La Cigale Chez les Fourmis
Scène 1
Madame Chameroy, Chameroy
Un salon chez Chameroy, ameublement sans élégance. Un bureau à gauche, à droite un canapé.
Madame Chameroy
Mon Dieu, Monsieur Chameroy, comme tu es nerveux aujourd'hui ! Reste donc tranquille !
Chameroy
Cela vous est bien facile, à vous autres femmes ! Vous avez un calmant toujours prêt : votre tapisserie... Mais nous, pauvres hommes, quand quelque chose nous agite...
Madame Chameroy
Pourquoi t'agites-tu ?
Chameroy
Pourquoi ! Le jour où je marie ma fille !
Madame Chameroy
D'abord, tu ne la maries pas encore... C'est aujourd'hui la première entrevue sérieuse.
Chameroy
Oui ! Mais comment cette entrevue va-t-elle se passer ? Voyons, recordons-nous. Dis-moi bien ce qui est convenu.
Madame Chameroy
Quand tu te seras assis.
Chameroy
Voilà... Eh bien ?
Madame Chameroy
Eh bien, rien de plus simple. Monsieur le Comte de Vérac a dit hier soir à la sortie de l'Opéra à Madame de Torcy, sa cousine, qu'il viendrait aujourd'hui à quatre heures.
Chameroy
Sous quel prétexte ? Car, avant tout, il ne faut pas qu'Henriette se doute...
Madame Chameroy
Rapporte-t-en donc à moi. Il viendra sous prétexte de louer le rez-de-chaussée de notre maison du boulevard Haussmann.
Chameroy
Parfait ! Un sujet de conversation excellent. Où un homme montre son caractère, ses goûts, ses habitudes, et qui n'apprendra rien à Henriette... car, avant tout, il ne faut pas qu'elle se doute...
Madame Chameroy
Sois donc tranquille !
Chameroy
Mais Monsieur de Vérac a donc été content de la visite qu'il nous a faite dans notre loge ? Henriette lui a donc plu, puisqu'il revient aujourd'hui ?
Madame Chameroy
Probablement !
Il se met à une table.
Écrivant.
Chameroy
J'étais si troublé, que je n'ai rien vu ! C'est à quatre heures qu'il doit venir ? Qu'est-ce que je vais faire d'ici à quatre heures pour ne pas m'agiter ? Ah quelle idée ! C'est demain le quinze, je vais faire mes quittances de loyer. J'aime ce travail... il me délasse. « Je soussigné reconnais avoir reçu de monsieur... »
Madame Chameroy
À propos, as-tu loué ton second ?
Écrivant.
Chameroy
Oui... ne m'interromps pas. « Sans préjudice du terme courant et sous la réserve de tous mes droits... » C'est étonnant comme cela me calme !
Madame Chameroy
Par exemple, voilà une chose que je ne comprends pas... s'amuser à écrire ses quittances depuis le premier mot jusqu'au dernier, quand on en vend de tout imprimées.
Écrivant.
Parlant.
Écrivant.
Parlant.
Chameroy
Je le sais... mais on n'a pas le plaisir de les écrire. « Trois mille. » On dit que l'argent est immoral !... Celui qu'on ne vous rend pas, oui !... Il vous aigrit... Vous irrite... Mais celui qu'on encaisse... « Trois mille deux cents... plus les portes et fenêtres. » Rien qu'en faisant cette addition, je me sens meilleur !
Madame Chameroy
Tu en as pour longtemps avec tes trois maisons ?
Chameroy
Tu peux dire nos trois maisons ; car nous les avons honorablement acquises ensemble, par notre travail, notre économie, notre intelligence...
Madame Chameroy
Quand je pense que tout le monde à Saint-Quentin blâmait mon père de donner sa fille à un petit commis sans fortune.
Chameroy
J'avais mieux que la fortune... J'avais des aptitudes commerciales... Ton père me devina... C'était un homme sans grande éducation, sans littérature...
Madame Chameroy
Ah !
Chameroy
Mais qui avait le coup d'oeil juste. Un grainetier de Saint-Quentin qui laisse quinze mille livres de rente à sa fille n'est pas un imbécile !
Madame Chameroy
Il t'aimait beaucoup.
Chameroy
Je crois avoir toujours honoré sa mémoire. Avec les soixante mille francs que je reçus de ta dot, je pris un intérêt dans une fabrique de Roubaix. Bientôt, mes capacités exceptionnelles, j'ose le dire, me firent remarquer, les commandites s'offrirent à moi, et je devins le chef d'une des manufactures les plus importantes de la ville de Roubaix.
Madame Chameroy
Pauvre homme ! As-tu travaillé !
Chameroy
Jour et nuit !... Mais je ne le regrette pas, car, après vingt-trois ans de labeur, j'ai pu me retirer avec une fortune de cent cinquante mille livres de rente... C'est-à-dire trois millions.
Madame Chameroy
Chut ! Plus bas !
Chameroy
Pourquoi ?
Madame Chameroy
Si les domestiques t'entendaient, ils croiraient que nous sommes riches... et ils gaspilleraient tout.
Chameroy
C'est juste. À propos ! Où est donc Alphonse, notre fils ?
Madame Chameroy
À la Sorbonne... il suit des cours.
Chameroy
Des cours !... Un garçon de vingt-deux ans... qui pourrait fabriquer ! J'espérais lui céder la maison Chameroy... C'était mon rêve !
Madame Chameroy
Qu'est-ce que tu veux ! Tout le monde n'a pas les idées tournées au commerce ; il aime à suivre des cours, cet enfant !
Chameroy
Tranchons le mot... c'est un pilier de Sorbonne.
Madame Chameroy
Que veux-tu, mon ami, chacun a ses défauts.
Chameroy
C'est vrai ! Il faut bien que jeunesse se passe ! Chut ! Henriette.
Scène 2
Chameroy, Henriette, Madame Chameroy
Elle va à son père et l'embrasse.
Chameroy
Eh ! Pourquoi m'embrasses-tu à cette heure-ci ?
Henriette
J'avais oublié de t'embrasser ce matin ! Je paye mes dettes.
Chameroy
Déjà l'esprit des affaires !
Henriette
Mère, veux-tu me conduire à mon cours à quatre heures ?
Chameroy
À quatre heures ?... C'est impossible !...
Henriette
Pourquoi donc ?
Madame Chameroy
Nous attendons ici une visite !
Chameroy
Un locataire.
Henriette
Eh bien, je demanderai à la femme de chambre de me conduire.
Chameroy
Impossible ! Il faut que tu sois ici.
Henriette
Moi, pour faire le bail ?
Madame Chameroy
Non ! Ton père veut dire... qu'il vaut mieux que tu m'attendes.... Tu entreras ici dans le salon, pour me prendre, à quatre heures un quart. À propos, mets ton chapeau bleu.
Henriette
Mon chapeau bleu ! Ce locataire, c'est donc un prétendu ?
Chameroy
Un prétendu !
Henriette
Est-ce le jeune homme qui est venu nous voir hier dans notre loge à l'Opéra ?
Chameroy
Dans notre loge... le jeune homme...qui... Comment as-tu pu deviner ?
Henriette
Ah ! Ce n'est pas bien difficile ! Hier papa entre en disant « Je vous mène ce soir à l'Opéra.» Papa à l'Opéra !... Cela me donne des soupçons. Je regarde le spectacle le Prophète. Mes soupçons augmentent ! Nous arrivons... nous entendons le premier acte... le second acte... Papa ne dort pas ! Mes soupçons se changent en certitude. Au troisième acte, papa s'assombrit, il regarde à droite et à gauche comme s'il attendait quelqu'un qui ne vient pas ! Puis, tout à coup, sa figure s'illumine.... Il sourit à une loge voisine et il me donne un grand coup de coude... croyant te le donner à toi, maman ! Cinq minutes après, entre dans notre loge un jeune homme avec Madame de Torcy... Voilà papa qui devient rouge, qui s'essuie le front, et qui se met à parler de Meyerbeer ! Ce monsieur se retourne vers moi en me disant « Quelle grande oeuvre que le Prophète, mademoiselle ! » Et enfin, maman me dit tout à l'heure « Mets ton chapeau bleu ! » Ah ! Pour le coup c'était trop clair !
Madame Chameroy
Tiens ! Tu es bien ma fille ! Tu es d'une finesse...
Chameroy
Qui m'épouvante !
Henriette
Cher petit papa ! C'est que tu n'es pas très fin, toi ! Depuis un an, combien m'avez-vous montré de prétendus... Incognito ?... Quatorze !
Chameroy
C'est vrai ! Quatorze ! Je les ai inscrits sur mon carnet.
Henriette
Eh bien, il n'y en a pas un que je n'aie deviné.
Chameroy
Qui te les a fait deviner ?
Henriette
Toi.
Madame Chameroy
Cela ne m'étonne pas ! Il est d'une maladresse !
Henriette
Et toi aussi, maman !
Chameroy
Bravo !
Madame Chameroy
Comment ?
Henriette
En fait d'indiscrétion, vous avez chacun votre genre.
Chameroy
Et quel est donc mon genre, à moi, Mademoiselle ?
Henriette
Toi, c'est l'attendrissement ! Quand il y a un gendre à l'horizon... tu viens à moi... tu me serres dans tes bras, en me disant : « Ah je t'aime bien, va ! »
Chameroy
C'est que c'est vrai !... Et ta mère ?
Madame Chameroy
Oui, moi !
Henriette
Oh ! Toi ! C'est la toilette d'abord ! « Ma fille, mets ton chapeau bleu ! » Et puis le mystère ! Tu entres dans le salon une lettre à la main, et, d'un air sérieux : « Mon ami, je viens de recevoir une lettre importante, une lettre de Saint-Quentin. » Je regarde, il y a le timbre de Paris. Alors, moi, je m'y prête, je prends un livre... et vous voilà tous deux dans l'embrasure de la croisée... chuchotant..; marmottant...
Chameroy
Mais c'est donc un monstre... que cette petite fille-là, voyant tout !... et ne disant rien !...
Riant.
Henriette
C'est justement parce que je ne dis rien que je vois tout. Toutes les jeunes filles sont pareilles. Et à qui la faute ? À vous, parents... Vous ne nous mettez jamais au courant de rien ; il faut bien que nous devinions ! Aussi, si vous m'en croyez... cette fois-ci... vous changerez de système... et, puisque cela nous regarde tous trois... car enfin... Cela me regarde bien aussi un peu... nous nous y mettrons tous trois !
S'asseyant tous trois sur le canapé.
Madame Chameroy
Elle a raison ! Eh bien, voyons, comment trouves-tu Monsieur de Vérac ?
Henriette
Je le trouve très bien.
Chameroy
Ainsi tu donneras ton consentement ?
Henriette
Je crois que oui... Mais je crains que lui ne donne pas le sien.
Madame Chameroy
Pourquoi ?
Henriette
D'abord, il est comte, il est noble.
Chameroy
Nous sommes de la grande bourgeoisie... Il n'y a pas mésalliance. D'ailleurs, je ne connais qu'une noblesse : celle du coeur... Nous avons cent cinquante mille livres de rente.
Madame Chameroy
Chut ! Plus bas !
Henriette
Oui, mais lui ! Hier, je me suis sentie un peu embarrassée quand il était là... J'ai senti que nous étions d'un autre monde que lui...
Chameroy
Comment, d'un autre monde !...
Madame Chameroy
Enfin, nous verrons bien, puisqu'il vient aujourd'hui.
Henriette
En êtes-vous sûrs !... Viendra-t-il ?
Chameroy
Madame de Torcy, sa cousine et notre voisine de campagne, me l'a dit, et elle doit nous écrire ce matin, pour bien nous fixer l'heure.
Scène 3
Un Domestique, Chameroy, Henriette, Madame Chameroy
Un Domestique
Une lettre pour monsieur, de la part de Madame de Torcy.
Bas, à sa fille.
Le domestique sort. Ils se lèvent tous trois. Chameroy lisant.
Avec joie.
Chameroy
Donnez ! Ah ! Vois-tu qu'il viendra. « Mon cher ami... » Elle m'appelle son cher ami.
Henriette
C'est familier.
Lisant.
Chameroy
C'est qu'elle se regarde déjà comme de la famille ! « Mon cher ami, avant que vous alliez à quatre heures chez les Chameroy... »
Madame Chameroy
« Que vous alliez ! » Qu'est-ce que cela veut dire ? À qui adresse-t-elle donc ?
Ramassant l'enveloppe de la lettre, il lit.
Parlé.
Chameroy
« Je crois utile de vous envoyer quelques renseignements précis que j'ai recueillis sur la famille Chameroy. » - Est-ce que cette lettre n'est pas pour moi ? « Monsieur Chameroy. » Ah ! Je comprends ! La cousine s'est trompée, elle a envoyé la lettre qui était pour nous à Monsieur de Vérac, et elle nous adresse la sienne. C'est une erreur.
Henriette
Alors, papa, il ne faut pas la lire.
Chameroy
Sans doute... Cependant j'aurais été curieux de connaître les renseignements qu'elle donne sur nous.
Henriette
À quoi bon ?
Lisant.
Chameroy
Ils ne peuvent qu'être flatteurs... Je ne lirai que le commencement. « Les Chameroy sont les plus honnêtes gens de la terre... »
Henriette
Très bien... J'en resterais là.
Chameroy
« La mère entend superlativement les confitures... »
Madame Chameroy
Hein !
Chameroy
« Le père moule lui-même ses quittances. »
Henriette
Ça ! C'est vrai!
Chameroy
« Le fils est un bon petit jeune homme qui prend l'omnibus pour aller au cours... »
Madame Chameroy
On dirait qu'elle se moque de nous.
Parlé.
Lisant.
Parlé.
Chameroy
« Ces Chameroy... » Ces Chameroy ! « Ces Chameroy ont trois millions de fortune ; mais ils semblent avoir été créés et mis au monde pour justifier cet aphorisme : à savoir qu'il est plus difficile pour certaines personnes de dépenser l'argent que de le gagner. » Qu'est-ce qu'elle veut dire ?
Henriette
Je ne comprends pas.
Chameroy
« Leur appartement est leur portrait... leurs meubles leur ressemblent : c'est solide, bien conditionné, bon teint et affreux ! »
Madame Chameroy
Comment ! Et c'est notre portrait ?
Chameroy
« Les jours de gala, le dîner Chameroy se compose invariablement d'un fort filet aux champignons et d'une dinde rôtie aux marrons. »
Henriette
Mais où a-t-elle su tout ça ?
Madame Chameroy
« Ces Chameroy ont une écurie qui se compose de deux gros percherons... »
Chameroy
Elle connaît toute la famille !
Madame Chameroy
« Agés, l'un de douze ans, l'autre de quatorze... ».
Henriette
Jusqu'à l'âge de nos chevaux.
Madame Chameroy
« Ces animaux, stupéfaits de ne pas labourer... »
Chameroy
Labourer ! Nos chevaux !
Madame Chameroy
« Ne sortent jamais les jours de pluie, ni les jours de verglas, ni par le grand soleil. »
Chameroy
Mais c'est de l'espionnage.
Lisant.
Madame Chameroy
Ah ! Elle commence à me porter sur les nerfs, la cousine ! « Enfin, et pour me résumer, je ne puis comparer cette industrieuse famille qu'à un nid de fourmis. »
Henriette
Des fourmis !
Lisant.
Chameroy
Des fourmis !... « Qui toujours amassent, entassent, et ne connaissent ni la dépense, ni le repos, ni le plaisir... Je tiens ces détails intimes d'un domestique qu'ils ont renvoyé et qui s'est présenté chez moi. »
Madame Chameroy
Ce paresseux de Baptiste ! Tout s'explique.
Chameroy
« C'est à vous de voir, mon cher cousin, s'il vous convient d'entrer dans cette fourmilière. »
Madame Chameroy
Notre maison !... Une fourmilière.
Ouvrant un livre sur la table.
Chameroy
Voilà une impertinente cousine !... Elle m'accuse de ne pas savoir dépenser ! Elle me traite de fourmi ! Moi ! Mais d'un mot je pourrais la confondre... J'ai justement fait mon inventaire de l'année ce matin... Je n'ai rien de caché pour toi ! Voici mon grand livre... Tu vas voir...
Henriette
Ah ! Papa, je n'y entends rien!
Chameroy
Si ! Si ! Je le veux. Recettes : 152 527 francs, dépenses 149 814 francs. Ce sont des chiffres.
Henriette
Comment, papa, nous avons dépensé 149000 francs ?
Chameroy
814 francs ! Pas un sou de moins. Écoute le détail... Tiens ! Du 16 janvier, acheté trente actions du Nord 37 500 francs. - Du 16 avril (le lendemain du terme), soixante Midi, 44 700 francs. - Du 16 juillet (toujours le lendemain du terme), soixante obligations de l'Ouest 38 220 francs. On ne se figure pas comme l'argent file !
Henriette
Mais, papa... Ce n'est pas de la dépense, cela... ce sont des placements.
Chameroy
Cela sort toujours de la caisse.
Henriette
Mais...
Chameroy
Tu ne connais pas la comptabilité... Oh ! Je suis d'une colère ! « Fourmi ! » Pour un rien, j'enverrais promener Monsieur de Vérac et sa cousine.
Henriette
Pas si vite.
Chameroy
« Fourmi ! » Moi ! Heureusement mon livre est là !
Prenant le livre.
Henriette
Je ne suis pas bien forte en calcul, mon petit papa... Mais, si j'additionne votre livre, je vois que vous avez dépensé 29 394 francs et que vous en avez placé 120 420...
Chameroy
Ce n'est pas possible !
Henriette
Vérifiez.
Chameroy
Voyons !... Nord... Midi... Obligations de l'Ouest... Garanties ! C'est pourtant vrai !
Henriette
Donc, la cousine a raison, nous ne savons pas dépenser.
Chameroy
Autrement dit, nous sommes des fourmis ! Merci !
Madame Chameroy
Je voudrais bien trouver une riposte à la lettre insolente de Madame de Torcy.
Chameroy
Je donnerais... cent mille francs !... Pour lui rabattre son caquet.
Henriette
Il y aurait bien un moyen... Mais nous ne pourrons pas...
Chameroy
Lequel ? Parle.
Henriette
Il faudrait... rompre avec nos habitudes modestes... changer le train de notre maison.
Chameroy
Nous le changerons... « Fourmi ! »
Henriette
Ainsi notre vieille calèche jaune...
Chameroy
Je la ferai repeindre ! Veux-tu que je te dise ?... C'est ta mère qui est la cause de tout ! Elle voit petit... elle est mesquine ! C'est une fourmi !... Mais, à partir d'aujourd'hui, je prends le gouvernement de la maison, et...
Henriette
Et... que ferez-vous ?
Madame Chameroy
Oui, que feras-tu ?
Chameroy
Je ne sais pas... mais si les loyers rentrent bien...
Henriette
Vous achèterez encore des obligations ! Voyez-vous, l'art de dépenser, c'est comme le talent sur le piano... il faut commencer très jeune.
Chameroy
Mais alors que faire ?
Scène 4
Un Domestique, Chameroy, Henriette
Un Domestique
Un monsieur demande à voir Monsieur.
Chameroy
Son nom ?
Un Domestique
Voici sa carte.
Chameroy
Paul de Vineuil... Où donc ai-je vu ce nom-là ? Faites entrer.
Le domestique sort. Henriette et Monsieur Chameroy s'assoient sur le canapé.
Henriette
Et mon cours !... Et mon livre?... Ah ! Le voici !
Scène 5
Paul de Vineuil, Chameroy, Madame Chameroy
Paul de Vineuil
Monsieur Chameroy ?
Chameroy
C'est moi, monsieur ; qu'y a-t-il pour votre service ?
Paul de Vineuil
Monsieur, vous avez entre les mains un effet signé: « Paul de Vineuil. »
Haut.
Chameroy
Ah ! C'est cela ! Payable dans trois mois.
Paul de Vineuil
Précisément. Je viens vous demander...
Chameroy
De le reculer, Monsieur ? Très volontiers!
Paul de Vineuil
De me permettre d'en avancer le paiement. Je pars pour la Picardie, j'y resterai peut-être quelque temps, et je serais désireux de m'acquitter auparavant.
Il sort.
Chameroy
Je vais chercher le billet.
Madame Chameroy
Veuillez donc prendre la peine de vous asseoir, Monsieur...
Paul de Vineuil
Madame...
Madame Chameroy
Monsieur, oserai-je vous demander dans quelle partie de la Picardie vous allez ? Je suis picarde et...
Paul de Vineuil
Près de Saint-Quentin, Madame.
Madame Chameroy
Ma ville natale !
Paul de Vineuil
Dans la terre de Vérac.
Madame Chameroy
Qui appartient à la famille de Monsieur de Vérac attaché aux Affaires étrangères ?
Paul de Vineuil
Précisément, Madame.
Madame Chameroy
Vous le connaissez, Monsieur ?
Paul de Vineuil
C'est mon meilleur ami. Mais vous-même, Madame ?
Avec hésitation.
Madame Chameroy
Je connais sa famille. On dit qu'il se marie ?
Paul de Vineuil
Vous le savez, madame. Eh bien ! Vous pouvez me tirer d'une grande inquiétude.
Madame Chameroy
Comment ?
Paul de Vineuil
Monsieur de Vérac n'a pas voulu me dire le nom de la famille à laquelle il s'allie... et quelques bruits de monde me font craindre que cette famille...
Madame Chameroy
Que cette famille ?
Paul de Vineuil
Ne convienne qu'à demi à un homme d'une élégance et d'une distinction aussi rares que celles de Monsieur de Vérac... On dit le père un peu commun... La mère un peu avare, et la fille un peu gauche.
Madame Chameroy
Ah !...
Scène 6
Chameroy, Paul de Vineuil, Madame Chameroy, Henriette
Chameroy
Voici le billet, Monsieur.
Paul de Vineuil
Monsieur, voici l'argent.
Chameroy
Très bien !... Ah ! Pardon, monsieur, il y a erreur... les intérêts...
Paul de Vineuil
Les intérêts étaient, je crois, de cinq pour cent...
Chameroy
Par an !... Or, vous me payez trois mois plus tôt... C'est donc deux cents francs de moins que vous me devez et que je vous rends...
Paul de Vineuil
Mais, Monsieur, c'est ma faute, si...
Chameroy
Pardon, Monsieur, je ne suis pas un usurier...
À demi riant.
Paul de Vineuil
Au fait... j'agirais comme vous, Monsieur. Si j'avais des effets à recevoir au lieu d'en payer !... J'accepte donc simplement ce que vous m'avez offert simplement et je vous prie seulement de me permettre de vous serrer la main.
À part.
Chameroy
Très volontiers... Charmant jeune homme !
Saluant.
Il va pour se retirer.
Paul de Vineuil
Famille de braves gens ! Madame, Mademoiselle !
À son mari.
Madame Chameroy
Un moment encore, Monsieur, je vous prie ! Mon ami, monsieur connaît intimement Monsieur de Vérac.
Chameroy
Ah !
Madame Chameroy
On lui a beaucoup parlé de la famille à laquelle il s'allie !
Chameroy
Ah !
Madame Chameroy
On lui a dit que le père était commun, la mère avare, et la fille gauche.
Chameroy
Qu'est-ce qui a dit que ma fille était gauche ?
Paul de Vineuil
Quoi ! Monsieur !... C'est vous... Qui ?... Je n'ai pas dit que... Ah ! C'est une trahison !
Chameroy
Du tout ! Du tout ! C'est un service que vous nous rendez !
Paul de Vineuil
Ce n'est pas Monsieur de Vérac qui m'a parlé ainsi... Il me suffit de voir... ce que je vois pour me montrer l'absurdité de ce reproche, et je serais désolé qu'un mot fît manquer un mariage aussi...
Chameroy
Au contraire, c'est sur vous que je compte pour le faire réussir !
Paul de Vineuil
Expliquez-vous.
Chameroy
Savez-vous pourquoi Monsieur de Vérac hésite ? Ce n'est pas parce que je suis commun, regardez-moi ! Ni parce que ma fille est gauche, vous la voyez... ni parce que ma femme est... car elle ne l'est pas !... Économe, oui ! Serrée, peut-être !...
Madame Chameroy
Comment, serrée !
Chameroy
Mais avare... non ! Ce qu'on nous reproche, c'est de ressembler à des fourmis, d'avoir su amasser de l'argent, mais de ne pas savoir le dépenser. Je ne peux cependant pas le manger, mon argent ! Voyons ! Je vous prends pour juge.
Paul de Vineuil
Moi ?
Chameroy
Oui, vous ! Vous êtes jeune ! Vous êtes l'ami de Monsieur de Vérac... vous savez...
Paul de Vineuil
Je me récuse ! Je me récuse ! Ah ! Bon Dieu ! Mon cher monsieur, vous ne savez pas à qui vous vous adressez ! C'est comme si la fourmi demandait conseil à la cigale !
Chameroy
Mais...
Paul de Vineuil
Mais je vous ferais frémir d'horreur... Si je vous disais ce que je suis... Ce que j'ai fait !
Chameroy
Qu'avez-vous donc fait ?
Paul de Vineuil
J'ai mangé cent mille livres de rente en six ans !
Chameroy
Cent mille livres de rente, c'est-à-dire deux millions !
Paul de Vineuil
Juste !
Madame Chameroy
Et on ne vous a pas fait interdire ?
Paul de Vineuil
Je n'avais pas de parents !
Chameroy
Et vous parlez d'un tel malheur en riant ?
Paul de Vineuil
Pourquoi voulez-vous que je pleure ? Je me suis royalement amusé pendant six ans ! Je ne me suis rien refusé ! Je ne regrette rien !
Chameroy
Mais comment avez-vous pu dépenser deux millions ?
Paul de Vineuil
Je pourrais vous dire que c'est à doter des rosières ; mais vous ne le croiriez peut-être pas !... Ce qui m'a perdu, c'est l'amour du beau !... C'est si cher, le beau !... Le vrai beau !...
Madame Chameroy
Henriette, va me chercher ma tapisserie !...
À Madame Chameroy.
Paul de Vineuil
Restez ! Restez, Mademoiselle. Ce dont je parle, ce sont les beaux tableaux, les belles statues, les belles chasses, les belles fêtes ! Toujours table ouverte et bourse ouverte aussi ! J'ai beaucoup prêté... et un peu donné... Dieu me garde de me travestir à vos yeux en Saint Vincent de Paul, mais je crois n'avoir jamais rencontré un brave homme dans l'embarras, sans lui tendre la main, et le tirer de peine.
Chameroy
Vous voilà bien avancé ! Vous êtes pauvre à votre tour !... C'est-à-dire dépendant de tout le monde...
Paul de Vineuil
Je ne dépends de personne !... Je n'ai besoin de personne et je ne demande rien à personne !... Oh ! Permettez, monsieur !... J'espère n'avoir jamais été fier, tant que j'ai été riche... mais, depuis que je ne le suis plus, c'est différent !... Je veux bien ressembler à la cigale, l'été, quand elle chante ; mais l'hiver, quand elle mendie... jamais !
Madame Chameroy
Mais comment faites-vous ?
Chameroy
Oui, comment avez-vous fait ?
Paul de Vineuil
Ça vous intéresse ? - C'est bien simple : arrivé à mes derniers mille francs, je me suis arrêté net. J'ai fait une vente générale qui m'a rapporté deux cent vingt mille francs.
Chameroy
Sans les frais...
Paul de Vineuil
Sans les frais !... Alors j'ai établi mon budget comme un livre de banquier. D'abord plus d'appartement !... Je loge à mon cercle !... Cinq francs par jour pour une chambre... Déjeuner, deux oeufs et une tasse de thé, 2 francs ; dîner, 7 francs, soit 14 francs par jour, soit 420 francs, par mois, soit 5040 francs par an... Plus, dépenses imprévues... faux frais...
Chameroy
Soit 6000 francs.
Paul de Vineuil
Soit 6000 francs. Reste donc encore 5000 francs qui me suffisent pour tenir encore ma place, ma petite place dans le monde de l'élégance et du goût. Je ne fais plus faire qu'un habit par an, mais c'est toujours Arohnson qui me l'envoie. Je ne fume plus qu'un cigare par jour, mais c'est un pur habana ; je n'ai plus de chevaux, mais j'ai un parapluie...
Chameroy
Un objet d'art, sans doute.
Paul de Vineuil
Voyez !... Je ne peux plus donner, mais je fais donner. Je ne peux plus acheter, mais je regarde acheter. Oui ! Quand il y a quelque belle occasion à l'hôtel des Ventes, j'y cours!... Et, si un tableau me plaît... je le pousse... en dedans !... Enfin, car il faut avoir plus d'une corde à son arc !... Je me suis décidé à embrasser une profession.
Chameroy
Une profession ! À la bonne heure ! Laquelle ?
Paul de Vineuil
J'ai pris un cabinet...
Chameroy
D'affaires...
Madame Chameroy
D'affaires ?...
Paul de Vineuil
Oui... d'affaires gratuites ! Mes flatteurs, quand j'avais des flatteurs, m'appelaient un artiste en dépenses ! Or donc, je me suis fait dépensier... consultant ! Dès que mes amis ont un hôtel à meubler, un parc à dessiner, une terre à acheter... Comme on sait que j'ai un peu de goût, on m'appelle ! On m'ouvre des crédits, je les dépasse !... Je me fais l'effet d'un ministre des Finances !... C'est l'argent des autres que je remue, mais c'est toujours de l'argent !... Et quand j'ai dépensé cent mille francs à un ami dans ma journée... Je suis comme Titus, je m'endors content !... Je suis millionnaire... in partibus !
Chameroy
Parbleu !... C'est le ciel qui vous envoie ! Donnez-nous une consultation !
Paul de Vineuil
Comment ?
Chameroy
Nous ne savons pas dépenser, apprenez-nous-le.
Madame Chameroy
Oui, c'est dans l'intérêt de votre ami Monsieur de Vérac.
Paul de Vineuil
Mais...
Henriette
Vous ne pouvez pas refuser, Monsieur, c'est votre état !...
À Chameroy.
Paul de Vineuil
Au fait ! C'est assez original !... Mais d'abord, voyons !... Tenez-vous beaucoup à ce mariage ?
Chameroy
Énormément !
Madame Chameroy
Énormément.
Paul de Vineuil
Et vous mademoiselle ?
Henriette
Je n'ai vu Monsieur de Vérac qu'une fois, au spectacle ; mais il m'a paru distingué de manières, d'esprit et de coeur !
Il regarde autour de lui.
Paul de Vineuil
On ne peut pas mieux dire ! Alors donc, à l'oeuvre ! Il faut d'abord commencer par dépenser dans ce petit salon...
Chameroy
Combien ?
Paul de Vineuil
Nous verrons tout à l'heure !... Qu'est-ce que cette pendule ?
Chameroy
Un bronze qui m'a coûté huit cents francs ! Marius sur les ruines de Carthage !
Paul de Vineuil
À renvoyer à Carthage !
Henriette
Tant mieux ! Je l'ai toujours trouvé affreux !
Paul de Vineuil
Un de mes amis a un modèle charmant dont il veut se défaire. Nous le mettrons à la place de Marius.
Madame Chameroy
Et le prix ?
Il continue son inspection.
Il enlève une housse et la remet vivement.
Riant.
Paul de Vineuil
Oh ! Je ne sais pas ! C'est un détail ! Qu'est-ce que je vois ?... Des housses ?... Enlevons les housses ! Non, non ! Remettons-les ! Oh ! C'est admirable !... Vous avez usé vos housses et vos housses ont usé votre meuble ! Il est vrai qu'il n'y a pas grand mal ! Il était si laid ! Si vieux !
Madame Chameroy
Comment si vieux ! Il vient de ma mère !
Paul de Vineuil
Précisément ! Il serait plus joli et plus jeune s'il venait de votre grand-mère ! J'ai vu hier un délicieux ameublement. Nous le mettrons là.
Chameroy
Mais le prix ? Le prix ?
Paul de Vineuil
Je ne sais pas ! Vous le verrez bien en payant.
Chameroy
Hein ?
Henriette
Mais laissez donc parler monsieur.
Paul de Vineuil
Ah ! L'affreux papier ! Nous le cacherons sous de belles tapisseries anciennes... Des verdures !
Chameroy
Des verdures ?...
Paul de Vineuil
À la place de cette table, un beau bureau de Riesener... Sur ces consoles — elles ne sont pas mal ces consoles —, de belles jardinières en faïence de Rouen avec des fleurs... C'est que vraiment il prête beaucoup ce petit salon.
Madame Chameroy
Il prête est charmant !
Paul de Vineuil
Ici peut-être un petit lustre... Nous ne mettrons pas de tableaux.
Chameroy
Pas de tableaux, pas de tableaux !
Paul de Vineuil
Alors, dans ce panneau, une étagère, avec quelques bibelots... de belles porcelaines de Saxe... un petit antique...
Madame Chameroy
Un petit antique...
Chameroy
Mais le total ?
Paul de Vineuil
Le total ! Le total ! On n'achèterait jamais rien, si on s'occupait avant de ce qu'il faudra payer après.
Madame Chameroy
Mais enfin ?
Paul de Vineuil
Eh bien, entre vingt-cinq et soixante mille francs !
Chameroy
Ah ! Par exemple !
Paul de Vineuil
Peut-être moins ; nous verrons ?
Madame Chameroy
Oui, c'est cela !... Nous verrons ! Nous chercherons !... Nous examinerons !...
Tirant sa montre.
Paul de Vineuil
Comment !... Examiner ? Chercher ?... Il est midi !... Il faut qu'à trois heures tout cela soit fait.
Chameroy
Comment, à trois heures ?
Regardant Henriette.
Paul de Vineuil
Monsieur de Vérac est très prenable par les yeux, le premier coup d'oeil est beaucoup pour lui. Il faut qu'en entrant il soit séduit, charmé par le cadre... Comme par le tableau !... Allons, allons, à la besogne !
Chameroy
Mais, monsieur...
Il va s'asseoir au bureau.
Paul de Vineuil
Ah ! J'en ai fait bien d'autres !... Donnez-moi de quoi écrire.
Chameroy
Voici, monsieur !
Scène 7
Chameroy, Un Domestique, Madame Chameroy, Paul de Vineuil, Henriette
Chameroy
Qu'est-ce que c'est ?
Un Domestique
On vient chercher une réponse à la demande d'hier soir.
Madame Chameroy
Quelle demande ?
Chameroy
Tu sais bien, de la part de cette société de prêt pour l'établissement des nouveaux colons en Algérie.
Paul de Vineuil
Je connais cette société !
Madame Chameroy
Qu'est-ce qu'elle veut cette société ?
Chameroy
C'est une société de prêt, elle veut que je lui prête.
Madame Chameroy
Il n'y a pas de réponse !
Paul de Vineuil
Comment ! Vous refusez ! Une si bonne oeuvre !
Madame Chameroy
Il y a toujours moitié gabegie dans ces bonnes oeuvres-là !
Paul de Vineuil
Vous voulez apprendre à dépenser, soyez généreuse !
Henriette
Tu ne veux pas ressembler aux fourmis, sois prêteuse.
Madame Chameroy
Prêteuse ! Prêteuse !
Henriette
Ah ! Maman, toi qui es si bonne, qui donnes tant aux pauvres de Saint-Quentin !
Madame Chameroy
D'abord, c'est à Saint-Quentin ! Puis prêter et donner sont deux ! Un prêt est une affaire ! Et il faut qu'une affaire soit bonne !... Mais ces colons, sur quoi leur prêterai-je ?
Paul de Vineuil
Sur leur travail, sur leur probité.
Madame Chameroy
Mauvaise hypothèque, il n'y a que les jobards qui font des opérations pareilles !
Paul de Vineuil
Oui, madame Chameroy ! Oui, les jobards, la sainte phalange des jobards ! Tâchez d'en être, mon cher monsieur Chameroy ! Car les jobards, ce sont ceux qui croient à quelque chose ! Qui se sacrifient pour quelque chose ! Qui prêtent même en sachant qu'on ne leur rendra pas ! Qui donnent en sachant qu'on ne leur saura jamais gré ! Qui ont foi dans l'amitié, dans l'amour, dans la probité ! Qu'est-ce qui a fait les plus grandes choses de ce monde ? Des jobards ! Les martyrs ? Jobards ! Les héros ? Jobards ! Et Dieu veuille qu'un jour, en face d'un service à rendre, d'une preuve de dévouement à donner, j'oublie assez toutes les lois de la prudence pour qu'on dise de moi : « Quel jobard ! »
Chameroy
Ah ! Ma foi, je veux être jobard aussi !
Paul de Vineuil
À la bonne heure ! Nous ferons quelque chose de vous !
Chameroy
Va dire à la personne qui est là que la fourmi souscrit pour trois mille francs.
Paul de Vineuil
Mademoiselle, veuillez y joindre ces dix louis sur lesquels je ne comptais pas, l'obole du pauvre.
À Chameroy.
Elle sort.
Henriette
De grand coeur, Monsieur ! Tu es un amour de père !
Paul de Vineuil
Maintenant, achevons notre ouvrage, nous n'avons que le temps.
Henriette
Voilà ! C'est entendu !
Paul de Vineuil
Sonnez tous vos gens !
Il sort.
Chameroy
Donnez, donnez ! Je me charge de tout ! Fourmi !
Scène 8
Paul de Vineuil, Henriette, Madame Chameroy
Il va pour sortir.
Paul de Vineuil
Et moi, mesdames, ma tâche est terminée.
Henriette
Pas encore, monsieur !
Paul de Vineuil
Comment ? Que voulez-vous dire ?
Henriette
Je veux dire, Monsieur, que tout ce que vous venez de faire est sans doute très important... qu'il est très utile d'embellir ce salon... de décorer cette cheminée... de mettre partout des fleurs et du goût ; mais ce n'est pas ce salon que Monsieur de Vérac compte épouser ! C'est moi ! Et à quoi servira de métamorphoser la maison, si celle qui l'habite reste toujours ce qu'elle est, c'est-à-dire gauche...
Paul de Vineuil
Oh ! Mademoiselle ! Mademoiselle !
Henriette
Oh ! Vous l'avez dit, monsieur ! Et je ne me fais pas d'illusions ! Je sais très bien tout ce qui me manque !
Madame Chameroy
Ce qui te manque ?... Je voudrais bien savoir quoi !
Henriette
Monsieur te le dira !
Paul de Vineuil
Mais, mademoiselle...
Henriette
Oh ! Il n'y a pas à refuser ! Monsieur de Vérac est-il votre ami ? Oui ! Avez-vous envie que je lui plaise ? Oui ! Eh bien, aidez-moi à lui plaire !
Paul de Vineuil
Quel singulier rôle elle me donne là !
Elle se place devant lui.
Henriette
Voyons, regardez-moi... Comme vous avez regardé ce salon tout à l'heure, et dites-moi tout !... Tout !... Eh bien ?
Paul de Vineuil
Eh bien, je vous avouerai que la coiffure...
Madame Chameroy
Ah ! Ah ! Admirable!... J'étais sûre qu'il allait s'embourber !... Sachez, Monsieur, que j'ai fait venir, ce matin, un coiffeur tout exprès... un coiffeur que j'ai payé six francs.
Paul de Vineuil
Précisément ! C'est une coiffure de coiffeur... On n'y sent pas une main de jeune fille !... Ces cheveux sur le front vous donnent une physionomie qui n'est pas la vôtre !... Cette boucle avancée...
Regardant dans la glace et se coiffant.
Henriette
Oh ! Je comprends ! Je comprends ! Tenez, comme cela ?
Paul de Vineuil
À la bonne heure !
Henriette
Et comme cela ?
Paul de Vineuil
À merveille !
Henriette
Eh bien, c'est juste ce que je fais tous les jours quand je me coiffe moi-même !... Après ?
Paul de Vineuil
Comment, après ?
Madame Chameroy
Oui, après?
Henriette
Il y a certes bien d'autres choses !
Paul de Vineuil
Il y a encore... la robe... Qui est-ce qui vous a fabriqué cette robe-là ?
Madame Chameroy
C'est...
Paul de Vineuil
C'est un meurtre ! Une taille pareille dans ce corsage ! Je vous adresserai à une personne admirable qui a beaucoup travaillé pour moi.
Henriette
Une couturière ?
Paul de Vineuil
Oui, la reine des couturières !
Henriette
Et elle a travaillé pour vous ?
Paul de Vineuil
Pour moi ! Pour moi ! Je veux dire pour une cousine... Une jeune cousine qu'elle a métamorphosée...
Henriette
Nous verrons cela plus tard... Après ?
Paul de Vineuil
Après ?
Henriette
Cela ne fait que commencer ! Vous ne m'avez donné jusqu'ici que des conseils de coquetterie !... Et il ne suffit pas qu'une femme soit bien coiffée... bien habillée pour plaire à un honnête homme et le rendre heureux !... Or, je veux que mon mari soit très heureux ; je veux qu'il m'aime de toutes les façons... avec ses yeux, avec son coeur et avec son esprit.
Madame Chameroy
Est-elle gentille !
Paul de Vineuil
Eh bien, mademoiselle, Monsieur de Vérac a une affection très profonde dans sa vie. Il adore sa mère, qui est un peu vieille, un peu infirme, et qui n'a plus guère que deux plaisirs dans ce monde : entendre chanter et entendre lire. Avez-vous une jolie voix ?
Madame Chameroy
Une voix superbe!... Juste la mienne quand j'étais jeune.
Paul de Vineuil
Maintenant, savez-vous lire ?
Elle prend le livre qui est sur la table.
Madame Chameroy
Comment ! Si elle sait lire ? Pour qui nous prenez-vous ?... Apprenez, monsieur, que ma fille a été élevée dans la meilleure pension de Paris ! Et qu'elle suit encore maintenant un cours de littérature !
Henriette
Monsieur demande comment je lis.
Madame Chameroy
Elle lit ! Elle lit !... Comme elle parle !
Apercevant le livre que tient Madame Chameroy.
Il ouvre le livre.
Paul de Vineuil
Ah ! Si c'était vrai !... Nous allons bien savoir !... Qu'est-ce que ce livre-là ? Lettres choisies de Madame de Sévigné ! Parfait ! La passion de Madame de Vérac. La lettre sur l'archevêque... Tenez.
Henriette
Comment ? Lire tout haut ?
Paul de Vineuil
Oui.
Henriette
Devant vous ?... Oh ! Vous me feriez trop peur !
Paul de Vineuil
Il n'y a pas de quoi... Allez !
Henriette
Quoi ! Vous voulez ?...
Paul de Vineuil
Allons, du courage !
Henriette
« L'archevêque de Reims revenait hier fort vite de Saint-Germain... c'était un tourbillon. Il croit bien être grand seigneur, mais ses gens le croient encore plus que lui. Ils passaient au travers de Nanterre, tra tra tra ! Ils rencontrent un pauvre homme à cheval... Gare ! Gare ! »
À Paul.
Madame Chameroy
Charmant ! Charmant ! Qu'est-ce que vous dites de cela ? Parlez franchement...
Henriette
Oui, parlez... Franchement.
Paul de Vineuil
Franchement... Eh bien, je dis que ce n'est pas cela du tout.
Madame Chameroy
Hein !
Henriette
Comment ?
Paul de Vineuil
Pourquoi chanter en parlant ? Pourquoi parler en galopant ? Pourquoi cesser d'être vous-même ?
Henriette
Mais...
Prenant son ton de pensionnaire.
Paul de Vineuil
Est-ce que vous diriez en causant : « L'archevêque de Reims revenait hier fort vite de Saint-Germain... C'était un tourbillon. »
Henriette
Oh ! Non !
Paul de Vineuil
« Il croit être bien grand seigneur, mais ses gens le croient encore plus que lui ! »
Henriette
Comment ! Je suis si ridicule que cela ?
Paul de Vineuil
« Ils passaient par Nanterre, tra tra tra!... Ils rencontrent un pauvre homme à cheval ! Gare ! Gare ! Gare ! »
Henriette
Oh ! Assez ! Assez ! C'est affreux ! Mais que faut-il donc faire pour bien lire ?
Paul de Vineuil
Ah ! Ce n'est pas moi qui suis capable de vous l'apprendre !... Mais je connais un habile homme...
Henriette
Je le prends !... Après ?...
Paul de Vineuil
Comment, après ?
Henriette
Mais tout cela n'est encore que de l'agrément, il faut arriver au sérieux.
Montrant le livre.
Madame Chameroy essuie ses yeux.
Paul de Vineuil
Au sérieux ! Mais nous y sommes... Avec cette charmante créature que votre instinct vous a conduite à aimer ! Elle vous montre qu'on peut être à la fois rieuse et sérieuse... Faite pour le monde et faite pour l'étude, car elle lisait tout, s'intéressait à tout, s'occupait de tout, de science sans être pédante, de poésie sans être bas-bleu, de métaphysique sans être ennuyeuse... Et, si vous ajoutez qu'en outre elle fut la plus honnête des femmes, la plus dévouée des amies, et la plus tendre des mères... tendre jusqu'à l'héroïsme, la pauvre femme !... Car elle est morte en soignant sa fille, et d'avoir soigné sa fille ! Alors vous comprendrez que tous mes conseils se réduisent à un seul ! Vous voulez être une bonne femme et une charmante femme ? Eh bien, voilà le modèle !... Tâchez de lui ressembler !... Ah ! Bon Dieu ! Voilà que j'ai fait une conférence sur Madame de Sévigné ! Non, ma parole d'honneur ! Vous me faites faire des choses incroyables !
Madame Chameroy
Il me plaît ! Il me plaît !
Scène 9
Un Domestique, Madame Chameroy, Paul de Vineuil, Henriette
Un Domestique
Madame ! Madame ! Monsieur appelle madame ! Il est en bas avec tous les meubles, il ne sait où donner de la tête !
Elle sort.
Madame Chameroy
Oh ! Je le crois ! J'y vais.
Paul de Vineuil
Nous y allons tous.
Henriette
Un dernier conseil !
Paul de Vineuil
Encore ! C'est que j'ai dépensé tout ce que j'avais de raison ! Je suis à sec !
Henriette
Ne riez pas ! C'est très important.
Paul de Vineuil
Eh bien, voyons, qu'est-ce que c'est ?
Henriette
J'ai une grande peur...
Paul de Vineuil
Laquelle ?
Henriette
Je crains... C'est étonnant, tout ce qui m'est venu à l'esprit depuis une demi-heure ! Je crains que le monde où je vais entrer ne soit bien nouveau pour moi !... Je crains que la famille de Monsieur de Vérac et mes parents ne soient bien différents, de goûts, d'habitudes, de langage, et que... j'hésite à vous expliquer ce que je sens... Je crains que mes parents que j'aime tant ne soient pas heureux... que des malentendus... des froissements...
Paul de Vineuil
Eh bien, n'êtes-vous pas là ?... À vous de tout prévenir ! Avec votre finesse, car vous êtes très fine tout en étant très franche, soyez la voix qui concilie, le tact qui détourne les petits orages, le charme qui les dissipe, l'esprit qui les fait tourner en gaieté et qui réconcilie.
Henriette
Je tâcherai !... Mais...
Paul de Vineuil
C'est bien facile ! Tous ces braves gens, votre mère et votre belle-mère, votre père et votre mari vont vous adorer à qui mieux mieux ! Eh bien, faites qu'ils s'aiment en vous... qu'ils s'unissent en vous !
Henriette
Oh ! Oui, je comprends ! Que vous êtes bon de me parler ainsi ! Mais il faudra m'aider toujours... me conseiller toujours ! La tâche est si malaisée et je suis si novice ! Il ne faut pas abandonner votre ouvrage ! Il faudra venir nous voir souvent... très souvent.
Paul de Vineuil
Tant que vous le voudrez !
Henriette
Vous me le promettez ?
Paul de Vineuil
Je vous le promets.
Henriette
Merci !
Scène 10
Chameroy, Madame Chameroy, Paul de Vineuil, Henriette
Chameroy
C'est bien ! C'est bien ! Laissez tout cela là !
Ils entrent.
Madame Chameroy
Et surtout ne cassez rien.
Paul de Vineuil
Eh bien, et les meubles ?
Chameroy
Il s'agit bien des meubles ! Mariage manqué !
Paul de Vineuil
Comment ?
Chameroy
Je viens de recevoir une lettre.
Henriette
De qui ?
Chameroy
De Monsieur de Vérac.
Henriette
Eh bien ?
Chameroy
Une lettre embarrassée... Pleine de réticences et de regrets... Mais qui se termine par une retraite ! Voyez !
Il court à la table.
Paul de Vineuil
Oh ! Mais un instant ! Je n'entends pas cela !
Chameroy
Que faites-vous donc ?
Paul de Vineuil
Je lui réponds.
Chameroy
Quoi ?
Paul de Vineuil
Vous allez bien le voir.
Chameroy
Mais...
Paul de Vineuil
Laissez-moi donc faire !
Henriette
Oui, laisse donc faire Monsieur !
Paul de Vineuil
Ah ! Il croit que je lui permettrai...
Chameroy
Quelle main ! Il va comme le vent ! Quel commis cela aurait fait !
Madame Chameroy
Mais que lui dites-vous donc ?
Lisant.
Paul de Vineuil
Voici !... « Niais ! Imbécile ! Crétin ! »
Henriette
Oh ! C'est bien fort !
Lisant.
Paul de Vineuil
Entre amis ! « Comment ! Ton bonheur est dans ta main, et tu le rejettes ! Le ciel t'envoie un beau-père comme il n'y en a pas ! Bon ! Droit ! Plein de coeur !... »
Chameroy
Très bien !
Paul de Vineuil
« La belle-mère est peut-être un peu... »
Madame Chameroy
Un peu, quoi ?
Reprenant.
Paul de Vineuil
Rien ! Rien ! J'ai effacé ! « Ta belle-mère est pleine de bon sens, de caractère... »
Madame Chameroy
Très bien, très bien !
Paul de Vineuil
« Quant à la jeune fille ! C'est tout simplement un trésor ! »
Henriette
Ah ! Monsieur !
Chameroy
S'il le pense !
Paul de Vineuil
« Et tu la refuses ! Tu la refuses parce que tu crois que tu seras un peu embarrassé d'elle ! Mais, misérable ! Sais-tu bien la chose que tu as à craindre ? C'est que tous tes amis n'en deviennent amoureux... à commencer par moi ! »
Chameroy
Bravo ! Bravo !
Paul de Vineuil
« Ainsi, animal ! Arrive bien vite ! Viens demander pardon à genoux de la lettre que tu as écrite, et qu'on veut bien te pardonner à ma prière ! »
Chameroy
C'est parfait ! Voilà une enveloppe !
Henriette
Pardon !
Madame Chameroy
Comment ?
Henriette
Monsieur, pensez-vous tout ce que vous avez écrit là ?
Paul de Vineuil
Sans doute...
Henriette
Vrai ?
Henriette va pour déchirer la lettre.
Paul de Vineuil
Je vous le jure ! Que veut dire...?
Elle va encore pour déchirer la lettre.
Henriette
Cela veut dire, monsieur, que vous avez bien mal plaidé la cause de votre ami...
Paul de Vineuil
Arrêtez, Mademoiselle ! Je vous en supplie !... C'est votre bonheur que vous détruisez là !... Le vôtre et le sien !... Je ne sais pas de noble coeur, de plus charmant esprit que Vérac !... Et je ne sais personne de plus digne de lui que vous ! Oh ! Ce ne sont pas là de vaines paroles de galanterie !... Je ne vous connais que depuis un moment, mais ce moment m'a suffi pour voir ce que vous êtes et ce que vous serez !... Je vous en supplie, mademoiselle ! N'enlevez pas une telle femme à mon ami !
Elle déchire la lettre.
Henriette
Mon Dieu ! Quel mauvais avocat vous faites ! Dites à Monsieur de Vérac que, si maintenant il revenait à moi, c'est moi qui le refuserais.
Chameroy
Tu le refuserais ?
Paul de Vineuil
Pourquoi ?
Henriette
Pourquoi ? Je vous le dirai un autre jour... Peut-être jamais, peut-être demain ! Car nous nous reverrons, vous me l'avez promis !
Paul de Vineuil
Me le permettez-vous ?
Chameroy
Tant que vous voudrez !
Henriette
Eh bien, à demain !
Il sort.
Paul de Vineuil
À demain.
Scène 11
Madame Chameroy, Henriette, Chameroy, Paul de Vineuil
Madame Chameroy
Ah çà ! Nous expliqueras-tu un peu ce que tout cela signifie ?
Montrant la porte par où Paul est sorti.
Henriette
Cela signifie... que voilà celui que j'épouserai !
Chameroy
Hein ?
Henriette
S'il veut de moi, et si je continue à le trouver de mon goût.
Paul de Vineuil
Pardon !
Henriette
Vous, Monsieur ?
Paul de Vineuil
Mais...
Henriette
Pourquoi êtes-vous rentré ?
Paul de Vineuil
Mais pour prendre mon parapluie, que j'ai oublié, auquel je tiens et que voici...
Henriette
Et vous n'avez rien entendu ?
Paul de Vineuil
Rien !
Henriette
Rien du tout ?
Paul de Vineuil
Un mot peut-être.
Henriette
Lequel ?
Il sort.
Paul de Vineuil
Le dernier... si je continue... à demain !