vous seront forcés, Jusques à me haïr, si vous me haïssez. Que mon rival sans trouble ici vous entretienne, Aux dépens de ma joie établissez la sienne : Mais songez qu'Adibar qui vous quitte à regret, S'il n'est le plus aimé, n'est pas le moins discret.
Zaïde
Adibar, revenez !
Adibar
Mon départ vous oblige ?
Zaïde
Non, si vous m'estimez, vous reviendrez, vous dis-je, Pour lever des soupçons à ma gloire opposés. Donnez-moi votre main, et me reconduisez.
Almansor
Ah, je ne puis souffrir cette injure inhumaine !
Zaïde
Almansor, demeurez sur peine de ma haine !
Almansor
Écoutez quatre mots.
Zaïde
Rien ne peut m'émouvoir : J'écoute la raison, et je suis mon devoir.
Scène 5
Almansor
Almansor
Quel coup de foudre, ô Ciel contre toute apparence Vient détruire ma joie avec mon espérance ? J'écoute la raison, et je suis mon devoir. Ma constance, à ces mots, cède à mon désespoir ; Et je suis mon devoir, non cruelle Zaïde, En suivant Adibar, c'est l'amour qui vous guide : Mais quoi ? Peut-être aussi que je me plains à tort, Possible en me quittant elle se fait effort ; Et donne à mon Rival ici la préférence Pour ôter tout soupçon de notre intelligence ; Elle m'aime, elle m'aime, ah ! Que dis-je, insensé ? Sans doute par mépris l'Ingrate m'a laissé. L'Amour est inconstant ainsi que la fortune, Son Empire ressemble à celui de Neptune, Pour quiconque s'y trouve, il n'est rien d'assuré, Le plus heureux doit être au malheur préparé. Un grand calme est souvent suivi d'un grand orage ; Et tout proche du port on peut faire naufrage, Ce sont des vérités dont je ne doute pas : Mais mon Esclave ici s'achemine à grand pas.
Scène 6
Almansor, Gasul
Almansor
As-tu trouvé Gomelle ?
Gasul
Oui, Seigneur, et je pense Que pour vous embrasser à la hâte il s'avance.
Almansor
C'est un soin que mes pas lui doivent épargner.
Gasul
Durant votre entretien, dois-je pas m'éloigner ?
Almansor
Oui, va me préparer un concert de Musique ?
Gasul
Un concert ? Quoi si tard ?
Almansor
Va vite, et sans réplique.
Scène 7
Gomelle, Almansor
Gomelle
Que je suis consolé de vous revoir ici !
Almansor
Ma joie en vous voyant n'est pas moins grande aussi : Mais parlons de ma mère.
Gomelle
Attendez sa venue, Demain, ici sans faute elle arrive inconnue !
Almansor
Inconnue, et pourquoi n'oser se faire voir ?
Gomelle
Le secret seulement d'elle se doit savoir.
Almansor
Ma soeur vient-elle pas ?
Gomelle
Il ne faut point l'attendre.
Almansor
Où fait-elle séjour ?
Gomelle
Je ne puis vous l'apprendre.
Almansor
Que dites-vous, Gomelle, et que puis-je penser ? Dedans l'Incertitude où vous m'allez laisser ? Ce procédé m'étonne et cet obscur langage Est d'un malheur caché le visible présage ! Hélas, ma soeur est morte, il n'en faut point douter !
Gomelle
Sa mort n'est pas le mal qui vous doit attrister.
Almansor
Qu'est-il donc arrivé ?
Gomelle
Quelque chose de pire.
Almansor
Ce mot pour m'éclaircir, ne peut encor suffire : Saurai-je point pourquoi l'ordre m'est arrivé De sortir de Trémisse où je fus élevé ? De me rendre en ces lieux en toute diligence, De m'adresser à vous avecque confiance, De taire ma famille, et de changer encor, Le nom d'Abencérage, en celui d'Almansor ?
Gomelle
Je dois dessus ce point avoir la bouche close, Il ne m'est pas permis de vous dire autre chose. C'est votre Mère, enfin, qui le souhaite ainsi, Par sa bouche demain vous serez éclairci : Mais déjà le Soleil pâlît devant Diane, Attendant le repas entrons dans ma Cabane.
Almansor
Vous m'en dispenserez, s'il vous plaît, aujourd'hui.
Gomelle
Où voulez-vous aller ?
Almansor
Zégry m'attend chez lui !
Gomelle
Zégry, que dites-vous, quel charme vous engage À répondre si mal au nom d'Abencérage, À cette inimitié, qui pour mille raisons, Est comme héréditaire entre vos deux Maisons ?
Almansor
Un devoir bien plus juste à l'aimer me convie, Dans le Caire sans lui j'aurais perdu la vie, De lâches ennemis m'avaient environné ; Et sans son prompt secours j'étais assassiné, Son nom que je connus sans me faire connaître, Troubla mon amitié qui commençait à naître : Mais ses bontés pour moi, ses soins, ses agréments, Dissipèrent bientôt ces vieux ressentiments ; Et suivant l'amitié dont le noeud nous assemble, Dans ce pays enfin, nous revînmes ensemble, Où je fus obligé par le même lien, De ne pas souhaiter de logis que le sien.
Gomelle
Ô Ciel ! Mais poursuivez.
Almansor
Sa soeur vous est connue, Je devins son Amant dès sa première vue, Par un charme puisant dont seule elle sait l'art, Mon coeur à ses beaux yeux ne coûta qu'un regard. Et si l'Hymen !
Gomelle
Tout beau n'achevez pas le reste, Gardez de vous flatter d'un espoir si funeste, Ne souhaitez jamais cet indigne bonheur ; Perdez vos passions où vous perdrez l'honneur.
Almansor
L'honneur ?
Gomelle
Oui, ce discours vous surprend et vous fâche ?
Almansor
Je crains le nom d'Ingrat.
Gomelle
Craignez celui de lâche ! Ces honteux mouvements blessent votre devoir.
Almansor
Quelle en est la raison, ne puis-je la savoir ?
Gomelle
Demain vous l'apprendrez en voyant votre Mère : Haïssez cependant, et la soeur et le frère.
Almansor
Les haïr, moi qui d'eux ai reçu tant de bien ? Non, non, je jure.
Gomelle
Entrons, et ne jurez de rien.
Acte III
Scène 1
Zégry, Ormin
Zégry
Déjà la nuit s'approche, il est temps de te mettre Mon espoir dans les mains avec cette lettre : Pratique son Esclave, et fais discrètement, Qu'elle veuille de toi prendre ce Diamant : Ensuite sers-toi bien de toute ton adresse Pour savoir les secrets de sa fière Maîtresse ; Et songe qu'au retour j'attends de ton rapport Ou l'arrête de ma vie, ou celui de ma mort.
Ormin
Cruel commandement ! Où me vois-je réduite ! Encore un mot, Seigneur, avant que je vous quitte ? Songez-y bien encor, quel espoir avez-vous, Vos importunités accroîtront son courroux : Et vous ferez mieux si j'ose vous le dire, De sortir pour jamais de cet indigne Empire, Ainsi que de l'amour, l'amour même est le prix, La haine doit toujours attirer le mépris. Vos âmes pour s'unir sont trop mal assorties, L'Amour perd son pouvoir dans les antipathies ; Et c'est un crime égal dans un contraire effet De haïr qui nous aime, ou d'aimer qui nous hait.
Zégry
Ha, ne m'en parle plus, mon mal est invincible ! Au charme qui me perd mon âme est trop sensible, Pour vaincre mes ennuis qui n'ont point de pareils, Je cherche du secours, et non pas des conseils ; Et pour ne céder pas au torrent qui m'emporte, Je sens mon coeur trop faible et ma chaîne trop forte.
Ormin
Ô rigoureux aveu ! Mais si vos soins sont vains, Si Fatime s'obstine en ses premiers dédains.
Zégry
Ah, quel plaisir prends-tu d'accroître mes alarmes ! Cèle-moi ses rigueurs, et parle de ses charmes, Par d'assez grands tourments mon coeur est éprouvé Sans l'affliger d'un mal qui n'est pas arrivé. Sois un peu moins fidèle et flatte ma faiblesse, Si dans mes déplaisirs ton âme s'intéresse.
Ormin
Si vos yeux de mon coeur pénétraient les secrets, Vous sauriez que j'y prends d'extrêmes intérêts ; Et que si votre sort était en ma puissance, Vos plaisirs passeraient bientôt votre espérance. J'atteste le Prophète honoré parmi nous Que de tous vos ennuis, je sens les contrecoups, Que j'en perds le repos, que comme vous je tremble : Qu'enfin vous m'êtes cher bien plus qu'il ne vous semble, Que mon bonheur dépend du succès de vos feux, Et que c'est pour vous seul que mon coeur fait des voeux.
Zégry
Plaise au Ciel que ton zèle heureusement éclate, Touchant en ma faveur l'âme de cette Ingrate. Ma soeur l'a déjà vue, et sans doute je crois Qu'elle n'a pas manqué de lui parler pour moi : Leur amitié me flatte, et permet que j'espère, Que qui chérit la soeur, pourra chérir le frère. Adieu fais ton devoir, et sans perdre de temps, Reviens rendre le calme à mes esprits flottants.
Ormin
J'y mettrai tous mes soins, veuille le saint Prophète En rendre le succès, tel que je le souhaite.
Scène 2
STANCES.
Scène 3
Fatime, Charife, Ormin
Fatime
Ce mépris de Zaïde au dernier point m'irrite, Quoi bien loin d'empêcher qu'Adibar la visite, Elle accepte sa main pour me désobliger. Ah, c'est un traitement dont je me dois venger !
Charife
L'affront vous est connu, vous l'avez vu vous-même, Et pour n'en pas mentir, l'injustice est extrême.
Fatime
Sache que mon dépit est aussi sans pareil : Mais entrons, cette nuit nous donnera conseil.
Ormin
Avançons promptement, il ne faut plus attendre, Je n'ose ouvrir la bouche et ne puis m'en défendre. Amour dans mes malheurs mêle au moins quelque bien, Fais qu'en demandant tout, on ne m'accorde rien ! Aurez-vous la bonté, Madame, de permettre Que dans vos belles mains je laisse cette lettre ? Elle vient de l'Amant le plus passionné, Que l'éclat de vos yeux ait jamais enchaîné ; Et qui malgré l'amour dont son âme est atteinte, Vous a pourtant donné quelque sujet de plainte.
Fatime
De plainte ? N'est-ce point Adibar qui m'écrit ?
Charife
C'est lui-même sans doute, et le coeur me le dit.
Fatime
Que souhaite de moi cet Amant infidèle ?
Ormin
Ô que cette douceur pour moi devient cruelle ! Il borne ses souhaits à venir à vos yeux Détester hautement un crime injurieux, Il veut marquer l'ennui dont son âme est pressée, À sa Divinité justement courroucée, Et rendant ses forfaits dignes d'être oubliés, Recevoir un pardon ou la mort à vos pieds.
Fatime
Je ne veux point sa mort, qu'il espère et qu'il vive J'aime son repentir, quelque tard qu'il arrive, Déjà par tes discours mon coeur est adouci.
Ormin
Je n'ai pour mon malheur que trop bien réussi.
Fatime
Voyons dans ce Billet de quel air il s'énonce : Et rentrons pour le lire, et pour faire réponse ; Puisque dans ses froideurs il n'est plus obstiné, Je lui veux envoyer son pardon tout signé.
Ormin
Qu'à mon retour Zégry sera comblé de joie !
Fatime
Zégry, que dites-vous ?
Ormin
Que c'est lui qui m'envoie, Qu'il baisera les mots dont vous l'allez flatter.
Fatime
C'est ici ma réponse, allez la lui porter.
Scène 4
Ormin, Charife
Ormin
Cette inégalité m'étonne et m'embarrasse, Charife ?
Charife
Bonne nuit.
Ormin
Écoute-moi de grâce.
Charife
Aux entretiens des sots je ne prends pas plaisir !
Ormin
Arrête encore un peu.
Charife
Je n'ai pas le loisir. Adieu beau cajoleur !
Ormin
Sois un peu moins farouche, Ma main parlera d'or, au défaut de ma bouche.
Charife
Ma foi, je n'en crois rien.
Ormin
Crois en l'événement, De la part de Zégry reçois ce Diamant !
Charife
Moi vendre ma Maîtresse ! Hélas qu'à Dieu ne plaise. Je ne le prendrai point.
Ormin
Ne sois pas si niaise.
Charife
Je le prends pour te plaire avec confusion, Et ne l'accepte enfin, qu'à bonne intention. La pierre n'est point fausse, au moins je l'imagine.
Ormin
Tu dois t'en assurer, elle est et belle et fine.
Charife
Il semble que je veuille, ici te soupçonner : Mais à mon innocence il faut tout pardonner.
Ormin
Ne m'apprendras-tu point par quelle erreur fatale L'humeur de ta Maîtresse est si fort inégale ? Et d'où vient qu'au seul nom de mon Maître Zégry Son coeur déjà touché tout à coup s'est aigri.
Charife
Je l'aime, mais bien fort, et si tu te veux taire, Je te révèlerai cet important mystère.
Ormin
Tu m'obliges beaucoup, parle je suis discret ! Et de même que toi, je tairai ce secret.
Charife
Fatime a si j'en crois ce que j'ai pu connaître, Aimé autant Adibar comme elle hait son Maître ; Mais pour elle Adibar par un plaisant retour, N'a pas moins de froideur que son Maître a d'amour ! Tu sais que tu n'es pas encore connu d'elle, Et que l'amour souvent trouble un peu la cervelle ! Et c'est pourquoi d'abord pour ne te rien celer, Elle a cru qu'Adibar t'envoyait lui parler ; Et depuis connaissant s'être fort mécomptée. J'ois du bruit, parlons bas, je crains d'être écoutée.
Scène 5
Alabez, Ormin, Charife
Alabez
Où mon maître veut-il que je rencontre Ormin : Il est nuit, et je trouve à peine mon chemin !
Ormin
Que ne te dois-je point ?
Charife
Tout beau !
Ormin
Laisse-moi faire, Ton honneur avec moi ne se hasarde guère.
Charife
Foin, foin, mon Diamant de mon doigt vient de choir.
Ormin
Quelques herbes sans doute empêchent de le voir.
Charife
Nous chercherons longtemps.
Ormin
Oui de cette manière, Je ferai mieux d'aller quérir de la lumière.
Scène 6
Charife, Alabez
Charife
Je l'ai trouvé, reviens !
Alabez
Je connais cette voix, Que peut faire si tard Charife dans ces bois ? Approchons-nous plus près.
Charife
Tu ne songes qu'à rire, Mais ne me baise plus, ou bien je me retire.
Alabez
Ah Dieu la bonne pièce ! Il faut tout écouter :
Charife
Oui, promets d'être sage, ou je vais te quitter, C'est prendre dès l'abord un peu trop de licence, Je suis fille de bien qui craint la médisance : Je tiens au dernier point mon honneur précieux.
Alabez
Tu cherches à le perdre, et ne voudrais pas mieux.
Charife
Quoi, tu ne me dis mot ?
Alabez
La bizarre aventure !
Charife
Comment ton coeur s'afflige, et ta bouche murmure ? Ces libertés pourtant se pourraient excuser, Si tu me promettais de vouloir m'épouser, Tu sais que pour s'aimer il faut qu'on se marie ; Et si je te plaisais...
Alabez
Ah quelle effronterie !
Charife
Que dis-tu ?
Alabez
Par ma foi, me voilà bien surpris.
Charife
Quoi tu ne réponds rien ? Serait-ce par mépris ? Je ne crois point encore être assez déchirée Pour ne mériter pas d'être considérée : Tu connais Alabez, si je l'avais voulu, Mon hymen avec lui serait déjà conclu : Mais ce n'est qu'un lourdaud, et quoi qu'il ait pu faire, Il n'a pas comme toi trouvé l'art de me plaire. Ses défauts peuvent plus que ses soins obstinés.
Alabez
L'impudente me va chanter pouille à mon nez.
Charife
Cet importun jamais n'a rien fait qui me plaise, Il a l'esprit fort sot, et la mine niaise ; Et je ne réponds pas si le fol m'épousait, Qu'il ne fut de ces gens que chacun montre au doigt Qui souffrent qu'un voisin trouve leur femme belle, Et que communément des cocus on appelle.
Scène 7
Ormin, Charife, Alabez
Ormin
Voici de la clarté !
Charife
Que vois-je, et qu'ai-je fait ?
Alabez
Que t'en semble, ai-je lieu d'être fort satisfait ? Comment, je n'ai donc fait jamais rien qui te plaise, J'ai donc l'esprit fort sot, et la mine niaise ? Meurs de honte !
Charife
Et pourquoi, si c'est la vérité ?
Alabez
La vérité traîtresse ! Ah l'esprit effronté ! Quoi, si je t'épousais dangereuse femelle Je serais de ces gens, que Cocus on appelle. Ta langue impertinente aura cent fois menti, J'élirais un licol plutôt qu'un tel parti.
Ormin
D'où vient votre querelle ?
Alabez
Ah, tais-toi je te prie, Je pourrais bien sur décharger ma furie : Confident de malheur !
Ormin
Il se faut éloigner, Je ne vois près d'un fou, que des coups à gagner.
Scène 8
Almansor, Alabez, Gasul, Adibar
Almansor
Va voir d'où vient ce bruit.
Alabez
Je te tiens bon apôtre !
Gasul
Comment traître ?
Alabez
Excusez, je vous prends pour un autre : Je cherche un affronteur qui me vient d'échapper ; Mais bientôt sans courir je saurai l'attraper.
Almansor
As-tu su le sujet de ces rumeurs confuses ?
Gasul
Non, l'on m'est venu battre, et puis me faire excuses.
Almansor
Le logis n'est pas loin, fais avancer les voix ; Et leur dit de chanter près de ce petit bois.
PREMIERE CHANSON.
Adibar
Amis, voici l'endroit où Zaïde demeure, Si vous êtes d'accord, commencez tout à l'heure.
Gasul
La voix qui chante ici, n'est pas de notre bande.
SECONDE CHANSON.
Almansor
Ce couplet finissant, que l'on soit préparé, Pour chanter aussitôt l'air que j'ai désiré.
Adibar
Quelle insolente voix trouble notre concert ? L'affront impunément ne sera pas souffert. Ruisseaux, et vous légers Zéphyrs, Qui dans la saison des plaisirs, Arrosez doucement, et parfumez ces plaines ! Suspendez votre cours, retenez vos haleines, Et permettez à mes soupirs D'éventer mes peines.
Adibar
Parle qui que tu sois qui m'ose ici troubler.
Almansor
Mon nom est trop fameux pour le vouloir celer ? On m'appelle Almansor.
Adibar
Crains, crains donc ma colère, Moi, je suis Adibar, ton plus grand adversaire, Qui pour te joindre a fait sans fruit beaucoup de pas, Et qui te trouve alors qu'il ne te cherche pas, Explique-moi d'où vient que tu prends la licence D'obséder ma Maîtresse avec tant d'insolence ; Et me dis si tu vois Zaïde seulement Comme ami de son frère, et comme son Amant.
Almansor
Sois content de savoir que comme ami du frère La soeur souffre mes soins, et que je la révère. Si j'étais son Amant, tu te dois assurer Que je suis trop discret pour te le déclarer.
Adibar
Tous ces raffinements dont tu fais ta défense, Ne te sauraient soustraire à ma juste vengeance ; Tu mourras.
Almansor
Crains plutôt qu'en te perçant le flanc, Ce fer n'éteigne ici ton amour dans ton sang.
Ils se battent.
Gasul
Au secours.
Scène 9
Zégry, Adibar, Almansor
Zégry
Modérez cette fureur barbare ? Qu'est-ce amis ?
Adibar
Ce n'est rien puisque l'on nous sépare.
Zégry
Ah, c'est vous, Adibar !
Adibar
........................ Cette Chanson n'est pas celle que je demande : ........................
Almansor
Zégry, tu me fais tort !
Zégry
Quel sujet, cher ami, peut t'animer si fort ? Vous ayant séparés, souffrez je vous supplie, Qu'au même temps encor je vous réconcilie. Je prends dans vos débats un intérêt fort grand, Éclaircissez-moi donc de votre différent.
Adibar
Zégry, vous nous rendez en vain ce bon office ! Mon désir de vengeance est tout plein de justice ; Et vos soins opposés à mes ressentiments Ne diffèrent sa mort que de quelques moments.
Scène 10
Zégry, Almansor
Zégry
D'où vient, cher Almansor, une si forte haine ? Conte-m'en le sujet.
Almansor
Il n'en vaut pas la peine, Ce différend léger qui te rend étonné, Avant que d'être su doit être terminé.
Zégry
Tu t'obstine en vain à cacher ce mystère, Je me doute, Almansor, de ce que tu veux taire. Une même Beauté vous met sans doute aux fers. Je viens d'ouïr ici deux différents concerts. Je devine le reste...
Almansor
Ami, je le confesse ! Nous donnions Sérénade à la même Maîtresse.
Zégry
Que je sache son nom.
Almansor
Ciel quel est mon malheur ! Dois-je lui déclarer que j'adore sa soeur ?
Zégry
Cette réserve, ami, n'est guère légitime, Je ne vais point celer mes amours pour Fatime.
Almansor
Il a promis sa soeur, que puis-je dire, hélas ! Si j'ose la nommer que ne dira-t-il pas ?
Zégry
Cette confusion me doit assez instruire Qu'il adore Fatime, et n'ose me le dire. Quoi je ne saurai point quel objet t'a soumis ?
Almansor
Son beau nom prononcé nous rendrait ennemis, Au lieu de t'obliger, je te ferais outrage, Adieu, dispense-moi d'en dire davantage.
Zégry
Comment dans mon logis ne veux-tu pas entrer ?
Almansor
Chez Gomelle ce soir je vais me retirer.
Zégry
Chez Gomelle, dis-tu ?
Almansor
Je crains qu'il ne m'attende : Adieu, je l'ai promis, il faut que je m'y rende.
Zégry
Le traître aime Fatime, et prétend l'épouser. En juger autrement c'est vouloir s'abuser : Oui, me devant la vie il s'en sert pour me nuire ; Mais qui l'a pu sauver, peut aussi le détruire, Et sa mort fera foi que de ce même bras, Je sers les innocents, et punis les ingrats.
Acte IV
Scène 1
Almansor, Gomelle
Almansor
Non, vous n'irez pas seul au-devant de ma Mère ; Je vous suivrai Gomelle !
Gomelle
Il n'est pas nécessaire, Son ordre vous oblige à l'attendre chez moi.
Almansor
La nature m'impose une plus forte loi.
Gomelle
Elle n'a pas encore appris votre venue, Sa surprise sera trop grande à votre vue.
Almansor
Je n'attends nul reproche en cet événement ; Et si je la surprends, c'est agréablement.
Gomelle
Puisque vous le voulez, allons-y donc ensemble.
Almansor
Je fais ce que je dois.
Gomelle
Je dis ce qu'il me semble.
Almansor
Zégry sort de chez lui, souffrez qu'avant partir Je l'embrasse...
Gomelle
Arrêtez, je n'y puis consentir.
Almansor
La contrainte est injuste autant qu'elle est cruelle : Dois-je fuir un ami, si cher et si fidèle ? Souffrez que je lui parle, et je vous suis après.
Gomelle
Non, je vous le défends, et j'en ai l'ordre exprès.
Scène 2
Zégry, Ormin
Zégry
Ormin, as-tu pris garde avec quel soin ce traître S'est éloigné de moi, dès qu'il m'a vu paraître ? As-tu vu que d'abord le lâche s'est troublé, A fait deux ou trois pas, et puis a reculé, Et m'a cédé la place avec inquiétude, Pressé par le remords de son ingratitude ?
Ormin
Quoi que j'aie observé, je ne puis concevoir Qu'Almansor fasse un crime, et si lâche et si noir ; Et bien qu'apparemment je le trouve coupable, D'aucune lâcheté je le tiens incapable. Il m'a toujours paru de l'honneur trop jaloux Pour se servir si mal du jour qu'il tient de vous ; Et quelque instinct secret que je ne puis comprendre, Quand je dois l'accuser, me force à le défendre.
Zégry
En me voyant chérir cet ingrat trop aimé, À le chérir aussi tu t'es accoutumé. Je ne puis comme toi croire qu'il me trahisse : Mais je n'en puis douter, et c'est là mon supplice, Et ces doux mouvements que j'ai peine à chasser, Aggravent son offense au lieu de l'effacer, Juge dans cet état combien je suis à plaindre, Le seul bien qui me reste est de ne plus rien craindre, Le sort n'a pas voulu m'affliger à demi. Je perds une Maîtresse, et je n'ai plus d'ami, L'un et l'autre m'outrage, et j'ai tant de faiblesse Que je ne puis haïr l'Ami ni la Maîtresse ; Mais de Charife hier, n'as-tu point su pourquoi Fatime a maintenant tant de mépris pour moi ? Tu m'as dit qu'Adibar charme cette inhumaine : Mais tu ne m'as point dit d'où procède sa haine.
Ormin
Fatime, si j'en crois ce que l'on m'a conté, T'eût toujours grand horreur pour l'infidélité, Elle a quelque raison de vous croire infidèle ; Et c'est ce qui l'oblige à vous être cruelle.
Zégry
Infidèle, dis-tu, je ne le fus jamais.
Ormin
Vous pourriez vous tromper.
Zégry
Non, je te le promets.
Ormin
Elle a su toutefois que Zélinde, une fille Assez belle, fort jeune et d'illustre famille, Et qui reçut jadis beaucoup de soins de vous, Fut presque sur le point de vous voir son époux ; Et dès qu'à l'hymen elle fut disposée, Elle se vit enfin lâchement méprisée ; Cet exemple la touche et l'oblige à juger Que qui change une fois, peut mille fois changer.
Zégry
Ormin, ce changement n'est point une inconstance.
Ormin
Il serait malaisé d'en prouver l'innocence.
Zégry
Cet hymen prétendu sans doute fait éclat : Mais pour te dire tout.
Ormin
Que dira-t-il l'Ingrat !
Zégry
Avant qu'on eût encore conclu ce mariage Qui devait nous unir au sang d'Abencérage, Et d'une vieille haine éteindre enfin l'ardeur, Fatime était déjà Maîtresse de mon coeur ; Et pour me faire prendre une chaîne nouvelle, Zélinde qu'on m'offrait, n'était pas assez belle, Je la vis sans l'aimer et sa faible Beauté N'ébranla point les fers où j'étais arrêté, Pour elle j'essayai d'avoir quelque tendresse ; Mais ses yeux ou mon coeur eurent trop de faiblesse ? Et si je lui rendis quelques soins apparents, Ce ne fut qu'à dessein de plaire à mes parents ; Ainsi Fatime a tort de me croire infidèle, Puisque je n'eus jamais de l'amour que pour elle.
Ormin
Hélas, je ne dois plus douter de son mépris ! J'en voulais trop savoir, et j'en ai trop appris.
Zégry
C'est une vérité qui peut être prouvée ; Mais d'où vient que ma soeur si matin s'est levée ?
Scène 3
Zaïde, Zégry
Zaïde
Mon frère, avez-vous su l'avis qu'on m'a donné Du trépas de l'époux qui m'était destiné ?
Zégry
Je viens d'en recevoir la nouvelle assurée : Il est mort dans Alger d'une fièvre pourprée.
Zaïde
C'est un malheur pour moi, mais pour vous en ce jour, Vous ne devez parler que d'Hymen et d'amour.
Zégry
Ah, ma soeur ! Dis plutôt que dans cette journée ; Je dois ne parler plus d'amour ni d'Hyménée : Dis qu'il faut pour punir un esprit lâche et bas, Parler d'une autre perte et d'un autre trépas, La fureur toute seule en mon âme préside, Et je ne dois parler que de perdre un perfide.
Zaïde
Quel est donc ce perfide, et ne saurai-je point Quel crime signalé vous irrite à tel point ?
Zégry
Tu connais trop l'auteur du courroux qui m'anime, Almansor est son nom, son amour est son crime.
Zaïde
Son amour, ah qu'entends-je !
Zégry
Il est trop vrai, ma soeur ! Son insolente amour a causé ma fureur.
Zaïde
Il sait qu'Almansor m'aime, et c'est ce qui le fâche.
Zégry
Oui, son trépas est juste, il périra le lâche.
Zaïde
Mon frère sans aigreur il faut examiner Tout ce que d'un ami l'on a pu soupçonner ; Et l'on ne doit jamais juger de son offense, Qu'avec beaucoup de soin, et beaucoup d'indulgence. Almansor a toujours paru trop généreux, Pour mêler rien d'injuste, ou d'impur dans ses feux ; Et vous doit trop aussi pour concevoir l'envie D'offenser un ami qui lui sauva la vie.
Zégry
Tu m'obliges ma soeur, et tes raisonnements Désarment sans efforts tous mes ressentiments ! Almansor m'est si cher que quoi qu'il puisse faire, Tu me feras plaisir d'arrêter ma colère.
Zaïde
Peut-être injustement l'avez-vous accusé.
Zégry
Plût au Ciel qu'il fût vrai que je fusse abusé ! Mais hélas ! Mon soupçon n'est que trop légitime. Te le dirai-je, enfin ? Il aime.
Zaïde
Qui ?
Zégry
Fatime.
Zaïde
Il aimerait Fatime ! Ah que ce crime est noir ?
Zégry
Pour mieux t'en assurer, tu n'as qu'à l'aller voir ; Et je ne doute point que tu ne saches d'elle, Que cet Ingrat l'adore, et qu'il m'est infidèle.
Zaïde
Le traître, l'inconstant, l'esprit pernicieux !
Zégry
Mais quel trouble, ma soeur, se fait voir dans vos yeux.
Zaïde
Le trouble de mes yeux clairement vous expose Que mon coeur sent mes maux, que votre ami vous cause. Votre ami, qu'ai-je dit ? Ce nom lui convient mal : Il n'est point votre ami s'il est votre Rival. Allez, allez éteindre, et sa vie et sa flamme, Et laver dans son sang les crimes de son âme.
Zégry
Non, ma soeur, sans colère il faut examiner Tout ce que d'un ami l'on a pu soupçonner ; Et l'on ne doit jamais juger de son offense, Qu'avec beaucoup de soin, et beaucoup d'indulgence. Almansor a toujours paru trop généreux, Pour mêler rien d'injuste ou d'impur dans ses feux ; Et me doit trop aussi pour concevoir l'envie D'offenser un ami qui lui sauva la vie.
Zaïde
Quelle erreur !
Zégry
C'est de toi, ma soeur, que je la tiens, Ce sont tes sentiments, et ce seront les miens.
Zaïde
Je n'avais pas du crime alors la connaissance, Je ne vous retiens plus, courez à la vengeance.
Zégry
Arrête-moi plutôt et du moins par pitié, Condamne ma colère et non mon amitié, En faveur d'Almansor j'aime qu'on m'abuse, Je le veux accuser, mais je veux qu'on l'excuse, Je parle de vengeance, et ne la cherche pas ; Et je menace afin qu'on m'arrête les bras. Sa passion à tort peut-être condamnée, Avant notre amitié possible qu'elle est née, Que Fatime y répond, et que pour les unir, Les ordres de Gomelle ici l'ont fait venir. S'il est ainsi, ma soeur pour m'exempter de crime, Il est juste qu'aussi je lui cède Fatime, Je briserai mes fers, et d'un coeur affermi, Je ferai mes plaisirs de ceux de mon ami.
Zaïde
Dieux ! Quel est votre erreur, quel charme que j'ignore, En faveur d'un ingrat vous attendrit encore ? Il vous doit son salut, doit-il pas aujourd'hui Faire un plus grand effort pour vous, que vous pour lui ? S'il est votre Rival, pouvez-vous sans faiblesse, Lui vouloir lâchement céder votre Maîtresse ; Et si c'est votre ami, comme vous l'estimez, Doit-il pas vous céder l'objet que vous aimez ?
Zégry
Va voir sans répliquer Fatime en diligence, Et t'instruis pleinement de leur intelligence. Adieu !
Scène 4
Médine, Zaïde
Médine
Vous m'étonnez, et je ne conçois pas Qu'on puisse aimer un homme, et presser son trépas.
Zaïde
Ah ! Ne dis point que j'aime, un ingrat, un volage ? Crois si j'ai des feux, ce sont des feux de rage ; Et que jamais mon coeur ne sera consolé, Que ce perfide Amant ne me soit immolé.
Médine
Mais vous pleurez, Madame !
Zaïde
Oui, Médine, je pleure ! Si cet ingrat périt, il faudra que je meure, Je sens dans mon esprit triompher tour à tour, La rage et la tendresse, et la haine et l'amour ; Je suis son ennemie, et je suis son Amante, Quand mon dépit s'accroît, ma passion augmente ; Et quoiqu'il soit aimable, et qu'il m'ait pu trahir, Je ne le puis aimer, et ne le puis haïr.
Médine
Madame, parlez bas, on pourrait vous entendre ! Adibar vient à nous.
Zaïde
Il ne faut pas l'attendre.
Scène 5
Adibar, Zaïde
Adibar
Où portez-vous, Zaïde, et mon coeur et vos pas ?
Zaïde
Laissez-moi seule, adieu ! Ne m'importunez pas.
Adibar
Recevez mieux mes soins !
Zaïde
Ils sont peu nécessaires.
Adibar
De grâce, écoutez-moi !
Zaïde
J'ai bien d'autres affaires.
Adibar
D'un regard seulement, consolez mes ennuis ; C'est vous que je cherchais.
Zaïde
Et c'est vous que je fuis.
Adibar
Quoi vous traitez si mal un Amant si fidèle ?
Zaïde
Fatime qui paraît vous sera moins cruelle.
Adibar
Ne vous en moquez pas mon sort serait plus doux, Fatime est aussi belle et moins fière que vous.
Scène 6
Fatime, Zaïde, Adibar
Fatime
Quoi toujours Adibar avec cette Ingrate ? Ma vengeance est trop juste, il est temps qu'elle éclate : Je vous trouve, Zaïde, en un chagrin si noir, Que je perds le dessein qui m'oblige à vous voir ! Oserai-je parler de danses, et de Fêtes, D'une noce en un mot dans l'état où vous êtes ?
Zaïde
D'une noce ! Achevez et vous expliquez mieux.
Fatime
De pareils entretiens vous seraient ennuyeux.
Zaïde
Non à notre amitié c'est vouloir faire outrage, Ne me déguisez rien touchant ce mariage.
Fatime
Puisque vous l'ordonnez vous allez tout savoir, Sachez donc que mon père a voulu me pourvoir.
Zaïde
Vous pourvoir ?
Fatime
Oui, l'affaire est assez avancée.
Zaïde
Je suis dans vos plaisirs beaucoup intéressée, Ne m'apprendrez-vous point le nom de votre Amant ?
Fatime
C'est un homme accompli, noble, brave, charmant, Son mérite est fort rare, et sans doute j'espère, Que vous approuverez le choix qu'en fait mon Père.
Zaïde
Qu'elle me fait languir pour me trouver la mort. Mais enfin quel est-il ?
Fatime
Vous le connaissez fort. Il fit longtemps chez vous sa demeure ordinaire, C'est l'ami le plus cher de Zégry votre frère. En ai-je dit assez ?
Zaïde
Dites son nom encor.
Fatime
Ne devinez-vous pas qu'on l'appelle Almansor ?
Zaïde
Je n'en puis plus je meurs !
Fatime
Vois comme elle est changée Elle ressent ma peine, et je me suis vengée.
Adibar
J'ai beaucoup d'intérêt dans cet événement.
Zaïde
Ce parti proposé vous plaît assurément.
Fatime
Oui, je n'imite point celles qui par maxime Rougissent d'un hymen ainsi que d'un grand crime, Feignent d'en soupirer, et pourtant en secret, S'il ne s'achevait pas auraient bien du regret, Sur ce point avec vous je ne fais point la fine, Je ne hais point du tout l'Amant qu'on me destine : J'estime son amour, son mérite et ses soins ; Et s'il m'aime beaucoup, je ne l'aime pas moins.
Zaïde
Il vous aime donc fort ?
Fatime
Plus que je ne puis dire, Il ne vit que pour moi, pour moi seul il soupire, Je fais ses déplaisirs et ses ravissements, Dès qu'il me perd de vue, il est dans les tourments ; Et lorsque le hasard permet qu'il me revoie, J'ai lieu d'appréhender qu'il ne meure de joie : Enfin si ses serments ont quelque vérité, Il n'a que du mépris pour toute autre beauté.
Adibar
Ciel, où-suis-je, et qu'entends-je ! Ah l'ingrat, ah le traître ! Mais pouvez-vous l'aimer si tôt sans le connaître ?
Fatime
De cette prompte amour l'on ne me peut blâmer, J'ai vu d'abord en lui tout ce qui fait aimer, J'exécute de plus ce que mon Père ordonne, J'obéis volontiers aux ordres qu'il me donne ; Et puisqu'il l'a choisi pour gendre et pour appui, Je crois qu'il en est digne et m'en rapporte à lui.
Zaïde
Mais touchant Adibar, quelles sont vos pensées ?
Adibar
Je n'ose plus prétendre à ses bontés passées.
Fatime
Il ne méritait pas l'honneur de mon amour, Il changea le premier, et je change à mon tour.
Zaïde
Il ne fut pas toujours indigne de vous plaire, Pouvez-vous l'oublier ?
Fatime
Je n'y saurais que faire. J'oublie avec raison le plus grand des Ingrats, Son mépris fut injuste, et le mien ne l'est pas ; Mais cessons de parler de cet Amant volage, Rendons haine pour haine, outrage pour outrage ; Parlons de notre noce, et me faites savoir Si je puis espérer l'honneur de vous y voir.
Zaïde
Une grande douleur dont je suis accablée, Qui durant vos discours, s'est encore redoublée ; Me va mettre hors d'état d-y pouvoir assister, Et dès ce même instant m'oblige à vous quitter.
Adibar
Je vous conduis : souffrez le soin que j'en dois prendre.
Zaïde
Ma faiblesse me force à ne m'en pas défendre.
Scène 7
Fatime, Charife
Fatime
Zaïde sent mon mal, mais Adibar me fuit, Ma vengeance est parfaite et mon espoir détruit.
Charife
Almansor le vaut bien.
Fatime
Juge mieux de ma plainte, Ce que je viens de dire est une pure feinte : Médine est ton amie, et ne t'a pu cacher Qu'à l'Ingrate Zaïde Almansor est bien cher : Tu me l'as dit !
Charife
Eh bien !
Fatime
C'est pour me venger d'elle, D'avoir toujours souffert mon Amant infidèle ; Et la punir des maux qu'elle m'a su causer. Que j'ai feint qu'Almansor me devait épouser.
Charife
Ah, que vous en savez ! Cette fourbe est insigne : Mais Adibar revient, ce n'est pas mauvais signe.
Scène 8
Fatime, Adibar
Fatime
Quoi vous quittez sitôt l'objet de vos désirs ?
Adibar
J'ai soin de son repos plus que de mes plaisirs.
Fatime
Vous paraissez atteint d'une tristesse extrême.
Adibar
Je ne puis sans douleurs voir souffrir ce que j'aime.
Fatime
Zaïde pourrait bien vous avoir rebuté !
Adibar
Mon seul respect me chasse, et non sa cruauté.
Fatime
Elle doit mépriser un Amant infidèle.
Adibar
J'aurais tort aujourd'hui si je me plaignais d'elle.
Fatime
D'Almansor près de moi le destin est plus doux.
Adibar
Je suis trop satisfait pour en être jaloux.
Fatime
Vous pourriez vous flatter d'une espérance vaine, Zaïde n'a pour vous que dédain et que haine.
Adibar
Sa haine et son dédain maintenant sont finis ; Et nos coeurs par l'hymen bientôt seront unis.
Fatime
Votre âme en cet espoir pourrait s'être méprise, Possible ignorez-vous que Zaïde est promise.
Adibar
Vous-même sur ce point pourriez vous tromper fort Possible ignorez-vous que son Amant est mort.
Fatime
Il est mort !
Adibar
Oui, Madame, et Zaïde propice, À mon ardente amour veut rendre enfin justice, Et vient de m'assurer chez elle en la laissant, Qu'elle m'épousera, si son frère y consent. Adieu pour obtenir cette Beauté si chère, Je vais solliciter mes parents et son frère.
Scène 9
Fatime, Charife
Fatime
Qu'ai-je fait ? Quoi ma feinte a servi seulement À disposer Zaïde à m'ôter mon Amant ?
Charife
Madame...
Fatime
Laisse-moi ; dans un sort si contraire, Tout me nuit, tout me perd, et tout me désespère.
Charife
Quoi, vous n'écoutez point ?
Fatime
Non je n'écoute plus Que la fureur qui règne en mes esprits confus : La douleur me saisit, le dépit me transporte.
Charife
Consolez-vous, Madame !
Fatime
Ah, que ne suis-je morte ! Ne me console point dans un si juste deuil ; Et me viens mettre au lit ou plutôt au cercueil.
Acte V
Scène 1
Gomelle, Lindarache, Almansor
Gomelle
Vous voyez la Cabane où je fais ma demeure.
Lindarache
Ah, laissez-nous seuls, je vous suis tout à l'heure.
Almansor
Ah, Madame ! Ah ma mère, en ces heureux moments Obtiendrai-je l'honneur de vos embrassements ?
Lindarache
Arrête Abencérage apprends notre disgrâce, Et me fais voir mon fils avant que je l'embrasse, Je comptais deux enfants alors qu'un ravisseur Enleva lâchement et ma fille et ta soeur.
Almansor
Dieux ! Que me dites-vous ?
Lindarache
Que ta soeur est ravie.
Almansor
Nommez le ravisseur, il en perdra la vie.
Lindarache
Approche, embrasse-moi, je commence à juger Qu'en toi le Ciel me laisse un fils pour me venger.
Almansor
Que je sache son nom, je jure le Prophète, Que son sang lavera l'injure qu'il a faite, Que mon bras à l'instant ira vous l'immoler.
Lindarache
Tu sauras tout, écoute, et me laisse parler. Tu sais l'inimitié qui depuis plusieurs âges, Règne entre les Zégris et les Abencérages ; Et tu dois être instruit que sur l'opinion Qu'un hymen mettrait fin à leur aversion, Pour assortir les noeuds de ce doux hyménée ; Ma fille fut pour femme à Zégry destinée, Déjà tout était prêt et le jour était pris, Quand par aversion ou plutôt par mépris, L'infidèle Zégry fuyant notre alliance, S'embarqua pour Alger avec diligence ; Et pour surcroit d'ennuis, dès que ce bruit courut, Ma fille dans ces lieux pour jamais disparut.
Almansor
Ô Ciel de ce malheur qui peut être la cause !
Lindarache
Lis ce billet reçu, tu sauras toute chose.
Almansor
Vous sans qui je ne vivrais pas : Apprenez un malheur pire que mon trépas, Qui nous doit obliger à des plaintes communes : Le plus cruel des scélérats, L'infidèle Zégry cause mes infortunes. Et m'arrache d'entre vos bras, Zélinde. Qu'ai-je appris ?
Lindarache
Des vérités cruelles ?
Almansor
Zégry son ravisseur ! Ha funestes nouvelles !
Lindarache
J'eus dans cette Infortune assez de jugement, Pour cacher notre honte, et son enlèvement, Par l'avis et le soin de l'illustre Gomelle, De son trépas partout je semai la nouvelle ; Et je t'envoyai l'ordre au même temps aussi, De sortir de Trémisse, et de te rendre ici ; Enfin dedans Tunis attendant ta venue, J'ai passé dans les pleurs une vie inconnue ; Et sentant approcher le temps de ton retour, Je me suis fait conduire en ce fatal séjour, Je te trouve, et déjà ma douleur est charmée, De voir ma juste rage en ton âme imprimée ; Et ton bras disposé pour perdre un suborneur, Et pour priver du jour qui nous prive d'honneur.
Almansor
Ah de combien d'ennuis mon coeur se sent atteindre.
Lindarache
Il est temps de punir, et non pas de se plaindre, Dans un sort si funeste exprime ta douleur, Par des effets sanglants de rage et de valeur. Pour moi sont les regrets, et pour toi la vengeance, Tu connais l'offenseur, va réparer l'offense. Je ne t'aurais jamais réservé cet emploi, Si mon sexe impuissant m'eût pu venger sans toi ; Et j'aurais de Zégry déjà vu le supplice, Si j'avais de Gomelle accepté le service. Ton bras seul doit laver la tâche de ton front Prends toute la vengeance ainsi que tout l'affront : Va causer le trépas de qui cause ta honte, Va perdre qui nous perd, punis qui nous affronte, Ne me vois plus qu'après avoir vengé ta soeur, Cherche, trouve et punis son lâche ravisseur : Adieu fais ton devoir, et te fais reconnaître Digne fils des Héros dont le Ciel t'a fait naître. Pour avancer la fin de nos communs malheurs, Va répandre du sang, je vais verser des pleurs.
Scène 2
Almansor
Almansor
Dures extrémités ! Cruelle violence ! Quoi l'ami qui m'oblige, est l'ingrat qui m'offense, Je dois donc mon salut à qui m'ôte l'honneur ; Et qui sauva le frère a donc perdu la soeur ! Hélas de quel conseil est capable mon âme ! Dois-je me rendre ingrat ou demeurer infâme, D'une sainte amitié romprai-je le lien, Verserai-je du sang qui conserva le mien ? Du sang pour qui l'amour veut que je m'intéresse ; Et pout tout dire enfin du sang de ma Maîtresse ? Elle sort, et sans doute en ces lieux elle vient, L'honneur veut que je fuie et l'Amour me retient.
Scène 3
Zaïde, Almansor
Zaïde
Il n'ose s'avancer, son crime l'intimide, Passons sans dire mot auprès de ce perfide.
Almansor
Cher Objet de mes feux, charme de mes esprits !
Zaïde
Vous me connaissez mal, vous vous êtes mépris.
Almansor
Souffrez qu'à vos yeux ma passion s'exprime, L'amour...
Zaïde
Vous me prenez sans doute pour Fatime.
Almansor
Pour Fatime, ce mot m'instruit confusément, De l'injuste soupçon d'où naît ce changement, Possible avez-vous cru que je cherche à lui plaire, Voyant l'attachement que j'ai près de son père ; Mais je jure le Ciel et l'Amour mon vainqueur, Que votre belle image occupe tout mon coeur, Que de vous en chasser, Fatime est incapable, Que je vois sans amour tout ce qu'elle a d'aimable ; Et que sensible aux traits de vos seules beautés, Je me borne pour elle à des civilités.
Zaïde
Quoi, vous voyez Fatime avec indifférence ? Voyons jusqu'à quel point ira son impudence.
Almansor
En pourriez-vous douter ? Vous par qui tous mes sens Ont reçu des liens si doux et si pressants, Pourriez-vous soupçonner avec quelque justice, Mon coeur de lâcheté, mes serments d'artifices ; Et croire que mon âme ait assez de noirceur Pour trahir ma Maîtresse et mon libérateur ? Auriez-vous pu penser, sans vous être déçue, Qu'on puisse aimer ailleurs après vous avoir vue ? Non pour un feu nouveau me trouver enflammé, Vous êtes trop charmante, et je suis trop charmé.
Zaïde
Trop charmé lâche, ingrat, monstre de perfidie ! Tu veux donc m'abuser après m'avoir trahie ; Et d'une indigne amour lâchement emporté, Tu joins donc l'impudence à l'infidélité.
Almansor
À l'infidélité ! Que dites-vous Zaïde ? Ce discours me confond.
Zaïde
Je le vois bien, perfide ! Tu serais moins confus étant moins scélérat, Les reproches toujours font rougir un ingrat.
Almansor
Un ingrat ?
Zaïde
Quoi méchant ! Ce mot te semble rude ? Tu crains le nom d'ingrat, et non l'ingratitude.
Almansor
J'ignore le sujet de ce courroux naissant ; J'ai beau m'examiner je me trouve innocent.
Zaïde
C'est donc être innocent de tromper une fille, Dont tu ne peux sans crime offenser la famille, De trahir ton ami de me manque de foi, D'aimer Fatime, enfin ?
Almansor
Moi dites-vous ?
Zaïde
Oui, toi !
Almansor
Ah, je ne l'aime point !
Zaïde
L'oses-tu dire encore ? Non tu l'aimes point perfide ! Tu l'adores. Tes mensonges ici ne peuvent m'abuser, Je sais que dès demain tu la dois épouser.
Almansor
Moi l'épouser ! Ô Ciel, n'en croyez rien, je jure...
Zaïde
Non, non, je ne crois point les serments d'un parjure, Déjà de cet hymen chacun est averti.
Almansor
Qui vous l'a dit ?
Zaïde
Quelqu'un.
Almansor
Ce quelqu'un a menti. Apprenez-moi son nom, et ma juste colère Ira de ses avis lui porter le salaire.
Zaïde
Va donc punir Fatime, elle-même l'a dit.
Almansor
À des discours si faux donnez moins de crédit : Fatime vous abuse, adorable merveille !
Zaïde
Ah Dieu ! Vit-on jamais impudence pareille ?
Almansor
L'hymen qu'elle suppose, est une fausseté, J'en atteste du Ciel le Maître redouté, Qu'il m'abîme à l'instant au centre de la terre, Qu'il lance sur ma tête un éclat de tonnerre : Et qu'il rende mon nom à jamais, odieux, Si le feu que je sens, ne vient de vos beaux yeux ; Et si jamais mon coeur a conçu pour Fatime Quelque chose de plus qu'une assez faible estime.
Zaïde
Il faut pousser à bout cet esprit effronté : Hé bien de tes serments prouve la vérité.
Almansor
Cent preuves vous rendront bientôt désabusée.
Zaïde
Je n'en veux qu'une seule, et de plus fort aisée. Pour finir les soupçons que j'ai conçus de toi, Donne-moi tout à l'heure, et ta main, et ta foi.
Almansor
Je la donne avec joie : ô Ciel que vais-je faire ? Quoi, lui tendre une main qui doit perdre son frère, Qui doit causer ses pleurs, et qui pour me venger Dans son sang le plus noble est prête à se plonger ?
Zaïde
Quoi tu réponds si mal à des bontés si rares ? Tu murmures tout bas, tu pâlis, tu t'égares ?
Almansor
J'attendais peu l'honneur dont je me vois comblé. Et l'excès de ma joie en effet m'a troublé. J'ai craint de vous trahir par mon obéissance. De faire contre vous parler la médisance ; Et de traiter Zégry trop incivilement, De vous donner la main sans son consentement ; Mais cette faible crainte enfin cède à ma flamme, Le devoir maintenant perd ses droits sur mon âme ; Et ne me peut ôter le glorieux dessein De vous donner ensemble, et mon coeur, et ma main.
Zaïde
Tu t'avise trop tard, j'en ai perdu l'envie ; Et ne la prétends pas reprendre de ma vie, J'ai feint pour t'éprouver cet excès de bonté ; Et tes feux pour Fatime ont d'abord éclaté.
Almansor
Ah, je n'en eus jamais !
Zaïde
Ta fourbe est avérée : De cet hymen fatal je suis fort assurée, Lorsque je t'ai pressé de me donner ta foi, Tes remords pour Fatime ont parlé contre toi : Et ta confusion m'a trop persuadée Qu'elle a reçu la foi que je t'ai demandée.
Almansor
Je vous l'offre.
Zaïde
Non, non, tu n'en peux disposer Tu l'as déjà donnée, et tu veux m'abuser.
Almansor
C'est vous tromper vous-même avec trop d'adresse.
Zaïde
De répliquer encore as-tu la hardiesse ? Fatime a tes désirs puisque j'ai tes refus : Tu l'épouses demain, oui, je n'en doute plus.
Almansor
Écoutez...
Zaïde
Non méchant ! J'aurais trop de faiblesse, Pour ne te voir jamais apprends que je te laisse, L'entretien d'un ingrat cache un secret poison ; Et chaque mot d'un traître est une trahison.
Scène 4
Almansor
Almansor
Ce succès est bizarre et mon âme étonnée, À cent nouveaux ennuis se trouve abandonnée ! Quoi, faut-il que je souffre et d'un esprit soumis, La peine d'un forfait que je n'ai point commis ? Quand de perdre un ami la vengeance me presse : Faut-il qu'au même temps je perde une Maîtresse ? Faut-il perdre Zaïde ? Oui mon coeur il le faut : Ce n'est que d'un moment que je la perds trop tôt ; Puisque dans un moment en la privant d'un frère, Mon bras doit attirer sa haine et sa colère, Oui, mon coeur, désormais ne sois plus attendri, Il est temps que je songe au trépas de Zégry ; Et qu'il donne son sang pour l'honneur qu'il me vole, Cet ennemi que j'aime et qu'il faut que j'immole, Il vient : à son abord de tendres mouvements, Mêlent quelque faiblesse à mes ressentiments, Mon amitié s'oppose au courroux qui m'emporte, Ma tendresse est moins faible, et ma fureur moins forte Il m'a sauvé la vie, il a ravi ma soeur, Irai-je l'embrasser, ou lui percer le coeur ?
Scène 5
Zégry, Ormin, Almansor
Zégry
Je le rencontre enfin, cet Ingrat qui m'outrage ! Ormin, laissez-nous seuls !
Ormin
Passons dans ce bocage, J'ai lieu d'appréhender qu'ils n'en viennent aux mains : D'ici sans nous montrer observons leurs desseins.
Almansor
Vous paraissez troublé ?
Zégry
J'ai bien sujet de l'être.
Almansor
Qui vous émeut si fort ?
Zégry
Un infidèle, un traître, Dont le crime me cause un regret infini, Et qui d'un seul trépas sera trop peu puni.
Almansor
Vous pourrais-je servir pour punir cette offense ?
Zégry
Oui, sans toi je ne puis achever ma vengeance.
Almansor
Zégry de tout mon sang vous pouvez disposer.
Zégry
C'est une offre qu'ici je ne puis refuser.
Almansor
Quel est donc cet Ingrat ?
Zégry
Ton audace est extrême ! Ne sais-tu pas assez, traître ! Que c'est toi-même ?
Almansor
Moi ?
Zégry
Tu fais l'étonné, défends-toi seulement.
Almansor
Que ne dois-je point pour cet emportement ? C'est de ton amitié le dernier avantage, Ta colère m'oblige encore qu'elle m'outrage, Dans mon coeur justement à ta perte animé, Le dessein de ta mort s'était déjà formé. Mon bras s'y préparait quand malgré la furie, Mon âme à ton abord soudain fut attendrie ; Et se verrait encor réduite à balancer, Les traits que ma fureur contre toi doit lancer, Si ton emportement n'eût malgré ma faiblesse, Rappelé ma colère et chassé ma tendresse.
Zégry
Je ne t'écoute plus, garde-toi de mes coups.
Almansor
Un combat si cruel ne peut m'être que doux, Plus justement que toi l'honneur m'y sollicite ; Mais que je sache au moins le sujet qui t'irrite. Je te veux faire voir que tu te plains à tort ; Et me justifier en te donnant la mort.
Zégry
Quoi tu fais l'ignorant, et te sers de menace ? Ton lâche crime encor s'accroît par ton audace.
Almansor
Enfin quel est ce crime, et si lâche et si noir ?
Zégry
Consulte tes remords, tu le pourras savoir ! Perfide, ils t'apprendront que d'une âme traîtresse, Pour le prix de mes soins tu m'ôtes ma Maîtresse, Et par des lâchetés qu'on ne peut excuser, Que demain au plus tard tu la dois épouser.
Almansor
Si je suis criminel, ce n'est pas là mon crime, Je n'ai jamais conçu de désirs pour Fatime ; Et tu peux seulement reprocher à mon coeur, D'avoir sans ton aveu soupiré pour ta soeur.
Zégry
Quoi tu l'aimes ?
Almansor
Non, non, l'erreur serait extrême Je dis que je l'adore, et non pas que je l'aime. Ce qui pour ses beautés je ressens en ce jour, Surpasse de beaucoup ce qu'on appelle Amour.
Zégry
Ami par cet aveu tu m'as rendu la vie, D'un excès de plaisir ma tristesse est suivie, Zaïde est trop heureuse et ses voeux les plus doux Ne pouvaient espérer un plus illustre époux, L'Amant à qui j'avais ma parole donnée, A vu par le trépas finir sa destinée ; Et mon repos sera pleinement affermi, De rencontrer un frère en mon plus cher ami.
Almansor
L'offre que tu me fais me doit être bien chère ; Mais connais-tu celui que tu choisis pour frère ? Sais-tu bien qui je suis ?
Zégry
Qu'ai-je à savoir encor, Ton pays est Trémisse, et ton nom Almansor, Ta famille est illustre, et si je te dois croire, Le nom de mon ami fait ta plus grande gloire.
Almansor
Tu ne me connais point encore, qu'à demi, Je fus né dans ces lieux, et né ton ennemi. Plus d'un juste motif à ta perte m'engage ; Et pour te dire tout, je suis Abencérage ?
Zégry
Abencérage ?
Ormin
Ô Ciel !
Almansor
Ce mot te fait savoir Quels sont nos différents, et quel est mon devoir.
Zégry
Je connais comme toi la haine mutuelle Qui dans nos deux maisons semble presque immortelle. Mais ton sang qu'aujourd'hui tu dois à mon secours, Doit pour moi dans ton âme en arrêter le cours ; Et quoique sur ce point mon amitié s'étonne, Je veux haïr ton nom, et chérir ta personne. Oui, garde pour ma soeur tes desseins amoureux, Un hymen peut nous joindre avec de nouveaux noeuds ; Et par des feux secrets étouffer ce qui reste De cette inimitié si vieille et si funeste.
Almansor
Cet hymen serait doux ; mais je n'y puis songer, Qu'après que par ta mort j'aurai su me venger.
Zégry
Comment ?
Almansor
Ce que tu crois n'est pas ce qui m'étonne, Je ne hais point ton nom, mais je hais ta personne ; Et ce n'est qu'en ton sang par un tragique effet, Que je puis réparer le tort que tu m'as fait.
Zégry
Moi ?
Almansor
Tu fais l'étonné de fort mauvaise grâce, Ton lâche crime encor s'accroît par ton audace.
Zégry
Enfin quel est ce crime, et si lâche et si noir ?
Almansor
Consulte ce billet, tu le pourras savoir.
Zégry
Vous sans qui je ne vivrais pas, Apprenez un malheur pire que mon trépas, Qui nous doit obliger à des plaintes communes, Le plus cruel des scélérats, L'Infidèle Zégry cause mes infortunes, Et m'arrache d'entre vos bras. Zélinde.
Ormin
Ils vont tous deux sans doute se méprendre.
Zégry
Cette énigme est obscure, je n'y puis rien comprendre.
Almansor
Je n'y comprends que trop que Zélinde ma soeur Nous fait connaître en toi son lâche ravisseur.
Zégry
Peux-tu me soupçonner d'une action si noire ?
Almansor
Peux-tu la dénier ; traître ! Et te puis-je croire ?
Zégry
Écoute quatre mots.
Almansor
Ils seraient superflus : Garde-toi de mes coups, je ne t'écoute plus.
Zégry
Quoi ! Qui me doit la vie, ose attaquer la mienne ?
Almansor
Cette obligation n'a rien qui me retienne, Tu causas mon salut et le rapt de ma soeur : Et d'autant que le jour est moins cher que l'honneur, L'affront sur le bienfait l'emporte dans mon âme, Et je crains d'être ingrat bien moins que d'être infâme. Mais passons aux effets, et quittons les discours.
Zégry
Demeure ingrat, demeure !
Ormin
Ô secours ! Ô secours !
Scène 6
Zaïde, Lindarache, Adibar, Gomelle, Ormin, Almansor, Zégry, Fatime
Zaïde
Quel bruit ai-je entendu ?
Lindarache
Quelle rumeur s'élève ?
Adibar
Arrêtez, arrêtez !
Lindarache
Non, non, mon fils, achève !
Gomelle
Leur querelle Adibar ne se peut accorder, Sans faire aucun effort laissons-la décider.
Adibar
Non, un tiers tel que moi ne les peut laisser battre.
Gomelle
Et bien défendez-vous, nous nous battrons tous quatre.
Ormin
Ha mon frère, sur moi levez plutôt les bras ! Je suis seule coupable, et Zégry ne l'est pas.
Lindarache
Que vois-je ?
Ormin
Vous voyez Zélinde votre fille, Qui pour suivre Zégry quitta votre famille ; Et qui changeant de sort et d'habit seulement, N'a pu forcer son âme au moindre changement, Mon coeur qui prêt de lui s'est plu dans l'esclavage Un peu trop constamment a suivi ce volage ; Mais l'ayant reconnu d'un autre Objet épris, J'ai craint me découvrant d'attirer son mépris, Et souffrirais encor la même violence, Si son propre intérêt ne rompait mon silence.
Lindarache
Ah, ma fille !
Almansor
Ah ma soeur !
Zégry
Zélinde vengez-vous ! Je vous plains, je m'accuse, et je m'offre à vos coups.
Ormin
De mes ressentiments vous n'avez rien à craindre ; Et si vous me plaignez je ne suis pas à plaindre.
Zégry
Après tant de bontés qui doivent m'étonner, Je rougis de n'avoir qu'une âme à vous donner ; Et si de vos parents l'aveu nous est propice, Rien ne peut empêcher que l'hymen nous unisse.
Lindarache
Cet hymen comblera les plus doux de mes voeux !
Almansor
Ami dans ton bonheur tu peux me rendre heureux : Ta soeur dépend de toi, tu sais que je l'adore.
Zégry
Je te l'offrais naguère, et je te l'offre encore.
Zaïde
Mes soupçons sont éteints, et vous devez savoir Que je suis mes désirs en suivant mon devoir, Adibar s'en plaindra.
Adibar
Vous vous trompez, Madame ! Quand je perds tout espoir, je perds toute flamme, Et pour vous témoigner que j'en suis consolé, Je vais brûler des feux dont jadis j'ai brûlé, Oserai-je, Gomelle, espérer votre fille ?
Gomelle
Votre choix, Adibar, honore ma famille, Fatime, de ma main recevez votre époux.
Fatime
J'obéirai sans peine à des ordres si doux.
Zégry
Allons dans la Mosquée ensemble rendre grâces, À la bonté du Ciel qui finit nos disgrâces, Et qui nous a fait voir par ce succès heureux, Qu'on peut être à la fois Ingrat et Généreux.