Le Bavard
Scène 1
La Comtesse de Sourville, Dubois
La Comtesse de Sourville
Dubois, vous êtes sûr que le Docteur viendra dans l'après-dînée ?
Dubois
Oui, Madame, je lui ai parlé à lui-même.
Dubois s'en va.
La Comtesse de Sourville
C'est bon. Voilà tout. Dubois, Dubois.
Dubois
Madame.
La Comtesse de Sourville
Qu'on me laisse entrer le Commandeur ; je lui ai promis de le voir.
Dubois
Oui, Madame.
La Comtesse de Sourville
Dites un peu à ces Demoiselles, de ne pas s'éloigner ; j'aurai sûrement besoin d'elles.
Il s'en va.
Dubois
Oui, Madame.
La Comtesse de Sourville
Ah ! Cet éther-là ne vaut plus rien.
Dubois
Monsieur le Commandeur de Grisac.
La Comtesse de Sourville
Faites entrer.
Scène 2
La Comtesse de Sourville, Le Commandeur de Grisac
La Comtesse de Sourville
Commandeur, voulez-vous que je me lève ?
Le Commandeur de Grisac
Vous vous moquez de moi, Madame la Comtesse.
Le Commandeur s'assied.
La Comtesse de Sourville
Mettez-vous donc-là. C'est que je suis d'un abattement...
Le Commandeur de Grisac
Quoi, vous êtes toujours de même ?
La Comtesse de Sourville
Bon ! Cent fois pis.
Le Commandeur de Grisac
Vous ne voulez pas monter à cheval aussi.
La Comtesse de Sourville
Qu'est-ce que vous dites donc ? J'y ai monté six mois.
Le Commandeur de Grisac
Hé bien ?
La Comtesse de Sourville
Hé bien ? J'y ai gagné un bon rhume qui m'a duré tout l'hiver.
Le Commandeur de Grisac
Cela est singulier... Je n'ai pas été enrhumé, moi. Et si vous saviez que je ne reste pas en place.
La Comtesse de Sourville
Oh, mais ; vous avez un corps de fer, vous !
Le Commandeur de Grisac
Ah, pas tant, pas tant ; c'était bon autrefois. Madame la Comtesse, si j'étais de vous, je prendrais des eaux ; car tout cela, vous entendez bien...
La Comtesse de Sourville
J'en prends.
Le Commandeur de Grisac
D'où cela vient-il ?... Je ne suis pas médecin, moi, pour vous le dire ; mais je prendrais des eaux, n'importe desquelles ; parce que cela demande un régime.
La Comtesse de Sourville
Je vous dis que j'en prends.
Le Commandeur de Grisac
Oh, cela est différent ; c'est que vous autres femmes, vous avez quelquefois des répugnances...
La Comtesse de Sourville
Je n'ai point de répugnances ; mais cela m'affaiblit !...
Le Commandeur de Grisac
Je vous disais bien.
La Comtesse de Sourville
Ne parlez pas si haut.
Le Commandeur de Grisac
Ah ! Je vous demande pardon.
La Comtesse de Sourville
C'est que ma tête est devenue si faible, depuis quelque temps !...
Le Commandeur de Grisac
Je ne savais pas cela.
La Comtesse de Sourville
Cela est bien honnête à vous, de vous être souvenu de moi.
Le Commandeur de Grisac
Je m'en souviens toujours. Dans ce moment-ci, je viens vous demander de me rendre un grand service ; mais un service essentiel.
La Comtesse de Sourville
Je ne demande pas mieux.
Le Commandeur de Grisac
C'est pour Monsieur de la Poterniére.
La Comtesse de Sourville
Qu'est-ce que c'est que Monsieur de la Poterniére ?
Le Commandeur de Grisac
C'est un Officier qui a été dans mon régiment, et qui est Major de Bouchain ; c'est un brave homme, qui a une femme et quatre enfants.
La Comtesse de Sourville
Qu'est-ce qu'il veut, puisqu'il est placé ?
Le Commandeur de Grisac
Oui, placé ; vous ne savez pas que Bouchain est grand comme la main. Il désirerait avoir la survivance du Lieutenant-de-Roi de Cambray, qui est fort vieux ; cela le mettrait à portée d'élever sa famille ; et c'est réellement une souche d'honnêtes gens.
La Comtesse de Sourville
Je demanderai pour lui.
Le Commandeur de Grisac
Vous me ferez le plus grand plaisir. Ce malheureux-là est couvert de blessures ; mais malgré cela, c'est un homme ardent, vif et bien en état de faire le service dans une place.
La Comtesse de Sourville
Je n'entends rien à tout cela ; vous me donnerez un mémoire.
Le Commandeur de Grisac
Il vous en donnera un lui-même ; je vous demande la permission de vous le présenter.
La Comtesse de Sourville
Non, je ne veux pas le voir ; cela n'est pas nécessaire.
Le Commandeur de Grisac
Pourquoi ?
La Comtesse de Sourville
C'est qu'il viendra me tourmenter...
Le Commandeur de Grisac
Je vous réponds que non.
La Comtesse de Sourville
Dans l'état où je suis, cela ne se peut pas ; d'ailleurs, pourvu que je fasse son affaire, c'est tout ce qu'il faut.
Le Commandeur de Grisac
C'est vrai, mais...
La Comtesse de Sourville
Je ne saurais que lui dire ; cela me serait insupportable ; tout ce qui me contrarie, me fait un mal affreux.
Le Commandeur de Grisac
Vous ne serez pas embarrassée de lui parler ; il vous parlera tant que vous voudrez.
La Comtesse de Sourville
Si c'est un bavard, ce sera un supplice pour moi.
Le Commandeur de Grisac
Ne craignez rien.
La Comtesse de Sourville
Mais quelle fantaisie de vouloir qu'il me voie ?
Le Commandeur de Grisac
C'est que cela lui fera plaisir ; les gens de Province croient qu'il faut qu'ils expliquent eux-mêmes leurs affaires.
La Comtesse de Sourville
Voilà justement ce que je crains ; le mémoire suffit.
Le Commandeur de Grisac
Je vous le demande en grâce.
La Comtesse de Sourville
Hé bien, vous me l'amènerez un de ces jours.
Le Commandeur de Grisac
Il est ici.
La Comtesse de Sourville
Commandeur, vous êtes bien pressant.
Le Commandeur de Grisac
Voyez-le ; vous en serez débarrassée.
La Comtesse de Sourville
Et puis il viendra tous les jours.
Le Commandeur de Grisac
Je vous réponds que non.
La Comtesse de Sourville
S'il me parle de son affaire, il ne finira pas ; et rien de si fatigant.
Le Commandeur de Grisac
Il ne vous dira qu'un mot.
La Comtesse de Sourville
Vous le voulez ; si je lui trouve la moindre disposition à me tourmenter, je ne me mêle plus de lui.
Le Commandeur de Grisac
J'y consens.
Elle entre dans une garde-robe ; et le Commandeur fait entrer Monsieur de la Poterniére.
La Comtesse de Sourville
À cette condition, faites-le entrer. Je vais passer un moment là-dedans ; et je reviens tout de suite.
Scène 3
Le Commandeur de Grisac, Monsieur de la Poterniére
Le Commandeur de Grisac
Monsieur de la Poterniére !
Monsieur de la Poterniére
Me voilà, me voilà. Où est-elle donc, Madame la Comtesse ?
Le Commandeur de Grisac
Elle va revenir.
Monsieur de la Poterniére
Je serai bien aise de voir si elle me reconnaîtra ; il y a bien trente ans que je l'ai vue pour la première fois.
Le Commandeur de Grisac
Elle n'a pas trente ans.
Monsieur de la Poterniére
Elle doit les avoir, au moins ; parce que c'est dans le temps où je suis entré au Régiment, et qu'on me fit gratte-paille.
Le Commandeur de Grisac
N'allez pas lui parler de ces trente ans là.
Monsieur de la Poterniére
Comme vous voudrez ; j'ai assez d'autres choses à lui dire ; si vous saviez comme j'ai été amoureux de sa mère...
Le Commandeur de Grisac
Lui direz-vous cela ?
Monsieur de la Poterniére
Si vous ne voulez pas... et tenez, c'est son oncle l'Abbé...
Le Commandeur de Grisac
Mais écoutez-moi.
Monsieur de la Poterniére
Ah, cela est trop juste ! Vous voulez bien vous mêler de ce qui me regarde ; il serait ingrat à moi de me taire, et de ne pas vous en marquer ma reconnaissance ; mais...
Le Commandeur de Grisac
Mais laissez-moi vous instruire à quelle femme vous avez affaire.
Monsieur de la Poterniére
Mais, Monsieur le Commandeur, j'ai l'honneur de vous dire que je la connais ; je l'ai vu naître.
Le Commandeur de Grisac
Mais, savez-vous quel est son caractère ?
Monsieur de la Poterniére
Je m'en doute ; sa mère était une femme vigoureuse.
Le Commandeur de Grisac
Hé bien, celle-ci est de la plus mauvaise santé du monde.
Monsieur de la Poterniére
Justement, elle tient de son père ; ce n'était qu'un souffle ; je me souviens qu'un jour... C'était à l'armée ; non en garnison...
Le Commandeur de Grisac
Allez vous être comme cela, vis-à-vis de la Comtesse ?
Monsieur de la Poterniére
Non, non, non.
Le Commandeur de Grisac
Je vous dis que la moindre chose lui fait mal à la tête.
Monsieur de la Poterniére
Il y a des femmes comme cela ; qui...
Le Commandeur de Grisac
Et qu'elle ne peut pas souffrir d'entendre parler.
Monsieur de la Poterniére
Je l'écouterai, je l'écouterai.
Le Commandeur de Grisac
Vous lui donnerez votre mémoire, et voilà tout.
Monsieur de la Poterniére
Je ne lui parlerai pas d'autre chose.
Le Commandeur de Grisac
Pas même de cela.
Monsieur de la Poterniére
Mais il faut bien que je lui explique...
Le Commandeur de Grisac
J'ai tout dit : ainsi promettez-moi de vous taire ; c'est le seul moyen de réussir.
Monsieur de la Poterniére
Cependant...
Le Commandeur de Grisac
C'est une femme d'esprit, qui entend à demi mot.
Monsieur de la Poterniére
Oui ; mais il faut bien...
Le Commandeur de Grisac
Si vous ne voulez pas vous laisser conduire, je ne me mêle pas de votre affaire.
Monsieur de la Poterniére
J'en passerai par où vous voudrez.
Le Commandeur de Grisac
La voici, ne parlez pas.
Monsieur de la Poterniére
Laissez-moi faire.
Scène 4
Le Commandeur de Grisac, Monsieur de la Poterniére, La Comtesse de Sourville
Le Commandeur de Grisac
Madame la Comtesse, voilà Monsieur de la Poterniére, dont je vous ai parlé, que j'ai l'honneur de vous présenter.
Monsieur de la Poterniére
Oui, Madame ; c'est moi qui...
Le Commandeur de Grisac
Paix donc.
La Comtesse de Sourville
Monsieur le Commandeur, Monsieur, m'a dit de quoi il s'agissait ; si vous voulez me donner votre mémoire, je l'enverrai à quelqu'un qui obtiendra sûrement ce que vous demandez.
Monsieur de la Poterniére
Le voilà, Madame.
La Comtesse de Sourville
C'est bon.
Monsieur de la Poterniére
Pour vous éviter la peine de le lire, je vais, si vous me le permettez, avoir l'honneur de vous dire en deux mots...
La Comtesse de Sourville
Je sais tout, Monsieur...
Monsieur de la Poterniére
Madame, j'aurai fait dans l'instant. Il y a trente ans que je sers ; j'ai fait toute la guerre de Flandre ; et tenez, pendant le siège de Namur, je me souviens que nous avons berné Monsieur votre père ; je tenais un coin de la couverture ; c'est moi-même qui l'ai été chercher ; il ne me l'a jamais pardonné ; ayant eu l'épaule démise en tombant, parce que je lâchai mon coin, sans le faire exprès pourtant...
Le Commandeur de Grisac
Taisez-vous donc.
Monsieur de la Poterniére
Oui, j'ai eu tort, j'en conviens ; pour en revenir au siège de Namur, j'y fus blessé à cette main-ci d'un éclat de bombe ; mais je ne parle pas de cela dans mon mémoire ; mais une autre chose bien plus essentielle, que je n'y ai pas oublié, c'est que j'ai épousé une femme qui est fille d'un Major qui a été tué à Lepstat ; c'est une occasion de grâce, car il n'y a point de veuve à récompenser ; sa mère était morte plus d'un an avant. Je suis fâché qu'elle ne soit pas venue avec moi, Madame la Comtesse aurait été bien aise de la voir...
La Comtesse de Sourville
Monsieur, je ne vois personne ordinairement.
Monsieur de la Poterniére
C'est une femme vraiment militaire ; ses enfants sont élevés... Il faut que je vous conte cela ; cela ne sera pas long.
La Comtesse de Sourville
Monsieur, je n'ai pas le temps ; et je vous prie...
Monsieur de la Poterniére
L'aîné, qui a déjà cinq ans, non, six ans, oui, je disais bien, c'est cinq ans, fait déjà mieux l'exercice, que les miliciens que nous avons à Bouchain. Si vous le voyiez ; c'est...
Le Commandeur de Grisac
Morbleu, taisez-vous donc.
Monsieur de la Poterniére
C'est pour faire voir comme l'éducation militaire est préférable à tout ; moi, par exemple, qui dormais souvent à l'air chez mon père, non pas comme Monsieur de Turenne sur un canon ; mais dans la basse-cour sur une botte de paille, ou sur un sac de grain ; hé bien, je n'ai jamais été malade. Il y a de l'habitude à tout ; parce que...
La Comtesse de Sourville
Monsieur, est-ce là ce que vous m'aviez dit ?
Monsieur de la Poterniére
Non, Madame, Monsieur le Commandeur ne peut pas vous avoir dit cela, parce que je ne lui en ai jamais parlé ; il n'aime pas que l'on cause...
Le Commandeur de Grisac
Puisque vous le savez...
Monsieur de la Poterniére
Oh, je le sais très bien ; mais comme il faut que Madame connaisse celui pour qui elle veut bien s'intéresser ; je crois que je ne fais pas mal... Et tenez, autrefois est-ce que je disais rien ? Aussi par timidité, parce que l'on n'aime pas à se vanter, j'ai eu la croix de Saint-Louis, deux ans plus tard que je ne devais l'avoir ; Monsieur le Commandeur le sait bien.
Bas.
Le Commandeur de Grisac
C'est pour avoir trop parlé, au contraire. Comme vous faites à présent.
Monsieur de la Poterniére
C'est que les mémoires, on ne les lit pas, et quand quelqu'un veut bien parler pour vous, il faut du moins qu'il sache ce qu'il a à dire. J'avais manqué ma Compagnie comme cela ; je croyais qu'elle m'allait de droit ; j'attendais tranquillement ; c'est-à-dire, j'allais tous les jours ; parce qu'il faut bien... J'ai dit ma Compagnie, je crois ; c'est ma majorité, celle que j'ai à présent. Enfin...
Le Commandeur de Grisac
En voilà assez.
Monsieur de la Poterniére
Je ne dis plus rien. On l'avait accordé à celui qui avait enlevé un magasin en avant de Gottingen ; et c'était moi ; hé bien, je me taisais ; si je n'avais pas parlé pourtant, je ne l'aurais pas eue ; voilà pourquoi j'ai l'honneur de vous le dire.
La Comtesse de Sourville
C'est très bien fait d'être modeste, Monsieur.
Monsieur de la Poterniére
C'est que dans les bureaux, tout le monde sait cela ; parce que j'ai eu une gratification de cent écus dans le temps.
Le Commandeur de Grisac
Hé mais, taisez-vous donc.
Monsieur de la Poterniére
Je ne veux dire qu'un mot.
La Comtesse de Sourville
Monsieur, je ne me porte pas bien, et...
Monsieur de la Poterniére
Oui, Madame, je sais que vous avez des maux de tête ; j'ai passé par là ; c'est un mal cruel ; mais il y a un remède sûr, que j'ai éprouvé moi-même, après une contusion que j'eus au siège de Mastricht ; j'étais assis, comme qui dirait là ; il y avait des pierriers qui nous fouaillaient...
Le Commandeur de Grisac
Madame n'a que faire de cela.
Monsieur de la Poterniére
Madame ne sait peut-être pas ce que c'est que des pierriers ; je m'en vais lui expliquer...
La Comtesse de Sourville
Je vous suis bien obligée ; mais mon mal redouble...
Le Commandeur de Grisac
Allons nous-en.
Monsieur de la Poterniére
Tout-à-l heure. Madame verra dans mon mémoire, que c'est à Cassel que j'eus la jambe emportée ; les pierriers me font souvenir de cela ; c'était pourtant un bon boulet de canon ; et parbleu je suis un grand nigaud ; je l'ai ce boulet ; j'ai oublié de l'apporter ; je l'aurais fait voir à Madame ; mais je reviendrai pour avoir l'honneur de lui faire ma cour, et la première fois...
La Comtesse de Sourville
Vous ne me trouverez pas, Monsieur ; parce que je vais...
Monsieur de la Poterniére
Si c'est à Versailles, je demande à Madame la Comtesse, la permission de l'y suivre.
La Comtesse de Sourville
Non, Monsieur, ce n'est pas-là.
Monsieur de la Poterniére
Oh ! Mais partout où vous voudrez, Madame, je serai charmé de vous faire ma cour ; parce que moi, il n'y a qu'à me commander, je vais et je viens avec ma jambe tout comme si...
Le Commandeur de Grisac
Vous êtes insupportable.
La Comtesse de Sourville
Je suis excédée, je n'en puis plus.
Monsieur de la Poterniére
Si Madame faisait bien, elle se coucherait ; le lit repose et délasse ; et puis nous lui tiendrions compagnie ; nous causerions avec elle ; cela distrait la douleur. Pendant toutes mes blessures, je faisais venir le Conteur du Régiment, quand je ne pouvais pas dormir ; c'est une chose qui réussit très bien, parce que quand on est occupé d'un côté, il arrive que de l'autre on oublie...
La Comtesse se lève.
Le Commandeur de Grisac
Monsieur, finissez donc.
Monsieur de la Poterniére
Madame la Comtesse a-t-elle besoin de quelque chose ? Je m'en vais sonner.
Elle s'en va.
La Comtesse de Sourville
Commandeur, vous savez ce que je vous ai dit ; c'est une affaire finie.
Monsieur de la Poterniére
Madame, je viendrai vous remercier.
Scène 5
Monsieur de la Poterniére, Le Commandeur de Grisac
Monsieur de la Poterniére
Hé bien, vous voyez que j'ai bien fait de parler moi-même.
Le Commandeur de Grisac
Vous avez bien réussi.
Monsieur de la Poterniére
Sûrement ; puisqu'elle vous a dit que c'était une affaire finie.
Le Commandeur de Grisac
Oui ; elle est si bien finie, qu'elle ne se mêlera de rien du tout de ce qui vous regarde.
Monsieur de la Poterniére
Comment ! Pourquoi cela ? Qu'est-ce que j'ai donc fait ?
Le Commandeur de Grisac
Vous avez parlé sans cesse, malgré ce que vous m'aviez promis, et malgré tout ce que j'ai pu dire et faire pour vous arrêter.
Monsieur de la Poterniére
À peine ai-je pu trouver le moment de dire un mot.
Le Commandeur de Grisac
Enfin, vous lui avez paru un homme insupportable, un bavard éternel, un importun ; tout ce qu'elle craignait.
Monsieur de la Poterniére
Mais voilà ce qu'on ne m'a jamais reproché, par exemple ; car Monsieur l intendant, quand j'arrive à Valenciennes...
Le Commandeur de Grisac
Laissez-moi donc achever. Elle ne voulait pas vous voir, à cause de tout cela : j'ai cru vous faire plaisir de l'engager à vous recevoir ; et elle ne l'a fait qu'à condition qu'elle ne s'emploierait pas pour vous, si vous étiez un homme tourmentant.
Monsieur de la Poterniére
Mais c'est inconcevable !
Le Commandeur de Grisac
Voilà pourquoi, en s'en allant, elle m'a rappelé ce qu'elle m'avait dit ; et que c'était une affaire finie ; voilà comme elle est faite votre affaire.
Monsieur de la Poterniére
Mais ce n'est pas ma faute, si vous m'aviez dit...
Le Commandeur de Grisac
Non, il vous est impossible de vous taire. Je vous souhaite bien le bonjour ; mais ne comptez plus sur moi. Adieu.
Il s'en va.
Il s'en va en parlant.
Explication du Proverbe : 30. Trop parler nuit.
Monsieur de la Poterniére
Un moment donc. Je ne connais personne à Paris ; voilà un beau voyage que j'ai fait là ! Je ne comprends pas comment on fait ses affaires sans en parler. Ces gens-là n'ont pas l'air de vous entendre, si on ne leur répète pas cent fois... Ils seront bien étonnés à Bouchain, quand ils sauront tout cela, eux à qui j'ai dit...