Tragi-comédie · 1658 · 5 actes

Le feint alcibiade

de Philippe Quinault

Représentation
≈ 1 h 48
Distribution
4 femmes, 4 hommes
Répliques
352
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Cléone F 65 ≈ 28 min 6
Agis H 60 ≈ 24 min 7
Lisandre H 70 ≈ 20 min 8
Timée F 73 ≈ 19 min 9
Léonide F 39 ≈ 7 min 5
Mindate H 21 ≈ 6 min 4
Charilas H 13 ≈ 2 min 2
Trasimène F 8 ≈ 1 min 4
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Cléone absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Agis absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lisandre absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Timée absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Léonide absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Mindate absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Charilas absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Trasimène absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Charilas, Mindate

Charilas

Je vous ouvre mon âme ; oui, je prétends, Mindate, Que mon malheur finisse et que ma haine éclate. Je ne puis plus souffrir qu'Agis, contre nos lois, Occupe seul un rang destiné pour deux Rois ; Et, mon père étant mort, qu'il ait toujours l'audace De remplir seul un trône où je dois avoir place. Tant qu'a duré la guerre, il était malaisé D'achever, dans son camp, l'attentat proposé : Mais puisqu'enfin la paix, qui dans Sparte l'amène, Sans crainte et sans soupçon vient l'offrir à ma haine, Je m'apprête à goûter, par un coup généreux, Le bien que la vengeance offre aux plus malheureux.

Mindate

La Reine invite aussi mon coeur à la vengeance : Je fus nourri près d'elle, et l'aimai dès l'enfance : Je pris avec le lait ce dangereux poison, Et je connus l'amour plutôt que la raison. Son coeur avec le mien semblait d'intelligence, Quand le Roi, plus heureux, m'ôta toute espérance, Et força ses parents, par un cruel pouvoir, De contraindre leur fille à suivre son devoir. Depuis ce temps en vain j'ai recherché sa perte ; L'occasion encor ne s'en est point offerte, Et c'est avec plaisir que je vous vois d'accord Du dessein que j'ai sait de conspirer sa mort.

Charilas

Ce rival n'est pas seul, et je me persuade Que vous devez moins craindre Agis qu'Alcibiade : Ce banni trop aimable, au jugement de tous, A reçu de la Reine un traitement bien doux.

Mindate

Je crains peu ce rival ; le Roi m'a sait comprendre Que de la jalousie il n'a pu se défendre, Et que ses premiers soins sont de n'épargner rien Pour chasser de ces lieux ce jeune Athénien.

Charilas

Pour peu qu'en ma faveur vous veuillez entreprendre, De mon ressentiment vous devez tout attendre : La Reine payera ce service important ; Et si je suis heureux, je vous rendrai content.

Mindate

Vous me touchez, Seigneur, par où je suis sensible ; Pour un prix si charmant rien ne m'est impossible : Je suis, par mon adresse, en crédit près du Roi ; Je commande à sa garde ; il estime ma foi ; Voyez ce que je puis.

Charilas

La chose est d'importance, Et, pour la bien résoudre, il faut que l'on y pense.

Mindate

Allez-y donc penser, et tâchons de nous voir, Au retour de la chasse, au jardin vers le soir. Pour ôter tout soupçon, il est bon, ce me semble, D'empêcher, avec soin qu'on ne nous trouve ensemble. Le Roi craint tout de vous, et ne peut s'assurer.

Charilas se retire.

Charilas

Je crois le voir paraître, il faut nous séparer.

Scène 2

Agis, Lisandre, Mindate

Salcedon rentre.

Agis

Allez donc préparer la chasse renommée Du sanglier affreux dont Sparte est alarmée ; Et, pour exterminer ce monstre des forêts, Faites que promptement tous nos chasseurs soient prêts.

Lisandre

Sparte, dont la grandeur de vos soins est l'ouvrage, Attend de votre main ce nouvel avantage : Les monstres étrangers qu'elle eut pour ennemis, Par vos derniers travaux viennent d'être soumis ; Et votre âme à son bien trop fortement s'applique, Pour ne la purger pas d'un monstre domestique.

Agis

Ah ! Plût au ciel, Lisandre, en l'état où je suis, Que par ce danger seul mes soins fussent produits Et que ce monstre affreux fut, dans tout cet empire, L'ennemi le plus grand qui me reste à détruire ! Cet ennemi détruit, Sparte ne craindra rien ; Mais hélas ! Son repos ne sera pas le mien. Je ressens, au transport dont j'ai l'âme saisie, Qu'un monstre en cruauté cède à la jalousie, Et qu'il m'est plus aisé de rendre, en ce malheur, Le repos à nos champs que le calme à mon coeur.

Mindate

Souvent la jalousie est un mal invincible. Mais qu'avez-vous à craindre où tout vous est possible ? Quoi ! Votre âme à ce point se doit-elle émouvoir D'un mal dont le remède est en votre pouvoir ? La puissance royale, autrefois affaiblie, Est ici, par vos soins, hautement rétablie : Cet empire, jadis gouverné par deux Rois, De vous seul aujourd'hui reçoit toutes ses lois ; Et le sénat, d'accord de votre indépendance, Pour choquer vos désirs, craint trop votre puissance. Vous pouvez éloigner de la Reine et de vous Qui que ce soit ici qui vous rende jaloux : De tous les maux d'amour le remède est l'absence ; L'éloignement détruit ce que fait la présence. Éloignant qui vous nuit vous serez satisfait : Qui peut ôter la cause ôte aisément l'effet.

Agis

Je sais que le Sénat, n'osant plus me contraindre, Les Dieux seuls exceptés, je n'ai plus rien à craindre. Il est en mon pouvoir de chasser de ces lieux Un banni dont pour moi le charme est odieux : Mais je crains de n'avoir qu'une puissance vaine Pour le pouvoir chasser de l'esprit de la Reine ; Une âme est toujours libre, et les plus puissants Rois Jusqu'à ses volontés n'étendent point leurs droits : Comme elle vient des Dieux, pour marque de noblesse, De tous les mouvements elle est toujours maîtresse ; Et le pouvoir humain, quoi qu'il puisse choisir, Peut régler l'action, mais non pas le désir.

Lisandre

De la Reine, Seigneur, la vertu peu commune Doit dissiper en vous cette crainte importune. Le crime n'est pas grand d'avoir en cette Cour Souffert un étranger jusqu'à votre retour ; Et de quelques flatteurs les rapports peu croyables, Pour pouvoir être vrais, sont trop peu vraisemblables. Un grand Roi comme vous ne doit pas oublier Qu'à qui le flatte trop il doit peu se fier. La Cour nourrit toujours de ces esprits vulgaires, Qui veulent brouiller tout pour être nécessaires, Et qui, par des moyens lâches et dangereux, Sans le malheur d'autrui ne sauraient être heureux. Cette digne moitié du plus grand des Monarques Vous a de sa vertu donné beaucoup de marques, Et ses accusateurs n'ont pu vous inspirer Que de simples soupçons qu'on ne peut avérer.

Agis

J'estime encor la Reine, et je connais son âme : La Reine est vertueuse, enfin ; mais elle est femme ; Et l'esprit d'un jaloux s'assure rarement Fus la vertu d'un sexe enclin au changement. Je veux même penser que tous ceux qui l'accusent Sont peut-être abusés, ou peut-être m'abusent, Et que tous les soupçons, que j'ose conserver, Sont des indices faux qu'on ne saurait prouver. Mais pour quiconque arrive au rang où je me trouve L'opinion publique est toujours une preuve : Les Rois servent d'exemple, et, s'ils sont généreux, L'ombre même d'un crime est un crime pour eux. Leur honte est effective, aussitôt qu'elle est crue ; Plus ils sont élevés, et plus ils sont en vue. Je veux cacher pourtant mes sentiments jaloux ; La Reine ignore encor... Mais elle vient à nous.

Scène 3

Timée, Agis

Timée

Seigneur, Alcibiade attend votre audience.

Agis

Qu'on aille promptement lui dire qu'il avance ; Favorisé des soins de Votre Majesté, Avant toute autre chose, il doit être écouté.

Timée

Cet illustre banni mérite qu'on l'estime : La vertu fait en lui ce qu'ailleurs fait le crime ; Et bien que son pays l'outrage au dernier point, Son défaut le plus grand est de n'en avoir point. Son mérite a causé les malheurs de sa vie ; S'il eût eu moins de gloire, il eût fait moins d'envie ; Et quand de son destin vous serez éclairci, Tout malheureux qu'il est, je crois... Mais le voici.

Scène 4

Cléone, Agis, Lisandre, Timée

Cléone

Seigneur, quoique banni d'une célèbre ville, Sans honte et sans terreur je vous demande asile : L'exil, qui m'est enjoint par une injuste loi, Est honteux pour Athènes, et ne l'est point pour moi ; Et je prends pour refuge un Prince trop auguste, Pour craindre qu'il rejette une demande juste. Toute la Grèce a su que mon pays ingrat Doit à mes seuls travaux tout ce qu'il a d'éclat, Et que tous les auteurs d'une rigueur si grande Demanderaient sans moi ce que je vous demande. Ce n'est pas que je bute à murmurer contr'eux ; L'injustice, sans doute, est un vice honteux : Mais on n'acquiert pas moins, par un effet contraire, De gloire à la souffrir que de honte à la faire. Quand Athènes a commis ses armes à mes soins, Les Grecs de ma valeur ont tous été témoins ; Et si j'ai su montrer, d'une ardeur peu commune Ce que peut la vertu dans la bonne fortune, Je ne ferai pas voir avec moins de chaleur Ce que peut la vertu dans le plus grand malheur. Ma patrie, en causant mes disgrâces cruelles, Offre à ma gloire encor des matières nouvelles. Un grand revers peut rendre un grand coeur signalé, Et c'est m'avoir servi que m'avoir exilé. Ma constance rendra, dans le cours de ma vie, Mon malheur si célèbre et si digne d'envie, Qu'il fera, d'un exil pour moi si glorieux, Un supplice nouveau pour tous mes envieux. Réduit à demander asile à des Monarques, J'ai du mérite seul considéré les marques ; Et pour mon protecteur, dans mon malheur pressant, J'ai choisi le plus digne et non le plus puissant. Si vous n'eussiez point eu de guerre avec Athènes, Je n'eusse pas d'abord passé près de la Reine, Et dedans votre camp j'eusse été partager De Votre Majesté la gloire et le danger : Mais je n'ai jamais pu consentir à paraître Ingrat pour mon pays, tout ingrat qu'il puisse être ; Et n'ai pu me résoudre à voir aussi mon bras Forcé d'être inutile où vous ne l'étiez pas. Je ne vous dirai point quelles raisons puissantes Vous pressent d'arrêter mes disgrâces errantes : Pour peu qu'à mes souhaits vous vouliez résister ; Je suis trop glorieux pour vous solliciter ; Et pour peu qu'aux bienfaits la vertu vous excite, Vous n'avez pas besoin que je vous sollicite. Vous aurez, si j'obtiens votre protection, Le plaisir qui provient d'une belle action ; Et si, par un succès à mes désirs contraire, Vous ne m'accordez pas l'asile que j'espère, J'aurai confusion d'un si cruel refus ; Mais ce n'est pas pour moi que j'en serai confus Et je supporterai cette rigueur insigne D'un air qui prouvera que je n'en suis pas digne.

Agis

Je prétends qu'aujourd'hui vous obteniez de moi Ce que vous méritez et ce que je vous dois, Et veux faire ardemment, malgré votre disgrâce, Ce que l'honneur pour vous ordonne que je fasse. Mais notre vieille guerre enfin vient de finir Avec le peuple ingrat qui vous a su bannir, Et j'ai lieu de douter si la paix que j'ai faite Peut souffrir que ma Cour vous serve de retraite ; Afin de m'éclaircir sur ces difficultés, Souffrez qu'entre les miens je cherche des clartés : Mais pour vous faire voir que c'est sans artifice Que le suis résolu de vous rendre justice, Et que j'en veux chercher les moyens avec soin, Je consens que vous-même en soyez le témoin ; Et c'est devant vos yeux que je vais ici prendre Le conseil de la Reine et l'avis de Lisandre.

Cléone

Bien souvent sur un point, facile à concevoir, Qui cherche trop d'avis cherche à se décevoir. Quiconque a la vertu dans le degré suprême, Ne doit, pour bien agir, consulter que soi-même. La nature aux humains, par un soin libéral, Donne la connaissance et du bien et du mal ; Et notre âme toujours, quoi qu'elle considère, Pour connaître le bien, n'a qu'à le vouloir faire. Ce n'est pas que mon coeur conçoive quelque effort Que la Reine en ce lieu vous parle contre moi : Mais Lisandre autrefois me fit voir trop de haine, Pour être, en ses conseils, juste comme la Reines Il estima ma soeur, et voulut l'épouser ; Mais je fus obligé de la lui refuser, Et je dois craindre ici qu'un dépit ne l'engage À faire une injustice à qui lui fit outrage.

Agis

Pour vous ôter tout lieu de mécontentement, Lisandre le premier dira son sentiment. Quel que soit le dessein que son discours m'inspire, La Reine en sera juge, et pourra le détruire : Son sentiment toujours fut la règle du mien. Commencez donc, Lisandre, et ne déguisez rien.

Lisandre

Seigneur, Alcibiade avec raison assure Que je n'ai pas une âme insensible à l'injure. Mon coeur, par ses mépris fortement irrité, N'a pas, pour vouloir feindre, assez de lâcheté. Je le hais, je l'avoue, et vous le pouvez croire ; Mais je le hais bien moins que je n'aime la gloire. Ma haine à mon devoir doit céder aujourd'hui, Et j'aime mieux parler pour vous que contre lui. Toujours nos premiers soins sont dus aux diadèmes ; Nous sommes à nos Rois avant qu'être à nous-mêmes ; C'est trahir son devoir que le suivre à demi : On doit comme sujet plus que comme ennemi. C'est donc votre intérêt qui m'oblige à vous dire Qu'on lui doit accorder l'asile qu'il désire, Et que l'honneur défend à Votre Majesté De souscrire à l'exil qu'il n'a pas mérité. Jamais par le malheur la gloire n'est flétrie ; Le vertueux partout doit trouver sa patrie ; Et dans un ennemi, des Grecs si renommé, Vous devez protéger le mérite opprimé. Oui, si l'injuste Athènes, à soi-même cruelle, Bannit honteusement la vertu de chez elle, Sparte doit faire voir, quoi qu'il puisse avenir ; Qu'elle l'estime trop pour la vouloir bannir. La paix, qui pour l'État doit être avantageuse, N'exige point de vous d'injustice honteuse, Un traité glorieux, en cette occasion, Né vous peut ordonner une lâche action ; Et si la paix l'ordonne, et vous y doit contraindre C'est un traité honteux que vous devez enfreindre. Sparte a trop eu d'honneur en nos derniers combats, Pour faire, par terreur, rien d'injuste ou de bas, Et ne vous permet pas, si vous l'en voulez croire, D'acheter son repos aux dépens de sa gloire. Enfin, je trouve juste, à ne déguiser rien, Que l'on accorde asile à cet Athénien.

Agis

Alcibiade a lieu d'espérer toute chose, Après ce que pour lui son ennemi propose : La Reine estime trop.son mérite charmant Pour ne confirmer pas ce premier sentiment.

Timée

J'ai pour cet étranger une estime équitable : Le mérite a partout un charme inévitable ; Et puisque, par le droit qu'il a de tout charmer, Il est toujours aimable, on doit toujours l'aimer. Ce qui me charme en vous me doit plaire en tout autre ; J'estime sa vertu comme j'aime la vôtre ; Et, de quelque façon qu'un grand coeur puisse agir, L'amour de la vertu ne fait jamais rougir. C'est cette même ardeur qui m'oblige à vous dire Qu'on lui doit refuser l'asile qu'il désire, Et que l'honneur permet à Votre Majesté De souscrire à l'exil qu'il n'a pas mérité. Chaque État a ses lois, et par quelque maxime On condamne en un lieu ce qu'en l'autre on estime ; Et si l'arrêt d'Athènes est trop injurieux, Elle est libre, et ne doit en répondre qu'aux Dieux. Des malheurs assez grands ont troublé cette terre ; Recevoir ce banni, c'est accepter la guerre. Athènes est trop encline aux nouveaux démêlés, Pour souffrir pour amis ceux de ses exilés. Quelqu'illustre que soit ce Grec que l'on renomme, Il vaut mieux conserver un État qu'un seul homme ; Un bien particulier doit passer pour un mal, S'il détruit le repos et le bien général. Il est beau d'obliger ; mais un bon Roi doit croire Que le bonheur public fait sa plus grande gloire, Et doit incessamment songer que quelquefois Les communes vertus sont les vices des Rois. Alcibiade ailleurs peut rencontrer des Princes Qui le pourront servir sans nuire à leurs provinces. Enfin, je trouve juste, à ne déguiser rien, Que l'on refuse asile à cet Athénien.

Agis

Hé bien ! Qu'il cherche donc ailleurs une retraite ; Ce que vous désirez est ce que je souhaite.

Cléone

Ah ! Du moins écoutez.

Agis

Veuillez m'en dispenser ; Un intérêt public m'oblige à vous laisser Je vais me préparer pour la chasse prochaine : Si vous n'êtes content, plaignez-vous de la Reine ; Son sentiment toujours fut la règle du mien ; Je vous l'ai déjà dit, souvenez-vous-en bien.

Cléone

Permettez-moi la plainte après cette injustice.

Timée

Seigneur, permettez-moi d'aller au sacrifice.

Cléone

Ainsi, tout me trahit ; mais dans cet embarras Mon coeur me reste au moins, qui ne me trahit pas. Qui ne me trahit pas ! Ah, ciel ! Qu'osais-je dire ? De tous mes ennemis c'est peut-être le pire : Trouvant dans sa vertu ce qu'il doit désirer, L'infortune jamais ne le fit soupirer. Cependant, sur le point de quitter cet empire, Je l'entends en secret malgré moi qui soupire : Je ne sais qui produit sa faiblesse en ce jour ; Mais hélas ! Je crains bien que ce ne soit l'Amour.

Acte II

Scène 1

Léonide, Timée

Léonide

Quoi ! Madame, aujourd'hui votre avis persuade Que l'on doit de ces lieux chasser Alcibiade ! Quoi ! Vous qui dans l'abord ardente à l'obliger, Fûtes si favorable à ce noble étranger, Sitôt qu'ici la paix nous rend le Roi mon frère, À ce même étranger vous devenez contraire ! On a lieu de douter que Votre Majesté Puisse justifier cette inégalité, Et qu'en un même esprit, pour des sujets semblables Deux desseins différents soient tous deux équitables. Ou vous n'avez pas droit de le persécuter, Ou vous avez eu tort de le trop bien traiter ; Et comme trop cruelle, ou comme trop propice, Vous ne pouvez jamais éviter l'injustice. Un désir bien réglé doit toujours être égal ; Ce qui combat un bien ne peut être qu'un mal, Et l'équité s'oppose à l'injustice extrême. La vertu n'est jamais opposée à soi-même ; D'une égale manière elle agit en tous lieux, Et n'a rien d'opposé qui ne soit vicieux.

Timée

Il arrive souvent que, quoi qu'on se propose Deux différents effets viennent de même cause ; Et que, trompant les soins de l'esprit le plus fin, Deux moyens différents tendent à même fin. Les plus justes desseins, réglés par la prudence, Changent suivant le temps, ou quelque circonstance Et comme sous les cieux tout change incessamment On doit en divers temps agir diversement. Léonide, il est vrai, j'ai dedans cette terre Flatté cet étranger tant qu'a duré la guerre ; Mais la paix s'opposant aux biens qui lui sont dus, Ce qui fut juste alors maintenant ne l'est plus. Si, comme infortuné, je lui dois assistance, Je dois plus au repos du lieu de ma naissance ; Et nuisant à l'État en travaillant pour lui, Ma pitié deviendrait criminelle aujourd'hui.

Léonide

D'un art si peu commun vous savez vous défendre, Que, pour vous devoir croire, on n'a qu'à vous entendre. J'admire vos raisons, et n'ai jamais douté Des charmes de l'esprit de Votre Majesté : Mais des peuples grossiers les âmes obstinées À censurer toujours les têtes couronnées, Expliquant à leur mode un pareil changement, N'en seront pas peut-être un si beau jugement.

Timée

C'est de moi-même à moi que je dois rendre compte De moi seule dépend ou ma gloire ou ma honte, Et nul reproche enfin ne me saurait toucher, Si je ne trouve en moi rien à me reprocher. Ce n'est pas que pourtant ce succès ne m'afflige : Si de cet étranger l'exil vous désoblige, Ses entretiens fréquents ont des charmes bien doux Mais ils sont moins connus à tout autre qu'à vous, Et j'estime qu'un coeur tendre comme le vôtre Sera de son départ plus touché que tout autre.

Léonide

Il est vrai que souvent il m'a rendu des soins Qui, pour être cachés, ont eu trop de témoins : Mais je sais que pour vous ses visites charmantes, En l'absence du Roi, n'étaient pas moins fréquentes ; Et, depuis son retour, je ne sais pas pourquoi Ce départ que je crains vous touche moins que moi.

Timée

Ses soins m'ont obligée, et mon coeur se dispose À plaindre, comme vous, les maux que je lui cause. J'en ai de la douleur ; mais je m'assure bien Que votre déplaisir l'emporte sur le mien, Et crois, quelque pitié qui pour lui me possède, Qu'en bontés toutefois il faut que je vous cède.

Léonide

De tous les déplaisirs que l'on croit différents, Les plus cachés toujours ne sont pas les moins grands. En faveur d'un époux vous devez vous contraindre ; Mais pour moi, grâce aux Dieux, rien ne m'oblige à feindre.

Timée

Lisandre, à qui le Roi prétend vous engager, À feindre ici pourtant vous devrait obliger.

Léonide

Lisandre, tout aimable et vaillant qu'il puisse être, Pour être mon amant, n'est pas encor mon maître.

Timée

Mon coeur doit tout au Roi ; mais vous devez savoir Qu'il se consulte seul pour suivre son devoir.

Léonide

Madame, je croirai toujours, pour votre gloire, Tout ce qu'il vous plaira me commander de croire : Mon sentiment partout suivra votre désir.

Timée

Vous me rendrez justice et me serez plaisir.

Scène 2

Dorise, Timée, Léonide

à Timée

Dorise

Madame, l'étranger qui vers ces lieux s'avance, Demande à vous parler avec beaucoup d'instance.

Timée

Qu'il vienne, j'y consens et la Princesse aussi. Sans doute il aura su que vous êtes ici ; Impatient de voir une Beauté si chère, Il vient vous y chercher.

Léonide

Cela se pourrait faire ; Mais comme c'est à vous qu'il demande à parler, Je me retirerai de peur de vous troubler.

Scène 3

Cléone, Timée

Cléone

De mon départ, Madame, enfin l'heure s'approche. Je ne viens pas ici pour vous faire un reproche : Vous m'avez fait connaître, en évitant mes pas, Qu'en me plaignant de vous je ne vous plairais pas. Mais bien que vous soyez ma plus grande adversaire, Je ne perds pas encor le désir de vous plaire ; Et si j'ose venir vous chercher en ce lieu, C'est pour prendre votre ordre, et pour vous dire adieu.

Timée

De mes derniers conseils n'attendez point d'excuse ; L'apparence, Seigneur, bien souvent nous abuse. J'ai mes raisons à part, mais vous n'en savez rien, Et de ce qu'on ignore on ne juge pas bien. Pour ne pas être injuste, il le fallait paraître ; Loin de cesser pour moi, votre estime doit croître : Je n'y puis mieux répondre, et malgré vos ennuis, Je n'en fus jamais digne autant que je le suis.

Cléone

Par trop d'effets brillants d'une vertu sublime, Vous avez dans mon âme établi votre estime, Pour l'y pouvoir détruire avec facilité, Par le premier effet de votre cruauté. Ce malheur me surprend ; mais mon âme interdite, Puisque vous le causez, croit que je le mérite ; Et, pour vous condamner, mon esprit alarmé À vous croire équitable est trop accoutumé. Peut-être justement voulez-vous qu'on me chasse ; Mais on croit rarement mériter sa disgrâce ; Et comme en sa faveur chacun juge aisément, Un malheureux toujours croit l'être injustement. Ma timide raison, étonnée et confuse, Quand mon coeur vous défend, croit toujours qu'il s'abuse : Mais loin de s'abuser, peut-être que mon coeur, Se déclarant pour vous, s'oppose à mon erreur, Et que l'aveugle instinct qui vous le rend propice, Au lieu de me trahir, m'épargne une injustice.

Timée

Vous le pouvez bien croire et ne vous pas tromper Je sens que mon secret pour vous va m'échapper, Et qu'à votre vertu, que partout je remarque, Je dois de mon estime une dernière marque. La source de vos maux est plus en vous qu'ailleurs ; Votre mérite ici sait encor vos malheurs, Et troublant tout le cours d'une si belle vie, Dans Athènes à vous nuire il obligea l'envie. C'est lui qui dans ces lieux, loin de vous assister, Force la vertu même à vous persécuter. À votre abord ici je ne pus me défendre D'une inclination aussi forte que tendre, Et tout-à-coup pour vous je ressentis en moi L'instinct qui sait aimer sans qu'on sache pourquoi. Je pris ce mouvement de mon âme interdite Pour la simple pitié qu'un malheureux excite Mais sentant augmenter ce mouvement confus, Je craignis tôt après quelque chose de plus. En vain à vous voir moins je me suis résolue ; Malgré moi, sans regret, j'ai souffert votre vue ; Et pour bannir enfin mes soins entièrement, Je n'ai plus espéré qu'en votre éloignement. Je l'obtiens ; vous partez, et j'ose encor vous dire Que vous ne partez pas sans que mon coeur soupire : Mais il soupire en vain, quand j'agis contre vous, C'est un remède amer dont l'effet sera doux. Ce n'est pas que, malgré cette aveugle tendresse, Ma raison de mon coeur craigne quelque faiblesse Non ; mais quand on prétend éviter un malheur, Le moyen le plus sûr est toujours le meilleur ; Et, quoique l'on se sente une vertu parfaite, Chercher trop le péril, c'est chercher sa défaite. Une âme qui s'expose en cet état fatal, D'un ennemi qui plaît se défend toujours mal : Le combat est fâcheux, l'issue en est douteuse, Et la victoire même en est toujours honteuse. La gloire d'un péril consiste à l'éviter ; Un coeur cherche à faillir, s'il se laisse tenter, Et n'est pas innocent, quelqu'ardeur qui l'anime, Tant qu'il est en danger de pouvoir faire un crime.

Cléone

Si c'est là seulement pourquoi vous me chassez, Je ne partirai pas sitôt que vous pensez : Je prétends mettre encore un secret en usage, Qui saura vous contraindre à m'aimer davantage, Et qui, bien que vos soins me pressent de partir, De vos derniers avis vous sera repentir.

Timée

Non, non ; vous partirez, quelque charme qui brille ; J'en jure...

Cléone

Auparavant sachez que je suis fille.

Timée

Fille !

Cléone

Oui ; je vous dois trop pour vous déguiser rien : J'ai su votre secret, sachez aussi le mien. Je ne suis que la soeur, mais l'image vivante, De l'illustre banni qu'ici je représente. Notre mère, pour prix d'un légitime amour, D'un seul enfantement nous mit ensemble au jour ; Et la nature en nous mit tant de ressemblance, Que notre sexe seul en fut la différence. Nous n'eûmes en deux coeurs qu'une inclination ; Si la guerre lui plut, ce fut ma passion. Dans l'ardeur d'imiter sa valeur sans seconde, Je fis dans les forêts ce qu'il fit dans le monde ; Et contre les humains rien ne m'étant permis, Des plus fiers animaux je fis mes ennemis. Je n'aimais que la chasse : enfin, quand, pour ma peine, Lisandre fut de Sparte envoyé dans Athènes, Il me vit, je lui plus ; il avait des appas ; Il tâcha de me plaire, et ne me déplut pas : Mais je connus bientôt que, quoi qu'on puisse faire, Quand on ne déplaît pas, on peut aisément plaire. Je souffris qu'il m'aimât ; mais je m'aperçus bien Qu'on aime quelquefois sans qu'on en sache rien, Et que la différence, en une âme charmée, N'est pas grande entre aimer et souffrir d'être aimée. Mon orgueil empêchant ma voix de me trahir, J'avouai seulement de ne le pas haïr : Mais quand au fond de l'âme on sent un trouble extrême, Dire je ne hais pas, n'est-ce pas dire j'aime ? Et quand il demandait mon coeur au lieu du sien, Pouvais-je dire plus que de ne dire rien ? Sa naissance et son rang étant considérables, Tous mes parents d'abord lui surent favorables : Mais alors pour Straton, qui mourut tôt après, Mon frère avait sur moi sait des desseins secrets ; Et prenant pour Lisandre une invincible haine, Il rendit, par ses soins, sa prétention vaine, Et, par son grand crédit, il obtint aisément Un ordre du Sénat pour son éloignement. Incontinent après je fus que l'infidèle Aimait en cette Cour une Beauté nouvelle. Un si prompt changement semblait trop m'outrager, Pour ne m'inspirer pas l'ardeur de m'en venger ; Et lorsque le Sénat, par un arrêt sévère, D'Athènes, par envie, eut exilé mon frère, Je le fis consentir d'enfreindre cette loi, Changeant de nom, de sort et d'habit avec moi. Il se trouvait sort jeune, et notre ressemblance De tous ses ennemis trompa la défiance. Sous mon nom dans Athènes enfin il fit séjour, Tandis que sous le sien je vins en cette Cour. Cependant qu'en secret il a formé ses brigues, J'ai rendu dans ces lieux, par d'heureuses intrigues, La Beauté dont Lisandre ose espérer la foi, Infidèle pour lui, comme il le fut pour moi. Jugez en quels ennuis mon absence m'engage, Joint que c'est pour mon frère un éclatant outrage. Je crains que Léonide, encline au changement, Ne cesse d'être ingrate à mon ingrat amant, Et, le rendant heureux, ne m'ôte, en mon absence, Les douceurs qu'un grand coeur trouve dans la vengeance.

Timée

Avecque mon erreur votre effroi doit finir ; Si je puis vous chasser, je puis vous retenir. Tant qu'à vous desservir il m'a fallu contraindre, Je ne sais qui de nous était le plus à plaindre : Quand je vous outrageais, je souffrais plus que vous ; Mes conseils combattaient mes souhaits les plus doux ; Et je sens du plaisir plus que je n'en exprime, De pouvoir vous aimer et vous servir sans crime.

Cléone

Surtout dans votre coeur renfermez mon secret.

Timée

Mon coeur est trop à vous pour n'être pas discret, Et pour rien témoigner jamais qui vous offense, Avec tous vos désirs est trop d'intelligence.

Cléone

Vous possédez le Roi ; mais j'appréhende bien...

Timée

Le voici ; laissez-nous, et n'appréhendez rien.

Scène 4

Agis, Timée

Agis

Alcibiade a tort de craindre ma présence ; J'allais me retirer avecque diligence : J'ai trop de passion et d'estime pour vous, Pour traverser sitôt un entretien si doux : J'ai beaucoup d'intérêt en ce qui peut vous plaire ; Et bien que son départ m'ait semblé nécessaire, C'est me faire plaisir et prévenir mon choix, Que de vous visiter pour la dernière fois.

Timée

Je ne crois pas qu'il pense, au moment qu'il me quitte, M'avoir encor rendu sa dernière visite. Il s'apprête à partir ; mais il ose espérer Que sans empressement il s'y peut préparer, Et qu'il aura du temps autant qu'il en souhaite Pour résoudre en quels lieux il peut trouver retraite. C'est toute la faveur, en cette extrémité, Qu'Alcibiade attend de Votre Majesté.

Agis

Les raisons que tantôt vous avez proposées, À ce retardement sont toutes opposées ; Et quand votre conseil me porte à le bannir, Je vous défère trop pour l'ôter retenir. Un acte d'équité ne se peut trop tôt faire, Et souvent on le manque alors qu'on le diffère. Souffrir que ce banni diffère de partir, C'est, l'ayant condamné, sembler s'en repentir ; Et puisqu'en son départ Athènes s'intéresse, Il vaut mieux le presser que souffrir qu'on me presse. Mais outre ses raisons, pour ne l'arrêter plus, Il suffit d'avoir su votre avis là-dessus : À presser son départ votre conseil m'invite.

Timée

Si comme moi pourtant vous saviez son mérite, Il toucherait votre âme, et du même moment Il changerait de sort et vous de sentiment.

Agis

Mon âme, à vous aimer fortement attachée, Ne peut être d'ailleurs que faiblement touchée, Et de votre pouvoir mon coeur est trop jaloux Pour perdre un sentiment qu'il a reçu de vous. Je trouve en vos conseils un charme qui m'emporte, Et j'ai pris à vous croire une pente si forte, Que ce Grec éloquent entreprendrait en vain De me faire résoudre à changer de dessein. Tous ses charmes ici sont peu considérables ; Vos désirs sont pour moi des lois inviolables : Vous souhaitez qu'il parte en faveur de la paix, (Si vos conseils du moins expriment vos souhaits) ; Et pour souffrir ici plus longtemps sa présence, De suivre vos souhaits j'ai trop d'impatience.

Timée

Votre extrême bonté m'honore infiniment ; Mais quoi ! Si je quittais mon premier sentiment ?

Agis

Ah ! C'est ce que de vous je n'ai garde de croire : Pour quitter la raison vous avez trop de gloire. Encor qu'Alcibiade ait un charme assez fort Pour vous tendre sensible aux rigueurs de son sort, D'un changement honteux vous n'êtes point capable, Et je vous crois plus juste encor que pitoyable. Mais quand en sa faveur vous changeriez d'avis, Vos premiers sentiments seraient toujours suivis. Votre raison, tantôt sur ce fait consultée, D'aucune passion ne semblait agitée. Cet adroit exilé, sûr de tout obtenir, N'avait pas pris le soin de vous entretenir ; Et de ses intérêts votre âme séparée, Étant lors plus tranquille, était plus éclairée. Enfin, vous trouviez juste, à ne déguiser rien, De refuser asile à cet Athénien. Après ce sentiment, s'il vous en vient quelqu'autre, Il vient d'Alcibiade, et ce n'est plus le vôtre ; Je veux vous croire seule, et je vais, de ma part, Lui faire commander de hâter son départ ; L'amour pour vous m'en presse.

Timée

Ô cruel avantage ! Que serait sa rigueur, si son amour m'outrage ?

Acte III

Scène 1

Mindate, Lisandre

Mindate

Le Roi m'envoie exprès vous dire de sa part, Seigneur, qu'il faut partir dans une heure au plus tard. N'attendez point ici que Léonide passe ; Différez à la voir au retour de la chasse.

Lisandre

J'aurai du temps de reste : on vient de m'avertir Qu'elle est sans suite au temple, et qu'elle en va sortir. Depuis notre départ, quelque soin que j'emploie, De la voir seule encor le n'ai point eu la joie ; Et l'hymen, dont bientôt nous devons être joints, M'oblige à me presser de la voir sans témoins.

Mindate

Votre soin me surprend : cet objet favorable Avant votre départ n'était pas moins aimable ; Et si l'on peut juger de l'amour par les soins ; Avant votre départ vous l'aimiez beaucoup moins. Vous avez eu vingt fois la bonté de me dire Que sa beauté sur vous n'avait qu'un faible empire, Et que d'un ennemi la trop charmante soeur, Malgré tous vos efforts, occupait votre coeur. Vous serviez Léonide avecque négligence : L'amour assez souvent est détruit par l'absence ; Et vous êtes le seul, peut-être avant ce jour, En qui jamais l'absence ait sait naître l'amour.

Lisandre

L'absence a fait en moi son effet ordinaire : Cléone que j'aimais cesse enfin de me plaire, Et comme vers l'amour notre penchant est fort, Un coeur qui n'aime plus aime avec peu d'effort. J'ai revu Léonide, et sa vue en mon âme A fait renaître un feu des cendres de ma flamme ; Et ses yeux, que je trouve aussi puissants que beaux, Du débris de mes sers m'en ont fait de nouveaux.

Mindate

Mais si l'on peut trouver, comme on le persuade, Tous les traits de Cléone en ceux d'Alcibiade, Comment cet ennemi, qui se fait ici voir, Ne peut-il pour sa soeur aussi vous émouvoir ?

Lisandre

Sa ressemblance ici fait un effet contraire : Cessant d'aimer la soeur, je hais toujours le frère ; Et tout ce qu'elle avait de plus doux pour mes yeux, Dans un objet haï me doit être odieux. Mon amour, en faveur de cette ressemblance, De ma haine autrefois calmait la violence ; Mais le dépit ardent dont je suis embrasé, Est d'autant plus puissant qu'il n'a rien d'opposé. J'estime encor Cléone, enfin ; mais je suppose Que, quand l'amour n'est plus, l'estime est peu de chose : Sans peine on va d'abord de l'estime à l'amour ; Mais sitôt qu'à l'estime un coeur est de retour, Il passe encor plus loin, presque sans qu'il y pense, Et va, sans s'arrêter, jusqu'à l'indifférence.

Mindate

Votre âme, sur ce point, pourrait bien se flatter ; Elle semble à l'estime un peu trop s'arrêter.

Lisandre

Il est vrai ; mais enfin je ne vois plus Cléone ; Et quoique dès longtemps absent de sa personne, Mon coeur toujours pour elle a de la passion ; Si ce n'est de l'amour, c'est de l'ambition : Mais cette ambition m'enflamme et fait que j'aime, Et se peut dire amour, puisqu'elle agit de même. Je sens que cette ardeur incessamment s'accroît. Mais enfin, grâce aux Dieux, Léonide paraît.

Scène 2

Léonide, Mindate, Lisandre

Léonide

Aimable Athénien, que ton départ m'est rude ! Partout où tu n'es pas j'aime la solitude.

Mindate

Sans nous voir, en rêvant elle vient droit ici.

Lisandre

Quand on aime beaucoup souvent on rêve ainsi. Sans doute elle m'accuse.

Léonide

Ô rigoureux martyre ! Hélas !

Lisandre

Que je la plains ! Vois comme elle soupire.

Léonide

Ciel !

Mindate se retire.

Lisandre

Je suis trop touché du trouble où je la vois ; Je m'en vais l'aborder, Mindate, laisse-moi.

Léonide

Ô sort cruel ! Faut-il que ta rigueur extrême S'obstine à me priver encor de ce que j'aime ?

Lisandre

Non, non, belle Princesse, espérez mieux du sort, Avec tous vos souhaits mes désirs sont d'accord : Je vous rends votre Amant, objet charmant et rare, Ne craignez plus jamais que rien vous en sépare.

Léonide

Quoi, rien ne pourrait plus m'en séparer jamais : Serait-il bien possible !

Lisandre

Oui, je vous le promets.

Léonide

J'obtiendrais ce que j'aime ; ô promesse charmante ! Mais croyez-vous, Seigneur, que mon frère y consente ?

Lisandre

Oui, le Roi m'a promis qu'aux yeux de cette Cour Il veut avec plaisir approuver votre amour.

Léonide

Si c'est à ce dessein votre soin qui l'engage, Vous ne pouviez jamais m'obliger davantage.

Lisandre

C'est l'effet de mes soins.

Léonide

Par quel remerciement Vous pourrai-je exprimer tout mon ressentiment ? Vous me donnez bien plus que vous ne pouvez croire.

Lisandre

Je trouve à vous servir tant de joie et de gloire, Et mon coeur à vous plaire est si fort engagé, Qu'ici celui qui vous donne est le plus obligé.

Léonide

Ah, Seigneur, c'en est trop.

Lisandre

Ah ! C'en est trop, Princesse, Mon amour cherche à vaincre ici votre tendresse, Et me remercier quand je me donne à vous. De mon propre bonheur c'est me rendre jaloux.

Léonide

Vous m'aimez donc, Seigneur ?

Lisandre

Ah ! Pour vous en instruire Je ne crois pas avoir besoin de vous le dire, Mon coeur par ses soupirs vous l'a dit mille fois, Mes regards font ici l'office de ma voix, Et si vous souhaitez enfin que je vous aime, Vous avez déjà su vous le dire à vous-même, Puisqu'enfin vous m'aimez...

Léonide

Ô cruel accident ?

Lisandre

Mais d'où vous peut venir ce chagrin évident ? Vous paraissez tantôt à mes soins obligée, Qui peut si promptement vous rendre si changée ?

Léonide

Il m'a pris tout-à-coup un étourdissement Qui cause en mon humeur ce soudain changement. Seigneur, dans mon silence excusez ma faiblesse.

Lisandre

Je ne vous quitte point que votre mal ne cesse.

Léonide

Nullement ; c'est à quoi je ne puis consentir : Je sais que pour la chasse on doit bientôt partir ; Vous pourriez me causer beaucoup d'inquiétude ; Mon mal veut du repos et de la solitude.

Scène 3

Hermodore, Lisandre, Léonide

Hermodore

Madame, Alcibiade ici vient vous chercher.

Lisandre

Il serait incommode ; il faut l'en empêcher : La Princesse, suivant l'avis qu'elle me donne, Souhaite du repos et ne veut voir personne ; Elle se trouve mal ; allez donc promptement.

Léonide

Mon mal s'apaise un peu ; demeurez un moment.

Lisandre

Quoi ! Sans appréhender que votre mal s'irrite, Vous pouvez vous résoudre à souffrir sa visite !

Léonide

Ce sera la dernière, et la civilité M'oblige de souffrir cette incommodité.

Lisandre

Mais vous serez contrainte.

Léonide

Oui ; mais, par bienséance Il faut souvent, Seigneur, se faire violence : Pour vous, rien ne vous force à vous violenter ; Il est votre ennemi, vous pouvez l'éviter.

Lisandre

Pour le fuir, vous croyez à tort que je vous laisse : J'ai pour lui moins d'horreur que pour vous de tendresse ; Et mon coeur, qui s'irrite et qui se sent charmer, S'il fait fort bien haïr, fait encor mieux aimer.

Léonide

Mais vous ferez contraint.

Lisandre

Non, cessez de le craindre Je ne verrai que vous sans beaucoup me contraindre Le mouvement des yeux, qui suit celui du coeur, Se porte rarement vers un objet d'horreur ; Et toujours nos regards, quand notre âme est charmée Ne cherchent plus partout que la personne aimée. Dès que mon ennemi paraîtra dans ces lieux, Ma haine prendra soin d'en détourner les yeux, Et mes regards ici d'accord avec moi-même, Fuiront ce que je hais pour chercher ce que j'aime Mon amour les dispose à suivre mon désir.

Léonide

Mais vous me pourrez voir avec plus de loisir.

Lisandre

Mais vous pouvez souffrir le soin que je veux prendre.

Léonide

Mais le Roi va partir ; vous le ferez attendre.

Lisandre

Je pourrai demeurer quelques moments ici.

Léonide

Alcibiade enfin...

Hermodore

Madame, le voici.

Scène 4

Cléone, Lisandre, Léonide

Cléone

Je trouve, en vous voyant, tout ce que je souhaite ; Mais, Princesse, ma joie est pourtant imparfaite, Et le bien de vous voir ne m'est doux qu'à demi, Puisque je le partage avec mon ennemi.

Lisandre

Malgré nos différends, malgré votre injustice, Je veux bien en ce lieu vous rendre un bon office. La Princesse est malade, et je vous fais savoir Qu'à présent ce n'est pas l'obliger que la voir. Profitez de l'avis d'un ennemi sincère, Et faites comme lui ce que vous devez faire.

Cléone

Bien que d'un ennemi j'abhorre les avis, S'ils sont justes pourtant, il faut qu'ils soient suivis : Rien ne peut m'arrêter, quand la raison me chasse.

Léonide

Que faites-vous, Seigneur ?

Cléone

Ce qu'il faut que je fasse : De peur d'importuner, je sors et je me tais.

Léonide

Un homme comme vous n'importune jamais : Demeurez ; la faiblesse où je me suis trouvée, Vient de se dissiper depuis votre arrivée.

Lisandre

Non ; soyez mieux instruit : cette feinte santé N'est rien qu'un simple effet de sa civilité ; Et plus, pour vous souffrir, elle veut entreprendre, Plus vous devez encor vouloir vous en défendre.

Cléone

S'il est vrai...

Léonide

Non, Seigneur ; c'est vainement qu'il craint.

Lisandre

Quoi ! Ne voyez-vous pas comme elle se contraint ? Croyez...

Cléone

Mais par quel droit veux-tu que je te croie, Toi dont mes plus grands maux font la plus grande joie, Toi dont les soins pour moi n'auraient aucuns appas ; Enfin, toi qui me hais et que je n'aime pas ? Quand j'ai cru tes conseils tantôt sans artifice ; Si pour y résister j'ai trop eu de justice, Lorsque dans tes conseils je vois lieu de douter, J'ai trop d'horreur pour toi pour n'y pas résister. Je cède à la raison ; mais crois, quoi qu'il advienne, Que ton opinion ne peut être la mienne : Tu crois que la Princesse ici souffre en secret, Qu'elle parle avec peine et m'écoute à regret ; Et l'horreur que pour toi ma haine me suggère, Suffit pour m'obliger à croire le contraire.

Léonide

Alcibiade ici peut bien vous récuser, Et pourvu qu'il me croie, il ne peut s'abuser. Votre erreur, en effet, pourrait bien être extrême, Si vous croyez sentir mon mal mieux que moi-même, Il nous connaît tous deux, et doit, dessus ce point, Moins croire qui le hait que qui ne le hait point.

Lisandre se cache dans un coin du théâtre.

Lisandre

Ah ! Puisqu'en sa faveur vous êtes déclarée, Mon âme à lui céder doit être préparée. C'est moi que vous chassez ; je n'examine rien : Votre repos m'est cher beaucoup plus que le mien ; C'est à vous d'ordonner, c'est à moi de me taire, Mes désirs les plus doux ne tendent qu'à vous plaire ; Et puisque ma retraite a pour vous des appas, Il faut me retirer et ne murmurer pas.

Cléone

Quel tourment !

Léonide

Quel sujet avez-vous de vous plaindre ? Votre ennemi qui fort cesse de vous contraindre : Je remarque en vos yeux de nouveaux déplaisirs.

Cléone

Hélas !

Léonide

Parlez, Seigneur ; expliquez vos soupirs.

Cléone

Un coeur s'explique assez au moment qu'il soupire ; Quand on sent de l'amour, soupirer c'est le dire.

Léonide

Quelqu'autre passion vous agite en ce jour.

Cléone

Ah ! Quelle passion ne vient point de l'amour ? Un coeur, dans les transports dont une âme est saisie, Ressent toujours l'amour, s'il sent la jalousie ; Et, bien qu'on soit pressé par de plus rudes coups, C'est se sentir amant que se dire jaloux.

Léonide

Après mille serments d'une amour éternelle, La jalousie en vous doit être criminelle : De cette passion le principe est charmant ; J'en aime la naissance et crains l'accroissement ; Elle naît de l'amour ; mais en la laissant croître Elle fait bien souvent mourir qui la fit naître : C'est un monstre qui nuit, sitôt qu'il est puissant Et qu'il faut avec soin étouffer en naissant. Pour chasser vos soupçons, rappelez dans votre âme Tout ce qui peut servir à vous prouver ma flamme : Songez que j'ai promis que l'hymen le plus doux Ne m'unira jamais, s'il ne m'unit à vous ; Et s'il ne suffit pas de ce que ma faiblesse M'à fait jusques ici découvrir de tendresse, Joignez-y, pour vous rendre un repos qui m'est cher, Tout ce que la pudeur peut m'avoir fait cacher.

Cléone

Cette rare bonté, malgré mon infortune, Cause une joie en moi qui n'est guères commune ; Et mes transports sont tels que je vous puis jurer Qu'il serait malaisé de vous les figurer. Mais venant de savoir que le Roi votre frère Ne peut souffrir qu'ici mon départ se diffère, Et contraint par son ordre à quitter cette Cour, Sans un terme plus long que la fin de ce jour, Au point de vous laisser à Sparte avec Lisandre, D'un reste de frayeur j'ai peine à me défendre. Mon départ peut sans doute avancer ses desseins ; De vos regards sans cesse il fera des larcins ; Et comme par les yeux toujours le coeur s'enflamme, Ses larcins pourront bien aller jusqu'à votre âme : Vous souffrirez qu'il aime au moins, si vous n'aimez ; Vos beaux yeux à le voir vont être accoutumés, Et je ne fais que trop que la plus inhumaine Peut aimer aisément ce qu'elle voit sans peine.

Léonide

Non, ne concevez pas cette vaine terreur ; Vous sortirez de Sparte et non pas de mon coeur, Et la chaîne où pour vous l'Amour a su me prendre, Me va serrer plus fort, plus elle va s'étendre.

Cléone

De votre coeur dépend tout le repos du mien : Faites toujours qu'il m'aime, et je ne craindrai rien.

Lisandre

Ah ! C'est trop se cacher.

Léonide

Je suis toute interdite Lisandre vient à nous, il faut que je vous quitte.

Scène 5

Lisandre, Cléone

Lisandre

Vous fuyez donc ma plainte ? Ah ! Je suivrai vos pas.

Cléone

Crois-moi, tu serais mieux de ne la suivre pas : Arrête.

Lisandre

Que veux-tu ?

Cléone

Malgré ton injustice, Je veux bien, à mon tour, te rendre un bon office : La Princesse est malade, et je te sais savoir Qu'à présent ce n'est pas l'obliger que la voir.

Lisandre

Ah ! Je sais trop d'où vient le mal qui la possède ; J'en ai connu la cause et j'en sais le remède.

Cléone

On se trouve contraint bien souvent à souffrir Des maux qu'on peut connaître et qu'on ne peut guérir ; Et notre âme, où l'erreur de cent sources peut naître, Ne connaît pas toujours ce qu'elle croit connaître. L'apparence t'apprend que je suis ton rival ; Mais un témoin si faux sait souvent juger mal.

Lisandre

Du nom de mon rival te voudrais-tu défendre ? J'étais ici caché, d'où j'ai su tout entendre : J'ai bien vu qu'à tes voeux l'ingrate a répondu.

Cléone

Tu le peux croire ainsi que tu l'as entendu.

Lisandre

Son erreur vient de toi, ton amour l'a fait naître ; Tu l'aimes, je le fais.

Cléone

Tu le fais mal peut-être.

Lisandre

Je suis, par tes discours, éclairci sur ce point ; Ton amour paraît trop pour ne l'avouer point.

Cléone

Puisque de t'outrager mon coeur cherche la voie, Si mon amour te nuit, je l'avoue avec joie.

Lisandre

Je te verrais amant sans en être alarmé ; Mais mon plus grand dépit est de te voir aimé.

Cléone

Ce bien qui m'est si cher, par les maux qu'il me coûte, N'est que la moindre part des douceurs que je goûte. L'heur de voir que l'on m'aime a pour moi moins d'appas, Que le plaisir de voir que l'on ne t'aime pas.

Lisandre

Ailleurs qu'en ce palais bientôt ma juste rage T'arracherait la vie avec cet avantage ; Je saurais t'immoler à mon inimitié, Et d'un objet d'envie en faire un de pitié.

Cléone

Hé quoi ! Depuis deux ans que tu partis d'Athènes, Ton âme est devenue ou bien sorte ou bien vaine. Malgré tous les mépris qu'on t'y faisait souffrir, Tu fuyais le combat que tu me viens offrir.

Lisandre

Malgré ma haine alors, ta soeur m'était si chère, Que dans mon ennemi je respectais son frère : Mais Cléone sur moi n'ayant plus de pouvoir, Ce qui fut lors ma crainte est mon plus doux espoir. Le temps et la raison ont su rompre la chaîne Dont l'amour arrêtait les transports de ma haine : Mon coeur est indigné d'avoir été soumis Par un charme odieux et des traits ennemis ; Et mon âme, à présent doublement irritée, Par ce dépit nouveau sent sa haine augmentée. Les traits qui dans Cléone avaient fait mon erreur, Dans un rival haï ne me sont plus qu'horreur ; Et sa beauté, qu'en toi je ne vois pas extrême, À tout ce que j'abhorre et n'a plus rien que j'aime. Sans cesser de haïr, j'ai su cesser d'aimer ; Et bien loin qu'elle ait rien qui me puisse charmer, Il suffit, pour avoir tous les défauts ensemble, Qu'elle soit de ton sang et qu'elle te ressemble.

Cléone

Le soin qu'avec ardeur tu prends pour m'offenser, Réussit beaucoup plus que tu ne peux penser : Apprends que ce mépris, qui m'irrite et m'étonne, Ne me touche pas moins que si j'étais Cléone ; Et qu'il n'est pas moins lâche et moins injurieux, Que si Cléone même était devant tes yeux. À tous ses sentiments tous mes désirs répondent ; Même coeur nous anime et nos soins se confondent : Je ne lui puis toucher par des noeuds plus étroits, Et lui ressemble enfin bien plus que tu ne crois.

Lisandre

Hé bien ! Suivons tous deux le transport qui nous guide : Trouve-toi dans le bois près du temple d'Alcide. À la chaste où je vais, quoi qu'il puisse arriver, Dans deux heures au plus je saurai m'y trouver ; Là nous pourrons nous battre ; oseras-tu t'y rendre ?

Cléone

Oui, oui, je m'y rendrai ; ne te fais pas attendre.

Acte IV

Scène 1

Timée, Trasimène

Timée

Parle, parle du Roi ; dis-moi tous ses malheurs ; S'il lui coûte du sang, épargnes-tu mes pleurs ? Ton silence en dit plus que ton soin ne m'en cèle ; Sans doute il a reçu quelque atteinte mortelle : Ne me déguise plus la grandeur de mes maux.

Trasimène

Il court de ce malheur un bruit qui sera faux. Mais qu'entends-je ?

Timée

Ah ! Quelqu'un vient, dans ce trouble extrême, M'assurer que le Roi.... Mais Dieux ! C'est le Roi même.

Scène 2

Timée, Agis

Timée

Le plus doux de mes voeux est enfin exaucé ; Vous vivez.

Agis

Ô malheur !

Timée

Quoi ! Seriez-vous blessé ?

Agis

Ma blessure, sans doute, est profonde et mortelle ; Lisandre enfin n'est plus, lui qui fut si fidèle.

Timée

Il a trouvé la mort ?

Agis

Il n'a pu l'éviter : Jugez par ce récit si j'ai lieu d'en douter. Alors que dans les bois notre troupe assemblée A senti son ardeur à l'envi redoublée, Nous avons fait un cercle, et sommes tous d'abord Pour attaquer le monstre, allez jusqu'à son fort. Après être sortis d'une route épineuse, Nous l'avons vu paraître auprès d'une eau bourbeuse Où sur un lit de jonc il s'était retiré, Assez proche d'un corps fraîchement massacré. Au bruit qu'ont fait nos chiens, cet animal superbe Du sang des plus hardis ayant fait rougir l'herbe, Tenant ces ennemis indignes de ses coups, A tourné fièrement ses défenses vers nous ; Mais il m'a choisi seul, comme s'il eût pu croire Qu'en un moindre péril il eût eu moins de gloire, Et s'il eût dédaigné, ne s'adressant qu'à moi, D'avoir quelque ennemi moins illustre qu'un Roi. Tous ceux qui près de moi se sont lors venus rendre De fou approche en vain ont voulu me défendre : Tous leurs traits sur sa hure ont semblé s'émousser ; Et n'ayant rien trouvé qu'il n'ait pu terrasser, Il est venu sur moi fondre la gueule ouverte, Teinte d'un sang livide et d'une écume verte ; Il a voulu me joindre, et, lorsqu'il s'est lancé, Dans son flanc découvert j'ai mon dard enfoncé : Mais moins intimidé qu'aigri par cet outrage, Le monstre loin de perdre a redoublé sa rage, Et, cherchant à pouvoir aisément m'approcher, A crevé mon cheval et m'a fait trébucher, Jetant lors, m'ayant fait tomber dans une haie, Plus de feu par ses yeux que de sang par sa plaie. Avecque promptitude et sans aucun effort, Il allait achever sa vengeance et ma mort, Si Lisandre, s'offrant à sa perte assurée, Ne l'eût frappé dans l'oeil d'une flèche acérée, Et, par ce noble effort de zèle et de valeur, N'eût attiré sur lui sa rage et mon malheur. D'abord, sentant son sang sur sa hure s'épandre, Il s'est, en bondissant, avancé vers Lisandre, Et l'eût blessé sans doute alors, si son cheval N'eût point, en se cabrant, reçu le coup fatal. Mais le monstre ayant vu que, malgré sa conduite, Son cheval effrayé sous lui prenait la fuite, Animé de vengeance et de sang altéré, Il a suivi Lisandre et l'aura déchiré. Nos chasseurs, arrêtés près de moi par ma chute, Aux coups du sanglier l'ont laissé seul en butte ; Et tous voulant m'aider, aucun n'a pris le soin D'aller à son secours qu'il n'ait été bien loin. Voyant la nuit fort proche et ma peine inutile, Sans l'avoir pu trouver, j'ai regagné la ville, Où, confus de ma chute et sûr de son malheur, Je reviens accablé de honte et de douleur.

Timée

Cette perte, où je prends la part que j'y dois prendre, Est un malheur pour vous plus grand que pour Lisandre : Croyez que de son sort d'autres seront jaloux, Et tiendraient à bonheur de se perdre pour vous.

Agis

Tel qui me hait dans l'âme en peut dire de même : Un Roi peut rarement être assuré qu'on l'aime ; Et, tant que son pouvoir force à le redouter, De tout ce qu'on lui dit il a lieu de douter : Il confond aisément le faux et le vrai zèle ; Souvent qui l'aime moins, paraît le plus fidèle ; Et le plus fourbe étant le plus ingénieux, Il croit devoir le plus à qui le trahit mieux. Lisandre séparait le Roi de la couronne ; Sans craindre mon pouvoir il aimait ma personne, Et peut-être en ma Cour plusieurs qui s'y font voir N'aiment pas ma personne et craignent mon pouvoir.

Timée

Charilas mécontent est le seul que je sache Qu'on puisse soupçonner d'un sentiment si lâche.

Agis

Bien qu'il prétende au trône, et qu'il soit malheureux, J'ai quelque autre ennemi beaucoup plus dangereux.

Timée

Plus dangereux, Seigneur ! Ah, ciel ! Qui pourrait-ce être ?

Agis

Vous n'aurez pas de peine à le pouvoir connaître ; C'est cet Athénien, plein d'adresse et sans foi, Qui conspire en ces lieux en secret contre moi, Et qui, malgré mes soins, trompant mes espérances, Au coeur de mon empire a des intelligences.

Timée

L'avis doit être faux, Seigneur, assurément ; Quand un grand coeur veut nuire, il nuit ouvertement. Ce Grec, s'il se vengeait, se vengerait sans crime ; Tout malheureux qu'il est, je fais qu'il vous estime, Qu'il aime à surpasser un mal par un bienfait, Et qu'il serait pour vous ce que Lisandre a fait.

Agis

Me préservent les Dieux d'un si cruel service ! Je le puis maintenant chasser avec justice, Et tiendrais pour un mal pire que le trépas, Ce qui m'obligerait à ne le chasser pas : Il ne faut rien devoir, quand on ne veut rien rendre. Mais quel Dieu favorable ici nous rend Lisandre ?

Scène 3

Lisandre, Agis, Timée

Lisandre

Un homme, en qui des Dieux les soins ont éclaté, Rend un sujet fidèle à Votre Majesté.

Agis

Ce qu'il me rend en vous m'est plus cher qu'un empire : Que je sache son nom.

Lisandre

Je vais vous en instruire. Mon cheval, poursuivi par le monstre irrité, Par des sentiers confus m'ayant longtemps porté, Conduit par la terreur qui lui servait de guide, Est à peine arrivé près du temple d'Alcide, Qu'affaibli par le sang qu'il avait répandu, Je l'ai senti s'abattre et me suis cru perdu : Mais lors, par un effort difficile à comprendre, Alcibiade...

Agis

Ah, ciel ! Que m'allez-vous apprendre ?

Lisandre

Qu'en cet état fatal, courant à mon secours, Il a vaincu le monstre et conservé mes jours.

Agis

Ah ! Lisandre, en ce lieu quel sort l'a pu conduire ?

Lisandre

À peine croirez-vous ce que je vais vous dire. Près du temple d'Alcide il ne s'était trouvé Qu'à dessein de m'ôter ce qu'il m'a conservé : Nous devions nous y battre, et, grâces à sa haine, S'il n'eût cherché ma perte, elle eût été certaine ; Et je trouvais la mort, par un destin cruel, Si je n'eusse trouvé mon ennemi mortel.

Timée

Cette illustre action est si belle et si rare, Qu'elle pourrait toucher le coeur le plus barbare ; Et le Roi suit la gloire avec trop de chaleur, Pour n'être pas sensible à ce trait de valeur : Il a pour votre vie un sentiment trop tendre, Pour faire une injustice à qui l'a su défendre, Et souffrir que, pour prix d'un coup si glorieux, Votre libérateur soit banni de ces lieux.

Lisandre

Je serai trop heureux, si ce dernier service Peut empêcher le Roi de faire une injustice.

Timée

Considérez, Seigneur...

Agis

Il n'y faut plus penser ; Le dessein en est pris.

Lisandre

Le ferai-je avancer ? Il est dans le jardin.

Agis

Allez, allez lui dire Qu'enfin absolument je veux qu'il se retire.

Timée

Quoi ! De Sparte ?

Agis

Oui, de Sparte, et de plus que le jour Le rencontre parti demain à son retour.

Lisandre

Vous lui deviez sans doute ici votre assistance, Plutôt par équité que par reconnaissance ; Et j'aurais tort, Seigneur, si j'avais souhaité Que vous fissiez pour moi plus que pour l'équité.

Agis

Pour être juste, un Roi n'agit pas comme un autre : Je ferai mon devoir, ne manquez pas au vôtre.

Lisandre

J'obéis sans murmure, et n'ai pas prétendu Que qui me rend le jour vous ait beaucoup rendu.

Scène 4

Timée, Agis

Timée

Quoi, sur un faux soupçon, sans preuve et sans indice, Vous voulez qu'un exil soit le prix d'un service ? Et qu'un Athénien fasse dans vos États, D'un grand Roi comme vous le plus grand des ingrats ; Croyez-vous l'injustice aux Monarques permise ? Quelle raison en vous cette erreur autorise ?

Agis

Celle qui m'a tantôt appris que quelquefois Les communes vertus sont les vices des Rois.

Timée

Il est vrai ; mais aussi pour un Roi magnanime Une commune faute est souvent un grand crime ; On ne doit voir en lui rien que de glorieux ; En montant sur le trône il s'approche des Dieux ; Il y prend des clartés qu'il doit mettre en usage ; Et si lors ses vertus éclatent davantage, L'éclat brillant qu'il trouve en des degrés si hauts, Fait comme ses vertus éclater ses défauts.

Agis

Et croyez-vous un Roi capable d'une faute ? Pour rien faire de bas, il a l'âme trop haute : Sur le trône l'erreur ne le peut assaillir ; Il est si près des Dieux qu'il ne saurait faillir ; Et par mille clartés, qu'en lui leur soin assemble, Le faisant leur image, ils font qu'il leur ressemble. Tous les mauvais sujets sont les seuls obstinés À chercher des défauts sur les fronts couronnés. Je sens bien que je suis d'injustice incapable ; Quiconque m'en accuse en doit être coupable, Et, pour être bon juge en cette occasion, À trop peu de lumière ou trop de passion. Alcibiade est brave, et sa dernière palme Dans nos champs désolés a rétabli le calme ; Mais s'il a mis le calme en nos champs en ce jour, Il a beaucoup plus mis de trouble dans ma Cour : Il a vaincu le monstre, il a sauvé Lisandre ; Mais il m'ôte encor plus qu'il ne me vient de rendre ; Et son outrage est tel, que n'étant que chassé, Il est si peu puni qu'il est récompensé.

Timée

Son service effectif sera donc sans salaire, Et vous le punirez d'un crime imaginaire ?

Agis

C'est un crime avéré qui produit mon courroux.

Timée

Il est donc si secret qu'il n'est su que de vous ?

Agis

Non, non ; s'il fut secret, il a cessé de l'être : Qui le peut ignorer, si j'ai pu le connaître ? Cet outrage est de ceux qu'on n'ose publier, Et dont celui qui souffre est instruit le dernier. Mais pour cet ennemi votre soin qui m'outrage Est de sa trahison un nouveau témoignage : Croyant qu'il me trahit, pourrais-je m'abuser, Quand vous me condamnez, afin de l'excuser ? Et n'est-ce pas enfin me faire un tort extrême Que de séduire en vous la moitié de moi-même ?

Timée

Moi, Seigneur, me séduire ! Hé quoi ! Prétendez-vous Sur tous les innocents porter votre courroux ? Quoi donc ! Faut-il trahir, d'une ardeur criminelle, La gloire et la vertu, pour vous être fidèle ? Faut-il marquer ma foi par une trahison ? Faut-il à votre erreur immoler ma raison ? Faut-il par l'injustice acquérir votre estime, Et vous prouver enfin ma vertu par un crime ?

Agis

Vous serez juste assez, si vous l'êtes pour moi ; Qui vous justifiera, si je vous crois sans foi ? Et quel que soit ce Grec, dont mon coeur se défie, Qui vous condamnera, si je vous justifie ? Soit qu'il soit innocent ou coupable en effet, Comptez ma haine ici pour son plus grand forfait. Si c'est avec raison que je lui suis contraire, Au nom de l'équité partagez ma colère ; Et si j'ai sans raison pris pour lui de l'horreur, Au nom de notre hymen épousez mon erreur. Vos soins honorent trop un homme que j'abhorre ; Perdez-le par amour, si vous m'aimez encore ; Ou, puisqu'enfin sur vous j'ai des droits absolus, Perdez-le par devoir, si vous ne m'aimez plus : S'il cherche à me trahir, souffrez qu'on le bannisse ; Si je l'exile à tort, souffrez mon injustice ; Contre mon ennemi déclarez-vous pour moi ; Ne le défendez plus... Mais c'est lui que je vois.

Scène 5

Lisandre, Agis, Cléone, Timée

Lisandre

Seigneur, Alcibiade, avant qu'il se retire, Demande à vous parler.

Agis

Eh ! Qu'a-t-il à me dire ?

Cléone

Le Roi craint de m'entendre, il faut l'en dispenser ; C'est à la Reine ici que je vais m'adresser.

Elle se retire.

Timée

C'est vous adresser mal ; souffrez que je vous laisse ; Où l'on trouve le Roi, c'est à lui qu'on s'adresse.

Cléone

Son estime toujours fut si grande pour moi, Qu'à mes discours sans peine elle eût ajouté foi, Et vous auriez pu croire aisément de la Reine Ce que d'un ennemi vous ne croirez qu'à peine. Bien que de mes malheurs vous redoubliez le cours Je viens vous avertir qu'on en veut à vos jours. Tandis, que des chasseurs vous ont mené Lisandre, Par son choix au jardin j'ai pris soin de l'attendre : Près d'une palissade, où j'étais arrêté, J'attendais son retour, quand de l'autre côté Deux hommes, dont la voix n'a pu m'être connue, Parlant de votre mort, l'ont enfin résolue, Et n'ont pas moins promis que de vous immoler Demain dans le Sénat, où vous devez aller. La palissade épaisse et la nuit fort prochaine, Les cachant à mes yeux, ont redoublé ma peine ; Mais s'étant séparés au bruit qu'ont fait mes pas, Je n'ai pu, m'avançant, rien voir que Charilas.

Agis

Charilas ! Ah, le traître ! Holà, cherchez Mindate ; Il faut que ma justice en ma vengeance éclate.

Lisandre

Oui, Seigneur, soyez juste ; et, pour le devenir, Veuillez récompenser aussi bien que punir : Un soin si généreux et de telle importance Mérite quelque prix.

Cléone

Non, non ; je l'en dispense. L'intérêt ne meut point les généreux esprits ; L'honneur les sait agir, et l'honneur fait leur prix ; Et s'ils cherchent ailleurs d'autre reconnaissance, On ne leur doit plus rien, quand on les récompense. Sans beaucoup être ingrat, le Roi me peut chasser ; L'effort n'est pas en moi si grand qu'il peut penser : Je m'oppose à la mort ; mais l'ardeur qui m'anime Est moins un soin pour lui qu'une horreur pour le crime, Et je fuis, sans avoir d'autres prétentions, Ma pente naturelle aux belles actions. Je cherche à l'obliger moins qu'à me satisfaire : Je lui dis seulement ce que je ne puis taire ; Et, si c'est un effort de générosité, Pour m'en devoir beaucoup, il m'a trop peu coûté. Oui, je veux faire voir, par ma prompte retraite, Que j'ai toujours en moi tout ce que je souhaite : Dès cette même nuit je veux partir d'ici, Ce sont mes seuls désirs.

Agis

Ce sont les miens aussi.

Scène 6

Lisandre, Cléone

Lisandre

L'injustice du Roi rend mon âme interdite : Cet exemple est de ceux que jamais je n'imite. Vous trouverez en moi ce qu'il ne vous rend pas, Et dans un rang moins haut des sentiments moins bas. Je sais à quoi pour vous mon salut me convie : Souhaitez, ordonnez, n'épargnez point ma vie.

Cléone

Avant que de partir, je te veux témoigner Que je n'ai pas dessein aussi de l'épargner. De ceux qui te cherchaient une troupe accourue, Quand sous mes coups le monstre expirait à ta vue, De te conduire au Roi montrait des soins trop grands, Pour nous laisser alors vider nos différends : Nous sommes seuls ; suis-moi ; viens, avant mon absence, Achever ma disgrâce ou hâter ma vengeance : Cherchons un lieu.

Lisandre

Non, non ; il n'en est pas besoin ; Vous pouvez vous venger, et sans aller plus loin : Sur ma vie en tous lieux vous pouvez tout prétendre ; Vous me l'avez rendue, et pouvez la reprendre : J'ai trop reçu de vous pour vous refuser rien ; Souhaiter tout mon sang, c'est vouloir votre bien. Je crains l'ingratitude, et ma plus forte envie Ne peut m'en affranchir qu'en payant de ma vie. Je tiens de vous le jour qu'un monstre allait m'ôter, Et si vous m'en privez, ce sera m'acquitter.

Cléone

Va, tu ne me dois rien, c'est moi qui t'en assure. Un respect si mal dû me tient lieu d'une injure ; Et tu ne me peux croire encor sans m'outrager, Injuste et lâche assez pour vouloir t'obliger. J'ai droit de te punir, et ma défense offerte, Moins pour toi que pour moi, vient d'empêcher ta perte : Le monstre, en te perdant, m'eût fait pleurer ton sort ; Tu trouvais trop de gloire en ce genre de mort ; Tu mourais pour ton Prince, et non pour mon offense, Et ne te sauvant pas je perdais ma vengeance.

Lisandre

Ne la perdez donc pas ; frappez, percez ce coeur ; Il s'offre sans défense à son libérateur.

Cléone

Non, défends-toi ; ta perte est due à ma colère ; Mais je veux l'acheter pour me la rendre chère : Suis ta haine pour moi.

Lisandre

Votre effort dans le bois Vient de faire expirer plus d'un monstre à la fois, Et vos coups, me sauvant d'une perte certaine, Comme du sanglier, triomphent de ma haine : Je fuirai Léonide, et l'amour que j'ai pris...

Cléone

Aime, l'amour est libre et non pas le mépris. Pour Cléone et pour moi ton mépris qui m'anime, Est mon plus grand outrage et ton plus lâche crime.

Lisandre

Mon aveugle erreur cesse, et mes regards en vous, Ne découvrent plus rien que de noble et de doux. Jusques au fond du coeur si je vous considère, J'y trouve une vertu qu'il faut que je révère ; Et si jusqu'à vos yeux j'ose lever les miens, J'y vois briller l'appas de mes premiers liens. Ce qui fait que pour vous mon aversion cesse, Semble pour votre soeur rappeler ma tendresse, Et ses traits, que sans haine ici j'observe en vous, Pourraient seuls m'obliger à respecter vos coups.

Cléone

Tu cherches à surprendre une âme généreuse. Reprends, reprends ta haine, elle est moins dangereuse ; D'un si lâche ennemi mon coeur tient tout suspect, Et craint moins ta colère encor que ton respect.

Lisandre

C'est à tort, eh effet, que mon âme interdite Me porte à vous parler de ce qui vous irrite. Cet amour fut toujours par une dure loi, La source de l'horreur que vous avez pour moi ; Et pour Cléone ici mon coeur moins infidèle Est coupable pour vous, s'il ne l'est plus pour elle. Je vous dois tout, Seigneur, et ce feu renaissant, S'il vous est odieux, ne peut être innocent : Je saurai m'en guérir, ou je saurai m'en taire ; Il vous offenserait, et je cherche à vous plaire.

À part.

Cléone

Ah ! Connais mieux, ingrat quel est ton défenseur. Je veux, enfin, je veux... Quoi ! Que veux-tu, mon coeur ? Lui découvrir ensemble et ma honte et ta flamme ? Ô ma fierté, reviens au secours de mon âme !

Lisandre

Parler, que voulez-vous ?

Cléone

Ce que je dois vouloir ; Je veux partir sur l'heure, et ne te jamais voir.

Lisandre

Souffrez...

Cléone

Va, laisse-moi.

Lisandre

Quoi ! Je vous désoblige Jusqu'à ne vouloir pas...

Cléone

Va, laisse-moi, te dis-je.

Lisandre

C'est à moi d'obéir en l'état où je suis ; Mais me haïrez-vous toujours ?

Cléone

Oui, si je puis.

Acte V

Scène 1

Timée, Trasimène

Timée

Hé bien ? Mon espérance est-elle heureuse ou vaine ? Verrai-je l'étranger ?

Trasimène

Oui ; mon soin vous l'amène. Je l'ai trouvé si triste et si prêt à partir, Qu'à peine à mon dessein je l'ai fait consentir : Je l'ai par le jardin fait entrer sans lumière ; J'en avais fait ouvrir la porte de derrière ; Et, sans qu'on l'ait pu voir, en faveur de la nuit, Dans votre appartement enfin je l'ai conduit. Il attend.

Timée

Qu'il avance ; et toi, sur toute chose, Fais que personne n'entre, et dis que je repose. Hélas ! Pourquoi faut-il qu'avec de si grands soins L'innocence se cache et craigne les témoins, Et que je doive faire, en l'ardeur qui m'anime, Un acte de vertu comme l'on fait un crime ? L'amitié toutefois rompt ce qui me retient ; Pour une illustre fille il faut... Mais elle vient.

Scène 2

Timée, Cléone

Timée

Souffrez, chère Cléone, encor que je vous voie ; C'est pour votre intérêt autant que pour ma joie ; Et le bien de vous voir, que je trouve si doux, L'est d'autant plus pour moi qu'il doit l'être pour vous. Si c'est votre départ qui fait votre tristesse, Je sais l'art de finir la douleur qui vous presse, Et ne prétends vous voir que pour vous avertir Du moyen qui vous peut dispenser de partir.

Cléone

Mais quoi ! De qui défend ce moyen infaillible ?

Timée

De vous.

Cléone

De moi, Madame ! Hélas ! Est-il possible ?

Timée

Oui, oui ; votre départ dépend de votre choix ; J'ai trouvé le remède et le mal à la fois. Le Roi s'est expliqué ; j'ai su sa jalousie ; C'est d'où naît le transport dont son âme est saisie : Mes soins trop éclatants pour tous vos intérêts Ont servi de matière à ses soupçons secrets ; Et devant qu'il eût pris le soin de me le dire, Toutes ses actions auraient dû m'en instruire. En tout temps, en tous lieux, et de toutes façons, Un jaloux, malgré lui, découvre ses soupçons : Mais un coeur innocent facilement s'abuse ; S'il ne s'accuse point, il croit peu qu'on l'accuse Et tient tous les soupçons qui l'osent attaquer Trop au-dessous de lui pour se les appliquer. Ôtez du coeur du Roi ces frayeurs indiscrètes ; Il sera ce qu'il doit, s'il connaît qui vous êtes : Qu'il sache votre sexe.

Cléone

Ah ! Ce moyen fatal Est un remède encor plus cruel que le mal. Puisqu'il se dit jaloux, il me force à me taire : Je ne puis demeurer sans exposer mon frère ; Et cet effet si prompt, s'opposant à nos voeux, Donnerait de sa cause un soupçon dangereux.

Timée

Quoi ! L'intérêt d'un frère est plus sort que le vôtre ! Et vous ne devez pas plus à vous qu'à tout autre ?

Cléone

Aux intérêts du sang j'ai joint ceux de l'honneur ; Je dois leur immoler mes soins et mon bonheur : Que dis-je, mon bonheur ? Hélas ! Puis-je en prétendre ? Mon amitié pour vous ne peut être plus tendre : Mais, pour me rendre heureuse, il faudrait, sans erreur, Que cette amitié seule occupât tout mon coeur ; Il faudrait que Lisandre, après son inconstance, N'excitât que ma haine ou mon indifférence, Et me fît perdre un feu que mon coeur abusé, De peur de le connaître, a toujours déguisé. Cependant c'est à tort que je me suis flattée ; J'ai trop d'émotion pour n'être qu'irritée ; Et l'amour, malgré moi, qui me reste en ce jour, Sous le nom du dépit n'en est pas moins amour. Le bonheur de vous voir pour moi serait extrême ; Je vois que vous m'aimez, je sens que je vous aime ; Et je sais qu'il n'est rien qui doive plus charmer Que de voir ce qu'on aime et de s'en voir aimer. Mais je verrais aussi l'infidèle Lisandre ; Il me trahit, je l'aime et ne m'en puis défendre, Et je sais qu'il n'est rien qui fasse plus souffrir Que de voir ce qu'on aime et de s'en voir trahir. Ce n'est pas que le soin que pour lui j'ai su prendre Ne l'ait touché pour moi d'un sentiment plus tendre ; Mais bien que mon secours ait semblé l'émouvoir, C'est encor me trahir que m'aimer par devoir. Il est toujours ingrat, et toujours il m'offense, Si je ne dois son coeur qu'à sa reconnaissance ; Et pour le recevoir, mon amour glorieux Voudrait le devoir moins à mon bras qu'à mes yeux.

Timée

Plus ici par l'amour vous seriez outragée Plus à votre amitié je serais obligée ; Et si vous demeuriez aujourd'hui dans ces lieux, Ce serait pour moi seule.

Cléone

Hélas ! Jugez-en mieux : Ma retraite pour vous ici serait honteuse ; Lisandre est trop ingrat et vous trop généreuse ; Et si je demeurais en ces lieux aujourd'hui, Je crains que ce ne fût moins pour vous que pour lui.

Timée

Demeurez pour punir un amant si perfide, Pour l'éloigner toujours du coeur de Léonide, Pour faire qu'il partage au moins votre tourment, Et souffre encor pour vous malgré son changement.

Cléone

Je lui veux peu de mal malgré son inconstance ; Je veux son repentir plutôt que ma vengeance, Et souhaite bien moins, si j'ose m'exprimer, De le faire haïr que de me faire aimer.

Timée

Il est doux d'être aimée, et vous le pouvez être ; Mais, pour vous faire aimer, faites-vous donc connaître : Demeurez pour l'instruire...

Cléone

Ah ! Loin d'y consentir, La peur d'en dire trop me presse de partir. Mon aveu me peut nuire et ne peut m'être utile : Il n'est point de royaume où je ne trouve asile ; Et Lisandre aisément verrait qu'en cette Cour Ce qui peut m'arrêter ne peut être qu'amour : Je ne pourrais sans doute, en mon désordre extrême, Avouer qui je suis sans avouer que j'aime ; Et maigre mon amour, mon orgueil le plus fort D'un aveu si honteux ne peut être d'accord.

Timée

Ne dîtes qu'au Roi seul ce qu'il faudra qu'il cèle. Lisandre est en faveur, c'est un sujet fidèle ; Mais j'aurai le pouvoir d'empêcher que le Roi N'apprenne votre amour à cet amant sans foi.

Cléone

Le Roi peut s'empêcher de dire que je l'aime ; Mais qui m'empêchera de le dire moi-même ? Prétendez-vous qu'un coeur surpris d'un doux poison, Avec beaucoup d'amour ait beaucoup de raison ? Croyez-vous qu'au plus sort d'une ardeur inquiète On puisse être longtemps fille, amante et muette, Et qu'il soit fort aisé de pouvoir plus d'un jour Aimer, voir ce qu'on aime, et cacher son amour ? Quand bien ma voix tairait ce que je sens dans l'âme, Mes regards, malgré moi, découvriraient ma flamme ; Et de mes vains efforts l'Amour victorieux, Au refus de ma bouche, irait tout dans mes yeux. Lisandre y connaîtrait ma honte et ma tendresse. Ne vous obstinez plus à presser ma faiblesse : Pour éviter un mal, laissez-moi fuir un bien.

Timée

Puisqu'il faut... Mais quel bruit trouble notre entretien ?

Scène 3

Trasimène, Cléone, Timée

Trasimène

Ah ! Seigneur, cachez-vous.

Cléone

Qui ? Moi !

Cléone entre dans le cabinet.

Timée

Veuillez la croire ; Si ce n'est pour vos jours, que ce soit pour ma gloire. Tandis que de ce bruit je vais savoir l'effet, Entrez et demeurez au fond du cabinet.

Scène 4

Mindate, Charilas, Timée

Mindate

Il faut rendre l'épée...

Charilas

Oui, le nombre m'accable ; Mais le plus malheureux n'est pas le plus coupable.

Timée

D'où provient ce tumulte en mon appartement ?

Mindate

J'exécute du Roi l'exprès commandement : Madame, de ce traître il veut qu'on se saisisse, En quelqu'endroit qu'il fuie, il faut que j'obéisse.

Elle rentre.

Timée

Oui, Mindate, il le faut ; mais l'ayant arrêté, Hâtez-vous de le mettre en lieu de sûreté.

Charilas

Ah ! Princesse, on me livre aux mains de mon complice ; Il a part au forfait, qu'il ait part au supplice. Sachez...

Mindate

Elle est entrée, et ne peut écouter Ce que sans fondement vous m'osez imputer.

Charilas

Je le dirai partout.

Les Gardes se retirent.

Mindate

Sa douleur le transporte. Amis, retirez-vous, et gardez bien la porte : Je prétends, dans l'effort du trouble où je le voi, Découvrir des secrets qui regardent le Roi. Nous sommes seuls enfin.

Charilas

Ton erreur est extrême ; Ton crime aura toujours un témoin dans toi-même.

Mindate

Ah ! Sauvez-moi.

Charilas

Sauver qui me livre au trépas !

Mindate

Parler haut, c'est me perdre.

Charilas

Et ne me perds-tu pas ?

Mindate

Non ; quittez votre erreur et daignez me connaître : Je suis toujours pour vous ce que j'ai promis d'être. Le Roi m'a commandé de me faire escorter Pour vous chercher partout et pour vous arrêter. Vous trouvant par malheur, je n'ai pu me défendre D'exécuter mon ordre et de tout entreprendre. Mais j'invente un moyen, qui vous fera juger Si je prétends vous nuire ou veux vous obliger. Ce cabinet ouvert offre à notre vengeance Tout ce que peut attendre une honteuse espérance : Demeurez-y caché.

Charilas

Mais que prétendez-vous ?

Mindate

Le Roi m'a découvert ses sentiments jaloux : Il me suivra d'abord, si je lui persuade Que j'ai vu dans ce lieu cacher Alcibiade ; Et prenant seul le soin d'y conduire ses pas, Nous pourrons aisément lui donner le trépas. Ce coup ne nous peut mettre en un péril extrême ; Je suis chef de la Garde et le Sénat vous aime : Tout nous applaudira, si nous réussissons : Reprenez votre esprit et perdez vos soupçons.

Charilas

Cher ami, pardonnez à des craintes frivoles.

Charilas entre dans le cabinet.

Mindate

Nie perdons point de temps en de vaines paroles. Passez vite où bientôt le Roi sera conduit, Et derrière la porte attendez-nous sans bruit. C'est à moi maintenant... Mais j'aperçois la Reine.

Scène 5

Timée, Mindate

Timée

Où donc est Charilas ?

Mindate

N'en soyez pas en peine ; Mon soin, suivant les voeux de Votre Majesté, Vient de le faire mettre en lieu de sûreté.

Timée

Laissez-moi.

Il se retire.

Mindate

J'obéis.

Timée

Il me sera facile D'avoir avec Cléone un entretien tranquille.

Scène 6

Trasimène, Timée

Trasimène

Le Roi vient pour vous voir.

Timée

Le Roi ? Quel embarras !

Trasimène

Léonide et Lisandre accompagnent ses pas.

Timée

Dieux ! Que je crains sa vue !

Trasimène

Afin qu'il se retire, J'ai dit ce qu'à chacun j'avais ordre de dire.

Timée

Quoi ?

Trasimène

Que vous reposez et qu'on ne vous voit pas. Mais Mindate l'arrête et lui parie tout bas.

Scène 7

Timée, Agis, Trasimène

Timée

Il avance, je tremble ; hélas ! Quelle est ma peine !

Agis

Que Mindate entre seul avec moi chez la Reine. Quoi ! Vous me recevez d'un visage interdit ! Vous reposiez, Madame, à ce qu'on m'avait dit : Mais à ce que je vois sans peine je m'assure Que ce repos n'est pas si grand qu'on le figure.

Timée

L'ordre que j'ai donné n'était pas fait pour vous : Le bonheur de vous voir ne peut m'être que doux. Je voulais être seule ; et, contre mon attente, Si vous me surprenez, la surprise est charmante.

Agis

Si vous me dites vrai, nous formons mêmes voeux : Vous voulez être seule, et c'est ce que je veux. Mais à notre repos je pense qu'il importe Que de ce cabinet Alcibiade sorte.

Timée

Comment, Alcibiade ! Il n'est point en ces lieux : Il est bien loin, Seigneur ; j'en atteste les Dieux.

Agis

Épargnez vos serments et le faites paraître : Je sais qu'il est ici.

Timée

Je sais qu'il n'y peut être.

Agis

Pour vous convaincre mieux, je vais vous le montrer. Mindate, éclairez-moi.

Timée

Seigneur...

Il entre dans le cabinet avec Mindate.

Agis

Je veux entrer.

Timée

Quel malheur ! Mais quel bruit déjà se fait entendre ?

Trasimène

Souffrez qu'on laisse entrer Léonide et Lisandre : Ils sont dans l'antichambre ; ils venaient pour vous voir.

Timée

Qu'ils viennent ; leur secours est mon dernier espoir. Ah ! Sans doute on immole une fille innocente. Ô Dieux ! Le bruit redouble et ma terreur augmente.

Scène 8

Timée, Agis, Lisandre

Timée

Ah, Princesse ! Ah, Seigneur ! Hâtez-vous, suivez-moi. Mais Dieux ! Il n'est plus temps, puisque voici le Roi.

Agis

Périsse ainsi quiconque aura la même envie.

Timée

Se peut-il... ?

Agis

C'en est fait, il a perdu la vie : Mon perfide ennemi vient d'achever son sort.

Timée

Mais de qui croyez-vous avoir causé la mort ?

Agis

De l'horreur des humains, de l'objet de ma haine ; Du lâche Charilas.

Timée

Quoi ! Sa perte est certaine ?

Agis

Je sais qu'il ne vit plus, et que Mindate enfin, Comme il eut même crime, aura même destin. Avec un faux rapport, ayant pu me séduire, Dans un piège mortel il a su me conduire. En entrant après lui, jugez de mon effroi, Quand j'ai vu Charilas paraître devant moi, Et Mindate, manquant au soin qu'il devait prendre, L'exciter à me perdre, au lieu de me défendre. Surpris de leurs efforts, j'aurais peu résisté, Si lors quelqu'un des Dieux n'eût éteint la clarté ; Puisqu'enfin c'est sans doute ainsi qu'il faut qu'on nomme Celui qui, me sauvant, a paru plus qu'un homme. Sans se faire connaître, il a fait choir d'abord Charilas à mes pieds, en criant : je suis mort ; Et courant à Mindate, et venant à l'atteindre, M'a donné le moyen de sortir sans rien craindre.

Il entre dans le cabinet.

Lisandre

Dans cet heureux succès, Seigneur, permettez-moi D'aller voir quelle main nous sauve un si grand Roi.

Agis

Si c'est quelque mortel qui vient de me défendre, Qu'il vienne recevoir le prix qu'il doit prétendre ; Et vous, Reine innocente, approuvez dans mon coeur Le juste repentir de mon injuste erreur. Je crains Alcibiade, et j'avoue avec honte Que ma jalouse ardeur fut trop forte et trop prompte ; Et que, si j'avais pu le trouver près de vous, Vous l'auriez vu bientôt percé de mille coups : Sa mort était conclue, et devant vous ma rage Eût lavé dans son sang son crime et mon outrage.

Scène 9

Lisandre, Agis, Léonide, Cléone, Timée

Lisandre

Seigneur, voyez quel bras a pu vous secourir.

Agis

Que vois-je ? Alcibiade ! Ah ! Traître ! Il faut mourir.

Lisandre

Regardez mieux quel sang vous prétendez répandre : Devez-vous l'attaquer, s'il vient de vous défendre ? Et par quel droit, Seigneur, voulez-vous lui porter Des coups pareils à ceux qu'il vous fait éviter ? Pouvez-vous bien prétendre, avec quelque justice, Que de votre salut le prix soit un supplice ; Qu'il soit puni des jours qu'il vous a conservés, Et qu'il meure par vous, quand par lui vous vivez ?

Agis

Ah ! Cruel défenseur, quelle était ton envie ? Pourquoi t'es-tu mêlé de me sauver la vie ? Et crois-tu que devoir mes jours à ton effort, Ne me soit pas un mal plus rude que la mort ? Puis-je te voir caché, seul, de nuit, chez la Reine, Sans voir au même temps ma honte trop certaine ? Et puis-je, sans souffrir un tourment infini, Voir l'auteur de ma honte, et le voir impuni ? Comme mon ennemi, tu me dois ma vengeance ; Comme mon défenseur, je te dois récompense ; Et ces deux noms en toi sont si bien confondus, Que je sens dans mon coeur tous mes voeux suspendus. Si je te veux punir de ma gloire ternie, Il faut donner la mort à qui je dois la vie ; Et si je veux payer ce qu'a fait ta valeur, Il faut donner la vie à qui m'ôte l'honneur. Je me trouve réduit, avec incertitude, À choisir de la honte ou de l'ingratitude, Et dois, par la rigueur du choix qui m'est offert, Ou perdre qui me sauve, ou sauver qui me perd. Mais à tort sur ce point mon esprit se partage : Si le jour est bien cher, l'honneur l'est davantage ; Et puisqu'il m'a servi beaucoup moins qu'outragé, Sans pouvoir être ingrat, je puis être vengé.

Lisandre

Une preuve sur vous peut donc moins qu'un indice ? Vous doutez de l'outrage et non pas du service ; Et ce service encor vous doit faire juger Que qui vous sert si bien ne peut vous outrager. Souffrez que votre esprit sur son grand coeur s'assure : Rien de honteux ne part d'une source si pure ; Et, s'il vous eût trahi, son bras, sans faire effort, Pour assurer son crime, eut souffert votre mort. Mais pour calmer votre âme inquiète et timide, Il suffit de savoir qu'il aime Léonide...

Agis

Plût aux Dieux !

Lisandre

Vous pouvez, s'il devient son époux, En cessant d'être ingrat, cesser d'être jaloux.

Agis

Vous avez ma parole.

Lisandre

Oui ; mais sans rien prétendre, Pour le prix de ses soins, je veux bien vous la rendre. Nous devons immoler à qui nous rend le jour, Vous toute votre haine, et moi tout mon amour.

Agis

Mais est-il juste aussi, reprenant ma parole, Que pour mes intérêts Léonide s'immole ? Et quel droit sur ma soeur me permet d'exiger Qu'elle force son âme au choix d'un étranger ?

Léonide

Ah ! Pour vos intérêts tout me sera facile : Je trouve aisément doux ce qui vous est utile ; Et ce choix, qui pour moi vous doit moins alarmer, S'il a de quoi vous plaire, a de quoi me charmer.

Cléone

Le sort d'Alcibiade ici doit faire envie, Si d'un si grand bonheur sa disgrâce est suivie ; Et ce qu'il perd ailleurs n'a rien eu de si doux Que l'honneur éclatant d'être ici votre époux.

Agis

Hé bien ! Ma soeur, il faut que rien ne nous retienne ; Donnez-lui votre main et recevez la sienne : Donnez... Quoi ! L'insolent, à ma soeur, devant moi Refuse avec audace et sa main et sa foi !

Timée

Si vous pouviez connaître...

Agis

Ah ! Princesse infidèle ! Je ne connais que trop son amour criminelle : Pouvait-il mieux pour vous prouver sa lâche ardeur, Qu'en bravant ma clémence et méprisant ma soeur ? Mais d'un amour si noir cette claire assurance, Comme de mon affront, m'instruit de ma vengeance. Par où je le vois tendre, il recevra mes coups, Et, pour le punir mieux, je ne perdrai que vous.

Cléone

Perdre la Reine ! Ô Dieux ! Quelle injustice horrible !

Agis

Ce coup, pour un amant, doit être sort sensible ; Mais il me paraît doux, s'il te semble inhumain : On ne peut mieux percer son coeur que dans ton sein. L'amour te rend coupable, il faut qu'il te punisse, Et que ton propre crime ici soit ton supplice.

Cléone

Ce malheur, quoique grand, me donne peu d'effroi : On pourra l'empêcher.

Agis

Et qui le pourra ?

Cléone

Moi.

Agis

Nous le verrons. Holà.

Cléone

Que personne n'avance : Sans combattre, Seigneur, je prendrai sa défense ; Et l'important secret que je vais révéler Doit craindre les témoins, loin d'en faire appeler.

Agis

Que l'on nous laisse seuls.

Cléone

Je ne me puis défendre D'arrêter Léonide et de souffrir Lisandre. Pour conserver la Reine, apprenez votre erreur ; D'Alcibiade en moi reconnaissez la soeur : Je suis Cléone enfin.

Agis

Ah ! Reine incomparable, Votre innocence ici me va rendre coupable.

Timée

L'amour, qui fit l'erreur, qui vous fut abuser, Ne veut qu'un repentir pour vous faire excuser. Mais Cléone aisément ne se peut satisfaire.

Cléone

Je ne veux qu'obtenir votre soeur pour mon frère. Son choix le doit charmer, et je garde ma foi, Si je lui dorme en lui ce qu'elle perd en moi.

Agis

Je désire ardemment que ma soeur y consente.

Léonide

Pour moi votre désir est une loi charmante.

Lisandre

À peine revenu d'un juste étonnement, Permettez qu'à vos pieds je cherche un châtiment.

Cléone

Ce que je veux de vous n'est pas une vengeance.

Lisandre

Ah ! Vous ne savez pas toute mon inconstance : Mon coeur vous a trahie ; et, pour vous animer, Apprenez que ce traître ose encor vous aimer. L'amour d'un inconstant n'est rien qu'un nouveau crime.

Cléone

Malgré moi contre vous il n'a rien qui m'anime ; Et mon coeur serait voir, s'il montrait ce qu'il sent, Que ce crime suffit pour vous rendre innocent.

Lisandre

Quoi ! Je puis être heureux !

Cléone

Toute ma feinte est vaine : Si mon frère le veut, je le voudrai sans peine ; Dans son état présent, et Straton n'étant plus, Vous n'avez pas sujet de craindre aucun refus.

Agis

De cet heureux dessein, qu'ici nous devons taire, Envoyons en secret avertir votre frère : Attendant son aveu, pour ne hasarder rien, Cachez sous ces habits votre fort et le sien ; Et pour ne craindre pas qu'on se le persuade, Conservez dans ces lieux le nom d'ALCIBIADE.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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