Le Radeau de la Méduse
Scène 1
Olga, Stéphanie
Toutes deux sont en tablier blanc.
Olga
Eh bien ! C'est entendu comme ça. Vous montez dîner chez vous au galop, et vous venez me prendre tout de suite après. Il doit être sept heures un quart.
Stéphanie
Si vous disiez sept heures et demie. Je vais juste. Je l'ai encore remontée dimanche dernier sur l'horloge du Panthéon. Ça commence à huit heures et demie, et il y a plus qu'un pas d'ici l'Ambigu.
Olga
Dépêchez-vous d'aller dîner.
Stéphanie
Oh ! Mes maîtres ne doivent pas encore avoir fini...
Olga
Moi, les miens ont fini depuis un quart d heure.
Stéphanie
C'est vrai que vous mangez chez vous à des heures impossibles.
Olga
Ne m'en parlez pas, ma pauvre amie, tous les jours à table à six heures un quart.
Stéphanie
Drôle d'idée de dîner si tôt.
Olga
C'est des habitudes de province. Le patron, avant d'être chef de bureau, était quelque chose en province ; il était ponts-et-chaussées qu'on m'a dit, ou receveur, enfin dans les sous-préfectures. Je crois que c'était à la sous-préfecture de Bordeaux ou de Genève. Enfin il y avait de la province dans tout ça. Ils sont venus s'installer ici, il y a cinq ans. Monsieur a obtenu son changement parce que la mère à Madame tenait de décéder et de laisser des maisons sur le pavé de Paris. Alors ils sont venus ici, Monsieur et Madame, pour que les maisons soient pas toutes seules, les recueillir et les soigner. Mais notre Monsieur, on peut dire que c'est un vieux original.
Stéphanie
Un vieux original, que vous dites ?... J'ai connu aussi un maître qui était comme ça. Ils sont drôles, ces gens-là, les vieux originals.
Olga
À son ministère, il est détesté comme la peste, parce qu'il est grincheux, tatillon, et qu'il arrive toujours le premier au bureau, dès les onze heures, avant tous les employés, avant tous les garçons. Ça ne le gêne pas beaucoup... Nous déjeunons à dix heures et quart... Toujours des habitudes de province... Le matin, déjeuner à dix heures et quart... Le soir, à six heures et quart.
Stéphanie
C'est commode pour aller au théâtre.
Olga
Oui, mais quand on y va aussi peu souvent que moi ! En revanche, c'est rudement gênant le dimanche quand il faut être rentrée à cinq heures de l'après-midi pour allumer son feu, surtout que j'ai un fourneau de fourneau qui ne sait pas ce que c'est que de prendre, même avec des margotins.
Stéphanie
Ils tous laissent encore assez souvent sortir le soir.
Olga
Oh ! Pour ça, ils ne sont pas regardants... Ainsi, quand j'ai demandé à Madame la permission pour aller à l'Ambigu, elle n'a fait aucune difficulté. Et pourtant il tient deux personnes ce soir. Un Monsieur et une dame qui tiennent pour une place. Il faut croire que ce n'est pas des gens de grande importance, puisqu'on me laisse sortir tout de même et qu'on n'a pas fait de préparatifs pour eux.
Stéphanie
Oh ! Sept heures trente-cinq ! Je monte dîner au galop, ma petite, et je tiens tous prendre dans un quart d'heure... Ils doivent avoir fini, là-haut... C'est la nounou qui sert à table, à ma place... Chez nous, ils dînent à sept heures, sept heures un quart.
Olga
C'est des heures, ça ! Mais six heures un quart. Il faut avoir été sous-préfet à Genève.
Stéphanie
Je file. Je viens tous prendre. Ou bien, montez me chercher, puisque tous serez prête avant moi... vous pourrez dire bonjour à Célina.
Stéphanie sort.
Olga
Oui, ça ta mieux comme ça. À tout à l'heure.
Scène 2
Madame Lalbert, Olga
Madame Lalbert
Quand tous faites cuire des choux de Bruxelles comme ce soir, je tous ai déjà répété dix fois qu'il fallait tenir bien fermée votre porte de cuisine. Sans quoi l'odeur se répand dans tout l'appartement. Ce salon en est empesté. Comme c'est agréable pour ce Monsieur et cette Dame qui tiennent passer la soirée !
Olga
Ça n'est pas une mauvaise odeur... Tout à l'heure, en rentrant du bureau, Monsieur a dit : « Oh ! quelle bonne odeur de choux ! »
On sonne.
On sonne.
Madame Lalbert
Oui, avant le dîner. Mais maintenant qu'ils sont mangés, ça ne produit pas la même impression. Tenez ! Voilà justement ce Monsieur et cette Dame. Ils sont exacts. Monsieur leur a dit que nous nous couchions de bonne heure et qu'il ne fallait pas tenir passé huit heures. Oh ! Ils sont impatients... Ne vous pressez pas, ma fille... C'est un jeune homme qui tient pour cette place de contrôleur. Mon mari doit désigner le candidat de son choix, et le ministre nommera le candidat de mon mari. Ils attendront un peu.
Olga
L'escalier est chauffé.
On sonne.
Madame Lalbert
Vous les ferez entrer ici, et vous leur direz que je vais venir. Oh ! Ils sont pressés, décidément. Redressez-moi bien le dessus du piano... Moi, je trouve que c'est impoli de s'impatienter comme ça.
Olga
Ce n'est pas qu'ils s'impatientent, Madame, mais du dehors, avec cette sonnette, on n'entend pas quelquefois si ça sonne en dedans.
Olga sort. Madame Lalbert range quelques sièges et sort à son tour par la porte de droite.
Madame Lalbert
Allez leur ouvrir.
Scène 3
Olga
À part.
Elle sort à gauche.
Olga
Si ces Messieurs Dames veulent attendre quelques instants, Madame et Monsieur ne seront pas longtemps à venir. Moi, je me trotte chercher Stéphanie.
Scène 4
Henri, Henriette
Henri
Je suis content, ma petite Rette.
Henriette
Pourquoi, mon petit Ri ?
Henri
Parce que, ma petite Rette, nous allons faire un bon dîner... Sens-moi cette odeur de choux.
Henriette
Je connais ça... C'est sûrement des choux de Bruxelles.
Henri
Je les adore.
Henriette
Seulement je trouve qu'on dîne tard dans cette maison-ci.
Henri
Et nous ne sommes pas encore à table... Il n'est que huit heures moins dix. Monsieur Lalbert m'a dit : « Ne tenez pas plus tard que huit heures. » Il n'est donc pas probable qu'on dîne avant huit heures.
Henriette
Ça a dû te faire plaisir, quand il t'a incité ?
Henri
Penses-tu ? Je lui avais soumis ma demande pour cette place avec la lettre de notre ami Bayen. Le soir, à quatre heures, je suis retourné à son bureau, et il m'a dit : « Je veux tous avoir un de ces soirs chez moi. Venez sans façon avec votre femme. Madame Lalbert sera contente de faire votre connaissance. » Et il a ajouté : « Ne tenez pas plus tard que huit heures moins le quart. »
Henriette
Il est tout-puissant pour te faire obtenir cette place ?
Henri
Oui ; le ministre lui demande son avis, et il nommera la personne qu'il aura désignée. C'est toujours comme ça que ça se passe.
Henriette
Ça serait bien, mon petit, d'avoir cette place. Tu gagnerais le double de ce que tu as maintenant.
Henri
Ça serait mieux que bien. Ça serait nécessaire. Autrement je ne sais pas comme nous sortirons des embarras où je suis. C'est ça qui nous tirerait de la purée !
Henriette
J'ai faim. En ce moment, quand tu parles de purée, je ne peux faire autrement que de penser à une bonne purée de marrons.
Henri
Avec une dinde au milieu.
Henriette
On doit bien manger ici.
Henri
De la bonne cuisine de ménage. Tu as vu, comme j'ai déjeuné en précision de ce dîner-là. Un oeuf et une côtelette. Il faut faire honneur au repas de Monsieur et Madame Lalbert. Ce sont des gens à vous bourrer.
Henriette
À vous mettre le manger de force dans votre assiette.
Henri
Je me laisserai faire. Je résisterai pour la forme... Jamais je n'ai eu faim comme aujourd'hui... La seule crainte que j'ai, c'est de manger trop... Attention à ne pas faire de gaffes, petit chéri. Il s'agit de ne pas déplaire à ces gens-là. Si nous leur déplaisons, tu sais, la place est dans le seau.
Henriette
Sois tranquille...
Henri
Tais-toi. J'entends nos hôtes. Réfrène tes appétits carnassiers. Moi, je dissimule les miens, non sans peine.
Scène 5
Lalbert, Madame Lalbert, Henri, Henriette
Lalbert
Bonjour, Madame. Bonjour, Monsieur. Rosette, je te présente Monsieur et Madame Henri Bardin.
Madame Lalbert
Madame, vous êtes bien aimable d'être venue.
Henri
Oh ! Madame ! Ma femme était impatiente de faire votre connaissance ! Elle me pressait tout à l'heure... « Dépêche-toi, mon ami ! Ne faisons pas attendre Monsieur et Madame Lalbert. »
Lalbert
Oh ! Il ne fallait pas tant vous presser et vous gêner pour ça ! Je vous aurais attendus paisiblement en lisant mon journal. Mais c'est très bien d'être venus à l'heure indiquée.
Henri
Oh ! Nous n'aimons pas changer les habitudes des gens.
Un temps.
Henriette
Nous avons nous-mêmes des habitudes très régulières. La vie n'est agréable qu'à ce prix.
Ils s'assoient : un temps.
Lalbert
Asseyez-vous donc, Monsieur et Madame... Avez-vous entendu crier les journaux du soir ?... Y a-t-il du nouveau cette après-midi à la Chambre ?
Henri
Rien de nouveau... Je ne crois pas... Rien de nouveau.
Lalbert
Il y a une discussion sur les sucres, dont j'aurais bien aimé connaître le résultat... Enfin, rien ne presse. J'attendrai à demain.
Madame Lalbert
Est-ce que vous vous intéressez, Madame, aux nouvelles de la Chambre ?
Un temps.
Henriette
Un petit peu, Madame, un petit peu.
Haut.
Madame Lalbert
Je vais voir si la bonne est toujours à la cuisine... Je vous demande pardon. Monsieur et Madame, quelques ordres à donner à ma cuisinière.
Madame Lalbert sort.
Henri
Faites-donc, Madame, faites.
Lalbert
Ne trouvez-vous pas que ça sent le chou ? C'est insupportable. Nous avons une cuisinière qui empeste l'appartement avec sa cuisine.
Henriette
Mais c'est une odeur qui n'est pas désagréable.
Henri
Vous avez là de bien jolis tableaux.
Un temps.
Lalbert
Pas mal, pas mal. Oh ! Vous savez ! c'est pour garnir les murs. Je n'y fais jamais attention.
Henriette
Vous habitez dans un quartier bien agréable.
Lalbert
Un peu retiré.
Henriette
C'est ce qui en fait le charme.
Madame Lalbert
C'est trop fort ! Crois-tu, Émile ? Elle est partie. Non, tu sais, ça ne peut pas durer avec cette fille.
Henriette
Je disais, Madame, à Monsieur Lalbert, que j'aimais beaucoup votre quartier.
Un temps.
Madame Lalbert
Oh ! Moi, je ne l'aime pas trop. Il est tellement mal commode pour les provisions. Les fournisseurs sont au diable. Le boulanger est à dix minutes, le boucher à un quart d'heure.
Bas à Henri qui s'est approché.
Haut.
Bas.
Haut.
Bas.
Henriette
Je vous demande pardon, Madame, si j'examine de si près votre dessus de piano. Je le trouve d'une broderie exquise. Regarde donc, Henri. J'ai une faim atroce. Et on ne dînera pas de sitôt. Regarde ces fleurs comme c'est fin. On ne dînera pas de sitôt. La cuisinière est sortie. C'est moi qui balancerais une cuisinière, si elle sortait comme ça au moment du dîner. Tu vois, c'est comme le dessus de piano de tante Sophie... Mais j'aime beaucoup mieux celui-là. Parle-leur un peu. La conversation va languir. J'ai épuisé le dessus du piano.
Henri
J'ai trop faim pour parler. Je parlerai à table.
Henriette
Et vous sortez quelquefois, le soir, Madame ? Vous allez au théâtre ?
Madame Lalbert
Oh ! Jamais.
Henriette
Nous non plus. Nous sortons pour aller voir des amis. Voilà tout.
Henri
C'est si difficile d'aller au théâtre avec les habitudes de Paris. On dîne de plus en plus tard... Nous, il nous arrive parfois de nous mettre à table à neuf heures moins le quart.
Madame Lalbert
C'est effrayant ! Comment pouvez-vous supporter cela ?
Henri
Oh ! Ça ne nous fait rien du tout. N'est-ce pas, Henriette ? Nous dînons à n'importe quelle heure.
Madame Lalbert
Vous avez des estomacs complaisants.
Henri
Et puis, huit heures et demie, ce n'est pas une heure exagérée. Qui dîne à huit heures peut dîner facilement à huit heures et demie.
Madame Lalbert
Moi, je trouve que huit heures, c'est déjà une heure terrible pour se mettre à table.
Henri
C'est vrai. On ne devrait pas dîner si tard. Mais les exigences de la vie de Paris...
Madame Lalbert
Mais j'y songe... Vous avez l'habitude de dîner à huit heures ?
Henri
Oui, Madame, nous avons l'habitude. C'est une heure tout à fait normale pour nous.
Henriette
C'est notre heure.
Madame Lalbert
Alors Monsieur Lalbert, en vous disant de venir ici de bonne heure, vous a forcés à changer vos habitudes ? Nous sommes désolés de vous avoir obligés à dîner de meilleure heure ?
Henri
Comment cela ?
Madame Lalbert
Voyons, pour arriver ici avant huit heures et faire le trajet depuis chez vous, vous avez dû dîner à sept heures ?
Lalbert
Moi, quoi que je fasse le soir, je ne change jamais mes habitudes. Je dîne tous les soirs à six heures un quart.
Madame Lalbert
C'est l'habitude de mon mari. Tous les soirs à six heures un quart.
Lalbert
Et comme c'est plus agréable ! Ainsi, moi, à cette heure-ci, ma digestion est à moitié faite. À dix heures, elle sera terminée. Je peux me coucher de bonne heure. Je puis me permettre de bien dîner. Par exemple ce soir, j'ai mangé des choux de Bruxelles ; moi j'adore les choux de Bruxelles. Vous aimez les choux de Bruxelles ?
Henri
Oh !... Oui, assez.
Madame Lalbert
Tu n'as pas besoin de dire que tu en as mangé. Ça se sent assez dans l'appartement... Vous n'êtes pas incommodée par cette odeur, Madame ?
Henriette
Ça n'est pas une si mauvaise odeur.
Madame Lalbert
Nous avons une cuisinière impossible. Elle ne tient pas compte des recommandations qu'on lui fait. Je l'aurais renvoyée depuis longtemps, si elle ne cuisinait pas aussi bien. Mais elle cuisine d'une façon exquise.
Lalbert
Ce soir, elle nous avait fait un potage velouté. C'était un baume sur l'estomac... Moi, je suis fou du potage velouté ! Je ne comprends pas qu'on n'aime pas le potage velouté. Ne me dites pas que vous ne l'aimez pas. Je ne vous comprendrais plus... Vous ne l'aimez pas ?
Henri
Si, je l'aime.
Henriette
Mon Dieu, Seigneur !
Lalbert
D'abord, je ne pourrais pas dîner sans potage. Quand on n'a pas faim, ça vous donne de l'appétit. Et quand on a faim, c'est un délice.
Madame Lalbert
J'ai bien vu ça. C'est à peine si tu en as laissé.
Lalbert
Ah ! Que c'est bon, un bon potage !
Henriette
Mon Dieu, Seigneur !
Madame Lalbert
Madame, vous allez nous faire le plaisir de nous chanter quelque chose. On dit que vous avez une jolie voix.
Henriette
Oh ! Madame ! Excusez-moi. Je ne suis pas très bien disposée ce soir.
Henri
Ma femme ne pensait pas que vous la prieriez de chanter. Quand on doit chanter, on mange en conséquence. Ce soir, elle a dîné comme à son ordinaire, et...
Lalbert
Oh ! nous savons que madame n'est pas une chanteuse de profession. Si elle a mangé un peu trop, elle chantera un peu moins brillamment. Ce sera toujours assez bon pour nous. Nous sommes amateurs, et assez connaisseurs. Mais pas cependant jusqu'au point de faire attention à ces nuances.
Henriette
Soit, je vais chanter.
Lalbert
Quelque chose d'entraînant.
D'un ton lamentable.
Bas à Henri qui est auprès d'elle.
Henriette
Il était un petite navire Qui n'avait ja-ja-jamais navigué... Au bout de cinq à six semaines. Les vivres vin-vin-vinrent à manquer. Je chante souvent de vieilles chansons populaires. C'est très connu. Mais c'est toujours agréable à entendre. Voyons laquelle pourrais-je chanter ? Non, décidément, c'est trop triste. Je vais vous chanter autre chose. Trouve un prétexte pour aller dans l'antichambre. La cuisine est à l'entrée. Nous l'avons aperçue tout à l'heure. Prends-moi n'importe quoi, un bout de pain qui traîne.
Henri
Je crois avoir apporté dans mon pardessus un morceau de musique. Permettez que j'aille le chercher.
Lalbert
Je vais aller.
Il sort par le fond.
Henri
Comment ? Mais je ne veux pas que vous vous dérangiez... Je ne souffrirai pas...
Madame Lalbert
Il est gentil, ce jeune homme.
Lalbert
Oui, très doux, très poli, très bien élevé. Il conviendrait vraiment d'une façon parfaite pour la place qu'il m'a demandée. Il paraît intelligent. Il a toutes les qualités de l'emploi. C'est une place où l'on est constamment en communication avec le public. Il faut un garçon bien élevé et doux.
Madame Lalbert
Tu vas le désigner ?
Lalbert
Non ; c'est regrettable qu'il fasse aussi bien l'affaire... Mais je ne peux pas le désigner. Je suis absolument obligé de désigner le protégé de Boufret.
Madame Lalbert
Mais ce petit jeune homme est un protégé de ton ami Bayen.
Lalbert
Hé bien, oui ! Mais je suis assez ami avec Bayen pour n'avoir pas besoin de m'occuper de ses protégés. Et puis Bayen n'y tient pas. Il m'a dit hier qu'il n'y tenait pas.
On entend un léger bruit.
Bruit épouvantable de vaisselle brisée. Henriette se lève du tabouret et regarde les Lalbert avec un sourire forcé.
Henriette
Il ne revient pas. Il est là-bas sans lumière. Pourvu qu'il n'aille pas casser quelque chose.
Lalbert
Qu'est-ce que c'est que ce bruit ?
Henri apparaît à la porte du fond.
Henriette
Quel bruit ?
Lalbert
Qu'est-ce que c'est que ce bruit ?
Henri
Ce bruit ?...
Lalbert
Comment ! Vous n'avez pas entendu ce bruit dans la cuisine ?
Henri
Non, c'est dans l'escalier ; huit à dix personnes qui sont tombées avec de la ferraille et de la porcelaine.
Lalbert
C'est effrayant ! Je vais voir.
Henri
Non, tout est arrangé. Madame Bardin est impatiente de vous chanter un morceau de musique ravissant que j'avais emporté dans mon pardessus.
Lalbert
Vous l'avez trouvé ?
Il passe derrière le piano près d'Henriette et fait semblant de chercher dans les partitions.
Henri
...Non, non. C'est une fatalité. Je ne l'ai pas trouvé. Je l'ai laissé chez moi. Mais Madame Bardin vous en chantera un autre, aussi ravissant. Un autre que nous allons certainement trouver en cherchant dans votre musique.
Henriette
Qu'est-ce que tu as trouvé ?
Henri
Trois choses. Un morceau de pain, qui était sur une table...
Henriette
Donne.
Henri
Il est très dur, tellement dur qu'il m'a servi à ouvrir le buffet.
Henriette
Donne tout de même. Et puis ?
Henri
Un oeuf. Tiens !
Henriette
Donne... Ah ! Mon Dieu !
Henri
Quoi ?
Henriette
L'oeuf est tombé. Il a roulé sur ma robe.
Henri
Je n'ose pas regarder.
Henriette
Si, si. Je t'en prie.
Henri
Nous sommes sauvés. C'est un oeuf dur.
Henriette
Donne.
Henri
Ce n'est pas tout. J'ai encore un morceau de canard froid... Parle-leur un peu.
Henriette
Vous avez un appartement charmant.
Haut.
Henri
Ils n'ont pas entendu. Vous avez un appartement charmant.
Lalbert
Oui... Est-ce que-vous trouvez ce qu'il vous faut ?
Henri
Oui, oui, nous trouvons.
Henriette, qui s'apprêtait à mordre dans le pain, le cache précipitamment.
Madame Lalbert
Vous ne trouvez pas ? Quel est le titre du morceau ?
Il repousse doucement Madame Lalbert à sa place.
Il revient près d'Henriette.
Henri
Je vous en prie. Ne vous dérangez pas. Restez bien assise. Ma femme va vous chanter quelque chose. Nous cherchons quelque chose de très gai, de très enlevant.
Henriette
Le pain est trop dur. Passe-moi l'oeuf.
Henri
Il est dur aussi. Et ça va être long à peler.
Henriette
Allons, passe-moi le canard.
Henri
Je l'ai laissé dans les partitions. Parle-leur. Occupe-les un peu.
Henriette
Qu'est-ce que je peux leur dire ? Je vais leur raconter la dispute que j'ai eue avec ma bonne.
Henri
Faute de mieux.
Henriette
J'ai eu cet après-midi une dispute avec ma bonne. J'en suis encore tout émue.
Henriette essaie de mordre le pain.
Madame Lalbert
Oh ! Ces domestiques sont insupportables. Vous ne trouvez pas ?
Henri
Ne vous dérangez pas, je vous en prie.
Henriette
As-tu le canard ?
Henri
Je suis en train de le rattraper. Il était tombé dans « Robert le Diable ».
Haut.
Henriette
Occupe-les pendant que je le mangerai. Oh ! oui, ces domestiques sont terribles !
Madame Lalbert
Il faut tout surveiller, tout compter. Si je vous disais que je suis obligée de compter mes oeufs chaque fois qu'elle sort. Elle en descendait au concierge.
Henri
Voici le canard.
Henriette
Passe-le-moi vite. Et va les occuper.
Henriette s'apprête à manger le canard.
Madame Lalbert
Ainsi, ce soir, nous n'avons presque pas touché au poulet. Je l'ai enfermé dans mon armoire de salle à manger. Jamais il ne traîne de restes à la cuisine.
Henriette qui mâchait une bouchée de canard s'arrête subitement.
Henri se précipite vers le piano. Henriette dissimule mal un haut-le-coeur.
Lalbert
Si, tu te trompes, Rosette. On trouverait à la cuisine une aile de canard. Mais celle-là, je suis tranquille. Elle n'y touchera pas. C'est un morceau que j'ai fait mettre de côté pour le Laboratoire municipal. Nous avons failli être empoisonnés...
Madame Lalbert
Avez-vous trouvé quelque chose à nous chanter ?
Henri
Oui, oui, tout de suite.
Henriette
Je n'en puis plus... Va me chercher à manger dehors.
Henri
Impossible. Ce quartier est perdu. Ils ont dit tout à l'heure qu'il n'y avait pas de fournisseurs à côté, et les boulangeries sont fermées.
Henriette
Je n'en puis plus...
Madame Lalbert
Connaissez-vous la « valse des Oiseaux de Paradis » ?
Henri
Oui, oui, tout de suite... Nous allons trouver.
Henriette
Je n'en puis plus... Ah ! Mais ! Tu sais, c'est effrayant. Je crois que je deviens enragée. Ça s'était un peu calmé. Maintenant, ça reprend... Je deviens féroce...
Madame Lalbert
Et « Bonsoir Suzon » ? C'est bien joli aussi. Mais il y a des difficultés.
Henriette
Ces gens-là sont des bourreaux !
Henri
Ils ne savent pas.
Henriette
Ça m'est égal. Je vais leur dire leur fait.
Henri
Je t'en prie. Contiens-toi... J'ai faim aussi, mais je me contiens. Pense à cette place. Ménageons-les.
Henriette
L'as-tu, cette place ? Quand l'auras-tu ? Ils ne t'en parlent seulement pas.
Il va s'asseoir auprès de Lalbert.
Henri
Ils attendent que je leur en parle. Je vais leur en parler... Monsieur Lalbert avez-vous un peu réfléchi... Au sujet de ce que je vous ai demandé l'autre jour ?
Lalbert
Oui... Oui... J'ai réfléchi beaucoup... Certainement vous avez des titres... Et à la prochaine vacance... Je ne dis pas. Mais pour cette place, c'était trop tard, bien trop tard. Elle est donnée depuis ce matin.
Henriette joue un air furieux sur le piano.
Henri
Donnée de ce matin !
Henriette
Henri !
Henri
Ma chérie ?
Henriette
Tu supportes ça ?
Henri
Mon amie...
Henriette
Mais dis-leur donc leur fait à ces deux vieilles bêtes. Soulage-toi.
Ils s'approchent tous les deux des Lalbert. Henri prend une chaise et s'assoit à cheval dessus.
Henri
Hé bien ! Oui ! Je vais leur dire leur fait... Tout est perdu. Mais on va rigoler. Alors, Monsieur Lalbert, vous trouvez naturel de vous conduire comme vous faites ?... C'est de l'inconscience.
Henriette
Comment ! Voilà trois heures que vous nous faites subir des affres effroyables ! Vous rétablissez la torture !
Henri
Mais ce que vous nous infligez dépasse en horreur tous les supplices connus ! Si notre supplice n'a pas égalé celui d'Ugolin dévorant ses enfants !...
Henriette
Ce n'est certes pas de votre faute !
Henri
C'est parce que nous n'avons pas d'enfants.
Henriette
J'ai faim !
Henri
J'ai faim !
Henriette
J'ai faim !
Henri
J'ai faim !
Henriette
Ah ! Maintenant il faut que je mange ! Je veux manger tout de suite ! Je neveux pas attendre davantage !
Henri
Avez-vous quelque chose à nous donner à manger, autre chose que du canard empoisonné ?
Henriette
Car ils nous ont donné du canard empoisonné !
Madame Lalbert
J'ai un poulet froid... Certainement... Je vais vous le donner.
Henri
Sang-Dieu ! Nous allons le prendre ! Où est-il ?
Madame Lalbert
Dans le buffet de la salle à manger... Vous y trouverez du vin...
Ils sortent avec des cris sauvages. Monsieur et Madame Lalbert restent atterrés de chaque cité de la cheminée.
Henri
Merci. Nous allons nous procurer des victuailles.
Madame Lalbert
Qu'est-ce que ça veut dire ?
Lalbert
Je n'en sais rien.
Madame Lalbert
Ah !... Ils n'avaient pas dîné !
Lalbert
Pourquoi ne l'ont-ils pas dit gentiment ?
Madame Lalbert
C'est une femme effrayante !
Lalbert
C'est un forcené ! Un démon !
Madame Lalbert
Pourquoi as-tu invité ces gens-là ?
Lalbert
Est-ce que je savais ?
Avec terreur.
Madame Lalbert
Ce sont des êtres terribles. Oh ! Mon ami, et toi qui lui as refusé sa place ! Il va se venger.
Lalbert
Tu crois ?
Madame Lalbert
Oh ! Mon ami ! Il faut lui donner la place !
Lalbert
Un garçon si emporté, si violent...
Madame Lalbert
Justement... Rappelle-toi ce fou furieux qui l'année dernière a voulu tuer Ricon, ton collègue. Oh ! Mon ami ! Il faut lui donner la place !
Ils se lèvent tous les deux avec empressement. Henri et Henriette rentrent avec des victuailles.
Lalbert
Les voici.
Madame Lalbert
Monsieur, quelque chose à vous dire... Mon mari a commis tout à l'heure une petite erreur... La place en question n'est pas donnée... Il s'agissait d'une autre... Pour celle-là, c'est entendu, vous l'aurez.
Henri
Merci !... Nous allons finir ça et nous retirer.
Madame Lalbert
Vous viendrez nous voir. Nous arrangerons ça demain. Venez pour dîner à six heures un quart.
Lalbert
Non ! Non... À l'heure qui vous plaira.