Scène 1
Trigaudin, Madame TRIGAUDIN
Trigaudin
Oui, vous dis-je, sans faute ils arrivent ce soir ; Ma femme, ordonnez tout pour les bien recevoir : Étant bailli du lieu, cette charge m'engage À faire de mon mieux les honneurs du village. Çà, pendant la vendange, égayons nos esprits ; Pour cela, tout exprès ils viennent de Paris : Monsieur de Bonnemain, procureur, et son père, Honnête huissier, tous deux pour moi gens à tout faire ; Mais surtout le premier, à qui je veux demain Que ma fille s'unisse, en lui donnant la main. Les autres sont greffier, commissaire, et notaire ; Savoir : messieurs Hardi, Tiran, La Griffaudière.
Madame TRIGAUDIN
Çamon, c'est bien le temps de faire des bombances ! Vous deviendrez bien riche avecque ces dépenses ! Voyez-vous, mon mari, je vous le dis tout net, Il faut qu'un avocat ménage mieux son fait.
Trigaudin
J'ai mes raisons, ma femme, et sais ce qu'il faut faire.
Madame TRIGAUDIN
Sont-ce là les leçons de feu votre grand-père ? Le pauvre homme ! Il me semble encor que je le vois. C'était un homme sage.
Trigaudin
Il l'était plus que moi, D'accord.
Madame TRIGAUDIN
Tous ses discours portaient toujours sentence. Manger son blé en vert est grande extravagance, A-t-il dit mille fois. Quoi qu'on puisse amasser, Il ne faut point de bourse à qui veut dépenser. Grandes maisons se font par petite cuisine.
Trigaudin
Oui, mon grand-père était fort savant en lésine ; Et, pour jeter l'argent, je sais trop ce qu'il vaut : Gens de robe n'ont pas volontiers ce défaut. Mais, malgré tout cela, je tiens, quoi que l'on die, Que dépense bien faite est grande économie ; Enfin j'ai de l'esprit, et sais mes intérêts.
Madame TRIGAUDIN
Mais pourquoi rassembler la crasse du Palais ? Des greffiers !
Trigaudin
N'en déplaise à votre humeur bourrue, Ce sont tous bons bourgeois, ayant pignon sur rue.
Madame TRIGAUDIN
Ah ! Mon fils, vous avez le goût peu délicat : Des procureurs !
Trigaudin
Eh bien ! Moi, je suis avocat ; Mais ma profession, malgré son excellence, De ces sortes de gens a quelque dépendance ; Et beaucoup d'avocats, qui font les grands seigneurs, Se trouvent bien d'avoir des gendres procureurs.
Madame TRIGAUDIN
Mais...
Trigaudin
Mais point de discours, j'ai résolu I'affaire, Faites-nous seulement bonne mine et grand'chère. M'entendez-vous ?
Madame TRIGAUDIN
Il faut suivre vos volontés ; Mais je fais malgré moi ce que vous souhaitez.
Trigaudin
Du souper sur vos soins mon esprit se repose.
Madame TRIGAUDIN
On y va donner ordre.
Trigaudin
Au moins, sur toute chose, N'allez pas pratiquer les leçons de tantôt, Là... celles du grand-père.
Madame TRIGAUDIN
On fera ce qu'il faut.
Scène 2
Trigaudin
Trigaudin
Au fond elle a raison ; dans le temps des vacances, Ne gagnant rien, on doit modérer ses dépenses : Cependant marier ma fille, que je crois, Quelque argent qu'il m'en coûte, est fort bien fait à moi. De l'âge dont elle est, la garde d'une ville, Dans un pays conquis, serait moins difficile. Il lui faudra pourtant faire part de mon bien. Ma charge de bailli ne vaut presque plus rien. En vendange, autrefois, dans les lieux où nous sommes, Peu de jours se passaient qu'il n'arrivât mort d'hommes : Mais tout est bien changé, chacun se tient reclus ; Le temps est malheureux, on ne s'assomme plus. Griffonet !
Scène 3
Griffonet, Trigaudin
Griffonet
Quoi, monsieur ?
Trigaudin
Va dire en diligence Au procureur fiscal qu'il tienne, en mon absence, Les plaids pour moi.
Griffonet
Fort bien.
Trigaudin
Moi, dans mon cabinet, Je vais dresser le plan du contrat de Babet.
Scène 4
Griffonet
Griffonet
Et madame Babet, dé Léandre amoureuse, Dresse un plan pour ne pas devenir procureuse. On a beau la garder et l'observer de près, Il suffit que Toinon soit dans ses intérêts, Monsieur le procureur ne tient rien.
Scène 5
Griffonet, Toinon
Griffonet
Ah, ma chère ! Te voilà sans Babet ?
Toinon
Qu'as-tu fait de son père ?
Griffonet
Il est monté là-haut.
Toinon
Çà, maître Griffonet, De notre enlèvement tu sais tout le projet : Mon estime pour toi sera-t-elle trompée ? Ne veux-tu point quitter la robe pour l'épée ? Aimes-tu mieux, dis-moi, toujours être un pied-plat, Un apprenti sergent, petit clerc d'avocat, Que de te voir monsieur par les soins de Léandre ? Le moins, en le servant, que tu puisses prétendre, C'est d'être subalterne en quelque régiment, Où tu feras bientôt fortune, assurément. Réponds donc.
Toinon
N'es-tu pas sûre de ma réponse ? Au métier que je fais de bon coeur je renonce. N'aurai-je pas bon air à cheval, Toinon, dis, Avec un grand plumet ? Tiens, je crois que j'y suis. Pour moi, j'aime la guerre, et je hais les affaires. Au Palais à présent on n'en amasse guères : Monsieur jamais n'y plaide, y fût-il tout le jour ; Il en a fait serment, que je pense, à la cour. Je ne l'ai point encore ouï que dans une cause ; Aussi ne parle-t-il à chacun d'autre chose : Il est de la conter tellement altéré, Qu'on le fuit en tous lieux comme un pestiféré ; Dès qu'il ouvre la bouche, on déserte sur l'heure.
Scène 6
Griffonet, Babet
Griffonet
Mais j'aperçois sa fille.
Babet
Ah ! Griffonet, demeure ; Je veux t'entretenir.
Griffonet
J'ai tout su de Toinon, Madame.
Babet
Eh bien ?
Griffonet
Ma foi, je n'ai pu dire non. Pour servir vos amours je suis prêt à tout faire. Je vais auparavant où monsieur votre père M'envoie, et je reviens. Quoi qu'il puisse arriver, J'oserai tout pour vous, jusqu'à vous enlever.
Scène 7
Toinon, Babet
Toinon
Oh ! Monsieur Griffonet est un brave, madame, Un garçon hasardeux. Mais, qui trouble votre âme ? Léandre va venir ; quel est votre souci ?
Babet
Ce n'est qu'avec chagrin que je le vois ici ; Ma mère peut rentrer, mon père peut descendre ; Et cette salle enfin est commode à surprendre : Je suis dans des frayeurs qu'on ne peut concevoir.
Toinon
Eh quoi ! Mort de ma vie ! Est-ce un crime d'avoir Un tendre engagement avec un honnête homme ? Si celles qui en ont allaient le dire à Rome, La France deviendrait un pays bien désert.
Babet
Mais si ce rendez-vous, Toinon, est découvert...
Toinon
Il faut bien vous attendre à d'autres aventures.
Babet
Mais le moindre soupçon peut rompre nos mesures.
Toinon
Mais, pour les prendre, il faut se voir, et convenir De vos faits, et savoir à quoi vous en tenir.
Babet
Je crains...
Toinon
Dans le chagrin que cette peur me donne, Je ne sais qui me tient que je vous abandonne. Comment ! Trembler toujours ! Avoir incessamment Des inégalités...
Scène 8
Toinon, Babet, Léandre
Toinon
Mais voici votre amant.
Babet
Prends donc garde, Toinon, que personne...
Léandre
Madame, Tout semble conspirer au succès de ma flamme ; Et votre tante, enfin, de l'aveu d'un époux, En cette occasion se déclare pour nous : Nous trouverons chez elle une sûre retraite. Mais vous me paraissez incertaine, inquiète : Après m'avoir donné votre consentement, Avez-vous pu si tôt changer de sentiment ?
Babet
N'imputez point ce trouble à mon peu de tendresse, Léandre ; et n'accusez que ma seule faiblesse.
Léandre
Vous rassurez par là mon esprit alarmé, Madame ; et ce soupçon heureusement calmé Fait place aux doux transports...
Toinon
Ho ! Finissons, de grâce : Dans un long entretien votre esprit s'embarrasse ; Il n'est point maintenant question de cela.
Léandre
Que mon bonheur est doux ! Ah, madame !
Toinon
Halte là, Vous dis-je ; et bannissons tous les discours frivoles : Il faut des actions, et non pas des paroles. Que tous vos gens...
Léandre
Ils sont à deux cents pas d'ici.
Toinon
La chaise ?
Léandre
Dans une heure elle doit être aussi Au coin du petit bois.
Toinon
Au moins, qu'elle soit prête Lorsque nos paysans commenceront la fête : C'est un bal villageois, dont la confusion Sera très favorable à notre évasion ; Et chacune de nous, en nymphe déguisée, Trouvera vers le bois la fuite plus aisée, Pendant que Griffonet... Mais on vient nous troubler.
Scène 9
Babet, Léandre, Trigaudin
Babet
C'est mon père, Toinon.
Léandre
Laissez-moi lui parler.
Trigaudin
Que vois-je ? Un homme ! Il entre en ceci du mystère.
Babet
Je crains.
À Trigaudin.
Léandre
Ne craignez rien, je prends sur moi l'affaire ; J'ai tout prévu... Le bruit de votre grand savoir Me fait venir, monsieur, de Paris pour vous voir, Et vous communiquer un fait de conséquence.
Trigaudin
Je le débrouillerai mieux que personne en France.
Léandre
Ce fait est important, mais il n'est pas nouveau.
Trigaudin
Rentrez.
Scène 10
Léandre, Trigaudin
Trigaudin tousse.
Léandre
Vous toussez fort.
Trigaudin
C'est le fruit du barreau. Ayant, ces derniers jours, dans toute une audience, Entretenu la cour sur un cas d'importance, Un brouillard, dont en vain je voulus me garder, M'a mis pour quatre mois hors d'état de plaider : Lorsque je veux parler, je souffre le martyre.
Léandre
Écoutez-moi, je n'ai que deux mots à vous dire.
Trigaudin
À la bonne heure, soit ; dépêchez seulement : Quoique en vacation, jusqu'au moindre moment, Le temps m'est précieux. Dites-moi votre affaire.
Léandre
Il s'agit en ceci d'un amoureux mystère.
Trigaudin
Or, soit.
Léandre
Je crois, monsieur, que vous êtes humain...
Trigaudin
Aux gens de bien, monsieur, je tends toujours la main.
Léandre
Que vous êtes charmé de rendre un bon office,
Trigaudin
Expliquez-vous, je suis tout à votre service.
Léandre
Monsieur, un mien ami, de qui les intérêts M'ont toujours été chers et me touchent de près, Est fortement épris d'une fille très belle, Qui répond à ses feux d'une ardeur mutuelle ; Un père rigoureux veut forcer leurs désirs : (Ces pères sont toujours ennemis des plaisirs.) En cette extrémité, n'est-il point d'artifice Pour les mettre à couvert des rigueurs de justice Contre l'enlèvement qu'ils sont près de tenter ? L'ami pour qui je viens ici vous consulter M'a prié, ne voulant rien faire à la légère, De prendre par écrit votre avis sur l'affaire.
Trigaudin
Lorsque la voix publique a su vous informer De ce profond savoir qui me fait estimer, Elle a dû, ce me semble, aussitôt vous instruire De cette probité qu'en moi chacun admire ; Et je ne sais, monsieur, qui vous donne sujet De me communiquer un si hardi projet : En cela je vous trouve un peu bien téméraire, Et n'ai point là-dessus de réponse à vous faire.
Léandre
Je conviens avec vous de ma témérité, Et mon début vous a justement irrité ; Mais, malgré mon audace, et trop grande et trop haute, S'il est quelque moyen de réparer ma faute, J'oserai...
Trigaudin
Quoi, monsieur ?
Léandre
Vous prier instamment...
Trigaudin
Ces prières, monsieur, sont un commandement.
Léandre
Fort bien.
Trigaudin
Ne croyez pas que l'intérêt m'engage À protéger le crime ou le libertinage ; Et n'était que je vois que c'est à bonne fin, Que tout cela ne tend qu'au mariage enfin, Vous me verriez toujours résolu de me taire. Oui, je pèse toujours mûrement une affaire, Et j'examine bien avant que m'embarquer : Mais je vois bien qu'ici je n'ai rien à risquer. Cette affaire, monsieur, est de soi criminelle ; En matière de rapt, l'ordonnance est formelle : Mais, dans l'occasion, on peut bien quelquefois, En faveur d'un ami, faire gauchir les lois ; C'est là le fin, monsieur. Ce père inexorable, Quel homme est-ce ?
Léandre
Un fâcheux, d'une humeur peu traitable, Qui n'a point d'autre but que son propre intérêt.
Trigaudin
Quelque bourru, sans doute ?
Léandre
Oui, voilà ce que c'est.
Trigaudin
Ce complot se fait-il de l'aveu de la belle ?
Léandre
Oui, tout cela se fait de concert avec elle : C'est ainsi qu'on m'a dit la chose.
Trigaudin
Elle a raison ; Elle fera fort bien de forcer sa prison : Et quand un père usurpe un pouvoir tyrannique, On peut, pour s'affranchir, mettre tout en pratique. Que votre ami, monsieur, achève son dessein ; J'entreprends le procès, si l'on poursuit.
Léandre
Enfin, Vous approuvez la chose ?
Trigaudin
Oui. Qu'ils partent : le père Se trouvera, ma foi, bien camus.
Léandre
On l'espère. Ayez donc la bonté de signer votre avis.
Trigaudin
Volontiers.
Léandre
Vos conseils seront en tout suivis.
Trigaudin
Je réponds du succès. Savez-vous quelle cause Je plaidai l'autre jour ? Morbleu, la belle chose ! Je vais en répéter quelques traits seulement.
Scène 11
Toinon, Trigaudin, Léandre
Toinon
On vous demande là.
Trigaudin
Qu'on m'attende un moment.
Toinon
Ce sont gens bien pressés.
Léandre
Monsieur, je me retire.
Trigaudin
Non, non ; vous entendrez ce que je veux vous dire : La chose vous plaira, j'en suis très assuré. Le sujet du procès est un âne égaré.
Toinon
Le voilà tout trouvé, sans procès ni chicane.
Trigaudin
En la cause, je suis pour le maître de l'âne, Qui sur le détenteur veut le revendiquer.
Léandre
Certes ! La cause est rare.
Trigaudin
Et fort à remarquer. Voyez avec quel art ce plaidoyer commence !
Léandre
Voilà pour mettre à bout toute ma patience.
Trigaudin
Quand le grand Annibal et les Carthaginois, De deux consuls romains triomphant à la fois, Portèrent la terreur au sein de 1'Italie, Et couvrirent de morts les plaines d'Apulie ; Quand ce fils d'Amilcar, du sang des légions, Fit rougir la campagne, inonda les sillons ; L'aigle prenant la fuite au fameux jour de Canne...
Toinon
Qu'a cela de commun, monsieur, avec votre âne ? Et qu'est-il besoin là de cane ni d'oison ?
Trigaudin
Sortez.
Scène 12
Trigaudin, Léandre
Trigaudin
On le verra dans ma péroraison. Sur ce fameux combat jusque-là je me joue ; Mais naturellement tout cela se dénoue, Et je viens à mon fait.
Léandre
J'abuse trop longtemps Des moments destinés à vos soins importants.
Trigaudin
Par ce commencement vous jugez bien du reste. L'exorde m'a coûté beaucoup, je vous proteste ; Mais de ma peine aussi j'ai recueilli le fruit, Et jamais plaidoyer ne fera plus de bruit : Aux affaires, depuis, je ne saurais suffire. Il reconduit Léandre.
Léandre
Vous me désobligez de vouloir me conduire.
Trigaudin
Je prétends m'acquitter de ce que je vous dois.
Léandre
Demeurez.
Trigaudin
Oh ! Monsieur...
Léandre
De grâce, laissez-moi.
Scène 13
Trigaudin, Toinon
Trigaudin
Qu'est-ce ?
Toinon
Deux paysans qui vont crever, je pense ; Voulez-vous bien, monsieur, leur donner audience ? Ils viennent, que je crois, de faire un mauvais coup Ou bien, par la campagne, ils ont vu quelque loup ; Car ils haltent tous deux comme des chiens de chasse.
Trigaudin
Qu'ils entrent.
Toinon
Les voici ; je vais leur faire place.
Scène 14
Trigaudin, Guillot, Mathieu
Trigaudin
Ces gens sont-ils muets ? Que veut dire ceci ? Que voulez-vous ?
Guillot
Monsieur... j'ons couru... jusqu'ici Pour... Je sis essoufflé... Maquieu... conte la chore, Et défrinche... tout c'en que j'ons vu.
Trigaudin
La pécore !
Mathieu
Dis tai-même, s'tu veux... je sis tout hors de moi.
Trigaudin
Ces lourdauds me feront enrager, que je crois. Que diantre voulez-vous ? Parleras-tu, maroufle ?
Guillot
Monsieu... je n'en pis plus.
Trigaudin
Le coquin, comme il souffle ! Qu'est-ce donc ? Qu'y a-t-il ?
Mathieu
C'est que tout maintenant, Comme j'allions nous deux... aux champs en dandenant...
Trigaudin
Tu diras ce que c'est, ou, morbleu, je t'assomme.
Guillot
Pour vous le faire court, j'ons vu tuer un homme.
Trigaudin
Voici de quoi payer mon souper.
Mathieu
Ah, monsieu !
Guillot
Celi qu'en a tué, c'est le genre à Maquieu.
Mathieu
Oui, monsieur.
Trigaudin
Eh ! Tant mieux. Bonne affaire, ou je meure.
Guillot
J'ons morguenne arrêté l'assassin tout sur l'heure ; Pis, l'ayant enfarmé dans la grange à Gariau, J'ons couru... vous voyez, j'ons le corps tout en yau.
Trigaudin
Avez-vous des témoins ?
Guillot
J'en avons à revenre.
Mathieu
Monsieu, tout chaudement si vous vouliez le penre.
Trigaudin
Il faut y procéder, et j'y vais à l'instant. Mais, dites-moi d'abord, quel est le délinquant ?
Guillot
C'est...
Trigaudin
Hé bien ! Parle donc.
Guillot
Un garçon de village.
Trigaudin
C'est bien à des marauds de tuer ! Ah ! J'enrage ! Ce n'est pas là, morbleu, ce que j'ai cru d'abord. J'en rabats plus de quinze ; et je me trompe fort Si je ne demeurais pour les frais de l'enquête.
Mathieu
Morgué, monsieu, partons.
Trigaudin
Va, tu me romps la tète.
Mathieu
Peut-être qu'on lairra sauver le criminel.
Trigaudin
Hé bien, sauve qui peut, rien n'est si naturel ; Le jeu ne vaudrait pas aussi bien la chandelle.
Guillot
Ma si...
Trigaudin
Les importuns !
Scène 15
Griffonet, Trigaudin, Guillot, Mathieu
Griffonet
Monsieur, bonne nouvelle ! Un homme assassiné !
Trigaudin
J'ai tout su de ces gens.
Griffonet
Quoi ! Vous n'y courez pas ?
Trigaudin
Eh ! Nous avons du temps ; Demain il fera jour ; rien encor ne se gâte.
Guillot
Oui, mais...
Trigaudin
Courez devant, si vous avez si hâte.
Mathieu
La chose presse.
Trigaudin
À l'autre ! Au diantre le plat-pied !
Griffonet
Vous ne savez donc pas que la bête a bon pied ?
Trigaudin
Comment ?
Griffonet
Que l'assassin que ces gens ont fait prendre Conduisait au marché des cochons pour les vendre ?
Trigaudin
Des cochons !
Griffonet
Oui, vraiment.
Trigaudin
Hé bien, qu'en as-tu fait ?
Griffonet
Belle demande !
Trigaudin
Encor ?
Griffonet
Serez-vous satisfait ? J'ai tout mis en prison.
Trigaudin
Où donc ?
Griffonet
Dans une étable. Un novice aurait fait arrêter le coupable ; Mais, instruit au métier par vos douces leçons, Laissant le délinquant, j'ai saisi les cochons.
Trigaudin
Tu seras quelque jour un juge d'importance. Mais, sans perdre de temps, partons en diligence ; Allons, que l'on me bride un cheval ; dépêchons.
Scène 16
Trigaudin, Mathieu, Guillot
Trigaudin
Que ne me disiez-vous qu'il avait des cochons ?
Mathieu
Eh ! Je ne pensions pas qu'il en fût plus coupable.
Trigaudin
Si fait, si fait. Un homme assommé ! Comment, diable ! Et des cochons ! Suffit ; rien ne peut m'émouvoir ; Je prétends, en bon juge, en faire mon devoir : Ceci mérite exemple.
Guillot
Eh ! Pour le maître, passe ; Mais les cochons, monsieu, morgué faites-leu grâce.
Mathieu
Je vous la demandons.
Trigaudin
Nous verrons tout cela. Je vais prendre ma robe. Enfants, attendez là.
Scène 17
Mathieu, Guillot
Mathieu
Noutre bailli, tout franc, entend les récritures.
Guillot
Morgué ! Son clerc itou sait bian les proucédures. Ce sont deux fins matois que ces compères-là.
Mathieu
Voilà, par ma figuette, un bon juge, stilà. N'est-il pas vrai, Guillot ?
Guillot
Y me semble de même.
Mathieu
Y n'y cherche point tant de chose ni de frême. Aux autres, pour avoir un méchant jugement, Y leu faut, palsangué, plus de recoulement, Et plus de con... fron... tra... tanquia, plus de grimoire ! An n'en serait chevir, et c'est la mer à boire : Ma ly, sans barguigner, y va d'abour au fait ; Drès qu'on a des cochons, le procès est tout fait : C'est juger comme il faut.
Guillot
Oui, morgué, c'est l'entenre. Ma si, tandis qu'il est dans son himeur de penre, À noutre collecteur je faisions... tu m'entends.
Mathieu
C'est très bian avisé ; vengeons-nous tout d'un temps.
Guillot
Le compère a, morguoi, des cochons.
Mathieu
La pensée En est bonne : oui, ma foi, baillons-li la poussée.
Scène 18
Trigaudin, Mathieu, Guillot
Trigaudin
Un homme assassiné ! Nous allons voir beau jeu ! Il en mourra plus d'un.
Mathieu
C'est bian dit. Mais, monsieu, Comme tout vilain cas fut toujours regniable, S'il soutiant aux témoins...
Trigaudin
Quoi ?
Mathieu
Qu'il n'est point coupable, Qu'on l'a pris pour un autre...
Trigaudin
Eh ! Non : sait-on pas bien ?...
Mathieu
S'il les récuse, enfin ?
Trigaudin
Allez, ne craignez rien : Voyez-vous, ces détours ne peuvent me surprendre, L'homme aux cochons, vous dis-je, est celui qu'il faut pendre.
Guillot
Mais, monsieu, si toujou je commencions par là, Pour ne point parde temps ?
Trigaudin
Le lourdaud que voilà !
Guillot
Je verbaliserions après tout à notre aise.
Trigaudin
Oui, oui. çà, dépêchons.
Guillot
Monsieu, ne vous déplaise, Je pourrions là-dessus raisonner un moment.
Mathieu
J'avons du temps pour tout.
Trigaudin
Partons incessamment ; La chose le requiert. Sans me rompre la tête, Qu'on aille voir plutôt si ma monture est prête.
Scène 19
Trigaudin, Toinon
Trigaudin
Quoi ! Qu'est-ce encor, Toinon ? Ne partirons-nous pas ?
Toinon
Votre bidet, monsieur, est tout bridé là-bas.