Comédie · 1874

Brûlons Voltaire !

d’Eugène Labiche

Représentation
≈ 42 min
Distribution
3 femmes, 2 hommes
Répliques
556
Écriture
En prose
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Maxime N 131 ≈ 12 min 7
Marchavant H 132 ≈ 11 min 5
Lamblin H 82 ≈ 7 min 6
Alice F 95 ≈ 6 min 8
La Baronne F 84 ≈ 4 min 4
Jacquette F 28 ≈ 2 min 6
Tous N 4 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Brûlons Voltaire !
Maxime absentabsentabsentabsent
Marchavant absentabsentabsentabsentabsentabsent
Lamblin absentabsentabsentabsentabsent
Alice absentabsentabsent
La Baronne absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Jacquette absentabsentabsentabsentabsent
Tous absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Brûlons Voltaire !

Scène 1

Lamblin, Jacquette

Il s'approche d'elle et tousse fortement.

Lamblin

Jacquette !... Jacquette !... Tiens ! Elle dort... en plein jour.

Jacquette

Quoi ?... Ah ! C'est Monsieur Lamblin, le notaire !

Lamblin

Il paraît que nous fêtons Sainte-Paresse aujourd'hui.

Jacquette

Madame la Baronne m'a expressément défendu de travailler à quelque chose d'utile les jours consacrés.

Lamblin

Ces dames sont-elles revenues de l'office ?...

Jacquette

Ah bien oui ! Il y a aujourd'hui un sermon qui n'en finit pas... sur l'OEuvre des bons livres, dont Madame la baronne est présidente. On a fait venir un prédicateur d'Avignon... et on dit qu'il n'a pas d'accent.

Lamblin

Alors, il ne plaira pas... J'ai une bonne nouvelle à annoncer à ces dames, un acquéreur sérieux vient de se présenter à mon étude pour acheter le château.

Jacquette

Tant pis !... Je me plaisais à Chignac.

Lamblin

Vraiment ?

Jacquette

On m'y demande très souvent en mariage.

Lamblin

Tu sais... quand la... catastrophe arrivera... Je ferai ton contrat pour rien.

Jacquette

C'est bien le moins.

Lamblin

Comment ! C'est bien le moins !

Jacquette

Dame !... Vous me l'avez assez promis... sous les grands arbres, les jours de lune... quand vous étiez clerc de notaire.

Regardant le mobilier :

Lamblin

Ne parlons plus de ça !... C'est oublié. Jacquette, il y a beaucoup de poussière sur les meubles.

Jacquette

Depuis que je sais que nous allons déménager, le plumeau ne me dit plus rien.

Lamblin

Oh ! Moi, ça ne me choque pas... La poussière, dans le Midi... C'est une dame de compagnie, mais c'est pour l'acquéreur... et vois-tu, un acquéreur, c'est comme un amoureux... Quand il doit venir, on fait un peu de toilette.

Prenant le plumeau.

Elle époussette nonchalamment.

Jacquette

II y en a qui profèrent la simplicité, mais pour vous faire plaisir... Je vais déranger la poussière... Ah ! Monsieur Maxime.

Scène 2

Maxime, Jacquette, Lamblin

entrant

Maxime

Il est vêtu très modestement et porte un carton sous son bras : Mademoiselle...

Jacquette

Le professeur de dessin de Mademoiselle.

Lamblin

Mon locataire... Un pauvre diable !

Maxime

Je vous demande pardon, Monsieur Lamblin.

Lamblin

Eh bien ! Mon cher... Êtes-vous content de votre petit logement ?

Maxime

Très content... Seulement la cheminée fume.

Lamblin

Je le sais... Mais vous comprenez qu'une chambre richement meublée pour quinze francs par mois... Votre prédécesseur avait l'habitude d'entrebâiller la fenêtre.

Maxime

Ah !... Je vous remercie de ce renseignement. Mais elle n'ouvre pas votre fenêtre... L'humidité a fait gonfler le bois.

Lamblin

Ça reviendra avec le soleil... Un peu de patience !

Maxime

Mais quand le soleil reviendra, je n'aurai pas besoin de faire du feu.

Lamblin

Alors, ça ne fumera plus.

Maxime

C'est juste... Je ne sais pourquoi on a eu l'idée d'inventer les fumistes. Voulez-vous avoir l'obligeance de m'annoncer à ces dames, Mademoiselle Jacquette.

Jacquette

Elles ne sont pas encore rentrées... Si vous voulez les attendre ici...

Maxime

Merci... Je vais faire un tour dans le parc... Vous me préviendrez aussitôt que ces dames seront de retour.

Jacquette

Soyez tranquille.

Il sort par le fond à gauche.

Maxime

Monsieur Lamblin... Mademoiselle...

Jacquette

Pauvre garçon ! Il est d'un timide... Voilà un mois qu'il vient ici donner des leçons de dessin à Mademoiselle et...

Lamblin

Et quoi !

Jacquette

II n'a pas encore osé me dire... que j'avais l'air distingué...

Lamblin

Oh ! C'est inconvenant !

Jacquette

Une chose curieuse ! Il gagne trois francs par leçon et chaque fois qu'il me rencontre seule il me donne vingt francs... sans rien demander.

Lamblin

Ah ! Bah !

Jacquette

Je ne sais pas comment il fait pour vivre !

Lamblin

En effet... C'est louche... Serait-ce un voleur ?

Jacquette

Mais les voleurs prennent de l'argent et n'en donnent pas.

Lamblin

Il y en a qui amorcent.

Jacquette

Ah ! Voici mademoiselle.

Scène 3

Lamblin, Alice

Jacquette sort au commencement de la scène.

Lamblin

Arrivez, Mademoiselle, vous voyez un homme enchanté, ravi...

Alice

Vraiment ? Qu'y a-t-il donc ?

Lamblin

J'ai trouvé un acquéreur pour le château !

Alice

Cette joie... Vous tenez donc bien à faire un acte?

Lamblin

Sans cela je ne serais pas notaire... Mais cet acte peut en amener un second... bien doux... Vous ne comprenez pas ?...

Alice

Non...

Lamblin

Vendons d'abord l'immeuble... et une fois le contrat signé, je tombe aux genoux de madame votre mère.

Alice

Ah ! Mon Dieu ! Vous voulez épouser ma mère!

Lamblin

Non !... Je tombe aux genoux de madame votre mère et j'ai l'honneur de lui demander votre main.

Alice

Ma main ! Par exemple !

Lamblin

C'est un projet que je caresse depuis longtemps.

Alice

Ah ! Ça ! Quel rapport y a-t-il entre la vente du château et ma main ?

Lamblin

C'est bien simple... Vous êtes copropriétaire de l'immeuble pour les sept dixièmes... du chef de monsieur votre père, la liquidation s'est faite à l'étude.

Alice

Eh bien ?

Lamblin

Eh bien ! Le château vendu, vous entrez en possession de votre dot... Vous devenez liquide.

Alice

Hein ?

Lamblin

Comme nous disons dans le notariat... Je vous épouse, je paie mon étude, j'achète un cheval, avec un petit panier... Pour faire mes courses... Et vous êtes bien heureuse !...

Alice

Ah ! Je vous en réponds !... Mais je croyais... du moins le bruit en a couru... que vous songiez à la fille du receveur particulier...

Lamblin

Oui et non... J'ai eu un moment l'idée de cette union... La petite est gentille.

Alice

Et son père très riche... Il possède deux fermes dans les environs...

Lamblin

Oui, mais tout cela est grevé... chargé d'hypothèques... J'ai pris mes renseignements.

Alice

Je comprends... la fiancée n'est pas liquide.

Lamblin

Ah ! Vous me prenez mes mots !... Des mots de notaire !... Vous avez déjà la vocation !...

Alice

Ah ! Pas si vite !... Si par hasard vous ne me plaisiez pas ?

Lamblin

Allons donc !... Est-ce que c'est possible?...

Alice

Et si j'en avais distingué un autre ?

Lamblin

Un autre !... Je suis tout seul !... Il n'y a que moi qui porte des gants dans le pays.

Alice

Ah ! Voici ma mère !...

Scène 4

Lamblin, La Baronne, Alice

La Baronne paraît au fond, à droite. Tenue sévère, elle a son livre d'offices à la main.

Lamblin

Madame la Baronne...

La Baronne

Bonjour, Lamblin.

Lamblin

Avez-vous été satisfaite du nouveau prédicateur ?

La Baronne

Oui... Il nous a dit de fort bonnes choses.

Lamblin

Sur les bons livres ?

La Baronne

Et contre les mauvais, et j'ai même promis...

Lamblin

On prétend qu'il n'a pas d'accent.

Alice

Oh ! Par exemple !...

La Baronne

Très peu... Il est de Marseille.

Alice

Je l'aurais cru de Saint-Flour...

La Baronne

Mademoiselle !... Il y a des gens dont le caractère ne doit jamais prêter à la plaisanterie.

Alice

Ce n'est pas un crime d'être auvergnat.

À Lamblin.

La Baronne

Assez ! On ne vous a pas vu au sermon...

Lamblin

Non... J'allais partir... lorsqu'un client est arrivé à mon étude... Je l'ai bien regretté.

La Baronne

Vous recevez des clients les jours réservés ?

Lamblin

Pas ordinairement... Mais comme il s'agissait d'un acquéreur pour votre château...

La Baronne

Ah !

Lamblin

Un monsieur qui arrive de Paris tout exprès... et qui repart ce soir...

La Baronne

Alors il y a force majeure.

Lamblin

Voulez-vous me permettre de vous offrir quelques petits lots pour votre tombola de l'OEuvre des bons livres ?

La Baronne

Comment donc ! Avec plaisir !

Lamblin

Les cinq codes, très bien reliés.

La Baronne

Ah !

Alice

Dame ! Un notaire!...

À part.

Lamblin

Un verre de Bohême, fêlé.

La Baronne

Délicieux !

Lamblin

En dessous... Ça ne se voit pas. Ces loteries-là, c'est un ramassis de tout ce qui vous gêne.

Elle remonte.

La Baronne

Vous êtes un homme charmant !

Lamblin

Vous entendez... Je ne le lui fais pas dire.

Alice

Ni moi non plus.

La Baronne

Et cet acquéreur... Quand me le présenterez-vous ?...

Lamblin

Tout de suite... Il attend à mon étude que vous puissiez le recevoir.

La Baronne

Très bien... J'ai le temps de changer de coiffure.

Lamblin

Oh ! Il m'a l'air d'un homme sans cérémonie... Tout rond...

Elle entre à gauche.

La Baronne

C'est égal... Il ne faut pas faire peur... Allez le chercher.

Il sort vivement par le fond à droite.

Lamblin

Ayez bon espoir... Nous vendrons le château, Mademoiselle, nous le vendrons !

Scène 5

Alice, Jacquette, Maxime

Jacquette entre avec des bouquets qu'elle met dans les vases.

Alice

Mais je n'y tiens pas !... Du moment que ma main fait partie de l'immeuble... Il ne me plaît pas du tout ce notaire... Quelle différence avec Monsieur Maxime, autant l'un est sot, prétentieux et laid, autant l'autre est timide, respectueux et... et bien... Pourquoi ces bouquets ?

Jacquette

C'est pour donner du montant à la propriété... à cause de l'acquéreur.

Haut.

Alice

Heureusement ce n'est pas cela qui fera vendre le château ! Est-ce que Monsieur Maxime n'est pas encore venu pour la leçon ?

Jacquette

Si, Mademoiselle... Il se promène sous les fenêtres depuis une demi-heure.

Alice

Va lui dire que nous sommes de retour.

Elle s'approche du fond à gauche et crie au-dehors.

Jacquette

Oui, mademoiselle. Eh ! Là-bas !... Vous pouvez venir... On est rentré.

L'imitant.

Alice

Comme tu lui parles... Eh ! Là-bas !... Il faut prendre garde de le blesser... Précisément parce qu'il est pauvre.

Jacquette

Oh ! Il n'est pas susceptible.

Maxime

Mademoiselle...

Alice

Je regrette qu'on vous ait fait attendre... J'ignorais que vous fussiez là.

Donnant une pièce à Jacquette et bas.

Maxime

Le mal n'est pas grand. Tiens, prends ça... et file !

Elle sort par la gauche.

Jacquette

Encore un louis !... Mais comment fait-il pour joindre les deux bouts ?

Scène 5

Alice, Maxime, La Baronne

Alice

Ma mère va venir, monsieur, mais nous pouvons toujours commencer.

Il commence à disposer le chevalet.

Maxime

Je suis à vos ordres, mademoiselle.

Alice

Trouvez-vous que je fasse quelques progrès ?

Maxime

Mon Dieu, Mademoiselle, excusez ma franchise... Vous réussissez assez bien le nez, les cheveux...

Alice

Mais le reste ?

Maxime

Moins... après ça les yeux et la bouche ont si peu d'importance...

Alice

Oh ! Vous trouvez que la bouche et les yeux...

Maxime

Oh !... Je ne dis pas ça pour...

Alice

Alors... Grondez-moi... Vous n'êtes pas assez sévère... Oh ! Mon professeur de piano ne se gêne pas, lui !... Il est vrai que c'est un vieux... qui prend du tabac ! Grondez-moi.

Maxime

Mais pour vous gronder... il ne faudrait pas vous regarder.

Alice

Pourquoi ?...

Maxime

On est tout de suite désarmé... Il y a tant de douceur, tant de bonté dans vos yeux...

La Baronne paraît.

Alice

Ma mère !

Saluant.

Maxime

Que le diable l'emporte ! Madame la Baronne...

La Baronne

Bonjour... Avez-vous déjà commencé ?

Maxime

Pas encore, Madame la Baronne... Je préludais à la leçon par quelques considérations sur l'art ancien comparé à l'art moderne.

Alice

Oh ! Comme il ment !

La Baronne

Qu'est-ce que vous lui faites copier aujourd'hui ?

Maxime

Un Ajax...

La Baronne

Toujours des païens !

Maxime

Un Ajax insultant les faux Dieux !

La Baronne

À la bonne heure.

Bas.

Maxime

Les yeux !... Les yeux!... Plus d'expression !... Attendez, je vais vous tailler votre crayon... Vos jolies mains sont si blanches que ce serait un meurtre de les noircir.

La Baronne

Vous dites ?...

À Alice.

Il lui prend la main.

Maxime

Je dis à Mademoiselle qu'il faut apprendre à tailler son crayon... Vous voyez... Vous le tenez ainsi... En allongeant bien les doigts... comme ça !...

Alice

Il me semble qu'il m'a serré la main.

Il lui serre la main plus fort.

Maxime

... Sans y mettre de raideur... de l'abandon... un peu d'abandon...

Alice

Ah !

La Baronne

Quoi ?

Maxime

C'est mademoiselle qui vient d'estomper l'oeil avec sa manche.

Alice

Oh ! Mais comme il ment !

Il feint de réparer l'accident.

Maxime

Ce ne sera rien... Un peu de mie de pain...

La Baronne

Allons bien ! Je n'ai plus de laine... Monsieur Maxime...

Maxime

Madame la Baronne ?...

La Baronne

Voulez-vous avoir l'obligeance de me tenir mon écheveau pour le dévider.

Il prend entre ses deux mains l'écheveau de La Baronne qui le dévide.

Maxime

Comment donc, Madame la Baronne.

La Baronne

Asseyez-vous !... Ça me sera plus commode.

Maxime

Vous êtes bien bonne.

Alice

Eh bien ! Et moi ?

La Baronne

Monsieur Maxime, est-ce que vous ne songez pas à vous marier ?

Maxime

Moi ?...

La Baronne

J'avais songé pour vous à la fille de notre huissier.

Alice

Ah ! Maman ! Elle est rousse !

Maxime

C'est une couleur un peu... voyante.

La Baronne

Elle change beaucoup... Dans quelques années elle sera blonde.

Maxime

Alors c'est une question d'avenir.

La Baronne

La demoiselle n'est pas jolie... Non, pas jolie... mais elle a de très bons principes... On se contenterait de quinze mille francs avec un état.

Maxime

Malheureusement je n'ai pas... Je le regrette bien...

Alice

Et maman appelle ça une leçon de dessin !

La Baronne

Écartez les mains... C'est ça !... Vous n'avez pas de famille ?

Maxime

Pardon, Madame la Baronne, j'ai un oncle... riche.

La Baronne

Eh bien alors !

Maxime

Oui, mais nous sommes en froid.

La Baronne

Ah ! Pourquoi ?

Maxime

Parce que... parce que nous n'avons pas les mêmes opinions... C'est un philosophe... Un libre-penseur.

La Baronne

Ah ! Quelle peste que ces gens-là !

En gesticulant il brouille tout l'écheveau.

Il s'est levé.

Maxime

C'est mon oncle, Madame. Comme il ne me convenait pas de subir ses idées... Je me suis retiré... J'ai préféré la lutte, la souffrance à l'abandon de mes principes ! Oh ! Pardon ! J'ai mêlé un peu votre laine !...

Se levant.

Maxime remonte.

La Baronne

II n'y a pas de mal... C'est dans un pieux mouvement ! Nous en resterons là pour aujourd'hui... J'attends une visite.

Alice

Mais, maman... La leçon n'est pas à moitié.

La Baronne

Sois tranquille... Je lui paierai son cachet entier.

Maxime

Madame la Baronne, voulez-vous me permettre de vous offrir ce dessin pour votre loterie ?

La Baronne

Qu'est-ce que ça représente ?

Maxime

Une Sainte-Cécile.

La Baronne

Ah ! À la bonne heure !

Alice

Ah !... C'est très joli !... Plein d'expression... Regarde donc, maman...

À part.

La Baronne

Oui, charmant. Pas de cadre !

Maxime

Madame la Baronne... Mademoiselle...

La Baronne

Vous dînez avec nous aujourd'hui ?

Il sort par le fond, à gauche.

Maxime

Madame...

Scène 7

La Baronne, Alice, Lamblin, Marchavant

La Baronne

Pauvre garçon ! Un bon dîner... Ça lui fera l'estomac.

Alice

C'est très bien à lui d'avoir su résister à son oncle.

La Baronne

Certainement... Aussi tu vois... Je l'ai invité !

Les présentant l'un à l'autre.

Lamblin

Veuillez prendre la peine d'entrer... Monsieur Marchavant, Mme la baronne.

À La Baronne.

Marchavant

Madame... Mademoiselle... Ma famille est originaire de ce pays, j'avais depuis longtemps le projet d'y acheter une propriété... lorsque j'ai appris la mise en vente de votre château.

La Baronne

J'espère qu'il vous plaira, Monsieur... L'habitation est très complète et si vous avez une nombreuse famille...

Alice s'est assise à droite.

Marchavant

Non, Madame, je suis célibataire... Je n'ai qu'un neveu, un neveu que j'aime comme un fils, il est en Norvège pour le quart d heure... J'espère le marier un jour... C'est mon rêve... Mais le drôle ne mord pas au mariage... Il est continuellement amoureux.

La Baronne

Hum ! Hum !...

Marchavant

Son coeur ne désemplit pas.

Lamblin

Hum ! Hum !

Marchavant

Je crois, Dieu me pardonne ! Qu'il a été bâti avec de la lave. Aussi je l'ai envoyé en Norvège... pour le refroidir...

Bas à Marchavant, lui montrant Alice.

Lamblin

Hum ! hum !... La demoiselle !

Marchavant

Ah ! Oui... Mille pardons... Ceci est étranger à l'objet qui m'amène... Madame, je vous préviens que je suis très rond en affaires. Je viens de visiter la propriété, elle me convient... et si nous tombons d'accord nous signerons aujourd'hui même.

Alice

Aujourd'hui ! Il me fait peur !

Marchavant

AMonsieur m'a parlé de deux cent soixante-quinze mille francs, avec le mobilier, sans en excepter un porte-allumettes.

La Baronne

C'est en effet mon prix.

Lamblin

Sauf le linge de table et de corps.

Marchavant

Naturellement... On m'a annoncé, dans la cave, deux cent vingt bouteilles de madère... du vrai... C'est très rare.

La Baronne

En effet, feu Monsieur le Baron l'a rapporté lui-même des Canaries.

Marchavant

Je ne le cache pas, le Madère, c'est mon vin.

Lamblin

Il est bavard !

Marchavant

Il me réchauffe, il me rajeunit... Il me rend presque tendre...

Bas.

Lamblin

Hum ! La demoiselle !

Marchavant

C'est juste... On dit le pays joli.

Lamblin

Délicieux !... On ne peut plus le quitter une fois qu'on y est.

Alice

Oui... Mais le difficile est d'y arriver... Les chemins sont impossibles.

Marchavant

Ah !

Bas, à Alice.

Lamblin

On les refait ! On les refait ! Le conseil général est sur le point de voter quarante mille francs... Taisez-vous donc !

La Baronne

Monsieur sait-il que nous sommes à cinq minutes de l'église et du presbytère ?

Marchavant

Ah ! Ah ! C'est un inconvénient.

Lamblin

La demoiselle !

Marchavant

Y a-t-il beaucoup de cloches à votre église ?

Lamblin

Pas une... et notre curé est un homme charmant.

Se ravisant.

Il remonte.

Marchavant

Oh ! ça ! Joue-t-il aux dominos ?

La Baronne

Aux dominos ! Comme dans les cafés !

Lamblin

Invitez-le à dîner, c'est l'usage.

La Baronne

Vous croyez... C'est qu'il ne me plaît guère.

Lamblin

II refusera.

La Baronne

Monsieur nous fera-t-il l'honneur de rester à dîner ?

Marchavant

Avec plaisir, Madame !

Lamblin

Tiens, il accepte.

La Baronne

C'est que... Je réclamerai votre indulgence. C'est aujourd'hui maigre.

Marchavant

Oh ! Je suis très tolérant... Un plat de viande me suffit.

Haut.

La Baronne

Un plat de viande... en carême... J'ai une sarcelle et deux poules d'eau.

Lamblin

Bravo ! C'est du poisson, mais ça a l'air de viande.

Marchavant

Je crois que nous sommes à peu près d'accord.

La Baronne

Tout à fait.

Marchavant

Eh bien ! Madame... touchez là.

La Baronne

Affaire conclue !

Tout le monde s'assoit.

Lamblin

Si vous voulez prendre la peine de vous asseoir, je vais rédiger le sous-seing.

Alice

Ah ! Mon Dieu ! Comme ça va vite !

Marchavant

Avez-vous un cercle dans cette localité ?

La Baronne

Je l'ignore, Monsieur.

Marchavant

Et que fait-on de ses soirées ?

La Baronne

Nous tricotons des bas de laine.

Marchavant

Charmante distraction !

Lisant.

Lamblin

Voilà... Je passe le préambule et j'arrive à l'objet de la vente. « Primo. Le château de Chignac avec parc et toutes ses dépendances. Secundo. Tout le mobilier, meubles meublants, literie, vaisselle, bibliothèque, livres. »

La Baronne

La bibliothèque... Ah ! Pardon... J'ai une réserve à faire.

Lamblin

Laquelle ?

La Baronne

Je désire excepter de la vente un ouvrage de la bibliothèque.

Marchavant

Un souvenir de famille... Permettez-moi de vous l'offrir... Quelque prix de pensionnat, sans doute ?

La Baronne

Non, Monsieur, grâce à Dieu, on ne donne pas encore dans les pensionnats de pareils ouvrages.

Marchavant

C'est un mauvais livre ?

La Baronne

Les oeuvres de Monsieur de Voltaire.

Marchavant

Ah !... Vous tenez à les conserver ?

La Baronne

Non !... Car j'ai promis... À quelqu'un... Promis ce matin même de les brûler.

Marchavant

Brûler Voltaire !... Le patriarche de Ferney !

La Baronne

Lui ! Un patriarche !

Marchavant

Le flambeau de l'humanité, si vous le préférez...

La Baronne

Une torche allumée par l'Enfer !

Marchavant

Ah ! Permettez... D'abord l'avez-vous lu ?

La Baronne

Jamais !

Marchavant

Eh bien alors ?...

La Baronne

Il n'est pas nécessaire de lire un ouvrage pour le juger.

Marchavant

Cependant... C'est encore le meilleur moyen...

La Baronne

D'ailleurs, j'ai promis, solennellement promis de le jeter au feu le jour où je vendrais le château.

Marchavant

Mon Dieu, Madame, j'en suis désolé, mais je ne puis vous accorder ce que vous me demandez...

La Baronne

Comment !

Elle se lève ainsi que Lamblin.

Alice

Ça se brouille !

Marchavant

Choisissez un autre ouvrage Corneille, Racine, Bossuet... Ça m'est égal... Mais celui-là, jamais !... J'ai des raisons personnelles pour ménager Voltaire.

La Baronne

Et lesquelles ?

Marchavant

J'ai fait de ce grand homme un éloge imprimé qui a été couronné en 1865 par l'Académie de Cahors.

Alice

L'éloge de ce monsieur, oh !

Marchavant

Voulez-vous me permettre, Mademoiselle, de vous offrir un exemplaire ?

La Baronne

Ma fille ! Respectez ma fille !

Lamblin

Voyons... Je vous demande pardon si j'interviens... Mais c'est comme notaire... Il y a peut-être moyen de s'entendre...

Alice

Maman, ne cédez pas !

La Baronne

Sois tranquille !

Lamblin

II serait vraiment fâcheux de faire manquer un acte important... Un acte de deux cent soixante-quinze mille francs... pour quelques misérables volumes.

Marchavant

Misérables volumes ! Voltaire !

Lamblin

Je ne suis pas son ennemi... Loin de là... Je reconnais qu'il renferme de bons endroits...

La Baronne

Hein ?...

Lamblin

Mais il en a aussi de condamnables... de très condamnables...

Marchavant

Vous l'avez donc lu ?

Bas à Marchavant.

Haut.

Lamblin

Jamais ! Je compte le lire. Eh bien ! Ne pourrait-on pas, à titre de transaction, brûler certains volumes et conserver les autres ?

Alice

Ah ! Quelle lâcheté !

Haut.

Lamblin remonte.

La Baronne

Tais-toi ! Je n'excepte pas une virgule !

Marchavant

Ah ! Permettez, madame, j'invoque mon droit... car enfin nous nous sommes frappé dans la main... Je vous ai acheté tout le mobilier, sauf le linge de table et de corps. Voltaire est-il linge de corps ou de table ? Non ! Donc il m'appartient ! Donc, on n'en brûlera pas un feuillet !...

La Baronne

Et moi, Monsieur, je vous dis qu'on le brûlera !

Elle remonte.

Alice

Oui, on le brûlera !

Marchavant

Non, madame !

La Baronne

Si, monsieur !

Marchavant

Non, madame !

La Baronne

Eh bien ! Il n'y a rien de fait !

Marchavant

Soit ! Il n'y a rien de fait !

Alice

Bravo !

Lamblin

Ah ! Par exemple, si je m'attendais à ça !

Marchavant

Petit-fils de Voltaire, je ne courberai pas le front devant une descendante des Croisés.

Lamblin

Monsieur Marchavant...

Marchavant

Laissez-moi tranquille avec votre vieille bigote.

La Baronne

Bigote !

Marchavant

Ah ! Pardon, ça m'a échappé. Je tenais simplement à vous dire que s'il vous plaît de jouer le rôle d'éteignoir, je ne vous tiendrai pas la bougie.

La Baronne

Je vous salue, Monsieur.

Marchavant

Madame...

La Baronne

Idolâtre !

Marchavant

Fanatique !

Alice

On le brûlera ! On le brûlera !

Sortant.

Il disparaît.

Lamblin

Ne l'excitez donc pas... Je cours après lui... Il me vient une idée qui peut tout arranger. Monsieur Marchavant ! Monsieur Marchavant !

Scène 8

Alice, Maxime, Marchavant

Sautant de joie.

Maxime paraît au fond à gauche. Il est habillé.

Alice

Bravo ! C'est rompu ! Ma foi ! Je ne connais pas Monsieur de Voltaire, mais c'est un bien brave homme ! Quel bonheur ! Quel bonheur !

Maxime

Ah ! Mon Dieu ! Quelle joie !

Alice

Ah ! C'est vous... pardon...

Maxime

Est-il indiscret, Mademoiselle, de vous demander la cause de cette petite sauterie intime ?

Alice

Ah ! Si vous saviez... On ne vend pas le château !... C'est manqué !

Maxime

Je comprends... Vous quittiez à regret vos souvenirs d'enfance.

Alice

Ah ! Ce n'est pas ça ! Mais le château vendu... C'est ma dot... et l'on songeait à me marier.

Maxime

Vous marier, vous ! Jamais !

Alice

Comment ! Jamais !... Mais je ne veux pas devenir vieille fille !

Maxime

Au fait... Un mariage !... Je n'y avais pas pensé !... Ce que c'est que le manque d'habitude !

Alice

Seulement... Je veux choisir mon mari moi-même.

Maxime

Et vous avez bien raison !

Alice

D'abord, je ne veux pas de Monsieur Lamblin.

Maxime

Qui ça, Lamblin ? Le notaire ?

Alice

Oui, il se met sur les rangs.

Maxime

Allons donc ! Un croquant ! Un bellâtre de province ! Qui met ses gants dans l'antichambre et les retire en sortant... Il vous rendrait ridicule !

Alice

Tiens ! Vous ne l'aimez pas.

Maxime

Naturellement, puisqu'il vous aime.

Le regardant.

Alice

Ah !... Mais qu'est-ce que ça vous fait qu'il m'aime ?

Il remonte un peu.

Maxime

Comment, ce que ça me fait !... Mais c'est-à-dire que... l'animal !

Alice

On dirait que vous êtes jaloux.

Maxime

Eh bien ! Oui, je le suis ! Quand on vous regarde, il me semble qu'on me vole ! Quand on vous aime, on m'irrite, on me blesse... Hier, votre mère me demandait ce qui m'avait décidé à me fixer dans cette localité... Certes, ce n'est pas le paysage... Il est atroce !

Alice

Vous trouvez ?

Maxime

Tout à fait... Le ciel est d'un bleu... bête, les ruisseaux roulent de l'eau chaude, les arbres sont roussis, les oiseaux... n'osent pas chanter, ils craignent la poussière... Et un vent !... Ah !... Il ne donne pas aux chapeaux le temps de vieillir, celui-là.

Alice

Ah ! Si l'acquéreur vous avait entendu !...

Maxime

J'allais fuir à toutes jambes cette nature aride, brûlée, desséchée... lorsque dans un pli de terrain, j'aperçus un petit coin de verdure, où s'abritait une fleur... belle, fraîche, épanouie... Je me pris à l'aimer, à la cultiver... Je lui appris le dessin... que je n'ai jamais su.

Alice

Comment ?

Il lui prend la main.

Maxime

Bah ! À Chignac ! D'ailleurs je n'avais pas d'autre prétexte pour me rapprocher d'elle... Je pus la voir tous les jours, m'enivrer de son parfum, sentir ses petits doigts frissonner sous ma main.

Alice

Monsieur Maxime...

Maxime

Oh ! Ne la retirez pas... je vous aime !... Je vous aime.

Marchavant

Je vous demande pardon...

Elle se sauve par la gauche.

Alice

Ah !

Scène 9

Marchavant, Maxime, Jacquette

Marchavant

J'ai oublié mon paletot !...

Il lui saute au cou et l'embrasse.

Maxime

Que le bon Dieu !... Tiens ! Mon oncle !

Lui prenant l'oreille et le ramenant à l'avant-scène.

Marchavant

Maxime !... Comment ! Gredin!... Je t'envoie en Norvège pour te refroidir et je te retrouve en Provence, sur le feu !... Mais comment es-tu ici ?...

Maxime

Mon oncle, c'est tout un poème... ou plutôt une romance... Partant pour la Norvège...

Marchavant

Il va chanter !

Maxime

Je me rendis à la gare du Nord... J'allais prendre mon billet, lorsque j'aperçus dans la salle d'attente une jeune Anglaise...

Marchavant

Allons, bien !

Maxime

Vous la peindrais-je ?

Marchavant

Non ! ne la peins pas.

Maxime

Des yeux, un nez, une bouche... et des cheveux ?... Vous savez que je ne m'enflamme pas facilement.

Marchavant

Merci !

Imitant l'accent anglais.

Maxime

La pauvre enfant demandait à tous les voyageurs. Le gare de Lyon, if you please, le gare de Lyon, if you please... Et personne ne lui répondait... J'ai appris à votre école qu'un galant homme ne doit, sous aucun prétexte, laisser une femme dans l'embarras.

Marchavant

Moi ? Je ne t'ai jamais parlé de ça!

Maxime

Je vous ai obéi, mon oncle, je lui offris mes services, je me dis, après tout, d'Avignon en Norvège... Ce n'est qu'un détour...

Marchavant

Un détour !...

Maxime

Chemin faisant, elle m'avoua qu'elle était demoiselle et qu'elle se rendait à Avignon pour rejoindre sa mère malade. Le voyage fut charmant. Est-ce le beau ciel de la Provence ? Je ne sais... mais la conversation devint vive, enjouée, presque badine...

Marchavant

Ah ! Assez !...

Maxime

Il me tardait d'être à Avignon pour ouvrir mon coeur à son excellente mère...

Marchavant

Comment ?

Maxime

Enfin nous arrivons... Il faisait noir... Tout à coup elle pousse un cri et s'élance vers une ombre qui lui tendait les bras...

Marchavant

Sa mère ?...

Maxime

Un sous-lieutenant de cuirassiers de cinq pieds neuf pouces !

Marchavant

Ah ! C'est bien fait !

Maxime

Après une pareille secousse, je sentis le besoin de respirer l'air du midi.

Marchavant

Je trouve que tu respires beaucoup trop l'air du midi... car lorsque je suis entré... cette demoiselle...

Maxime

Oh ! Mon ange, celle-là !

Marchavant

Naturellement... Tu as une chance pour rencontrer des anges...

Maxime

Oh ! Mais cette fois-ci, c'est sérieux... Je veux me marier !

Marchavant

Allons donc ! Tu me dis ça tous les mois !... Car tu es incurable ! Tiens, pas plus tard que cet hiver, tu t'amouraches d'une Portugaise de trente-cinq ans.

Maxime

Superbe femme !

Marchavant

C'est possible... Mais une Portugaise, trente-cinq ans... Ça ne m'allait pas... Je refuse mon consentement... Alors tu m'écris « Adieu, mon oncle, vous ne me reverrez plus ! » Un éclair me traverse l'esprit... Le malheureux ! Il veut attenter à ses jours !...

Maxime

Non, je vous jure...

Marchavant

Je cours chez toi... J'arrive à temps... Déjà tu approchais de tes lèvres la coupe fatale... Je bondis, je la fais sauter d'un revers de main...

Maxime

Mais c'était un grog !

Marchavant

Allons donc ! On ne trompe pas le coeur d'un oncle ! D'abord, un grog, c'est jaune... Celui-là était blanc...

Maxime

Il était au kirsch.

Marchavant

Je te serre dans mes bras et je te dis : « Puisque tu le veux, épouse-la !... » et tu me réponds « Non, maintenant, j'aime une Polonaise!... » mais ce n'est pas de l'amour, ça... C'est de la géographie !...

Maxime

Je ne défendrai pas mon passé...

Marchavant

Ce n'est pas malheureux.

Maxime

J'ai pu commettre quelques erreurs, mais je vous le répète, cette fois je veux très sérieusement me marier.

Marchavant

Mais je ne demande pas mieux, moi... C'est mon rêve... Voilà trois ans que je te tourmente... Voyons, de quelle nation est-elle?...

Maxime

Elle est Française...

Marchavant

Oh ! Tant mieux !...

Maxime

Avez-vous remarqué la jeune personne qui sort d'ici ?...

Marchavant

Oui, elle m'a paru charmante.

Maxime

Alors, mon oncle, il faut faire la demande...

Marchavant

La demande... comme ça... tout de suite... mais à qui ?...

Maxime

À la baronne.

Marchavant

À la baronne !...

Maxime

C'est sa fille.

Marchavant

Ah ! Diable !...

Maxime

Quoi ?...

Marchavant

C'est que nous sommes un peu en délicatesse avec la baronne.

Maxime

Pourquoi ?

Marchavant

Elle a des opinions... que je ne puis partager...

Maxime

Allons, bien ! Vous avez parlé politique !

Marchavant

Non... des opinions... philosophiques seulement. Elle a voulu m'imposer l'obligation de brûler Voltaire !

Maxime

Eh bien ! Qu'est-ce que ça vous fait, Voltaire ? Vous n'êtes pas son parent ?

Marchavant

Mais malheureux, tu ne te souviens donc pas que cette main... cette main qui te parle... a écrit un éloge du grand homme, couronné en 1865 par l'académie de Cahors !

Maxime

Ah ! Quelle drôle d'idée vous avez eue là ! Comment cela vous est-il venu ?

Marchavant

J'étais malade... Alors la fièvre... l'enthousiasme, le désoeuvrement... enfin c'est fait ! Et maintenant il m'est impossible de briser l'idole que j'ai élevée !

Maxime

Bah ! Puisqu'il est mort... il ne le saura pas.

S'échauffant.

Marchavant

Ah ! Voilà une raison ! Et ma conscience ! Et mes convictions !

Maxime

Voyons... du calme... tout peut s'arranger... Écrivez-lui une lettre bien gentille à cette baronne...

Marchavant

Je ferais les premières avances...

Maxime

C'est une excellente femme au fond... et elle vous a un madère !...

Marchavant

Authentique !... Le notaire me l'a dit.

Maxime

Vous voyez bien que vous ne pouvez pas rester brouillés.

Marchavant

D'autant plus que j'ai soif... Je suis venu vite et il fait une chaleur...

Le faisant asseoir à la table.

Maxime

Très bien. Je vais faire donner des ordres... mais écrivez-lui un petit mot. Tenez, mettez-vous là...

Marchavant

Je veux bien lui écrire, mais je ne ferai aucune concession, je t'en préviens.

Maxime

On ne vous en demande pas... Il s'agit d'une simple demande en mariage.

Marchavant

« Madame... sous la réserve de mes principes... que je ne laisserai jamais entamer... j'ai l'honneur de vous demander la main de mademoiselle votre fille pour mon neveu. » Voilà.

Maxime

C'est un peu sec. Bien rédigé, bon style, mais c'est un peu sec !

Il rit.

Marchavant

Comme son madère.

Maxime

II faudrait un petit mot aimable... pour finir.

Reprenant la plume et écrivant.

Marchavant

Tu crois ?... « Je donne trois cent mille francs. »

Se ravisant, à part.

Il sonne.

Maxime

Oh !... Après ça... C'est un mot d'oncle.

Jacquette

Monsieur !...

Maxime

Cette lettre à Madame la baronne... Tout de suite.

Marchavant

Et fais-moi donner à boire...

Il donne un ordre à voix basse à Jacquette.

Maxime

Oui...

Elle sort, par la gauche.

Jacquette

Bien, Monsieur.

Scène 10

Maxime, Alice, Marchavant, Jacquette

Maxime

Vous êtes un oncle adorable !

Apercevant Marchavant.

Alice

Ce vieux monsieur doit être parti. Ah ! Encore là ?

Maxime

C'est elle... Mademoiselle... permettez-moi de vous présenter Monsieur Marchavant, mon oncle...

Alice

Comment ! L'acquéreur du château !

Marchavant

Oui, Mademoiselle... celui qui ne veut pas... éteindre les lumières en allumant le feu...

Maxime

Un excellent homme... qui vient d'adresser à Madame votre mère une demande en mariage...

Alice

Ah !... Et qu'a-t-elle répondu ?

Maxime

Rien encore... Nous attendons...

Elle sort.

Jacquette

Monsieur, voici la réponse...

Marchavant

Voyons !...

Maxime

Vite ! Mon oncle!...

Alice

Oui, dépêchez-vous.

Marchavant

« Monsieur... Brûlez Voltaire !... »

Maxime

Comment, c'est tout ?

Froissant la lettre :

Marchavant

Absolument. C'est une idée fixe, une monomanie !... Je lui demande son château... Brûlez Voltaire !... Sa fille !... Brûlez Voltaire !... Ah !... C'est comme ça !... Eh bien, moi aussi je m'entête... Jamais... Vous entendez... Jamais !... Je ne commettrai un pareil sacrilège...

Maxime

Tout est manqué.

Marchavant

Je ne resterai pas une minute de plus dans ce palais de l'Inquisition ! Où est mon paletot ?

Haut.

Maxime

Il faut le retenir à tout prix !... Mon oncle... un mot !

Jacquette entre avec une bouteille et un verre sur un plateau.

Marchavant

Laisse-moi tranquille !

Marchavant

Mademoiselle, veuillez, je vous prie, dire qu'on attelle ma voiture... Qu'est-ce que vous portez là?

Elle pose la bouteille sur la table.

Jacquette

C'est du madère.

Avec résolution.

Jacquette sort.

Marchavant

Ah... Allez !... Ma voiture... Tout de suite !

Alice

Monsieur Marchavant.

Marchavant

Non... Merci... Je n'ai plus soif.

Maxime

Regardez donc... quelle couleur !

Écartant le verre.

Marchavant

Superbe !... Mais ce n'est pas pour un verre de madère que je renierai mon passé. Merci.

Alice

II ne s'agit pas de renier votre passé... Ce vin doit être vendu... Et nous désirerions, ma mère et moi, être fixées sur sa qualité...

Il prend le verre et le déguste à petites gorgées.

Marchavant

Ah !... Si c'est comme dégustateur... C'est différent.

Maxime

Eh bien ?

Marchavant

Exquis !... C'est du vrai.

Alice

Encore.

Il le déguste lentement, puis il dit à Alice.

À Maxime.

Marchavant

Volontiers... Pour l'approfondir. Vous pouvez dire à Madame votre mère qu'il y a marchand à vingt francs la bouteille... frais de congé à ma charge ! Viens-tu ?

Maxime

Non... je reste ici.

Il remonte.

Marchavant

Comme tu voudras.

Maxime

Et vous dites que vous m'aimez !

Marchavant

Mais je crois t'en avoir donné assez de preuves.

Maxime

Oui, parce que vous avez pris soin de mon enfance, parce que vous avez payé mes dettes.

Marchavant

Onze fois !

Maxime

La belle affaire ! Il eût mieux valu m'abandonner, m'exposer à la pauvreté, à la misère.

Marchavant

Comment !

Maxime

Vous m'avez traité comme ces victimes qu'on engraisse pour les traîner ensuite au sacrifice... Ah ! Ce n'est pas joli ce que vous avez fait là !

Alice

Oh ! Non ! Ce n'est pas joli !

Marchavant

Ne le croyez pas, Mademoiselle, je vous jure...

Maxime

Et c'est au moment que j'ai trouvé le bonheur, où je vais vous donner une famille... Une nièce... Regardez-la donc !... Qui vous aurait tenu compagnie les jours de goutte... Qui vous aurait appelé mon oncle... Mon petit oncle...

Alice

Oh ! Oui... Mon oncle... Mon petit oncle...

Haut.

Marchavant

Quelle jolie petite voix ! Non... Je vous en prie... Ça ne se peut pas.

Maxime

C'est à ce moment que vous venez tout à coup souffler sur ce rêve, briser mon avenir, torturer mon coeur !... Pour obéir à je ne sais quel entêtement biscornu !

Marchavant

Comment ! Biscornu !

Alice

Non... déplacé !

Marchavant

Ah !... À la bonne heure !

Alice

Ah ! C'est égal... Je ne vous croyais pas si méchant.

Marchavant

Mais, je ne suis pas si méchant ; Mademoiselle, si vous me connaissiez...

Alice

Moi qui étais prête à vous aimer... Je n'ai plus de père... et il me semblait que j'allais en retrouver un.

Marchavant

Ah ! Mademoiselle... Ce que vous me dites là... De mon côté... J'avais rêvé une fille... Au lieu d'un neveu... C'est laid un neveu.

Maxime

Merci !

Marchavant

Eh ! S'il faut vous le dire... moi aussi, je me sens attiré vers vous... C'est vrai... je vous aime... Malgré l'éducation abrutissante qu'ils ont dû vous donner.

Alice

Eh bien ! Si vous m'aimez, vous ne devez pas hésiter à brûler...

Marchavant

Jamais !

Alice

Ce n'est que du papier, après tout...

Marchavant

Oui, mais ce qu'il y a dessus !

Alice

Voyons, je vous en prie... Mon oncle !... Mon petit oncle !...

Haut.

Marchavant

Quelle voix !... C'est de la musique... Non... Laissez-moi... C'est impossible.

Alice

Pourquoi ?

Il remonte.

Marchavant

Vous ne comprenez pas ça, vous autres femmes... mais quand un homme de coeur a une fois chaussé une opinion... bonne ou mauvaise... il lui est bien difficile de changer de drapeau à moins d'y trouver un intérêt majeur... Ainsi n'insistez pas... Ma voiture doit être là !...

Maxime

Soit ! Partez ! Mais puisqu'il en est ainsi, vous trouverez bon, mon oncle, que je ne garde aucun souvenir de vos bienfaits !

Marchavant

Quoi ?

Il la jette dans le chapeau de son oncle.

Maxime

Voici la montre que vous m'avez donnée... avec la chaîne.

Marchavant

Mais toi... comment sauras-tu l'heure ?

Maxime

Oh ! Moi !... Les malheureux n'ont pas besoin de savoir l'heure !

Alice

Ah ! C'est bien vrai !

Maxime

Plus deux bagues... Mon porte-monnaie... Deux cent quarante-sept francs... C'est tout ce qui me reste... J'allais même vous écrire.

Marchavant

Il fallait m'écrire ! Mais comment feras-tu sans argent ?

Maxime

Ne vous inquiétez pas de moi... Je ne serai plus à charge à personne... Ma résolution est prise !

Marchavant

Ta résolution... Maxime !... Tu as une mauvaise pensée... Je devine...

Maxime

Le grog... Oh ! Non ! Mais je suis décidé.

Marchavant

À quoi ?

Maxime

Il est un asile pour les coeurs blessés... pour ceux que le malheur poursuit.

Marchavant

Un couvent !

Alice

Très bien !... Moi aussi.

Marchavant

Deux couvents !

Alice

Et ma mère aussi.

Marchavant

Trois !

Maxime

Cela fera probablement bien plaisir à votre Monsieur de Voltaire...

Marchavant

Lui ! qui a écrasé le fanatisme... Trois couvents !... Voyons, pas de coup de tête!

Il s'assied à droite.

Maxime

Ma résolution est inébranlable.

Elle s'assied à gauche.

Alice

La mienne aussi !... On nous connaîtra !

Haut.

Ils se lèvent.

Marchavant

Eh bien, si c'est à cela que doit aboutir mon admiration pour toi, ô mon maître !... Ça ne se peut pas ! Voyons... en supposant que je consente à...

Alice

Ah ! Mon oncle !... Mon petit oncle !

Haut.

Marchavant

Toujours sa petite musique ! Ce n'est qu'une supposition... mais, voyez-vous, je ne pourrais racheter ce crime... qu'en faisant renaître le phénix de ses cendres... Je m'engage solennellement à en donner un exemplaire à chaque bibliothèque de l'arrondissement !

Maxime

Comment donc ! Mais moi-même... avec tout l'argent que vous me donnerez...

Alice

Moi, je vous offre mes économies.

À part.

Marchavant

Ah ! Chère enfant ! Elle est des nôtres !

Alice

Puisque vous êtes bien bon... Je vous promets de vous le lire, tous les soirs, au coin du feu.

Marchavant

Ah ! Non ! Ce n'est pas une lecture de jeune fille.

Alice

Puisque je serai mariée.

Marchavant

C'est que... ce n'est pas non plus une lecture de femme mariée.

Maxime

Très bien ! Pour vos lectures du soir, nous vous louerons un artilleur !

Alice

Alors, je puis prévenir maman ?

Marchavant

Mais...

Il remonte.

Maxime

Oui, oui, allez !

Alice

Maman ! Maman !

Scène 11

Alice, La Baronne, Marchavant, Maxime, Tous, Jacquette, Lamblin

La Baronne paraît à gauche.

Alice

Monsieur consent à brûler...

La Baronne

Lui-même ?

Marchavant

Oui... Passez-moi la victime.

La Baronne

Jacquette... du bois !

Marchavant

Elle me fait l'effet du grand Inquisiteur.

Maxime

Mais, Madame la Baronne...

La Baronne

Quoi ?

Maxime

J'ai beau chercher... Je ne vois pas de Voltaire.

Tous

Comment !

La Baronne

Si, une reliure verte... tout en haut.

Jacquette

Une reliure verte... Mais, madame... Monsieur le Baron en a fait brûler secrètement deux paniers l'avant-veille de son décès.

Tous

Ah ! Bah !

Se reprenant.

Marchavant

Brave Baron ! C'est-à-dire fanatique !

À Marchavant.

La Baronne

Monsieur le Baron aurait bien pu me laisser cette dernière satisfaction. Enfin, monsieur, puisque c'est fait...

Lamblin

J'apporte mon idée !

Tous

Qu'est-ce que c'est ?

Lamblin

Un Voltaire d'occasion... que j'ai eu pour quarante-cinq francs... Il manque La Henriade.

Marchavant

Pour quoi faire ?

Lamblin

Nous allons le brûler à la place de l'autre... Voilà mon idée.

Maxime

C'est inutile.

Alice

Tout est arrangé.

Lamblin

Ah ! Tout est... alors nous pouvons reprendre la lecture du sous-seing ?

Maxime

Certainement... vous allez même faire deux actes au lieu d'un.

Lamblin

Comment, deux actes ?

Maxime

Le contrat de vente d'abord, et ensuite, mon contrat de mariage avec mademoiselle.

Lamblin

Comment ! Ce n'est pas possible... Madame la baronne...

La Baronne

Puisque le baron a brûlé !

Lamblin

Comment !

Tous

Puisque le baron a brûlé.

Lamblin

Alors, je reste avec un Voltaire de quarante-cinq francs sur les bras.

La Baronne

Je n'ai pas besoin de vous dire ce que vous devez en faire.

Au public.

Lamblin

J'ai compris, Madame la baronne, j'ai compris. Puisque c'est comme ça... Je le lirai... Et après... je le revendrai.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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