Brûlons Voltaire !
Scène 1
Lamblin, Jacquette
Il s'approche d'elle et tousse fortement.
Lamblin
Jacquette !... Jacquette !... Tiens ! Elle dort... en plein jour.
Jacquette
Quoi ?... Ah ! C'est Monsieur Lamblin, le notaire !
Lamblin
Il paraît que nous fêtons Sainte-Paresse aujourd'hui.
Jacquette
Madame la Baronne m'a expressément défendu de travailler à quelque chose d'utile les jours consacrés.
Lamblin
Ces dames sont-elles revenues de l'office ?...
Jacquette
Ah bien oui ! Il y a aujourd'hui un sermon qui n'en finit pas... sur l'OEuvre des bons livres, dont Madame la baronne est présidente. On a fait venir un prédicateur d'Avignon... et on dit qu'il n'a pas d'accent.
Lamblin
Alors, il ne plaira pas... J'ai une bonne nouvelle à annoncer à ces dames, un acquéreur sérieux vient de se présenter à mon étude pour acheter le château.
Jacquette
Tant pis !... Je me plaisais à Chignac.
Lamblin
Vraiment ?
Jacquette
On m'y demande très souvent en mariage.
Lamblin
Tu sais... quand la... catastrophe arrivera... Je ferai ton contrat pour rien.
Jacquette
C'est bien le moins.
Lamblin
Comment ! C'est bien le moins !
Jacquette
Dame !... Vous me l'avez assez promis... sous les grands arbres, les jours de lune... quand vous étiez clerc de notaire.
Regardant le mobilier :
Lamblin
Ne parlons plus de ça !... C'est oublié. Jacquette, il y a beaucoup de poussière sur les meubles.
Jacquette
Depuis que je sais que nous allons déménager, le plumeau ne me dit plus rien.
Lamblin
Oh ! Moi, ça ne me choque pas... La poussière, dans le Midi... C'est une dame de compagnie, mais c'est pour l'acquéreur... et vois-tu, un acquéreur, c'est comme un amoureux... Quand il doit venir, on fait un peu de toilette.
Prenant le plumeau.
Elle époussette nonchalamment.
Jacquette
II y en a qui profèrent la simplicité, mais pour vous faire plaisir... Je vais déranger la poussière... Ah ! Monsieur Maxime.
Scène 2
Maxime, Jacquette, Lamblin
entrant
Maxime
Il est vêtu très modestement et porte un carton sous son bras : Mademoiselle...
Jacquette
Le professeur de dessin de Mademoiselle.
Lamblin
Mon locataire... Un pauvre diable !
Maxime
Je vous demande pardon, Monsieur Lamblin.
Lamblin
Eh bien ! Mon cher... Êtes-vous content de votre petit logement ?
Maxime
Très content... Seulement la cheminée fume.
Lamblin
Je le sais... Mais vous comprenez qu'une chambre richement meublée pour quinze francs par mois... Votre prédécesseur avait l'habitude d'entrebâiller la fenêtre.
Maxime
Ah !... Je vous remercie de ce renseignement. Mais elle n'ouvre pas votre fenêtre... L'humidité a fait gonfler le bois.
Lamblin
Ça reviendra avec le soleil... Un peu de patience !
Maxime
Mais quand le soleil reviendra, je n'aurai pas besoin de faire du feu.
Lamblin
Alors, ça ne fumera plus.
Maxime
C'est juste... Je ne sais pourquoi on a eu l'idée d'inventer les fumistes. Voulez-vous avoir l'obligeance de m'annoncer à ces dames, Mademoiselle Jacquette.
Jacquette
Elles ne sont pas encore rentrées... Si vous voulez les attendre ici...
Maxime
Merci... Je vais faire un tour dans le parc... Vous me préviendrez aussitôt que ces dames seront de retour.
Jacquette
Soyez tranquille.
Il sort par le fond à gauche.
Maxime
Monsieur Lamblin... Mademoiselle...
Jacquette
Pauvre garçon ! Il est d'un timide... Voilà un mois qu'il vient ici donner des leçons de dessin à Mademoiselle et...
Lamblin
Et quoi !
Jacquette
II n'a pas encore osé me dire... que j'avais l'air distingué...
Lamblin
Oh ! C'est inconvenant !
Jacquette
Une chose curieuse ! Il gagne trois francs par leçon et chaque fois qu'il me rencontre seule il me donne vingt francs... sans rien demander.
Lamblin
Ah ! Bah !
Jacquette
Je ne sais pas comment il fait pour vivre !
Lamblin
En effet... C'est louche... Serait-ce un voleur ?
Jacquette
Mais les voleurs prennent de l'argent et n'en donnent pas.
Lamblin
Il y en a qui amorcent.
Jacquette
Ah ! Voici mademoiselle.
Scène 3
Lamblin, Alice
Jacquette sort au commencement de la scène.
Lamblin
Arrivez, Mademoiselle, vous voyez un homme enchanté, ravi...
Alice
Vraiment ? Qu'y a-t-il donc ?
Lamblin
J'ai trouvé un acquéreur pour le château !
Alice
Cette joie... Vous tenez donc bien à faire un acte?
Lamblin
Sans cela je ne serais pas notaire... Mais cet acte peut en amener un second... bien doux... Vous ne comprenez pas ?...
Alice
Non...
Lamblin
Vendons d'abord l'immeuble... et une fois le contrat signé, je tombe aux genoux de madame votre mère.
Alice
Ah ! Mon Dieu ! Vous voulez épouser ma mère!
Lamblin
Non !... Je tombe aux genoux de madame votre mère et j'ai l'honneur de lui demander votre main.
Alice
Ma main ! Par exemple !
Lamblin
C'est un projet que je caresse depuis longtemps.
Alice
Ah ! Ça ! Quel rapport y a-t-il entre la vente du château et ma main ?
Lamblin
C'est bien simple... Vous êtes copropriétaire de l'immeuble pour les sept dixièmes... du chef de monsieur votre père, la liquidation s'est faite à l'étude.
Alice
Eh bien ?
Lamblin
Eh bien ! Le château vendu, vous entrez en possession de votre dot... Vous devenez liquide.
Alice
Hein ?
Lamblin
Comme nous disons dans le notariat... Je vous épouse, je paie mon étude, j'achète un cheval, avec un petit panier... Pour faire mes courses... Et vous êtes bien heureuse !...
Alice
Ah ! Je vous en réponds !... Mais je croyais... du moins le bruit en a couru... que vous songiez à la fille du receveur particulier...
Lamblin
Oui et non... J'ai eu un moment l'idée de cette union... La petite est gentille.
Alice
Et son père très riche... Il possède deux fermes dans les environs...
Lamblin
Oui, mais tout cela est grevé... chargé d'hypothèques... J'ai pris mes renseignements.
Alice
Je comprends... la fiancée n'est pas liquide.
Lamblin
Ah ! Vous me prenez mes mots !... Des mots de notaire !... Vous avez déjà la vocation !...
Alice
Ah ! Pas si vite !... Si par hasard vous ne me plaisiez pas ?
Lamblin
Allons donc !... Est-ce que c'est possible?...
Alice
Et si j'en avais distingué un autre ?
Lamblin
Un autre !... Je suis tout seul !... Il n'y a que moi qui porte des gants dans le pays.
Alice
Ah ! Voici ma mère !...
Scène 4
Lamblin, La Baronne, Alice
La Baronne paraît au fond, à droite. Tenue sévère, elle a son livre d'offices à la main.
Lamblin
Madame la Baronne...
La Baronne
Bonjour, Lamblin.
Lamblin
Avez-vous été satisfaite du nouveau prédicateur ?
La Baronne
Oui... Il nous a dit de fort bonnes choses.
Lamblin
Sur les bons livres ?
La Baronne
Et contre les mauvais, et j'ai même promis...
Lamblin
On prétend qu'il n'a pas d'accent.
Alice
Oh ! Par exemple !...
La Baronne
Très peu... Il est de Marseille.
Alice
Je l'aurais cru de Saint-Flour...
La Baronne
Mademoiselle !... Il y a des gens dont le caractère ne doit jamais prêter à la plaisanterie.
Alice
Ce n'est pas un crime d'être auvergnat.
À Lamblin.
La Baronne
Assez ! On ne vous a pas vu au sermon...
Lamblin
Non... J'allais partir... lorsqu'un client est arrivé à mon étude... Je l'ai bien regretté.
La Baronne
Vous recevez des clients les jours réservés ?
Lamblin
Pas ordinairement... Mais comme il s'agissait d'un acquéreur pour votre château...
La Baronne
Ah !
Lamblin
Un monsieur qui arrive de Paris tout exprès... et qui repart ce soir...
La Baronne
Alors il y a force majeure.
Lamblin
Voulez-vous me permettre de vous offrir quelques petits lots pour votre tombola de l'OEuvre des bons livres ?
La Baronne
Comment donc ! Avec plaisir !
Lamblin
Les cinq codes, très bien reliés.
La Baronne
Ah !
Alice
Dame ! Un notaire!...
À part.
Lamblin
Un verre de Bohême, fêlé.
La Baronne
Délicieux !
Lamblin
En dessous... Ça ne se voit pas. Ces loteries-là, c'est un ramassis de tout ce qui vous gêne.
Elle remonte.
La Baronne
Vous êtes un homme charmant !
Lamblin
Vous entendez... Je ne le lui fais pas dire.
Alice
Ni moi non plus.
La Baronne
Et cet acquéreur... Quand me le présenterez-vous ?...
Lamblin
Tout de suite... Il attend à mon étude que vous puissiez le recevoir.
La Baronne
Très bien... J'ai le temps de changer de coiffure.
Lamblin
Oh ! Il m'a l'air d'un homme sans cérémonie... Tout rond...
Elle entre à gauche.
La Baronne
C'est égal... Il ne faut pas faire peur... Allez le chercher.
Il sort vivement par le fond à droite.
Lamblin
Ayez bon espoir... Nous vendrons le château, Mademoiselle, nous le vendrons !
Scène 5
Alice, Jacquette, Maxime
Jacquette entre avec des bouquets qu'elle met dans les vases.
Alice
Mais je n'y tiens pas !... Du moment que ma main fait partie de l'immeuble... Il ne me plaît pas du tout ce notaire... Quelle différence avec Monsieur Maxime, autant l'un est sot, prétentieux et laid, autant l'autre est timide, respectueux et... et bien... Pourquoi ces bouquets ?
Jacquette
C'est pour donner du montant à la propriété... à cause de l'acquéreur.
Haut.
Alice
Heureusement ce n'est pas cela qui fera vendre le château ! Est-ce que Monsieur Maxime n'est pas encore venu pour la leçon ?
Jacquette
Si, Mademoiselle... Il se promène sous les fenêtres depuis une demi-heure.
Alice
Va lui dire que nous sommes de retour.
Elle s'approche du fond à gauche et crie au-dehors.
Jacquette
Oui, mademoiselle. Eh ! Là-bas !... Vous pouvez venir... On est rentré.
L'imitant.
Alice
Comme tu lui parles... Eh ! Là-bas !... Il faut prendre garde de le blesser... Précisément parce qu'il est pauvre.
Jacquette
Oh ! Il n'est pas susceptible.
Maxime
Mademoiselle...
Alice
Je regrette qu'on vous ait fait attendre... J'ignorais que vous fussiez là.
Donnant une pièce à Jacquette et bas.
Maxime
Le mal n'est pas grand. Tiens, prends ça... et file !
Elle sort par la gauche.
Jacquette
Encore un louis !... Mais comment fait-il pour joindre les deux bouts ?
Scène 5
Alice, Maxime, La Baronne
Alice
Ma mère va venir, monsieur, mais nous pouvons toujours commencer.
Il commence à disposer le chevalet.
Maxime
Je suis à vos ordres, mademoiselle.
Alice
Trouvez-vous que je fasse quelques progrès ?
Maxime
Mon Dieu, Mademoiselle, excusez ma franchise... Vous réussissez assez bien le nez, les cheveux...
Alice
Mais le reste ?
Maxime
Moins... après ça les yeux et la bouche ont si peu d'importance...
Alice
Oh ! Vous trouvez que la bouche et les yeux...
Maxime
Oh !... Je ne dis pas ça pour...
Alice
Alors... Grondez-moi... Vous n'êtes pas assez sévère... Oh ! Mon professeur de piano ne se gêne pas, lui !... Il est vrai que c'est un vieux... qui prend du tabac ! Grondez-moi.
Maxime
Mais pour vous gronder... il ne faudrait pas vous regarder.
Alice
Pourquoi ?...
Maxime
On est tout de suite désarmé... Il y a tant de douceur, tant de bonté dans vos yeux...
La Baronne paraît.
Alice
Ma mère !
Saluant.
Maxime
Que le diable l'emporte ! Madame la Baronne...
La Baronne
Bonjour... Avez-vous déjà commencé ?
Maxime
Pas encore, Madame la Baronne... Je préludais à la leçon par quelques considérations sur l'art ancien comparé à l'art moderne.
Alice
Oh ! Comme il ment !
La Baronne
Qu'est-ce que vous lui faites copier aujourd'hui ?
Maxime
Un Ajax...
La Baronne
Toujours des païens !
Maxime
Un Ajax insultant les faux Dieux !
La Baronne
À la bonne heure.
Bas.
Maxime
Les yeux !... Les yeux!... Plus d'expression !... Attendez, je vais vous tailler votre crayon... Vos jolies mains sont si blanches que ce serait un meurtre de les noircir.
La Baronne
Vous dites ?...
À Alice.
Il lui prend la main.
Maxime
Je dis à Mademoiselle qu'il faut apprendre à tailler son crayon... Vous voyez... Vous le tenez ainsi... En allongeant bien les doigts... comme ça !...
Alice
Il me semble qu'il m'a serré la main.
Il lui serre la main plus fort.
Maxime
... Sans y mettre de raideur... de l'abandon... un peu d'abandon...
Alice
Ah !
La Baronne
Quoi ?
Maxime
C'est mademoiselle qui vient d'estomper l'oeil avec sa manche.
Alice
Oh ! Mais comme il ment !
Il feint de réparer l'accident.
Maxime
Ce ne sera rien... Un peu de mie de pain...
La Baronne
Allons bien ! Je n'ai plus de laine... Monsieur Maxime...
Maxime
Madame la Baronne ?...
La Baronne
Voulez-vous avoir l'obligeance de me tenir mon écheveau pour le dévider.
Il prend entre ses deux mains l'écheveau de La Baronne qui le dévide.
Maxime
Comment donc, Madame la Baronne.
La Baronne
Asseyez-vous !... Ça me sera plus commode.
Maxime
Vous êtes bien bonne.
Alice
Eh bien ! Et moi ?
La Baronne
Monsieur Maxime, est-ce que vous ne songez pas à vous marier ?
Maxime
Moi ?...
La Baronne
J'avais songé pour vous à la fille de notre huissier.
Alice
Ah ! Maman ! Elle est rousse !
Maxime
C'est une couleur un peu... voyante.
La Baronne
Elle change beaucoup... Dans quelques années elle sera blonde.
Maxime
Alors c'est une question d'avenir.
La Baronne
La demoiselle n'est pas jolie... Non, pas jolie... mais elle a de très bons principes... On se contenterait de quinze mille francs avec un état.
Maxime
Malheureusement je n'ai pas... Je le regrette bien...
Alice
Et maman appelle ça une leçon de dessin !
La Baronne
Écartez les mains... C'est ça !... Vous n'avez pas de famille ?
Maxime
Pardon, Madame la Baronne, j'ai un oncle... riche.
La Baronne
Eh bien alors !
Maxime
Oui, mais nous sommes en froid.
La Baronne
Ah ! Pourquoi ?
Maxime
Parce que... parce que nous n'avons pas les mêmes opinions... C'est un philosophe... Un libre-penseur.
La Baronne
Ah ! Quelle peste que ces gens-là !
En gesticulant il brouille tout l'écheveau.
Il s'est levé.
Maxime
C'est mon oncle, Madame. Comme il ne me convenait pas de subir ses idées... Je me suis retiré... J'ai préféré la lutte, la souffrance à l'abandon de mes principes ! Oh ! Pardon ! J'ai mêlé un peu votre laine !...
Se levant.
Maxime remonte.
La Baronne
II n'y a pas de mal... C'est dans un pieux mouvement ! Nous en resterons là pour aujourd'hui... J'attends une visite.
Alice
Mais, maman... La leçon n'est pas à moitié.
La Baronne
Sois tranquille... Je lui paierai son cachet entier.
Maxime
Madame la Baronne, voulez-vous me permettre de vous offrir ce dessin pour votre loterie ?
La Baronne
Qu'est-ce que ça représente ?
Maxime
Une Sainte-Cécile.
La Baronne
Ah ! À la bonne heure !
Alice
Ah !... C'est très joli !... Plein d'expression... Regarde donc, maman...
À part.
La Baronne
Oui, charmant. Pas de cadre !
Maxime
Madame la Baronne... Mademoiselle...
La Baronne
Vous dînez avec nous aujourd'hui ?
Il sort par le fond, à gauche.
Maxime
Madame...
Scène 7
La Baronne, Alice, Lamblin, Marchavant
La Baronne
Pauvre garçon ! Un bon dîner... Ça lui fera l'estomac.
Alice
C'est très bien à lui d'avoir su résister à son oncle.
La Baronne
Certainement... Aussi tu vois... Je l'ai invité !
Les présentant l'un à l'autre.
Lamblin
Veuillez prendre la peine d'entrer... Monsieur Marchavant, Mme la baronne.
À La Baronne.
Marchavant
Madame... Mademoiselle... Ma famille est originaire de ce pays, j'avais depuis longtemps le projet d'y acheter une propriété... lorsque j'ai appris la mise en vente de votre château.
La Baronne
J'espère qu'il vous plaira, Monsieur... L'habitation est très complète et si vous avez une nombreuse famille...
Alice s'est assise à droite.
Marchavant
Non, Madame, je suis célibataire... Je n'ai qu'un neveu, un neveu que j'aime comme un fils, il est en Norvège pour le quart d heure... J'espère le marier un jour... C'est mon rêve... Mais le drôle ne mord pas au mariage... Il est continuellement amoureux.
La Baronne
Hum ! Hum !...
Marchavant
Son coeur ne désemplit pas.
Lamblin
Hum ! Hum !
Marchavant
Je crois, Dieu me pardonne ! Qu'il a été bâti avec de la lave. Aussi je l'ai envoyé en Norvège... pour le refroidir...
Bas à Marchavant, lui montrant Alice.
Lamblin
Hum ! hum !... La demoiselle !
Marchavant
Ah ! Oui... Mille pardons... Ceci est étranger à l'objet qui m'amène... Madame, je vous préviens que je suis très rond en affaires. Je viens de visiter la propriété, elle me convient... et si nous tombons d'accord nous signerons aujourd'hui même.
Alice
Aujourd'hui ! Il me fait peur !
Marchavant
AMonsieur m'a parlé de deux cent soixante-quinze mille francs, avec le mobilier, sans en excepter un porte-allumettes.
La Baronne
C'est en effet mon prix.
Lamblin
Sauf le linge de table et de corps.
Marchavant
Naturellement... On m'a annoncé, dans la cave, deux cent vingt bouteilles de madère... du vrai... C'est très rare.
La Baronne
En effet, feu Monsieur le Baron l'a rapporté lui-même des Canaries.
Marchavant
Je ne le cache pas, le Madère, c'est mon vin.
Lamblin
Il est bavard !
Marchavant
Il me réchauffe, il me rajeunit... Il me rend presque tendre...
Bas.
Lamblin
Hum ! La demoiselle !
Marchavant
C'est juste... On dit le pays joli.
Lamblin
Délicieux !... On ne peut plus le quitter une fois qu'on y est.
Alice
Oui... Mais le difficile est d'y arriver... Les chemins sont impossibles.
Marchavant
Ah !
Bas, à Alice.
Lamblin
On les refait ! On les refait ! Le conseil général est sur le point de voter quarante mille francs... Taisez-vous donc !
La Baronne
Monsieur sait-il que nous sommes à cinq minutes de l'église et du presbytère ?
Marchavant
Ah ! Ah ! C'est un inconvénient.
Lamblin
La demoiselle !
Marchavant
Y a-t-il beaucoup de cloches à votre église ?
Lamblin
Pas une... et notre curé est un homme charmant.
Se ravisant.
Il remonte.
Marchavant
Oh ! ça ! Joue-t-il aux dominos ?
La Baronne
Aux dominos ! Comme dans les cafés !
Lamblin
Invitez-le à dîner, c'est l'usage.
La Baronne
Vous croyez... C'est qu'il ne me plaît guère.
Lamblin
II refusera.
La Baronne
Monsieur nous fera-t-il l'honneur de rester à dîner ?
Marchavant
Avec plaisir, Madame !
Lamblin
Tiens, il accepte.
La Baronne
C'est que... Je réclamerai votre indulgence. C'est aujourd'hui maigre.
Marchavant
Oh ! Je suis très tolérant... Un plat de viande me suffit.
Haut.
La Baronne
Un plat de viande... en carême... J'ai une sarcelle et deux poules d'eau.
Lamblin
Bravo ! C'est du poisson, mais ça a l'air de viande.
Marchavant
Je crois que nous sommes à peu près d'accord.
La Baronne
Tout à fait.
Marchavant
Eh bien ! Madame... touchez là.
La Baronne
Affaire conclue !
Tout le monde s'assoit.
Lamblin
Si vous voulez prendre la peine de vous asseoir, je vais rédiger le sous-seing.
Alice
Ah ! Mon Dieu ! Comme ça va vite !
Marchavant
Avez-vous un cercle dans cette localité ?
La Baronne
Je l'ignore, Monsieur.
Marchavant
Et que fait-on de ses soirées ?
La Baronne
Nous tricotons des bas de laine.
Marchavant
Charmante distraction !
Lisant.
Lamblin
Voilà... Je passe le préambule et j'arrive à l'objet de la vente. « Primo. Le château de Chignac avec parc et toutes ses dépendances. Secundo. Tout le mobilier, meubles meublants, literie, vaisselle, bibliothèque, livres. »
La Baronne
La bibliothèque... Ah ! Pardon... J'ai une réserve à faire.
Lamblin
Laquelle ?
La Baronne
Je désire excepter de la vente un ouvrage de la bibliothèque.
Marchavant
Un souvenir de famille... Permettez-moi de vous l'offrir... Quelque prix de pensionnat, sans doute ?
La Baronne
Non, Monsieur, grâce à Dieu, on ne donne pas encore dans les pensionnats de pareils ouvrages.
Marchavant
C'est un mauvais livre ?
La Baronne
Les oeuvres de Monsieur de Voltaire.
Marchavant
Ah !... Vous tenez à les conserver ?
La Baronne
Non !... Car j'ai promis... À quelqu'un... Promis ce matin même de les brûler.
Marchavant
Brûler Voltaire !... Le patriarche de Ferney !
La Baronne
Lui ! Un patriarche !
Marchavant
Le flambeau de l'humanité, si vous le préférez...
La Baronne
Une torche allumée par l'Enfer !
Marchavant
Ah ! Permettez... D'abord l'avez-vous lu ?
La Baronne
Jamais !
Marchavant
Eh bien alors ?...
La Baronne
Il n'est pas nécessaire de lire un ouvrage pour le juger.
Marchavant
Cependant... C'est encore le meilleur moyen...
La Baronne
D'ailleurs, j'ai promis, solennellement promis de le jeter au feu le jour où je vendrais le château.
Marchavant
Mon Dieu, Madame, j'en suis désolé, mais je ne puis vous accorder ce que vous me demandez...
La Baronne
Comment !
Elle se lève ainsi que Lamblin.
Alice
Ça se brouille !
Marchavant
Choisissez un autre ouvrage Corneille, Racine, Bossuet... Ça m'est égal... Mais celui-là, jamais !... J'ai des raisons personnelles pour ménager Voltaire.
La Baronne
Et lesquelles ?
Marchavant
J'ai fait de ce grand homme un éloge imprimé qui a été couronné en 1865 par l'Académie de Cahors.
Alice
L'éloge de ce monsieur, oh !
Marchavant
Voulez-vous me permettre, Mademoiselle, de vous offrir un exemplaire ?
La Baronne
Ma fille ! Respectez ma fille !
Lamblin
Voyons... Je vous demande pardon si j'interviens... Mais c'est comme notaire... Il y a peut-être moyen de s'entendre...
Alice
Maman, ne cédez pas !
La Baronne
Sois tranquille !
Lamblin
II serait vraiment fâcheux de faire manquer un acte important... Un acte de deux cent soixante-quinze mille francs... pour quelques misérables volumes.
Marchavant
Misérables volumes ! Voltaire !
Lamblin
Je ne suis pas son ennemi... Loin de là... Je reconnais qu'il renferme de bons endroits...
La Baronne
Hein ?...
Lamblin
Mais il en a aussi de condamnables... de très condamnables...
Marchavant
Vous l'avez donc lu ?
Bas à Marchavant.
Haut.
Lamblin
Jamais ! Je compte le lire. Eh bien ! Ne pourrait-on pas, à titre de transaction, brûler certains volumes et conserver les autres ?
Alice
Ah ! Quelle lâcheté !
Haut.
Lamblin remonte.
La Baronne
Tais-toi ! Je n'excepte pas une virgule !
Marchavant
Ah ! Permettez, madame, j'invoque mon droit... car enfin nous nous sommes frappé dans la main... Je vous ai acheté tout le mobilier, sauf le linge de table et de corps. Voltaire est-il linge de corps ou de table ? Non ! Donc il m'appartient ! Donc, on n'en brûlera pas un feuillet !...
La Baronne
Et moi, Monsieur, je vous dis qu'on le brûlera !
Elle remonte.
Alice
Oui, on le brûlera !
Marchavant
Non, madame !
La Baronne
Si, monsieur !
Marchavant
Non, madame !
La Baronne
Eh bien ! Il n'y a rien de fait !
Marchavant
Soit ! Il n'y a rien de fait !
Alice
Bravo !
Lamblin
Ah ! Par exemple, si je m'attendais à ça !
Marchavant
Petit-fils de Voltaire, je ne courberai pas le front devant une descendante des Croisés.
Lamblin
Monsieur Marchavant...
Marchavant
Laissez-moi tranquille avec votre vieille bigote.
La Baronne
Bigote !
Marchavant
Ah ! Pardon, ça m'a échappé. Je tenais simplement à vous dire que s'il vous plaît de jouer le rôle d'éteignoir, je ne vous tiendrai pas la bougie.
La Baronne
Je vous salue, Monsieur.
Marchavant
Madame...
La Baronne
Idolâtre !
Marchavant
Fanatique !
Alice
On le brûlera ! On le brûlera !
Sortant.
Il disparaît.
Lamblin
Ne l'excitez donc pas... Je cours après lui... Il me vient une idée qui peut tout arranger. Monsieur Marchavant ! Monsieur Marchavant !
Scène 8
Alice, Maxime, Marchavant
Sautant de joie.
Maxime paraît au fond à gauche. Il est habillé.
Alice
Bravo ! C'est rompu ! Ma foi ! Je ne connais pas Monsieur de Voltaire, mais c'est un bien brave homme ! Quel bonheur ! Quel bonheur !
Maxime
Ah ! Mon Dieu ! Quelle joie !
Alice
Ah ! C'est vous... pardon...
Maxime
Est-il indiscret, Mademoiselle, de vous demander la cause de cette petite sauterie intime ?
Alice
Ah ! Si vous saviez... On ne vend pas le château !... C'est manqué !
Maxime
Je comprends... Vous quittiez à regret vos souvenirs d'enfance.
Alice
Ah ! Ce n'est pas ça ! Mais le château vendu... C'est ma dot... et l'on songeait à me marier.
Maxime
Vous marier, vous ! Jamais !
Alice
Comment ! Jamais !... Mais je ne veux pas devenir vieille fille !
Maxime
Au fait... Un mariage !... Je n'y avais pas pensé !... Ce que c'est que le manque d'habitude !
Alice
Seulement... Je veux choisir mon mari moi-même.
Maxime
Et vous avez bien raison !
Alice
D'abord, je ne veux pas de Monsieur Lamblin.
Maxime
Qui ça, Lamblin ? Le notaire ?
Alice
Oui, il se met sur les rangs.
Maxime
Allons donc ! Un croquant ! Un bellâtre de province ! Qui met ses gants dans l'antichambre et les retire en sortant... Il vous rendrait ridicule !
Alice
Tiens ! Vous ne l'aimez pas.
Maxime
Naturellement, puisqu'il vous aime.
Le regardant.
Alice
Ah !... Mais qu'est-ce que ça vous fait qu'il m'aime ?
Il remonte un peu.
Maxime
Comment, ce que ça me fait !... Mais c'est-à-dire que... l'animal !
Alice
On dirait que vous êtes jaloux.
Maxime
Eh bien ! Oui, je le suis ! Quand on vous regarde, il me semble qu'on me vole ! Quand on vous aime, on m'irrite, on me blesse... Hier, votre mère me demandait ce qui m'avait décidé à me fixer dans cette localité... Certes, ce n'est pas le paysage... Il est atroce !
Alice
Vous trouvez ?
Maxime
Tout à fait... Le ciel est d'un bleu... bête, les ruisseaux roulent de l'eau chaude, les arbres sont roussis, les oiseaux... n'osent pas chanter, ils craignent la poussière... Et un vent !... Ah !... Il ne donne pas aux chapeaux le temps de vieillir, celui-là.
Alice
Ah ! Si l'acquéreur vous avait entendu !...
Maxime
J'allais fuir à toutes jambes cette nature aride, brûlée, desséchée... lorsque dans un pli de terrain, j'aperçus un petit coin de verdure, où s'abritait une fleur... belle, fraîche, épanouie... Je me pris à l'aimer, à la cultiver... Je lui appris le dessin... que je n'ai jamais su.
Alice
Comment ?
Il lui prend la main.
Maxime
Bah ! À Chignac ! D'ailleurs je n'avais pas d'autre prétexte pour me rapprocher d'elle... Je pus la voir tous les jours, m'enivrer de son parfum, sentir ses petits doigts frissonner sous ma main.
Alice
Monsieur Maxime...
Maxime
Oh ! Ne la retirez pas... je vous aime !... Je vous aime.
Marchavant
Je vous demande pardon...
Elle se sauve par la gauche.
Alice
Ah !
Scène 9
Marchavant, Maxime, Jacquette
Marchavant
J'ai oublié mon paletot !...
Il lui saute au cou et l'embrasse.
Maxime
Que le bon Dieu !... Tiens ! Mon oncle !
Lui prenant l'oreille et le ramenant à l'avant-scène.
Marchavant
Maxime !... Comment ! Gredin!... Je t'envoie en Norvège pour te refroidir et je te retrouve en Provence, sur le feu !... Mais comment es-tu ici ?...
Maxime
Mon oncle, c'est tout un poème... ou plutôt une romance... Partant pour la Norvège...
Marchavant
Il va chanter !
Maxime
Je me rendis à la gare du Nord... J'allais prendre mon billet, lorsque j'aperçus dans la salle d'attente une jeune Anglaise...
Marchavant
Allons, bien !
Maxime
Vous la peindrais-je ?
Marchavant
Non ! ne la peins pas.
Maxime
Des yeux, un nez, une bouche... et des cheveux ?... Vous savez que je ne m'enflamme pas facilement.
Marchavant
Merci !
Imitant l'accent anglais.
Maxime
La pauvre enfant demandait à tous les voyageurs. Le gare de Lyon, if you please, le gare de Lyon, if you please... Et personne ne lui répondait... J'ai appris à votre école qu'un galant homme ne doit, sous aucun prétexte, laisser une femme dans l'embarras.
Marchavant
Moi ? Je ne t'ai jamais parlé de ça!
Maxime
Je vous ai obéi, mon oncle, je lui offris mes services, je me dis, après tout, d'Avignon en Norvège... Ce n'est qu'un détour...
Marchavant
Un détour !...
Maxime
Chemin faisant, elle m'avoua qu'elle était demoiselle et qu'elle se rendait à Avignon pour rejoindre sa mère malade. Le voyage fut charmant. Est-ce le beau ciel de la Provence ? Je ne sais... mais la conversation devint vive, enjouée, presque badine...
Marchavant
Ah ! Assez !...
Maxime
Il me tardait d'être à Avignon pour ouvrir mon coeur à son excellente mère...
Marchavant
Comment ?
Maxime
Enfin nous arrivons... Il faisait noir... Tout à coup elle pousse un cri et s'élance vers une ombre qui lui tendait les bras...
Marchavant
Sa mère ?...
Maxime
Un sous-lieutenant de cuirassiers de cinq pieds neuf pouces !
Marchavant
Ah ! C'est bien fait !
Maxime
Après une pareille secousse, je sentis le besoin de respirer l'air du midi.
Marchavant
Je trouve que tu respires beaucoup trop l'air du midi... car lorsque je suis entré... cette demoiselle...
Maxime
Oh ! Mon ange, celle-là !
Marchavant
Naturellement... Tu as une chance pour rencontrer des anges...
Maxime
Oh ! Mais cette fois-ci, c'est sérieux... Je veux me marier !
Marchavant
Allons donc ! Tu me dis ça tous les mois !... Car tu es incurable ! Tiens, pas plus tard que cet hiver, tu t'amouraches d'une Portugaise de trente-cinq ans.
Maxime
Superbe femme !
Marchavant
C'est possible... Mais une Portugaise, trente-cinq ans... Ça ne m'allait pas... Je refuse mon consentement... Alors tu m'écris « Adieu, mon oncle, vous ne me reverrez plus ! » Un éclair me traverse l'esprit... Le malheureux ! Il veut attenter à ses jours !...
Maxime
Non, je vous jure...
Marchavant
Je cours chez toi... J'arrive à temps... Déjà tu approchais de tes lèvres la coupe fatale... Je bondis, je la fais sauter d'un revers de main...
Maxime
Mais c'était un grog !
Marchavant
Allons donc ! On ne trompe pas le coeur d'un oncle ! D'abord, un grog, c'est jaune... Celui-là était blanc...
Maxime
Il était au kirsch.
Marchavant
Je te serre dans mes bras et je te dis : « Puisque tu le veux, épouse-la !... » et tu me réponds « Non, maintenant, j'aime une Polonaise!... » mais ce n'est pas de l'amour, ça... C'est de la géographie !...
Maxime
Je ne défendrai pas mon passé...
Marchavant
Ce n'est pas malheureux.
Maxime
J'ai pu commettre quelques erreurs, mais je vous le répète, cette fois je veux très sérieusement me marier.
Marchavant
Mais je ne demande pas mieux, moi... C'est mon rêve... Voilà trois ans que je te tourmente... Voyons, de quelle nation est-elle?...
Maxime
Elle est Française...
Marchavant
Oh ! Tant mieux !...
Maxime
Avez-vous remarqué la jeune personne qui sort d'ici ?...
Marchavant
Oui, elle m'a paru charmante.
Maxime
Alors, mon oncle, il faut faire la demande...
Marchavant
La demande... comme ça... tout de suite... mais à qui ?...
Maxime
À la baronne.
Marchavant
À la baronne !...
Maxime
C'est sa fille.
Marchavant
Ah ! Diable !...
Maxime
Quoi ?...
Marchavant
C'est que nous sommes un peu en délicatesse avec la baronne.
Maxime
Pourquoi ?
Marchavant
Elle a des opinions... que je ne puis partager...
Maxime
Allons, bien ! Vous avez parlé politique !
Marchavant
Non... des opinions... philosophiques seulement. Elle a voulu m'imposer l'obligation de brûler Voltaire !
Maxime
Eh bien ! Qu'est-ce que ça vous fait, Voltaire ? Vous n'êtes pas son parent ?
Marchavant
Mais malheureux, tu ne te souviens donc pas que cette main... cette main qui te parle... a écrit un éloge du grand homme, couronné en 1865 par l'académie de Cahors !
Maxime
Ah ! Quelle drôle d'idée vous avez eue là ! Comment cela vous est-il venu ?
Marchavant
J'étais malade... Alors la fièvre... l'enthousiasme, le désoeuvrement... enfin c'est fait ! Et maintenant il m'est impossible de briser l'idole que j'ai élevée !
Maxime
Bah ! Puisqu'il est mort... il ne le saura pas.
S'échauffant.
Marchavant
Ah ! Voilà une raison ! Et ma conscience ! Et mes convictions !
Maxime
Voyons... du calme... tout peut s'arranger... Écrivez-lui une lettre bien gentille à cette baronne...
Marchavant
Je ferais les premières avances...
Maxime
C'est une excellente femme au fond... et elle vous a un madère !...
Marchavant
Authentique !... Le notaire me l'a dit.
Maxime
Vous voyez bien que vous ne pouvez pas rester brouillés.
Marchavant
D'autant plus que j'ai soif... Je suis venu vite et il fait une chaleur...
Le faisant asseoir à la table.
Maxime
Très bien. Je vais faire donner des ordres... mais écrivez-lui un petit mot. Tenez, mettez-vous là...
Marchavant
Je veux bien lui écrire, mais je ne ferai aucune concession, je t'en préviens.
Maxime
On ne vous en demande pas... Il s'agit d'une simple demande en mariage.
Marchavant
« Madame... sous la réserve de mes principes... que je ne laisserai jamais entamer... j'ai l'honneur de vous demander la main de mademoiselle votre fille pour mon neveu. » Voilà.
Maxime
C'est un peu sec. Bien rédigé, bon style, mais c'est un peu sec !
Il rit.
Marchavant
Comme son madère.
Maxime
II faudrait un petit mot aimable... pour finir.
Reprenant la plume et écrivant.
Marchavant
Tu crois ?... « Je donne trois cent mille francs. »
Se ravisant, à part.
Il sonne.
Maxime
Oh !... Après ça... C'est un mot d'oncle.
Jacquette
Monsieur !...
Maxime
Cette lettre à Madame la baronne... Tout de suite.
Marchavant
Et fais-moi donner à boire...
Il donne un ordre à voix basse à Jacquette.
Maxime
Oui...
Elle sort, par la gauche.
Jacquette
Bien, Monsieur.
Scène 10
Maxime, Alice, Marchavant, Jacquette
Maxime
Vous êtes un oncle adorable !
Apercevant Marchavant.
Alice
Ce vieux monsieur doit être parti. Ah ! Encore là ?
Maxime
C'est elle... Mademoiselle... permettez-moi de vous présenter Monsieur Marchavant, mon oncle...
Alice
Comment ! L'acquéreur du château !
Marchavant
Oui, Mademoiselle... celui qui ne veut pas... éteindre les lumières en allumant le feu...
Maxime
Un excellent homme... qui vient d'adresser à Madame votre mère une demande en mariage...
Alice
Ah !... Et qu'a-t-elle répondu ?
Maxime
Rien encore... Nous attendons...
Elle sort.
Jacquette
Monsieur, voici la réponse...
Marchavant
Voyons !...
Maxime
Vite ! Mon oncle!...
Alice
Oui, dépêchez-vous.
Marchavant
« Monsieur... Brûlez Voltaire !... »
Maxime
Comment, c'est tout ?
Froissant la lettre :
Marchavant
Absolument. C'est une idée fixe, une monomanie !... Je lui demande son château... Brûlez Voltaire !... Sa fille !... Brûlez Voltaire !... Ah !... C'est comme ça !... Eh bien, moi aussi je m'entête... Jamais... Vous entendez... Jamais !... Je ne commettrai un pareil sacrilège...
Maxime
Tout est manqué.
Marchavant
Je ne resterai pas une minute de plus dans ce palais de l'Inquisition ! Où est mon paletot ?
Haut.
Maxime
Il faut le retenir à tout prix !... Mon oncle... un mot !
Jacquette entre avec une bouteille et un verre sur un plateau.
Marchavant
Laisse-moi tranquille !
Marchavant
Mademoiselle, veuillez, je vous prie, dire qu'on attelle ma voiture... Qu'est-ce que vous portez là?
Elle pose la bouteille sur la table.
Jacquette
C'est du madère.
Avec résolution.
Jacquette sort.
Marchavant
Ah... Allez !... Ma voiture... Tout de suite !
Alice
Monsieur Marchavant.
Marchavant
Non... Merci... Je n'ai plus soif.
Maxime
Regardez donc... quelle couleur !
Écartant le verre.
Marchavant
Superbe !... Mais ce n'est pas pour un verre de madère que je renierai mon passé. Merci.
Alice
II ne s'agit pas de renier votre passé... Ce vin doit être vendu... Et nous désirerions, ma mère et moi, être fixées sur sa qualité...
Il prend le verre et le déguste à petites gorgées.
Marchavant
Ah !... Si c'est comme dégustateur... C'est différent.
Maxime
Eh bien ?
Marchavant
Exquis !... C'est du vrai.
Alice
Encore.
Il le déguste lentement, puis il dit à Alice.
À Maxime.
Marchavant
Volontiers... Pour l'approfondir. Vous pouvez dire à Madame votre mère qu'il y a marchand à vingt francs la bouteille... frais de congé à ma charge ! Viens-tu ?
Maxime
Non... je reste ici.
Il remonte.
Marchavant
Comme tu voudras.
Maxime
Et vous dites que vous m'aimez !
Marchavant
Mais je crois t'en avoir donné assez de preuves.
Maxime
Oui, parce que vous avez pris soin de mon enfance, parce que vous avez payé mes dettes.
Marchavant
Onze fois !
Maxime
La belle affaire ! Il eût mieux valu m'abandonner, m'exposer à la pauvreté, à la misère.
Marchavant
Comment !
Maxime
Vous m'avez traité comme ces victimes qu'on engraisse pour les traîner ensuite au sacrifice... Ah ! Ce n'est pas joli ce que vous avez fait là !
Alice
Oh ! Non ! Ce n'est pas joli !
Marchavant
Ne le croyez pas, Mademoiselle, je vous jure...
Maxime
Et c'est au moment que j'ai trouvé le bonheur, où je vais vous donner une famille... Une nièce... Regardez-la donc !... Qui vous aurait tenu compagnie les jours de goutte... Qui vous aurait appelé mon oncle... Mon petit oncle...
Alice
Oh ! Oui... Mon oncle... Mon petit oncle...
Haut.
Marchavant
Quelle jolie petite voix ! Non... Je vous en prie... Ça ne se peut pas.
Maxime
C'est à ce moment que vous venez tout à coup souffler sur ce rêve, briser mon avenir, torturer mon coeur !... Pour obéir à je ne sais quel entêtement biscornu !
Marchavant
Comment ! Biscornu !
Alice
Non... déplacé !
Marchavant
Ah !... À la bonne heure !
Alice
Ah ! C'est égal... Je ne vous croyais pas si méchant.
Marchavant
Mais, je ne suis pas si méchant ; Mademoiselle, si vous me connaissiez...
Alice
Moi qui étais prête à vous aimer... Je n'ai plus de père... et il me semblait que j'allais en retrouver un.
Marchavant
Ah ! Mademoiselle... Ce que vous me dites là... De mon côté... J'avais rêvé une fille... Au lieu d'un neveu... C'est laid un neveu.
Maxime
Merci !
Marchavant
Eh ! S'il faut vous le dire... moi aussi, je me sens attiré vers vous... C'est vrai... je vous aime... Malgré l'éducation abrutissante qu'ils ont dû vous donner.
Alice
Eh bien ! Si vous m'aimez, vous ne devez pas hésiter à brûler...
Marchavant
Jamais !
Alice
Ce n'est que du papier, après tout...
Marchavant
Oui, mais ce qu'il y a dessus !
Alice
Voyons, je vous en prie... Mon oncle !... Mon petit oncle !...
Haut.
Marchavant
Quelle voix !... C'est de la musique... Non... Laissez-moi... C'est impossible.
Alice
Pourquoi ?
Il remonte.
Marchavant
Vous ne comprenez pas ça, vous autres femmes... mais quand un homme de coeur a une fois chaussé une opinion... bonne ou mauvaise... il lui est bien difficile de changer de drapeau à moins d'y trouver un intérêt majeur... Ainsi n'insistez pas... Ma voiture doit être là !...
Maxime
Soit ! Partez ! Mais puisqu'il en est ainsi, vous trouverez bon, mon oncle, que je ne garde aucun souvenir de vos bienfaits !
Marchavant
Quoi ?
Il la jette dans le chapeau de son oncle.
Maxime
Voici la montre que vous m'avez donnée... avec la chaîne.
Marchavant
Mais toi... comment sauras-tu l'heure ?
Maxime
Oh ! Moi !... Les malheureux n'ont pas besoin de savoir l'heure !
Alice
Ah ! C'est bien vrai !
Maxime
Plus deux bagues... Mon porte-monnaie... Deux cent quarante-sept francs... C'est tout ce qui me reste... J'allais même vous écrire.
Marchavant
Il fallait m'écrire ! Mais comment feras-tu sans argent ?
Maxime
Ne vous inquiétez pas de moi... Je ne serai plus à charge à personne... Ma résolution est prise !
Marchavant
Ta résolution... Maxime !... Tu as une mauvaise pensée... Je devine...
Maxime
Le grog... Oh ! Non ! Mais je suis décidé.
Marchavant
À quoi ?
Maxime
Il est un asile pour les coeurs blessés... pour ceux que le malheur poursuit.
Marchavant
Un couvent !
Alice
Très bien !... Moi aussi.
Marchavant
Deux couvents !
Alice
Et ma mère aussi.
Marchavant
Trois !
Maxime
Cela fera probablement bien plaisir à votre Monsieur de Voltaire...
Marchavant
Lui ! qui a écrasé le fanatisme... Trois couvents !... Voyons, pas de coup de tête!
Il s'assied à droite.
Maxime
Ma résolution est inébranlable.
Elle s'assied à gauche.
Alice
La mienne aussi !... On nous connaîtra !
Haut.
Ils se lèvent.
Marchavant
Eh bien, si c'est à cela que doit aboutir mon admiration pour toi, ô mon maître !... Ça ne se peut pas ! Voyons... en supposant que je consente à...
Alice
Ah ! Mon oncle !... Mon petit oncle !
Haut.
Marchavant
Toujours sa petite musique ! Ce n'est qu'une supposition... mais, voyez-vous, je ne pourrais racheter ce crime... qu'en faisant renaître le phénix de ses cendres... Je m'engage solennellement à en donner un exemplaire à chaque bibliothèque de l'arrondissement !
Maxime
Comment donc ! Mais moi-même... avec tout l'argent que vous me donnerez...
Alice
Moi, je vous offre mes économies.
À part.
Marchavant
Ah ! Chère enfant ! Elle est des nôtres !
Alice
Puisque vous êtes bien bon... Je vous promets de vous le lire, tous les soirs, au coin du feu.
Marchavant
Ah ! Non ! Ce n'est pas une lecture de jeune fille.
Alice
Puisque je serai mariée.
Marchavant
C'est que... ce n'est pas non plus une lecture de femme mariée.
Maxime
Très bien ! Pour vos lectures du soir, nous vous louerons un artilleur !
Alice
Alors, je puis prévenir maman ?
Marchavant
Mais...
Il remonte.
Maxime
Oui, oui, allez !
Alice
Maman ! Maman !
Scène 11
Alice, La Baronne, Marchavant, Maxime, Tous, Jacquette, Lamblin
La Baronne paraît à gauche.
Alice
Monsieur consent à brûler...
La Baronne
Lui-même ?
Marchavant
Oui... Passez-moi la victime.
La Baronne
Jacquette... du bois !
Marchavant
Elle me fait l'effet du grand Inquisiteur.
Maxime
Mais, Madame la Baronne...
La Baronne
Quoi ?
Maxime
J'ai beau chercher... Je ne vois pas de Voltaire.
Tous
Comment !
La Baronne
Si, une reliure verte... tout en haut.
Jacquette
Une reliure verte... Mais, madame... Monsieur le Baron en a fait brûler secrètement deux paniers l'avant-veille de son décès.
Tous
Ah ! Bah !
Se reprenant.
Marchavant
Brave Baron ! C'est-à-dire fanatique !
À Marchavant.
La Baronne
Monsieur le Baron aurait bien pu me laisser cette dernière satisfaction. Enfin, monsieur, puisque c'est fait...
Lamblin
J'apporte mon idée !
Tous
Qu'est-ce que c'est ?
Lamblin
Un Voltaire d'occasion... que j'ai eu pour quarante-cinq francs... Il manque La Henriade.
Marchavant
Pour quoi faire ?
Lamblin
Nous allons le brûler à la place de l'autre... Voilà mon idée.
Maxime
C'est inutile.
Alice
Tout est arrangé.
Lamblin
Ah ! Tout est... alors nous pouvons reprendre la lecture du sous-seing ?
Maxime
Certainement... vous allez même faire deux actes au lieu d'un.
Lamblin
Comment, deux actes ?
Maxime
Le contrat de vente d'abord, et ensuite, mon contrat de mariage avec mademoiselle.
Lamblin
Comment ! Ce n'est pas possible... Madame la baronne...
La Baronne
Puisque le baron a brûlé !
Lamblin
Comment !
Tous
Puisque le baron a brûlé.
Lamblin
Alors, je reste avec un Voltaire de quarante-cinq francs sur les bras.
La Baronne
Je n'ai pas besoin de vous dire ce que vous devez en faire.
Au public.
Lamblin
J'ai compris, Madame la baronne, j'ai compris. Puisque c'est comme ça... Je le lirai... Et après... je le revendrai.