Proverbe · 1783

Le veuf

de Louis de Carmontelle

Représentation
≈ 10 min
Distribution
3 hommes
Répliques
146
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Monsieur d'Orbel H 65 ≈ 5 min 2
Monsieur de Grand-Pré H 49 ≈ 4 min 1
Monsieur d'Ervière H 31 ≈ 2 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Veuf
Monsieur d'Orbel
Monsieur de Grand-Pré absent
Monsieur d'Ervière
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Le Veuf

Scène 1

Monsieur d'Ervière, Monsieur d'Orbel

Il s'assied et soupire.

Monsieur d'Ervière

Ah !

Monsieur d'Orbel

Pourquoi donc ne m'as tu pas attendu ? Je t'aurais ramené.

Monsieur d'Ervière

Je croyais que tu restais encore, ou que tu irais au Bal de l'Opéra, avec ces Dames.

Monsieur d'Orbel

Qu'est-ce que c'est donc que cette tristesse-là ? T'est-il arrivé quelque malheur ?

Monsieur d'Ervière

Non, pas à moi ; mais c'est à ce pauvre Grand-Pré.

Monsieur d'Orbel

Comment ?

Monsieur d'Ervière

Tu sais bien qu'il a perdu sa femme ?

Monsieur d'Orbel

Oui.

Monsieur d'Ervière

Il est inconsolable.

Monsieur d'Orbel

Inconsolable ! Qui ? Grand-Pré ?

Monsieur d'Ervière

Oui, Grand-Pré.

Monsieur d'Orbel

Tu te moques de moi ; nous avons dîné ensemble ; et nous avons ri comme des fous.

Monsieur d'Ervière

Oui, ri ! Il est comme cela devant le monde ; mais dans le particulier...

Monsieur d'Orbel

Dans le particulier, il sera de même.

Monsieur d'Ervière

Vous autres agréables, vous ne croyez pas qu'on puisse regretter une femme sincèrement ?

Monsieur d'Orbel

Si. Quand on en était aimé, il est douloureux de la perdre ; mais on ne pleure pas toujours ; et il y a plus de quinze jours que Madame de Grand-Pré est morte.

Monsieur d'Ervière

C'est donc bien long, quinze jours ?

Monsieur d'Orbel

Oui, pour de la douleur.

Monsieur d'Ervière

Hé bien, ce pauvre Grand-Pré pleurera longtemps, lui.

Monsieur d'Orbel

Tu la pleureras peut-être plus longtemps, toi.

Monsieur d'Ervière

Moi, je l'aimais beaucoup.

Monsieur d'Orbel

Je le sais bien ; voilà pourquoi tu as la complaisance de la pleurer avec lui ; mais il faut que tout cela finisse.

Monsieur d'Ervière

Tu ne crois donc pas qu'il la regrette sincèrement ?

Monsieur d'Orbel

Je ne sais pas ce que je crois là-dessus.

Monsieur d'Ervière

Tiens, lis le billet qu'il m'écrit.

Monsieur d'Orbel

Ah ! Il va venir ici ?

Monsieur d'Ervière

Oui, je l'attends.

Monsieur d'Orbel

Hé bien, veux-tu parier que je le fais rire ?

Monsieur d'Ervière

Je ne crois pas celui-là.

Monsieur d'Orbel

Tu le verras ; je veux t'en donner le plaisir.

Monsieur d'Ervière

Paix donc, j'entends quelqu'un.

Monsieur d'Orbel

C'est peut-être lui. Justement ; tu vas voir.

Scène 2

Monsieur de Grand-Pré, Monsieur d'Orbel, Monsieur d'Ervière, Ensemble

Monsieur de Grand-Pré

Ah, mon ami !

Monsieur d'Orbel

Mon cher Grand-Pré, votre douleur est juste ; et je viens aussi pleurer avec vous.

Monsieur de Grand-Pré

Mes amis, j'ai tout perdu !

Monsieur d'Orbel

Il est vrai qu'il n'y a pas une autre femme comme celle-là.

Il pleure.

Monsieur de Grand-Pré

D Ervière le sait bien ; il la connaissait comme moi ; il passait sa vie avec elle. Mon ami, nous ne la verrons plus !

Monsieur d'Ervière

Que de grâces ! Que d'esprit ! Que de gaieté !

Monsieur d'Orbel

Et elle était vraie sa gaieté ; elle riait de l'âme ; ce n'était pas une grimace ; ce n'était pas que le rire lui seyait bien.

Monsieur de Grand-Pré

Oh ! Elle n'y pensait seulement pas.

Monsieur d'Orbel

Je me souviendrai toute ma vie de l'histoire de cet abbé.

Monsieur de Grand-Pré

À Vincennes ?

Monsieur d'Orbel

Oui.

Monsieur de Grand-Pré

D Ervière y était ; il doit s'en souvenir.

Monsieur d'Ervière

Si je m'en souviens ! Je ne l'oublierai jamais.

Monsieur d'Orbel

Quand je pense encore, comme l'Abbé donna dans le panneau. Ah, ah, ah ! Comme il croyait... Ah, ah, ah ! Je n'ai rien vu de si plaisant. Ah, ah, ah !

Monsieur de Grand-Pré

Comme elle l'avait amené par degrés à croire que...

Monsieur d'Orbel

À croire. Ah, ah, ah !

Monsieur d'Ervière

Oui, à croire ; c'est vrai cela. Ah, ah, ah !

riant tous trois à l'excès

Ensemble

Ah, ah, ah, ah, etc.

Monsieur d'Orbel

Ah ! Je n'en puis plus !

Monsieur de Grand-Pré

Ah, ah, ah !

Monsieur d'Orbel

Mon ami, tu as fait là une perte irréparable.

Retombant dans son fauteuil.

Monsieur de Grand-Pré

Ah, je le sais bien !

Monsieur d'Orbel

Tu ne dois jamais t'en consoler.

Il pleure.

Monsieur de Grand-Pré

Moi, moi, m'en consoler ! Je me regarderais comme un lâche, si j'en avais la pensée ; d Ervière le sait bien ; oui, mon cher d Ervière, je veux que nous la pleurions toujours ensemble ; il n'y a plus d'autre douceur pour moi. Me le promets-tu ?

Monsieur d'Ervière

Ah, si je te le promets ! Assurément.

Monsieur de Grand-Pré

Je ne te quitterai plus.

Monsieur d'Ervière

Ah, tant que tu voudras !

Monsieur d'Orbel

Tout ce que je me rappelle d'elle, augmente mes regrets. Que de talents !

Pleurant.

Monsieur de Grand-Pré

Ah, qui en pourrait avoir davantage !

Monsieur d'Ervière

Comme elle peignait !

Monsieur de Grand-Pré

Comme elle jouit la Comédie !

Monsieur d'Orbel

Comme elle chantait dans les Opéra-Comiques !

Monsieur de Grand-Pré

Le Français, l'Italien !

Monsieur d'Ervière

Les Duo, les Duo !

Monsieur de Grand-Pré

Tout ce qu'elle voulait.

Monsieur d'Orbel

Dans Ninette à la Cour, cet air que j'aimais tant !

Monsieur de Grand-Pré

Lequel ?

Monsieur d'Orbel

Hé, mon Dieu ! Tu fais bien ce que je veux dire, toi, d Ervière ?

Monsieur d'Ervière

Lequel donc ?

Monsieur d'Orbel

Et celui qu'il chantait aussi Grand-Pré ; où il la contrefaisait si bien, que nous croyions que c'était elle.

Monsieur de Grand-Pré

Ah ! Viens, espoir enchanteur ?

Monsieur d'Orbel

Oui, c'est cela.

Monsieur d'Ervière

Je m'en souviens.

Il chante faux.

Monsieur d'Orbel

Viens, espoir enchanteur, Viens consoler mon coeur. Comment donc est cet air-là ? Ah ! Je crois que le voici.

Il chante en femme.

Monsieur de Grand-Pré

Viens, espoir enchanteur, Viens consoler mon coeur. D'un sort plein de douceur, Peins moi l'image. Ah, mon Dieu ! Qu'elle ne chantait pas comme cela ; je m'en vais vous dire. Cet air-là m'a toujours tourné la tête, chanté par elle ; voilà pourquoi je l'ai appris.

Monsieur d'Orbel

Il y avait une tenue, il y avait une tenue.

Monsieur de Grand-Pré

Viens... La voici.

Monsieur d'Orbel

C'est cela même.

Monsieur de Grand-Pré

Viens consoler mon coeur, Viens consoler mon coeur ; Promets-moi le bonheur D'enchaîner mon vainqueur, De fixer son ardeur Trop volage.

Monsieur d'Orbel

Le volage est plus long que cela.

Monsieur de Grand-Pré

Trop vola...ge, Trop volage, Viens... Viens me tracer l'image Du plus fidèle hommage... Attends donc.

Monsieur d'Ervière

C'est comme si on l'entendait.

Monsieur de Grand-Pré

Promets-moi l'avantage, Promets-moi l'avantage, De fixer un vola....ge.

Monsieur d'Orbel

Plus long encore.

Monsieur de Grand-Pré

De fixer un vola....ge.

Monsieur d'Orbel

Fort bien, fort bien !

Monsieur de Grand-Pré

Espoir flatteur, Viens consoler mon coeur. Espoir flatteur, Viens consoler mon coeur. Et puis :

Monsieur d'Orbel

Bravo, bravo !

Monsieur de Grand-Pré

Viens consoler... mon coeur. Paix donc.

Monsieur d'Orbel

Il n'y a rien, rien au monde, qui puisse tenir lieu d'une femme comme celle-là.

Monsieur de Grand-Pré

Non, non, mes amis, il n'y a rien, rien. Ah !

Monsieur d'Orbel

Allons, allons, mon cher Grand-Pré, il faut se faire une raison.

Monsieur de Grand-Pré

Hé ! Je serais trop heureux de l'avoir perdu la raison.

Monsieur d'Orbel

Mais si elle en avait aimé un autre que toi ; ne serais-tu pas encore plus à plaindre ?

Monsieur de Grand-Pré

Un autre que moi ! Un autre ! Ah, d Ervière le sait bien, si elle en a aimé un autre ; il est là pour le dire. Hélas, la pauvre femme !

Monsieur d'Ervière

Allons, allons, ne parlons pas de cela.

Monsieur d'Orbel

Mais pourquoi ? Tout ce qui occupe la douleur, la console.

Monsieur de Grand-Pré

La console ! Est-ce moi que l'on croit qui peut se consoler ?

Monsieur d'Ervière

Non, mon ami, non, non, nous ne le croyons pas.

Monsieur de Grand-Pré

Et pourquoi donc le dire ?

Monsieur d'Orbel

Je disais qu'en la rappelant, ainsi que ses talents, c'est occuper la douleur...

Monsieur de Grand-Pré

Ah ! Avec ses talents, il y en aura pour longtemps.

Monsieur d'Orbel

Un de ses talents supérieurs, c'était celui de contrefaire tout le monde.

Monsieur de Grand-Pré

Comme si on le voyait, tout le monde.

Monsieur d'Orbel

Il n'y avait personne dont elle n'imitât la danse, par exemple.

Monsieur de Grand-Pré

Personne, non, personne !

Ils dansent.

Monsieur d'Orbel

Dans les Allemandes, surtout, Madame de Mirecourt. D Ervière, donne-moi la main.

Monsieur de Grand-Pré

Non, non, ce n'est pas comme cela.

Monsieur d'Orbel

Je te dis que si, la tête penchée, la ceinture en avant.

Ils dansent et chantent.

Monsieur de Grand-Pré

Non, te dis-je ; ôtes-toi. Viens, d Ervière ; d Orbel, je vas te montrer.

Monsieur d'Orbel

Oui, c'est vrai ; c'est comme cela ; mais quand elle dansait avec toi, Grand-Pré ?

Il chante et il danse très vivement avec Monsieur d Ervière.

Monsieur de Grand-Pré

Ah, tu vas voir.

Monsieur d'Orbel

Ah, mon ami, tu as raison ; tu dois pleurer cette femme-là toute la vie.

Monsieur de Grand-Pré

Je n'ai pas d'autre projet, mes amis ; je puis bien vous en assurer. Ce que j'ai perdu ne se retrouve pas une seconde fois. Ah !

Monsieur d'Orbel

C'était par amour que tu l'avAis épousée, je crois.

Monsieur de Grand-Pré

Oui, par amour ; mais c'est la première fois qu'on avait vu l'amour et la raison d'accord à ce point là.

Monsieur d'Orbel

C'est au spectacle que tu en devins amoureux, je crois ?

Monsieur de Grand-Pré

À l'Opéra.

Monsieur d'Orbel

À l'Opéra ?

Monsieur de Grand-Pré

Hélas, oui.

Monsieur d'Orbel

C'est une chose cruelle, que le grand deuil empêche d'aller au spectacle.

Monsieur de Grand-Pré

Pourquoi cela ? Il ne peut plus m'intéresser.

Monsieur d'Orbel

Sans doute ; mais revoir des lieux chéris, par ce qu'on a autant aimé.

Monsieur de Grand-Pré

Il est vrai que c'est une douceur de moins ; mais le spectacle ne me fera plus rien.

Monsieur d'Orbel

Je le crois bien. Cependant, pensant comme toi, j'aimerais à revoir sa petite loge, à m'asseoir à la place qu'elle occupait.

Monsieur de Grand-Pré

Sûrement, ce serait une sorte de consolation ; mais cela n'est pas possible !

Monsieur d'Orbel

Je ne sais pas.

Monsieur de Grand-Pré

Que dirait-on de moi ?

Monsieur d'Ervière

Quelle idée ! En vérité, d Orbel, pourquoi lui donner de nouveaux regrets ?

Monsieur d'Orbel

Au contraire, et il me vient une idée...

Monsieur d'Ervière

Comment ?

Monsieur d'Orbel

Oui, il faut absolument l'exécuter tout-à-l heure.

Monsieur d'Ervière

Qu'est-ce que c'est ?

Monsieur d'Orbel

Allons, Grand-Pré, viens avec nous.

Monsieur de Grand-Pré

Où cela ?

Monsieur d'Orbel

Au Bal de l Opéra ; personne n'en saura rien ; je vais te donner un Domino ; nous nous masquerons tous les trois ; et nous n'emmènerons pas nos gens.

Monsieur de Grand-Pré

Mais...

Monsieur d'Orbel

Point de résistance. Le faisant lever. Le motif est louable.

Monsieur de Grand-Pré

En vérité...

Monsieur d'Orbel

Il n'y a pas à délibérer.

Monsieur de Grand-Pré

Vous êtes mes amis...

Monsieur d'Orbel

Sans doute, partons.

Monsieur de Grand-Pré

Allons, puisque vous le voulez ; mais vous me répondez du plus grand secret ?

Monsieur d'Orbel et Monsieur d'Ervière l'emmènent en le faisant marcher devant eux, et en riant derrière lui.

Explication du Proverbe : 32. Il n'y a point d'éternelles douleurs.

Monsieur d'Orbel

Oui, oui.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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