Scène 1
Merlin
Merlin
Me voici dans Charonne, et voilà le logis Où l'amour nous conduit : gardons d'être surpris, Il fait, ma foi, bien chaud, j'ai bien eu de la peine, Je suis venu sans boire. Ouf ! Je suis hors d'haleine. Je risque dans ce lieu bien plus qu'au cabaret. Monsieur Géronte a l'air d'un petit indiscret ; S'il me voit, ce vieillard m'éconduira peut-être Fort incivilement. D'ailleurs aussi mon maître Est un autre brutal qui n'entend point raison, Et veut être introduit ce soir dans la maison. Entre ces deux écueils, je le donne au plus sage À pouvoir se sauver ici de quelque orage. Qu'on est fou ! Pour un autre aller risquer son dos ! Ah ! Qu'un grand philosophe a dit bien à propos Qu'un bon valet était une pièce bien rare ! On dit que pour la noce ici tout se prépare. Je veux, en tapinois, faire la guerre à l'oeil. Déjà la nuit commence à s'habiller de deuil. Lisette dans ces lieux m'a promis de se rendre Pour savoir quel parti mon maître pourra prendre. Mais j'entrevois quelqu'un.
Scène 2
Monsieur Grasset, Monsieur la Montagne, Merlin
Monsieur Grasset
Monsieur, voilà le rôt.
Monsieur la Montagne
Monsieur, voilà le vin.
À part.
Merlin
Vous venez à propos. Ils me prennent sans doute ici pour l'économe : Profitons de l'erreur, faisons le majordome.
Monsieur Grasset
Voilà douze poulets à la pâte nourris ; Autant de pigeons gras, dont les culs sont farcis ; Poules de Caux, pluviers, une demi-douzaine De râles de genêt, six lapins de garenne ; Deux jeunes marcassins, avec quatre faisans : Le tout est couronné de soixante ortolans ; Et des perdrix, morbleu ! D'un fumet admirable. Sentez plutôt. Quel baume !
Merlin
Oui, je me donne au diable ; Ce gibier est charmant ; et je le garantis Bourgeois, et né natif en plaine Saint-Denis.
Monsieur Grasset
Monsieur !
Merlin
Oh ! Je connais vos tours. Qu'il vous souvienne Qu'un jour, étant chez vous, par malheur la garenne S'ouvrit, et qu'aussitôt on vit tous vos garçons S'armer habilement de broches, de bâtons, Et qu'ils eurent grand-peine, avec cet air si brave, À faire rembucher au fond de votre cave, Et dans votre grenier, tous les lapins fuyards, Qu'on voyait dans la rue abondamment épars.
Monsieur Grasset
Je ne mérite pas, monsieur, un tel reproche.
À Monsieur La Montagne.
Merlin
Donnez-moi deux perdrix : allez coucher en broche, Et souvenez-vous bien, vous et vos galopins, De mieux, à l'avenir, enfermer vos lapins. Entrez. Pour vous, monsieur, qui portez la vendange, Vous ne valez pas mieux ; on ne perd rien au change. C'est là tout mon vin ?
Monsieur la Montagne
Tout ; on n'est pas un fripon. Il faut être en ce monde, ou marchand, ou larron.
Merlin
On est bien tous les deux. Voyons. Sans vous déplaire, Cette bouteille-ci me parait bien légère, Vous êtes un fripon, un scélérat.
Monsieur la Montagne
Monsieur, Vous me rendez confus.
Merlin
Un arabe, un voleur.
Monsieur la Montagne
Vous avez des bontés !
Il défait une bouteille couverte de trois ou quatre osiers eu sorte qu'il n'en demeure qu'un fort petit.
Merlin
Sans parler de la colle, Ni des ingrédients dont votre art nous désole, Je vous y tiens : voilà, monsieur le gargotier, Des bouteilles qui sont faites d'un triple osier. Ah, monsieur le pendard !
Monsieur la Montagne
Mais ce n'est pas ma faute. Le marchand....
Il les met dans ses poches, et en prend une troisième.
Merlin
Se peut-il volerie aussi haute ? De l'or et des grandeurs, je n'en demande pas : Juste ciel ! Seulement fais qu'avant mon trépas Je puisse de mes yeux voir trois de ces corsaires, Ornant superbement trois bois patibulaires, Pour prix de leurs larcins, en public élevés, Danser la sarabande à deux pieds des pavés ! Voilà les voeux ardents que fait pour votre avance Le plus sincère ami que vous ayez en France. Adieu.... Laissez-m'en deux, comme un échantillon, Pour montrer qu'à bon droit vous passez pour fripon.
Monsieur la Montagne
Vous avez pris mon vin !
Monsieur Grasset
Qui me paiera ma viande ?
Merlin
Je l'ai fait à dessein. Hippocrate commande, Et dit en quelque endroit que, pour se bien porter, Il se faut quelquefois dérober un souper.
Scène 3
Merlin
Il boit.
Merlin
Si toute cette troupe, et celui qui l'envoie, Etait au fond de l'eau, que j'en aurais de joie ! Voilà la noce en branle.
Scène 4
Lisette, Merlin
Lisette
Ah, Merlin ! Te voilà La bouteille à la main ! Que diantre fais-tu là ?
Il boit.
Merlin
En t'attendant, tu vois que je me désennuie.
Lisette
Tout est perdu, Merlin ; Léonor se marie. Monsieur de Sotencour, pour nous faire enrager, De Falaise à Paris vient par le messager : Il arrive aujourd'hui ; et, pour lui faire fête, Hors ma maîtresse et moi, tout le monde s'apprête.
Il boit.
Merlin
Que j'en ai de chagrin !
Lisette
Pour faire un plein régal, Ce soir, avant la noce, on donne ici le bal.
Merlin
On donne ici le bal ? L'affaire est donc finie ?
Lisette
Autant vaut, mon enfant.
Merlin
Morbleu ! J'entre en furie, En songeant qu'un morceau si tendre et si friand Doit tomber sous la main d'un maudit Bas-normand, Et de Falaise encor. Dis-moi : monsieur Géronte, Père de Léonor, ne meurt-il point de honte ?
Lisette
Ce Normand a, dit-il, plus de cent mille écus ; Et, pour faire un mari, c'est autant de vertus.
Merlin
Et que dit ta maîtresse ?
Lisette
Elle se désespère, S'arrache les cheveux.
Merlin
Autant en fait Valère. À table, aux Entonnoirs, dans un grand embarras, Le pauvre diable attend sa vie ou son trépas.
Lisette
Il peut donc maintenant, puisque l'affaire est faite, Mourir quand il voudra.
Merlin
Quoi ! Ma pauvre Lisette, Laisserons-nous crever un pauvre agonisant ?
Lisette
N'as-tu point de remède à ce mal si pressant ? Quelque élixir heureux, quelque once d'émétique ?
Merlin
Mais toi, ne peux-tu rien tirer de ta boutique ? J'ai fait le diable à quatre.
Lisette
Et j'ai fait le dragon, Moi. J'attends même encore un mien parent Gascon, À qui j'ai fait le bec, et qui, ce soir, s'engage À venir traverser ce maudit mariage.
Merlin
Et quel est ce Gascon que tu mets dans l'emploi ?
Lisette
C'est un fourbe, un fripon, à peu près comme toi.
Merlin
Comme moi, des fripons ! Fijac seul me ressemble.
Lisette
C'est lui.
Merlin
Je le verrai, nous agirons ensemble. Si Valère pouvait seulement se montrer...
Lisette
Bon ! Cela ne se peut. Comment pouvoir entrer ? Tout le monde au logis vous connaît l'un et l'autre.
Merlin
Ne sais-tu pas encor quelle adresse est la nôtre ? On m'a dit que ce soir on doit danser, chanter.
Lisette
On me l'a dit ainsi.
Merlin
J'en saurai profiter. Aide-nous seulement.
Lisette
Je suis prête à tout faire.
Merlin
Et moi je te promets que si, dans cette affaire, Mon maître, plus heureux, épouse incognito, Je pourrai t'épouser de même ex abrupto.
Lisette
Depuis que mon mari, par grâce singulière, D'un surtout de sapin, que l'on appelle bière, Dont on sort rarement, a voulu se munir, J'ai fait voeu d'être veuve, et je le veux tenir.
Merlin
Oui-da, l'état de veuve est une douce chose : On a plusieurs amants, sans que personne en glose ; Et l'on fait justement, du soir jusqu'au matin, Comme ces fins gourmets qui vont goûter le vin. Sans acheter d'aucun, à chaque pièce on tâte : On laisse celui-ci de peur qu'il ne se gâte ; On ne veut pas de l'un, parce qu'il est trop vert, Celui-ci trop paillet, cet autre trop couvert ; D'un tel vin la couleur est malade et bizarre ; Cet autre, dans le chaud, peut tourner à la barre ; L'un est trop plat au goût, l'autre trop pétillant ; Et ce dernier enfin a trop peu de montant. Ainsi, sans rien choisir, de tout on fait épreuve : Et voilà justement comme fait une veuve.
Lisette
Une veuve a raison. J'aime mieux, prix pour prix, Deux amants comme il faut, que cinquante maris. Un époux est un vin difficile à revendre ; On peut en essayer, niais il n'en faut point prendre.
Merlin
Si tu voulais de moi faire un petit essai, J'ai du montant de reste, et le vin assez gai. Mais je m'arrête trop, et je laisse mon maître Se distiller en pleurs, et s'enivrer peut-être. Je te quitte, et je vais arrêter ses transports. Si Lisette est pour nous, nous sommes assez forts.
Scène 5
Lisette
Lisette
Je veux à les servir m'employer tout entière : Ce monsieur Bas-normand me choque la visière.
Scène 6
Gillette, Lisette
Gillette
De la joie ! Ah, Lisette ! À la fin, dans la cour, Arrive avec fracas monsieur de Sotencour : Monsieur de Sotencour !
Lisette
Au diantre la bégueule, Avec son Sotencour : voyez comme elle gueule !
Gillette
Je l'ai vu de mes yeux descendre de cheval : Il amène un cousin, un grand original, Qu'on avait mis en croupe ainsi qu'une valise. Mais les voici tous deux.
Lisette
L'affaire est dans sa crise.
Scène 7
Monsieur de Sotencour, Lisette, Mathieu Crochet
Monsieur de Sotencour
Trop heureuse maison, et vous, murs trop épais, Qui cachez à mes yeux le plus beau des objets, Qui, dans vos noirs détours, recélez Léonore, Faites de votre pis, cachez-la mieux encore : Mais bientôt, malgré vous, je verrai ses appas Cap à cap, sans réserve, et du haut jusqu'en bas. Je verrai son nez... son... Mais j'aperçois Lisette. Maîtresse subalterne, adorable soubrette, Tu me vois en ces lieux, en propre original, Pour serrer le doux noeud du lien conjugal.
Lisette
Le bourreau t'en fasse un qui te serre la gorge, Maudit provincial !
Monsieur de Sotencour
De plaisir je regorge, En songeant... Ah, cousin ! Qu'elle a le nez joli, Le minois égrillard, le cuir fin et poli ! Sur son blanc estomac deux globes se soutiennent, Qui pourtant, à l'envi, sans cesse vont et viennent, Et qui font que d'amour je suis presque enragé. Pour le reste, cousin, quel heureux préjugé ! L'eau m'en vient à la bouche.
Mathieu Crochet
Est-elle brune ou blonde ?
À Lisette.
Monsieur de Sotencour
Oh ! Non, elle est bai clair ; ses cheveux sont en onde, Et fort négligemment flottent à gros bouillons Sur sa gorge d'albâtre et vont jusqu'aux talons. Son teint est... tricolore : elle est, ma foi, charmante. La belle de me voir est bien impatiente ? Comment se porte-t-elle ?
Lisette
Assez mal : elle dit Qu'elle ne fait la nuit que tourner dans son lit.
Monsieur de Sotencour
Dans peu nous calmerons le tourment qu'elle endure, Et nous l'empêcherons de tourner, je te jure.
Lisette
Sans cesse elle soupire.
Monsieur de Sotencour
Hé bien, cousin, tu vois : Ai-je tort, quand je dis qu'elle est folle de moi ?
Lisette
Tout est feinte, monsieur, souvent dans une fille : Ne vous y fiez pas. L'une parait gentille, Pour savoir se servir d'une beauté d'emprunt, Mettre un visage blanc sur un visage brun ; L'autre, de faux cheveux compose sa coiffure ; Cette autre de ses dents bâtit l'architecture ; Celle-ci doit sa taille à son patin trompeur, Et l'autre ses tétons à l'art de son tailleur. Des charmes apparents on est souvent la dupe, Et rien n'est si trompeur qu'animal porte-jupe.
Monsieur de Sotencour
Léonore aurait-elle aucun de ces défauts ?
Lisette
Je ne dis pas cela ; mais le monde est si faux ! Une fille toujours a quelque fer qui loche.
Mathieu Crochet
Oh ! Cousin, n'allez pas acheter chat en poche. Pour savoir si la belle est droite ou de travers, Faites-la visiter avant par des experts.
Monsieur de Sotencour
Bon, hon : va, s'il fallait que cette marchandise Fût sujette à visite avant que d'être prise, Malgré tant d'acheteurs, je te jure, cousin, Qu'elle demeurerait longtemps au magasin. Mais je la vois paraître.
Scène 8
Géronte, Monsieur de Sotencour, Lisette, Mathieu Crochet
Géronte
Ah ! Serviteur, mon gendre : Soyez le bien venu. Vous vous faites attendre : Votre retardement allait m'inquiéter, Et ma fille était prête à s'impatienter.
Monsieur de Sotencour
J'en suis persuadé. Mais vous aussi, madame, D'impatients transports vous bourrelez mon âme : Mon cour, tout pantelant comme un cerf aux abois, Par avance à vos pieds vient apporter son bois. Vos beaux yeux désormais sont le nord ou le pôle Où de tous mes désirs tournera la boussole : Vos appas, vos attraits... qui vous font tant d'honneur... Vous ne répondez rien, doux objet de mon cour ?
Géronte
La joie et le plaisir...
Monsieur de Sotencour
Je vous entends, beau-père ; Le plaisir de me voir la gonfle de manière Qu'elle ne peut parler.
Géronte
Justement.
Monsieur de Sotencour
Dans ce jour Nous ne ferons plus qu'un, vous et moi Sotencour.
Lisette
Ah, la belle union !
Monsieur de Sotencour
Moi bien fait, vous gentille, Nous allons mettre au monde une belle famille. Beau-père, on dit bien vrai ; quant à moi, j'y souscris : On a beau faire, il faut prendre femme à Paris, L'on y taille en plein drap. Nos femmes de province Ont l'abord repoussant, la mine plate et mince, L'esprit sec et bouché, le regard de hibou, L'entretien discourtois, et l'accueil loup-garou : Mais le sexe, à Paris, a la mine jolie, L'air attractif, surtout la croupe rebondie ; Mais il est diablement sujet à caution.
Mathieu Crochet
On dit qu'à forligner il a propension.
Monsieur de Sotencour
Je veux croire pourtant, malgré la destinée, Que je pourrai toujours aller tête levée ; Que, malgré votre nez, et cet air égrillard, Mon front, entre vos mains, ne court point de hasard. Voudriez-vous, mignonne, à la fleur de mon âge, Mettre inhumainement mon honneur au pillage ? Me réserveriez-vous pour un tel accident ? Hem ! Vous ne dites mot ?
Lisette
Qui ne dit mot, consent,
Monsieur de Sotencour
Beau-père, jusqu'ici, s'il faut que je le dise, La future n'a point encor dit de sottise ; Peut-être qu'elle en pense : en tout cas, j'avertis Qu'elle a l'entretien maigre, et le discours concis.
Géronte
Tant mieux pour une femme.
Monsieur de Sotencour
Oui, quand par retenue Elle caquette peu : mais si c'est une grue... Dans ma famille, au moins, on ne voit point de sots. Lui, par exemple, il a plus d'esprit qu'il n'est gros.
Mathieu Crochet
Le cousin me connaît. Oh ! Je ne suis pas cruche, Tel que vous me voyez.
Monsieur de Sotencour
Lui... C'est la coqueluche Des filles de Falaise. Il étudie en droit, Et sait tout son Cujas sur le bout de son doigt.
Mathieu Crochet
Oh ! Quand on a du code acquis quelque teinture, Près des femmes de reste on sait la procédure : Nous autres du barreau, nous sommes des gaillards.
Lisette
Vous êtes avocat ?
Mathieu Crochet
Et de plus, maître ès arts.
Monsieur de Sotencour
Très altéré, beau-père, au moins ne vous déplaise : On a soif volontiers, quand on vient de Falaise. Allons tâter du vin.
Géronte
Allons, c'est fort bien dit.
Monsieur de Sotencour
Je me sens là-dedans un terrible appétit.
Mathieu Crochet
Depuis trois jours je jeûne, afin d'être capable De pouvoir dignement faire figure à table.
Lisette
Monsieur est prévoyant.
Monsieur de Sotencour
Vraiment, c'est fort bien fait. Allons, suivez-moi donc, cousin Mathieu Crochet. Bientôt nous reviendrons, ô beauté, mon idole ! Voir si vous n'avez point retrouvé la parole.
Scène 9
Lisette, Léonore
Lisette
Voilà ce qui s'appelle un garçon fait au tour !
Léonore
Lisette, que dis-tu de monsieur Sotencour ?
Lisette
Et de Mathieu Crochet, qu'en dites-vous, madame ?
Léonore
De monsieur Sotencour je deviendrais la femme ! À ne t'en point mentir, je suis au désespoir.
Lisette
Oh ! Qu'il ne vous tient pas encore en son pouvoir ! Valère n'est pas homme à quitter la partie ; Il faut qu'il vous épouse, où j'y perdrai la vie.
Scène 10
Merlin, Lisette, Léonore, Valère
Merlin
Pour attraper un rossignol, Ré mi fa sol, Je disais un jour à Nanette : Il faut aller au bois ; mais chut ! Mi fa sol ut. Je me trouvai dans sa cachette ; Le rossignol y vint aussi, Mi ré ut si ; Et sitôt qu'il fut sur la branche, Prêt à chanter de son bon gré, Sol fa mi ré, Elle le prit de sa main blanche, Et puis dans sa cage le mit, La sol fa mi.
Lisette
Que cherchez-vous, monsieur, avec cet équipage ?
Merlin
Vous voyez un Breton prêt à vous rendre hommage. Depuis plus de vingt ans je rôde l'univers, Où je fais admirer l'effet de mes concerts.
Lisette
Tant mieux pour vous, monsieur, j'en ai l'âme ravie ; Mais nous ne sommes point en goût de symphonie : Laissez-nous, s'il vous plaît, avec tous nos ennuis.
Merlin
Quand vous me connaîtrez... vous saurez qui je suis.
Lisette
Je le crois bien.
Merlin
Je suis un musicien rare, Charmé de mon savoir, gueux, ivrogne et bizarre.
Lisette
Pour la profession, voilà de grands talents !
Merlin
Voudriez-vous m'entendre ?
Léonore
Oh ! Je n'ai pas le temps. De chagrins trop cuisants j'ai l'âme pénétrée.
Merlin
Tant mieux : je vous voudrais encor désespérée.
Lisette
Elle n'en est pas loin.
Merlin
C'est comme je la veux, Pour donner à mon art un exercice heureux.
Léonore
Pour des Bretons, Monsieur, gardez votre science.
Merlin
J'ai tout ce qu'il vous faut, autant qu'homme de France. Tout Breton que je suis, je sais votre besoin.
Lisette
Ne le renvoyons pas, puisqu'il vient de si loin.
Merlin
Bans un concert d'hymen, lorsque quelqu'un discorde, Je sais juste baisser ou hausser une corde ; Nul ne sait de l'amour mieux le diapason, Ni mettre, comme moi, deux cours à l'unisson.
Lisette
Oh ! Vous aurez grand-peine, avec votre industrie, À faire ici chanter deux amants en partie.
Merlin
J'ai dans cet étui-là, madame, un instrument Qui calmerait bientôt vos maux, assurément : Il est doux, amoureux, insinuant et tendre, Et qui va droit au cour.
Lisette
Ne peut-on point l'entendre ?
Léonore
Ah ! Laisse-moi, Lisette, en proie à mon malheur.
Lisette
Madame, un air ou deux calment bien la douleur.
Il ouvre l'étui dans lequel est Valère.
Merlin
Écoutez-le, de grâce, un seul moment sans peine ; Et, s'il ne vous plaît pas, soudain je le rengaine. Cet instrument, madame, est-il de votre goût ?
Léonore
Que vois-je ? C'est Valère !
Lisette
Et Merlin !
Merlin
Point du tout. Je suis un Bas-breton.
Valère
Non, belle Léonore, Je n'ai pu résister au feu qui me dévore ; Et puisqu'on rompt les noeuds qui nous avaient liés, Je viens, dans ce moment, expirer à vos pieds.
Léonore
À quoi m'exposez-vous ?
Valère
Pardonnez à mon zèle.
Léonore
Mon père va venir.
Lisette
Je ferai sentinelle.
Léonore
Mais que prétendez-vous ?
Valère
Vous prouver mon amour. Pour détourner l'hymen qu'on veut faire en ce jour, Souffrez que cet amour soit en droit de tout faire.
Lisette
Gare ! Tout est perdu, j'aperçois votre père.
Valère rentre dans l'étui.
Merlin
Rentrez vite.
Lisette
Non, non, ce n'est pas encor lui.
À Lisette.
Merlin
Maugrebleu de la masque ! Allons rouvrir l'étui. C'est Lisette, monsieur, qui cause ce vacarme. Fais mieux le guet au moins : une seconde alarme Démonterait, morbleu, l'instrument pour toujours.
Valère
Ah, madame ! Aujourd'hui secondez nos amours ; Évitez d'un rival l'odieuse poursuite ; Ce soir, pendant le bal, livrez-vous à sa suite.
Léonore
Mais comment ?
Valère
De Merlin vous saurez pleinement...
Lisette
Vite, vite, rentrez, monsieur de l'instrument. Ah, Merlin ! Pour le coup, c'est Géronte en personne.
Valère
Ah, madame !...
Valère rentre dans l'étui.
Merlin
Et rentrez.
Elle sort.
Léonore
A toi je m'abandonne.
Scène 11
Merlin, Monsieur de Sotencour, Lisette, Géronte
Merlin
Oui, vous êtes un sot en bécarre, en bémol, Par la clef d'F ut fa, C sol ut, G ré sol. De la sorte insulter la musique bretonne !
Monsieur de Sotencour
Lisette, quelle est donc cette mine bouffonne ?
Lisette
C'est un musicien bas-breton !
Monsieur de Sotencour
Bas-breton. Cet homme doit chanter sur un diable de ton ; Je crois dès à présent sa musique enragée : Jamais, de son pays, il n'est venu d'Orphée ; Pour des doubles bidets, passe.
Merlin
Fat, animal, Vil carabin d'orchestre, atome musical, Par la mort...
Monsieur de Sotencour
Doucement.
Il donne sur les doigts de Sotencour.
Merlin
Tenez-moi, je vous prie ; Si j'échappe une fois, je veux avoir sa vie. Laissez...
Monsieur de Sotencour
Si je te tiens, je veux être empalé.
Merlin
Comment ! Me soutenir que mon air est pillé ! Un air délicieux, que j'estime, que j'aime, Et que j'ai pris plaisir à composer moi-même Dans Quimper-Corentin.
Géronte
Il a tort.
Lisette
Entre nous, Cela ne se dit point.
Monsieur de Sotencour
La, la, consolez-vous, Ce n'est pas un grand mal ; on ne voit point, en France, Punir de ces larcins la fréquente licence. Mais que vois-je ? Est-ce à vous ce petit instrument ?
Merlin
Pour vous servir, monsieur,
Monsieur de Sotencour
J'en joue élégamment ; Je vais vous régaler d'un petit air.
Merlin
De grâce, Je ne puis m'arrêter... Il faut...
Monsieur de Sotencour
Sur cette basse Je veux que l'on m'entende un moment préluder.
Merlin
Vous seriez trop longtemps, monsieur, à l'accorder ; Et, de plus, mon valet a la clef dans sa poche.
Monsieur de Sotencour
Tous ces gens-là sont faits de croche et d'anicroche. Je vous dis que je veux....
Lisette
Vous en jouerez fort mal ; L'instrument est breton.
Merlin
Et tant soit peu brutal : Vous l'entendrez tantôt, je me ferai connaître ; Et vous verrez pour lors quel homme je puis être.
Monsieur de Sotencour
Quoi ! Vous voulez, monsieur, donner concert céans ?
Merlin
Je cherche à me produire aux yeux d'habiles gens.
Monsieur de Sotencour
Vous venez tout à point. Ce soir je me marie ; De la noce et du bal souffrez que je vous prie.
Merlin
Volontiers : j'y prétends figurer comme il faut.
Lisette
Faites toujours porter votre instrument là-haut.
Monsieur de Sotencour
Allons, venez, monsieur ; je m'en vais vous conduire : Moi-même, dans le bal, je veux vous introduire.
À part.
Merlin
Et je m'introduirai de moi-même au soupé. Ma foi, nous et l'étui, l'avons bien échappé.
Scène 12
Monsieur de Sotencour, Lisette
Monsieur de Sotencour
Hé bien, que dirons-nous ? Où donc est ta maîtresse ? Je vois qu'à me trouver la belle peu s'empresse. Si nous ne nous cherchons jamais plus volontiers, Je ne lui promets pas grand nombre d'héritiers.
Lisette
Bon, je sais des maris, qui, pour éviter noise, N'ont jamais approché leurs femmes d'une toise, Et qui ne laissent pas d'avoir en leur maison Un grand nombre d'enfants qui portent tous leur nom.
Monsieur de Sotencour
Je sais que Léonore aime un certain Valère, Un fat, un freluquet, qui n'a l'heur de lui plaire Que par son air pincé ; mais c'est un petit fou, Sans esprit, sans mérite, et qui n'a pas un sou : On m'a dit seulement que sa langue babille.
Lisette
Eh ! Que faut-il de plus pour toucher une fille ?
Monsieur de Sotencour
Oui !... Dis à Léonore, en termes clairs et nets, Que je ne veux pas être époux ad honores. Vois-tu, je ne suis pas de ces gens débonnaires Qui font valoir leur femme en des mains étrangères ; Et, mettant à profit un salutaire affront, Lèvent, à petit bruit, un impôt sur leur front.
Scène 13
Baron, Monsieur de Sotencour, Lisette
Baron
Ah ! Monsieur, jé vous cherche. Eh ! Permettez dé grâce Qué, sans plus différer, ici jé vous embrasse.
Monsieur de Sotencour
Pour la première fois, l'accueil est fraternel.
Baron
N'est-cé pas vous, monsieur, qui vous nommez un tel ?
Monsieur de Sotencour
Oui, je me nomme un tel ; mais j'ai, ne vous déplaise, Encore un autre nom.
Baron
Jé viens vous montrer l'aise Qué j'ai d'avoir appris qué vous vous mariez.
Monsieur de Sotencour
Je ne mérite pas, monsieur, tant d'amitiés.
Baron
Nul ne prend plus qué moi dé part à cette affaire.
Monsieur de Sotencour
Et pourquoi, s'il vous plaît, peut-elle tant vous plaire ?
Baron
Pourquoi ? Cetté démande est bonne ! Maintenant Qué vous allez rouler déssus l'argent comptant, Vous né ferez, jé crois, loyal comme vous êtes, Nulle difficulté de bien payer vos dettes.
Monsieur de Sotencour
Grâces au ciel, monsieur, je ne dois nul argent, Et vais le front levé sans crainte du sergent.
Baron
Cinq cents louis pour vous, c'est une vagatelle ; Allons, payez-les-moi.
Monsieur de Sotencour
La demande est nouvelle ! Sotencour est mon nom, me connaissez-vous bien ?
Baron
Sotencour... Justement, c'est pour vous qué jé vien.
Monsieur de Sotencour
Je vous dois quelque chose ?
Baron
Hé donc, lé tour est drôle ! C'est cet argent, monsieur, qué sur votre parole, Jé vous ai très gagné, l'autre hiver, à trois dés.
Monsieur de Sotencour
À moi, monsieur ?
Baron
À vous.
Monsieur de Sotencour
Et, parbleu ! Vous rêvez ; Pour connaître vos gens, mettez mieux vos lunettes,
Baron
Comment ! Chétif mortel, vous déniez vos dettes ? Vous né connaissez plus lé baron d'Aubignac, Vicomté : dé Dougnac, Croupignac, Foulignac, Gentilhomme gascon, plus noblé qué personne, D'uné race ancienne autant qué la Garonne ?
Monsieur de Sotencour
Quand elle le serait encor plus que le Nil, Votre propos, monsieur, n'est ni beau ni civil. Je ne vous connais point, ni ne veux vous connaître.
Baron
Il né mé connaît pas ! Lé scélérat ! Lé traître ! Né vous souvient-il plus dé cet hiver dernier, Quand notré régiment fut chez vous en quartier, Un jour dé carnaval, chez cetté conseillère Qui m'adorait... Hé donc, vous mémorez l'affaire ?
Monsieur de Sotencour
Pas plus qu'auparavant : je ne sais ce que c'est.
mettant la main à son épée
Baron
Ah ! Jé vous en ferai souvenir, s'il vous plaît ; Car, cadédis, jé veux qué lé diable mé scie...
Lisette
Ah ! Tout beau : dans ce lieu point de bruit, je vous prie ; Monsieur est honnête homme, et qui vous paiera bien.
Monsieur de Sotencour
Moi, payer ! Hé pourquoi, si je ne lui dois rien ?
Baron
Vous né mé dévez rien ?
Lisette
Un Gascon n'est pas homme À venir, sans sujet, demander une somme.
Monsieur de Sotencour
Un Gascon ! Un Gascon a grand besoin d'argent ; Et pourvu qu'il en trouve, il n'importe comment. Jamais de son pays ne vint lettre de change ; Et, quoiqu'il mange peu, si faut-il bien qu'il mange.
Lisette
Donnez-lui seulement deux ou trois cents écus.
Monsieur de Sotencour
J'aimerais mieux cent fois vous voir tous deux pendus.
l'épée à la main
Baron
C'est trop contre un faquin réténir ma colère.
Lisette
Hé ! De grâce, monsieur !
Baron
Non, non, laissez-moi faire, Qué jé lé perce à jour.
Monsieur de Sotencour
À l'aide ! Je suis mort.
Scène 14
Géronte, Baron, Monsieur de Sotencour
Géronte
Pour quel sujet, messieurs, criez-vous donc si fort ?
Baron
Un atomé bourgeois qui perd sur sa parole, Et né veut pas payer ! ... Mais cé qui mé console, Jé veux dévénir nul, ou j'en aurai raison.
Géronte
Que veut dire cela ?
Monsieur de Sotencour
Monsieur, c'est un fripon, Un Gascon affamé qui cherche à vous surprendre.
à Géronte, voulant percer Sotencour
Baron
Rétirez-vous, monsieur.
Géronte
Ah ! Tout beau, c'est mon gendre.
Baron
Cet homme est votre gendre ?
Géronte
Il le sera dans peu.
Baron
Tant mieux : Vous nié paierez cé qu'il mé doit du jeu. Jé fais arrêt sur vous, sur la fille et la dote.
Géronte
Quoi ! Vous avez perdu ?
Monsieur de Sotencour
Je vous dis qu'il radote. Je ne sais...
à Géronte
Baron
Nuit et jour il hanté les brélans ; Il doit encore au jeu plus dé vingt millé francs.
Géronte
Plus de vingt mille francs !
Baron
Oui, monsieur.
Monsieur de Sotencour
Je vous jure, Foi de vrai Bas-normand, que c'est une imposture ; Que je ne comprends rien à ce maudit jargon, Et ne sais, pour tout jeu, que l'oie et le toton.
Baron
Vous mé gâtez ici bien du temps en paroles. Monsieur, jé veux toucher mes quatré cents pistoles, Ou, cadédis, jé veux lé saigner à l'instant.
Géronte
Si mon gendre vous doit...
Baron
S'il mé doit !
Géronte
Je prétends Que vous soyez payé ; mais, sans plus de colère, Permettez qu'à demain nous remettions l'affaire. Je marie aujourd'hui ma fille, et retiendrai Sur sa dot cet argent, que je vous donnerai.
Baron
C'est parler comme il faut. Quand on est raisonnable, Tout Gascon qué jé suis, jé suis doux et traitable. Adieu. Jusqu'à déinain, Mais souvenez-vous-en, Qué j'ai votré parole, et grand besoin d'argent.
Scène 15
Géronte, Monsieur de Sotencour, Lisette
Géronte
Vous êtes donc joueur ?
Monsieur de Sotencour
Que l'on me pilorie, Si j'ai hanté ni vu ce Gascon de ma vie.
Géronte
Mais pourquoi viendrait-il...
Monsieur de Sotencour
C'est un fourbe ; et sans vous J'allais vous le bourrer comme il faut.
Lisette
Entre nous, Vous avez d'un joueur acquis la renommée ; Et le feu, comme on dit, ne va point sans fumée.
Monsieur de Sotencour
Oh ! Quittons ce propos, et ne songeons qu'au bal. J'aperçois le cousin ; il n'est, ma foi, point mal.
Scène 16
Mathieu Crochet, Monsieur de Sotencour, Léonore, Lisette
Mathieu Crochet
Me voilà, mon cousin, dans mon habit de masque.
Monsieur de Sotencour
L'équipage est galant, et l'attirail fantasque. Ma prétendue aussi n'est pas mal, sur ma foi ; Mon cour, en la voyant, me dit je ne sais quoi.
Léonore
Oh ! Qu'il ne vous dit pas tout ce que le mien pense !
Lisette
Le cousin est masqué mieux que personne en France ; Il est tout à manger : les femmes, dans le bal, Le prendront pour l'Amour en propre original.
Mathieu Crochet
N'est-il pas vrai ?
Monsieur de Sotencour
Parbleu, plus d'une curieuse De l'aîné des Amours va tomber amoureuse, Et voudra de plus près connaître le cousin.
Mathieu Crochet
Qu'on s'y frotte... on verra.
Lisette
Oh ! Le petit lutin ! Qu'il va blesser de coeurs !
Scène 17
Merlin, Monsieur de Sotencour, Mathieu Crochet
Merlin
Monsieur, je viens vous dire Que mon concert est prêt.
Monsieur de Sotencour
Çà, ne songeons qu'à rire. Cousin, il faut ici remuer le gigot.
À Merlin.
Dans le mouvement qu'on fait pour commencer le bal, le Baron couvert d'une pareille mante que Léonore, prend sa place, et Sotencour danse avec lui. Léonore et Lisette sortent pendant leur danse.
Mathieu Crochet
Laissez-moi faire ; allez, je ne suis pas un sot. Je vais plus qu'on ne veut, quand on m'a mis en danse. Allons, ferme, monsieur, il est temps qu'on commence. C'est à nous de danser et d'entamer le bal.
Monsieur de Sotencour
Qu'en dites-vous, beau-père ? Eh ! Cela va-t-il mal ?
Scène 18
Gillette, Géronte, Monsieur de Sotencour, Merlin, Baron
Gillette
Au secours ! Au secours ! Votre fille, on l'emporte ; Des carêmes-prenants lui font passer la porte.
Géronte
Que dis-tu là ?
Gillette
Je dis que quatre hommes, là-bas, La font aller, monsieur, plus vite que le pas.
Géronte
Quoi ! Ma fille...
Gillette
Oui, monsieur.
Monsieur de Sotencour
La plaisante nouvelle ! Tu rêves : tiens, voilà que je danse avec elle,
Merlin
Monsieur, laissez-la dire ; elle a perdu l'esprit.
Gillette
Non, vous dis-je.
Monsieur de Sotencour
On te dit que dessous cet habit C'est Léonore.
Gillette
Et non ; je n'ai pas la berlue, Je viens de la quitter à l'instant dans la rue.
Il ôte le masque à la prétendue Léonore, et on reconnaît le Baron.
Monsieur de Sotencour
Au diable la pécore avec ses visions ! Il faut te détromper de tes opinions. Tiens, voilà Léonor.
Baron
Serviteur.
Monsieur de Sotencour
C'est le diable !
Baron
Prêt à vous emporter ; mais pourtant fort traitable. Vous mé dévez, cherchons quelque accommodement. J'ai votré Léonor pour mon nantissement, Et jé la fais conduire au château dé la Garde : Dé l'argent, jé la rends ; point d'argent, jé la garde.
Géronte
On m'enlève ma fille ! Au secours ! Au voleur !
Scène 19
Valère, Géronte, Monsieur de Sotencour, Mathieu Crochet, Merlin
Valère
Monsieur, pour Léonor, n'ayez aucune peur ; Loin qu'on veuille lui faire aucune violence, Contre un hymen injuste on a pris sa défense.
Géronte
Ah, Valère, c'est vous !
Monsieur de Sotencour
Quoi ! Valère... Comment ! Que veut dire ceci ?
Valère
Que très civilement Je viens ici vous dire, en parlant à vous-même, Que Léonor, pour vous, sent une haine extrême ; Qu'elle mourrait plutôt que...
Monsieur de Sotencour
Léonor me hait ?
Valère
Si vous ne m'en croyez, croyez-en ce billet.
Monsieur de Sotencour
« Pour éviter l'hymen dont mon amour murmure, Et pour ne jamais voir votre sotte figure, J'irais au bout du monde, et plus loin même encor. On ne peut vous haïr plus que fait Léonor. » En termes clairs et nets cette lettre s'explique, Et le tour n'en est point trop amphibologique. Oh bien, la belle peut revenir sur ses pas Elle aurait beau courir, je ne la suivrais pas. Je vous cède les droits que j'ai sur l'accordée, Et ne me charge point de fille hasardée.
Géronte
Oh ! Ma fille est à vous.
Monsieur de Sotencour
Non, parbleu, par bonheur : Je lui baise les mains et la rends de bon coeur.
Géronte
Vous me faites plaisir, monsieur, de me la rendre.
Monsieur de Sotencour
Oh ! Vous ne manquerez, sur ma foi, pas de gendre, Ni vos petits-enfants de père. Allons, Mathieu, Retournons à Falaise.
Mathieu Crochet
Adieu, messieurs, adieu.
Merlin
Place à Mathieu Crochet.
Scène 20
Léonore, Géronte, Valère, Merlin, Baron, Masques Se Prennent Par La Main, Une Bergère, Choeur
Léonore
À vos genoux, mon père...
Géronte
Oublions le passé, ma fille ; en cette affaire, Je n'ai point prétendu forcer tes volontés.
Léonore
Que ne vous dois-je point pour de telles bontés !
Géronte
Pour vous, dont je connais le bien et la famille, Valère, je veux bien que vous ayez ma fille.
Valère
Monsieur...
Géronte
Nous vous devons assez en ce moment, De nous avoir défait de ce couple normand.
Tous les Masques qui sont sur le théâtre font une espèce de bal ; et, après qu'on a dansé un passe-pied, le Baron chante l'air gascon suivant :
Merlin
L'honnête homme, morbleu ! Vive monsieur Géronte ! Ma foi, sans moi, la belle en avait pour son compte. Puisque tout est d'accord maintenant entre vous, Rions, chantons, dansons, et divertissons-nous.
On reprend la danse, après laquelle Merlin chante on passe-pied breton.
Baron
Cadédis, vive la Garonne ! En valur on n'y craint personne ; Les faquins y sont des héros : Jé vous lé dis en quatré mots, En amour, comme au jeu, jé vrille, Et, comme un dé, j'escamote uné fille.
Merlin
Un jour de printemps, Tout le long d'un verger, Colin va chantant, Pour ses maux soulager : Ma bergère, laisse-moi, La la la la, rela, rela : Ma bergère, laisse-moi Prendre un tendre baiser.
et dansent en chantant :
Masques Se Prennent Par La Main
Ma bergère, laisse-moi, La la la la, rela, rela : Ma bergère, laisse-moi Prendre un tendre baiser.
Merlin
La belle, à l'instant, Répond à son berger : Tu veux, en chantant, Un baiser dérober ?
Une Bergère
Non, Colin, ne le prends pas, La la la la, rela, rela : Non, Colin, ne le prends pas, Je vais te le donner.
Tous les Masques ayant formé une danse en rond, se retirent, et Merlin chante an Parterre le couplet suivant :
Choeur
Non, Colin, ne le prends pas, La la la la, rela, rela : Non, Colin, ne le prends pas, Je vais te le donner.
Merlin
Si mon air breton A su vous divertir, Messieurs, d'un haut ton, Daignez nous applaudir : Mais s'il ne vous plaisait pas, La la la la, rela, rela ; Mais s'il ne vous plaisait pas, Dites-le-nous tout bas.