Comédie · 1696

Le bal

de Jean-Francois Regnard

Représentation
≈ 38 min
Distribution
2 femmes, 8 hommes
Répliques
293
Écriture
En vers
Dans l’app
Texte prêt

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Merlin H 60 ≈ 11 min 10
Monsieur de Sotencour H 66 ≈ 11 min 11
Lisette F 58 ≈ 6 min 12
Baron N 27 ≈ 3 min 4
Géronte H 25 ≈ 2 min 7
Mathieu Crochet H 12 ≈ 1 min 5
Valère H 10 ≈ 1 min 3
Gillette H 7 ≈ 1 min 2
Léonore F 14 ≈ 1 min 4
Monsieur Grasset H 5 ≈ 1 min 1
Monsieur la Montagne H 6 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
Merlin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur de Sotencour absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lisette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Baron absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Géronte absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Mathieu Crochet absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Valère absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Gillette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
PDF

Scène 1

Merlin

Merlin

Me voici dans Charonne, et voilà le logis Où l'amour nous conduit : gardons d'être surpris, Il fait, ma foi, bien chaud, j'ai bien eu de la peine, Je suis venu sans boire. Ouf ! Je suis hors d'haleine. Je risque dans ce lieu bien plus qu'au cabaret. Monsieur Géronte a l'air d'un petit indiscret ; S'il me voit, ce vieillard m'éconduira peut-être Fort incivilement. D'ailleurs aussi mon maître Est un autre brutal qui n'entend point raison, Et veut être introduit ce soir dans la maison. Entre ces deux écueils, je le donne au plus sage À pouvoir se sauver ici de quelque orage. Qu'on est fou ! Pour un autre aller risquer son dos ! Ah ! Qu'un grand philosophe a dit bien à propos Qu'un bon valet était une pièce bien rare ! On dit que pour la noce ici tout se prépare. Je veux, en tapinois, faire la guerre à l'oeil. Déjà la nuit commence à s'habiller de deuil. Lisette dans ces lieux m'a promis de se rendre Pour savoir quel parti mon maître pourra prendre. Mais j'entrevois quelqu'un.

Scène 2

Monsieur Grasset, Monsieur la Montagne, Merlin

Monsieur Grasset

Monsieur, voilà le rôt.

Monsieur la Montagne

Monsieur, voilà le vin.

À part.

Merlin

Vous venez à propos. Ils me prennent sans doute ici pour l'économe : Profitons de l'erreur, faisons le majordome.

Monsieur Grasset

Voilà douze poulets à la pâte nourris ; Autant de pigeons gras, dont les culs sont farcis ; Poules de Caux, pluviers, une demi-douzaine De râles de genêt, six lapins de garenne ; Deux jeunes marcassins, avec quatre faisans : Le tout est couronné de soixante ortolans ; Et des perdrix, morbleu ! D'un fumet admirable. Sentez plutôt. Quel baume !

Merlin

Oui, je me donne au diable ; Ce gibier est charmant ; et je le garantis Bourgeois, et né natif en plaine Saint-Denis.

Monsieur Grasset

Monsieur !

Merlin

Oh ! Je connais vos tours. Qu'il vous souvienne Qu'un jour, étant chez vous, par malheur la garenne S'ouvrit, et qu'aussitôt on vit tous vos garçons S'armer habilement de broches, de bâtons, Et qu'ils eurent grand-peine, avec cet air si brave, À faire rembucher au fond de votre cave, Et dans votre grenier, tous les lapins fuyards, Qu'on voyait dans la rue abondamment épars.

Monsieur Grasset

Je ne mérite pas, monsieur, un tel reproche.

À Monsieur La Montagne.

Merlin

Donnez-moi deux perdrix : allez coucher en broche, Et souvenez-vous bien, vous et vos galopins, De mieux, à l'avenir, enfermer vos lapins. Entrez. Pour vous, monsieur, qui portez la vendange, Vous ne valez pas mieux ; on ne perd rien au change. C'est là tout mon vin ?

Monsieur la Montagne

Tout ; on n'est pas un fripon. Il faut être en ce monde, ou marchand, ou larron.

Merlin

On est bien tous les deux. Voyons. Sans vous déplaire, Cette bouteille-ci me parait bien légère, Vous êtes un fripon, un scélérat.

Monsieur la Montagne

Monsieur, Vous me rendez confus.

Merlin

Un arabe, un voleur.

Monsieur la Montagne

Vous avez des bontés !

Il défait une bouteille couverte de trois ou quatre osiers eu sorte qu'il n'en demeure qu'un fort petit.

Merlin

Sans parler de la colle, Ni des ingrédients dont votre art nous désole, Je vous y tiens : voilà, monsieur le gargotier, Des bouteilles qui sont faites d'un triple osier. Ah, monsieur le pendard !

Monsieur la Montagne

Mais ce n'est pas ma faute. Le marchand....

Il les met dans ses poches, et en prend une troisième.

Merlin

Se peut-il volerie aussi haute ? De l'or et des grandeurs, je n'en demande pas : Juste ciel ! Seulement fais qu'avant mon trépas Je puisse de mes yeux voir trois de ces corsaires, Ornant superbement trois bois patibulaires, Pour prix de leurs larcins, en public élevés, Danser la sarabande à deux pieds des pavés ! Voilà les voeux ardents que fait pour votre avance Le plus sincère ami que vous ayez en France. Adieu.... Laissez-m'en deux, comme un échantillon, Pour montrer qu'à bon droit vous passez pour fripon.

Monsieur la Montagne

Vous avez pris mon vin !

Monsieur Grasset

Qui me paiera ma viande ?

Merlin

Je l'ai fait à dessein. Hippocrate commande, Et dit en quelque endroit que, pour se bien porter, Il se faut quelquefois dérober un souper.

Scène 3

Merlin

Il boit.

Merlin

Si toute cette troupe, et celui qui l'envoie, Etait au fond de l'eau, que j'en aurais de joie ! Voilà la noce en branle.

Scène 4

Lisette, Merlin

Lisette

Ah, Merlin ! Te voilà La bouteille à la main ! Que diantre fais-tu là ?

Il boit.

Merlin

En t'attendant, tu vois que je me désennuie.

Lisette

Tout est perdu, Merlin ; Léonor se marie. Monsieur de Sotencour, pour nous faire enrager, De Falaise à Paris vient par le messager : Il arrive aujourd'hui ; et, pour lui faire fête, Hors ma maîtresse et moi, tout le monde s'apprête.

Il boit.

Merlin

Que j'en ai de chagrin !

Lisette

Pour faire un plein régal, Ce soir, avant la noce, on donne ici le bal.

Merlin

On donne ici le bal ? L'affaire est donc finie ?

Lisette

Autant vaut, mon enfant.

Merlin

Morbleu ! J'entre en furie, En songeant qu'un morceau si tendre et si friand Doit tomber sous la main d'un maudit Bas-normand, Et de Falaise encor. Dis-moi : monsieur Géronte, Père de Léonor, ne meurt-il point de honte ?

Lisette

Ce Normand a, dit-il, plus de cent mille écus ; Et, pour faire un mari, c'est autant de vertus.

Merlin

Et que dit ta maîtresse ?

Lisette

Elle se désespère, S'arrache les cheveux.

Merlin

Autant en fait Valère. À table, aux Entonnoirs, dans un grand embarras, Le pauvre diable attend sa vie ou son trépas.

Lisette

Il peut donc maintenant, puisque l'affaire est faite, Mourir quand il voudra.

Merlin

Quoi ! Ma pauvre Lisette, Laisserons-nous crever un pauvre agonisant ?

Lisette

N'as-tu point de remède à ce mal si pressant ? Quelque élixir heureux, quelque once d'émétique ?

Merlin

Mais toi, ne peux-tu rien tirer de ta boutique ? J'ai fait le diable à quatre.

Lisette

Et j'ai fait le dragon, Moi. J'attends même encore un mien parent Gascon, À qui j'ai fait le bec, et qui, ce soir, s'engage À venir traverser ce maudit mariage.

Merlin

Et quel est ce Gascon que tu mets dans l'emploi ?

Lisette

C'est un fourbe, un fripon, à peu près comme toi.

Merlin

Comme moi, des fripons ! Fijac seul me ressemble.

Lisette

C'est lui.

Merlin

Je le verrai, nous agirons ensemble. Si Valère pouvait seulement se montrer...

Lisette

Bon ! Cela ne se peut. Comment pouvoir entrer ? Tout le monde au logis vous connaît l'un et l'autre.

Merlin

Ne sais-tu pas encor quelle adresse est la nôtre ? On m'a dit que ce soir on doit danser, chanter.

Lisette

On me l'a dit ainsi.

Merlin

J'en saurai profiter. Aide-nous seulement.

Lisette

Je suis prête à tout faire.

Merlin

Et moi je te promets que si, dans cette affaire, Mon maître, plus heureux, épouse incognito, Je pourrai t'épouser de même ex abrupto.

Lisette

Depuis que mon mari, par grâce singulière, D'un surtout de sapin, que l'on appelle bière, Dont on sort rarement, a voulu se munir, J'ai fait voeu d'être veuve, et je le veux tenir.

Merlin

Oui-da, l'état de veuve est une douce chose : On a plusieurs amants, sans que personne en glose ; Et l'on fait justement, du soir jusqu'au matin, Comme ces fins gourmets qui vont goûter le vin. Sans acheter d'aucun, à chaque pièce on tâte : On laisse celui-ci de peur qu'il ne se gâte ; On ne veut pas de l'un, parce qu'il est trop vert, Celui-ci trop paillet, cet autre trop couvert ; D'un tel vin la couleur est malade et bizarre ; Cet autre, dans le chaud, peut tourner à la barre ; L'un est trop plat au goût, l'autre trop pétillant ; Et ce dernier enfin a trop peu de montant. Ainsi, sans rien choisir, de tout on fait épreuve : Et voilà justement comme fait une veuve.

Lisette

Une veuve a raison. J'aime mieux, prix pour prix, Deux amants comme il faut, que cinquante maris. Un époux est un vin difficile à revendre ; On peut en essayer, niais il n'en faut point prendre.

Merlin

Si tu voulais de moi faire un petit essai, J'ai du montant de reste, et le vin assez gai. Mais je m'arrête trop, et je laisse mon maître Se distiller en pleurs, et s'enivrer peut-être. Je te quitte, et je vais arrêter ses transports. Si Lisette est pour nous, nous sommes assez forts.

Scène 5

Lisette

Lisette

Je veux à les servir m'employer tout entière : Ce monsieur Bas-normand me choque la visière.

Scène 6

Gillette, Lisette

Gillette

De la joie ! Ah, Lisette ! À la fin, dans la cour, Arrive avec fracas monsieur de Sotencour : Monsieur de Sotencour !

Lisette

Au diantre la bégueule, Avec son Sotencour : voyez comme elle gueule !

Gillette

Je l'ai vu de mes yeux descendre de cheval : Il amène un cousin, un grand original, Qu'on avait mis en croupe ainsi qu'une valise. Mais les voici tous deux.

Lisette

L'affaire est dans sa crise.

Scène 7

Monsieur de Sotencour, Lisette, Mathieu Crochet

Monsieur de Sotencour

Trop heureuse maison, et vous, murs trop épais, Qui cachez à mes yeux le plus beau des objets, Qui, dans vos noirs détours, recélez Léonore, Faites de votre pis, cachez-la mieux encore : Mais bientôt, malgré vous, je verrai ses appas Cap à cap, sans réserve, et du haut jusqu'en bas. Je verrai son nez... son... Mais j'aperçois Lisette. Maîtresse subalterne, adorable soubrette, Tu me vois en ces lieux, en propre original, Pour serrer le doux noeud du lien conjugal.

Lisette

Le bourreau t'en fasse un qui te serre la gorge, Maudit provincial !

Monsieur de Sotencour

De plaisir je regorge, En songeant... Ah, cousin ! Qu'elle a le nez joli, Le minois égrillard, le cuir fin et poli ! Sur son blanc estomac deux globes se soutiennent, Qui pourtant, à l'envi, sans cesse vont et viennent, Et qui font que d'amour je suis presque enragé. Pour le reste, cousin, quel heureux préjugé ! L'eau m'en vient à la bouche.

Mathieu Crochet

Est-elle brune ou blonde ?

À Lisette.

Monsieur de Sotencour

Oh ! Non, elle est bai clair ; ses cheveux sont en onde, Et fort négligemment flottent à gros bouillons Sur sa gorge d'albâtre et vont jusqu'aux talons. Son teint est... tricolore : elle est, ma foi, charmante. La belle de me voir est bien impatiente ? Comment se porte-t-elle ?

Lisette

Assez mal : elle dit Qu'elle ne fait la nuit que tourner dans son lit.

Monsieur de Sotencour

Dans peu nous calmerons le tourment qu'elle endure, Et nous l'empêcherons de tourner, je te jure.

Lisette

Sans cesse elle soupire.

Monsieur de Sotencour

Hé bien, cousin, tu vois : Ai-je tort, quand je dis qu'elle est folle de moi ?

Lisette

Tout est feinte, monsieur, souvent dans une fille : Ne vous y fiez pas. L'une parait gentille, Pour savoir se servir d'une beauté d'emprunt, Mettre un visage blanc sur un visage brun ; L'autre, de faux cheveux compose sa coiffure ; Cette autre de ses dents bâtit l'architecture ; Celle-ci doit sa taille à son patin trompeur, Et l'autre ses tétons à l'art de son tailleur. Des charmes apparents on est souvent la dupe, Et rien n'est si trompeur qu'animal porte-jupe.

Monsieur de Sotencour

Léonore aurait-elle aucun de ces défauts ?

Lisette

Je ne dis pas cela ; mais le monde est si faux ! Une fille toujours a quelque fer qui loche.

Mathieu Crochet

Oh ! Cousin, n'allez pas acheter chat en poche. Pour savoir si la belle est droite ou de travers, Faites-la visiter avant par des experts.

Monsieur de Sotencour

Bon, hon : va, s'il fallait que cette marchandise Fût sujette à visite avant que d'être prise, Malgré tant d'acheteurs, je te jure, cousin, Qu'elle demeurerait longtemps au magasin. Mais je la vois paraître.

Scène 8

Géronte, Monsieur de Sotencour, Lisette, Mathieu Crochet

Géronte

Ah ! Serviteur, mon gendre : Soyez le bien venu. Vous vous faites attendre : Votre retardement allait m'inquiéter, Et ma fille était prête à s'impatienter.

Monsieur de Sotencour

J'en suis persuadé. Mais vous aussi, madame, D'impatients transports vous bourrelez mon âme : Mon cour, tout pantelant comme un cerf aux abois, Par avance à vos pieds vient apporter son bois. Vos beaux yeux désormais sont le nord ou le pôle Où de tous mes désirs tournera la boussole : Vos appas, vos attraits... qui vous font tant d'honneur... Vous ne répondez rien, doux objet de mon cour ?

Géronte

La joie et le plaisir...

Monsieur de Sotencour

Je vous entends, beau-père ; Le plaisir de me voir la gonfle de manière Qu'elle ne peut parler.

Géronte

Justement.

Monsieur de Sotencour

Dans ce jour Nous ne ferons plus qu'un, vous et moi Sotencour.

Lisette

Ah, la belle union !

Monsieur de Sotencour

Moi bien fait, vous gentille, Nous allons mettre au monde une belle famille. Beau-père, on dit bien vrai ; quant à moi, j'y souscris : On a beau faire, il faut prendre femme à Paris, L'on y taille en plein drap. Nos femmes de province Ont l'abord repoussant, la mine plate et mince, L'esprit sec et bouché, le regard de hibou, L'entretien discourtois, et l'accueil loup-garou : Mais le sexe, à Paris, a la mine jolie, L'air attractif, surtout la croupe rebondie ; Mais il est diablement sujet à caution.

Mathieu Crochet

On dit qu'à forligner il a propension.

Monsieur de Sotencour

Je veux croire pourtant, malgré la destinée, Que je pourrai toujours aller tête levée ; Que, malgré votre nez, et cet air égrillard, Mon front, entre vos mains, ne court point de hasard. Voudriez-vous, mignonne, à la fleur de mon âge, Mettre inhumainement mon honneur au pillage ? Me réserveriez-vous pour un tel accident ? Hem ! Vous ne dites mot ?

Lisette

Qui ne dit mot, consent,

Monsieur de Sotencour

Beau-père, jusqu'ici, s'il faut que je le dise, La future n'a point encor dit de sottise ; Peut-être qu'elle en pense : en tout cas, j'avertis Qu'elle a l'entretien maigre, et le discours concis.

Géronte

Tant mieux pour une femme.

Monsieur de Sotencour

Oui, quand par retenue Elle caquette peu : mais si c'est une grue... Dans ma famille, au moins, on ne voit point de sots. Lui, par exemple, il a plus d'esprit qu'il n'est gros.

Mathieu Crochet

Le cousin me connaît. Oh ! Je ne suis pas cruche, Tel que vous me voyez.

Monsieur de Sotencour

Lui... C'est la coqueluche Des filles de Falaise. Il étudie en droit, Et sait tout son Cujas sur le bout de son doigt.

Mathieu Crochet

Oh ! Quand on a du code acquis quelque teinture, Près des femmes de reste on sait la procédure : Nous autres du barreau, nous sommes des gaillards.

Lisette

Vous êtes avocat ?

Mathieu Crochet

Et de plus, maître ès arts.

Monsieur de Sotencour

Très altéré, beau-père, au moins ne vous déplaise : On a soif volontiers, quand on vient de Falaise. Allons tâter du vin.

Géronte

Allons, c'est fort bien dit.

Monsieur de Sotencour

Je me sens là-dedans un terrible appétit.

Mathieu Crochet

Depuis trois jours je jeûne, afin d'être capable De pouvoir dignement faire figure à table.

Lisette

Monsieur est prévoyant.

Monsieur de Sotencour

Vraiment, c'est fort bien fait. Allons, suivez-moi donc, cousin Mathieu Crochet. Bientôt nous reviendrons, ô beauté, mon idole ! Voir si vous n'avez point retrouvé la parole.

Scène 9

Lisette, Léonore

Lisette

Voilà ce qui s'appelle un garçon fait au tour !

Léonore

Lisette, que dis-tu de monsieur Sotencour ?

Lisette

Et de Mathieu Crochet, qu'en dites-vous, madame ?

Léonore

De monsieur Sotencour je deviendrais la femme ! À ne t'en point mentir, je suis au désespoir.

Lisette

Oh ! Qu'il ne vous tient pas encore en son pouvoir ! Valère n'est pas homme à quitter la partie ; Il faut qu'il vous épouse, où j'y perdrai la vie.

Scène 10

Merlin, Lisette, Léonore, Valère

Merlin

Pour attraper un rossignol, Ré mi fa sol, Je disais un jour à Nanette : Il faut aller au bois ; mais chut ! Mi fa sol ut. Je me trouvai dans sa cachette ; Le rossignol y vint aussi, Mi ré ut si ; Et sitôt qu'il fut sur la branche, Prêt à chanter de son bon gré, Sol fa mi ré, Elle le prit de sa main blanche, Et puis dans sa cage le mit, La sol fa mi.

Lisette

Que cherchez-vous, monsieur, avec cet équipage ?

Merlin

Vous voyez un Breton prêt à vous rendre hommage. Depuis plus de vingt ans je rôde l'univers, Où je fais admirer l'effet de mes concerts.

Lisette

Tant mieux pour vous, monsieur, j'en ai l'âme ravie ; Mais nous ne sommes point en goût de symphonie : Laissez-nous, s'il vous plaît, avec tous nos ennuis.

Merlin

Quand vous me connaîtrez... vous saurez qui je suis.

Lisette

Je le crois bien.

Merlin

Je suis un musicien rare, Charmé de mon savoir, gueux, ivrogne et bizarre.

Lisette

Pour la profession, voilà de grands talents !

Merlin

Voudriez-vous m'entendre ?

Léonore

Oh ! Je n'ai pas le temps. De chagrins trop cuisants j'ai l'âme pénétrée.

Merlin

Tant mieux : je vous voudrais encor désespérée.

Lisette

Elle n'en est pas loin.

Merlin

C'est comme je la veux, Pour donner à mon art un exercice heureux.

Léonore

Pour des Bretons, Monsieur, gardez votre science.

Merlin

J'ai tout ce qu'il vous faut, autant qu'homme de France. Tout Breton que je suis, je sais votre besoin.

Lisette

Ne le renvoyons pas, puisqu'il vient de si loin.

Merlin

Bans un concert d'hymen, lorsque quelqu'un discorde, Je sais juste baisser ou hausser une corde ; Nul ne sait de l'amour mieux le diapason, Ni mettre, comme moi, deux cours à l'unisson.

Lisette

Oh ! Vous aurez grand-peine, avec votre industrie, À faire ici chanter deux amants en partie.

Merlin

J'ai dans cet étui-là, madame, un instrument Qui calmerait bientôt vos maux, assurément : Il est doux, amoureux, insinuant et tendre, Et qui va droit au cour.

Lisette

Ne peut-on point l'entendre ?

Léonore

Ah ! Laisse-moi, Lisette, en proie à mon malheur.

Lisette

Madame, un air ou deux calment bien la douleur.

Il ouvre l'étui dans lequel est Valère.

Merlin

Écoutez-le, de grâce, un seul moment sans peine ; Et, s'il ne vous plaît pas, soudain je le rengaine. Cet instrument, madame, est-il de votre goût ?

Léonore

Que vois-je ? C'est Valère !

Lisette

Et Merlin !

Merlin

Point du tout. Je suis un Bas-breton.

Valère

Non, belle Léonore, Je n'ai pu résister au feu qui me dévore ; Et puisqu'on rompt les noeuds qui nous avaient liés, Je viens, dans ce moment, expirer à vos pieds.

Léonore

À quoi m'exposez-vous ?

Valère

Pardonnez à mon zèle.

Léonore

Mon père va venir.

Lisette

Je ferai sentinelle.

Léonore

Mais que prétendez-vous ?

Valère

Vous prouver mon amour. Pour détourner l'hymen qu'on veut faire en ce jour, Souffrez que cet amour soit en droit de tout faire.

Lisette

Gare ! Tout est perdu, j'aperçois votre père.

Valère rentre dans l'étui.

Merlin

Rentrez vite.

Lisette

Non, non, ce n'est pas encor lui.

À Lisette.

Merlin

Maugrebleu de la masque ! Allons rouvrir l'étui. C'est Lisette, monsieur, qui cause ce vacarme. Fais mieux le guet au moins : une seconde alarme Démonterait, morbleu, l'instrument pour toujours.

Valère

Ah, madame ! Aujourd'hui secondez nos amours ; Évitez d'un rival l'odieuse poursuite ; Ce soir, pendant le bal, livrez-vous à sa suite.

Léonore

Mais comment ?

Valère

De Merlin vous saurez pleinement...

Lisette

Vite, vite, rentrez, monsieur de l'instrument. Ah, Merlin ! Pour le coup, c'est Géronte en personne.

Valère

Ah, madame !...

Valère rentre dans l'étui.

Merlin

Et rentrez.

Elle sort.

Léonore

A toi je m'abandonne.

Scène 11

Merlin, Monsieur de Sotencour, Lisette, Géronte

Merlin

Oui, vous êtes un sot en bécarre, en bémol, Par la clef d'F ut fa, C sol ut, G ré sol. De la sorte insulter la musique bretonne !

Monsieur de Sotencour

Lisette, quelle est donc cette mine bouffonne ?

Lisette

C'est un musicien bas-breton !

Monsieur de Sotencour

Bas-breton. Cet homme doit chanter sur un diable de ton ; Je crois dès à présent sa musique enragée : Jamais, de son pays, il n'est venu d'Orphée ; Pour des doubles bidets, passe.

Merlin

Fat, animal, Vil carabin d'orchestre, atome musical, Par la mort...

Monsieur de Sotencour

Doucement.

Il donne sur les doigts de Sotencour.

Merlin

Tenez-moi, je vous prie ; Si j'échappe une fois, je veux avoir sa vie. Laissez...

Monsieur de Sotencour

Si je te tiens, je veux être empalé.

Merlin

Comment ! Me soutenir que mon air est pillé ! Un air délicieux, que j'estime, que j'aime, Et que j'ai pris plaisir à composer moi-même Dans Quimper-Corentin.

Géronte

Il a tort.

Lisette

Entre nous, Cela ne se dit point.

Monsieur de Sotencour

La, la, consolez-vous, Ce n'est pas un grand mal ; on ne voit point, en France, Punir de ces larcins la fréquente licence. Mais que vois-je ? Est-ce à vous ce petit instrument ?

Merlin

Pour vous servir, monsieur,

Monsieur de Sotencour

J'en joue élégamment ; Je vais vous régaler d'un petit air.

Merlin

De grâce, Je ne puis m'arrêter... Il faut...

Monsieur de Sotencour

Sur cette basse Je veux que l'on m'entende un moment préluder.

Merlin

Vous seriez trop longtemps, monsieur, à l'accorder ; Et, de plus, mon valet a la clef dans sa poche.

Monsieur de Sotencour

Tous ces gens-là sont faits de croche et d'anicroche. Je vous dis que je veux....

Lisette

Vous en jouerez fort mal ; L'instrument est breton.

Merlin

Et tant soit peu brutal : Vous l'entendrez tantôt, je me ferai connaître ; Et vous verrez pour lors quel homme je puis être.

Monsieur de Sotencour

Quoi ! Vous voulez, monsieur, donner concert céans ?

Merlin

Je cherche à me produire aux yeux d'habiles gens.

Monsieur de Sotencour

Vous venez tout à point. Ce soir je me marie ; De la noce et du bal souffrez que je vous prie.

Merlin

Volontiers : j'y prétends figurer comme il faut.

Lisette

Faites toujours porter votre instrument là-haut.

Monsieur de Sotencour

Allons, venez, monsieur ; je m'en vais vous conduire : Moi-même, dans le bal, je veux vous introduire.

À part.

Merlin

Et je m'introduirai de moi-même au soupé. Ma foi, nous et l'étui, l'avons bien échappé.

Scène 12

Monsieur de Sotencour, Lisette

Monsieur de Sotencour

Hé bien, que dirons-nous ? Où donc est ta maîtresse ? Je vois qu'à me trouver la belle peu s'empresse. Si nous ne nous cherchons jamais plus volontiers, Je ne lui promets pas grand nombre d'héritiers.

Lisette

Bon, je sais des maris, qui, pour éviter noise, N'ont jamais approché leurs femmes d'une toise, Et qui ne laissent pas d'avoir en leur maison Un grand nombre d'enfants qui portent tous leur nom.

Monsieur de Sotencour

Je sais que Léonore aime un certain Valère, Un fat, un freluquet, qui n'a l'heur de lui plaire Que par son air pincé ; mais c'est un petit fou, Sans esprit, sans mérite, et qui n'a pas un sou : On m'a dit seulement que sa langue babille.

Lisette

Eh ! Que faut-il de plus pour toucher une fille ?

Monsieur de Sotencour

Oui !... Dis à Léonore, en termes clairs et nets, Que je ne veux pas être époux ad honores. Vois-tu, je ne suis pas de ces gens débonnaires Qui font valoir leur femme en des mains étrangères ; Et, mettant à profit un salutaire affront, Lèvent, à petit bruit, un impôt sur leur front.

Scène 13

Baron, Monsieur de Sotencour, Lisette

Baron

Ah ! Monsieur, jé vous cherche. Eh ! Permettez dé grâce Qué, sans plus différer, ici jé vous embrasse.

Monsieur de Sotencour

Pour la première fois, l'accueil est fraternel.

Baron

N'est-cé pas vous, monsieur, qui vous nommez un tel ?

Monsieur de Sotencour

Oui, je me nomme un tel ; mais j'ai, ne vous déplaise, Encore un autre nom.

Baron

Jé viens vous montrer l'aise Qué j'ai d'avoir appris qué vous vous mariez.

Monsieur de Sotencour

Je ne mérite pas, monsieur, tant d'amitiés.

Baron

Nul ne prend plus qué moi dé part à cette affaire.

Monsieur de Sotencour

Et pourquoi, s'il vous plaît, peut-elle tant vous plaire ?

Baron

Pourquoi ? Cetté démande est bonne ! Maintenant Qué vous allez rouler déssus l'argent comptant, Vous né ferez, jé crois, loyal comme vous êtes, Nulle difficulté de bien payer vos dettes.

Monsieur de Sotencour

Grâces au ciel, monsieur, je ne dois nul argent, Et vais le front levé sans crainte du sergent.

Baron

Cinq cents louis pour vous, c'est une vagatelle ; Allons, payez-les-moi.

Monsieur de Sotencour

La demande est nouvelle ! Sotencour est mon nom, me connaissez-vous bien ?

Baron

Sotencour... Justement, c'est pour vous qué jé vien.

Monsieur de Sotencour

Je vous dois quelque chose ?

Baron

Hé donc, lé tour est drôle ! C'est cet argent, monsieur, qué sur votre parole, Jé vous ai très gagné, l'autre hiver, à trois dés.

Monsieur de Sotencour

À moi, monsieur ?

Baron

À vous.

Monsieur de Sotencour

Et, parbleu ! Vous rêvez ; Pour connaître vos gens, mettez mieux vos lunettes,

Baron

Comment ! Chétif mortel, vous déniez vos dettes ? Vous né connaissez plus lé baron d'Aubignac, Vicomté : dé Dougnac, Croupignac, Foulignac, Gentilhomme gascon, plus noblé qué personne, D'uné race ancienne autant qué la Garonne ?

Monsieur de Sotencour

Quand elle le serait encor plus que le Nil, Votre propos, monsieur, n'est ni beau ni civil. Je ne vous connais point, ni ne veux vous connaître.

Baron

Il né mé connaît pas ! Lé scélérat ! Lé traître ! Né vous souvient-il plus dé cet hiver dernier, Quand notré régiment fut chez vous en quartier, Un jour dé carnaval, chez cetté conseillère Qui m'adorait... Hé donc, vous mémorez l'affaire ?

Monsieur de Sotencour

Pas plus qu'auparavant : je ne sais ce que c'est.

mettant la main à son épée

Baron

Ah ! Jé vous en ferai souvenir, s'il vous plaît ; Car, cadédis, jé veux qué lé diable mé scie...

Lisette

Ah ! Tout beau : dans ce lieu point de bruit, je vous prie ; Monsieur est honnête homme, et qui vous paiera bien.

Monsieur de Sotencour

Moi, payer ! Hé pourquoi, si je ne lui dois rien ?

Baron

Vous né mé dévez rien ?

Lisette

Un Gascon n'est pas homme À venir, sans sujet, demander une somme.

Monsieur de Sotencour

Un Gascon ! Un Gascon a grand besoin d'argent ; Et pourvu qu'il en trouve, il n'importe comment. Jamais de son pays ne vint lettre de change ; Et, quoiqu'il mange peu, si faut-il bien qu'il mange.

Lisette

Donnez-lui seulement deux ou trois cents écus.

Monsieur de Sotencour

J'aimerais mieux cent fois vous voir tous deux pendus.

l'épée à la main

Baron

C'est trop contre un faquin réténir ma colère.

Lisette

Hé ! De grâce, monsieur !

Baron

Non, non, laissez-moi faire, Qué jé lé perce à jour.

Monsieur de Sotencour

À l'aide ! Je suis mort.

Scène 14

Géronte, Baron, Monsieur de Sotencour

Géronte

Pour quel sujet, messieurs, criez-vous donc si fort ?

Baron

Un atomé bourgeois qui perd sur sa parole, Et né veut pas payer ! ... Mais cé qui mé console, Jé veux dévénir nul, ou j'en aurai raison.

Géronte

Que veut dire cela ?

Monsieur de Sotencour

Monsieur, c'est un fripon, Un Gascon affamé qui cherche à vous surprendre.

à Géronte, voulant percer Sotencour

Baron

Rétirez-vous, monsieur.

Géronte

Ah ! Tout beau, c'est mon gendre.

Baron

Cet homme est votre gendre ?

Géronte

Il le sera dans peu.

Baron

Tant mieux : Vous nié paierez cé qu'il mé doit du jeu. Jé fais arrêt sur vous, sur la fille et la dote.

Géronte

Quoi ! Vous avez perdu ?

Monsieur de Sotencour

Je vous dis qu'il radote. Je ne sais...

à Géronte

Baron

Nuit et jour il hanté les brélans ; Il doit encore au jeu plus dé vingt millé francs.

Géronte

Plus de vingt mille francs !

Baron

Oui, monsieur.

Monsieur de Sotencour

Je vous jure, Foi de vrai Bas-normand, que c'est une imposture ; Que je ne comprends rien à ce maudit jargon, Et ne sais, pour tout jeu, que l'oie et le toton.

Baron

Vous mé gâtez ici bien du temps en paroles. Monsieur, jé veux toucher mes quatré cents pistoles, Ou, cadédis, jé veux lé saigner à l'instant.

Géronte

Si mon gendre vous doit...

Baron

S'il mé doit !

Géronte

Je prétends Que vous soyez payé ; mais, sans plus de colère, Permettez qu'à demain nous remettions l'affaire. Je marie aujourd'hui ma fille, et retiendrai Sur sa dot cet argent, que je vous donnerai.

Baron

C'est parler comme il faut. Quand on est raisonnable, Tout Gascon qué jé suis, jé suis doux et traitable. Adieu. Jusqu'à déinain, Mais souvenez-vous-en, Qué j'ai votré parole, et grand besoin d'argent.

Scène 15

Géronte, Monsieur de Sotencour, Lisette

Géronte

Vous êtes donc joueur ?

Monsieur de Sotencour

Que l'on me pilorie, Si j'ai hanté ni vu ce Gascon de ma vie.

Géronte

Mais pourquoi viendrait-il...

Monsieur de Sotencour

C'est un fourbe ; et sans vous J'allais vous le bourrer comme il faut.

Lisette

Entre nous, Vous avez d'un joueur acquis la renommée ; Et le feu, comme on dit, ne va point sans fumée.

Monsieur de Sotencour

Oh ! Quittons ce propos, et ne songeons qu'au bal. J'aperçois le cousin ; il n'est, ma foi, point mal.

Scène 16

Mathieu Crochet, Monsieur de Sotencour, Léonore, Lisette

Mathieu Crochet

Me voilà, mon cousin, dans mon habit de masque.

Monsieur de Sotencour

L'équipage est galant, et l'attirail fantasque. Ma prétendue aussi n'est pas mal, sur ma foi ; Mon cour, en la voyant, me dit je ne sais quoi.

Léonore

Oh ! Qu'il ne vous dit pas tout ce que le mien pense !

Lisette

Le cousin est masqué mieux que personne en France ; Il est tout à manger : les femmes, dans le bal, Le prendront pour l'Amour en propre original.

Mathieu Crochet

N'est-il pas vrai ?

Monsieur de Sotencour

Parbleu, plus d'une curieuse De l'aîné des Amours va tomber amoureuse, Et voudra de plus près connaître le cousin.

Mathieu Crochet

Qu'on s'y frotte... on verra.

Lisette

Oh ! Le petit lutin ! Qu'il va blesser de coeurs !

Scène 17

Merlin, Monsieur de Sotencour, Mathieu Crochet

Merlin

Monsieur, je viens vous dire Que mon concert est prêt.

Monsieur de Sotencour

Çà, ne songeons qu'à rire. Cousin, il faut ici remuer le gigot.

À Merlin.

Dans le mouvement qu'on fait pour commencer le bal, le Baron couvert d'une pareille mante que Léonore, prend sa place, et Sotencour danse avec lui. Léonore et Lisette sortent pendant leur danse.

Mathieu Crochet

Laissez-moi faire ; allez, je ne suis pas un sot. Je vais plus qu'on ne veut, quand on m'a mis en danse. Allons, ferme, monsieur, il est temps qu'on commence. C'est à nous de danser et d'entamer le bal.

Monsieur de Sotencour

Qu'en dites-vous, beau-père ? Eh ! Cela va-t-il mal ?

Scène 18

Gillette, Géronte, Monsieur de Sotencour, Merlin, Baron

Gillette

Au secours ! Au secours ! Votre fille, on l'emporte ; Des carêmes-prenants lui font passer la porte.

Géronte

Que dis-tu là ?

Gillette

Je dis que quatre hommes, là-bas, La font aller, monsieur, plus vite que le pas.

Géronte

Quoi ! Ma fille...

Gillette

Oui, monsieur.

Monsieur de Sotencour

La plaisante nouvelle ! Tu rêves : tiens, voilà que je danse avec elle,

Merlin

Monsieur, laissez-la dire ; elle a perdu l'esprit.

Gillette

Non, vous dis-je.

Monsieur de Sotencour

On te dit que dessous cet habit C'est Léonore.

Gillette

Et non ; je n'ai pas la berlue, Je viens de la quitter à l'instant dans la rue.

Il ôte le masque à la prétendue Léonore, et on reconnaît le Baron.

Monsieur de Sotencour

Au diable la pécore avec ses visions ! Il faut te détromper de tes opinions. Tiens, voilà Léonor.

Baron

Serviteur.

Monsieur de Sotencour

C'est le diable !

Baron

Prêt à vous emporter ; mais pourtant fort traitable. Vous mé dévez, cherchons quelque accommodement. J'ai votré Léonor pour mon nantissement, Et jé la fais conduire au château dé la Garde : Dé l'argent, jé la rends ; point d'argent, jé la garde.

Géronte

On m'enlève ma fille ! Au secours ! Au voleur !

Scène 19

Valère, Géronte, Monsieur de Sotencour, Mathieu Crochet, Merlin

Valère

Monsieur, pour Léonor, n'ayez aucune peur ; Loin qu'on veuille lui faire aucune violence, Contre un hymen injuste on a pris sa défense.

Géronte

Ah, Valère, c'est vous !

Monsieur de Sotencour

Quoi ! Valère... Comment ! Que veut dire ceci ?

Valère

Que très civilement Je viens ici vous dire, en parlant à vous-même, Que Léonor, pour vous, sent une haine extrême ; Qu'elle mourrait plutôt que...

Monsieur de Sotencour

Léonor me hait ?

Valère

Si vous ne m'en croyez, croyez-en ce billet.

Monsieur de Sotencour

« Pour éviter l'hymen dont mon amour murmure, Et pour ne jamais voir votre sotte figure, J'irais au bout du monde, et plus loin même encor. On ne peut vous haïr plus que fait Léonor. » En termes clairs et nets cette lettre s'explique, Et le tour n'en est point trop amphibologique. Oh bien, la belle peut revenir sur ses pas Elle aurait beau courir, je ne la suivrais pas. Je vous cède les droits que j'ai sur l'accordée, Et ne me charge point de fille hasardée.

Géronte

Oh ! Ma fille est à vous.

Monsieur de Sotencour

Non, parbleu, par bonheur : Je lui baise les mains et la rends de bon coeur.

Géronte

Vous me faites plaisir, monsieur, de me la rendre.

Monsieur de Sotencour

Oh ! Vous ne manquerez, sur ma foi, pas de gendre, Ni vos petits-enfants de père. Allons, Mathieu, Retournons à Falaise.

Mathieu Crochet

Adieu, messieurs, adieu.

Merlin

Place à Mathieu Crochet.

Scène 20

Léonore, Géronte, Valère, Merlin, Baron, Masques Se Prennent Par La Main, Une Bergère, Choeur

Léonore

À vos genoux, mon père...

Géronte

Oublions le passé, ma fille ; en cette affaire, Je n'ai point prétendu forcer tes volontés.

Léonore

Que ne vous dois-je point pour de telles bontés !

Géronte

Pour vous, dont je connais le bien et la famille, Valère, je veux bien que vous ayez ma fille.

Valère

Monsieur...

Géronte

Nous vous devons assez en ce moment, De nous avoir défait de ce couple normand.

Tous les Masques qui sont sur le théâtre font une espèce de bal ; et, après qu'on a dansé un passe-pied, le Baron chante l'air gascon suivant :

Merlin

L'honnête homme, morbleu ! Vive monsieur Géronte ! Ma foi, sans moi, la belle en avait pour son compte. Puisque tout est d'accord maintenant entre vous, Rions, chantons, dansons, et divertissons-nous.

On reprend la danse, après laquelle Merlin chante on passe-pied breton.

Baron

Cadédis, vive la Garonne ! En valur on n'y craint personne ; Les faquins y sont des héros : Jé vous lé dis en quatré mots, En amour, comme au jeu, jé vrille, Et, comme un dé, j'escamote uné fille.

Merlin

Un jour de printemps, Tout le long d'un verger, Colin va chantant, Pour ses maux soulager : Ma bergère, laisse-moi, La la la la, rela, rela : Ma bergère, laisse-moi Prendre un tendre baiser.

et dansent en chantant :

Masques Se Prennent Par La Main

Ma bergère, laisse-moi, La la la la, rela, rela : Ma bergère, laisse-moi Prendre un tendre baiser.

Merlin

La belle, à l'instant, Répond à son berger : Tu veux, en chantant, Un baiser dérober ?

Une Bergère

Non, Colin, ne le prends pas, La la la la, rela, rela : Non, Colin, ne le prends pas, Je vais te le donner.

Tous les Masques ayant formé une danse en rond, se retirent, et Merlin chante an Parterre le couplet suivant :

Choeur

Non, Colin, ne le prends pas, La la la la, rela, rela : Non, Colin, ne le prends pas, Je vais te le donner.

Merlin

Si mon air breton A su vous divertir, Messieurs, d'un haut ton, Daignez nous applaudir : Mais s'il ne vous plaisait pas, La la la la, rela, rela ; Mais s'il ne vous plaisait pas, Dites-le-nous tout bas.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Du même auteur

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.