Un Hibou ou Petit Duc, et une Hirondelle des Rochers
Scène 1
Hirondelle, Hibou
Hirondelle
Nous ne tarderons pas à partir pour un pays plus chaud, car les cigales, les scarabées et les papillons deviennent rares, et il faut vivre.
Hibou
Je ne me mettrai en route qu'après toi.
Hirondelle
Je sais que mon espèce précède toujours la tienne dans notre migration annuelle.
Hibou
Que ne puis-je vivre caché dans un trou ! Ces voyages me fatiguent et me déplaisent.
Hirondelle
Et moi, ils m'amusent. Il est beau de parcourir les continents et les mers, et de faire deux cents lieues en vingt-quatre heures. C'est une puissance de liberté que peu d'oiseaux partagent avec nous. Voyez Montbeillard ; Histoire des hirondelles. [NdA]
Hibou
J'en conviens, mais le soleil est bien désagréable. Encore s'il n'y avait que la lune, on pourrait...
Hirondelle
Tu crains donc bien la lumière ?
Hibou
Elle m'est pénible au dernier point ; je n'ai jamais pu la supporter.
Hirondelle
Jamais ?
Hibou
Non, pas même quand j'étais homme.
Hirondelle
Je te plains d'avoir de si mauvais yeux. La nature m'a beaucoup mieux traitée que toi sous ce rapport, car non seulement mes yeux sont très bons, mais ils résistent même aux accidents les plus graves, et se guérissent en peu de temps.
Hibou
Tant mieux pour toi.
Hirondelle
Puisque nous sommes ici à l'ombre et que rien ne nous empêche de jaser à notre aise, dis-moi quel rôle tu as joué parmi les animaux à deux pieds.
Hibou
J'ai été un saint personnage, un homme tout en Dieu, et me voilà hibou. Qui aurait pu s'attendre à une pareille métamorphose ?
Hirondelle
C'est que les hommes ne savent rien, quoiqu'ils s'imaginent savoir tout. Mais enfin, qu'étais-tu ?
Hibou
Docteur de Sorbonne.
Hirondelle
Je conçois que la lumière te blesse encore aujourd'hui ; tu vivais dans une région de ténèbres.
Hibou
Dans une région de vérité, petite insolente.
Hirondelle
Allons donc !
Hibou
Impie !
Hirondelle
Calme-toi ou je prends ma volée, et tu ne sauras pas qui je cache sous mes plumes.
Hibou
Quelque philosophe, quelque ennemi du trône et de l'autel : je le devine à ta manière de penser.
Hirondelle
Tu devines très mal, car je m'inquiétais fort peu du trône et de l'autel. J'ai voulu vivre libre, et j'ai vécu libre.
Hibou
Ce n'est là ni un métier, ni une profession.
Hirondelle
Non, mais c'est beaucoup mieux : c'est la liberté.
Hibou
Je ne comprends rien à tout ce que tu dis.
Hirondelle
Et moi, je comprends encore bien moins comment tu as pu passer ta vie dans une corporation où tu n'avais pas le droit de penser par ta propre raison, d'avoir une opinion à toi.
Hibou
Les lumières de nos supérieurs.
Hirondelle
Les lumières de tes supérieurs n'étaient souvent que des sottises.
Hibou
Tu n'aurais pas osé me parler avec cette arrogance quand j'étais revêtu de ma robe de docteur.
Hirondelle
Cela est possible, car il faut toujours se défier d'un plus fort que soi, surtout quand ce plus fort n'a pas le sens commun.
Hibou
Me diras-tu enfin à qui je parle ?
Hirondelle
À une hirondelle.
Hibou
Tu abuses de ma patience.
Hirondelle
Mon nom est inconnu, mais j'ai été l'homme le plus libre qu'il y ait jamais eu sur la terre. Né sans ambition, et jouissant d'une fortune qui suffisait à mes besoins parce que je ne fléchissais que sous ceux de la nature, je pris la ferme résolution, pour n'être aux ordres de personne et ne me soumettre au joug d'aucune opinion dominante, de me contenter de mon sort, de ne rechercher aucune fonction publique, de ne jouer aucun rôle dans l'État, et de respecter les lois bonnes ou mauvaises. Indépendant par mon caractère, par mes principes, par mes moyens d'existence, je fus libre sous toutes les formes de gouvernement que les factions s'arrachaient dans ma patrie. Je ne voulais pas plus commander que servir, car j'étais persuadé que ceux qui gouvernent les autres payent bien cher l'orgueilleuse satisfaction d'être les maîtres. Comme je n'étais sur la route d'aucun homme, que mon bonheur ne dépendait que de moi, et que personne au monde ne pouvait me forcer à changer de manière de vivre, mon coeur fut toujours pur de haine et d'envie; et, après avoir donné mon superflu aux malheureux, je voyais du haut de ma montagne solitaire, avec un doux sentiment de fierté et d'estime pour moi-même, mes pauvres semblables s'entre-dévorer pour le choix d'un maître, pour des rêveries politiques ou religieuses, pour des bulles de savon. Si tu savais comme les hommes sont petits quand on les voit de haut !
Hibou
Voilà une vie bien singulière.
Hirondelle
Eh bien ! Il me manquait encore quelque chose : j'enviais le sort des oiseaux voyageurs qui passaient en si peu de jours d'un continent à l'autre ; j'aurais voulu avoir des ailes.
Hibou
Tes désirs sont accomplis.
Elle s'envole, et le docteur-hibou reste tout pensif.
Hirondelle
Oui, et j'use largement de cette faculté, car je vole même en mangeant. Je ne sais ce que tu trouvais d'admirable dans ta Sorbonne ; mais, quant à moi, je ne connais rien de beau, rien de sublime sur la terre, que les solitudes, les montagnes, les vents, les mers, le soleil et la liberté.