Acte I
Scène 1
Valentin, Protée, Diligence
Vérone. Une place.
Valentin
Renonce à me persuader, mon aimable Protée ; — la jeunesse qui se borne au logis a toujours l’esprit borné. — Si l’affection n’enchaînait pas tes tendres jours — aux douces œillades de la belle que tu honores, — je t’engagerais à m’accompagner — pour voir les merveilles du monde, — plutôt que de vivre chez toi en une indolente apathie, — et d’user ta jeunesse dans une frivolité grossière. — Mais, puisque tu aimes, continue d’aimer, et réussis — comme je désire réussir quand je me mettrai à aimer.
Protée
— Veux-tu donc partir ? Mon doux Valentin, adieu ! — Pense à ton Protée, quand par hasard tu verras — quelque objet rare et digne de note dans tes voyages ; — souhaite-moi pour compagnon de tes jouissances, — quand il t’arrivera quelque bonne fortune ; et, dans tes dangers, — si jamais les dangers t’environnent, — recommande tes anxiétés à mes pieuses prières ; — car je veux être ton desservant, Valentin.
Valentin
— Oui, et prier pour mon succès dans un livre d’amour !
Protée
— Je prierai pour toi dans quelque livre aimé de moi !
Valentin
— Dans quelque plate histoire d’amour profond : — Comme quoi le jeune Léandre traversa l’Hellespont !
Protée
— C’est une histoire fort profonde du plus profond amour : — car Léandre avait de l’amour par-dessus la cheville.
Valentin
— C’est vrai : car tu es dans l’amour jusqu’au cou, amour par-dessus la cheville.
Valentin
— C’est vrai : car tu es dans l’amour jusqu’au cou, — et pourtant tu n’as jamais traversé l’Hellespont à la nage.
Protée
— Jusqu’au cou ! Ne me mets pas au carcan, mon cher.
Valentin
— Non. Ça ne te sert pas ! au contraire !
Protée
Quoi donc ?
Valentin
D’être — amoureux ! Aimer, c’est acheter le dédain par les pleurs, de prudes regards — par des soupirs déchirants, la joie éphémère d’un moment — par vingt nuits de veille, de fatigue et d’ennui. — En cas de conquête, votre gain peut être un malheur ; — en cas d’échec, une pénible souffrance est votre conquête. — À coup sûr, c’est la folie achetée au prix de la raison, — ou c’est la raison vaincue par la folie.
Protée
— Ainsi, vous concluez en m’appelant fou.
Valentin
— Ainsi, vous conclurez, j’en ai peur, en le devenant.
Protée
— C’est l’amour que vous critiquez. Je ne suis pas l’amour.
Valentin
— L’amour est votre maître, car il vous maîtrise ; — et celui qui se laisse ainsi subjuguer par un fou — ne doit pas, ce me semble, être réputé sage.
Protée
— Les auteurs disent pourtant que, comme le ver dévorant — se loge dans le plus suave bouton, ainsi l’amour dévorant — habite dans les plus beaux esprits
Protée
.
Valentin
— Au dire des auteurs aussi, de même que le bouton le plus précoce — est dévoré par le ver avant de s’épanouir, — de même aussi l’esprit jeune et tendre — est changé par l’amour en folie ; il se flétrit en bouton ; — dès la primeur il perd sa verdure — et toute sa belle floraison d’espérances à venir. — Mais pourquoi vais-je perdre le temps à te conseiller, — toi qui es voué à une ardente passion ? — Encore une fois, adieu ! Mon père m’attend sur le port — pour me voir embarquer.
Protée
— Et je veux t’y conduire, Valentin.
Valentin
— Non, mon doux Protée ; faisons-nous ici nos adieux. — Quand je serai à Milan, écris-moi — tes succès en amour et tout — ce qui t’arrivera de nouveau ici, en l’absence de ton ami ; — et moi, de mon côté, je te visiterai de mes lettres.
Protée
— Que tous les bonheurs t’arrivent à Milan !
Valentin
— Comme à toi, ici ! Et sur ce, adieu.
Valentin
Valentin sort.
Protée
— Il est en chasse d’honneur, moi en chasse d’amour. — Il abandonne ses amis pour les enorgueillir davantage ; — moi j’abandonne tout, mes amis et moi-même, pour l’amour. — Ah ! Julia, c’est toi qui m’as métamorphosé, — qui m’as fait négliger mes études, perdre mon temps, — combattre les meilleurs conseils, mettre le monde à néant ; — c’est ta faute si mon esprit est épuisé de rêverie et mon cœur malade d’anxiété.
Diligence
— Seigneur Protée, salut ! Avez-vous vu mon maître ?
Protée
— Il vient justement de partir afin de s’embarquer pour Milan.
Diligence
— Vingt contre un qu’il est déjà à bord ! — Et moi qui ne fais que bêler après lui depuis que je l’ai perdu !
Protée
— Le bélier s’égare fort souvent — quand le berger n’est plus là. —
Diligence
Vous concluez donc que mon maître est un berger, et moi un bélier ?
Protée
Oui.
Diligence
Alors, mes cornes sont ses cornes, que je dorme ou que je veille.
Protée
Niaise réponse, et bien digne d’un bélier !
Diligence
Et qui prouverait que je suis un bélier ?
Protée
Oui, et ton maître un berger.
Diligence
Eh bien, je prouverai que non par un raisonnement.
Protée
Ou je me trompe fort, ou je prouverai que si par un autre.
Diligence
Le berger court après le bélier, et non le bélier après le berger. Or, je cours après mon maître, et mon maître ne court pas après moi : donc, je ne suis pas un bélier.
Protée
Le bélier pour du fourrage suit le berger, le berger ne suit pas le bélier pour sa pitance : or, tu suis ton maître pour des gages, et ton maître ne te suit pas pour des gages. Donc tu es un bélier.
Diligence
Encore une preuve pareille, et vous me faites crier : bêh !
Protée
Mais écoute-moi : as-tu donné ma lettre à Julia ?
Diligence
Oui, seigneur. Moi, pauvre mouton perdu, je lui ai donné votre lettre, à cette brebis égarée : et elle, cette brebis égarée, ne m’a rien donné à moi, pauvre mouton perdu.
Protée
C’est que la pâture n’est pas suffisante pour tout ce troupeau-là.
Diligence
Si votre brebis n’a pas assez, augmentez le fourrage.
Protée
Foin de toi ! Je vais t’envoyer paître !
Diligence
Pour porter une lettre, on me paye au moins cent deniers comptant.
Protée
On te doit moins d’argent, sans dénier qu’on t’en doive. Voyons ! que t’a-t-elle dit ?
Protée
Diligence fait un signe de dénégation.
Protée
A-t-elle secoué la tête ?
Diligence
Hé ! hé !
Protée
Elle a secoué la tête ?
Diligence
Sans doute, monsieur, elle a son cou et sa tête.
Protée
Butor !
Diligence
Décidément, vous me prenez pour une bête de somme !
Protée
Comment çà, messire ?
Diligence
Eh bien, vous me faites porter vos lettres, et vous me payez de ce pauvre compliment : butor ! Convenez que je vous sers pour une bête de somme.
Protée
Malepeste ! tu as l’esprit vif.
Diligence
Pas assez cependant pour attraper une bourse inerte comme la vôtre.
Protée
Allons, allons, ouvre-toi à moi en peu de mots : qu’a-t-elle dit ?
Diligence
Ouvrez votre bourse, et je m’ouvrirai à vous immédiatement.
Protée
Eh bien, messire, voici pour votre peine. Qu’a-t-elle dit ?
Diligence
Vraiment, monsieur, je crois que vous aurez de la peine à la gagner.
Protée
Comment ? T’a-t-elle laissé percevoir cela ?
Diligence
Monsieur, je n’ai rien pu percevoir d’elle, non, pas même un ducat pour le port de votre lettre ; j’ai peur qu’ayant été si dure pour moi, quand je lui faisais part de vos sentiments, elle ne soit aussi dure pour vous, quand elle vous dira les siens. Si vous voulez la séduire, ne soyez pas trop mou, car elle est dure comme fer.
Protée
Comment ! elle n’a rien dit !
Diligence
Non, pas même un voilà pour la peine ! Pour me témoigner votre générosité, vous m’avez donné six deniers, je vous en remercie. En récompense, vous pouvez désormais porter vous-même vos lettres. Et sur ce, monsieur, je vous recommanderai à mon maître.
Protée
Ils sortent.
Protée
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Scène 2
Julia, Lucette
Vérone. Un jardin chez Julia.
Julia
— Dis donc, Lucette, maintenant que nous sommes seules, — me conseillerais-tu de tomber amoureuse ?
Lucette
— Oui, madame, pourvu que vous ne trébuchiez pas étourdiment.
Julia
— De tout le beau monde des gentilshommes — qui chaque jour m’abordent en causant, — lequel est, dans ton opinion, l’amoureux le plus accompli ?
Lucette
— Veuillez me répéter leurs noms, et je vous révélerai ma pensée, — selon mon simple bon sens.
Julia
— Que penses-tu du beau sire Églamour ?
Lucette
— C’est un chevalier beau parleur, élégant et raffiné, — mais, si j’étais de vous, il ne serait jamais mon homme.
Julia
— Que penses-tu du riche Mercutio ?
Lucette
— De sa fortune, beaucoup de bien ; mais de lui-même, peuh !
Julia
— Que penses-tu du gentil Protée ?
Lucette
— Seigneur ! Seigneur ! voir ainsi comme la sottise règne en nous !
Julia
— Eh bien ! que signifie cette émotion à ce nom ?
Lucette
— Pardon, chère madame ! Il est par trop honteux — que moi, indigne créature, — je prononce un jugement sur de si aimables gentilshommes !
Julia
— Pourquoi pas sur Protée, comme sur tous les autres ?
Lucette
— Tout simplement parce que, de tous les bons, je le crois le meilleur.
Julia
— Et votre raison de le croire ?
Lucette
— Je n’en ai pas d’autre qu’une raison de femme : — je le crois, parce que je le crois.
Julia
— Et tu voudrais me voir jeter mon amour sur lui ?
Lucette
— Oui, si vous ne croyez pas votre amour ainsi jeté au vent.
Julia
— Eh bien, il est de tous celui qui m’a le moins pressée.
Lucette
— C’est qu’il est de tous, à mon avis, celui qui vous aime le plus.
Julia
— Son peu de parole montre son peu d’amour.
Lucette
— Le feu le plus concentré est le plus brûlant de tous.
Julia
— Ils n’aiment point, ceux qui ne montrent pas leur amour.
Lucette
— Oh ! ceux-là aiment le moins qui font connaître aux gens leur amour.
Julia
— Que je voudrais connaître sa pensée !
Lucette
Lisez cette lettre, madame.
Julia
— À Julia ! De quelle part, dis ?
Lucette
Le contenu vous l’apprendra.
Julia
— Dis, dis, qui te l’a donnée ?
Lucette
— Le page de sire Valentin, envoyé, je crois, par Protée. — Il voulait vous la remettre ; mais, étant sur le chemin, — je l’ai reçue en votre nom ; pardonnez la faute, je vous prie.
Julia
— Voilà, par ma pudeur, une entremetteuse émérite ! — Vous osez prendre sur vous de recueillir ces lignes galantes, — et conspirer à la sourdine contre ma jeunesse ! — Croyez-moi, c’est là une fonction de grand profit, — et vous feriez pour l’emploi un excellent fonctionnaire. — Tenez, prenez cette lettre, veillez à ce qu’elle soit renvoyée ; — sinon, je vous renvoie à jamais de ma présence.
Lucette
— Un plaidoyer pour l’amour mérite d’autres honoraires que la haine.
Julia
— Voulez-vous vous en aller ?
Lucette
Oui, pour vous laisser réfléchir.
Lucette
Elle sort.
Julia
— N’importe ! j’aurais voulu jeter un coup d’œil sur cette lettre. — Ce serait une honte de la rappeler — et de la prier à une faute pour laquelle je viens de la gronder. — Sotte qu’elle est, sachant que je suis fille, — de ne pas m’avoir mis la lettre de force sous les yeux ! — À certaines offres les filles, par modestie, disent un non — qu’elles voudraient qu’on prît pour un oui . — Fi ! fi ! Quel capricieux que ce fol amour — qui, comme un marmot têtu, égratigne sa nourrice — et aussitôt baise la verge, humblement ! — Comme j’ai chassé brutalement Lucette, — quand je l’aurais si volontiers gardée ici ! — Quelle moue furieuse je m’étudiais à faire, — quand la joie intérieure forçait mon cœur à sourire ! — Pour pénitence, je vais appeler Lucette — et lui demander la rémission de ma sottise passée. — Holà ! Lucette !
Lucette
Que désire Votre Grâce ?
Julia
— Est-il bientôt l’heure de dîner ?
Lucette
Je le voudrais — pour que vous pussiez assouvir vos fureurs sur votre repas, — et non sur votre servante !
Julia
Qu’est-ce donc que vous avez ramassé — si délicatement.
Lucette
Rien.
Julia
Pourquoi donc vous êtes-vous baissée ?
Lucette
— Pour ramasser un papier que j’avais laissé tomber.
Julia
— Et ce papier n’est donc rien ?
Lucette
Rien qui me concerne.
Julia
— Laissez-le à terre pour ceux qu’il concerne.
Lucette
— Madame, il n’a rien à taire pour ceux qu’il concerne.
Julia
— Quelque amoureux à vous qui vous aura écrit en bouts-rimés !
Lucette
— Pour que je puisse les chanter, madame ! Donnez-moi un air : Votre Grâce sait mettre en musique.
Julia
— Aussi mal que possible, de pareilles sornettes ! Chantez-les sur l’air de : Léger amour
Julia
.
Lucette
— Ces vers sont trop graves pour un air si léger.
Julia
— Trop graves ! La note doit être en bourdon.
Lucette
— Elle doit être la mélodie même, si c’est vous qui la chantez.
Julia
— Et pourquoi pas vous ?
Lucette
Je ne puis pas atteindre cette note-là.
Julia
— Voyons votre chanson.
Julia
Elle prend le papier et fredonne.
Julia
Qu’en dites-vous mignonne ?
Lucette
— Continuez sur ce ton, jusqu’à la fin ; — et pourtant, à vrai dire, votre ton ne me plaît guère.
Julia
— Il ne vous plaît guère ?
Lucette
— Non, madame : il est trop haut.
Julia
Vous, mignonne, vous êtes trop impertinente !
Lucette
— Maintenant, il est trop bas. — Vous gâtez l’accord par un changement si brusque. — Il faut garder la mesure pour chanter juste.
Julia
— Comment le puis-je, quand tu le prends toi-même si haut ?
Lucette
— Je ne prends si haut que votre parti, ô Protée !
Julia
— Je ne veux plus être importunée de ce verbiage. — Voici le cas que je fais de la déclaration.
Julia
Elle déchire la lettre.
Lucette
— Elle fait la dégoûtée ; mais elle serait charmée — d’avoir à se fâcher d’une autre lettre.
Lucette
Elle sort.
Julia
— Plût à Dieu que je fusse même fâchée de celle-ci ! — Oh ! odieuses mains, qui avez déchiré de si tendres paroles ! — Perfides guêpes, c’est donc pour butiner ce doux miel, — que vous avez lacéré de vos dards l’abeille qui le produit !
Julia
Elle ramasse quelques-uns des morceaux de papier.
Julia
— Pour réparation, je veux baiser tous ces fragments ! — Voyez, ici est écrit : Bonne Julia !… Méchante Julia ! — Pour te punir de ton ingratitude, — je vais broyer ton nom contre ces pierres, — et mettre tes mépris sous mes pieds dédaigneux !
Julia
Elle jette à terre le fragment.
Julia
— Voyez, ici est écrit : Protée blessé d’amour ! pauvre nom blessé ! — je veux te donner un lit — dans mon sein, jusqu’à ce que ta plaie soit complètement guérie : — tiens, je la panse avec ce baiser souverain.
Julia
Elle baise le fragment et le met dans sa gorgerette.
Lucette
— Madame, le dîner est prêt, et votre père vous attend.
Julia
— Eh bien, allons !
Lucette
— Quoi ! vous laisserez traîner ces papiers indiscrets ?
Julia
— Si vous en faites cas, reprenez-les.
Lucette
— J’ai été reprise pour les avoir ramassés : — pourtant il ne faut pas qu’ils restent là à attraper froid.
Julia
— Je vois qu’ils vous sont à cœur.
Lucette
— Oui, madame, vous pouvez dire ce que vous voyez, — je vois bien des choses, moi aussi, — quand vous me croyez les yeux fermés.
Julia
— Allons, allons, vous plaira-t-il de venir ?
Julia
Elles sortent.
Julia
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Scène 3
Antonio, Panthéon, Protée
Vérone. Chez Antonio.
Antonio
— Dites-moi, Panthéon, quel grave discours — vous tenait donc mon frère dans le cloître ?
Panthéon
— C’était à propos de son neveu Protée, votre fils.
Antonio
— Eh bien ! que disait-il de lui ?
Panthéon
— Il s’étonnait que Votre Seigneurie — le laissât passer ici sa jeunesse, — quand tant d’autres gens de mince crédit — envoient leurs fils chercher carrière, — les uns, à la guerre, pour y tenter fortune, — les autres à la découverte d’îles lointaines, — d’autres, aux cours des universités. — Il disait que votre fils Protée était propre — à chacune de ces occupations, voire même à toutes : — et il m’engageait à vous presser — de ne pas le laisser davantage perdre son temps ici, — car ce serait plus tard un grand inconvénient pour lui — de n’avoir pas fait de voyage dans sa jeunesse.
Antonio
— Tu n’as pas besoin de me presser à ce sujet ; — cette idée me met martel en tête depuis un mois. — Je me suis bien dit qu’il perd son temps — et qu’il ne peut être un homme accompli, — sans avoir été éprouvé à l’école du monde. — L’expérience est acquise par la pratique, — et perfectionnée par le cours rapide du temps. — Ainsi, dis-moi où je ferais bien de l’envoyer.
Panthéon
— Votre Seigneurie n’ignore pas, je pense, — que son camarade, le jeune Valentin, — est attaché à la cour de l’empereur.
Antonio
— Je le sais parfaitement.
Antonio
— J’aime ton conseil : tu as fort bien raisonné : — et pour que tu juges combien je l’aime, — je veux le mettre à exécution, et au plus vite — dépêcher Protée à la cour de l’empereur.
Panthéon
— Demain, si cela vous plaît. Don Alphonso, — ainsi que d’autres gentilshommes de bonne renommée, partent pour saluer l’empereur et mettre leurs services, à ses ordres.
Antonio
— Bonne compagnie ! Protée ira avec eux ! — Justement, le voici. Nous allons nous en ouvrir à lui.
Protée
— Doux amour ! douces lignes ! douce vie ! — Voici bien sa main, l’agent de son cœur ! — Et voici son serment d’amour, son engagement d’honneur. — Ah ! si nos pères pouvaient applaudir à nos amours — et sceller notre bonheur de leur consentement ! — Ô céleste Julia !
Antonio
Eh bien ? Quelle lettre lisez-vous donc là ?
Protée
— N’en déplaise à Votre Seigneurie… c’est un mot ou deux — de souvenir… que m’envoie Valentin — et que m’a remis un ami venu de sa part.
Antonio
— Prêtez-moi cette lettre, que je voie les nouvelles.
Antonio
— Et comment accueillez-vous ce souhait ?
Protée
— Comme quelqu’un qui se soumet à la volonté de Votre Seigneurie, — et qui ne dépend pas de son désir ami.
Antonio
— Ma volonté n’est point en désaccord avec son désir, — pourtant ne te figure pas qu’il me décide brusquement. — Ce que je veux, c’est moi qui le veux, et cela suffit. — J’ai résolu que tu passerais quelque temps — avec Valentin à la cour de l’empereur : — la pension qu’il reçoit de sa famille, — je te la ferai pour ton entretien. — Demain sois prêt à partir. — Pas d’excuse : mon ordre est péremptoire.
Protée
— Monseigneur, je ne puis pas être si tôt en mesure : — de grâce, accordez-moi un jour ou deux.
Antonio
— Écoute, ce qu’il te faut sera expédié après toi. — Plus de retard. Demain, tu dois partir. — Allons, Panthéon ; vous allez vous occuper — de hâter ses préparatifs.
Antonio
Antonio et Panthéon sortent.
Protée
— Ainsi, j’ai évité le feu par crainte de me brûler, — et je me suis plongé dans la mer où je me noie. — Je n’ai pas voulu montrer à mon père la lettre de Julia, — de peur qu’il n’objectât à mes amours : — et du prétexte donné par moi — il a fait la plus puissante objection à mes amours. — Oh ! comme ce printemps d’amour ressemble, — par son incertaine splendeur, à la journée d’avril, — qui tout à l’heure montrait toute la beauté du soleil — et qui maintenant la laisse dérober par un nuage !
Panthéon
— Sire Protée, votre père vous appelle : — il est pressé : ainsi partez, je vous prie.
Protée
— Oui, il le faut. Mon cœur y consent, — et pourtant il dit mille fois non !
Protée
Ils sortent.
Protée
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Scène 4
Diligence, Valentin, Silvia, Sylvia
Milan. Dans le palais du duc.
Diligence
— Monsieur, un gant à vous !
Valentin
Pas à moi : mes gants sont déjà mis.
Diligence
— Celui-ci est à vous, alors, car c’est un gant déjà mis.
Valentin
— Ah ! fais-moi voir. Oui, je le garde, il m’appartient. — Douce parure qui orne un objet divin ! — Ah ! Silvia ! Silvia !
Diligence
— Madame Silvia ! madame Silvia !
Valentin
Qu’est-ce à dire, drôle ?
Diligence
— Elle n’est pas à portée de voix, monsieur !
Valentin
— Eh bien ! monsieur, qui vous a dit de l’appeler ?
Diligence
— Votre Révérence, seigneur ; ou bien c’est que je me suis trompé.
Valentin
— Allons ! vous serez toujours trop pétulant.
Diligence
— Et pourtant je viens d’être grondé pour avoir été trop lent.
Valentin
— Ah çà, monsieur, dites-moi, est-ce que vous connaissez madame Silvia ? —
Diligence
Celle que votre Révérence aime ?
Valentin
Eh ! comment savez-vous que je suis amoureux ?
Diligence
Parbleu, à ces signes spéciaux : d’abord vous avez appris, comme messire Protée, à croiser votre bras comme un mécontent, puis à ressasser un chant d’amour, comme un rouge-gorge, à vous promener seul comme un pestiféré, à soupirer comme un écolier qui a perdu son A B C, à pleurer comme une jeune donzelle qui a enterré sa mère-grand, à jeûner comme quelqu’un qui est à la diète, à veiller comme quelqu’un qui a peur d’être volé, enfin à geindre comme un mendiant à la Toussaint. Auparavant, quand vous riiez, vous éclatiez comme un coq ; quand vous marchiez, vous marchiez comme un lion ; quand vous jeûniez, c’était immédiatement après dîner ; quand vous aviez l’air triste, c’était faute d’argent ; et maintenant vous êtes à ce point métamorphosé par une maîtresse que, quand je vous regarde, j’ai peine à croire que vous soyez mon maître.
Valentin
Est-ce que toutes ces choses se remarquent en moi ?
Diligence
Elles se remarquent toutes au dehors de monsieur.
Valentin
Hors de moi ? c’est impossible.
Diligence
Si fait, dans tous vos dehors. Il est certain qu’en dehors de vous, on ne trouverait chez personne tant de simplicité. Ces folies ne se voient si bien au dehors de monsieur, que parce qu’elles sont au dedans de monsieur. Elles brillent à travers sa personne comme l’eau dans un urinoir, si bien que pas un œil ne peut le voir sans deviner, comme un médecin, sa maladie.
Valentin
Mais dis-moi, connais-tu madame Silvia ?
Diligence
Celle que vous regardez si fixement à souper ?
Valentin
Tu as observé çà ? c’est celle-là même.
Diligence
Eh bien, monsieur, je ne la connais pas.
Valentin
Comment ! tu m’as vu la regarder et tu ne la connais pas !
Diligence
N’est-ce pas elle qui est si disgracieuse, monsieur ?
Valentin
Imbécile ! elle est encore plus gracieuse que belle.
Diligence
Monsieur, je sais cela.
Valentin
Que sais-tu ?
Diligence
Que vous lui accordez des grâces bien supérieures à sa beauté.
Valentin
Je veux dire que sa beauté est éclatante, mais que sa grâce est sans prix.
Diligence
Parce que l’une est peinte et que l’autre n’est d’aucun prix.
Valentin
Comment, peinte ? comment, d’aucun prix ?
Diligence
Je veux dire qu’elle se peint tant, pour paraître jolie, que pas un homme n’attache de prix à sa beauté.
Valentin
Pour qui donc me prends-tu ? j’attache grand prix à sa beauté.
Diligence
Vous ne l’avez pas vue depuis qu’elle est défigurée.
Valentin
Et depuis quand est-elle défigurée ?
Diligence
Depuis que vous l’aimez.
Valentin
Je l’ai aimée du jour où je l’ai vue, et je la vois toujours belle.
Diligence
Si vous l’aimez, vous ne pouvez pas la voir.
Valentin
Pourquoi ?
Diligence
Parce que l’amour est aveugle
Diligence
. Ah ! si vous aviez mes yeux ! ou si vos yeux avaient les mêmes lumières que quand vous reprochiez à messire Protée d’aller sans jarretières !
Valentin
Que verrais-je alors ?
Diligence
Votre folie à vous et son extrême laideur à elle. Quand messire Protée était amoureux, il n’y voyait pas à attacher son haut-de-chausses ; vous, depuis que vous êtes amoureux, vous n’y voyez même pas à mettre le vôtre.
Valentin
M’est avis, mon gars, que vous êtes amoureux, alors ; car hier matin vous n’y voyiez pas à brosser mes souliers.
Diligence
C’est vrai, monsieur, j’étais amoureux de mon lit ; je vous remercie de m’avoir secoué sur mes amours, car ça me rend plus hardi à vous tancer sur les vôtres.
Valentin
En somme, je me sens de l’affection pour elle.
Diligence
Que ne vous en guérissez-vous ! Votre affection cesserait.
Valentin
Hier soir, elle m’a enjoint d’écrire quelques vers pour quelqu’un qu’elle aime.
Diligence
Et vous l’avez fait !
Valentin
Oui.
Diligence
Vous avez écrit en brouillon !
Valentin
Non, de mon mieux. Mais silence ! la voici qui vient !
Diligence
Ô la bonne farce ! Ô l’excellente marionnette ! va-t-il pas maintenant lui servir d’interprète !
Valentin
Madame et maîtresse, mille bonjours !
Diligence
Oh ! donnez-vous donc un simple bonsoir ! Pourquoi faire un million de façons ?
Silvia
Sire Valentin, mon serviteur, à vous deux mille !
Diligence
Ce serait à lui de payer l’intérêt, et c’est elle qui le paye.
Valentin
— Comme vous me l’avez enjoint, j’ai écrit votre lettre — à cet ami secret que vous ne nommez pas : — j’aurais eu grande répugnance à le faire, — n’était ma soumission à Votre Grâce.
Silvia
— Je vous remercie, gentil serviteur : c’est fait comme par un clerc.
Valentin
— Croyez-moi, madame, cela venait mal. — Ignorant pour qui était la chose, — j’ai écrit au hasard et sans assurance.
Silvia
— Peut-être trouvez-vous que c’est trop de peine ?
Valentin
— Non, madame, si cela vous rend service. — Vous n’avez qu’à ordonner, j’en veux écrire mille fois autant ; — et pourtant…
Silvia
— La jolie phrase ! Oui, j’en devine la suite : — et pourtant… je n’ose pas le dire ; et pourtant… je ne m’en soucie pas ; et pourtant… reprenez ceci.
Silvia
Elle lui tend la lettre.
Silvia
Et pourtant… je vous remercie, — décidée que je suis désormais à ne plus vous donner tant de trouble.
Diligence
— Et pourtant si ! et pourtant, encore un pourtant !
Valentin
— Que veux dire Votre Grâce ? n’êtes-vous pas satisfaite ?
Sylvia
— Si fait ! les vers sont très-jolis ; — mais, puisque vous les avez écrits avec répugnance, reprenez-les, — oui, prenez-les.
Valentin
Madame, ils sont pour vous.
Silvia
— Oui, oui, vous les avez écrits, monsieur, à ma requête, — mais je n’en veux pas ; ils sont pour vous : — Je les aurais voulus d’un style plus pathétique.
Valentin
— Si vous le désirez, madame, je vous écrirai une autre épître.
Silvia
— Et quand elle sera écrite, lisez-la en mon nom. — Si elle vous plaît, soit ! si elle vous déplaît, soit encore !
Valentin
— Si elle me plaît, madame, quoi alors ?
Silvia
— Eh bien, si elle vous plaît, gardez-la pour votre peine. — Et sur ce, bonjour, serviteur !
Silvia
Elle se sauve.
Valentin
Eh bien, monsieur ? Sur quoi donc raisonnez-vous tout seul ?
Diligence
Moi ? Je n’étais occupé que de rime. Vous, vous avez raison.
Valentin
De faire quoi ?
Diligence
D’être l’interprète de madame Silvia.
Valentin
Près de qui ?
Diligence
Près de vous-même. Sa déclaration est parfaitement tournée.
Valentin
Quelle déclaration ?
Diligence
Eh bien ! la lettre !
Valentin
Comment ! elle ne m’a pas écrit.
Diligence
Quel besoin en avait-elle, puisqu’elle vous a fait écrire à vous-même ! Quoi ! est-ce que vous n’apercevez pas la rouerie ?
Valentin
Non, crois-moi.
Diligence
Impossible vraiment de vous en croire, monsieur. N’avez-vous pas vu tout ce qu’elle a montré d’art ?
Valentin
En fait d’arrhes, elle ne m’a donné que paroles de reproche.
Diligence
Comment ! elle vous a donné une lettre.
Valentin
C’est la lettre que j’ai écrite à son ami.
Diligence
Eh bien ! cette lettre, elle l’a remise, et c’est fini.
Valentin
Je voudrais qu’il n’y eût rien de pire là-dessous.
Diligence
Je vous le garantis, c’est comme je vous dis.
Diligence
Déclamant.
Diligence
Car vous lui aviez souvent écrit, et elle n’avait pu répondre. Par modestie ou par manque de loisir, Ou par crainte qu’un messager ne découvrît son secret : C’est pourquoi elle a fait écrire à son amoureux par son amant lui-même.
Diligence
Tout ce que je dis là est à la lettre, car je l’ai deviné à la lettre. Mais à quoi songez-vous, monsieur ? Il est l’heure de dîner.
Valentin
J’ai dîné.
Diligence
Soit, mais écoutez, monsieur : quoique le caméléon amour puisse vivre d’air, je suis de ceux qui se nourrissent de victuailles, et je mangerais volontiers. Oh ! ne soyez pas comme votre maîtresse : ne résistez pas ! ne résistez pas !
Diligence
Ils sortent.
Diligence
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Scène 5
Protée, Julia, Panthéon
Vérone. Chez Julia.
Protée
— Ayez patience, gentille Julia.
Julia
Il le faut bien puisqu’il n’y a pas de remède.
Protée
— Aussitôt que je pourrai, je serai de retour.
Julia
— Si rien ne vous détourne, vous serez plus tôt de retour. — Garde ce souvenir pour l’amour de ta Julia.
Julia
Elle lui donne un anneau.
Protée
— Eh bien, nous ferons un échange. Tenez, prenez celui-ci .
Julia
— Et scellons le marché par un saint baiser.
Julia
Ils s’embrassent.
Protée
— Voici ma main pour gage de ma royale constance. — Si je laisse échapper une heure du jour — sans soupirer pour toi, Julia, — puisse, dès l’heure suivante, quelque affreux accident — me faire expier cet oubli de mes amours ! — Mon père m’attend ; ne réponds pas. — C’est l’heure pour la marée, mais non pour la marée des larmes. — Cette marée-là me retiendrait plus de temps qu’il ne faut. — Julia, adieu !
Protée
Julia sort précipitamment.
Panthéon
— Sire Protée, vous êtes attendu.
Protée
Allons ! je viens, je viens. — Hélas ! la séparation frappe de mutismes les pauvres amants.
Protée
Ils sortent.
Protée
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Scène 6
Lance, Panthéon
Vérone. Une place.
Lance
Il geint.
Panthéon
Lance, en avant, en avant ! à bord ! Ton maître est embarqué, et il faut que tu le rattrapes à force de rames. Qu’y a-t-il ? qu’as-tu à pleurer, l’homme ! En avant, âne ! Tu perdras la marée si tu tardes plus longtemps.
Lance
Peu importe si la marée est perdue : l’amarré que voici est si désagréable qu’on n’en a jamais vu de pire à l’amarre.
Panthéon
Que veux-tu dire ? la marée est désagréable !
Lance
Oui, parbleu, celui que je tiens ici amarré : Crâbe, mon chien !
Panthéon
Bah ! je te dis, l’ami, que tu vas perdre l’heure du flot, et, en perdant l’heure du flot, perdre ton voyage, et, en perdant ton voyage, perdre ton maître, et, en perdant ton maître, perdre ton service, et en perdant ton service… pourquoi me fermes-tu la bouche ?
Lance
Pour que tu ne perdes pas tes paroles.
Panthéon
Et en quoi perdrais-je mes paroles ?
Lance
En ce récit futile.
Panthéon
Je ne connais pas de récif utile.
Lance
Moi, perdre la marée, et mon voyage, et mon maître, et mon service, et l’amarré que voici ! Tu ne sais donc pas, l’ami, que, si la rivière était à sec, je serais homme à la remplir de mes larmes, et que, si le vent était tombé, je pourrais pousser le bateau avec mes soupirs !
Panthéon
Allons ! partons, l’ami ; je suis envoyé pour t’appeler.
Lance
Monsieur, appelez-moi comme vous voudrez.
Panthéon
Veux-tu partir ?
Lance
C’est bon. On y va.
Lance
Ils sortent.
Lance
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Scène 7
Silvia, Valentin, Diligence, Thurio, Duc, Protée
Milan. Dans le palais ducal.
Silvia
Serviteur !
Valentin
Maîtresse !
Diligence
Maître, messire Thurio vous regarde de travers.
Valentin
Bah ! mon garçon, c’est de l’amour.
Diligence
Pas pour vous.
Valentin
Pour ma maîtresse alors !
Diligence
Vous feriez bien de l’assommer.
Silvia
Serviteur, vous êtes mélancolique.
Valentin
Vraiment, madame, je le parais.
Thurio
Paraîtriez-vous ce que vous n’êtes pas ?
Valentin
Peut-être.
Thurio
Ainsi, vous auriez une mine contrefaite.
Valentin
Comme vous.
Thurio
Que parais-je être, que je ne sois pas ?
Valentin
Sensé.
Thurio
Quelle preuve avez-vous que je ne le suis pas ?
Valentin
Votre folie.
Thurio
Et où découvrez-vous ma folie ?
Valentin
À la recherche de votre jaquette.
Thurio
Ma jaquette est un pourpoint à crevés !
Valentin
Votre folie aussi est à crever… les yeux.
Thurio
Comment ?
Silvia
Ah çà, de la colère, sire Thurio ? vous changez de couleur ?
Valentin
Laissez-le faire, madame, c’est une espèce de caméléon.
Thurio
Qui a plus envie de se repaître de votre sang que de dévorer votre air.
Valentin
Vous avez dit, monsieur ?
Thurio
Oui, monsieur, et j’ai fini aussi, pour cette fois.
Valentin
Je le sais, monsieur : vous finissez toujours avant de commencer.
Silvia
Voilà, messieurs, une belle volée de mots et vivement tirée.
Valentin
C’est vrai, madame mous remercions le fournisseur.
Silvia
Qui est-il, mon cavalier ?
Valentin
C’est vous-même, madame ; car c’est vous qui avez fourni le feu. Messire Thurio emprunte son esprit aux regards de Votre Grâce, et dépense ce qu’il emprunte, généreusement, en votre présence.
Thurio
Monsieur, si vous dépensiez avec moi mot pour mot, j’aurais bientôt fait faire banqueroute à votre esprit.
Valentin
Je le sais bien, monsieur : vous avez un trésor de paroles, et, je crois, pas d’autre monnaie à donner à vos gens : on peut voir à la nudité de leurs livrées que vous ne les payez que de mots tout nus.
Silvia
Assez, messieurs, assez ! voici mon père.
Duc
— Eh bien, Silvia, ma fille, vous voilà rudement assiégée. — Sire Valentin, votre père est en bonne santé. — Quel accueil feriez-vous à la lettre d’un ami, — vous apportant d’excellentes nouvelles ?
Valentin
Monseigneur, je serais reconnaissant — à l’heureux messager venu de si bonne part.
Duc
— Connaissez-vous don Antonio, votre compatriote ?
Valentin
— Oui, mon bon seigneur, je le connais pour un gentilhomme — de qualité, fort estimé — et n’ayant pas sans mérite cette belle réputation.
Duc
N’a-t-il pas un fils ?
Valentin
— Oui, mon bon seigneur : un fils qui ne déroge pas — à l’honneur et au renom d’un tel père.
Duc
Vous le connaissez bien ?
Valentin
— Je le connais comme moi-même ; car, dès notre enfance, — nous avons vécu et passé toutes nos heures ensemble. — Je n’étais, moi, qu’un paresseux vaurien, — perdant les moments précieux — où je pouvais parer ma jeunesse d’une perfection angélique, — tandis que Protée, c’est ainsi qu’il se nomme, — faisait un utile et noble emploi de ses journées. — Jeune encore par les années, mais déjà vieux d’expérience, — il a toute la verdeur de l’âge, mais toute la maturité du jugement ; — en un mot
car son mérite est bien au-dessus des éloges que je lui accorde ici
Valentin
, — il est doué, à l’intérieur comme au moral, — de toutes les bonnes qualités qui peuvent qualifier un gentilhomme.
Duc
— Peste, monsieur ! S’il justifie ce que vous dites, — il est aussi digne d’être aimé d’une impératrice — que d’être le conseiller d’un empereur. — Eh bien, monsieur, ce gentilhomme s’est présenté à moi, — avec la recommandation de puissants seigneurs, — et il se propose de passer ici quelque temps. — Je pense que cette nouvelle n’est pas la malvenue près de vous.
Valentin
— Si j’avais désiré un être ici, c’eut été lui.
Duc
— Faites-lui donc l’accueil conforme à son mérite. — Silvia, c’est à vous que je parle, et à vous, sire Thurio. — Pour Valentin, je n’ai pas besoin de l’y exhorter. — Je vais vous l’envoyer ici sur-le-champ.
Duc
Le duc sort.
Valentin
— C’est là ce gentilhomme, je l’ai dit à Votre Grâce, — qui serait venu avec moi, si sa maîtresse n’avait tenu — ses yeux captifs dans ses regards de cristal.
Silvia
— Elle les a sans doute mis en liberté, — sous la caution de quelque autre gage.
Valentin
— Non, je suis sûr qu’elle les tient toujours prisonniers.
Silvia
— Non, car il serait aveugle ; et, étant aveugle, — comment pourrait-il voir son chemin pour vous retrouver ?
Valentin
— Madame, c’est que l’amour a vingt façons d’y voir.
Thurio
— On dit que l’amour est sans yeux…
Valentin
— Pour voir des amoureux comme vous, Thurio. — L’amour ferme les yeux sur un objet fâcheux.
Silvia
— Finissez ! finissez ! voici venir le gentilhomme.
Silvia
— Son mérite est garant de sa bienvenue ici, — s’il est bien celui dont vous avez si souvent souhaité des nouvelles.
Valentin
— Maîtresse, c’est lui-même. Charmante dame, permettez-lui — d’être mon collègue au service de Votre Grâce.
Silvia
— Maîtresse trop vulgaire pour un serviteur si rare !
Protée
— Non, charmante dame : serviteur trop vil — pour mériter même un regard d’une si noble maîtresse !
Valentin
— Laissez-là ces protestations d’indignité. — Charmante dame, agréez-le pour votre serviteur.
Protée
— Je mettrai toute ma fierté à accomplir mon devoir.
Silvia
— Et le devoir accompli est sûr de la récompense. — Serviteur, vous êtes le bienvenu près d’une maîtresse indigne.
Protée
— Je jouerai ma vie contre quiconque, hormis vous, dira cela.
Silvia
— Que vous êtes le bienvenu ?
Protée
Non, que vous êtes indigne.
Thurio
— Madame, mon seigneur votre père voudrait vous parler.
Silvia
— Je me rends à ses ordres. Allons, sire Thurio, — venez avec moi.
Silvia
À Protée.
Silvia
Encore une fois, mon nouveau serviteur, soyez le bienvenu, — Je vous laisse causer de vos affaires intimes. — Quand vous aurez fini, nous espérons avoir de vos nouvelles.
Silvia
Silvia, Thurio et Diligence sortent.
Valentin
— Maintenant, dites-moi comment sont tous ceux que vous avez laissés là-bas.
Protée
— Vos parents sont bien et vous envoient force compliments.
Valentin
— Et les vôtres ?
Protée
Je les ai quittés tous en bonne santé.
Valentin
— Comment va votre dame ? Vos amours prospèrent-elles ?
Protée
— Mes histoires d’amour avaient l’habitude de vous ennuyer ; — je sais que vous ne vous plaisez guère à parler amour.
Protée
— Assez ; je lis votre aventure dans vos regards. — Est-ce là l’idole que vous adorez ainsi ?
Valentin
— Elle-même. N’est-ce pas une sainte céleste ?
Protée
— Non, mais c’est une perfection terrestre.
Valentin
— Appelez-la divine.
Protée
Je ne veux pas la flatter.
Valentin
— Oh ! flattez-moi ! l’amour se complaît aux louanges.
Protée
— Quand j’étais malade, vous me donniez des pilules amères ; — il faut que je vous en administre de pareilles.
Valentin
— Eh bien ! dis la vérité sur elle : sinon pour divine, — reconnais-la du moins pour une beauté séraphique — qui domine toutes les créatures de la terre.
Protée
— Excepté ma maîtresse.
Valentin
Ah ! cher, n’excepte personne, — si tu ne veux pas faire à mes amours une injure exceptionnelle.
Protée
— N’ai-je pas raison d’exalter mon amour avant tout ?
Valentin
— Et je veux contribuer à l’exalter. — Ta bien-aimée sera élevée à l’honneur suprême — de porter la queue de ma reine, pour empêcher que la terre vile — ne parvienne à dérober un baiser à son vêtement, — et, enorgueillie d’une si grande faveur, — ne dédaigne d’enraciner la fleur parfumée d’été, — et ne rende le rude hiver perpétuel !
Protée
— Comment, Valentin, qu’est-ce que tout ce phébus ?
Valentin
— Pardonne-moi, Protée : tout ce que je puis dire n’est rien — à côté de celle dont le mérite réduit tout autre mérite à néant. — Il n’y a qu’elle seule.
Protée
Eh bien ! laissez-la seule.
Valentin
— Non pas pour le monde entier. Sais-tu, mon cher, qu’elle est à moi ? — Et je suis aussi riche en possédant un tel joyau — que vingt mers dont tous les grains de sable seraient des perles, — l’eau du nectar, et les rochers de l’or pur. — Pardonne-moi de ne pas songer à toi, — quand tu me vois radoter de mes amours. — Mon niais de rival que le père aime uniquement — à cause de son immense fortune, — vient de partir avec elle ; et il faut que je les suive, — car l’amour, tu le sais, est plein de jalousie.
Protée
— Mais vous, vous aime-t-elle ?
Protée
— Allez devant ; je vous retrouverai : — il faut que j’aille au port pour faire débarquer — des effets dont j’ai grand besoin, — et alors, j’irai immédiatement vous rejoindre.
Valentin
— Vous vous dépêcherez ?
Protée
Sans doute.
Protée
Valentin sort.
Protée
Il sort.
Protée
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Scène 8
Diligence, Lance
Milan. Une rue.
Diligence
Lance ! sur mon honneur, tu es le bienvenu à Milan.
Lance
Ne te parjure pas, doux jouvenceau, je ne suis pas le bienvenu . Je calcule toujours qu’on n’est jamais perdu tant qu’on n’est pas pendu, ni bienvenu quelque part tant que certain écot n’a pas été payé et que l’hôtesse n’a pas dit : bienvenu !
Diligence
Allons ! cervelle folle, je vais te mener immédiatement à une taverne où, pour un écot de dix sous, tu seras dix mille fois le bienvenu… Mais dis-moi, drôle, comment ton maître s’est-il séparé de madame Julia ?
Lance
Ma foi, après s’être embrassés tout de bon, ils se sont séparés évidemment pour rire.
Diligence
Mais l’épousera-t-elle ?
Lance
Non.
Diligence
Comment ! alors il l’épousera, lui ?
Lance
Non plus.
Diligence
Quoi ! est-ce qu’ils ont rompu ?
Lance
Non, ils ne font qu’un.
Diligence
Eh bien ! alors, comment l’affaire s’arrange-t-elle entre eux ?
Lance
Morbleu, comme ceci : quand elle s’arrange bien pour lui, elle s’arrange bien pour elle.
Diligence
Quel âne tu es de soutenir un pareil non-sens !
Lance
Quelle bûche tu es de contester ça, quand mon bâton même me soutient !
Diligence
Que dis-tu ?
Lance
Oui, et je te le prouve. Vois, je n’ai qu’à m’appuyer sur mon bâton, et mon bâton me soutient.
Diligence
Tu veux dire qu’il se tient sous toi.
Lance
Eh bien, se tenir sous moi et me soutenir, c’est tout un.
Diligence
Voyons, dis-moi la vérité, le mariage se fera-t-il ?
Lance
Demande à mon chien : s’il dit oui, il se fera ; s’il dit non, il se fera ; s’il remue la queue et ne dit rien, il se fera.
Diligence
En conclusion donc, le mariage se fera.
Lance
Tu n’obtiendras jamais de moi un pareil secret, si ce n’est par parabole.
Diligence
Ça m’est égal, si je l’obtiens ainsi. Mais que dis-tu de ceci, Lance ? mon maître est fou éperdu.
Lance
Je ne l’ai jamais connu autrement.
Diligence
Que quoi ?
Lance
Que fou et que perdu, comme tu le dis fort bien.
Diligence
Ah çà, fils de putain, âne que tu es, tu ne m’entends pas !
Lance
Ah çà, imbécile, ce n’est pas toi que j’entends, c’est ton maître.
Diligence
Je te dis que mon maître est amoureux éperdu.
Lance
Eh bien ! je te dis que ça m’est égal qu’il se perde par amour. Allons, viens avec moi prendre la bière au cabaret ; si tu refuses, tu es un hébreu, un juif, et tu n’es pas digne d’une terre chrétienne.
Diligence
Pourquoi ?
Lance
Parce que tu n’auras pas été assez charitable pour avoir la bière en compagnie d’un chrétien. Veux-tu venir ?
Diligence
À ton service !
Diligence
Ils sortent.
Diligence
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Scène 9
Protée
Milan. Dans le palais ducal.
Protée
Il sort.
Protée
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Scène 10
Julia, Lucette
Vérone. Chez Julia.
Julia
— Un conseil, Lucette ! assiste-moi, mignonne ! — Par ton affectueux dévouement, je te conjure, toi, — vivante tablette où toutes mes pensées — sont visiblement inscrites et gravées
Julia
, — instruis-moi, dis-moi par quel moyen — je puis avec honneur rejoindre — mon bien-aimé Protée.
Lucette
— Hélas ! la voie est fatigante et longue.
Lucette
— Mieux vaut attendre qu’il revienne.
Julia
— Oh ! tu ne sais donc pas que sa vue est l’aliment de mon âme ? — Plains-moi de la disette où je languis, — affamée de lui depuis si longtemps. — Si tu connaissais seulement l’impression profonde de l’amour, — tu songerais autant à allumer du feu avec de la neige — qu’à éteindre le feu de l’amour avec des paroles.
Lucette
— Je ne songe pas à éteindre le feu ardent de votre amour, — mais à en tempérer l’extrême fureur, — pour qu’il ne brûle pas au delà des bornes de la raison.
Julia
— Plus tu veux le contenir, plus il brûle. — Le courant qui glisse avec un doux murmure, — tu le sais, pour peu qu’on l’arrête, s’impatiente et s’irrite. — Mais, quand son cours naturel n’est pas empêché, — il fait une suave musique sur les cailloux émaillés, en donnant un doux baiser à chaque roseau — qu’il dépasse dans son pèlerinage : — et ainsi par mille sinueux méandres, il va s’évanouir, — avec une folâtre complaisance, dans le farouche Océan. — Laisse-moi donc aller et n’empêche pas ma course ; — je serai aussi patiente qu’un doux ruisseau, et je me ferai un passe-temps de fatiguer mes pas, pourvu que le dernier m’amène à mes amours ! — là, je me reposerai, comme après de longs tourments, — une âme élue, dans l’Élysée !
Lucette
— Mais sous quel costume voulez vous partir ?
Lucette
— Eh bien donc, madame doit couper ses cheveux !
Julia
— Non, la fille ! je les tresserai avec des lacets de soie — en vingt boucles amoureuses et originales. — Un peu de fantaisie ne messied pas à une jeunesse — plus grave même que ne paraîtra la mienne.
Lucette
— De quelle façon, madame, ferai-je vos culottes ?
Julia
— C’est comme si tu disais : « Dites-moi, mon bon monsieur, — de quelle ampleur voulez-vous votre vertugadin ? » — Eh bien ! de la façon qui te plaira le plus, Lucette.
Lucette
— Il faut absolument que vous la portiez avec la braguette, madame.
Julia
— Fi ! fi ! Lucette, ce serait indécent.
Lucette
— Un haut-de-chausses, madame, ne vaut pas une épingle — si vous n’avez pas une braguette où attacher vos épingles.
Julia
— Si tu m’aimes, Lucette, donne-moi — ce que tu croiras le plus convenable et le plus élégant. — Mais dis-moi, fillette, qu’est-ce que le monde pensera de moi — pour avoir entrepris un si aventureux voyage ? — Je crains de faire scandale.
Lucette
— Si vous le croyez, eh bien, restez chez vous et ne partez pas.
Julia
Ah ! pour çà, non.
Lucette
— Alors, partez sans songer à l’esclandre. — Si Protée approuve votre voyage quand vous arriverez, — peu importe qui le blâme quand vous serez partie : — j’ai peur qu’il n’en soit guère charmé.
Julia
— C’est la moindre de mes peurs, Lucette. — Mille serments, un océan de larmes — et des preuves infinies de son amour — me garantissent le bon accueil de Protée.
Lucette
— Toutes ces choses servent les hommes trompeurs.
Julia
— Bien vils ceux qui en font usage pour ce vil objet ! — mais des étoiles plus fixes ont présidé à la naissance de Protée ; — ses paroles sont des engagements, ses serments des oracles ; — son amour est sincère, ses pensées sont immaculées ; — ses larmes, les pures messagères de son cœur ; — son cœur est aussi éloigné de la fraude que le ciel de la terre.
Lucette
— Fasse le ciel que vous le retrouviez le même à votre arrivée !
Julia
Elles sortent.
Julia
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Scène 11
Duc, Protée, Valentin, Lance, Diligence
Milan. Dans le palais ducal.
Duc
— Sire Thurio, veuillez, je vous prie, nous laisser un moment, — nous avons à causer d’affaires secrètes.
Duc
Sort Thurio.
Duc
— Maintenant, Protée, parlez, que me voulez-vous ?
Protée
— Mon gracieux seigneur, ce que je veux vous découvrir, — la loi de l’amitié m’ordonne de le cacher ; mais, quand je reporte ma pensée sur les faveurs — dont vous m’avez comblé, moi indigne, — je me sens stimulé par le devoir à révéler — ce que tous les biens de ce monde ne m’arracheraient pas. — Sachez, digne prince, que sire Valentin, mon ami, — a l’intention d’enlever votre fille cette nuit ; — c’est à moi-même qu’il a fait la confidence du complot. — Je sais que vous avez décidé de la donner — à ce Thurio que hait votre charmante fille : — si elle vous avait été ainsi enlevée, — c’eût été une grande vexation pour votre vieillesse. — Aussi, par déférence pour mon devoir, ai-je mieux aimé — traverser les plans de mon ami — que de laisser, en les cachant, s’entasser sur votre tête — un monceau de chagrins qui vous précipiteraient — à l’improviste dans une tombe prématurée.
Duc
— Protée, je te remercie de ton honnête sollicitude : — en retour, dispose de moi tant que je vivrai. — Je m’étais souvent moi-même aperçu de leurs amours, — alors même qu’ils me croyaient profondément endormi : — et souvent je m’étais proposé d’interdire — à sire Valentin la compagnie de ma fille et ma cour ; — mais craignant de me tromper dans mes soupçons jaloux — et de disgracier injustement un homme, — tort que j’ai jusqu’ici toujours évité, — je lui ai fait bon visage afin de m’assurer — de ce que toi-même me dénonces en ce moment. — Juge combien j’étais inquiet, — sachant la tendre jeunesse si facile à séduire : — je la loge toutes les nuits dans une haute tourelle — dont je garde toujours la clef sur moi : — il est donc impossible de l’enlever.
Protée
— Sachez donc, noble seigneur, que, d’après le moyen qu’ils ont imaginé, il pourra monter à la fenêtre de sa chambre — et la faire descendre par une échelle de corde. — Cette échelle, le jeune amant est déjà parti la chercher, — et, comme il va tout à l’heure la rapporter par ici, — vous pourrez, s’il vous plaît, lui barrer le passage. — Mais, mon bon seigneur, prenez-vous-y assez adroitement — pour qu’il ne se doute pas de ma dénonciation. — Car c’est par amour pour vous, et non par haine pour mon ami, — que je me suis fait le révélateur de ce projet.
Duc
— Sur mon honneur, il ne saura jamais — que j’ai eu de toi aucune lumière sur ceci.
Protée
— Adieu, monseigneur, voici messire Valentin qui vient.
Protée
Il sort.
Duc
— Sire Valentin, où allez-vous si vite ?
Valentin
— Votre Grâce m’excusera, il y a un courrier — qui attend pour emporter mes lettres à ma famille, — et je vais les lui remettre.
Duc
Sont-elles de grande importance ?
Valentin
— Elles ne parlent, c’est là leur teneur, — que de ma santé et de mon bonheur à la cour.
Duc
— Eh bien ! alors, peu importe.
Duc
D’un air aimable et mystérieux.
Duc
Reste un moment avec moi. — J’ai à m’ouvrir à toi sur certaines affaires — qui me touchent de près et pour lesquelles tu dois être discret. — Tu n’es pas sans savoir que j’ai songé à unir mon ami, messire Thurio, à ma fille.
Valentin
— Je le sais fort bien, monseigneur ; et, à coup sûr, ce serait un parti — riche et honorable ; en outre, le gentilhomme — est plein de vertu, de générosité, de mérite et de toutes les qualités — qui peuvent convenir à une femme comme votre charmante fille. — Est-ce que Votre Grâce ne peut pas la décider à le prendre en goût ?
Duc
— Non, je t’assure. C’est une fille maussade, morose, revêche, — altière, désobéissante, entêtée, insensible au devoir, — qui ne se regarde pas plus comme mon enfant — qu’elle ne me redoute comme son père. — Bref, je puis le dire, son orgueil, réflexion faite, — m’a ôté tout amour pour elle ; — et, renonçant à attendre — le bonheur de mes vieux jours de sa piété filiale, — je suis désormais pleinement résolu à prendre femme — et à l’abandonner à qui voudra la recueillir. — Qu’elle ait donc sa beauté pour toute dot, — puisqu’elle fait si peu de cas de moi et de mes biens.
Valentin
— Que puis-je pour Votre Grâce dans tout ceci ?
Duc
— Mon cher, il y a ici à Milan une grande dame — dont je suis épris ; mais elle garde une froide réserve, — et ne fait aucun cas de ma vieille éloquence. — Eh bien, je te voudrais maintenant pour mon précepteur, — car il y a longtemps que j’ai désappris à faire la cour, — et d’ailleurs la mode du jour est changée. — Dis-moi donc comment je dois m’y prendre — pour attirer sur moi son plus radieux regard.
Valentin
— Gagnez-la par des cadeaux, si elle ne tient pas compte de vos paroles. — Souvent les bijoux muets, avec leur genre silencieux, — émeuvent plus une âme de femme que de vives paroles.
Duc
— Mais elle a repoussé un présent que je lui ai envoyé.
Duc
— Mais celle dont je parle est promise par ses parents — à un jeune homme de qualité ; — et elle est si sévèrement tenue à l’écart des hommes — que, pendant le jour, nul n’a accès près d’elle.
Valentin
— Eh bien, j’essaierais de l’aborder la nuit.
Duc
— Oui, mais les portes sont si bien fermées, et les clefs si bien serrées — que pas un homme ne peut l’approcher la nuit.
Valentin
— Qui empêche d’entrer par sa fenêtre ?
Duc
— La chambre est à une telle hauteur, et la muraille en est si escarpée, qu’on ne peut pas y grimper — sans risque évident de la vie.
Valentin
— Eh bien, une échelle, artistement faite de cordes — et pendue à deux crochets bien ancrés, — suffirait, pour escalader la tour de la nouvelle Héro, — au Léandre hardi qui tenterait l’aventure.
Duc
— Maintenant, si tu es un gentilhomme de race, — enseigne-moi où je puis avoir une échelle pareille.
Valentin
— Quand vous en serviriez-vous ? Voyons, seigneur, dites-moi ?
Duc
— Ce soir même : car l’amour est comme un enfant — à qui il tarde d’avoir tout ce qu’il peut atteindre.
Valentin
— Vers les sept heures, je vous procurerai l’échelle.
Duc
— Mais écoute bien : je veux y aller seul. — Comment pourrai-je transférer l’échelle là-bas ?
Valentin
— Elle sera assez légère, monseigneur, pour que vous puissiez la porter — sous un manteau quelque peu long.
Duc
— Un manteau long comme le tien fera-t-il l’affaire ?
Valentin
— Oui, mon bon seigneur.
Duc
— Eh bien, laisse-moi voir ton manteau. — Je m’en procurerai un de la même longueur.
Valentin
— Oh ! le premier manteau venu fera l’affaire, monseigneur.
Duc
— Comment m’y prendrai-je pour porter un manteau ?… — Voyons, laisse-moi essayer le tien sur moi.
Duc
Il arrache le manteau qui enveloppe Valentin, le met vite sur ses épaules et le fouille.
Duc
— Quelle est cette lettre ?
Duc
Lisant l’adresse.
Duc
Qu’y a-t-il ici ? À Silvia !
Duc
Il fouille une autre poche et en tire l’échelle de corde.
Duc
— Et voici un engin propre à mes opérations !… — Je prendrai pour cette fois la liberté de briser le cachet.
Duc
Il ouvre la lettre et lit les vers suivants :
Duc
Mes pensers se réfugient nuitamment près de ma Silvia, Et ce ne sont que mes esclaves, à moi qui leur donne essor. Oh ! si leur maître pouvait aller et venir aussi prestement, Il s’irait lui-même loger où se nichent ces insensibles. Les pensers, mes hérauts, reposent sur ton sein pur
Duc
, Et moi, leur roi, moi qui les dépêche là-bas, Je maudis la grâce qui leur accorde cette céleste grâce, Parce que je voudrais pour moi-même la bonne fortune de mes sujets Je me maudis moi-même de les avoir envoyés, Puisqu’ils occupent l’asile où devrait être leur maître.
Duc
Qu’y a-t-il ici ?
Duc
Le duc sort.
Valentin
— Et pourquoi pas la mort plutôt qu’une vivante torture ? — Mourir, c’est être banni de moi-même, — et Silvia est moi-même ; être banni d’elle, — c’est encore l’être de moi : bannissement meurtrier ! Quelle lumière est lumière, si Silvia n’est plus visible ? — Quelle joie est joie, si Silvia n’est plus là ? — Suffit-il de me figurer qu’elle est là ? — L’ombre de la perfection peut-elle me rassasier ? — La nuit, si je ne suis pas près de Silvia, — le rossignol est sans musique
Valentin
. — Le jour, si je n’aperçois pas Silvia, — je n’aperçois pas le jour. — Elle est mon essence ; et je cesse d’être, — si, par sa radieuse influence, je ne suis — plus réchauffé, illuminé, caressé, vivifié ! — Je ne fuis pas la mort en fuyant l’arrêt de mort. — En restant ici, j’attends la mort, — mais, en fuyant d’ici, je fuis de la vie.
Valentin
La nuit tombe.
Protée
Cours, page, cours, cours, et découvre-le.
Lance
Taïaut ! Taïaut !
Protée
Que vois-tu ?
Lance
Le lièvre que nous cherchons. Il n’a pas un poil sur la tête qui ne soit à Valentin.
Protée
Est-ce toi, Valentin ?
Valentin
Non.
Protée
Qui donc alors ? son ombre ?
Valentin
Non plus.
Protée
Quoi alors ?
Valentin
Rien.
Lance
Est-ce que rien peut s’exprimer ? Maître, si je frappais ?
Protée
Qui veux-tu frapper ?
Lance
Rien.
Protée
Drôle, je te le défends.
Lance
— Mais, monsieur, si je frappe, c’est sur rien : je vous en prie…
Protée
— Je te dis, coquin, que je te le défends… Ami Valentin, un mot.
Valentin
— J’ai les oreilles bouchées : elles ne pourraient pas entendre — de bonnes nouvelles, tant elles sont déjà pleines des mauvaises.
Protée
— Eh bien, j’ensevelirai les miennes dans un profond silence, — car elles sont âpres, malsonnantes et tristes.
Valentin
— Est-ce que Silvia est morte ?
Protée
Non, Valentin.
Valentin
— Non, Valentin n’existe plus pour l’adorable Silvia. — Est-ce qu’elle m’a renié ?
Protée
Non, Valentin.
Valentin
— Non, Valentin ne serait plus si Silvia l’avait renié.
Lance
— Monsieur, il y a une proclamation qui vous avanit.
Protée
— Qui t’a banni ! Oh ! voilà la nouvelle. — Banni d’ici ! banni de Silvia ! banni de moi, ton ami !
Valentin
— Ah ! j’ai déjà dévoré cette douleur, — et j’en sens l’excès qui m’étouffe. — Silvia sait-elle que je suis banni ?
Protée
— Oui ! oui ! et elle a opposé à cet arrêt, — qui, encore irrévoqué, reste dans toute sa force, — une mer de ces perles liquides que quelques-uns appellent des larmes : — elle les a jetées aux pieds rudes de son père, — en s’agenouillant humblement elle-même — et en tordant ses bras qui, admirables de blancheur, — semblaient tout exprès pâlis pour la douleur. — Mais ni ses genoux pliés, ni ses mains pures tendues, — ni ses tristes soupirs, ni ses profonds gémissements, ni ses larmes argentines — n’ont pu émouvoir l’inflexible vieillard : — si tu es pris, Valentin, il faut que tu meures ! — D’ailleurs, il a été tellement irrité par cette intercession de sa fille — qui implorait ta grâce, — qu’il l’a consignée dans une étroite prison, — avec la cruelle menace de l’y laisser toujours.
Protée
— Cesse de t’affliger de l’irrémédiable, — et cherche le remède à ton affliction. — Le temps est le nourricier et le père de tout bien. — Si tu restes ici, tu ne peux plus voir ta bien-aimée, — et songe que rester, c’est abréger ta vie. — L’espoir est le bâton de l’amoureux : pars en l’emportant, — et emploie-le contre les pensées décourageantes. — Tes lettres peuvent être ici, si tu n’y es plus : — adressées à moi, elles seront déposées — dans le sein lacté de ta bien-aimée. — Le temps n’est pas aux récriminations. — Viens, je vais te mener hors des portes de la cité, — et, avant de nous séparer, nous causerons à fond — de tout ce qui peut intéresser tes affaires d’amour. — Par amour pour Silvia, sinon pour toi-même, — mets-toi en garde contre le danger et viens avec moi.
Valentin
— Je te prie, Lance, si tu vois mon page, — dis-lui de se dépêcher et de me rejoindre à la porte du Nord.
Protée
— Va, drôle, cherche-le… Viens, Valentin.
Valentin
— Oh ! ma chère Silvia ! malheureux Valentin ! —
Valentin
Protée et Valentin sortent.
Lance
Il tire un papier de sa poche.
Lance
Imprimis : elle peut chercher et rapporter . Eh bien, un cheval ne peut pas faire plus ; et même, un cheval ne peut pas chercher, il ne peut que rapporter : ainsi elle vaut mieux qu’une rosse… Item. Elle sait traire : voilà une vertu suave, voyez-vous, chez une fille qui a les mains propres.
Diligence
Eh bien, signor Lance, quelles nouvelles Votre Seigneurie ?…
Lance
Mon seigneur ne rit pas.
Diligence
Bon. Toujours votre vieux défaut : jouer sur les mots ! Voyons, quelles nouvelles avez-vous sur ce papier ?
Lance
Les nouvelles les plus noires que tu aies jamais ouïes.
Diligence
Comment, mon cher, noires ?
Lance
Oui, noires comme de l’encre.
Diligence
Laisse -moi les lire.
Lance
Foin ! bourrique ! Tu ne sais pas lire.
Diligence
Tu mens, je sais.
Lance
Je vais t’examiner. Dis-moi : qui t’a mis au monde ?
Diligence
Morbleu, c’est le fils de mon grand-père.
Lance
Oh ! l’illettré benêt ! c’est le fils de ta grand’mère : ceci prouve que tu ne sais pas lire
Lance
.
Diligence
Allons, imbécile, allons ; examine-moi sur ton papier.
Lance
Tiens ! Saint Nicolas te soit en aide !
Lance
Il lui tend le papier.
Diligence
Imprimis ,… elle sait traire.
Lance
Oui, ça, elle le sait.
Diligence
Item , elle brasse d’excellente bierre.
Lance
De là vient le proverbe : Bénis soient ceux qui brassent d’excellente bierre !
Diligence
Item , elle sait faire un point.
Lance
C’est un point capital.
Diligence
Item , elle sait tricoter.
Lance
Une fille qui sait tricoter chausse parfaitement son homme.
Diligence
Item , elle lave et ramone elle-même.
Lance
Une vertu toute spéciale : elle n’a pas besoin qu’on la lave ni qu’on la ramone.
Diligence
Item , elle peut filer.
Lance
Je serai heureux comme un rouet, si elle file assez pour gagner sa vie.
Diligence
Item , elle a une foule de vertus innommées.
Lance
Autant dire des vertus bâtardes, lesquelles ne connaissent point leurs parents et par conséquent n’ont pas de noms.
Diligence
Ici suivent ses défauts.
Lance
Sur les talons de ses vertus.
Diligence
Item , il ne faut pas l’embrasser à jeun, en raison de son haleine.
Lance
Soit ! ce défaut-là peut se corriger avec un déjeuner. Continue.
Diligence
Item , elle a le palais trop délicat.
Lance
Ça fait compensation pour l’haleine trop forte.
Diligence
Item , elle parle en dormant.
Lance
Peu importe, si elle ne dort pas quand elle parle.
Diligence
Item , elle a la parole lente.
Lance
Oh ! le butor qui met ça parmi ses défauts ! Avoir la parole lente, pour une femme, ce n’est qu’une vertu. Je t’en prie, efface-ça et mets-le en tête de ses qualités.
Diligence
Item , elle est coquette.
Lance
Efface-ça aussi : c’est un legs d’Ève à ses filles, on ne peut pas le leur retirer.
Diligence
Item , elle n’a pas de dents.
Lance
Ça ne me fait rien non plus, car j’aime la croûte.
Diligence
Item , elle est hargneuse.
Lance
Qu’importe, puisqu’elle n’a pas de dents pour mordre !
Diligence
Item , elle goûte fort la liqueur.
Lance
Si la liqueur est bonne, elle doit la goûter ; elle ne le ferait pas, que je le ferais, moi ! Il faut goûter les bonnes choses.
Diligence
Item , elle est trop libérale.
Lance
De sa parole, ça ne se peut pas, car il est écrit plus haut qu’elle l’a fort lente ; de sa bourse, ça ne sera pas, car j’en tiendrai les cordons ; d’autre chose, ça se peut, car je n’en puis mais. Allons, poursuis !
Diligence
Item , elle a plus de cheveux que d’esprit, plus de défauts que de cheveux, et plus d’écus que de défauts.
Lance
Halte-là ! Je la prends. Elle a été à moi et pas à moi, deux ou trois fois, dans cet article. Répète la phrase encore une fois.
Diligence
Item , elle a plus de cheveux que de cervelle.
Lance
Plus de cheveux que de cervelle… Ça se peut. Je vais le démontrer. Le couvercle de la salière cache le sel, il est donc plus volumineux que le sel ; de même, les cheveux, couvrant la cervelle, sont plus volumineux que la cervelle : le contenu est moindre que le contenant. Après ?
Diligence
Plus de défauts que de cheveux.
Lance
Ça, c’est monstrueux. Plût au ciel que ça n’y fût pas !
Diligence
Et plus d’écus que de défauts.
Lance
Eh bien, ce mot-là rend les défauts charmants. Allons, je la prends : et s’il y a mariage, comme rien n’est impossible…
Diligence
Alors ?
Lance
Eh bien, alors, je te dirai que ton maître t’attend à la porte du Nord.
Diligence
Moi ?
Lance
Oui, toi ! Qui es-tu donc ? Il en a attendu de meilleurs que toi.
Diligence
Et faut-il que j’aille à lui ?
Lance
Il faut que tu coures à lui, car tu est resté ici si longtemps qu’il ne suffirait pas d’y aller.
Diligence
Pourquoi ne me le disais-tu pas plus tôt ? Peste soit de tes lettres d’amour !
Diligence
Il sort.
Lance
Va-t-il être secoué pour avoir lu ma lettre ? Le drôle malappris qui veut se fourrer dans des secrets ! Suivons-le. Ça me réjouira de voir corriger ce garnement-là !
Lance
Il sort.
Lance
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Scène 12
Duc, Thurio, Protée
Milan. Dans le palais ducal.
Duc
— Sire Thurio, rassurez-vous : elle vous aimera, maintenant que Valentin est banni de sa vue.
Thurio
— Depuis qu’il est exilé, elle me méprise encore davantage ; — elle a maudit ma société et m’a tellement insulté — que j’ai désespéré de l’obtenir.
Duc
Il aperçoit Protée.
Duc
— Eh bien, sire Protée ? Votre compatriote — est-il parti conformément à notre édit ?
Protée
— Il est parti, mon bon seigneur.
Duc
Ma fille prend son départ avec douleur.
Protée
— Un peu de temps, monseigneur, tuera ce chagrin-là.
Duc
— Je le crois, mais Thurio ne le pense pas. — Protée, la bonne opinion que j’ai de toi, — après les preuves de dévouement que tu m’as données, — m’encourage encore à me confier à toi.
Protée
— Du jour où je ne serai plus loyal envers Votre Grâce, — que je cesse de vivre en possession de vos grâces !
Duc
— Tu sais combien je désirerais conclure — l’alliance entre sire Thurio et ma fille ?
Protée
— Oui, monseigneur.
Duc
— Et tu n’ignores pas non plus, je pense, — combien elle est opposée à mes désirs ?
Protée
— Elle l’était, monseigneur, quand Valentin était ici.
Protée
— Le meilleur moyen est de taxer Valentin — de fausseté, de couardise et de roture : — trois choses que les femmes haïssent profondément.
Duc
— Oui, mais elle croira que c’est la haine qui parle.
Protée
— Oui, si c’est un ennemi de Valentin qui affirme la chose. — Aussi faut-il qu’elle soit dite, avec des détails probants, — par quelqu’un qu’elle regarde comme son ami.
Duc
— Eh bien, vous-même, chargez-vous de le calomnier.
Protée
— Ah ! c’est à quoi je répugne, monseigneur. — C’est un vilain rôle pour un gentilhomme ; — spécialement contre un ami intime !
Duc
— Puisque vos éloges ne sauraient le servir, — vos calomnies ne sauraient lui faire tort. — Prenez donc ce rôle sans scrupule, à la prière de votre ami.
Protée
— Vous m’avez décidé, monseigneur. Si je puis y réussir — par une médisance quelconque, — elle cessera bientôt de l’aimer. — Mais, en admettant que je déracine son amour pour Valentin, — il ne s’ensuit pas qu’elle aimera sire Thurio.
Duc
— Protée, nous nous confions à vous dans cette affaire, — sachant par Valentin — que vous avez déjà fixé ailleurs le culte de votre amour, — et que vous êtes incapable d’apostasier si vite en changeant d’inclination. — Sur cette garantie, je veux que vous soyez admis — à conférer avec Silvia en toute liberté. — Elle est morose, triste, mélancolique, — mais, en souvenir de votre ami, elle sera contente de vous voir. — Alors, vous pourrez la disposer par la persuasion — à haïr le jeune Valentin et à s’éprendre de mon ami.
Protée
— Je ferai tout ce que je pourrai. — Mais vous, sire Thurio, vous n’êtes pas assez insinuant. — Vous devriez engluer ses sympathies — dans des sonnets plaintifs dont les rimes savantes — ne devraient offrir que vœux de dévouement.
Duc
— Oui, grande est la force de la poésie, fille du ciel.
Duc
— Cette tactique montre que tu as été amoureux.
Thurio
— Et je veux ce soir même mettre ton avis en pratique. — Ainsi, suave Protée, mon directeur, — allons de ce pas dans la cité — choisir quelques musiciens habiles. — J’ai un sonnet qui fera parfaitement l’affaire, — comme prélude à ton beau programme.
Duc
— À l’œuvre, messieurs !
Protée
— Nous resterons auprès de Votre Grâce jusqu’après souper : — et ensuite nous arrêterons nos plans.
Duc
— Non ! tout de suite à l’œuvre ! je vous excuserai.
Duc
Ils sortent.
Duc
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Scène 13
Premier Bandit, Deuxième Bandit, Troisième Bandit, Diligence, Valentin
Une forêt, près de Mantoue.
Premier Bandit
— Camarades, rangez-vous. Je vois un passant.
Deuxième Bandit
— Quand il y en aurait dix, ne reculons pas, tombons dessus.
Troisième Bandit
— Halte-là, monsieur ! jetez-nous ce que vous avez sur vous ; — sinon, nous allons vous asseoir et vous dévaliser.
Diligence
— Nous sommes perdus, monsieur ! Ce sont les bandits — dont tous les voyageurs ont si grand’peur.
Valentin
— Mes amis…
Premier Bandit
Ce n’est pas ça, monsieur : nous sommes vos ennemis.
Deuxième Bandit
— Paix ! nous devons l’écouter.
Troisième Bandit
— Oui, par ma barbe, nous le devons ; — car c’est un homme convenable.
Valentin
— Sachez donc que j’ai peu de biens à perdre. — Je suis un homme traqué par l’adversité. — J’ai pour toute richesse ces pauvres habillements : — si vous m’en dépouillez, — vous prendrez en substance tout ce que je possède.
Deuxième Bandit
— Où vous rendez-vous ?
Valentin
À Vérone.
Premier Bandit
— D’où êtes-vous venu ?
Valentin
De Milan.
Troisième Bandit
— Y avez-vous séjourné longtemps ?
Valentin
— Quelque seize mois. J’aurais pu y rester plus longtemps, — si la fortune tortueuse ne m’en avait chassé.
Premier Bandit
— Quoi ! auriez-vous été banni de Milan ?
Valentin
Je l’ai été.
Deuxième Bandit
Pour quel méfait ?
Valentin
— Pour un acte que je ne puis raconter maintenant sans tourment. — J’ai tué un homme dont je regrette beaucoup la mort, — mais pourtant je l’ai égorgé vaillamment dans un combat, — sans avantage déloyal ni basse trahison.
Premier Bandit
— Eh bien, ne regrettez rien, s’il en est ainsi. — Comment ! vous avez été banni pour une pareille peccadille !
Valentin
— Je l’ai été, et je me tiens pour heureux de cette condamnation.
Premier Bandit
— Possédez-vous les langues ?
Valentin
— Une jeunesse voyageuse m’a valu ce privilége, — sans lequel j’aurais été souvent bien embarrassé.
Troisième Bandit
— Par la tonsure du gras chapelain de Robin-Hood
Troisième Bandit
, — ce compagnon serait un bon roi pour notre bande farouche.
Premier Bandit
— Prenons-le… Messieurs, un mot !
Premier Bandit
Les brigands se retirent à l’écart et se consultent à voix basse.
Diligence
Maître, soyez l’un d’eux. — C’est une honorable espèce de voleurs.
Valentin
— Assez, coquin !
Deuxième Bandit
— Dites-nous, avez-vous encore quelque ressource ?
Valentin
— Aucune autre que ma fortune.
Troisième Bandit
— Sachez donc que quelques-uns de nous sont des gentilshommes — que la furie d’une jeunesse indisciplinée — a chassés de la société légale. — Moi-même j’ai été banni de Vérone — pour avoir tenté d’enlever une dame, — une héritière, alliée de près au duc.
Deuxième Bandit
— Et moi, de Mantoue, pour un gentilhomme — que, dans une boutade, j’ai poignardé au cœur.
Premier Bandit
— Et moi, pour quelque menu crime comme ceux-là. — Mais venons au fait… Nous vous avons dit nos fautes — pour excuser à vos yeux notre existence irrégulière. — Sur ce, considérant que vous êtes orné — d’une belle prestance, que d’après votre propre dire, — vous êtes linguiste, que vous êtes l’homme par excellence — dont nous avons besoin dans notre profession…
Deuxième Bandit
— Qu’enfin et surtout, vous êtes un banni, — nous traitons avec vous : — consentez-vous à être notre général, — et, faisant de nécessité vertu, — à vivre, comme nous, dans cette solitude ?
Troisième Bandit
— Que dis-tu ? Veux-tu être de notre clique ? — Dis oui, et tu seras notre capitaine à tous ; — nous te ferons hommage et, gouvernés par toi, — nous t’aimerons comme notre chef et notre roi.
Premier Bandit
— Mais si tu dédaignes nos politesses, tu es mort.
Deuxième Bandit
— Tu ne vivras pas pour te targuer de nos avances.
Valentin
— J’accepte votre offre, et je veux vivre avec vous, — pourvu que vous ne commettiez pas d’outrages — sur de simples femmes ou de pauvres passants.
Troisième Bandit
— Non, nous avons horreur de ces viles et lâches pratiques. — Allons, viens avec nous, nous allons t’introduire dans nos bandes, — et te montrer tous nos trésors, — lesquels sont comme nous-mêmes, à ta disposition.
Troisième Bandit
Ils sortent.
Troisième Bandit
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Scène 14
Thurio, Protée, Hôtelier, Julia, Chanson, Silvia, Sylvia, Églamour, Lance
Milan. Sous les fenêtres de Sylvia. Clair de lune.
Thurio
— Eh bien, messire Protée, vous vous êtes donc glissé ici avant nous ?
Protée
— Oui, gentil Thurio : vous le savez, l’amour — a le talent de se glisser là où il ne peut aller.
Thurio
— Hé ! mais j’espère, monsieur, que vous n’aimez pas ici.
Protée
— Si fait, monsieur : autrement je n’y serais pas.
Thurio
— Qui donc ? Silvia.
Protée
Oui, Silvia. Pour votre compte.
Thurio
— Prenez mes remercîments pour le vôtre.
Thurio
Aux musiciens.
Thurio
Eh bien, messieurs, — accordons-nous, et exécutons vigoureusement !
Hôtelier
l’hôtelier.
Hôtelier
Eh bien ! mon jeune hôte, vous avez l’air tout à la colique, pourquoi ça, je vous prie ?
Julia
Ma foi, mon hôte, parce que je ne peux pas être gai.
Julia
l’hôtelier.
Julia
Mais est-ce que je l’entendrai parler ?
Julia
l’hôtelier.
Julia
Oui, certainement.
Julia
Quelle musique pour moi !
Julia
L’orchestre commence.
Julia
l’hôtelier.
Julia
Attention ! attention !
Julia
Est-il donc parmi ces gens-là ?
Julia
l’hôtelier.
Julia
Oui : mais silence, écoutons-les.
Chanson
Quelle est cette Sylvia ? qu’est-elle, Que tous nos pâtres la vantent ? Sainte, belle et sage elle est ! Le ciel lui prêta toutes les grâces Qui pouvaient la faire admirer. Est-elle aussi bonne que belle ? Oui, car la beauté vit de bonté. L’amour cherche dans ses yeux Le remède à son aveuglement, Et, l’y trouvant, il s’y installe. Chantons donc à Silvia Que Silvia est parfaite ; Elle surpasse tout être mortel Habitant cette triste terre. Apportons lui nos couronnes.
Chanson
l’hôtelier , à Julia.
Julia
Vous faites erreur. C’est le musicien qui ne me plaît pas.
Julia
l’hôtelier.
Julia
Pourquoi donc, mon joli damoiseau ?
Julia
Il joue faux, bon père.
Julia
l’hôtelier.
Julia
Comment ? les cordes sont-elles hors de ton ?
Julia
Nullement, pourtant il joue si faux qu’il froisse les cordes même de mon cœur.
Julia
l’hôtelier.
Julia
Vous avez l’oreille bien sensible.
Julia
Oui, je voudrais être sourd ! C’est pour mon cœur une souffrance.
Julia
l’hôtelier.
Julia
Je m’aperçois que vous n’aimez pas la musique.
Julia
Pas du tout, quand elle détonne ainsi.
Julia
l’hôtelier.
Julia
Écoutez, la belle variation !
Julia
C’est la variation qui est tout le mal.
Julia
l’hôtelier.
Julia
Vous voudriez qu’ils jouassent toujours la même chose.
Julia
Je voudrais qu’on ne jouât qu’un seul air… Mais, dites-moi, mon hôte, est-ce que ce seigneur Protée, de qui nous parlons, va souvent chez cette dame ?
Julia
l’hôtelier.
Julia
Je vous dirai ce que Lance, son homme, m’a dit : il l’aime outre mesure.
Julia
Où est Lance ?
Julia
l’hôtelier.
Julia
Il est allé chercher son chien : et demain, par ordre de son maître, il doit le porter en présent à cette dame.
Julia
La musique cesse.
Julia
Silence ! rangez-vous ! Voici la compagnie qui se sépare.
Julia
L’hôtelier s’étend au fond de la scène, comme un homme qui se dispose à dormir.
Protée
— Messire Thurio, ne craignez rien ! je plaiderai si bien — que vous déclarerez parfaite ma manœuvre.
Thurio
— Où nous retrouverons-nous ?
Protée
Au puits de Saint-Grégoire.
Thurio
Au revoir.
Thurio
Thurio et les musiciens sortent.
Protée
— Madame, bonsoir à Votre Grâce !
Silvia
— Je vous remercie de votre musique, messieurs. — Qui donc vient de parler ?
Protée
— Un homme que vous sauriez vite reconnaître à sa voix, — si vous reconnaissiez, madame, la pure sincérité de son cœur.
Silvia
— Sire Protée, ce me semble ?
Protée
Oui, gentille dame, sire Protée, votre serviteur.
Silvia
— Quel est votre désir ?
Protée
D’accomplir le vôtre.
Silvia
— Soyez satisfait, je désire justement ceci — que vous rentriez vite vous mettre au lit. — Ah ! homme subtil, parjure, fourbe, déloyal ! — Me crois-tu donc assez frivole, assez étourdie, — pour me laisser séduire par tes flatteries, — toi dont les promesses ont fait tant de dupes ? — Retourne, retourne faire réparation à ton amoureuse. — Pour moi, par cette pâle reine de la nuit ! je le jure, — je suis si éloignée d’accéder à ta requête, — que je te méprise pour ta coupable demande, — et que tout à l’heure je veux me reprocher — ce moment même que je perds à te parler.
Protée
— Je reconnais, doux amour, que j’ai aimé une dame ; — mais elle est morte.
Julia
Pour te démentir, je n’aurais qu’à parler ; — car je suis sûre qu’elle n’est pas enterrée encore.
Silvia
— Admettons qu’elle le soit. Mais Valentin, ton ami, — est vivant, et c’est à lui, tu en es témoin toi-même, — que je suis fiancée. N’as-tu pas honte — de l’outrager ainsi par tes importunités ?
Protée
— J’ai appris également que Valentin est mort.
Sylvia
— Eh bien ! suppose-moi morte aussi ; car dans sa tombe, — sois-en sûr, est enseveli mon amour.
Protée
— Charmante dame, laissez-moi l’exhumer.
Silvia
— Va au tombeau de ta maîtresse, et évoque-la ; — ou, au moins, enterre ton amour avec le sien.
Julia
Il n’entend pas cela.
Protée
— Madame, puisque votre cœur est si endurci, — accordez du moins à mon amour votre portrait, — le portrait qui est pendu dans votre chambre. — À lui je parlerai, à lui j’adresserai mes soupirs et mes larmes. — Car, puisque la substance de vos perfections — est consacrée à un autre, je ne suis plus qu’une ombre, — et c’est à votre ombre que je veux reporter mon amour vrai !
Julia
— Si vous la possédiez en substance, pour sûr, vous la tromperiez, — et bientôt vous n’en auriez fait qu’une ombre, comme moi.
Silvia
— J’ai grande répugnance à être votre idole, monsieur ; — mais, puisque le mensonge vous dispose si bien — à encenser des ombres et à adorer des formes menteuses, — envoyez chez moi demain matin, et je vous l’enverrai. — Sur ce, dormez bien.
Protée
Aussi bien que les misérables — qui attendent leur exécution pour la matinée. —
Protée
Silvia se retire du balcon, Protée sort.
Julia
L’hôtelier, voulez-vous partir ?
Julia
l’hôtelier , se réveillant.
Julia
Foi de crétin, j’étais profondément endormi.
Julia
Dites-moi, où loge messire Protée ?
Julia
l’hôtelier.
Julia
Chez moi, parbleu ! Je crois vraiment qu’il est presque jour.
Julia
— Pas encore ; mais c’est bien la plus longue nuit — que j’aie jamais passée et la plus accablante.
Julia
Ils sortent.
Églamour
— Voici l’heure où madame Silvia — m’a prié de venir, pour connaître ses intentions. — Il y a quelque importante affaire à laquelle elle veut m’employer. — Madame ! madame !
Silvia
— Qui appelle ?
Églamour
Votre serviteur, votre ami — qui attend les ordres de Votre Grâce.
Silvia
— Sire Églamour, mille bonjours.
Églamour
— Autant, noble dame, à vous-même ! — Conformément aux injonctions de Votre Grâce, — je suis venu ainsi de bonne heure, pour savoir quel service — vous voulez bien exiger de moi.
Églamour
— Madame, je compatis à des douleurs — qui procèdent, je le sais, d’une vertueuse affection, — et je consens à partir avec vous, — aussi insouciant de ce qui peut m’arriver — que désireux de vous voir heureuse. — Quand voulez-vous partir ?
Silvia
Ce soir même.
Églamour
— Où vous rejoindrai-je ?
Silvia
À la cellule de frère Patrick, — où je veux porter une pieuse confession.
Églamour
— Je ne ferai pas attendre Votre Grâce. — Bonjour, gentille dame.
Silvia
Bonjour, cher sire Églamour.
Silvia
Silvia se retire du balcon. Églamour s’en va.
Lance
Se retournant vers le chien.
Lance
Tu n’y penses plus maintenant ! Mais moi, monsieur, je me rappelle la farce que vous m’avez faite, quand j’ai pris mon congé de madame Silvia : est-ce que je ne t’avais pas recommandé d’avoir toujours l’œil sur moi et de faire comme je fais ? Eh bien, quand m’as-tu vu lever la patte et arroser le vertugadin d’une dame ? M’as-tu jamais vu faire une pareille fredaine ?
Protée
— Sébastien est ton nom ? Tu me plais, — et je vais t’employer tout à l’heure.
Julia
— À tout ce qui vous plaira. Je ferai ce que je pourrai.
Protée
— J’y compte.
Protée
À Lance.
Protée
Eh bien, maraud, fils de putain que vous êtes, — où donc avez-vous flâné ces deux jours-ci ! —
Lance
Pardine, monsieur, j’ai porté à madame Silvia le chien que vous m’avez dit.
Protée
Et que dit-elle de mon petit bijou ?
Lance
Pardon, elle dit que votre chien est un mâtin, et elle ajoute qu’un grognement est tout le remercîment que mérite un pareil cadeau.
Protée
Mais elle a accepté mon chien ?
Lance
Non vraiment. Je le ramène ici avec moi.
Protée
Comment ! tu lui as offert celui-ci de ma part ?
Lance
Oui, monsieur. L’autre écureuil m’avait été volé sur la place du marché par les valets du bourreau ; et alors je lui ai offert le mien propre, qui est un chien dix fois gros comme le vôtre, et ainsi le cadeau n’en était que plus considérable.
Protée
— Allons, va-t’en d’ici, et retrouve mon chien, — sinon ne reviens jamais en ma présence. — Hors d’ici, te dis-je ! restes-tu là pour m’irriter ?
Protée
Lance se sauve.
Julia
— Il paraît que vous ne l’aimiez pas, puisque vous vous défaites de ce gage : — elle est morte, sans doute ?
Protée
Non pas, je crois qu’elle vit.
Julia
— Hélas !
Protée
Pourquoi cries-tu : hélas ?
Julia
— Je ne puis m’empêcher de la plaindre.
Protée
Pourquoi la plains-tu ?
Julia
— Parce qu’elle vous aimait, je crois, autant — que vous aimez voire madame Silvia. — Elle songe à celui qui a oublié son amour, — et vous raffolez de celle qui ne se soucie pas du vôtre. — C’est dommage de voir tant d’amour contrarié ; — et y penser me fait crier : hélas !
Protée
— Allons ! donne-lui cet anneau, et en même temps — cette lettre.
Protée
Il lui montre la fenêtre de Silvia.
Protée
Voilà sa chambre. Dis à madame — que je réclame son divin portrait promis par elle. — Ton message terminé, reviens vite à ma chambre — où tu me retrouveras, triste et solitaire.
Protée
Protée sort.
Julia
— Bonjour, noble dame ! Veuillez, je vous prie, — me servir d’introductrice auprès de madame Silvia.
Silvia
— Qu’auriez-vous à lui dire, si j’étais elle ?
Julia
— Si vous l’êtes, je vous demande la patience — d’écouter le message dont je suis chargé.
Silvia
— Par qui ?
Julia
Par mon maître, sire Protée, madame.
Silvia
— Oh ! il vous envoie pour un portrait !
Julia
Oui, madame.
Silvia
— Ursule, apportez mon portrait.
Silvia
Ursule apporte le portrait.
Silvia
À Julia.
Silvia
— Allez, donnez ceci à votre maître : dites-lui, de ma part, — qu’une certaine Julia, qu’oublient ses inconstantes pensées, — parerait sa chambre beaucoup mieux que cette ombre.
Julia
— Madame, daignez lire cette lettre… — Pardon, madame : je vous ai étourdiment — remis un papier qui n’est pas à votre adresse. — Voici la lettre pour Votre Grâce.
Julia
Elle lui donne un second papier.
Silvia
Je t’en prie, laisse-moi voir encore celle-là.
Julia
— Impossible ! Pardonnez-moi, bonne madame.
Silvia
Eh bien, prends.
Silvia
Elle reconnaît l’écriture du second papier.
Silvia
— Je ne veux pas même regarder les vers de votre maître : — je sais qu’ils sont bourrés de protestations, — et remplis de serments improvisés qu’il romprait, — aussi aisément que je déchire son billet.
Silvia
Elle déchire la lettre.
Julia
— Madame, il envoie cette bague à Votre Grâce.
Silvia
— C’est un surcroît d’opprobre pour lui qu’un pareil envoi ; — car je lui ai entendu dire mille fois — que sa Julia la lui avait donnée à son départ. — Quoique son doigt traître ait profané cet anneau, — le mien ne fera pas une si noire injure à sa Julia.
Silvia
Elle rend l’anneau à Julia.
Julia
— Elle vous en remercie.
Silvia
Que dis-tu ?
Julia
— Je vous remercie, madame, de vous intéresser à elle. — Pauvre gentille femme ! Mon maître l’a bien fait souffrir.
Silvia
— Est-ce que tu la connais ?
Julia
Presque autant que je me connais moi-même. — Rien qu’en pensant à ses malheurs, je vous jure — que j’ai pleuré cent fois.
Silvia
— Elle pense sans doute que Protée l’a abandonnée.
Julia
— Je crois que oui, et c’est là la cause de son chagrin.
Silvia
— N’est-elle pas éclatante de beauté ?
Julia
— Elle l’a été, madame, plus qu’elle ne l’est. — Quand elle se croyait aimée de mon maître, — elle avait, à mon jugement, autant d’éclat que vous ; mais depuis qu’elle a négligé son miroir — et jeté le masque qui l’abritait du soleil, — l’air a flétri les roses de ses joues — et meurtri son teint de lis, — tellement qu’elle est aujourd’hui aussi hâlée que moi.
Silvia
— De quelle taille est-elle ?
Silvia
— Elle doit t’en être reconnaissante, gentil jouvenceau ! — Hélas, pauvre fille, esseulée, abandonnée ! — Je pleure moi-même en pensant à ce que tu viens de dire. — Tiens, jouvenceau, voici ma bourse ; je te la donne, — pour l’amour de ta chère maîtresse, puisque tu lui es si dévoué. — Au revoir.
Silvia
Silvia sort avec ses femmes.
Julia
Elle regarde le portrait.
Julia
Ô insensible forme ! tu vas être encensée, baisée, aimée, adorée ; et si son fétichisme avait du sens, — c’est ma personne qui devrait être idole à ta place. — Je veux te traiter bien par égard pour ta maîtresse — qui m’a bien traitée : n’était cela, je le jure par Jupiter, — j’aurais déjà crevé tes yeux inertes, — afin d’arracher à mon maître son amour pour toi !
Julia
Elle sort.
Julia
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Scène 15
Églamour, Silvia
Milan. Une abbaye.
Églamour
— Le soleil commence à dorer le ciel à l’occident ; — et voici bientôt l’heure — où Silvia doit me rejoindre à la cellule de frère Patrick. — Elle sera exacte ; car les amants ne manquent pas l’heure, — à moins que ce ne soit pour la devancer, — tant ils éperonnent leur empressement !
Silvia
— Voyez, la voici : heureux soir, madame !
Silvia
— Amen ! amen ! Allons, bon Églamour, — sortons par la poterne des murs de l’abbaye ; — je crains d’être suivie par des espions.
Églamour
— Ne craignez rien ; la forêt n’est pas à trois lieues d’ici : — si nous pouvons l’atteindre, nous sommes en sûreté.
Églamour
Ils sortent.
Églamour
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Scène 16
Thurio, Protée, Julia, Duc
Dans le palais ducal.
Thurio
— Sire Protée, que répond Silvia à mes instances ?
Protée
— Oh ! messire, je la trouve plus douce qu’elle n’était ; — et néanmoins elle fait des objections contre votre personne.
Thurio
— Que dit-elle ? que j’ai la jambe trop longue ?
Protée
Non, que vous l’avez trop menue.
Thurio
— Je porterai des bottes pour la rendre un peu plus ronde.
Julia
— Il n’est pas d’éperon qui mène l’amour à ce qu’il déteste.
Thurio
— Que dit-elle de ma face ?
Protée
— Qu’elle est blanche.
Thurio
— Non, elle ment, la coquette. Ma face est brune.
Protée
— Mais les perles sont blanches ; et le proverbe dit — que les hommes bruns sont des perles aux yeux des belles dames.
Julia
— De pareilles perles offusquent les regards des femmes ; — pour moi, je ferme les yeux pour ne pas les voir.
Thurio
— Comment trouve-t-elle que je cause ?
Protée
Mal, quand vous parlez de guerre.
Thurio
— Mais bien, sans doute, quand je cause d’amour et de paix ?
Julia
— Mais mieux encore, quand il reste en paix.
Thurio
— Que dit-elle de ma valeur ?
Protée
Oh ! messire, elle n’a pas de doute sur ce point.
Julia
— Elle n’en doit pas avoir, connaissant sa couardise.
Thurio
— Que dit-elle de ma naissance ?
Protée
Que vous êtes descendu d’une bonne famille.
Julia
— C’est vrai ; d’une race de gentilshommes au rang d’imbécile !
Thurio
— Pense-t-elle à mes propriétés ?
Protée
Oh ! oui ; et avec regret.
Thurio
— Pourquoi donc ?
Julia
— Parce qu’elles sont à un âne pareil.
Protée
Parce qu’elles sont aliénées.
Julia
Voici venir le duc.
Duc
— Eh bien, sire Protée ? Eh bien, Thurio ? — Qui de vous a vu sire Églamour !
Thurio
— Ce n’est pas moi.
Protée
Ni moi.
Duc
Avez-vous vu ma fille ?
Protée
Non plus.
Duc
Il sort.
Thurio
— Oui-dà ! voilà une fille bien difficile ! — Fuir ainsi le bonheur, quand le bonheur la poursuit ! — Je pars, mais plutôt pour châtier Églamour — que par amour pour l’extravagante Silvia.
Thurio
Il sort.
Protée
— Je pars aussi, mais plutôt par amour pour Silvia, — que par haine pour Églamour qui fuit avec elle.
Protée
Il sort.
Protée
julia , à part.
Protée
— Je pars aussi, mais plutôt pour traverser cet amour-là, — que par haine pour Silvia qui s’est enfuie par amour !
Protée
Elle sort.
Protée
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Scène 17
Premier Bandit, Silvia, Deuxième Bandit, Troisième Bandit
Une forêt sur la route de Mantoue.
Premier Bandit
Allons, allons ! — Patience ! il faut que nous vous menions à notre capitaine.
Silvia
— Mille malheurs plus grands m’ont appris — à supporter celui-ci patiemment.
Deuxième Bandit
— Allons ! emmenons-la.
Premier Bandit
— Où est le gentilhomme qui était avec elle ?
Troisième Bandit
— Étant de pied léger, il nous a échappé, — mais Moïse et Valérius le poursuivent.
Troisième Bandit
Au premier bandit.
Troisième Bandit
— Conduis-la, toi, à l’extrémité occidentale de la forêt. — C’est là qu’est notre capitaine. Nous autres, nous poursuivrons le fuyard ; — le taillis est cerné, il ne peut pas s’évader.
Premier Bandit
— Allons ! il faut que je vous mène à la caverne de notre capitaine. — N’ayez pas peur ; il porte un cœur noble, — et il n’est pas homme à traiter une femme irrévérencieusement.
Silvia
— Ô Valentin ! c’est pour toi que j’endure ceci !
Silvia
Ils sortent.
Silvia
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Scène 18
Valentin, Protée, Silvia, Julia, Un Bandit, Duc, Thurio, Fin Des Deux Gentilshommes De Vérone
Une autre partie de la forêt.
Valentin
On entend un cliquetis d’épées mêlé de cris.
Valentin
— Quel vacarme, quel tumulte aujourd’hui ! — Ce sont mes camarades qui font de leur volonté leur loi ; — ils donnent la chasse à quelque malheureux passant. — Ils m’aiment bien ; pourtant j’ai beaucoup à faire — pour les empêcher de commettre de sauvages excès. — Retire-toi, Valentin. Voyons, qui vient là ?
Valentin
Il se met à l’écart.
Protée
— Oui, madame, je vous ai rendu ce service, — quelque indifférente que vous soyez à ce que fait votre serviteur ; — j’ai hasardé ma vie pour vous délivrer d’un homme — qui voulait faire violence à votre honneur et à votre amour. — En récompense, accordez-moi au moins un tendre regard. — Je ne puis demander et vous ne pouvez, j’en suis sûr, — me concéder une faveur moindre.
Valentin
Comme ce que je vois et entends ressemble à un rêve ! — Amour, prête-moi la patience de me contenir un moment.
Silvia
— Ô misérable ! malheureuse que je suis !
Protée
— Malheureuse, vous l’étiez, madame, avant que je vinsse ; — mais, par ma venue, je vous ai rendue heureuse.
Silvia
— Ton approche fait le comble de mon malheur.
Julia
— Et du mien, quand c’est de vous qu’il s’approche.
Silvia
— Si j’avais été saisie par un lion affamé, — j’aurais mieux aimé être le déjeuner de la bête — que de me voir délivrée par le fourbe Protée. — Oh ! le ciel sait quel est mon amour pour Valentin, — dont la vie m’est aussi chère que mon âme ! — Eh bien, aussi grande
car plus grande, c’est impossible
Silvia
est — ma haine pour le parjure Protée ! — Ainsi va-t’en, ne me sollicite plus.
Protée
— Quel danger, si proche qu’il fût de la mort, — n’affronterais-je pas pour un seul regard affectueux ? — Ô éternel malheur de l’amour ! — Ne pouvoir être aimé de la femme qu’on aime !
Silvia
— Ou, comme Protée, ne pouvoir aimer celle dont on est aimé ! — Relis donc, dans le cœur de Julia, l’histoire de ton premier amour ! — Pour lui plaire, tu déchiras ton honneur en mille serments ; — et tous ces serments se sont envolés en parjure pour l’amour de moi ! — Tu n’as plus de parole maintenant, à moins que tu n’en aies deux, — ce qui est bien pire que de ne pas en avoir ! Oui, plutôt ne pas en avoir, — que d’avoir deux paroles dont une est de trop. — Tu as été traître à ton meilleur ami !
Protée
En amour, — qui donc respecte l’amitié ?
Silvia
Tous les hommes, hormis Protée.
Silvia
— Ô ciel !
Protée
Je te forcerai de céder à mes désirs.
Valentin
— Ruffian, lâche cette rude et brutale étreinte ! — Ami de mauvais aloi !
Protée
Valentin !
Valentin
— Ami vulgaire, sans foi ni amour, — comme sont les amis d’à présent, homme de trahison ! — tu as menti à mes espérances. Mes yeux seuls — pouvaient me convaincre de ceci. À présent je n’ose plus dire — que j’ai un seul ami vivant : tu me démentirais. — À qui pouvez-vous vous fier quand votre bras droit — est parjure à votre cœur ? Protée, — j’en suis navré, en détruisant pour jamais ma confiance en toi, — tu me rends étranger à l’humanité. — La blessure intime est la plus profonde. — Ô temps maudit, — où de tous les ennemis un ami est le pire
Valentin
!
Protée
— Ma honte et mon crime me confondent. — Pardonne-moi, Valentin : si un cordial remords — est pour ma faute une rançon suffisante, — je te l’offre ici. Ma souffrance est aussi grande — que mon forfait.
Julia
— Malheur à moi !
Julia
Elle chancelle.
Protée
Qu’a donc le page ?
Valentin
Eh bien, page ? — Eh bien, espiègle ! allons ! Qu’y a-t-il ? Lève les yeux, parle.
Julia
— Ah ! cher monsieur, mon maître m’avait chargé de remettre un anneau à madame Silvia, et j’ai négligé de le faire.
Protée
— Où est cet anneau, page ?
Julia
Le voici : tenez.
Julia
Elle lui remet une bague.
Protée
Comment ! voyons donc ! — Mais c’est l’anneau que j’ai donné à Julia.
Julia
— Oh ! j’implore votre pardon, monsieur, je me suis méprise. — Voici l’anneau que vous envoyiez à Silvia.
Julia
Elle lui montre une autre bague.
Protée
— Mais d’où t’est venu cet anneau-ci ? À mon départ, — je l’ai donné à Julia.
Julia
— Et c’est Julia elle-même qui me l’a donné. — Et c’est Julia elle-même qui l’a apporté ici.
Protée
— Comment ! Julia !
Julia
— Regarde celle qui s’offrit en butte à tous tes serments, — et qui les reçut en plein dans son cœur ! — Que de fois depuis tu l’as criblée de parjures ! — Ô Protée, que ce vêtement te fasse rougir ! — Sois honteux de ce qu’il m’a fallu prendre — un si immodeste accoutrement. S’il y a de la honte — dans ce déguisement d’amour, — aux yeux de la pudeur, la flétrissure est moindre — pour la femme à changer de costume, que pour l’homme à changer d’âme !
Protée
— Que pour l’homme à changer d’âme ! c’est vrai. Ô ciel ! si l’homme — était constant, il serait parfait : cette unique erreur — le remplit de défauts et l’entraîne à toutes les vilenies. — L’inconstance est une déchéance, avant même d’avoir commencé. — Qu’y a-t-il dans les traits de Silvia, que je ne puisse, — par de constants regards, retrouver plus suave dans ceux de Julia ?
Valentin
— Allons ! allons ! La main tous deux ! — Que j’aie la joie de faire cet heureux rapprochement ! — Ce serait pitié que deux amis comme vous fussent longtemps ennemis !
Protée
— Ciel ! sois en témoin, mon désir est à jamais comblé.
Julia
Et le mien aussi.
Un Bandit
Une prise ! une prise ! une prise !
Valentin
— Arrêtez ! arrêtez, vous dis-je ! c’est monseigneur le duc… — Votre Grâce est la bienvenue auprès d’un homme disgracié, — le proscrit Valentin.
Duc
Sire Valentin !
Thurio
— Voilà Silvia, et Silvia est à moi.
Valentin
— Thurio, recule, ou tu te jettes dans les bras de la mort. — Ne te mets pas à la portée de ma colère. — Ne dis pas que Silvia est à toi ; si tu le répètes, Milan ne te reverra plus. La voici devant toi ! — Ose donc prendre possession d’elle par un seul attouchement ! — Je te défie d’effleurer ma bien-aimée d’un souffle.
Thurio
— Sire Valentin, je ne me soucie pas d’elle, moi. — Bien fou est celui qui risquera — sa personne pour une fille qui ne l’aime pas. — Je ne la réclame pas, et ainsi elle est à toi !
Duc
— Tu n’en es que plus dégénéré et que plus vil, — après tous les moyens que tu as employés pour l’avoir, — de l’abandonner à de si faciles conditions. — Ah ! par l’honneur de mes aïeux, — j’applaudis à ton ardeur, Valentin, — et je te tiens pour digne de l’amour d’une impératrice. — Sache-le donc, j’oublie ici tous mes anciens griefs, — j’efface toute rancune et je te rappelle dans nos foyers. — Réclame une grandeur nouvelle pour ton mérite incomparable, — et j’y souscris en te disant : Sire Valentin, tu es gentilhomme, et bien né : — prends ta Silvia, car tu l’as méritée.
Duc
— Je l’accorde, à ta requête, quelle qu’elle soit.
Valentin
— Ces proscrits, avec qui j’ai vécu, — sont des hommes doués de nobles qualités ; — pardonnez-leur ce qu’ils ont commis, — et qu’ils soient rappelés de leur exil. — Ils sont réformés, civils, pleins de bons sentiments, et peuvent rendre de grands services, digne seigneur.
Duc
— Tu as prévalu. Je leur pardonne ainsi qu’à toi. — Dispose d’eux, selon les mérites que tu leur connais. — Allons, partons : nous conclurons toutes nos querelles — par des galas, des réjouissances et de rares solennités.
Valentin
— Tout en marchant, je prendrai la liberté — de faire sourire Votre Grâce par mes récits.
Valentin
Montrant Julia.
Valentin
— Que pensez-vous de ce page, monseigneur ?
Duc
— Je pense que ce garçon-là a la grâce en lui : il rougit.
Valentin
— Je vous garantis, monseigneur, qu’il a plus de grâce qu’un garçon.
Duc
— Que voulez-vous dire par là ?
Valentin
Ils sortent.
Fin Des Deux Gentilshommes De Vérone
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