Acte I
Scène 1
Cinthio et Colombine arrivent ensemble à l'hôtellerie d'Arlequin. Colombine fait part à Cinthio de l'infidélité d'Octave, et de l'embarras où elle se trouve en voyageant seule. Cinthio tâche de la rassurer, offre de l'accompagner, et lui persuade de se faire passer pour sa soeur. Il frappe à la porte d'Arlequin.
Scène 2
Arlequin répond quelque temps sans paraître, et donne, dans l'intérieur de sa maison, des ordres extravagants : enfin, il entre sur la scène. Cinthio lui demande deux chambres voisines l'une de l'autre, pour lui et pour Colombine, qu'il fait passer pour sa soeur. Arlequin a quelques soupçons sur cette parenté, et le témoigne par des questions plaisantes ; enfin, il appelle sa servante : c'est Isabelle sous le nom de Claudine.
Scène 3
Isabelle, Arlequin
Isabelle
Que vous plaît-il, monsieur ?
Arlequin
Écoute, Claudine ; voici un gentilhomme qui vient loger chez moi avec sa soeur ; il faut que tu leur donnes deux chambres l'une contre l'autre.
Isabelle
Ciel ! Que vois-je ? Cinthio avec une autre que moi, qu'il fait passer pour sa soeur !
Arlequin
Claudine, tu ne me réponds point.
Isabelle
Le traître ! Il ne fait pas semblant de me connaître. J'ai tout quitté pour le chercher, et il ne daigne pas seulement me regarder.
Arlequin
N'entends-tu, Claudine ? Ce gentilhomme vient loger chez moi ; il lui faut deux chambres l'une auprès de l'autre. Entends-tu bien ?
Isabelle
Est-ce là le prix de tant d'amour ? Ingrat ! Devais-je être traitée de cette manière ?
Arlequin
Que la peste te crève ! Claudine, me répondras-tu à la fin ?
À part.
Isabelle
Je vous demande pardon, monsieur ; ce sont des vapeurs dont je suis attaquée, et je ne sais ce que je dis. Tu m'abandonnes, scélérat ! Et tu n'oses arrêter sur moi tes regards.
Arlequin
Ah ! Je te casserai, ma foi, la gueule, et je ferai bien passer tes pestes de vapeurs. Je te dis qu'il faut deux chambres l'une contre l'autre. M'entends-tu à cette heure ? Dis donc, parle.
Isabelle
Oui, monsieur, je vous entends : vous pouvez vous en aller ; je vais accommoder tout cela.
Scène 4
Cinthio, Colombine
Cinthio
Allons, ma soeur, entrez.
Elle entre.
Colombine
Voilà une fille qui me semble bien surprise !
Scène 5
Isabelle, Cinthio
Isabelle
Cinthio ?
Cinthio
Que voulez-vous ?
Isabelle
Vous ne me dites rien ?
Cinthio
Je n'ai rien à vous dire.
Isabelle
Vous ne reconnaissez pas Isabelle ?
Cinthio
Vous, Isabelle ? Je ne vous connais point.
Scène 6
Isabelle
Elle entre dans l'hôtellerie.
Isabelle
Tu me méprises, perfide ! Mais je saurai me venger.
Scène 7
Mezzetin, Pierrot, Colombine
apercevant Colombine
Mezzetin
Que vois-je, Pierrot ? Ai-je la berlue ? Oui... Non... Si fait : c'est elle ; c'est ma soeur.
Pierrot
Votre soeur ? Je n'en crois rien, monsieur, si je n'y touche.
Mezzetin
C'est elle-même. Et que faites-vous donc ici, madame la coureuse ?
Colombine
Ah, mon frère ! Ne vous emportez point ; je vous dirai...
Mezzetin
Et que me diras-tu, effrontée ? Tiens, il me prend envie de faire une capilotade de ton foie, de ta fressure, de ton gésier.
Colombine
Mon pauvre Pierrot !...
Pierrot
Mon pauvre Pierrot ! Votre frère a raison ; j'aime l'honneur, moi ; et je ne veux pas qu'une fille coure le guilledou.
Mezzetin
Parle donc ; dis-moi, quelle raison as-tu eue de sortir de la maison paternelle, carogne, carognissime ?
Pierrot
Voulez-vous parier, monsieur, que c'est l'amour qui l'a mise en campagne ? Les filles sont des vaisseaux qui ne vont d'ordinaire que de ce vent-là.
Elle pleure en disant ces derniers mots.
Colombine
Je vous dirai, mon frère, que sitôt que vous fûtes parti, il vint un jeune cavalier, le plus civil du inonde, demander à loger dans notre hôtellerie : pour ne pas paraître moins civile que lui, je lui fis toutes les honnêtetés dont j'étais capable. Aussi pourquoi me laissez-vous seule ?
Pierrot
Je vous l'ai toujours dit, monsieur ; il faut de la compagnie aux filles, quand ce ne serait qu'un manche à balai.
Mezzetin
Hé bien ?
Colombine
Sitôt qu'il fut arrivé, il me pria, mais le plus honnêtement du monde, de lui donner une chambre. Pour lui faire plaisir, je le menai moi-même, par civilité, dans la belle chambre qui est de plain-pied à la cour.
Pierrot
Par civilité ?
Colombine
Par civilité. Mais il ne voulut point y demeurer, appréhendant qu'elle ne fût malsaine, à cause de l'humidité.
Mezzetin
Il avait raison.
Colombine
Voyant qu'il faisait difficulté de rester dans cette chambre-là, et qu'il était si civil, je le conduisis dans une autre, qui donne sur la rue, au-dessus de l'écurie.
Pierrot
Par civilité ?
Colombine
Par civilité. Il me témoigna encore qu'il ne pourrait pas y coucher, à cause qu'étant fatigué et ayant besoin de repos, les chevaux pourraient interrompre son sommeil pendant la nuit.
Mezzetin
Ouais ! Voilà un homme bien difficile à coucher.
Pierrot
Peut-être pas tant que vous pensez.
Colombine
Je trouvai qu'il n'avait pas mauvaise raison ; car quand on repose, comme vous savez, on n'est pas bien aise d'être interrompu. Voyant donc qu'il avait besoin de repos, et qu'il continuait toujours avec les manières les plus civiles du monde, je me crus obligée de le mettre dans un lieu éloigné du bruit : vous savez que ma chambre est au bout du jardin ; je l'y menai,
Pierrot
Par civilité ?
Colombine
Assurément. Est-ce que tu ne l'aurais pas fait à ma place, dis, Pierrot ?
Pierrot
Sans doute, et j'enragerais qu'un autre fût plus civil que moi.
Mezzetin
Voilà du civil qui pourrait bien nous mener au criminel.
Colombine
Il trouva que ma chambre l'accommodait assez, et me fit entendre qu'il serait ravi d'y rester. Je lui dis aussitôt que, puisque cet endroit lui plaisait, j'y ferais mettre un lit pour lui à côté du mien.
Pierrot
Par civilité ?
Colombine
Comment l'entendez-vous donc ? Mais comme il est extrêmement honnête, il refusa l'offre que je lui faisais, de peur de m'incommoder, et dit qu'il ne souffrirait point que ma chambre fût embarrassée pour l'amour de lui, et qu'il coucherait plutôt dans l'écurie que de me causer la moindre incommodité.
Pierrot
Oh ! Dans une écurie ! Le pauvre jeune homme ! Cela me fait pitié.
Colombine
Son honnêteté me fendit le coeur : une fille n'est pas de bois ; et voyant que ma chambre lui plaisait si fort, je lui dis... Mais vous allez vous fâcher.
Mezzetin
Non, non...
Colombine
Je lui dis... Me promettez-vous que vous ne vous mettrez pas en colère ?
Pierrot
Ouf ! Gare la civilité !
Colombine
Je lui dis qu'il n'avait qu'à se coucher dans mon lit.
Pierrot
Par civilité ? Ma foi, monsieur, vous avez là une soeur bien élevée.
Mezzetin
Oh ! Ma soeur sait vivre ; ce n'est pas là un grand malheur... Tu allas coucher dans une autre chambre ?
Colombine
Bon ! Je n'en fus pas la maîtresse : il ne voulut jamais permettre que je m'incommodasse pour l'amour de lui ; il dit qu'il serait au désespoir de m'avoir découchée, et...
Pierrot
Que voilà un garçon bien honnête !
Mezzetin
Comment donc ! Qu'est-ce que cela veut dire ?
Colombine
Il me dit qu'il y avait longtemps qu'il m'aimait, qu'il voulait être mon mari ; et il m'en donna sa promesse, que j'ai encore.
Mezzetin
Ah, malheureuse ! Faut-il, juste ciel !... Mais tu n'échapperas pas à ma vengeance, et...
Pierrot
Allez, monsieur, un bon mariage raccommodera tout cela.
Colombine
Je ne vois pas qu'il y ait un grand mal de coucher avec son mari.
À Colombine.
Mezzetin
Il faut tâcher de remédier à tout ceci. Entrez dans cette hôtellerie-là, et prenez garde de dire que vous me connaissez.
Scène 8
Pierrot
Il y a ici quelques scènes italiennes.
Pierrot
Ma foi, je n'en saurais revenir : voilà une fille bien civile. Donner jusqu'à la moitié de son lit à un garçon ; la pauvre enfant ! La pauvre enfant !
Scène 9
Valet, Monsieur Croquignolet
Ghérardi jouait ce rôle à visage découvert.
Valet
Parbleu ! Monsieur, je ne puis plus aller ; j'ai les fesses tout écorchées. La peste soit du voyage ! On vous envoie solliciter un procès, et vous allez voir l'armée.
Monsieur Croquignolet
C'est que j'ai le coeur martial.
Valet
Je crois que monsieur Croquignolet votre père et madame Croquignolet votre mère vont être bien surpris, quand ils verront arriver dans leur boutique monsieur Mathurin Blaise Croquignolet, leur fils l'avocat, qui vient de Flandre.
Monsieur Croquignolet
Oh ! Je le crois.
Valet
Tous les badauds du quartier vont venir fondre dans votre boutique, pour savoir de vous des nouvelles du combat.
Monsieur Croquignolet
Cela est assez drôle, da ! À un jeune praticien comme moi d'avoir déjà vu une bataille contradictoire, et d'en être revenu sain et entier.
Valet
Oh ! Parbleu, monsieur, vous pouvez aller à toutes les occasions du monde comme à celle-là, je vous suis garant que vous n'y serez jamais blessé.
Monsieur Croquignolet
Il y faisait pourtant chaud.
Valet
Cela est vrai ; mais vous preniez le frais sur le mont Pagnotte, à trois bonnes portées du canon.
Monsieur Croquignolet
Je n'y allais pas pour m'y faire tuer. Quelque niais !... Cela n'aurait pas été honnête à moi d'y mourir, et j'aurais enragé le reste de ma vie si j'étais mort là comme un sot.
Valet
Oh ! Vous avez raison. Mais, monsieur, gagnons pays, s'il vous plaît ; allons vite chez votre père, visiter son vin de Bourgogne ; car je sens que j'ai besoin de forces.
Monsieur Croquignolet
Oh ! Je n'ai garde de descendre chez mon père.
Valet
Et d'où vient ?
Monsieur Croquignolet
On m'a mandé à l'armée que ma grande soeur Toinon avait la petite vérole, et je ne serais pas bien aise d'en être marqué.
Il frappe à la porte d'Arlequin.
Valet
C'est, morbleu, bien fait de conserver votre teint ; et il serait fâcheux qu'un jeune homme que le canon a respecté fût exposé au caprice d'une maladie aussi insolente. Entrons donc dans la première hôtellerie. Je crois que voilà notre affaire... Holà !
Scène 10
Isabelle, Valet, Monsieur Croquignolet
Isabelle
Bonjour, messieurs : que vous plaît-il ?
Valet
Allons, ma fille, une chambre, du feu et grand'chère. Je m'arrête volontiers où il y a bon vin et jolie servante.
Isabelle
Messieurs, vous allez avoir tout ce qu'il vous faut : on ne manque de rien chez nous.
Il présente son pied botté à Isabelle.
Monsieur Croquignolet
Allons, ma fille, viens me débotter.
Isabelle
Vous débotter ! Pardi, monsieur, cherchez vos débotteuses ; ce n'est pas là mon affaire.
Monsieur Croquignolet
Est-ce que tu n'es pas aussi le valet d'écurie ?
Valet
Monsieur, voilà une dondon qui me paraît assez résolue ; mais il me semble qu'elle vous saboule un peu.
Monsieur Croquignolet
La friponne est, ma foi, jolie. Viens çà, ma fille ; es-tu mariée ?
Isabelle
Non, monsieur, Dieu merci ; à moi n'appartient pas tant d'honneur : l'année n'est pas bonne pour les filles ; tous les garçons sont à la guerre.
Valet
En voilà pourtant encore un qui n'y est pas. Si cette friponne-là voulait, nous aurions bientôt conclu l'affaire.
Isabelle hausse les épaules.
Monsieur Croquignolet
Je sens quelque chose... là, qui me chatouille... Hé !... Tu m'entends bien ? Voilà un vrai niquedouille.
bas, à Isabelle
Valet
C'est un Nicodème qui n'a pas le sens commun.
Monsieur Croquignolet
Si tu voulais un peu, pour me délasser de mes exploits guerriers... J'ai de l'argent, oui.
Isabelle
Bon ! Me voilà bien chanceuse avec votre argent ! Ce n'a jamais été ça qui m'a tentée : j'aime mieux un homme qui me plaît que tous les trésors du inonde ; et, si vous voulez que je vous parle franchement, j'aimerais mieux votre valet que vous.
Valet
La coquine est, ma foi, de bon goût. Allons, monsieur, retirez-vous ; ce n'est pas là de la viande pour vos oiseaux.
Monsieur Croquignolet
Sais-tu bien, petite scélérate, que je viens de l'armée ?
Isabelle
Vous, de l'armée ! Vous voilà plaisamment fagoté, avec votre habit noir ! C'était donc vous qui portiez les billets d'enterrement des Hollandais qu'on y a tués ?
Monsieur Croquignolet
Comment, morbleu ! Si quelqu'un en doutait, je lui ferais bien voir ce que c'est que Mathurin Croquignolet, volontaire en pied, suivant l'armée.
Valet
Et avocat en parlement.
Isabelle
Oli ! Vous êtes un valeureux personnage ! Je crois qu'il ne faudrait encore qu'un Mathurin Croquignolet pour faire fuir tous les poulets de notre basse-cour.
Il veut badiner.
Monsieur Croquignolet
Cette friponne-là n'est pas prévenue de mon mérite... Je suis pourtant un drôle avec les filles...
Elle veut rentrer dans l'auberge.
Isabelle
Je vous prie, Monsieur, encore une fois, de vous tenir en repos ; je n'aime pas à être tarabustée. Si vous voulez entrer chez nous, voilà la porte ouverte ; sinon, je suis votre très humble servante.
Monsieur Croquignolet
Je ne saurais la quitter. Le joli bouchon !
Scène 10
Cinthio, Monsieur Croquignolet, Valet
Cinthio
En vertu de quoi, monsieur, s'il vous plaît, prenez-vous des familiarités avec cette fille-là ?
Monsieur Croquignolet
En vertu de quoi ?... En vertu que c'est mon plaisir.
Cinthio
C'est votre plaisir ! Croyez-moi, mon petit visage botté, ne m'échauffez pas les oreilles ; car je pourrais prendre le mien à telle chose qui vous déplairait fort.
Monsieur Croquignolet
Monsieur, on ne traite pas comme cela un gentilhomme parisien, qui revient de Flandre.
Cinthio
Vous, de Flandre ?
qui s'était caché, se rapproche
Valet
Je veux que le diable m'emporte si nous n'en venons, et du camp de Fleurus.
Il lui montre Croquignolet.
Cinthio
Cet homme-là ?
Monsieur Croquignolet
Eh ! Non, nous n'y étions pas, quand notre général fit signifier un avenir aux ennemis ! Ils ne comparurent pas le dernier juillet, à une heure de relevée, pour plaider sur le champ de bataille ! Eh ! Non, non, nous n'y étions pas !
Cinthio
Oh, oh ! Voilà un style de guerre tout nouveau.
Monsieur Croquignolet
La cause fut appelée, qui dura plus de huit heures ; mais en vertu de bonnes pièces de canon, dont nous étions porteurs, nous fîmes bien vite déguerpir l'ennemi. Il voulut deux ou trois fois revenir par appel ; mais il fut toujours débouté de son opposition, et condamné en tous les dépens, dommages et intérêts, et aux frais, morbleu ! Aux frais... Eh ! Y étions-nous ? Eh ! Non, non, c'est que je me moque !
Cinthio
Voilà, je vous l'avoue, un plaisant récit de combat. Je vois bien, monsieur, que vous avez vu la bataille dans quelque étude de procureur.
Valet
Je vais vous raconter cela bien mieux que mon maître ; car, entre nous, c'est un dadais. Premièrement, voilà les ennemis, et nous voilà. Le combat commença par les tambours ; à l'instant nous fîmes avancer nos vivandiers : les ennemis voyant cela, détachèrent cinq escadrons de leurs meilleurs voiliers. Oh ! C'était là où nous les attendions ; car aussitôt on lâcha toutes les galères pour enfoncer leur demi-lune... Après cela, la mousqueterie, pif, paf, Ah ! Je suis mort... Les brûlots... les canons... les trompettes, qui étaient chargées à cartouches ; pan, bedon... don... les... Je ne saurais vous dire le reste, car la fumée du canon m'empêcha de le voir.
Cinthio
Voilà qui est le plus joli du monde. Mais je vous prie, monsieur le vivandier, et vous, mon petit clerc de procureur, de passer votre chemin, et de ne pas regarder derrière vous : m'en tendez-vous ?
Il prend son épée et la lève.
Monsieur Croquignolet
Monsieur, prenez garde à ce que vous faites ; si Vous m'insultez...
Cinthio
Hé bien ?
Il se cache derrière son valet.
Monsieur Croquignolet
Vous aurez affaire à mon valet.
Valet
Oh ! Ma foi, il aura bien affaire à vous ; je ne suis pas obligé de me faire tuer à votre place.
En s'en allant, il donne de ses gants dans le nez de Monsieur Croquignolet.
Cinthio
Allez, mon petit ami, je ne daigne seulement pas vous répondre ; mais si vous jetez seulement les yeux sur cette fille-là, je vous ferai mourir sous le bâton.
Scène 12
Monsieur Croquignolet, Valet
Monsieur Croquignolet
Il s'en va pourtant... Hé ! Que dis-tu à cela ? Je ne lui ai pas mal rivé son clou.
Valet
Oh ! Fort bien, monsieur. Voilà ce que c'est que d'avoir été à l'armée.
Acte II
Scène 1
Isabelle, Cinthio
Isabelle
Hé bien, infidèle ! Me connais-tu présentement ? Suis-je Isabelle que tu as trahie, que tu as obligée de quitter sa patrie pour venir te reprocher ton inconstance, et se déguiser en servante ?
Cinthio
Je vous dis encore une fois que je ne vous connais point. Isabelle n'est pas capable d'un pareil emportement, ni de se jeter à la tête de tout venant, comme moi-même je vous ai vue faire. Vous vous moquez de moi.
Scène 2
Arlequin, Cinthio, Isabelle
Arlequin
Quel diable de bruit fait-on ici ? On dirait que le diable emporte la maison. Il me semble, monsieur, que vous pressez de près ma servante. Croyez-vous donc que l'on soit obligé de vous tenir hôtellerie de filles ? Ma foi, c'est pour votre nez qu'on vous en garde !
Cinthio
Oh, oh ! Voilà un hôte bien rébarbatif ; je vois bien que cet homme-ci ne parle d'ordinaire qu'à des chevaux. Monsieur, c'est un petit différend que j'avais avec Claudine ; je lui demandais quelque ustensile dont j'avais besoin.
Arlequin
Comment donc ! Monsieur, pour qui prenez-vous ma servante ? Je vous prie de croire que ce n'est pas un ustensile... Ouais !
Cinthio
Sans tant de bruit, voyons, monsieur, ce que je vous dois. Quand vous voudrez tenir hôtellerie, faites provision de servantes qui considèrent les gens de qualité.
Arlequin
Comment donc, coquine ! D'où vient que monsieur se plaint de vous ? Ne vous ai-je pas dit qu'une servante d'hôtellerie doit être douce et avenante aux étrangers ?
Cinthio
Eh, monsieur ! Elle ne l'est que trop.
Arlequin
Comment ! Elle ne l'est que trop ! Ce n'est pas d'aujourd'hui que je m'en doute. Voyez-vous la carogne, comme elle est brave ! Je ne l'avais prise que pour servir à la cuisine ; mais je vois bien que la friponne ne s'en tient pas là.
Isabelle
Si je suis brave, ce n'est pas à vos dépens. Est-ce que vous voulez que j'aille toute nue ?
Arlequin
Oui, je le veux. Une fille ne gagne pas tant d'argent à ne faire que des lits dans une hôtellerie.
Haut.
Isabelle
Il faut se tirer d'affaire. Et qu'ai-je donc fait pour faire tant de bruit ? Ce beau monsieur-là est bien plaisant d'amener des filles dans notre hôtellerie pour le servir, et emporter tous nos profits !
Arlequin
Comment donc ! Est-ce qu'il y a un peu de gravelure à son fait ?
Isabelle
Il dit que c'est sa soeur. Hé ! Oui, voilà encore une belle parenté ! Il ne passe point de monsieur dans l'hôtellerie dont je ne puisse bien être de même la soeur, si je voulais m'en donner la peine. Oh bien, monsieur, je ne veux point souffrir qu'une autre prenne ma place.
Arlequin
Claudine a raison, monsieur, cela ne se fait point : quand il y a une servante dans une hôtellerie, on ne doit se servir que d'elle ; et d'ailleurs Claudine est très habile in utroque, c'est-à-dire qu'elle fait aussi bien une chambre qu'un ragoût.
Cinthio
Je conviens, monsieur, qu'elle sait parfaitement bien son métier de fille ; mais c'est une petite imprudente, qui sert au premier venu ce qu'elle ne devrait servir qu'à moi seul. N'ai-je pas lieu de me plaindre ?
Arlequin
Assurément, elle a tort. Je vous dirai cependant, monsieur, qu'on est ici fort exact à donner aux compagnies ce qu'elles demandent. Tout à l'heure encore, je n'ai pas voulu donner au coche un chat de garenne que le messager avait retenu. D'où vient donc, coquine, que vous faites de ces impertinences-là ?
Isabelle
Moi, servir à un autre ce que je vous ai promis ? Dites monsieur, que vous n'avez pas voulu vous contenter de ce que vous aviez choisi vous-même, et que l'appétit vous est venu en mangeant.
Arlequin
Pardi, monsieur, si vous êtes si fantasque, il n'y a pas moyen de vous contenter.
Isabelle
Voyez, je vous prie, si ce n'est pas assez pour le repas d'un homme seul je lui présente une jeune poularde, tendre, grasse jusqu'au bout des ongles, comme moi ; monsieur n'est pas content ; il en veut encore une autre.
Arlequin
Diable ! Monsieur, comme vous y allez ! Il ne faudrait encore qu'un homme comme vous pour mettre toute une rôtisserie à feu et à sang.
Cinthio
Hé ! Ne la croyez pas. Je me serais fort bien contenté de la poularde ; je ne suis pas si grand mangeur : mais je sais qu'on la présente à tout venant ; on l'a déjà servie sur vingt tables différentes, et je ne suis pas homme à m'accommoder du reste de toute la terre.
Arlequin
Ah ! Parbleu, monsieur, prenez garde s'il vous plaît à ce que vous dites ; je ne m'entends point à ce tripotage-là, et l'on ne sert chez moi que des viandes neuves. Parlez, a-t-on jamais vu manger ici la même poularde deux fois ?
Isabelle
Bon ! Ne voyez-vous pas bien que monsieur ne sait ce qu'il dit ? Jamais personne n'y avait touché ; c'était une volaille délicate que j'avais pris soin d'élever, et que je nourrissais à la brochette avec autant de plaisir que si c'eût été moi-même ; elle faisait envie de manger à tous ceux qui la voyaient, et cependant je ne la gardais qu'à monsieur. Allez, cela est bien vilain de reconnaître si mal les soins que l'on prend pour vous.
Arlequin
C'est peut-être que vous n'aimez pas la viande bardée ; une autre fois on vous la fera larder.
Cinthio
Bardé, lardé, cela m'est indifférent : quand les choses sont bonnes, je les trouve telles ; je ne m'y laisse point attraper.
Isabelle
Il faudrait, pour satisfaire le goût de monsieur, lui servir quelque vieille volaille racornie, quelque doyenne de basse-cour. Oh ! Ce serait là le moyen de gagner ses bonnes grâces.
Arlequin
Oh ! Parbleu, monsieur, si vous aimez la viande coriace, nous vous en donnerons tout votre soûl.
Cinthio
Eh, monsieur !
Arlequin
J'ai une oie qui me sert depuis trois mois à faire mes soupes ; vous en aurez la fleur. Il n'y a point encore eu de postillon assez hardi pour mettre la dent dessus.
Isabelle
Voilà justement l'affaire de monsieur.
Scènes italiennes.
Arlequin
Allons, taisez-vous ; que je ne vous entende pas souffler ; rentrez là-dedans. Je vois bien que monsieur ne se connaît pas mieux en servantes qu'en poulardes : on vous mettra une aile de boeuf sur le gril.
Scène 3
Colombine, Isabelle
Colombine
Rien n'est plus vrai que ce que je vous dis. Ce gentilhomme, appelé Cinthio, qui vous aimait, qui vous jurait un amour éternel, m'en a dit tout autant ; et sans la connaissance que vous me donnez de son infidélité, je ne sais si dans la suite il ne m'aurait pas un peu écorné le coeur.
Isabelle
Est-il possible, mademoiselle, que tant d'amour soit suivi de tant de perfidie ? Non, je ne croirai jamais que les hommes soient infidèles jusqu'à ce point-là.
Colombine
Les hommes ! C'est bien la plus maudite engeance !... Je ne sais qu'un secret pour n'en être point trompée ; c'est de les tromper les premiers.
Isabelle
Le perfide ! Après m'avoir engagé son coeur par une promesse de mariage !
Colombine
Promesse de mariage ? Ah ! Je n'y croirai jamais. Trébuchet à dupes, trébuchet à dupes.
Isabelle
Il fut obligé de me quitter pour un duel, où il tua son ennemi : l'amour me fit voler sur ses pas ; je suis venue à Paris ; je me suis déguisée sous l'habit d'une servante ; et sous le nom de Claudine, je suis venue demeurer dans cette hôtellerie, où je l'ai revu avec plaisir, dans le temps que je devais l'oublier pour toujours ; mais, hélas ! Le moyen, quand on a le coeur sincère et qu'on n'est pas née scélérate !
Colombine
Oh ! Il faut le devenir ; on ne fait rien en amour autrement ; et la vertu la plus nécessaire à une femme, dans le siècle où nous sommes, c'est un peu d'inconstance, assaisonnée quelquefois de perfidie.
Isabelle
D'où vient donc, mademoiselle, qu'avec toutes vos connaissances, vous vous êtes laissé attraper comme une novice ? Car il me paraît, dans votre histoire, que vous avez été un peu maltraitée.
Colombine
J'avoue que je n'en ai pas été quitte à meilleur marché que vous ; mais je ne savais pas ce que je sais, et avec le temps je me rendrai encore plus connaisseuse.
Isabelle
C'est-à-dire, mademoiselle, que vous ne prétendez pas en demeurer là, et que vous ne voulez pas être fille à une aventure.
Colombine
J'ai quitté Rome, comme vous, pour suivre un amant infidèle appelé Octave. Cinthio est venu à la traverse pour prendre parti sous mes étendards ; et, si vous ne me l'aviez fait connaître pour un déserteur de profession, je ne sais si je ne l'aurais pas enrôlé. Dame ! En temps de guerre on prend ce que l'on trouve.
Isabelle
Quel bonheur, mademoiselle, de pouvoir changer si facilement ! Et que je serais contente si, pour me venger de mon infidèle, je le pouvais haïr autant qu'il le mérite !
Colombine
Ne vous embarrassez point de votre vengeance ; remettez seulement vos intérêts entre les mains d'une coquette de ce pays-ci, dont il sera amoureux ; je vous promets qu'elle le fera aller bon train.
Isabelle
Non, non ; je ne me croirais pas assez vengée de m'en rapporter à une autre. Si une femme l'aimait une fois, elle l'aimerait toujours ; et puis on n'est peut-être pas sujette au changement en France.
Colombine
Oh ! L'on n'a garde ! Vous ne savez donc pas que Paris est la boutique de la légèreté ? Il ne vient point d'étranger qui n'en emporte sa provision. Bon ! Je vous dis que c'est le magasin de toute l'inconstance qui se débite en Europe.
Isabelle
Est-il possible ? Je ne l'aurais jamais cru. Hélas ! Quand un Français dit qu'il vous aime, il vous le dit d'une manière si tendre et si passionnée, qu'il semble que son amour doive durer pour le moins vingt ans après sa mort.
Colombine
Vingt ans après sa mort !... Eh ! Oui... Les femmes seraient trop heureuses si leur tendresse durait seulement vingt jours.
Isabelle
Vous me surprenez.
Colombine
La variété de leurs modes ne marque-t-elle pas l'inconstance de leur humeur ? Aujourd'hui ils portent des perruques qui leur pendent jusqu'aux genoux, demain ils en auront d'autres qui ne leur passeront pas les oreilles ; ils sont quelquefois habillés le plus simplement du monde, deux jours après il faut les chercher dans leurs dentelles et leurs rubans ; tantôt ils sont serrés dans leurs habits et empaquetés comme des momies, et quelquefois une pièce de drap ne suffit pas pour leur faire une manche d'été : enfin, tout est girouette dans un Français, depuis les pieds jusqu'à la tête.
Isabelle
Cela peut être vrai pour l'ajustement et la manière de s'habiller ; mais pour le coeur, je ne les crois point si sujets au changement.
Colombine
Oh ! Vous avez raison ; ce sont des miroirs de fidélité. Voulez-vous que je vous représente un Français qui veut surprendre la tendresse d'une jeune personne ? Premièrement, je vous avertis que la braise n'est pas plus chaude. Ah, ma chère enfant ! Ma princesse ! Que de beautés ! Que de charmes ! Les dieux ont-ils jamais rien fait d'aussi parfait que vous ? Non, mon amour ne peut aller plus loin, et je suis au désespoir de n'avoir que des termes ordinaires pour vous l'exprimer. Voulez-vous que j'expire à vos pieds ? Vous ne me dites rien. Il faut donc mourir, puisque votre cruauté l'ordonne ! Là-dessus, on pleure, on laisse échapper un gros soupir, on se donne de la tête contre un coin de la cheminée : il n'en faut pas davantage ; voilà une femme dans la nasse.
Isabelle
Mais vraiment, je le crois bien ; un homme qui s'explique de la sorte est fort aimable. Le moyen de résister à ces gros soupirs-là ! J'avoue qu'il ne m'en faudrait pas beaucoup d'un pareil style pour me persuader. Je sens que j'ai le coeur français.
Colombine
Voilà qui est le plus joli du monde ; mais regardons le revers de la médaille. Je m'en vais vous faire voir un Français sur son retour de tendresse, c'est-à-dire huit jours après la déclaration.
Isabelle
Voyons.
Colombine
Ma foi, madame, je suis bien las de vos manières ; je ne viens pas chez vous que je n'aie quelque sujet de chagrin. Vous y venez si peu, monsieur, qu'au moins n'en avez-vous pas souvent. Parbleu, madame, on a ses affaires. Quand vous commenciez à m'aimer, vous n'en aviez point d'autres que votre amour. Est-ce là la tendresse que vous m'aviez jurée ? Mais, madame, cela ne peut pas toujours durer. Vous m'aviez tant fait de serments que votre passion serait éternelle ! Madame, je le croyais. Ingrat ! Infidèle ! Oh ! Madame, point d'injures : vous pouvez mettre écriteau à votre porte ; prendra le bail de votre coeur qui voudra ; adieu... Voilà mon Français parti.
Isabelle
Mais vraiment, mademoiselle, si cela est comme vous voulez me le faire entendre, un Français pour une femme n'est pas une meilleure pratique qu'un Italien.
Colombine
Encore pis. Croyez-moi, tenons-nous comme nous sommes. Pour moi, infidèle pour infidèle, j'aime autant Octave qu'un autre. Adieu, mademoiselle ; je vous promets que je n'entreprendrai rien sur le coeur de votre amant, et qu'à mon égard vous n'aurez point sujet de crier au voleur.
Scènes italiennes.
Isabelle
Un coeur est pourtant un larcin dont les femmes aujourd'hui ne se font pas grand scrupule.
Scène 4
Arlequin, Pierrot
Arlequin
Viens çà, Pierrot ; je vais à une grande expédition ; je te laisse maître en ma place : prends bien garde à la maison, et surtout qu'il ne se passe rien autour de nos filles.
Pierrot
Oh ! Mordi, laissez-moi faire ; si elles me trompent, elles seront bien fines.
Scène 5
Pierrot
Pierrot
C'est pourtant un maudit bétail à gouverner ; c'est du naturel des anguilles, cela frétille toujours. Il faut appeler Claudine, et lui faire une petite exaltation. Claudine !
Scène 6
Pierrot, Isabelle
Pierrot
Regarde-moi, Claudine... L'honneur est un joyau ; mais un joyau qui se gâte quand on le laisse exposé à l'air. Une fille est comme une bouteille d'eau de la reine d'Hongrie ; elle perd sa vertu si elle n'est bien bouchée : c'est ce qui fait qu'un grand philosophe dit qu'il faut qu'une femme demeure enfermée dans son logis. Il n'a pas parlé des filles ; car elles étaient fort clairsemées dans son temps, aussi bien que dans celui-ci.
Isabelle
Que veux-tu donc dire, avec tout ton galimatias ? Es-tu fou ?
Pierrot
Comment, si je suis fou ! Vous ne savez donc pas que je suis présentement votre pédagogue ?
Isabelle
Me voilà vraiment dans de bonnes mains !
Pierrot
Je suis à votre égard ce que la bride est à un cheval, un bâton à un aveugle, un gouvernail à un vaisseau : je suis la bride, et vous êtes le cheval ; je suis le bâton, vous êtes l'aveugle ; vous êtes le vaisseau, et moi le gouvernail : mais un gouvernail avec lequel j'empêcherai que vous n'alliez donner contre les rochers des garçons ; car ce monde est une mer, et les vents soufflent dans cette eau qui bouillonne... ce qui fait que la raison dans... cette mer...
Isabelle
Vite, vite, au secours ! Voilà un homme qui se noie.
Pierrot
Que la raison, dis-je, la... Enfin, Arlequin m'a laissé dans la maison pour vous garder.
Isabelle
Je te suis trop obligée ; je t'assure que je me garderai bien moi-même.
Pierrot
Nenni pas, s'il vous plaît ; je ne me fie plus aux filles ; j'y ai été attrapé.
Isabelle
Comment donc ? Est-ce que tu entretiens commerce avec des filles ?
Pierrot
Bon ! Quand on est fait d'une certaine manière, on en a à revendre de cette marchandise-là. Une petite carogne me pria de lui donner un baiser. Dame ! Moi, il ne faut pas me le dire deux fois : 0je ne fus ni fou ni étourdi ; je m'approchai ; elle me donna un grand soufflet : depuis ce temps-là, j'ai bien juré que je n'en baiserais plus.
Isabelle
C'est très bien fait, Pierrot. Crois-moi, ne te joue point aux filles ; il n'y a rien à gagner.
Isabelle rentre ; Pierrot la suit des yeux.
Pierrot
Si ce n'est quelque bon soufflet à la rencontre. Allons, point tant de raisonnements ; rentrez, et marchez devant moi.
Scène 7
Pierrot
Scènes italiennes.
Pierrot
Perdez cela de vue, autant de gobé.
Acte III
Scène 1
Arlequin, Pasquariel
Arlequin
Hé ! L'Espérance, Brise-Fer, Poudre-à-Canon, l'Effroi-des-Poulets ! Hé bien, mes enfants ! Que vous dit le coeur ? Y a-t-il longtemps que vous n'avez mangé de chair humaine ?
Il met l'épée la main, et pousse de tous côtés, comme s'il avait plusieurs personnes à combattre.
Pasquariel
Vous n'avez qu'à dire, mon capitaine ; je fais d'abord main basse.
Arlequin
Voilà, mordi ! Un bon garçon. Ce drôle-là a tué plus de poulets à lui seul que toute ma compagnie ensemble.
Pasquariel
Holà ! Holà ! En voilà assez d'échinés. Il ne faut pas laisser refroidir cette ardeur-là : allons chercher Cinthio.
Scène 2
Arlequin, Cinthio
Arlequin
Qui est cet homme-là ? Il me semble qu'il a assez l'encolure d'un dénicheur de filles. Qui êtes-vous, mon ami ? Ne vous appelez-vous pas Cinthio ?
Cinthio
Hé ! Qu'en avez-vous affaire ?
Arlequin
Comment, ventrebleu ! Ce que j'en ai affaire ! Si vous étiez Cinthio, ou que vous fussiez seulement cousin, petit-cousin, arrière-petit-cousin de Cinthio, par la ventrebleu ! Je veux que le diable m'emporte, vous verriez beau jeu.
Cinthio
Ne pourrait-on pas savoir, monsieur, en quoi ce Cinthio vous a tant offensé ? Car vous me paraissez bien échauffé.
Arlequin
Assurément, je le suis. C'est un drôle qui va de fille en fille avec une promesse de mariage circulaire. Oh ! Parbleu, si je vous rencontre, mon petit ami, vous tiendrez la parole que vous avez donnée à ma soeur, ou vous aurez les étrivières de ma façon.
Cinthio
Cela est bien scélérat de tromper comme cela les filles.
Arlequin
Par la tête ! Par la mort ! Je voudrais le tenir pour cent pistoles.
Cinthio
Touchez là, monsieur ; je veux vous faire gagner plus de cinquante louis aujourd'hui : donnez-m'en trente, je vous dirai où est Cinthio ; et, afin de ne pas vous tenir plus longtemps en suspens, c'est moi.
Arlequin
C'est vous ? C'est vous ? Ah ! Par ma foi, j'en suis bien aise. Vous ne voulez donc pas, monsieur, épouser ma soeur ?
Cinthio
Bon ! Sommes-nous dans un siècle à épouser ?
Arlequin
Non ? Oh ! Parbleu, nous verrons : vous la prendrez, quand je devrais vous la faire avaler dans une médecine. Laissez-moi faire seulement.
Cinthio
Je me moque de vos menaces ; et pour vous faire voir que je ne vous crains, ni vous ni vos spadassins, je vais vous attendre dans cette hôtellerie-là.
Scène 3
Arlequin
Scènes italiennes.
Arlequin
Qu'on me suive cet homme-là, et qu'on me le garde à vue. Voilà, mordi ! Comme il faut sortir vigoureusement d'une affaire.
Scène 4
Hollandais, Arlequin
Hollandais
Gouten tag, minher, gouten tag.
Arlequin
Gouten tag, gouten tag.
Hollandais
Moi l'être un étrangir qui cherchir à logir dans sti ville.
À part.
Arlequin
Sti ville, monsir, l'être à vous bien obligir. Ma foi, voilà un croustilleux corps.
Hollandais
Enseignir moi, s'il plaît à monsir, où être un logiment pour mon chevau et pour mon personne.
Arlequin
C'est une hôtellerie que vous cherchez, n'est-ce pas, monsieur ?
Hollandais
Oui, monsir, l'être une hôtellerie.
Arlequin
Tenez, monsieur, en voilà une où vous serez parfaitement bien ; il y a de bon vin, et vous y trouverez aussi de jolies filles ; et voilà ce que vous demandez ; j'entends à demi-mot.
Hollandais
Moi demandre excuse à monsir, si ne parlir pas bon français ; mais mon pensir l'être beaucoup plus meilleur que mon parlemente.
Arlequin
Allez, monsieur, vous ne l'écorchez pas mal. Croyez-moi, monsieur, allez vous reposer dans cette hôtellerie-là : car un homme qui n'a qu'une jambe doit être une fois plus las qu'un autre.
Il frappe à la porte.
Hollandais
Adieu, monsir ; moi remercir vous bien fortiment.
Arlequin
Il faut que je sache un peu qui est cet étranger qui va loger chez moi. Venez çà, monsieur ; ne peut-on pas savoir de quel pays vous êtes, et le sujet qui vous amène en cette ville ?
Hollandais
Moi l'être un gentilhomme hollandais de Hollande, qui vient dans sti ville pour affaire de grand importement.
Arlequin
Vous verrez que c'est un de ces sots qui se sont laissé prendre.
Hollandais
Moi avoir toujours fait mon service sur la mer, et j'ai commandir un vaisseau de guerre des États dans le combat naval.
Arlequin
Comment, diable, monsieur ! Hé ! Que venez-vous faire ici ? Apparemment que vous avez un bon passeport ?
Hollandais
Moi venir expressément de mon pays, de la part des États, pour demandir à la cour qu'on me rendre mon vaisseau, que sti tiaple de Français avoir fait griller comme du poudin.
Arlequin
Oh ! Vous avez raison ; voilà de méchants diables que ces Français ! Il fallait crier au feu ; quelqu'un serait venu à votre secours.
Hollandais
N'être pas là tout, monsii. ; moi avoir encore perdu mon jambe, qui sti enragés m'ont emporté dans la bataille.
Arlequin
Si vous avez perdu votre jambe, ce n'est pas ma faute ; je vous assure, monsieur, que je ne l'ai point trouvée.
Hollandais
Moi redemandir mon membre à la cour.
Arlequin
Ma foi, monsieur, si vous voulez que je vous parle sincèrement, je ne crois pas qu'on vous rende votre jambe.
Hollandais
Hé ! Pourquoi, monsir ?
Arlequin
Bon ! S'il fallait, à la cour, que l'on rendît à vos confrères les Hollandais tous les membres que les Français leur ont emportés cette année, il n'y aurait plus ni bras ni jambes en France.
Hollandais
Mais, monsir, comment faire pour servir ? Moi, n'avoir plus ni jambe, ni vaisseau.
Arlequin
Je vous conseille, monsieur, d'aller servir aux Invalides. À ce que je vois, monsieur le Hollandais, vous avez été un peu démâté, hé, hé, lié...
Hollandais
Moi ne rire point, monsir ; moi l'être un gentilhomme. Das, dick, der, dondre, vernetre.
Ils se battent ; le Hollandais tombe, et fait plusieurs lazzis avec sa jambe de bois.
Scènes italiennes.
Arlequin
Das, dick... Mon petit ami, vous sentez votre vieux rossé. Je vous renverrai à Fleurus.
Scène 5
Arlequin, Pierrot, Cinthio, Isabelle
Arlequin
Allons, dépêchons-nous vite ; tire ton écritoire, ferme la porte, chasse les chiens, prends une chaise, mouche ton nez, laisse de la marge, écris gros.
Pierrot
Monsieur, faisons vite, s'il vous plaît ; j'ai un cours de ventre, comme vous savez, qui ne me permet pas d'être longtemps en place.
À Cinthio.
Il donne un coup sur l'épaule de son clerc.
Arlequin
J'aurai bientôt fait. Comment vous appelez-vous ? Dites-moi votre nom, surnom, qualité, patrie, rue, paroisse, logis, appartement. Avez-vous un père, une mère, des frères, des parents ? Que faites-vous à Paris ? Y a-t-il longtemps que vous y êtes ? Qui voyez-vous ? D'où venez-vous ? Où allez-vous ? Écrivez donc, greffier.
Pierrot
Ah ! J'ai l'épaule cassée. Voilà un clerc estropié.
À Cinthio.
Arlequin
C'est punctum interrogationis. Quel diable d'ignorant ! Et vous, mon petit gentillâtre, vous ne voulez donc pas répondre ? Écrivez qu'il n'a rien dit.
Cinthio
Comment voulez-vous, monsieur, que...
Arlequin
Vous croyez donc, mon ami, que j'ai le loisir d'entendre toutes vos sottises ? Savez-vous que j'ai encore aujourd'hui trois fripons à faire pendre sans vous ?
Pierrot
Et cinq ou six demoiselles à faire déménager ?
Cinthio
Monsieur, je m'appelle Cinthio ; je loge chez Arlequin.
Pierrot
Je le connais ; c'est un fripon.
À Isabelle.
Arlequin
Songe à ce que tu fais, animal ! Punctum admirationis. Connaissez-vous cette soi-disant fille-là ? Et vous, la belle aux yeux escarbillards, connaissez-vous ce pèlerin-ci ?
Isabelle
Hélas, monsieur ! Je ne le connais que trop ; c'est un ingrat qui m'a trompée avec une promesse de mariage.
Pierrot
Voilà qui est bien noir !
À un Garde.
À Isabelle.
Arlequin
Si toutes les filles d'aujourd'hui avoient autant de maris que de promesses de mariage, elles en auraient assez pour en changer par saison. Qu'on aille dire à la chaîne qu'elle ne parte pas encore ; j'ai ici de quoi l'augmenter. Mais cela est-il bien vrai ?
Isabelle
Tenez, monsieur, la voilà ; lisez.
Arlequin
Me voilà bien embarrassé ; j'ai depuis deux jours un rhumatisme sur l'oreille, qui fait que je ne vois goutte.
Scène 6
Garde, Arlequin, Pierrot, Isabelle, Cinthio
au Commissaire
Garde
Monsieur, la chaîne ne partira pas que vous n'y soyez.
Arlequin
Tenez, lisez.
Pierrot
Moi, monsieur, vous savez bien que je n'ai jamais appris qu'à écrire.
Arlequin
Lisez donc ; je vous cède mes droits de magistrature.
Pierrot
Lequel a déclaré ne savoir ni lire, ni écrire, attendu sa qualité de juge.
Isabelle
Je soussigné...
Arlequin
En voilà assez. Que dites-vous à cela, monsieur le fripon ?
Cinthio
Je dis, monsieur, que l'on ne traite point de la sorte un homme de ma qualité.
Arlequin
Ah ! Mon petit compagnon, vous voulez faire le plaisant ! Nous allons voir si vous avez bon air à danser au bout d'une ficelle.
Isabelle
Non, monsieur le Commissaire, il n'y a point de supplice assez cruel pour punir sa perfidie. À quoi le désespoir ne m'a-t-il pas réduite ? J'ai quitté mes parents pour le suivre ; je me suis exposée à mille hasards ; car vous savez les risques que court une fille toute seule.
Arlequin
Elle en court encore plus quand elle est avec quelqu'un.
Elle pleure.
Isabelle
Je me suis mise servante dans l'auberge d'Arlequin, où j'ai caché mon nom sous celui de Claudine. Il est venu loger dans cette hôtellerie, pour son malheur et pour le mien ; car, enfin, il est bien rude de voir pendre ce que l'on a si tendrement aimé... Hi... Hi...
Il pleure.
Pierrot
Hé, hé...
Arlequin
Tu me le payeras, coquin, de faire pleurer mon secrétaire. Que la corde soit bien grosse ; voilà un fripon qui a la vie dure.
Il donne de l'argent au Commissaire.
Cinthio
J'avoue ma faute ; mais, monsieur le Commissaire, il faut pardonner à l'amour.
Arlequin
Non, non ; je prétends faire ma charge avec honneur... Je me servirai de cet argent-là pour vous faire une pompe funèbre.
Cinthio
Mais, monsieur le Commissaire, un peu de quartier ; je suis prêt à l'épouser.
Pierrot
Il a raison ; il vaut encore mieux être marié que pendu.
Isabelle
Moi, traître ! T'épouser, après toutes tes infidélités ! Je renonce à ta tendresse ; je ne veux point d'un coeur aussi corrompu que le tien.
Cinthio
Hé ! De grâce, mademoiselle, que l'amour vous fasse oublier un crime que l'amour même a fait commettre !
Arlequin
Écoutez, mademoiselle ; quand il sera sec, vous n'en serez pas plus grasse ; vous l'êtes assez.
Pierrot
Pourvu qu'il paye grassement mes écritures, je vous conseille de lui pardonner ; il est assez puni d'avoir une femme.
Isabelle
Ingrat ! Je devrais vous haïr, et je sens que je ne le puis.
Arlequin
Ah ! Vous voilà donc bons amis ! Présentement que l'affaire est toisée, il est bon de vous dire que le commissaire et le clerc sont deux fripons qui ont pris cet habit-là pour vous faire marier ensemble.
Pierrot
Cela est vrai. Ma foi, voilà une procédure qui m'a donné bien de la peine !
Arlequin
Monsieur, en faveur de cette noce-là il faut se divertir. Allons, qu'on fasse venir les violons, et qu'on appelle toute l'auberge.
Divertissement
Choeur, Mezzetin, Arlequin
Tous les Comédiens sortent chacun avec une guitare, et parodient la chaconne de Cadmus.
Choeur
Suivons, suivons l'amour ; laissons-nous enflammer. Ah, ah, ah ! Qu'il est doux d'aimer !
Mezzetin
Pour l'hymen qu'on destine, Tous, d'un même ton, Chantons une chanson. Morbleu ! Vive Claudine ! Car, dans sa saison, On verra la coquine Donner un fils de sa façon.
Choeur
Suivons, suivons l'amour ; laissons-nous enflammer. Ah, ah, ah ! Qu'il est doux d'aimer !
Mezzetin
Une fille a beau feindre, L'hymen est charmant ; Elle a beau se contraindre, Il lui faut un amant ; Et rien n'est tant à craindre Que l'âge de quinze ans.
Choeur
Suivons, suivons l'amour ; laissons-nous enflammer. Ah, ah, ah ! Qu'il est doux d'aimer !
Arlequin
Un amant aux abois, Las d'un choix, Veut quitter prise ; Mais l'on n'est pas de bois, Et l'on fait quelquefois Une sottise.
Choeur
Suivons, suivons l'amour ; laissons-nous enflammer. Ah, ah, ah ! Qu'il est doux d'aimer !