Acte I
Scène 1
Roi Jean, Châtillon, Éléonore, Essex, Bâtard, Robert, Lady Faulconbridge, Gurney
Northampton. La salle du trône dans le palais.
Roi Jean
— Eh bien, Châtillon, parlez, que nous veut la France ?
Châtillon
— Ainsi, après le salut d’usage, le roi de France parle — par mon entremise, à ta majesté, — majesté empruntée d’Angleterre !…
Éléonore
— Étrange commencement : majesté empruntée !
Roi Jean
— Silence, bonne mère ; écoutez le message.
Châtillon
— Philippe de France, suivant les droits et au nom — d’Arthur Plantagenet, fils de feu ton frère Geoffroy, — réclame en toute légitimité — cette belle île et ses territoires, — l’Irlande, Poitiers, l’Anjou, la Touraine et le Maine ; — te demandant de déposer l’épée — qui garde tous ces titres usurpés, — et de la remettre dans la main du jeune Arthur, — ton neveu et ton très-royal souverain.
Roi Jean
— Quelle est la conséquence, si nous n’y consentons pas ?
Châtillon
— L’impérieuse contrainte d’une guerre furieuse et sanglante, — afin d’imposer par la force des droits ainsi repoussés par la force.
Roi Jean
— Ici, nous avons guerre pour guerre, sang pour sang, — contrainte pour contrainte : réponds cela à la France.
Châtillon
— Reçois donc par ma bouche le défi de mon roi ; c’est la limite extrême de mes pouvoirs.
Roi Jean
— Porte-lui le mien et pars en paix. — Apparais comme l’éclair aux yeux de la France ; — sinon, avant que tu aies pu annoncer que je serai là, — le tonnerre de mon canon s’y sera fait entendre. — Hors d’ici, donc ! sois la trompette de notre colère — et le sinistre augure de votre propre ruine. — Qu’on lui donne une escorte d’honneur ; — Pembroke, veillez-y. Adieu, Châtillon.
Roi Jean
Châtillon et Pembroke sortent.
Éléonore
— Eh bien, mon fils, n’ai-je pas toujours dit — que l’ambitieuse Constance n’aurait point de repos — qu’elle n’eût enflammé la France et le monde entier — pour les droits et la cause de son fils ? — Cette affaire aurait pu être prévenue et arrangée — par quelques protestations bien faciles d’amitié ; — maintenant, soumise à l’arbitrage de deux royaumes, elle ne peut avoir — qu’une issue terrible et sanglante.
Roi Jean
— Nous avons pour nous la force de la possession et celle du droit.
Éléonore
— La force de la possession, bien plus que celle du droit ; — sans quoi, cela irait mal pour vous et pour moi : — ma conscience chuchote ici à votre oreille — ce que nul ne doit entendre, — hormis le ciel, vous et moi.
Essex
— Mon suzerain, il se présente ici, de province, — pour être jugé par vous, le plus étrange procès — dont j’aie jamais ouï parler ; introduirai-je les parties ?
Roi Jean
— Qu’elles approchent !
Roi Jean
Le shérif sort.
Roi Jean
Nos abbayes et nos prieurés paieront — les frais de cette expédition.
Roi Jean
Quels hommes êtes-vous ?
Bâtard
— Moi, votre sujet fidèle, je suis un gentilhomme, — né dans le comté de Northampton, fils aîné, — à ce que je suppose, de Robert Faulconbridge, — un soldat fait chevalier sur le champ de bataille, — de la main de Cœur de Lion, main donneuse d’honneur !
Roi Jean
— Et toi, qui es-tu ?
Robert
— Le fils et l’héritier du même Faulconbridge.
Roi Jean
— Celui-ci est l’aîné et tu es l’héritier ? — Vous n’êtes pas issus de la même mère, il paraît ?
Bâtard
— Très-certainement de la même mère, puissant roi, — c’est bien connu, et aussi, je crois, du même père, — mais pour la connaissance certaine de cette vérité-ci, — je vous renvoie au ciel et à ma mère. — J’ai sur ce point les doutes que peuvent avoir tous les enfants des hommes.
Éléonore
— Fi, homme grossier ! tu diffames ta mère — et tu blesses son honneur par cette défiance.
Bâtard
— Moi, madame ? Non pas, je n’ai pas de raison pour ça : — c’est là l’argument de mon frère, et non le mien ; — s’il peut le prouver, il me fait déguerpir — de cinq cents belles livres de revenu au moins. — Le ciel préserve l’honneur de ma mère et ma succession !
Roi Jean
— Voilà un franc gaillard !… Pourquoi, étant le plus jeune, — ton frère réclame-t-il ton héritage ?
Roi Jean
— Ah ! quel bonnet à l’envers le ciel nous a envoyé là !
Éléonore
— Il ressemble de visage à Cœur de Lion, — et l’accent de sa voix le rappelle : — ne lisez-vous pas quelques traits de mon fils — dans la large organisation de cet homme ?
Roi Jean
— Mon œil a bien examiné son extérieur — et y retrouve parfaitement Richard.
Roi Jean
À Robert Faulconbridge.
Roi Jean
Parlez, drôle, — pour quel motif réclamez-vous la succession de votre frère ?
Bâtard
— Parce qu’il a un profil comme celui de mon père ! — Avec cette demi-face-là, il veut avoir toutes mes terres : — cinq cents livres par an, pour ce profil d’un liard !
Robert
— Mon gracieux suzerain, quand mon père vivait, — votre frère l’employait beaucoup…
Bâtard
— Eh ! mais, monsieur, ça ne vous donne pas le droit de prendre mes terres : — votre récit doit dire comment il employait ma mère.
Roi Jean
— Drôle, votre frère est légitime ; la femme de — votre père l’a eu après le mariage ; — si elle a triché, la faute en est à elle. — Cette faute est un des risques que courent tous les maris — le jour où ils prennent femme. Supposez que mon frère, — après avoir, comme vous le dites, pris la peine de faire ce fils-là, — l’eût réclamé de votre père comme son fils, — n’est-il pas vrai, l’ami, que votre père aurait pu garder — ce veau de sa vache, en dépit du monde entier ? — Oui, vraiment, il l’aurait pu. En admettant qu’il fût de mon frère, — mon frère ne pouvait pas le réclamer : — donc, même l’enfant n’étant pas de lui, — votre père ne pouvait le renier. Cela est concluant. — Le fils de ma mère a fait l’héritier de votre père ; — l’héritier de votre père doit avoir les biens de votre père
Roi Jean
.
Robert
— La volonté de mon père sera donc de nul effet — pour déposséder l’enfant qui n’est pas le sien ?
Bâtard
— Elle n’aura pas plus l’effet de me déposséder, qu’elle n’a eu celui de m’engendrer, je présume.
Bâtard
— Madame, si le sort avait voulu que mon frère fût fait comme moi — et moi comme lui, semblable à sir Robert, — si j’avais eu, ainsi que lui, des jambes en forme de deux houssines, — des bras doublés de peau d’anguille, et une face si maigre, — que je n’eusse pas osé m’attacher une rose à l’oreille, — de peur qu’on eût dit : Regardez ce trois-farthings
Bâtard
, — si, en sus de sa tournure, j’avais hérité de tout ce royaume, — je veux ne jamais bouger de cette place, — s’il n’est pas vrai que j’en eusse cédé jusqu’au dernier pouce pour avoir la figure que j’ai ; — à aucun prix, je ne voudrais être messire Nabot !
Éléonore
— Tu me plais. Veux-tu renoncer à ta fortune, — lui léguer ta terre et me suivre ? — Je suis un soldat dont le poste est en France.
Bâtard
— Frère, prenez mon bien ; moi, je prends ma chance. — Votre face vous vaut cinq cents livres par an ; — pourtant vendez-la cinq pences , et ce sera cher.
Bâtard
À Éléonore.
Bâtard
— Madame, je vous suivrai jusqu’à la mort.
Éléonore
— Non, j’aime mieux que vous alliez là devant moi.
Bâtard
— Il est dans les mœurs de notre pays de céder le pas à nos supérieurs.
Roi Jean
— Quel est ton nom ?
Roi Jean
— Désormais, porte le nom de celui dont tu portes la figure. — Agenouille-toi, Philippe, mais relève-toi plus grand, — relève-toi sir Richard et Plantagenet.
Roi Jean
Le Bâtard s’agenouille, et le roi Jean le sacre chevalier.
Bâtard
— Frère… du côté de ma mère, donnez-moi votre main. — Mon père m’a donné l’honneur, le vôtre vous a donné le fonds. — Maintenant, bénie soit l’heure de la nuit ou du jour — où je fus conçu, sir Robert étant absent !
Éléonore
— Tout l’esprit d’un Plantagenet ! — Je suis ta grand’mère, Richard : donne-moi ce nom.
Bâtard
— Grand’mère par hasard, madame, mais non par droit. Bah ! qu’est-ce que ça fait ? — C’est à peu près la même chose, quoique du côté gauche. — Qu’importe qu’on soit venu par la fenêtre ou par le guichet ? — Qui n’ose remuer le jour, doit s’insinuer de nuit. — Attrapez comme vous voudrez, tenir, c’est tenir. — De près ou de loin, bien touché, c’est bien tiré ; — et, fait n’importe comment, je suis ce que je suis.
Roi Jean
— Va, Faulconbridge ; tu as maintenant ce que tu désires ; — un chevalier sans fonds te fait seigneur foncier.
Roi Jean
À la reine-mère.
Roi Jean
— Venez, madame. Viens, Richard. Partons vite. — En France ! en France ! La chose est plus qu’urgente.
Bâtard
— Frère, adieu ; que la bonne fortune aille à toi ! — Car tu es venu au monde par la voie de l’honnêteté.
Bâtard
Tous sortent, excepté le Bâtard.
Lady Faulconbridge
Eh bien, bonne dame, — qui vous amène si précipitamment ici, à la cour ?
Lady Faulconbridge
— Où est ton frère ? où est-il, ce drôle — qui pourchasse ainsi mon honneur ?
Bâtard
— Mon frère Robert ! le fils du vieux sir Robert ? — ce nouveau géant Colbrand
Bâtard
! cet homme si formidable ! — Est-ce le fils de sir Robert que vous cherchez ainsi ?
Lady Faulconbridge
— Le fils de sir Robert ! oui, impertinent garçon, — le fils de sir Robert ! pourquoi te gausses-tu de sir Robert ? — Il est le fils de sir Robert, et toi aussi !
Bâtard
— James Gurney, veux-tu nous laisser un peu ?
Gurney
— Volontiers, bon Philippe.
Bâtard
Philippe ! pourquoi ce cri de moineau
Bâtard
? … Ah ! James, — il court des bruits bien scandaleux ; tout à l’heure, je t’en dirai plus long.
Bâtard
Gurney sort.
Lady Faulconbridge
— T’es-tu donc, toi aussi, ligué avec ton frère, — toi qui, dans ton propre intérêt, devrais défendre mon honneur ? — Que signifie cette raillerie, effronté manant ?
Bâtard
— Dites chevalier ! chevalier, bonne mère ! comme messire Basilisco
Bâtard
! — Oui-dà, je viens d’être armé chevalier ; je le sens encore à mon épaule. — Mais, ma mère, je ne suis pas le fils de sir Robert ; — j’ai répudié sir Robert et ma succession : — légitimité , nom, tout est parti. — Ainsi, ma bonne mère, faites-moi connaître mon père : — c’est quelque homme convenable, j’espère : qui l’a été, ma mère ?
Lady Faulconbridge
— As-tu donc renié les Faulconbridge ?
Bâtard
— Aussi loyalement que je renie le diable.
Lady Faulconbridge
— Le roi Richard Cœur de Lion fut ton père : — séduite par une longue et véhémente poursuite, — je lui fis place dans le lit de mon mari : — puisse le ciel ne pas mettre cette transgression à ma charge ? — Tu es issu de cette chère faute, — où je fus entraînée par une force au-dessus de la mienne.
Bâtard
Ils sortent.
Bâtard
‌
Scène 2
Arthur, Louis, Constance, Philippe, Châtillon, Roi Jean, Reine-mère, Bâtard, Blanche, Éléonore, Un Citoyen, Citoyen, Héraut, Hubert, Roi
En France. Devant les murs d’Angers.
Arthur
— Dieu vous pardonnera la mort de Cœur de Lion, — d’autant mieux que vous donnez la vie à ses descendants,. — en ombrageant leurs droits sous vos ailes de guerre. — Je vous offre la bienvenue avec une main impuissante, — mais avec un cœur plein d’un amour sans tache. — Soyez le bienvenu devant les portes d’Angers, duc.
Louis
— Noble enfant ! qui ne voudrait soutenir tes droits ?
Louis
L’ARCHIDUC , embrassant Arthur.
Louis
— Par ce baiser fervent que je dépose sur ta joue, — je scelle l’engagement qu’a pris mon affection — de ne pas rentrer dans mes États, — avant qu’Angers, et tout ce qui t’appartient en France, — avant que ce rivage à la face blanche et pâle, — qui du pied repousse les marées rugissantes de l’Océan — et tient ses insulaires à l’écart des autres pays, — avant que l’Angleterre, ce champ dont la mer est la haie, — ce boulevard muré d’eau, abrité — et sauvegardé à jamais contre les projets de l’étranger, — avant que ce coin extrême de l’Occident — ne t’ait salué pour son roi ! Jusque-là, bel enfant, — je ne penserai pas à mes foyers, et je ne quitterai pas les armes.
Constance
— Oh ! acceptez les remercîments de sa mère, des remercîments de veuve, — jusqu’au jour où votre bras fort aura réussi à lui donner la force — de s’acquitter mieux envers votre dévouement.
Constance
L’ARCHIDUC.
Constance
— La paix du ciel appartient à ceux qui lèvent leurs épées — pour une guerre si juste et si charitable.
Philippe
— Eh bien donc, à l’œuvre ! notre canon va être tourné — contre le front de cette ville résistante. — Qu’on appelle nos premiers tacticiens — pour choisir les positions les plus avantageuses. — Dussions-nous laisser devant cette ville nos os royaux — et nous frayer un gué dans le sang français jusqu’à sa grand’place, — nous la soumettrons à cet enfant.
Constance
— Attendez la réponse à votre ambassade, — si vous ne voulez pas étourdiment souiller de sang vos épées : — monseigneur Châtillon peut rapporter en paix d’Angleterre — ce droit que nous réclamons ici par la guerre ; — et alors nous nous repentirions de chaque goutte de sang — qu’une ardente précipitation aurait si injustement versée.
Philippe
— Un prodige, madame !… Voyez, sur votre souhait, — voici notre messager Châtillon qui arrive. — Ce que dit l’Angleterre, dis-le brièvement, noble seigneur ; — nous t’attendons froidement : Châtillon, parle.
Châtillon
Les tambours battent.
Châtillon
— L’interruption de leurs tambours grossiers — coupe court à mes explications : ils approchent — pour parlementer ou pour combattre. Ainsi préparez-vous.
Philippe
— Comme cette expédition est imprévue !
Philippe
L’ ARCHIDUC .
Philippe
— Plus elle est inattendue, plus — nous devons surexciter notre énergie pour la défense. — Car le courage s’exalte avec l’occasion. — Qu’ils soient donc les bienvenus, nous sommes prêts.
Roi Jean
— Paix à la France, si la France en paix nous laisse — entrer dans notre légitime succession ! — Sinon, que la France saigne, et que la paix remonte au ciel, — tandis que nous, agent de la colère de Dieu, nous punirons — cette dédaigneuse insolence qui rejette sa paix au ciel !
Philippe
Montrant Arthur.
Philippe
— Tiens, reconnais-tu le visage de ton frère Geoffroy ? — Ces yeux, ce front, ont été moulés sur les siens : — ici est résumée en petit — la grandeur qui mourut en Geoffroy, et la main du temps — donnera à cet abrégé d’aussi augustes proportions. — Ce Geoffroy naquit ton frère aîné, — et voici son fils. L’Angleterre était le droit de Geoffroy, — et le droit de Geoffroy est celui d’Arthur, par la grâce de Dieu. — Comment se fait-il donc que tu sois appelé roi, — quand le sang de la vie bat encore dans ces tempes — à qui est due la couronne que tu t’arroges ?
Roi Jean
— De qui donc, France, tiens-tu ce haut pouvoir — d’exiger de moi une réponse à tes questions ?
Philippe
— De ce Juge suprême qui fait naître — au cœur d’un pouvoir fort — la bonne pensée d’examiner les taches et les affronts faits au droit. — Ce Juge m’a fait le gardien de cet enfant : — c’est avec sa sanction que j’accuse ton forfait, — et par son aide que je prétends le châtier.
Roi Jean
— Fi ! tu usurpes l’autorité.
Philippe
— Excuse… j’abats un usurpateur.
Reine-mère
— Qui donc appelles-tu usurpateur, France ?
Constance
— Laisse-moi répondre.
Constance
À la reine-mère.
Constance
Ton fils qui usurpe.
Reine-mère
— Arrière, insolente ! Ton bâtard doit être roi, apparemment, — pour que tu puisses être reine et faire échec au monde !
Constance
— Mon lit fut toujours aussi fidèle à ton fils — que le tien le fut à ton mari ; et — il y a plus de ressemblance, dans les traits, entre cet enfant et son père Geoffroy — que, dans le caractère, entre toi et Jean, Jean qui te ressemble — comme la pluie à l’eau, comme le diable à sa mère ! — Mon fils, un bâtard ! Sur mon âme, je crois — que son père n’a pas été aussi loyalement mis au monde : — il n’a pu l’être, si tu étais sa mère !
Reine-mère
— Voilà une bonne mère, enfant, qui salit ton père !
Constance
— Voilà une bonne grand’mère, enfant, qui voudrait te salir !
Constance
L’ARCHIDUC.
Constance
— Paix !
Bâtard
Écoutez le crieur.
Bâtard
L’ARCHIDUC , au bâtard.
Bâtard
Qui diable es-tu ?
Bâtard
— Quelqu’un qui vous endiablerait, monsieur, — s’il pouvait vous attraper seul, vous et votre peau.
Bâtard
Montrant la peau de lion que l’archiduc porte par-dessus son armure.
Blanche
— Oh ! la robe du lion sied bien — à celui qui a dérobé au lion sa robe !
Bâtard
— Elle va aussi bien à son dos — que les souliers du grand Alcide à un âne. — Mais je vous ôterai ce poids des épaules, mon âne, — ou j’en ajouterai un qui les fera craquer !
Bâtard
L’ARCHIDUC.
Bâtard
— Quel est donc ce craqueur qui assourdit nos oreilles — de tant de bruits superflus ? — Roi Philippe, décidez ce que nous allons faire.
Philippe
— Femmes et fous, rompez là votre entretien. — Roi Jean, voici notre résumé : — au nom d’Arthur, je réclame de toi — l’Angleterre et l’Irlande, l’Anjou, la Touraine, le Maine : — veux-tu les céder et mettre bas les armes ?
Roi Jean
— Ma vie plutôt !… Je te défie, France. — Arthur de Bretagne, remets-toi entre mes mains : — et tu recevras de mon tendre amour — plus que ne pourra jamais obtenir la main couarde de la France. — Soumets-toi, garçon !
Reine-mère
Viens à ta grand’mère, enfant !
Constance
— Oui, qu’il aille à sa grand’mère, l’enfant ! — qu’il donne un royaume à grand’maman, et grand’maman lui — donnera une prune, une cerise et une figue ! — Cette bonne grand’maman !
Arthur
Assez, ma bonne mère ! — Je voudrais être couché bien bas dans mon tombeau ! — Je ne mérite pas tout ce fracas qu’on fait pour moi.
Reine-mère
— Sa mère lui a tant fait honte, pauvre enfant, qu’il pleure !
Constance
— Que cela soit ou non, honte à vous ! — C’est le mal que lui fait sa grand’mère, et non la honte que lui fait sa mère, — qui arrache de ses pauvres yeux ces perles qui émeuvent le ciel — et que le ciel acceptera comme une sorte de paiement ! — Oui, le ciel, gagné par ces limpides pierreries, — lui fera justice et vous châtiera.
Éléonore
— Ô monstrueuse calomniatrice du ciel et de la terre !
Constance
— Ô insulteuse monstrueuse du ciel et de la terre ! — Ne m’appelle pas calomniatrice ! Toi et ton Jean, vous usurpez — les domaines, les couronnes et les droits — de cet enfant opprimé. Lui, le fils de ton fils aîné, — il n’est malheureux que par toi. — Tes péchés sont frappés dans ce pauvre enfant : — la loi d’en haut l’atteint, — parce qu’il n’est encore que la seconde génération — sortie de tes entrailles pécheresses !
Roi Jean
— Folle, assez !
Constance
Un dernier mot.
Constance
À la reine-mère.
Reine-mère
— Imprudente grondeuse, je peux produire — un testament qui annule les titres de ton fils.
Constance
— Et qui en doute ? un testament ! un méchant testament, — l’expression de la volonté d’une femme, la volonté gangrenée d’une grand’mère !
Philippe
— Silence, madame ! Arrêtez-vous, ou soyez plus modérée ! — Il ne nous sied pas d’encourager de notre présence — d’aussi malsonnantes réparties. — Qu’une fanfare amène sur les remparts — les hommes d’Angers : qu’ils nous disent — de qui ils admettent les titres, d’Arthur ou de Jean !
Un Citoyen
— Qui est-ce qui nous appelle sur ces murs ?
Philippe
— C’est la France, au nom de l’Angleterre.
Roi Jean
C’est l’Angleterre au nom d’elle-même. — Hommes d’Angers, mes bien-aimés sujets…
Philippe
— Hommes d’Angers, bien-aimés sujets d’Arthur, — notre trompette vous a convoqués à ce pacifique pourparler…
Citoyen
— Je serai bref. Nous sommes les sujets du roi d’Angleterre ; — c’est pour lui et pour ses droits que nous tenons cette ville.
Roi Jean
— Reconnaissez donc le roi, et faites-moi entrer.
Citoyen
— Cela, nous ne le pouvons pas : nous ne prouverons notre loyauté — qu’à celui qui prouvera sa royauté ; jusque là, — nous tiendrons nos portes barricadées contre le monde entier.
Roi Jean
— La couronne d’Angleterre ne prouve-t-elle pas la royauté ? — Si cela ne suffit pas, je vous amène comme témoins — trente mille braves de race anglaise !
Bâtard
— Bâtards et autres.
Roi Jean
Prêts à consacrer notre titre de leurs vies.
Philippe
— Autant de braves, aussi bien nés que ceux-là…
Bâtard
— Il y a bien aussi quelques bâtards !
Philippe
Sont là pour lui donner un démenti.
Citoyen
— Jusqu’à ce que vous ayez décidé quel est le titulaire le plus digne, — nous, au nom du plus digne, nous vous refusons le titre à tous deux.
Roi Jean
— Alors, que Dieu pardonne leurs péchés à toutes les âmes — qui, avant la chute de la rosée du soir, s’envoleront — vers leur éternelle demeure, — dans cette redoutable contestation du roi de notre royaume !
Philippe
— Amen, amen ! En selle, chevaliers ! Aux armes !
Bâtard
— Saint Georges, toi qui as si bien étrillé le dragon, et qui, depuis lors, — est resté assis sur son dos à la porte de mon hôtesse, — apprends-nous quelque bon coup d’estoc…
Bâtard
À l’archiduc.
Bâtard
L’ami, si j’étais chez vous, — dans votre antre, en compagnie de votre lionne, — j’ajouterais à votre peau de lion une tête de bête à corne, — et je ferais de vous un monstre.
Bâtard
L’ARCHIDUC.
Bâtard
Paix ! c’est assez !
Bâtard
— Oh ! tremblez ! vous entendez le lion rugir !
Roi Jean
— Montons dans la plaine ! Nous y développerons — dans le meilleur ordre tous nos régiments.
Bâtard
— Hâtons-nous donc pour prendre l’avantage du terrain.
Philippe
— C’est cela ! Vous, sur l’autre hauteur, — vous tiendrez le reste en réserve… Dieu et notre droit !
Philippe
Ils sortent.
Héraut
— Hommes d’Angers ! ouvrez vos portes toutes grandes, — et recevez le jeune Arthur, duc de Bretagne. — Il vient, par le bras de la France, de faire — un long avenir de larmes à bien des mères anglaises, — dont les fils sont épars sur la poussière ensanglantée, — à bien des veuves, dont les maris étreignent, — dans un froid embrassement, la terre décolorée ; — et la victoire, obtenue avec peu de perte, joue — avec les étendards dansants des Français, — qui s’avancent, triomphalement déployés, — pour entrer chez vous en conquérants et pour proclamer — Arthur de Bretagne roi d’Angleterre et le vôtre !
Héraut
Un héraut d’Angleterre entre avec des trompettes.
Hubert
— Hérauts, du haut de nos tours, nous avons pu voir, — depuis le commencement jusqu’à la fin, le choc et le recul — des deux armées : — leur égalité n’a pu être mise en doute par les yeux les plus exercés. — Le sang a payé le sang, et les coups ont répondu aux coups ; — la force a résisté à la force, et la puissance a tenu tête à la puissance. — Les deux rivaux sont égaux, et nous les aimons également. — Il faut qu’un des deux l’emporte ; tant qu’ils resteront dans cet équilibre, — nous garderons notre ville contre tous les deux, et pour tous les deux.
Roi Jean
— France, as-tu encore du sang à perdre ? — Laisseras-tu couler enfin le fleuve de notre droit ? — Ce fleuve, dont tu gênes le passage par tes obstacles, — s’élancera hors de son lit natal et débordera, — dans son cours troublé, jusque sur tes terres riveraines, — si tu ne laisses ses eaux argentées continuer — leur progrès pacifique jusqu’à l’Océan.
Philippe
— Angleterre, tu n’as pas sauvé une goutte de sang — de plus que nous, Français, dans cette chaude épreuve ; — tu as perdu plutôt davantage. Je le jure, par ce bras — qui gouverne la contrée que domine ce climat ! — nous ne déposerons pas les armes que la justice nous a fait prendre, — avant que nous t’ayons soumis, toi contre qui nous les prenons, — ou que nous ayons grossi d’un chiffre royal le nombre des morts, — ornant ainsi la liste, qui supputera les pertes de cette guerre, — d’un nom de roi accolé au carnage !
Bâtard
— Ah ! majesté, comme ta gloire s’exalte ! — Quand le riche sang des rois est en feu, — alors, la mort double d’acier ses mâchoires décharnées ; — elle a pour dents et pour crocs les épées des soldats, — et, dévorant la chair des hommes, elle se repaît — des querelles indécises des rois. — Pourquoi ces fronts augustes restent-ils ainsi ébahis ? — Rois, criez donc : Massacre ! Retournez dans la plaine rougie, — puissants égaux, génies enflammés ! — Que la confusion de l’un assure — la paix de l’autre ! Jusque-là, guerre, sang et mort !
Roi Jean
— Lequel des deux partis les habitants veulent-ils admettre ?
Philippe
— Parlez, citoyens, pour l’Angleterre : qui voulez-vous pour roi ?
Hubert
— Le roi d’Angleterre, quand nous le connaîtrons.
Philippe
— Reconnaissez-le en nous, qui soutenons ici ses droits.
Roi Jean
— En nous qui sommes le grand lieutenant de nous-même, — et qui vous apportons céans la possession de notre personne, — nous, seigneur et maître de notre présence, d’Angers et de vous !
Hubert
— Une puissance au-dessus de la nôtre conteste tout cela ; — et, tant que la chose sera incertaine, nous enfermerons — notre premier doute sous les forts verrous de nos portes, — souverainement dominés par nos scrupules, jusqu’à ce que nos scrupules résolus — aient été éclairés et détrônés par le vrai souverain !
Roi Jean
— Eh bien, par le ciel qui pend au-dessus de nos têtes, — il me plaît fort.
Roi Jean
À Philippe.
Roi Jean
France, si nous mêlions nos forces — et si nous rasions cette ville d’Angers jusqu’au sol ? — Il sera temps ensuite de nous battre à qui en sera roi.
Bâtard
— Offensé comme nous par cette ville obstinée, — si tu as l’étoffe d’un roi, tourne la bouche de ton artillerie, — comme nous la nôtre, vers ces murs impertinents. — Quand nous les aurons jetés bas, — eh bien, alors, défions-nous les uns les autres, — et travaillons-nous pêle-mêle pour le ciel ou l’enfer !
Philippe
— Qu’il en soit ainsi !… Parlez, par où attaquerez-vous ?
Roi Jean
— Nous, c’est de l’ouest que nous enverrons la destruction — au cœur de la cité.
Roi Jean
L’ARCHIDUC.
Roi Jean
— Moi, du nord.
Philippe
Notre tonnerre lancera du sud — l’éclair de ses boulets.
Bâtard
— Ô l’habile stratégie ! Du nord au sud, — l’Autriche et la France se tireront dans le nez l’une de l’autre. — Encourageons-les…
Bâtard
Haut.
Hubert
— Écoutez-nous, grands rois ; daignez patienter un moment, — et je vous montrerai la paix, l’alliance la plus attrayante. — Gagnez cette cité sans coup ni blessure : — laissez mourir dans leurs lits tous ces vivants, — qui sont venus ici, essoufflés, se sacrifier sur le champ de bataille. — Ne vous obstinez pas, mais écoutez-moi, puissants rois !
Roi Jean
— Parlez à loisir : nous sommes prêts à écouter.
Bâtard
Voyez donc comme cet adversaire — secoue hors de ses guenilles le squelette — de l’antique mort ! Cet être-là est bien embouché, vraiment. — Comme il vous crache meurtres, montagnes, rocs et mers ! — Il cause aussi familièrement de lions rugissants, — qu’une fille de treize ans d’un petit de sa chienne ! — De quel canonnier tient-il donc ce sang ardent ? — Sa parole est un vrai coup de canon avec fumée et ricochet. — Il donne la bastonnade avec sa langue ; — nos oreilles en sont tout étrillées : un mot de lui — assomme mieux qu’un coup de poing français ! — Morbleu ! je n’ai jamais été aussi houspillé de paroles, — depuis la première fois que j’ai appelé le père de mon frère : papa !
Bâtard
Philippe, Louis et l’Archiduc causent à voix basse.
Hubert
— Pourquoi leurs majestés ne répondent-elles pas — à ces offres amicales de notre ville menacée ?
Philippe
— Parle d’abord, Angleterre, toi qui as commencé — les pourparlers avec cette cité. Que dis-tu ?
Roi Jean
— Si le Dauphin, ton fils princier, — peut lire : J’aime ! dans ce livre de beauté, — la dot de Blanche vaudra celle d’une reine ; — car l’Anjou, la belle Touraine, le Maine, le Poitou, et, — excepté la ville que nous assiégeons ici, — tout ce qui, de ce côté de la mer, — relève de notre couronne et de notre pouvoir, — doreront son lit nuptial. Devenue par là aussi riche — de titres, d’honneurs et de dignités — qu’elle l’était déjà de beauté, d’éducation et de noblesse, — elle marchera de pair avec la première princesse du monde.
Philippe
— Que dis-tu, mon enfant ? Regarde bien le visage de la dame.
Louis
— C’est ce que je fais, monseigneur, et je découvre dans sa prunelle — une merveille, un merveilleux miracle : — l’ombre de moi-même formée dans ses yeux ; — une ombre produite par un soleil ! — Je jure que je ne me suis jamais tant aimé — que depuis que je me vois en effigie — exposé sur le chevalet de son — œil flatteur.
Louis
Il parle bas à Blanche.
Blanche
— La volonté de mon oncle à cet égard est la mienne. — S’il voit en vous quelque chose de sympathique — qui suffise à vous attirer sa sympathie, — je puis aisément transmettre cette sympathie à mon inclination, — ou, si vous voulez, pour parler plus nettement, — l’imposer à mon amour. — Je ne veux pas vous flatter, monseigneur, de cette idée — que tout ce que je vois en vous est digne d’amour, — mais je me borne à vous dire — que, même en vous donnant pour juge la plus ladre critique, — je ne trouve rien en vous qui mérite l’horreur.
Roi Jean
— Que disent ces jouvenceaux ? Que dit ma nièce ?
Blanche
— Qu’elle est engagée d’honneur à faire toujours — ce que vous daignerez en tous temps décider dans votre sagesse.
Roi
— Parlez donc, Dauphin : pouvez-vous aimer madame ?
Louis
— Ah ! demandez-moi plutôt si je puis m’abstenir de l’aimer, — car je l’aime très-évidemment.
Philippe
— Nous en sommes charmés… Jeunes princes, unissez vos mains.
Philippe
Blanche et le Dauphin se donnent la main.
Philippe
L’ARCHIDUC.
Philippe
— Et vos lèvres aussi ! Je suis bien sûr — de l’avoir fait, le jour où j’ai été fiancé.
Philippe
Blanche et le Dauphin s’embrassent.
Philippe
— Maintenant, citoyens d’Angers, ouvrez vos portes ; — accueillez cette alliance que vous venez de former, — car les rites du mariage vont être célébrés — sur-le-champ à la chapelle de Sainte-Marie. — Madame Constance n’est pas dans notre compagnie ? — Non. Je suis sûr qu’elle n’y est pas ; car sa présence — aurait grandement troublé l’union qui vient de se former. — Où est-elle ? où est son fils ? Qui le sait, me le dise !
Louis
— Elle est dans la tente de votre altesse, triste et désolée.
Philippe
— Et, sur ma foi, le traité que nous avons conclu — va donner à sa tristesse un faible soulagement.
Philippe
Au roi Jean.
Philippe
— Frère d’Angleterre, comment pourrions-nous satisfaire — cette veuve ?… Nous étions venus pour lui donner une satisfaction ; — et cette satisfaction, Dieu le sait, nous l’avons faussée — à notre propre avantage.
Roi Jean
À Philippe.
Roi Jean
Je suis convaincu — que, sans combler la mesure de ses désirs, — nous la satisferons suffisamment pour empêcher ses cris. — Allons nous préparer, autant que le permettra la hâte, — pour cette cérémonie imprévue et improvisée.
Bâtard
Il sort.
Bâtard
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Scène 3
Salisbury, Constance, Arthur, Philippe, Bâtard, Roi Jean, Pandolphe, Reine-mère, Louis, Blanche
La tente du roi de France
Salisbury
— Aussi vrai que vous devez, je crois, trouver faux — ceux qui sont cause que je vous dis vrai !
Constance
— Oh ! puisque tu m’enseignes à croire à cette douleur, — enseigne aussi à cette douleur à me faire mourir. — Que cette croyance et ma vie se heurtent, — comme les furies de deux désespérés — qui, au premier choc, tombent et meurent ! — Louis épouse Blanche ! Oh ! mon enfant, alors, où en es-tu ? — La France amie de l’Angleterre ! qu’advient-il de moi ?
Constance
À Salisbury.
Constance
— L’ami, va-t-en ! Je ne puis endurer ta vue : — cette nouvelle t’a rendu le plus affreux des hommes !
Salisbury
— Quel autre mal ai-je fait, bonne dame, — que de vous raconter le mal fait par d’autres ?
Constance
— Ce mal est si odieux en lui-même — qu’il rend malfaisants tous ceux qui en parlent.
Arthur
— Je vous en supplie, madame, résignez-vous.
Constance
— Ô toi qui me dis de me résigner, si tu étais horrible — et difforme, si, calomniant le ventre de ta mère, — tu étais couvert de signes fâcheux et de taches repoussantes, — boiteux, niais, voûté, noir, monstrueux, — couvert de verrues hideuses et de marques choquantes, — tout cela me serait égal. Je me résignerais alors ! — Car alors je ne t’aimerais pas ; et toi, — indigne de ta haute naissance, tu ne mériterais pas une couronne. — Mais tu es beau, et à ta naissance, cher enfant, — la nature et la fortune se sont unies pour te faire grand. — Pour les dons de la nature, tu peux rivaliser avec les lis — et la rose à demi ouverte. Mais la fortune, oh ! — elle est corrompue, pervertie, tournée contre toi. — Elle vit dans un incessant adultère avec Jean, ton oncle ! — De sa main dorée, elle a entraîné la France — à fouler sous ses pieds le noble respect de la souveraineté, — et a su faire de sa majesté l’entremetteuse de leurs amours ! — La France est l’entremetteuse de la fortune et du roi Jean, — de la fortune, cette catin, de Jean, cet usurpateur ! — L’ami, dis-moi, est-ce que le chef de la France n’est pas parjure ? — Crache-lui donc le venin de tes paroles ; sinon, passe ton chemin, — et laisse à leur isolement ces douleurs que seule — je suis tenue de subir !
Salisbury
Pardonnez-moi, madame ; — je ne puis sans vous me rendre auprès des rois.
Constance
Elle se jette par terre.
Philippe
— C’est vrai, ma charmante fille ; et ce jour bien heureux — sera à jamais célébré en France. — Pour le solenniser, le soleil glorieux — s’arrête dans sa course, et, imitant l’alchimiste, — par la splendeur de son radieux regard, change — la maigre terre fangeuse — en or étincelant. — L’avenir, en en ramenant l’anniversaire, — le regardera certainement comme un jour de fête.
Constance
— Comme un jour néfaste, et non un jour de fête ! — Qu’a-t-il donc mérité, ce jour ? Qu’a-t-il fait — pour être inscrit en lettres d’or — sur le calendrier, parmi les grandes époques ? — Ah ! plutôt chassons ce jour de la semaine, — ce jour de déshonneur, d’oppression, de parjure ; — ou, s’il doit y rester, que les femmes grosses — prient le ciel de ne pas être délivrées ce jour-là, — de peur que leurs espérances n’avortent dans un monstre ! — que les marins ne redoutent le naufrage que ce jour-là ! — que les marchés faits ce jour-là soient les seuls violés ! — que toutes les choses commencées ce jour-là viennent à mauvaise fin ! — Oui, que, ce jour-là, la loyauté même se change en fausseté creuse !
Philippe
— Par le ciel, madame, vous n’aurez pas de motif — de maudire les beaux résultats de ce jour. — Ne vous ai-je point engagé ma couronne ?
Constance
— Vous m’avez donné pour une couronne un simulacre — de couronne qui, soumis à la touche, — est reconnu sans valeur. Vous vous êtes parjuré, parjuré ! — Vous êtes venu le bras levé pour verser le sang de mes ennemis ; — et maintenant, le bras tendu, vous alliez ce sang au vôtre. — Le poing fermé et le sourcil froncé de la guerre — se détendent en amicales caresses et en une paix fardée ; — et c’est de notre oppression que s’est faite cette ligue. — Aux armes, ciel, aux armes contre ces princes parjures ! — Une veuve crie : Ciel, sois mon époux ! — Ne laisse pas les heures de ce jour sacrilége — terminer en paix ce jour ; mais, avant le coucher du soleil, — lance la discorde armée entre ces rois parjures ! — Entends-moi ! oh ! entends-moi !
Constance
L’ARCHIDUC.
Constance
Paix, madame Constance !
Constance
L’ARCHIDUC.
Constance
— Oh ! si un homme me disait ces paroles-là, à moi !
Bâtard
— Et pends une peau de veau à ces lâches épaules.
Bâtard
L’ARCHIDUC , au Bâtard.
Bâtard
— Tu n’oserais pas le répéter, drôle, sur ta vie !
Bâtard
— Et pends une peau de veau à ces lâches épaules !
Roi Jean
— Nous n’aimons pas ça : tu t’oublies.
Philippe
— Voici le saint légat du pape.
Pandolphe
— Salut, oints du Seigneur, délégués du ciel ! — Près de toi, roi Jean, ma sainte mission est celle-ci : — Moi, Pandolphe, cardinal de la belle Milan, — et ici légat du pape Innocent, — je demande pieusement, en son nom, — pourquoi tu te révoltes si obstinément — contre l’Église, notre sainte mère ; et pourquoi tu éloignes violemment — Étienne Langton, archevêque de — Cantorbéry, du saint siége auquel il est élu ? — Voilà ce qu’au nom de notre Saint-Père susdit, — le pape Innocent, je te demande, à toi.
Philippe
— Frère d’Angleterre, vous blasphémez.
Roi Jean
— Continuez, vous et tous les rois de la chrétienté, — à vous laisser mener grossièrement par ce prêtre intrigant, — sous l’effroi d’une malédiction qu’une monnaie peut racheter, — et à acquérir, par les mérites de l’or vil, rebut et poussière, — le pardon frelaté d’un homme — qui, dans cette vente, ne vend que son propre pardon ; — continuez, vous et tous les autres, qu’on mène si grossièrement, — à entretenir de vos revenus cette sorcellerie jongleuse. — Que m’importe ! seul, je m’oppose seul au pape, — et je tiens ses amis pour mes ennemis.
Pandolphe
— Eh bien, en vertu du pouvoir légitime que je possède, — sois maudit et excommunié
Pandolphe
! — Béni soit le révolté — qui refusera allégeance à un hérétique ! — Il sera réputé de conduite méritoire, — canonisé et sanctifié, — celui qui, par quelque secret moyen, te retirera — ton exécrable vie.
Constance
Oh ! permettez — que pour un moment Rome fasse place à mes malédictions ! — Bon père cardinal, criez amen — à mes imprécations perçantes : car, sans ma douleur, — nulle langue n’a le pouvoir de bien le maudire.
Pandolphe
— C’est au nom de la loi, madame, que je le maudis.
Constance
— Et moi aussi ! Mais, quand la loi ne peut plus faire droit, — la justice veut qu’elle cède le pas à la douleur. — La loi ne peut pas rendre à mon enfant son royaume ; — car celui qui tient son royaume tient aussi la loi. — Donc, quand la loi elle-même n’est que l’injustice absolue, — de quel droit couperait-elle la parole à mes malédictions ?
Pandolphe
— Philippe de France, sous peine d’être maudit, — lâche la main de cet archi-hérétique, — et menace sa tête de toute la puissance de la France, — s’il ne se soumet pas à Rome.
Reine-mère
— Pâlirais-tu, Français ? ne lâche pas sa main.
Constance
— Attention, démon. Prends garde que le Français n’ait un remords, — et que, dégageant sa main, il ne fasse perdre une âme à l’enfer !
Constance
L’ARCHIDUC.
Constance
— Roi Philippe, écoute le cardinal.
Bâtard
— Et pends une peau de veau à ces lâches épaules !
Bâtard
L’ARCHIDUC.
Bâtard
— Ruffian, il faut bien que j’empoche ces outrages — puisque…
Bâtard
Ils peuvent fort bien tenir dans tes culottes.
Roi Jean
— Philippe, qu’as-tu à dire au cardinal ?
Constance
— Qu’a-t-il à dire autrement que comme le cardinal ?
Louis
— Réfléchissez, mon père : choisissez — entre l’anathème accablant de Rome — et le léger sacrifice du bon vouloir anglais. — Risquez le moins dangereux.
Blanche
C’est l’anathème de Rome.
Constance
— Ô Louis ! tiens bon : le démon te tente ici — sous la forme d’une nouvelle mariée en déshabillé.
Blanche
— Madame Constance, ce n’est pas votre conscience, — c’est votre exigence qui parle.
Constance
Oh ! si tu reconnais mon exigence, — qui n’existe que par la mort de la conscience, — tu dois en venir à cette conclusion, — que la conscience revivrait par la mort de mon exigence. — Voulez-vous abattre mon exigence ? ressuscitez la conscience ; — mais, si vous abattez la conscience, vous ranimez mon exigence.
Roi Jean
— Le roi est ému et ne répond pas.
Constance
— Oh ! éloigne-toi de lui et réponds bien.
Constance
L’ARCHIDUC.
Constance
— Faites cela, roi Philippe. Ne traînez pas la chose plus longtemps.
Bâtard
— Et toi, rustre exquis, ne traîne rien qu’une peau de veau !
Philippe
— Je suis perplexe, et je ne sais que dire.
Pandolphe
— Ce que tu vas dire peut te rendre plus perplexe encore, — si tu te fais excommunier et maudire.
Philippe
— Très-révérend père, mettez-vous à ma place, — et dites-moi comment vous vous conduiriez vous-même. — Sa main royale et la mienne viennent de se joindre ; — et nos âmes intimement unies ont été mariées, accouplées et liées — avec toute la religieuse force des serments sacrés. — Le dernier souffle qui ait eu son de parole — a été un serment de fidélité, de paix, d’amitié, de véritable amour — entre nos deux empires et nos royales personnes. — Pour nous serrer les mains à la conclusion de ce royal pacte d’alliance, — nous avons à peine pris le temps de les laver… — Dieu sait, en effet, combien, un peu avant cette trêve, — le carnage les avait barbouillées et souillées — de son pinceau, et avec quelle couleur la vengeance y avait peint — l’effroyable querelle de deux rois irrités !… — Et ces mains, à peine purifiées, si récemment, si fortement unies par un mutuel amour, — se détacheraient de cette étreinte et de cette bonne réconciliation ! — Nous pourrions ainsi ruser avec l’honneur, nous moquer du ciel, — et, par notre inconstance, faire de nous des enfants — qui n’ont voulu que jouer à la main chaude ! — Nous pourrions abjurer la foi jurée, faire marcher — une horde sanglante sur le lit nuptial de la paix qui sourit, — et susciter la révolte sur le front serein — de la loyauté pure ! Ô saint homme, — mon révérend père, qu’il n’en soit pas ainsi ! — Du haut de votre grâce, imaginez, décrétez, imposez — quelque douce décision ; et alors c’est avec bonheur — que nous nous soumettrons à votre bon plaisir, en restant amis !
Philippe
— Je puis dégager ma main, mais non mon honneur.
Pandolphe
L’ARCHIDUC.
Pandolphe
— Rébellion ! pure rébellion !
Bâtard
Oui-dà ? — Est-ce qu’on ne trouvera pas une peau de veau pour te fermer cette bouche-là ?
Louis
— Mon père, aux armes !
Blanche
Le jour de ton mariage ! — contre le sang que tu viens d’épouser ! — Est-ce qu’à notre repas de noces on servira des hommes égorgés ? — Est-ce que les stridentes trompettes et les tambours grossièrement bruyants — feront, avec leurs clameurs d’enfer, le concert de notre fête ? — Ô mon mari, écoute-moi ! Hélas ! que cet appel — est nouveau dans ma bouche ! … Par ce nom — que jusqu’aujourd’hui ma langue n’avait jamais prononcé, — je t’en supplie à genoux, ne prends pas les armes — contre mon oncle.
Constance
Oh ! sur mes genoux — endurcis à force de génuflexions, je t’en prie, toi, — vertueux Dauphin, n’altère pas la décision — prononcée d’avance par le ciel.
Blanche
— C’est maintenant que je verrai si tu m’aimes. Quel motif pourrait être — auprès de toi plus fort que le titre d’épouse ?
Constance
— Ce qui fait l’orgueil de qui fait ton orgueil, — l’honneur ! Oh ! ton honneur, Louis, ton honneur !
Louis
— Je m’étonne que votre majesté semble si froide, — quand de si graves intérêts la pressent.
Pandolphe
— Je vais lancer l’anathème sur sa tête.
Philippe
— Tu n’en auras pas besoin…
Philippe
Au roi Jean.
Philippe
Angleterre, je me sépare de toi.
Constance
— Ô brillant retour de la majesté bannie !
Reine-mère
— Ô noire trahison de l’inconstance française !
Roi Jean
— France, tu pleureras cette heure avant une heure.
Bâtard
— Pour peu que ce vieil horloger, le temps, ce vieux fossoyeur, le temps, — y mette de la complaisance, certes la France pleurera !
Blanche
— Le soleil est couvert de sang ! beau jour, adieu ! — De quel côté dois-je aller ? — Je suis avec l’un et l’autre : les armées ont chacune une de mes mains, — et, liée que je suis à toutes deux, — elles me démembrent par un arrachement convulsif.
Blanche
Au Dauphin.
Blanche
— Époux, je ne puis prier pour ton triomphe.
Blanche
Au roi Jean.
Blanche
— Oncle, il faut que je prie pour ta défaite.
Blanche
À Philippe.
Blanche
— Père, je ne puis te souhaiter la fortune.
Blanche
À la reine-mère Éléonore.
Louis
— Sois avec moi, ma dame ! Avec moi est ta fortune.
Blanche
— Ce qui donnera vie à ma fortune peut détruire ma vie.
Roi Jean
— Cousin, va rassembler nos forces.
Roi Jean
Le Bâtard sort.
Roi Jean
À Philippe.
Roi Jean
— Français, je suis embrasé d’une fureur brûlante, — d’une rage dont la flamme ne peut plus — être éteinte que dans le sang, — le sang de la France, et son sang le plus cher.
Philippe
— Ta rage n’embrasera que toi, et tu seras — en cendres avant que notre sang en ait noyé la flamme. — Prends garde à toi, tu es en danger.
Roi Jean
— Pas plus que celui qui me menace… Aux armes ! en avant !
Roi Jean
Ils sortent.
Scène 4
Bâtard, Roi Jean, Arthur, Reine-mère, Hubert
Une plaine près d’Angers. Fanfares d’alarmes. Mouvements de troupes sur la scène.
Bâtard
Il jette la tête à terre.
Roi Jean
— Hubert, garde cet enfant…
Roi Jean
Au Bâtard.
Roi Jean
Philippe, terminons ! — Ma mère est assaillie dans notre tente, — et prise, j’en ai peur.
Bâtard
Monseigneur, je l’ai délivrée : — son altesse est en sûreté, ne craignez rien. — En avant, mon suzerain ! Avec un léger effort — nous amènerons cette besogne à une heureuse fin.
Bâtard
Ils sortent.
Roi Jean
— Ce sera ainsi, votre grâce restera en arrière, — avec cette forte garde.
Roi Jean
À Arthur.
Roi Jean
Cousin, n’aie pas l’air triste : — ta grand’mère t’aime, et ton oncle sera — aussi tendre pour toi que l’était ton père.
Arthur
— Oh ! ma mère en mourra de chagrin !
Bâtard
— Ni cloche, ni bréviaire, ni cierge ne me fera reculer, — quand l’or et l’argent me font signe d’avancer. — Je laisse votre altesse…
Bâtard
À la reine-mère.
Bâtard
Grand’mère, — si jamais je me souviens d’être dévot, — je prierai pour votre beau salut. Sur ce, je baise votre main.
Reine-mère
— Adieu, gentil cousin.
Roi Jean
Cher cousin, adieu !
Roi Jean
Le Bâtard sort.
Reine-mère
— Viens ici, petit parent ; écoute, un mot !
Reine-mère
Arthur quitte la main d’Hubert et va à la reine-mère, qui l’emmène à l’écart. Les lords se retirent au fond de la scène.
Roi Jean
— Viens ici, Hubert.
Roi Jean
Hubert s’approche du roi.
Roi Jean
Ô mon doux Hubert, — nous te devons beaucoup. Dans cette enceinte de chair — il est une âme qui te compte pour son créancier, — et qui veut te payer ton dévouement avec usure. — Ah ! mon bon ami, ton serment volontaire — vit là, tendrement caressé dans mon cœur. — Donne-moi ta main… J’avais une chose à te dire ; — mais je la réserve pour un meilleur moment. — Par le ciel, Hubert, j’ai presque honte — de te dire quelle sincère estime j’ai de toi.
Hubert
— Je suis bien obligé à votre majesté.
Hubert
— Si fort que, quelque chose que vous me disiez d’entreprendre, — quand ma mort serait au bout de l’exécution, — par le ciel, je la ferais !
Roi Jean
Eh ! ne sais-je pas que tu la ferais ? — Bon Hubert ! Hubert ! Hubert ! jette les yeux — sur ce jeune garçon : je te le dirai, mon ami, — c’est un vrai serpent sur mon chemin : — partout où se pose mon pied, il est là, — rampant devant moi. Me comprends-tu ? — Tu es son gardien.
Hubert
Et je le garderai si bien — qu’il ne fera pas de mal à votre majesté.
Roi Jean
— La mort !
Hubert
Monseigneur ?
Roi Jean
Une tombe !
Hubert
Il ne vivra pas.
Roi Jean
Assez ! — Je puis être gai à présent… Hubert, je t’aime… — Allons, je ne te dirai pas ce que j’entends faire pour toi. — N’oublie pas…
Roi Jean
Il s’avance vers la reine-mère.
Roi Jean
Madame, adieu ; — je vais envoyer ces forces auprès de votre majesté.
Reine-mère
— Que ma bénédiction aille avec toi !
Roi Jean
Cousin, partez pour l’Angleterre… — Hubert sera votre homme ; il vous servira — avec tout le respect qui vous est dû… Holà ! vous autres, à Calais !
Roi Jean
Tous sortent.
Scène 5
Philippe, Pandolhe, Louis, Constance, Pandolphe
La tente du roi de France.
Philippe
— Ainsi, par un rugissement de la tempête sur les flots, — les voiles vaincues de toute l’armada — ont été séparées les unes des autres et dispersées.
Pandolhe
— Courage et patience ! tout ira bien.
Philippe
— Qu’est-ce qui peut aller bien après notre désastre ? — Ne sommes-nous pas battus ? Angers n’est-il pas perdu ? — Arthur fait prisonnier ? un grand nombre de nos chers amis tués ? — Et l’Anglais sanglant n’est-il pas parti pour l’Angleterre, — surmontant toute opposition, en dépit de la France ?
Louis
— Ce qu’il a conquis, il l’a fortifié. — Une si ardente promptitude, dirigée avec tant d’habileté, — un ordre, si sage dans une course si furieuse, — est sans exemple. Qui a lu ou entendu — le récit d’une action semblable ?
Philippe
— Je supporterais volontiers cet éloge de l’Angleterre, — si nous pouvions y trouver une leçon pour nos hontes. — Regardez qui vient ici. La tombe d’une âme, — qui retient, malgré lui, l’éternel esprit — dans la vile prison d’une haleine oppressée !
Philippe
— Je t’en prie, noble femme, viens avec moi.
Constance
— Ah ! voilà ! voilà donc l’issue de votre paix !
Philippe
— Patience, bonne dame ! Courage, gentille Constance !
Philippe
Ô belle affliction, calmez-vous !
Constance
— Non, non, je ne veux pas, tant que j’aurai un souffle pour crier. — Oh ! que ma langue n’est-elle dans la bouche du tonnerre ! — Alors, je ferais frémir le monde d’émotion, — et je réveillerais en sursaut ce cruel squelette — qui ne peut pas entendre une faible voix de femme — et qui dédaigne une invocation vulgaire.
Pandolphe
— Madame, ce que vous proférez est folie, et non douleur.
Constance
Elle se couvre de sa chevelure et sanglote.
Philippe
— Relevez ces tresses… Oh ! que d’amour je remarque — dans cette éclatante multitude de cheveux ! — Si, par hasard, ses yeux laissent tomber une larme argentée, — dix mille fils d’or se collent — à cette larme dans une commune douleur, — amis vrais, inséparables, fidèles, — qu’attache la calamité !
Constance
— En Angleterre, si vous voulez.
Philippe
Relevez vos cheveux.
Pandolphe
— Vous considérez trop cruellement la douleur.
Constance
— Il me parle, lui, qui n’a jamais eu de fils !
Philippe
— Vous raffolez autant de votre douleur que de votre enfant.
Constance
— La douleur occupe la place de mon fils absent ; — elle couche dans son lit ; elle va et vient avec moi ; — elle prend ses jolis airs, me répète ses mots, — me rappelle toutes ses grâces — et habille ses vêtements vides de sa forme. — J’ai donc bien raison de raffoler de la douleur ! — Adieu ; si vous aviez fait la même perte que moi, — je vous consolerais mieux que vous ne le faites.
Constance
Elle arrache sa coiffure.
Constance
— Je ne veux pas garder cette parure sur ma tête, — quand il y a un tel désordre dans mon esprit. — Seigneur ! mon fils, mon Arthur, mon bel enfant ! — Ma vie ! ma joie ! ma nourriture ! mon univers ! — soutien de mon veuvage ! remède de ma douleur !
Constance
Elle sort.
Philippe
— Je crains quelque acte de désespoir, et je vais la suivre.
Philippe
Il sort.
Louis
— Il n’est rien dans ce monde qui puisse me faire une joie. — La vie m’est fastidieuse comme un conte deux fois dit, — dont on assomme l’oreille déjà sourde d’un homme assoupi. — L’amertume de la honte m’a tellement gâté le goût des douces choses, — qu’elles ne renferment pour moi que honte et qu’amertume.
Pandolphe
— Avant la cure d’une forte maladie, — c’est au moment même du retour à la santé — que la crise est la plus forte : les maux qui prennent congé de nous — nous prouvent surtout à leur départ leur malignité. — Qu’avez-vous donc perdu en perdant cette journée ?
Louis
— Tous mes jours de gloire, de joie et de bonheur.
Pandolphe
— Si vous aviez gagné la journée, certes vous les auriez perdus. — Mais non ! non ! C’est quand la fortune veut le plus de bien aux hommes, — qu’elle les regarde de son œil le plus menaçant. — C’est étrange de penser combien le roi Jean a perdu — par ce qu’il tient pour une conquête si claire. — N’êtes-vous pas désolé qu’il ait Arthur pour prisonnier ?
Louis
— Aussi cordialement qu’il est heureux de l’avoir.
Pandolphe
— Votre pensée est tout aussi juvénile que votre sang. — À présent, écoutez-moi, je vais vous parler avec un esprit prophétique ; — le souffle même de ma parole — va balayer la moindre poussière, le moindre fétu, le plus léger obstacle — du sentier qui doit mener — vos pas droit au trône d’Angleterre ! Ainsi, suivez-moi bien : — Jean a pris Arthur, et, — tant que la flamme de la vie se jouera dans les veines de cet enfant, — il est impossible que l’usurpateur Jean ait une heure, — une minute, que dis-je ? un souffle de calme répit. — Un sceptre saisi d’une main effrénée — doit être gardé aussi violemment qu’il a été acquis. — Celui qui se tient sur une place glissante — n’a pas scrupule de s’accrocher au plus vil appui. — Pour que Jean se soutienne, il faut qu’Arthur tombe. — Ainsi soit-il, puisqu’il n’en peut être autrement.
Louis
— Mais que gagnerai-je à la chute du jeune Arthur ?
Pandolphe
— Vous ! au nom de madame Blanche, votre femme, — vous pourrez réclamer tous les droits d’Arthur.
Louis
— Et les perdre tous avec la vie, comme Arthur.
Pandolphe
— Que vous êtes peu mûr et novice pour ce vieux monde ! — C’est pour vous que Jean complote, avec vous que les événements conspirent. — Car celui qui plonge sa sûreté dans le sang innocent — n’y trouve jamais qu’une sûreté sanglante et perfide. — Cet acte, si méchamment conçu, refroidira pour lui les cœurs — de tous ses sujets et glacera leur zèle, — au point qu’ils caresseront la plus petite occasion — qui s’offrira pour faire échec à son règne. — Il n’y aura pas d’exhalaison naturelle dans le ciel, — pas de caprice de la nature, pas de journée hors de saison, — pas d’orage ordinaire, pas d’événement habituel, — qui ne soient dépouillés de leur cause naturelle — et considérés comme des météores, des prodiges, des signes, — des monstres, des présages et des voix du ciel — dénonçant clairement la vengeance d’en haut contre Jean !
Louis
— Il se peut qu’il ne touche pas à la vie du jeune Arthur — et qu’il se tienne pour rassuré par son emprisonnement.
Louis
— Les puissants raisonnements font les actions étranges. Allons ! — Si vous dites oui, le roi ne dira pas non.
Louis
Ils sortent.
Scène 6
Hubert, Premier Exécuteur, Arthur
Un cachot.
Hubert
— Faites-moi rougir ces fers…
Hubert
Au second exécuteur.
Hubert
Et toi, aie soin de te tenir — sous la tapisserie. Quand je frapperai du pied — le sein de la terre, vous vous élancerez, — et vous attacherez solidement à cette chaise l’enfant — que vous trouverez avec moi. — Soyez vigilants. Sortez, et attention !
Premier Exécuteur
— J’espère que vous vous porterez garant de cette action.
Hubert
— Scrupules malséants ! N’ayez pas peur, faites.
Hubert
Les exécuteurs sortent.
Hubert
— Jeune gars, venez ici ; j’ai à vous parler.
Arthur
— Bonjour, Hubert.
Hubert
Bonjour, petit prince.
Arthur
— Aussi petit prince que possible, ayant tant de titres — pour être un grand prince… Vous êtes triste.
Hubert
— En effet, j’ai été plus gai.
Arthur
Dieu me pardonne ! — Personne, il me semble, ne devrait être triste que moi. — Pourtant je me souviens, quand j’étais en France, — il y avait de jeunes gentilshommes qui voulaient être tristes comme la nuit, — simplement par affectation. Foi de chrétien ! — si j’étais hors de prison à garder les moutons, — je serais aussi gai que le jour serait long ; — et je le serais même ici, si je ne soupçonnais pas — que mon oncle me veut encore du mal. — Il a peur de moi, et moi de lui. — Est-ce ma faute si je suis fils de Geoffroy ? — Non, vraiment, non ; et plût au ciel — que je fusse votre fils, pourvu que je fusse aimé de vous, Hubert.
Hubert
— Si je lui parle, avec son innocent babil, — il va réveiller ma pitié, tout enterrée qu’elle est. — Donc, soyons brusque, et dépêchons.
Hubert
— Ses paroles prennent possession de mon cœur.
Hubert
Haut.
Hubert
— Lisez ceci, jeune Arthur.
Hubert
Il lui tend un papier.
Hubert
À part, s’essuyant les yeux.
Hubert
Allons ! larmoiement stupide ! — Mettrait-il à la porte l’inflexible torture ? — Il faut en finir, de peur que ma résolution ne s’échappe — de mes yeux en tendres larmes de femmelette.
Hubert
Haut, à Arthur.
Hubert
— Ne pouvez-vous pas lire ? N’est-ce pas bien écrit ?
Arthur
— Trop bien, Hubert, pour une œuvre aussi hideuse ! — Faut-il que vous me brûliez les deux yeux avec un fer rouge ?
Hubert
— Il le faut, jeune enfant.
Arthur
Et le ferez-vous ?
Hubert
Et je le ferai.
Hubert
Je l’ai juré ! — Il faut que je les brûle avec un fer chaud.
Arthur
— Ah ! nul être humain, si ce n’est dans cet âge de fer, ne voudrait faire cela. — Le fer lui-même, quoique ardent et rouge, — en approchant de ces yeux, boirait mes larmes — et éteindrait sa brûlante fureur — dans le débordement de mon innocence ; — oui, et après, il se consumerait en rouille — rien que pour avoir contenu le feu qui devait blesser mes yeux. — Êtes-vous donc un plus dur obstiné que le fer forgé ? — Ah ! si un ange était venu à moi — et m’avait dit qu’Hubert m’enlèverait les yeux, — je ne l’aurais pas cru : pas d’une autre bouche que celle d’Hubert !
Hubert
— Arrivez.
Hubert
Faites ce que je vous dis.
Hubert
— Donnez-moi le fer, vous dis-je, et attachez-le ici.
Hubert
Hubert prend le fer rouge. Les deux exécuteurs saisissent Arthur pour le lier sur la chaise.
Arthur
— Hélas ! qu’avez-vous besoin d’être si furieusement rudes ? — je ne vais pas résister ; je vais rester pétrifié. — Au nom du ciel, Hubert, ne me faites pas attacher ! — Voyons, écoutez-moi, Hubert, renvoyez ces hommes, — et je vais m’asseoir aussi tranquille qu’un agneau : — je ne bougerai pas, je ne regimberai pas, je ne dirai pas un mot, — je ne regarderai pas le fer avec colère. — Jetez seulement ces hommes dehors, et je vous pardonnerai — toutes les tortures auxquelles vous me soumettrez.
Hubert
— Allez ! tenez-vous dehors ! laissez-moi seul avec lui.
Premier Exécuteur
— Je suis ravi de n’être pour rien dans une pareille action.
Premier Exécuteur
Les exécuteurs sortent.
Arthur
— Hélas ! je viens donc de chasser un ami ! — Il a une mine farouche, mais un bon cœur.
Arthur
À Hubert.
Arthur
— Laissez-le revenir, que sa compassion puisse — rendre vie à la vôtre.
Hubert
Allons, garçon, préparez-vous.
Arthur
— Il n’y a donc plus de remède ?
Hubert
Non, pas d’autre pour vous que de perdre les yeux.
Arthur
— Ô ciel !… s’il y avait seulement dans les vôtres un atome, — un grain de poussière, un moucheron, un cheveu égaré, — un rien qui gênât ce sens si précieux ! — alors, sentant combien les moindres choses sont douloureuses là, — vous seriez forcé de trouver votre infâme projet bien horrible.
Hubert
— Est-ce là votre promesse ? Allons, retenez votre langue.
Arthur
— Hubert, le cri de deux langues — ne serait pas de trop pour défendre deux yeux. — Ne me dites pas de retenir ma langue, ne me le dites pas, Hubert. — Ou bien, Hubert, si vous voulez, coupez-moi la langue, — à condition que je garde mes yeux. Oh ! épargnez mes yeux, — quand ils ne me serviraient à rien qu’à vous regarder toujours. — Tenez, sur ma parole, l’instrument s’est refroidi ; — il ne ferait plus de mal.
Hubert
Je puis le réchauffer, enfant.
Arthur
— Non, ma foi : le feu est mort de chagrin — de se voir, lui créé pour notre bien-être, employé — à des violences imméritées. Voyez plutôt vous-même : — il n’y a plus rien de malfaisant dans cette braise ; — le souffle du ciel en a chassé la flamme, — et a jeté dessus les cendres du repentir.
Hubert
— Mais je puis la ranimer de mon souffle, enfant.
Hubert
— Soit ! vois et vis !… Je ne voudrais pas toucher tes yeux — pour tous les trésors que ton oncle possède. — Pourtant j’avais juré, et j’avais résolu, enfant, — de te les brûler avec ce fer-ci.
Arthur
— Ah ! maintenant vous êtes reconnaissable, Hubert ! Tout à l’heure — vous étiez déguisé.
Hubert
Paix ! plus un mot. — Adieu ! Il faut que votre oncle vous croie mort. — Je vais charger ces chiens d’espions de faux rapports. — Toi, joli enfant, dors sans crainte, et sois sûr — qu’Hubert, pour tous les biens du monde, — ne te fera pas de mal.
Arthur
Ô ciel !… je vous remercie, Hubert.
Hubert
— Silence ! plus un mot ! Sortons ensemble secrètement. — Je m’expose pour toi à un grand danger
Hubert
.
Hubert
Ils sortent.
Hubert
‌
Scène 7
Roi Jean, Pembroke, Salisbury, Courrier, Messager, Bâtard, Pierre De Pomfret, Hubert
La grand salle du palais.
Roi Jean
— Ici nous nous asseyons de nouveau, de nouveau couronné, — et nous sommes vu, j’espère, par des yeux réjouis.
Pembroke
— Ce second sacre, sauf le bon plaisir de votre altesse, — était superflu. Vous aviez été couronné déjà, — et cette majesté suprême ne vous avait pas été arrachée ; — la foi des hommes n’avait pas été entachée de révolte ; — le pays n’avait pas été troublé par de nouvelles ambitions, — par le désir d’un changement ou d’un état meilleur.
Salisbury
— Ainsi s’entourer d’une double pompe, — c’est chamarrer un titre déjà assez riche, — c’est dorer l’or raffiné, c’est peindre le lis, — c’est jeter un parfum sur la violette, — c’est polir la glace, c’est ajouter une nouvelle couleur — à l’arc-en-ciel, ou chercher à illuminer — avec un flambeau l’œil magnifique du firmament : — autant d’excès inutiles et ridicules.
Pembroke
— N’était que votre bon plaisir royal doit être obéi, — cet acte-là est comme un vieux conte raconté de nouveau, — et qui, à la dernière redite, devient fastidieux, — ressassé qu’il est hors de propos.
Pembroke
— Les ouvriers qui tâchent de faire mieux que le bien — perdent leur talent par leur ambition ; — souvent, en palliant une faute, — on l’aggrave par le palliatif même : — c’est ainsi qu’une pièce mise à un léger accroc — fait plus mal, en cachant le défaut, — que ne faisait le défaut avant d’être ainsi réparé.
Salisbury
— Avant votre second couronnement, — nous avions murmuré notre avis à cet effet ; mais il a plu à votre altesse — de n’en pas tenir compte, et nous sommes tous satisfaits — puisque toutes nos volontés doivent — s’arrêter à la volonté de votre altesse.
Roi Jean
— Je vous ai confié quelques-unes des raisons — de ce double couronnement, et je les crois fortes ; — je vous en communiquerai, quand ma crainte sera moindre, — de plus fortes, de plus fortes encore. En attendant, indiquez-moi — quelque abus que vous voudriez voir réformer, — et vous verrez bien quel empressement — je mettrai à écouter et à vous accorder vos requêtes.
Roi Jean
— Qu’il en soit ainsi ! je confie sa jeunesse à votre direction.
Roi Jean
Quelles nouvelles avez-vous, Hubert ?
Roi Jean
Le roi entraîne Hubert à l’écart et cause à voix basse avec lui.
Pembroke
— C’est là l’homme qui devait faire l’action sanglante ; — il a montré son ordre à un de mes amis ; — l’image d’une perversité odieuse — vit dans son regard ; son aspect mystérieux — révèle l’émotion d’un cœur bien troublé ; — et j’ai grand’peur que la chose, dont nous craignions qu’il ne fût chargé, ne soit faite.
Salisbury
— Les couleurs du roi vont et viennent — entre son projet et sa conscience, — comme des hérauts entre deux fronts de bataille menaçants. — Son émotion est si mûre qu’il faut qu’elle crève.
Pembroke
— Et, quand elle crèvera, j’ai peur qu’il n’en sorte, — hideuse suppuration, la mort d’un doux enfant.
Roi Jean
— Nous ne pouvons retenir le bras fort de la mortalité. — Mes bons lords, bien que ma volonté d’accorder soit toujours vivante, — c’en est fait : l’objet de votre demande n’existe plus. — Il nous apprend qu’Arthur est décédé cette nuit.
Salisbury
— Nous craignions en effet que sa maladie ne fût incurable.
Pembroke
— En effet, nous savions combien il était près de sa mort, — avant que l’enfant lui-même se sentît malade. — Il faudra répondre de cela, ici ou ailleurs.
Roi Jean
— Pourquoi penchez-vous sur moi des fronts si solennels ? — Croyez-vous que je tienne les ciseaux de la destinée ? — Est-ce que j’ai pouvoir sur les pulsations de la vie ?
Salisbury
— La sinistre tricherie est visible ; et il est honteux que la grandeur la commette si grossièrement.
Salisbury
Au roi.
Salisbury
— Puisse ce jeu-là vous réussir, et, sur ce, adieu !
Pembroke
— Arrête, lord Salisbury : je pars avec toi ; — je vais chercher l’héritage de ce pauvre enfant, — le petit royaume d’une tombe forcée. — À l’être qui devait animer cette île tout entière, — trois pieds de terre suffisent. Mauvais monde, en attendant ! — Cela ne peut pas se supporter ainsi : cela va faire éclater — toutes nos douleurs, et avant peu, je le soupçonne.
Pembroke
Les lords sortent.
Courrier
— Tu as la frayeur dans les yeux. Où est ce sang — que j’ai vu habiter dans ces joues ? — Un ciel si sombre ne s’éclaircit pas sans orage. — Lâche ton averse… Comment vont-ils en France ?
Courrier
— De France en Angleterre… Jamais de telles forces, pour une expédition à l’étranger, — ne se sont levées du sein d’un pays, — ils ont su copier votre rapidité : — car, quand vous devriez apprendre qu’ils se préparent, — la nouvelle vient qu’ils sont tous arrivés.
Roi Jean
— Où donc notre police s’est-elle soûlée ? — où a-t-elle dormi ? où est donc la vigilance de ma mère, — qu’une telle armée a pu être rassemblée en France, — sans qu’elle en ait rien appris ?
Courrier
Mon suzerain, son oreille — est bouchée par la poussière : le premier avril est morte votre noble mère. — Et, à ce que j’apprends, monseigneur, — madame Constance était morte trois jours avant — dans une frénésie ; j’ai appris cela vaguement — par la voix de la rumeur : est-ce vrai ou faux, je ne sais pas.
Roi Jean
— Arrête ton essor, occasion redoutable ! — Oh ! fais une ligue avec moi, jusqu’à ce que j’aie satisfait — mes pairs mécontents. Quoi ! ma mère morte ! — Comme mon empire va mal en France ! — Et sous les ordres de qui est venue cette armée française — dont tu me donnes pour certain le débarquement ici ?
Messager
— Sous ceux du Dauphin.
Roi Jean
Tu m’as tout étourdi — avec ces mauvaises nouvelles.
Roi Jean
Au Bâtard.
Roi Jean
Eh bien, que dit le monde — de vos mesures ? N’essayez pas de me bourrer — encore la tête de mauvaises nouvelles, car elle en est déjà pleine.
Bâtard
— Soit ! si vous avez peur d’entendre le pire, — que le pire tombe inouï sur votre tête !
Roi Jean
— Excusez-moi, cousin : j’étais suffoqué — par la marée montante : mais maintenant je reprends haleine au-dessus du flot, et je puis donner audience — à toutes les voix, quoi qu’elles veuillent me dire.
Bâtard
— Comment je me suis démené au milieu du clergé, — les sommes que j’ai ramassées l’expliqueront. — Mais, comme je traversais le pays pour revenir, — j’ai trouvé le peuple étrangement disposé, — possédé de rumeurs, occupé de rêves bizarres, — ne sachant ce qu’il craint, mais plein de crainte. — Et voici un prophète que — j’amène avec moi des rues de Pomfret où je l’ai rencontré, — ayant sur ses talons des centaines de gens — à qui il chantait, en rimes grossières et malsonnantes, — qu’avant midi, le jour de l’Ascension prochaine, — votre altesse aurait déposé sa couronne.
Roi Jean
— Visionnaire, qui donc te faisait parler ainsi ?
Pierre De Pomfret
— La prescience que cette vérité s’accomplira.
Roi Jean
— Hubert, loin de moi cet homme ! emprisonne-le ; — et qu’à midi, le jour même où il dit — que je dois céder la couronne, il soit pendu ! — Mets-le en lieu sûr, et reviens, — car j’ai besoin de toi.
Roi Jean
Hubert sort avec Pierre de Pomfret.
Roi Jean
Ô mon gentil cousin, — as-tu appris les nouvelles ? sais-tu qui est arrivé ?
Bâtard
— L’armée française, milord : tous n’ont que cela à la bouche. — En outre, j’ai rencontré lord Bigot et lord Salisbury, — les yeux aussi rouges qu’un feu nouvellement allumé, — et d’autres encore, qui allaient chercher le tombeau — d’Arthur, tué cette nuit, disaient-ils, — à votre suggestion.
Roi Jean
Gentil parent, va, — élance-toi au milieu de leurs groupes, — j’ai un moyen de regagner leur affection, — amène-les-moi.
Bâtard
Je vais les chercher.
Roi Jean
— Oui, mais va vite, le pied le meilleur en avant. — Oh ! il ne faut pas que j’aie des sujets ennemis, — quand des étrangers hostiles alarment mes villes — par la terrible pompe d’une puissante invasion ! — Sois Mercure, mets des ailes à tes talons, — et, comme la pensée, reprends ton vol d’eux à moi.
Bâtard
— L’esprit du temps m’enseignera la promptitude.
Bâtard
Il sort.
Roi Jean
— C’est parler en noble et vaillant gentilhomme.
Roi Jean
Au courrier.
Roi Jean
— Suis-le, car il aura peut-être besoin — de quelque courrier entre moi et les pairs, — et ce sera toi.
Courrier
De grand cœur, mon suzerain.
Courrier
Il sort.
Roi Jean
— Ma mère morte !
Hubert
— Milord, on dit que cinq lunes ont été vues cette nuit, — quatre fixes, et la cinquième tourbillonnant autour — des quatre autres dans un merveilleux mouvement.
Roi Jean
— Cinq lunes ?
Hubert
Les vieillards et les matrones vont dans les rues, — faisant là-dessus d’inquiétantes prophéties ; — la mort du jeune Arthur est dans toutes les bouches. — En causant de lui, tous secouent la tête, — et se chuchotent à l’oreille : — celui qui parle serre le poignet de son auditeur, — tandis que celui qui écoute prend un air effaré, — fronçant les sourcils, hochant la tête, roulant les yeux. — J’ai vu un forgeron s’arrêter ainsi avec son marteau, — tandis que son fer refroidissait sur l’enclume, — pour avaler, bouche béante, le rapport d’un tailleur — qui, ses ciseaux et sa mesure à la main, — debout dans des pantoufles que son vif empressement — lui avait fait chausser de travers, — parlait de milliers de Français belliqueux — rangés déjà en bataille dans le Kent. — Un autre artisan, maigre et pas lavé, — est venu couper son récit, et parler de la mort d’Arthur.
Roi Jean
— Pourquoi cherches-tu à m’obséder de ces frayeurs ? — Pourquoi insistes-tu tant sur la mort du jeune Arthur ? — C’est ta main qui l’a assassiné : j’avais de puissants motifs — pour le souhaiter mort, mais tu n’en avais aucun pour le tuer.
Hubert
— Aucun, milord ? Comment ! Ne m’y aviez-vous pas provoqué ?
Roi Jean
— C’est la malédiction des rois d’être assistés — par des esclaves qui prennent une boutade pour un ordre — de forcer le domicile sanglant d’une vie, — toujours prêts à comprendre comme une loi — un clin d’œil de l’autorité, et à voir une intention — menaçante du souverain quand par hasard il fronce le sourcil, — plutôt par humeur que par réflexion.
Hubert
— Voici votre signature et votre sceau à l’appui de ce que j’ai fait.
Roi Jean
— Oh ! quand le dernier compte entre le ciel et la terre — devra être réglé, alors cette signature et ce sceau — déposeront contre nous pour notre damnation ! — Que de fois la vue des instruments du mal — fait faire le mal ! Si tu n’avais pas été là, — compagnon marqué par la main de la nature, — noté et désigné pour faire une action honteuse, — ce meurtre ne me serait jamais venu à l’esprit. — Mais, remarquant ton horrible aspect, — te trouvant bon pour une sanglante vilenie — et tout disposé, tout fait pour un emploi hasardeux, — je me suis vaguement ouvert à toi sur la mort d’Arthur, — et toi, pour te faire chérir d’un roi, — tu n’as pas eu scrupule de détruire un prince !
Hubert
— Milord…
Roi Jean
Si tu avais seulement hoché la tête, ou fait une pause, — quand je t’ai dit obscurément ce que j’entendais, — ou si tu avais jeté un regard de doute sur ma face, — comme pour me dire de m’expliquer en termes précis, — une honte profonde m’aurait frappé de mutisme et fait briser là, — et tes appréhensions auraient produit en moi des appréhensions ; — mais tu m’as compris par mes signes, — et tu as répondu en signes au crime. — Oui, sans objection, tu as laissé consentir ton cœur — et, conséquemment, ta rude main à commettre — l’action que nos deux bouches avaient horreur de nommer ! — Hors d’ici ! et que je ne te revoie jamais ! — Mes nobles m’abandonnent ; et mon autorité est bravée, — jusqu’à mes portes, par les bandes d’une puissance étrangère. — Et, même au sein de ce domaine de chair, — jusque dans cet empire, dans cette région de sang et de souffle, — l’hostilité et la guerre civile règnent — entre ma conscience et la mort de mon cousin
Roi Jean
.
Hubert
— Armez-vous contre vos autres ennemis, — je vais faire la paix entre votre âme et vous : — le jeune Arthur est vivant. Ma main — est encore une main vierge et pure, — elle n’est pas colorée de taches de sang cramoisi. — Dans mon cœur n’est jamais entrée encore — la terrible motion d’une pensée meurtrière : — et vous avez calomnié la nature dans mes traits — qui, malgré leur rude aspect, — couvrent pourtant une âme trop belle — pour le boucher d’un enfant innocent.
Roi Jean
Ils sortent.
Roi Jean
‌
Scène 8
Arthur, Pembroke, Salisbury, Bigot, Bâtard, Pembroke Et Bigot, Hubert
Devant un donjon.
Arthur
— Le mur est bien haut, et pourtant je vais sauter jusqu’en bas. — Bonne terre, sois clémente, et ne me fais pas de mal. — Presque personne, personne, puis-je dire, ne me connaît ici ; pour qui me connaîtrait, — ce costume de mousse m’a déguisé tout à fait. — J’ai peur, et pourtant je me risquerai. — Si je parviens en bas sans me briser les membres, — je trouverai mille moyens de m’échapper. — Autant mourir en fuyant que mourir en restant.
Arthur
Il saute.
Arthur
— À moi ! L’esprit de mon oncle est dans ces pierres. — Que le ciel prenne mon âme, et que l’Angleterre garde mes os !
Arthur
Il meurt
Arthur
.
Pembroke
— Qui a apporté cette lettre de la part du cardinal ?
Salisbury
— Le comte de Melun, un noble seigneur de France, — dont les assurances personnelles sont, sur les sympathies du Dauphin, — plus explicites encore que ces lignes.
Bigot
— Allons donc le joindre dès demain matin.
Salisbury
— Ou plutôt partons tout de suite : car il nous faudra — deux longues journées de marche, milords, avant de le joindre.
Bâtard
— Charmé de vous rencontrer encore une fois aujourd’hui, messeigneurs les mécontents ! — Le roi, par ma bouche, réclame votre présence immédiatement.
Salisbury
— Le roi s’est dépossédé de nous. — Nous ne voulons pas doubler son manteau souillé et chétif — de nos purs honneurs, ni suivre son pas — qui laisse une empreinte de sang partout où il se porte. — Retourne lui dire cela : nous n’en savons que trop.
Bâtard
— Quoi que vous pensiez, de bonnes paroles seraient plus convenables, je pense.
Salisbury
— C’est notre ressentiment, et non notre courtoisie, qui raisonne à présent.
Pembroke
— Monsieur, monsieur, l’impatience a ses priviléges.
Bâtard
— C’est vrai : le privilége de blesser qui l’éprouve, et pas d’autre.
Salisbury
— Voici la prison.
Salisbury
Il aperçoit le corps d’Arthur.
Salisbury
Qui donc est étendu là ?
Pembroke
— Ô mort, enorgueillie d’une beauté princière et pure ! — La terre n’avait donc pas un trou pour cacher cette action !
Salisbury
— Le meurtre, comme s’il avait horreur de son forfait, — le laisse à découvert pour exciter la vengeance.
Bigot
— Ou bien, après avoir destiné cette beauté à la tombe, — il l’a trouvée trop splendidement auguste pour une tombe.
Salisbury
— Sir Richard, qu’en pensez-vous ? Avez-vous jamais vu, — lu ou entendu, pouviez-vous imaginer, — pouvez-vous presque croire, même en le voyant, — ce que vous voyez ? Est-ce que votre pensée pourrait, sans cette réalité, — en imaginer une pareille ? Voici le faîte suprême, — le cimier, la couronne, ou plutôt la couronne de la couronne, — des armes du meurtre ; voici la plus sanglante infamie, — la plus farouche sauvagerie, le coup le plus hideux — que jamais la colère à l’œil muré ou la rage hasarde — ait offert aux larmes du remords attendri.
Pembroke
— Tous les meurtres passés sont excusés par celui-ci : — il est si unique, si incomparable — qu’il donnera de la sainteté et de la pureté — aux crimes encore à venir des temps, — et qu’il tournera en plaisanterie le plus funèbre carnage — par l’exemple de cet atroce spectacle.
Bâtard
— C’est une œuvre damnée et sanglante, — l’action sacrilége d’une main brutale, — si c’est l’œuvre d’une main.
Salisbury
— Si c’est l’œuvre d’une main ! — Nous avions une sorte de lumière sur ce qui arriverait : — l’exécution de cette infamie est de la main d’Hubert ; — le plan et l’idée sont du roi. — Aussi j’interdis à mon âme l’obéissance à ce roi ; — je m’agenouille devant cette ruine d’une chère vie, — et j’exhale, devant cette perfection sans haleine, — l’encens d’un vœu sacré : le vœu — de ne jamais goûter les jouissances de ce monde, — de ne jamais me laisser corrompre par le plaisir, — de ne pas connaître le bien-être ni le loisir, — avant que j’aie glorifié mon bras — en l’élevant à la hauteur de la vengeance !
Pembroke Et Bigot
— Nos âmes confirment religieusement tes paroles.
Hubert
— Milords, je me suis échauffé à courir à votre recherche. — Arthur est vivant : le roi vous envoie demander.
Salisbury
— Oh ! voilà un impudent qui ne rougit pas devant la mort.
Salisbury
À Hubert.
Hubert
— Je ne suis pas un scélérat.
Salisbury
Faut-il que je vole la loi ?
Bâtard
— Votre épée brille, monsieur ; rengainez -la.
Salisbury
— Non, pas avant que je lui aie fait un fourreau de la peau d’un assassin !
Hubert
— Arrière, lord Salisbury, arrière, vous dis-je ! — Par le ciel, je crois mon épée aussi affilée que la vôtre. — Je ne souhaite pas, milord, que vous vous oubliiez vous-même, — ni que vous provoquiez le danger de ma légitime défense ; — je craindrais, en ne tenant compte que de votre rage, d’oublier — votre valeur, votre grandeur, votre noblesse.
Bigot
— Loin d’ici, fumier ! Oserais-tu braver un noble ?
Hubert
— Pas pour ma vie ; mais j’oserais défendre — mon innocence contre un empereur.
Salisbury
— Tu es un meurtrier.
Hubert
Ne me forcez pas à l’être ; — jusqu’ici je ne le suis pas. Qui dit une erreur — ne dit pas vrai ; qui ne dit pas vrai, ment.
Pembroke
— Coupons-le en morceaux.
Bâtard
Gardez la paix, vous dis-je.
Salisbury
— Écartez-vous, ou je vous écorche, Faulconbridge.
Bâtard
— Mieux vaudrait pour toi écorcher le diable, Salisbury. — Si seulement tu me regardes de travers, si tu bouges ton pied, — ou si tu enseignes à ta fureur étourdie à me faire outrage, — je t’abats mort. Relève vite ton épée, — sinon je vais vous écraser, toi et ta broche, — à vous faire croire que le diable est sorti de l’enfer.
Bigot
— Que vas-tu faire, renommé Faulconbridge ? Seconder un scélérat, un meurtrier !
Hubert
— Lord Bigot, je ne suis ni l’un ni l’autre.
Bigot
Qui donc a tué ce prince ?
Hubert
— Il n’y a pas une heure que je l’ai laissé bien portant : — je l’honorais, je l’aimais, et j’épuiserai ma vie — à pleurer la perte d’une vie si chère.
Salisbury
— Ne vous fiez pas à l’humidité menteuse de ses yeux : — car la trahison n’est pas à court de ces larmoiements ; — et, lui, exercé au métier, il les fait ressembler — aux effusions de la pitié et de l’innocence. — Partez avec moi, vous tous dont les âmes ont horreur — des exhalaisons infectes du charnier ; — car je suis suffoqué de cette odeur de crime.
Bigot
— Allons à Bury, près du Dauphin !
Pembroke
— Dis au roi qu’il peut venir nous demander là.
Pembroke
Les lords sortent.
Bâtard
— Voilà un monde parfait !…
Bâtard
À Hubert.
Bâtard
Aviez-vous connaissance de cette belle œuvre ? — Si c’est toi qui as commis cet acte de mort — hors de la portée infinie de la pitié sans bornes, — tu es damné, Hubert !
Hubert
Écoutez-moi seulement, monsieur…
Bâtard
Ah ! je vais te le dire : — tu es un aussi noir damné… non, il n’y aurait rien de si noir, — tu es plus profondément damné que le prince Lucifer ; — il n’y a pas encore un démon d’enfer aussi hideux — que tu le seras, si tu as tué cet enfant.
Hubert
— Sur mon âme…
Bâtard
Pour peu que tu aies consenti — à cet acte, le plus cruel de tous, tu n’as plus qu’à désespérer, — et, si tu as besoin d’une corde, le plus petit fil, — que l’araignée ait jamais filé de ses entrailles, — suffira pour t’étrangler ; un jonc sera — un gibet pour te pendre ; ou, si tu veux te noyer, — mets seulement un peu d’eau dans une cuillère , — et ce sera tout un océan — pour suffoquer un misérable tel que toi ! — Je te soupçonne bien gravement.
Hubert
— Si par action, par consentement ou par pensée, — je suis coupable d’avoir dérobé le souffle suave — que contenait cette argile si belle, — je veux que l’enfer n’ait pas assez de supplices pour me torturer ! — Je l’avais laissé bien portant.
Bâtard
Va, emporte-le dans tes bras. — Je suis tout étourdi, il me semble, et j’ai perdu mon chemin — au milieu des épines et des dangers de ce monde.
Bâtard
Hubert prend dans ses bras le cadavre.
Bâtard
— Comme tu enlèves aisément toute l’Angleterre ! — De cette dépouille de la royauté morte, — la vie, le droit et la foi de tout ce royaume — se sont envolés au ciel. Et maintenant, l’Angleterre n’a plus — qu’à lacérer, à dissiper et à déchirer à belles dents — les biens fastueux d’un empire en déshérence. — Maintenant, pour cet os rongé de majesté, — le molosse de la guerre hérisse sa crinière furieuse, — et jappe à la douce vue de la paix. — Maintenant, les forces du dehors et les mécontentements du dedans — coalisés se mettent en ligne ; et l’immense confusion, — comme le corbeau planant sur une bête défaillante, — épie la chute imminente du pouvoir arraché. — Heureux maintenant celui dont le manteau et la ceinture — pourront résister à cette tempête !… Emporte cet enfant — et suis-moi vite ; je vais près du roi. — Nous allons avoir mille affaires sur les bras, — et le ciel lui-même fait sombre mine à la terre.
Bâtard
Ils sortent.
Bâtard
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Scène 9
Roi Jean, Pandolphe, Bâtard
Une salle dans un palais.
Roi Jean
— Ainsi j’ai remis dans votre main — le nimbe de ma gloire.
Pandolphe
Reprenez-la — de ma main, comme tenant désormais du pape — votre grandeur et votre autorité souveraine.
Pandolphe
Il rend la couronne au roi.
Roi Jean
— Maintenant, tenez votre parole sacrée ; allez trouver les Français, — et employez tout le pouvoir que vous tenez de sa sainteté — à arrêter leur marche avant que nous ayons pris feu. — Nos nobles mécontents se révoltent, — notre peuple se refuse à l’obéissance — et du fond de l’âme, jure allégeance et amour — à un sang étranger, à une royauté du dehors. — Vous seul pouvez contenir — ce débordement d’humeurs irritées. — Ne tardez donc pas ; car la maladie est si grave — que le remède doit être administré sur-le-champ — pour ne pas avoir à lutter contre d’incurables suites.
Pandolphe
— C’est mon souffle qui a provoqué cette tempête, — sur votre résistance obstinée au pape ; — mais, puisque vous êtes un converti soumis, — ma voix va faire rentrer dans le silence l’ouragan de la guerre — et rétablir le beau temps dans votre orageux pays. — Après votre serment d’obéissance au pape, — prêté, rappelez-vous-le bien, aujourd’hui jour de l’Ascension, — je vais trouver les Français et leur faire déposer les armes.
Pandolphe
Il sort.
Roi Jean
— C’est le jour de l’Ascension ? Le prophète n’avait-il pas — dit que le jour de l’Ascension, avant midi, — j’aurais cédé ma couronne ? Je viens justement de le faire. — Je supposais que ce serait par contrainte ; — mais, grâce au ciel, c’est volontairement.
Roi Jean
— Est-ce que mes lords n’ont pas voulu revenir à moi, — quand ils ont su qu’Arthur était vivant ?
Bâtard
— Ils l’ont trouvé mort et jeté dans la rue : — coffret vide, d’où le joyau de la vie — avait été volé et emporté par quelque main infernale.
Roi Jean
— Ce scélérat d’Hubert m’avait dit qu’il vivait.
Bâtard
— Sur mon âme, il a dit ce qu’il croyait. — Mais pourquoi vous affaissez-vous ? pourquoi avez-vous l’air triste ? — Soyez grand en action, comme vous l’avez été en pensée. — Que le monde ne voie pas la peur et la triste méfiance — gouverner le mouvement d’un regard royal ! — Marchez au pas du temps ; soyez de flamme avec la flamme ; — menacez qui vous menace, et faites face aux bravades — de l’intimidation fanfaronne : ainsi les regards inférieurs, — qui empruntent leur expression aux grands, — grandiront par votre exemple et s’animeront — d’un indomptable esprit de résolution. — En avant ! soyez brillant comme le dieu de la guerre, — quand il veut être en tenue de campagne. — Montrez l’audace et l’aspiration de la confiance. — Quoi ! faudra-t-il qu’ils viennent chercher le lion dans son antre, — et l’y traquer, et l’y faire trembler ? — Oh ! que cela ne soit pas dit ! En plaine ! Élancez-vous — de ces portes au-devant de la révolte, — et empoignez-la avant qu’elle ait approché.
Bâtard
Ô inglorieuse ligue ! — Quoi ! quand notre sol est foulé, — nous enverrons de pacifiques mots d’ordre, nous proposerons un compromis, — une explication, des pourparlers, une infâme trêve, — à l’invasion armée ! Un garçon imberbe, — un fat dorloté dans la soie, bravera nos plaines, — il essaiera sa valeur sur un sol belliqueux — en narguant l’air de ses couleurs nonchalamment déployées, — et il ne trouvera pas de résistance ! Ah ! mon prince, aux armes ! — Peut-être le cardinal ne pourra-t-il pas obtenir votre paix ; — même s’il l’obtient, qu’il soit au moins dit — qu’on nous a vus préparés à la défense.
Roi Jean
— Prends le commandement de cette affaire.
Bâtard
— En avant donc et bon courage ! Je sais bien, moi, — que nos forces pourraient tenir tête à un plus fier ennemi.
Bâtard
Ils sortent.
Bâtard
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Scène 10
Salisbury, Louis, Pandolphe, Bâtard
Une plaine près de Saint-Edmunsbury.
Salisbury
— Elle ne sera jamais violée de notre côté. — Mais, noble Dauphin, bien que nous ayons juré — un dévouement spontané et une fidélité volontaire — à votre gouvernement, pourtant, croyez-moi, prince, — je ne me réjouis pas de ce que les plaies de l’époque — réclament pour appareil la révolte méprisée, — et de ce qu’il faille guérir l’ulcère invétéré d’une seule blessure — en en faisant de nouvelles. Oh ! cela me navre l’âme — que je doive tirer ce fer de mon côté — pour être faiseur de veuves, et dans ce pays, hélas ! — où le nom de Salisbury est appelé — à la rescousse et à la défense de l’honneur. — Mais telle est la corruption du temps — que, pour rendre la santé et la force à nos droits, — nous ne pouvons agir qu’avec le bras même — de l’inflexible injustice et du désordre outrageant. — N’est-ce pas pitié, ô mes tristes amis, que nous, les fils, les enfants de cette île, — nous soyons nés pour voir cette heure sinistre — où nous marchons sur son sein chéri — derrière un étranger, et où nous grossissons — les rangs de ses ennemis…
Salisbury
Il essuie une larme.
Salisbury
Il fond en larmes.
Louis
— Tu montres en ceci un noble caractère ; — et les grands sentiments qui se soulèvent dans ton sein — en font un cratère de noblesse. — Oh ! quel généreux combat tu as soutenu — entre la nécessité et ces beaux scrupules ! — Laisse-moi essuyer cette rosée de l’honneur — qui se répand argentée sur tes joues. — Mon cœur s’est attendri aux pleurs d’une femme, — qui ne sont qu’un débordement vulgaire ; — mais cette effusion de larmes viriles, — cette averse que soulève la tempête de l’âme, — éblouit mes regards et me rend plus stupéfait — que si j’avais vu la voûte des cieux — se sillonner partout de brûlants météores. — Relève ton front, illustre Salisbury, — et exhale tout cet orage dans un soupir de ce grand cœur ; — laisse ces larmes aux yeux enfants de ceux — qui n’ont jamais vu le monde géant enragé — et qui n’ont affronté la fortune que dans les fêtes — animées par la volupté, la joie et la causerie. — Viens, viens, tu enfonceras ta main — dans la bourse de la riche prospérité — aussi avant que Louis lui-même… Et vous aussi, nobles, — vous tous qui unissez à nos forces le nerf des vôtres… — Il m’a semblé à l’instant qu’un ange parlait, — et voyez ! voici justement le saint légat qui arrive à grands pas, — pour nous donner de la main d’en haut la garantie du ciel, — et pour mettre le nom du droit sur nos actions — par une parole sacrée.
Pandolphe
— Vous ne voyez que le dehors de cet ouvrage-là.
Louis
— Dehors ou dedans, je ne m’en retournerai pas, — tant que je n’aurai pas obtenu de mon entreprise toute la gloire — qui fut promise à ma vaste espérance, — avant que j’eusse formé ce vaillant front de bataille — et réuni cette brûlante élite du monde — pour dominer la victoire et pour conquérir la renommée — jusque dans la gueule du danger et de la mort !
Louis
On entend une trompette.
Louis
— De quoi vient nous sommer cette vigoureuse fanfare ?
Bâtard
— Conformément au loyal droit des gens, — je demande audience. J’ai mission de parler.
Bâtard
À Pandolphe.
Bâtard
— Mon saint seigneur de Milan, je viens de la part du roi — apprendre ce que vous avez fait pour lui : — et, selon votre réponse, je connais la mesure — des pouvoirs accordés à ma parole.
Pandolphe
— Le Dauphin oppose un refus obstiné, — et ne veut accorder aucune trêve à mes prières. — Il dit tout nettement qu’il ne déposera pas les armes.
Bâtard
— Par tout le sang qu’a jamais respiré la fureur, — le jouvenceau parle bien.
Bâtard
Au Dauphin.
Bâtard
Sur ce, écoutez notre roi anglais ; — car c’est sa majesté qui vous parle en moi. — Le roi est préparé, et il a raison de l’être : — les simagrées indécentes de votre attaque, — cette mascarade harnachée, cette équipée insensée, — cette effronterie imberbe et ces troupes gamines — le font sourire : et il est tout préparé — à donner le fouet à vos guerriers nains et à votre armée pygmée — en les chassant de ses domaines. — Le bras, qui a pu vous bâtonner à votre porte même — et qui vous a forcés à faire le saut périlleux, — à vous plonger, comme des baquets, dans des puits cachés, — à vous blottir dans le fumier de vos étables, — à vous encaquer, comme des pions, dans des boîtes à échecs, — à faire l’amour aux truies, à chercher un asile parfumé — dans les caves et dans les prisons, à frissonner et à trembler — rien qu’au cri de votre coq national — que vous preniez pour la voix d’un Anglais armé, — ce bras victorieux qui vous a punis jusque dans votre logis, — croyez-vous donc qu’il soit plus faible ici ? — Non, sachez-le, le vaillant monarque est en armes, — planant comme l’aigle au-dessus des créneaux de son aire, — pour fondre sur l’ennemi qui approche.
Bâtard
À Salisbury et aux lords.
Bâtard
— Et vous, dégénérés, vous, ingrats rebelles, — vous, sanguinaires Nérons qui déchirez le sein — de votre mère chérie, l’Angleterre, rougissez de honte : — car vos propres femmes, vos filles au pâle visage — arrivent, comme des amazones, courant derrière nos tambours ; — leurs dés se sont changés en gantelets de fer, — leurs aiguilles en lances, et leur douceur de cœur — en humeur farouche et sanglante !
Pandolphe
Laissez-moi parler.
Bâtard
— Non, je veux parler.
Louis
Nous n’écouterons ni l’un ni l’autre. — Qu’on batte le tambour, et que la voix de la guerre — plaide pour nos intérêts et pour notre présence ici !
Bâtard
— Sans doute, vos tambours crieront, quand on les battra, — comme vous, quand vous serez battus.
Bâtard
Au Dauphin.
Bâtard
Éveille seulement — l’écho avec la clameur de ton tambour, — et aussitôt un tambour, déjà sous les baguettes, — te renverra une réplique tout aussi retentissante. — Donne un second roulement, et un autre roulement, — aussi bruyant que le tien, ira frapper l’oreille du ciel — et narguer le tonnerre à la voix profonde. Car, — sans plus se lier à ce légat chancelant — dont il s’est servi plutôt par jeu que par besoin, — il approche, le belliqueux Jean ; et sur son front — siége la mort décharnée, dont l’office aujourd’hui — est de dévorer les Français par milliers !
Louis
— Faites battre nos tambours, que nous voyions un peu ce danger-là.
Bâtard
— Tu le verras bien, Dauphin, sois-en sûr.
Bâtard
Tous sortent.
Bâtard
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Scène 11
Roi Jean, Hubert, Courrier, Salisbury, Pembroke, Melun
Le champ de bataille.
Roi Jean
— Comment va la journée pour nous ? Oh ! dis-moi, Hubert.
Hubert
— Mal, j’en ai peur : comment se trouve votre majesté ?
Roi Jean
— Cette fièvre qui me tourmente depuis si longtemps — m’accable. Oh ! mon cœur est malade.
Courrier
— Milord, votre vaillant cousin, Faulconbridge, — prie votre majesté de quitter le champ de bataille, — et de lui faire savoir par quelle route vous partirez.
Roi Jean
— Dis-lui, celle de Swinstead. Je vais à l’abbaye, là !
Courrier
— Ayez bon courage : les grands renforts — que le Dauphin attendait ici — ont fait naufrage, il y a trois nuits, sur les sables de Goodwin. — Cette nouvelle vient justement d’être apportée à Richard. — Les Français se battent avec froideur et font retraite.
Roi Jean
Ils sortent.
Roi Jean
Entrent Salisbury, Pembroke, Bigot et d’autres.
Salisbury
— Je ne croyais pas le roi si riche d’amis.
Pembroke
— Revenons à la charge ! Rendons l’ardeur aux Français ; — s’ils succombent, nous succombons aussi.
Salisbury
— Ce diable de bâtard, Faulconbridge, — en dépit de notre dépit, maintient seul la lutte.
Pembroke
— On dit que le roi Jean, gravement malade, a quitté le champ de bataille.
Melun
— Conduisez-moi aux révoltés d’Angleterre que je vois ici.
Salisbury
— Quand nous étions heureux, nous avions d’autres noms.
Pembroke
— C’est le comte de Melun !
Salisbury
Blessé à mort.
Salisbury
— Est-il possible ? Serait-il vrai ?
Melun
— N’ai-je pas la hideuse mort devant les yeux ? — Je ne garde plus qu’un reste de vie — qui saigne, comme une figure de cire — fond en se déformant devant le feu. — Quelle est la chose au monde qui me ferait mentir, — au moment où tout mensonge m’est forcément inutile ? — Pourquoi donc serais-je faux, puisqu’il est vrai — que je dois mourir ici, et vivre hors d’ici par la vérité seule ? — Je le répète, dans le cas où Louis triomphe, — il est parjure si jamais vos yeux — voient une nouvelle aurore poindre à l’Orient. — Et, dès cette nuit même, dont déjà le souffle contagieux et sombre — fume au-dessus de la crête brûlante — du vieux soleil faible et épuisé de jour, — dès cette nuit fatale, vous rendrez le dernier soupir, — payant ainsi par la fin traîtresse de toutes vos vies — l’amende de votre trahison coupable — qui aura donné la victoire à Louis. — Ne m’oubliez pas auprès d’un certain Hubert qui est avec votre roi. — Mon amitié pour lui, et puis ce souvenir — que mon grand-père était Anglais, — ont engagé ma conscience à confesser tout cela. — Pour récompense, je vous en prie, emmenez-moi d’ici, — loin du bruit et de la rumeur du champ de bataille, — que je puisse recueillir en paix le reste de mes pensées — et séparer mon âme de ce corps — dans la méditation et les désirs pieux
Melun
!
Salisbury
— Nous te croyons… Et maudite soit mon âme, — s’il n’est pas vrai que je suis charmé de cette belle — et heureuse occasion — de revenir sur les pas d’une désertion damnée ! — Faisons comme le flot qui décroît et se retire : — laissons là nos débordements et notre cours irrégulier — pour redescendre dans les limites que nous avons franchies, — et courons paisiblement en toute obéissance — à notre grand roi Jean, notre Océan à nous !
Salisbury
À Melun.
Salisbury
— Mon bras va aider à t’emporter d’ici, — car je vois les cruelles angoisses de la mort — dans tes yeux… En marche, mes amis ! Élan nouveau, — heureux changement qui nous ramène à l’ancien droit !
Salisbury
Ils sortent en emmenant Melun.
Salisbury
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Scène 12
Louis, Courrier
Le camp français.
Louis
— Il m’a semblé que le soleil du ciel avait regret de se coucher, — et qu’il s’arrêtait à faire rougir l’ouest du firmament, — tandis que les Anglais mesuraient à reculons leur propre terrain — dans une molle retraite. Oh ! que nous avons bravement fini, — alors qu’avec une volée de notre canonnade, inutile — après une si sanglante besogne, nous leur avons dit adieu, — et que nous avons replié gaiement nos drapeaux déchirés, — derniers occupants, et presque maîtres du champ de bataille !
Courrier
— Où est mon prince, le Dauphin ?
Louis
Ici. Quelles nouvelles ?
Courrier
— Le comte de Melun est tué. Les lords anglais, persuadés par lui, ont fait une désertion nouvelle ; — et le renfort que vous désiriez depuis si longtemps — est perdu, naufragé, sur les sables de Goodwin.
Louis
— Ah ! affreuses et perfides nouvelles ! Maudit sois-tu jusqu’au cœur ! — Je ne croyais pas être ce soir aussi triste — que ceci m’a fait… Qui donc m’avait dit — que le roi Jean s’était enfui, une heure ou deux avant — que la nuit tombante eût séparé nos armées fatiguées ?
Courrier
— Quiconque a dit cela, milord, a dit vrai.
Louis
— C’est bien ; tenons-nous cette nuit dans un bon campement et sous bonne garde. — Le jour ne sera pas levé aussi tôt que moi — pour tenter l’heureuse chance de demain.
Louis
Ils sortent.
Louis
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Scène 13
Hubert, Bâtard
Les environs de l’abbaye de Swinstead. Il l’ait nuit.
Hubert
— Qui va là ? Parle ! hé ! parle vite, ou je tire.
Bâtard
— Ami… Qui es-tu, toi ?
Hubert
Du parti de l’Angleterre.
Bâtard
— Où vas-tu ?
Hubert
— Qu’est-ce que ça te fait ? Pourquoi ne m’occuperais-je pas — de tes affaires, aussi bien que toi des miennes ?
Bâtard
— Hubert, je suppose !
Hubert
Tu as parfaitement supposé. — Je veux bien à tout hasard te croire — de mes amis, toi qui connais si bien ma voix. — Qui es-tu ?
Bâtard
Qui tu voudras. Tu peux, s’il te plaît, — me faire l’amitié de croire — que je descends par un côté des Plantagenets.
Hubert
— Désobligeante mémoire ! C’est toi et la nuit sans yeux — qui m’avez mis dans l’ embarras … Brave soldat, pardonne-moi — si l’accent de ta voix — n’a pas été reconnu par mon oreille.
Bâtard
— Approche, approche. Trêve de compliments. Quelles nouvelles ?
Hubert
— Justement, je marchais par ici, à la face sombre de la nuit, — pour vous trouver.
Bâtard
Vite donc ! quelles nouvelles ?
Hubert
— Oh ! monsieur, une nouvelle à l’avenant de la nuit, — sombre, effrayante, désespérante, horrible !
Bâtard
— Montre-moi donc la plaie de cette mauvaise nouvelle. — Je ne suis pas une femme, je ne m’évanouirai pas.
Hubert
— Le roi, je le crains, a été empoisonné par un moine. — Je l’ai quitté presque sans voix, et je me suis échappé — pour vous informer de ce malheur, afin que — vous soyez mieux armé pour cette crise soudaine — que si vous aviez tardé à l’apprendre.
Bâtard
— Comment a-t-il pris ce poison ? Qui l’avait goûté pour lui ?
Hubert
— Un moine, je vous dis : un scélérat résolu, — dont les entrailles ont crevé brusquement. Pourtant le roi — parle encore, et par aventure, il pourrait en revenir.
Bâtard
— Qui as-tu laissé près de sa majesté ?
Hubert
— Comment ! vous ne savez pas que les lords sont tous revenus, — accompagnés du prince Henry, — et qu’à sa prière le roi leur a pardonné ? — Ils sont tous autour de sa majesté.
Bâtard
— Arrête ton indignation, ciel tout-puissant, — et ne nous impose pas des épreuves au dessus de nos forces ! — Je te dirai, Hubert, que, cette nuit, la moitié de mes troupes, — en passant les sables, ont été surprises par la marée, — et que les lames du Lincoln les ont dévorées. — Moi-même, bien monté, j’ai pu à peine échapper. — En marche, va devant ! Conduis-moi au roi. — Je crains qu’il ne soit mort, avant que j’arrive.
Bâtard
Ils sortent.
Bâtard
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Scène 14
Henry, Pembroke, Salisbury, Roi Jean, Bâtard, Fin Du Roi Jean
Le jardin de l’abbaye de Swinstead.
Henry
— Il est trop tard. La vie est atteinte dans tout son sang — par la corruption ; et sa cervelle, organe pur — que quelques-uns supposent être la frêle demeure de l’âme, — annonce, par les commentaires incohérents qu’elle fait, — la fin de la vie mortelle.
Pembroke
— Le roi parle encore. Il est persuadé — que, si on l’amenait en plein air, — cela calmerait l’action brûlante — du terrible poison qui l’envahit.
Henry
— Qu’on l’amène ici, dans le jardin. — Est-il toujours en délire ?
Pembroke
Il est plus calme — que quand vous l’avez quitté. Tout à l’heure il chantait.
Salisbury
— Prenez courage, prince ; car vous êtes venu au monde — pour donner figure à l’ébauche — qu’il a laissée si informe et si grossière.
Roi Jean
— Oui, certes, mon âme a maintenant les coudées franches ; — elle n’a pas besoin pour sortir de fenêtres ni de portes. — Il y a dans mon sein un été si chaud — que toutes mes entrailles s’émiettent en poussière. — Je ne suis plus qu’une forme griffonnée à la plume — sur un parchemin, et je me racornis — sous l’action du feu.
Henry
Comment se trouve votre majesté ?
Roi Jean
— Mal : empoisonné, mort, abandonné, perdu ! — Et nul de vous ne veut dire à l’hiver — d’enfoncer ses doigts glacés dans ma mâchoire, — nul ne veut faire couler les rivières de mon royaume — à travers mon sein brûlé, nul ne veut supplier le Nord — de donner à mes lèvres desséchées le baiser de sa bise — et de me soulager par le froid ! je ne demande pas beaucoup, — j’implore le plus froid soulagement ; et vous êtes assez avares — et assez ingrats pour me le refuser.
Henry
— Oh ! pourquoi mes larmes n’ont-elles quelque vertu — qui puisse vous guérir !
Bâtard
— Oh ! je suis tout brûlant de ma course violente — et de mon vif empressement à voir votre majesté.
Roi Jean
— Ah ! cousin, tu es venu pour me fermer les yeux : — l’attache de mon cœur est rompue et brûlée ; — toutes les voiles qui faisaient voguer ma vie — sont réduites à un fil mince comme un cheveu ; — mon cœur n’est plus arrêté que par un pauvre fil — qui tiendra tout au plus jusqu’à ce que tu aies dit ta nouvelle : — et alors tout ce que tu vois ne sera plus qu’un tas de terre, — fantôme d’une royauté évanouie !
Bâtard
— Le Dauphin se prépare à marcher ici, — et Dieu sait comment nous lui répliquerons ; — car, cette nuit même, la meilleure partie de mes troupes, — avec qui j’avais pu faire bonne retraite, — a été brusquement emportée et dévorée — par une inondation inattendue.
Bâtard
Le roi Jean meurt
Bâtard
.
Salisbury
— Vous murmurez ces nouvelles mortes à une oreille aussi morte… — Mon suzerain ! mon seigneur !… Tout à l’heure un roi, maintenant ceci !
Henry
— Telle doit être ma carrière, et telle ma fin ! — Quelle sûreté y a-t-il dans le monde, quel espoir, quel point fixe, — quand ce qui était roi tout à l’heure est maintenant boue !
Bâtard
Aux lords.
Bâtard
— Et vous, maintenant, vous, astres, désormais rentrés dans votre sphère légitime, — où sont vos forces ? Prouvez votre retour à la loyauté, — et repartez sur-le-champ avec moi — pour chasser la désolation et le déshonneur éternel — hors des faibles portes de notre patrie défaillante. — Attaquons vite, ou vite nous serons attaqués : — le Dauphin fait rage sur nos talons.
Salisbury
— Il paraît que vous n’en savez pas aussi long que nous. — Le cardinal Pandolphe se repose à l’abbaye, — depuis une demi-heure. Il vient de quitter le Dauphin, — et il apporte de sa part des propositions de paix — que nous pouvons accepter avec honneur et profit : — le prince est disposé à abandonner sur-le-champ cette guerre.
Bâtard
— Il le sera encore plus, s’il nous voit — tous bien fortifiés pour la défense.
Salisbury
— Mais c’est en quelque sorte une affaire faite : — il a déjà renvoyé bon nombre de transports — à la côte, et remis sa cause et sa querelle — à la décision du cardinal. — Cette après-midi, si vous le trouvez bon, — nous courrons tous auprès de celui-ci, vous, les autres lords et moi, — pour conclure heureusement cette négociation.
Bâtard
— Soit !
Bâtard
À Henry.
Henry
— C’est à Worcester que son corps doit être enterré
Henry
; — telle est sa dernière volonté.
Bâtard
Il faut donc le porter là. — Et ensuite, puisse votre bien-aimée personne assumer heureusement — le pouvoir héréditaire pour la gloire du pays ! — C’est à genoux, avec une entière soumission — que je vous lègue mes fidèles services — et mon impérissable dévouement.
Salisbury
— Et nous vous faisons de même l’offre de notre amour, — qui demeurera à jamais sans tache.
Henry
— J’ai une âme tendre qui voudrait vous remercier, — et qui ne sait comment le faire, autrement qu’avec des larmes.
Bâtard
— Oh ! ne payons au temps que la douleur nécessaire, — car il a déjà reçu l’avance de nos chagrins. — Jamais l’Angleterre n’est tombée, jamais elle — ne tombera aux pieds superbes d’un conquérant, — sans que d’abord elle l’ait aidé à porter le coup contre elle-même. — Maintenant que ses chefs sont revenus à elle, — les trois coins du monde peuvent se ruer en armes sur nous, — et nous braverons leur choc. Nul malheur ne nous arrivera, — tant que l’Angleterre se restera fidèle à elle-même
Bâtard
.
Bâtard
Ils sortent.
Fin Du Roi Jean
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