Comédie · 1859

Le Baron de Fourchevif

d’Eugène Labiche

Représentation
≈ 48 min
Distribution
2 femmes, 3 hommes
Répliques
624
Écriture
En prose
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Fourchevif N 254 ≈ 22 min 16
Étienne Lambert H 131 ≈ 12 min 9
Rouquérolle H 66 ≈ 5 min 7
La Baronne de Fourchevif F 80 ≈ 4 min 9
Tronquoy H 41 ≈ 3 min 7
Adèle F 50 ≈ 3 min 7
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Baron de Fourchevif
Fourchevif absentabsentabsentabsent
Étienne Lambert absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Rouquérolle absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
La Baronne de Fourchevif absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Tronquoy absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Adèle absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Le Baron de Fourchevif

Scène 1

Tronquoy, Adèle

Tronquoy

Suis-je beau, mon Dieu ! Suis-je beau !

Adèle

Non, je ne pourrai jamais rendre ces tons-là... Le camellia est une fleur décourageante.

Tronquoy

Et puis ça ne sent rien ; mais, patience... J'ai lu l'autre jour dans le journal qu'un monsieur avait trouvé le moyen de parfumer ces fleurs.

Adèle

En vérité ?

Tronquoy

Ainsi la rose, à l'avenir, elle sentira l'eau de Cologne.

Adèle

Jolie découverte. Tronquoy !

Tronquoy

Mademoiselle ?

Adèle

C'est toi qui as été chercher ce bouquet chez monsieur Jules Dandrin, noire voisin ?

Tronquoy

Oui, Mademoiselle, à cheval, avec ma livrée... Ça a fait un effet dans la campagne !

Adèle

C'est bien, laissons ta livrée... Et que t'a dit monsieur Jules ?

Tronquoy

Il ne m'a rien dit ; il m'a donné cent sous ; chaque fois que je le rencontre, il me donne cent sous !

Adèle

Je ne te demande pas cela.

Tronquoy

Voilà un brave jeune homme, et qui peint... comme un peintre ! En un rien de temps il a fait le rocher de monsieur votre père, qui est au bout du parc.

Adèle

Oh ! Oui, il est artiste !

Tronquoy

Et comme il fait de jolies chansons !

Adèle

Comment ?

Tronquoy

Avant-hier, je suis entré au salon pendant qu'il était au piano... Il chantait le Nid d'hirondelles... avec une petite voix... et des petits yeux ; ça m'a remué !

Adèle

Où est mon père ?

Tronquoy

Monsieur le Baron de Fourchevif ! Il fait sa promenade du matin dans le parc ; il a emporté des croutes de pain pour donner aux carpes.

Adèle

Et ma mère ?

Tronquoy

Madame la Baronne est très occupée, c'est aujourd'hui jour de lessive.

Scène 2

La Baronne de Fourchevif, Adèle, Tronquoy, Fourchevif

La Baronne de Fourchevif

Bonjour, Adèle.

Adèle

Bonjour, maman.

La Baronne de Fourchevif

Tiens, c'est gentil ce que tu fais là, Tronquoy ?

Tronquoy

Madame la Baronne ?

Apercevant la livrée de Tronquoy.

La Baronne de Fourchevif

Vous allez tendre les cordes pour la lessive. Eh bien ! Qu'est-ce que c'est que ça ? Est-ce que vous êtes fou ?

Tronquoy

Quoi donc ?

La Baronne de Fourchevif

Vous mettez votre livrée neuve dès le matin !

Tronquoy

Madame, c'est que...

La Baronne de Fourchevif

Ne vous ai-je pas acheté une petite veste pour faire le ménage ? Allez mettre votre petite veste.

Tronquoy

Mais, Madame la Baronne...

Fourchevif paraît au fond, il a son pantalon retroussé du bas, il tient d'une main quelques brins de bois mort, et de l'autre un panier de pêches.

La Baronne de Fourchevif

Allez mettre votre petite veste.

Adèle, Fourchevif, Tronquoy, la Baronne.

Fourchevif

C'est incroyable, c'est inimaginable.

Adèle, Tronquoy, Fourchevif.

Tronquoy

Monsieur le baron !

À la Baronne.

Apercevant la livrée de Tronquoy.

Fourchevif

Porte ça à la cuisine. Je n'aime pas à voir traîner le bois... et en se promenant, ça occupe ! Comment, te voilà encore doré sur tranches à neuf heures du matin ?

Tronquoy

C'est ma livrée.

Fourchevif

Sa livrée ! Pourquoi ne couches-tu pas avec ?

La Baronne de Fourchevif

Va, parle-lui ferme.

Fourchevif

Oui. Approche, pourquoi t'ai-je acheté une livrée ?

Tronquoy

Dame ! C'est pour mettre sur mon dos.

Fourchevif

Est-il bête ! Mais si je t'ai acheté une livrée, ce n'est ni pour moi, ni pour ma femme, ni pour ma fille... et encore moins pour toi.

Tronquoy

Ah ! bah !

Fourchevif

C'est pour le monde, c'est pour les autres ! Or, il n'y a personne, nous sommes seuls ; donc ta livrée devient complètement inutile.

La Baronne de Fourchevif

Parbleu l

Fourchevif

Donc, va mettre ta petite veste.

Tronquoy

Oh ! Monsieur, je suis si bien là-dedans, c'était mon rêve.

Avec colère.

Fourchevif

Oh ! L'orgueil ! Il y a un an ça gardait les vaches... en blouse, et aujourd'hui... Va mettre ta petite veste.

Il remonte.

Tronquoy

Oui, Monsieur le Baron.

Remettant le petit panier qu'il tient à Adèle.

Tronquoy sort par le fond, à droite, avec le fagot, et Adèle, par le fond, avec le panier de pêchés.

Fourchevif

En même temps tu diras au jardinier d'emballer deux paniers de pêches. Tiens, celles-ci sont attaquées, c'est pour nous ; occupe-toi de ton dessert. S'il y en a de trop gâtées, elles seront pour Tronquoy. Tronquoy, tu auras des pêches.

Sgène Iii

Fourchevif, La Baronne de Fourchevif

Ils s'asseyent à droite.

Fourchevif

Nous voilà seuls, j'ai à |e parler; c'est très-important. Monsieur Jules Dandrin m'a fait demander ce matin, par son père, la main d'Adèle.

La Baronne de Fourchevif

Eh bien ! Je m'en doutais.

Fourchevif

Voyons, il faut causer de ça, qu'est-ce que tu en penses ?

La Baronne de Fourchevif

Ce n'est pas si pressé, Adèle n'a pas dix-huit ans.

Fourchevif

Encore faut-il répondre ! C'est un excellent parti. Les Dandrin ont la plus belle raffinerie de betteraves du département. Sais-tu le chiffre de leur dernier inventaire ? Cent soixante quatre mille trois cent trente-deux, zéro cinq ! Voilà ce que j'appelle un inventaire.

La Baronne de Fourchevif

Sans doute... sans doute.

Fourchevif

Quoi, sans doute ? Ce n'est pas un bel inventaire ?

La Baronne de Fourchevif

Si, mais Dandrin... Dandrin... C'est bien court ; il n'est pas noble.

Fourchevif

Eh bien ! Et nous ?

La Baronne de Fourchevif

Chut ! Tais-toi, donc.

Fourchevif

Sois donc tranquille, il n'y a personne. Mais tu oublies toujours que je m'appelle Potard et toi... par conséquent Madame Potard.

La Baronne de Fourchevif

Mon ami !

Fourchevif

.Et que nous avons vendu de la porcelaine rue de Paradis-Poissonnière, 22. Et je m'en vante... Tout bas, par exemple.

La Baronne de Fourchevif

Vous êtes insupportable avec vos souvenirs.

Fourchevif

Puisqu'il n'y a personne.

La Baronne de Fourchevif

Quelle nécessité y a-t-il de venir exhumer après dix-huit ans ce nom ?...

Fourchevif

C'est connu ! Lorsque nous avons acheté, il y à dix-huit ans, la terré de Fourchevif, tu m'as dit en visitant le château ; tiens, nous étions dans la seconde tourelle ! Tu m'as dit : Il est impossible d'habiter ça et de s'appeler Potard. Je t'ai répondu : C'est vrai, ça grimace... Alors nous nous sommes mis à chercher un nom, et à force de chercher, nous avons trouvé celui de Fourchevif, qui était là parterre, à rien faire.

La Baronne de Fourchevif

À qui cela nuit-il, puisqu'il n'y a plus d'héritiers de ce nom ?

Fourchevif

Si, on m'a dit qu'il eh restait un... Un tout petit, à Paris.

La Baronne de Fourchevif

Paris est si loin du Dauphiné !

Fourchevif

Et puis, il est peut-être mort, ce brave garçon ; quant au titre de baron, je n'y pensais pas. Ce sont les gens du pays qui me l'ont donné. Tiens, c'est le père Mathurin qui a commencé, le jour où il est venu pour renouveler son bail, le vieux malin !

La Baronne de Fourchevif

C'est tout naturel, les Fourchevif étaient barons, et puisque nous avons acheté leur immeuble...

Fourchevif

Et recueilli leur nom...

La Baronne de Fourchevif

Nous ne devions pas contrarier les habitudes du pays.

Montrant les portraits.

Fourchevif

Et puis, baron, c'est gentil, c'est agréable ! Ça nous permet de voir la noblesse des environs... Nous boudons, nous complotons, nous parlons de nos ancêtres. Voilà les miens, ont-ils des nez ! Il faudra que je les fasse débarbouiller... Je leur dois bien cela. Grâce à eux, à mes relations, je compte me présenter aux prochaines élections du conseil général.

La Baronne de Fourchevif

Et plus tard, qui sait... à la députation !

Fourchevif

Oh ! Non ; il faudrait aller à Paris.

La Baronne de Fourchevif

Eh bien ?

Fourchevif

J'y connais tant de marchands de porcelaines ! Voyons, et notre prétendu, quelle réponse ?

La Baronne de Fourchevif

Dame, c'est une mésalliance !

Fourchevif

Elle est superbe ma femme... Elle a toujours l'air de revenir des croisades !

La Baronne de Fourchevif

Il y aurait peut-être un moyen.

Fourchevif

Lequel ?

La Baronne de Fourchevif

Si Monsieur Dandrin consentait à mettre une apostrophe à son nom !

Fourchevif

C'est juste, D, apostrophe, A, N, D'Andrin, c'est presque noble.

La Baronne de Fourchevif

Crois-tu qu'il accepte ?

Fourchevif

Parfaitement ; il n'est pas fier. Je lui céderai deux ou trois ancêtres, et il sera des nôtres.

Scène 4

Adèle, Fourchevif, La Baronne de Fourchevif, Tronquoy

Adèle

Je viens d'arranger mon dessert.

Haut.

* Fourchevif, Adèle, la baronne.

Fourchevif

Je vais l'interroger adroitement. Approche, Adèle, nous avons à te parler.

Adèle

À moi, papa ?

La Baronne de Fourchevif

Oui, mon enfant.

Fourchevif

Réponds-moi franchement. Qu'est-ce que tu penses de Monsieur Jules Dandrin ?

Adèle

Mais dame, papa...

Fourchevif

Tu vas me dire, qu'il n'est pas noble, c'est un malheur, sans doute.

Adèle

Ah ! Ça, ça m'est bien égal !

La Baronne de Fourchevif

Hein ?

Fourchevif

Elle a du sang des Potard !

La Baronne de Fourchevif

Ma fille, il ne faut pas dire cela.

Fourchevif

Non, il ne faut pas dire cela... devant le monde... D'ailleurs, Monsieur Dandrin mettra l'apostrophe, c'est convenu.

Adèle

L'apostrophe pourquoi faire ?

Fourchevif

Eh bien, pour t'épouser, car il te demande en mariage.

Adèle

Ah !

La Baronne de Fourchevif

Il appelle ça l'interroger adroitement.

Fourchevif

Maintenant, donne-moi ton opinion.

Adèle

Mon Dieu ! Vous me voyez très embarrassée... Je ferai toujours vos volontés... Et celles de maman ; et puisque vous me forcez...

Fourchevif

Nous ne te forçons pas, remarque que nous ne te forçons pas.

Adèle

Puisque vous me forcez à vous dire mon sentiment sur Monsieur Jules...

Fourchevif

Ah !

Adèle

Que j'ai à peine entrevu ! Je dois convenir que ses manières sont élégantes, pleines de distinction et de réserve, qu'il s'habille avec goût, qu'il marche avec grâce, que ses mains sont fines, ses yeux spirituels...

La Baronne de Fourchevif

Ma fille !

Fourchevif

Est-ce fini ?

Adèle

Oui, papa.

Imitant Adèle.

Fourchevif

Eh bien, mon compliment ! Tu n'as pas tes yeux dans ta poche ! Je l'ai à peine entrevu !... Oh ! Les petites filles !

Adèle

Papa... Est-ce que vous-allez lui répondre aujourd'hui ?...

Fourchevif

Un instant, que diable ! D'abord il faut que je fasse mes quittances pour les envoyer à Paris, c'est après-demain le quinze.

Tronquoy

Monsieur le baron...

L'examinant.

Fourchevif

Ah ! C'est toi... À la bonne heure, tu es très bien comme ça.

Avec mépris.

* Adèle, la baronne, Tronquoy, Fourchevif. " ' '

Tronquoy

Oui; sauf que je n'ai pas l'air d'un domestique... J'ai l'air d'un paysan !...

Fourchevif

Voyons, que veux-tu ?

Tronquoy

Il y a là un monsieur qui désire parler au propriétaire du château.

Fourchevif

Un monsieur ?

Tronquoy

Il m'a vu avec ça !

Fourchevif

Tu m'ennuies, comment s'appelle-t-il, ce monsieur ?

Tronquoy

Voilà sa carte.

Tronquoy sort.

Fourchevif

Etienne Lambert... Je ne connais pas... Fais-le entrer.

À Fourchevif.

La baronne et Adèle entrent à droite, deuxième plan.

La Baronne de Fourchevif

Viens, Adèle. Dépêche-toi de le congédier... C'est aujourd'huiCma lessive, tu viendras nous aider à étendre.

Scène 5

Tronquoy, Étienne Lambert, Fourchevif

Lambert paraît au fond, il porte une blouse et une boîte de couleurs à la main. Saluant.

Tronquoy

Par ici, entrez, Monsieur.

Étienne Lambert

Monsieur, c'est bien au propriétaire du château que j'ai l'honneur de parler ?

Fourchevif

À lui-même, monsieur.

Tronquoy

Après ça, il n'est pas mieux mis que moi.

Étienne Lambert

Monsieur, vous avez au bout de votre parc un rocher célèbre parmi les artistes qui viennent en Dauphiné, et je viens vous demander la permission d'en faire une étude.

Il remet sa casquette.

Fourchevif

Ah ! C'est pour ça... Alors monsieur est artiste ?

Étienne Lambert

Oui, Monsieur ; couvrez-vous donc, je vous prie.

Fourchevif

Ma parole, je ne sais pas ce que vous avez tous après mon rocher. C'est une grosse pierre comme les autres.

Étienne Lambert

Il y en a même de plus grosses !

Haut.

Fourchevif

Il a peut-être l'intention de me vendre son barbouillage. Monsieur, je vous accorde la permission de faire mon rocher... Mais si c'est pour me le vendre, je vous préviens que je n'achète pas ces machines-là.

Étienne Lambert

Rassurez-vous, Monsieur ; quand je commence un tableau, il est vendu ; d'ailleurs, je ne travaille pas pour la province.

Fourchevif

Alors très bien ; faites votre petit dessin ; mais n'entrez pas dans le potager... Les fruits sont comptés.

Étienne Lambert

Hein ?

Fourchevif

Tronquoy, ne quitte pas monsieur.

Scène 6

Étienne Lambert, Tronquoy

À Tronquay. Portant sa boîte à couleurs sur le guéridon.

Étienne Lambert

Qu'est-ce que c'est que ce hérisson-là ? Qu'est-ce qu'il fait ton maître ?

Tronquoy

Il fait sa lessive.

Étienne Lambert

Oui, mais sa profession ?

Avec fierté.

Tronquoy

Sa profession ? Il n'en a pas. Monsieur le Baron de Fourchevif est bourgeois !

Étienne Lambert

Hein ? Il s'appelle le Baron de Fourchevif, lui ?

Tronquoy

Parbleu !

À Tronquoy.

Étienne Lambert

Ah ! Par exemple, c'est un peu fort ! Mon ami, veux-tu dire à ton baron de venir tout de suite, j'ai à lui parler.

Tronquoy

Mais, monsieur...

Tronquoy sort.

Étienne Lambert

Va, c'est très important. Ah ! Voilà un baron qui a besoin d'une leçon ; je me charge de la lui donner... Et ce brave Rouquérolle, mon rapin, mon compagnon de travail qui m'attend à l'auberge pour déjeuner. Bah ! Il m'attendra.

Scène 7

Fourchevif, Étienne Lambert

Fourchevif

Vous m'avez fait demander ? Dépêchons-nous, je suis pressé.

Étienne Lambert

C'est bien monsieur le Baron de Fourchevif que j'ai l'honneur de saluer ?

Fourchevif

Lui-même, après ?

Étienne Lambert

En êtes-vous bien sûr ?

Fourchevif

Comment, voilà qui est fort.

Étienne Lambert

Vous savez qu'il n'en reste plus qu'un Fourchevif... Le dernier de la famille.

Fourchevif

Eh bien ?

Étienne Lambert

J'ai bien de la peine à croire que ce soit vous.

Fourchevif

Et pourquoi, s'il vous plaît ?

Étienne Lambert

Parce que c'est moi !

Il ôte vivement sa casquette.

Fourchevif

Hein ? Vous Monsieur le Baron !

Étienne Lambert

Couvrez-vous donc, je vous prie.

Fourchevif

C'est impossible ! Un baron... en blouse !

Étienne Lambert

Vous êtes bien en casquette ! Faut-il produire mon acte de naissance ? Je suis fils de Raoul de Fourchevif et de dame Raymonde Jacotte de Fourcy.

Haut.

Fourchevif

J'ai vu ces noms-là dans mes titres. Mais que signifie cette carte : Etienne Lambert ?

Étienne Lambert

C'est mon nom de peintre, mon nom de guerre, si vous voulez... Sans fortune et obligé de vendre mes tableaux pour vivre, je n'ai pas cru devoir associer le nom de mes ancêtres aux péripéties d'une position... plus que précaire ; il sied mal de porter ses diamants quand on n'est pas toujours sûr d'avoir un habit. Alors, j'ai mis le nom de mes aïeux dans ma poche, par respect pour eux, et j'en ai arboré un autre : Etienne Lambert ! Au moins celui-là n'engage pas. Etienne Lambert peut endosser la blouse du peintre, fumer librement sa pipe, loger au sixième étage, et dans les jours difficiles aborder sans humiliation le dîner à vingt-deux sous... Le baron de Fourchevif ne le pourrait pas.

Fourchevif

Vous m'avez l'air d'un brave garçon, je crois que nous pouvons nous entendre.

Étienne Lambert

Comment cela ?

Fourchevif

Du moment que vous ne vous servez pas du nom de vos ancêtres, je ne vois pas pourquoi vous vous opposeriez à me le laisser porter.

Étienne Lambert

Vous croyez que ça se prête comme un parapluie?

Tirant son portefeuille.

Fourchevif

Oh ! Je ne vous le demande pas pour rien. Je suis trop juste.

Étienne Lambert

Oh ! Oh ! Cachez cela.

Fourchevif

Comment ?

Étienne Lambert

Je ne vends pas de vieux galons.

Fourchevif

Ah ! Alors que désirez-vous ?

Étienne Lambert

C'est bien simple, je désire que vous sortiez de mon nom.

Fourchevif

Ah ça ! C'est impossible.

Étienne Lambert

Impossible est joli. Mais vous oubliez donc que je puis vous y contraindre ? On vient de faire une petite loi sur les titres.

Fourchevif

Je la connais, mais vous ne voudrez pas; vous un artiste, vous ne voudrez pas dépouiller un pauvre père de famille d'un nom qu'il a honorablement conquis par dix-huit ans d'exercice.

Étienne Lambert

Il y a six mois, j'ai fait condamner un monsieur qui avait conquis ma montre de cette manière-là.

Fourchevif

Oh ! Quelle différence ! Mais vous ne savez pas tout. Je me présente au conseil général, mes circulaires sont lancées ; ce serait me couvrir de honte, de ridicule.

Étienne Lambert

Désolé !

Fourchevif

Et ma femme, ma pauvre femme, comment lui dire...? Elle est si nerveuse. Et ma fille, ma pauvre fille, qui va se marier. Un pareil scandale ferait tout manquer... Elle en mourrait et ma femme aussi ! Et moi aussi !

Étienne Lambert

Diable ! Trois morts sur la conscience.

Fourchevif

Quatre ! Le prétendu ; quatre !

Haut.

Étienne Lambert

Il est drôle, ce bonhomme. Mon Dieu ! Je n'ai aucune raison de vous être personnellement désagréable, et je cherche s'il n'y aurait pas un moyen...

Tirant de nouveau son portefeuille.

Fourchevif

Oh ! Parlez Aucun sacrifice ne me coûtera.

Étienne Lambert

Laissez-donc votre portefeuille en repos.

À part.

Fourchevif

Qui, voyons votre moyen. Dieu ! Que j'ai chaud !

Étienne Lambert

Vous êtes riche, n'est-ce pas... très-riche ?

À part.

Haut.

Fourchevif

Moi ? Il va me demander des sommes folles, Je suis riche... J'ai une certaine aisance, mais il ne faudrait pas croire...

Étienne Lambert

Ah ! Si vous n'êtes pas riche, n'en parlons plus, ça ne peut pas s'arranger.

Fourchevif

Eh ! Bien, oui, là ! Je suis riche, je suis très riche... dans une certaine mesure.

Il le fait asseoir sur la chaise qu'il vient de quitter et en prend une autre.

Étienne Lambert

Alors, nous pouvons causer ; asseyez-vous.

Fourchevif

Qu'est-ce qu'il va me demander, mon Dieu !

Étienne Lambert

Je vous ai dit que j'avais quitté mon nom parce que ma position de fortune ne me permettait pas de le soutenir dignement.

Fourchevif

Oui.

Étienne Lambert

Eh bien ! Si je consentais à vous le laisser porter, à vous qui êtes mieux partagé que moi, prendriez-vous l'engagement sérieux de lui rendre son ancien lustre ?

Fourchevif

Qu'entendez-vous par là ?

Étienne Lambert

J'entends que vous le tiriez d'oubli, que vous le fassiez rayonner de sa splendeur passée, enfin que vous le portiez haut et ferme, comme il convient à un baron de Fourchevif,

Fourchevif

Et après ?

Étienne Lambert

Voilà tout.

Fourchevif

Comment, vous ne me demandez que ça ?

Étienne Lambert

Prenez garde, je vous demande peut-être plus que vous ne pourrez me donner ; autrefois nous habitions ici une splendide demeure.

Fourchevif

Vous trouvez que c'est mal tenu ?

Étienne Lambert

Mais, franchement.

Fourchevif

Très bien, je vais faire repeindre la façade du château... à l'huile !

Étienne Lambert

Ce n'est pas tout que le château soit repeint, il faut qu'un gentilhomme l'habite, et voilà le difficile.

Fourchevif

Mais je sais être gentilhomme, voilà dix-huit ans que je pratique.

Étienne Lambert

Enfin, je veux bien vous essayer.

Fourchevif

Comment, m'essayer ?

Ils se lèvent.

Étienne Lambert

Oui, c'est une expérience ; je vous prête le nom de mes pères, mais prenez-y garde, si vous laissez passer l'oreille du bourgeois, je le reprends ; je le remets dans la poche de l'artiste.

Fourchevif

C'est convenu.

Étienne Lambert

Où est ma chambre ?

Fourchevif

Votre chambre ?

Étienne Lambert

Il faut bien que je sois là pour vous voir à l'oeuvre.

Fourchevif

Ah ! Oui.

Étienne Lambert

Cela paraît vous contrarier ; voilà déjà un faux pas.

Fourchevif

Comment ?

Étienne Lambert

L'hospitalité est une vertu de race.

Fourchevif

Et je sais la pratiquer ! Voulez-vous nous faire l'amitié de manger la soupe avec nous ?

Étienne Lambert

La soupe ?

Indiquant le fond, à gauche.

À part.

Fourchevif

Non, de dîner avec nous. Voici votre chambre ; il y a un carreau en papier, mais on attend le vitrier... Depuis trois ans.

Étienne Lambert

Les voilà, ces nobles têtes !

Fourchevif

Nos ancêtres, j'ai l'intention de les faire revernir.

Étienne Lambert

Me pardonneront-ils le compromis que je viens de faire avec vous ?

Fourchevif

Ah ! Qu'est-ce que ça leur fait ?

Étienne Lambert

Voici Hugues-Adalbert de Fourchevif, il a été aux croisades.

À part.

Haut.

Fourchevif

Ah ! il a été... Ça fera plaisir à ma femme. Il est bien noir ! C'est le climat.

Étienne Lambert

Ah ! Ah ! Je le reconnais, c'est bien ça.

Fourchevif

Quoi donc !

Frappant sur le panneau.

Étienne Lambert

Une histoire que m'a racontée souvent mon grand-père. Il y a un bailli là-dedans.

Fourchevif

Dans le mur ?

Étienne Lambert

Oui, il est là depuis 1623. Il avait osé lever les yeux sur la femme de Raoul, 16ème baron de Fourchevif. Raoul revenait de la chasse... Le bailli effrayé se jette dans un placard... éternue... Et aussitôt Raoul fait murer le placard.

Fourchevif

Ah ! Mon Dieu ! Parce qu'il avait éternué !

Étienne Lambert

Le lendemain on découvrit que les soupçons de Raoul n'étaient pas fondés.

Fourchevif

Eh bien ! Alors, le bailli ?...

Étienne Lambert

Oh ! ON le laissa là pour ne pas gâter là boiserie... Nous avions droit de haute justice.

Fourchevif

Elle est jolie sa haute justice.

Se levant.

Étienne Lambert

Ces souvenirs sont, pour moi pleins de charme ! Vous m'avez dit que ma chambre était là ?

À part.

Fourchevif

Oui... Vous prendrez gardé aux fauteuils, il y en a un de cassé ; on attend le tapissier. Il doit venir avec le vitrier.

À part.

Il entre à gauche au fond.

Étienne Lambert

À bientôt. Je m'amuse, moi, ici.

Scène 8

Fourchevif, La Baronne de Fourchevif

Montrant la table qui est près du panneau.

Prenant la table et l'éloignant du mur.

Fourchevif

Un bailli muré, c'est horrible ! Dire que j'écrivais là tous les jours ! Jamais je ne pourrais écrire mes quittances si près du bailli.

Tronquoy traverse au fond.

La Baronne de Fourchevif

Dépêchez-vous, dites qu'on étende, je vais avec vous.

Fourchevif

Non, reste, j'ai à te parler.

La Baronne de Fourchevif

Quelle figure bouleversée !

Fourchevif

Si tu savais ! Il est ici... Je l'ai vu...

La Baronne de Fourchevif

Qui ça ?

Fourchevif

Le dernier des Fourchevif, le vrai !

La Baronne de Fourchevif

Ah ! Mon Dieu ! Qu'est-ce que tu me dis-là ?

Fourchevif

C'est un peintre.

La Baronne de Fourchevif

Donne-lui un secours.

Avec rage.

Fourchevif

Ah ! Bien, oui ! Il est fier comme tous les nobles. Oh ! Les nobles !

La Baronne de Fourchevif

Tais-toi donc, nous le sommes.

Fourchevif

Ah ! C'est juste. Il voulait reprendre son nom.

La Baronne de Fourchevif

Jamais ! D'abord, qui nous prouve que c'est un Fourchevif ?

Indiquant le panneau.

Fourchevif

Oh ! Il n'y a pas à en douter... Il m'a raconté des particularités... Tu ne sais pas ? Il y a un bailli là...

La Baronne de Fourchevif

Un bailli ?

Fourchevif

Depuis 1623, parce qu'il avait éternué !... Mais j'ai arrangé l'affaire... Il nous laisse son nom... À la condition que nous le ferons briller... que nous serons grands seigneurs !... Comme si c'était difficile !... Et il va passer quelques jours avec nous... pour nous essayer...

La Baronne de Fourchevif

Comment ! Nous essayer ?

Fourchevif

Oui, et s'il trouve que nous ne sommes pas assez gentilshommes... Le pacte est rompu !... Il faut l'éblouir !... Il faut être splendides ! Voyons ! Qu'est-ce que nous pourrions faire ? As-tu un bon dîner ?

La Baronne de Fourchevif

J'ai un lièvre.

Fourchevif

Fais-nous servir le gros melon.

La Baronne de Fourchevif

Je le gardais pour dimanche...

Fourchevif

Ça ne fait rien !... Tu as là un petit bonnet du matin... C'est bien simple... Il te faudrait une toque... avec des plumes !

Elle prend un bonnet à fleurs dans un carton et le met.

La Baronne de Fourchevif

Attends !... Mon bonnet de soirée ! Je l'avais hier pour aller prendre le thé chez le comte de la Brossinière... Il est resté là... Mais toi ?... Tu ne vas pas rester avec ton paletot de la Belle Jardinière.

Il le prend sur son fauteuil et le met.

Fourchevif

C'est juste !... Je vais mettre mon habit noir !...

La Baronne de Fourchevif

Et ton pantalon relevé...

Rabaissant son pantalon.

Fourchevif

À cause de la rosée... Tu as raison... Soyons gentilhomme !...

Scène 9

Étienne Lambert, Fourchevif, La Baronne de Fourchevif, Tronquoy

Étienne Lambert

Monsieur le baron...

À part.

Haut. Présentant Lambert à sa femme.

Fourchevif

C'est lui ! Tiens ! Il s'est habillé aussi. Baronne... Permettez moi de vous présenter monsieur Etienne Lambert... un peintre très distingué... dont nous avons vu si souvent le nom dans le livret du muséum.

Saluant.

Étienne Lambert

Ah baron ! Madame...

À part.

Fourchevif

Il a bien voulu faire à notre rocher l'honneur de le dessiner... et à nous le plaisir de passer quelques jours au château... Je soigne mon style !

La Baronne de Fourchevif

Soyez le bienvenu, monsieur... notre maison a toujours été ouverte aux artistes.

Feignant l'enthousiasme.

Fourchevif

C'est vrai ! Oh ! Les artistes !

La Baronne de Fourchevif

Et il me serait particulièrement agréable que vous considérassiez cette demeure comme la vôtre.

Fourchevif

Considérassiez ! Elle soigne aussi son style.

Étienne Lambert

Vous me voyez confus d'un tel accueil, Madame la Baronne... Je le dois moins à mon mérite qu'à vos grandes habitudes d'hospitalité !...

La Baronne de Fourchevif

Monsieur...

À part.

Étienne Lambert

Madame... Elle a un bon bonnet !

Fourchevif

Jusqu'à présent, ça marché très bien !

Étienne Lambert

Dites donc, Baron ?

Fourchevif

Mon ami.

Étienne Lambert

Qu'est-ce que c'est donc que ces linges qui se balancent désagréablement sur des cordes dans la cour d'honneur ?

La Baronne de Fourchevif

Ma lessive !

À sa femme.

Fourchevif

Voilà qui est fort ! Des linges dans la cour d'honneur ! Savez-vous, baronne, ce que ça peut être ?

La Baronne de Fourchevif

Je l'ignore... Je ne m'occupe pas de ces détails...

Fourchevif

J'allais y faire mettre des orangers... Je les attends.

Tronquoy

Madame la baronne, il ne reste plus que ça d'épingles, je viens en chercher...

La Baronne de Fourchevif

Tais-toi !

Fourchevif

Comment, faquin ! C'est toi qui te permets d'étendre dans la cour d'honneur...

Tronquoy

Mais c'est madame qui m'a dit...

La Baronne de Fourchevif

Moi ?

Fourchevif

Veux-tu te taire !

Tronquoy

Mais oui... Ce matin...

Fourchevif

Pas un mot... ou je te chasse !...

La Baronne de Fourchevif

Impertinent !

Étienne Lambert

Je crois que j'ai dérangé la lessive.

Fourchevif

On n'a jamais vu une brute pareille !

Étienne Lambert

C'est votre valet de chambre...

Fourchevif

Oui... c'est un de mes valets de chambre !

Étienne Lambert

Il est bien mal tenu.

Avec colère.

Fourchevif

Tiens! Il n'a pas sa livrée ! C'est inouï ! Tronquoy !

Tronquoy

Monsieur !

Fourchevif

Comment oses-tu te présenter ici avec cette loque sur le dos ?

La Baronne de Fourchevif

C'est d'une inconvenance !...

Tronquoy

Mais vous m'avez grondé ce matin parce que...

Fourchevif

Tu ne dois jamais quitter ta livrée ! Jamais !

La Baronne de Fourchevif

Jamais !

Enchanté.

Tronquoy

Ah bah ! Ça me va... Je vais la remettre... Ah ! J'oubliais... Le jardinier va partir... Quel prix voulez-vous vendre vos pêches ?

Fourchevif

Hum ! hum !

La Baronne de Fourchevif

L'imbécile !

Étienne Lambert

Comment ! Vous vendez vos pêches ?

Fourchevif

Moi ?

La Baronne de Fourchevif

Par exemple !

Tronquoy

Celles qui ne sont pas attaquées !

Haut.

Fourchevif

Veux-tu te taire ! Vendre mes pêches ! Me faire fruitier !

La Baronne de Fourchevif

Voilà qui serait bouffon !

Fourchevif

Cet idiot comprend tout de travers... Je fais emballer des pêches pour un ami... pour le préfet !... Et il va les envoyer au marché sous mon nom!... Avec des brutes pareilles, il faudrait être partout ! Que je t'y reprenne!

Étienne Lambert

Oui... Il vous faudrait un intendant !

À Lambert.

Fourchevif

Voilà ! Il me faudrait un intendant ! Nous en causions encore ce matin avec la baronne. Vous ne connaîtriez pas quelqu'un ?

Étienne Lambert

Si, j'ai peut-être votre affaire.

Haut.

Fourchevif

Ah ! Diable ! J'ai eu tort de lui demander ça. Nous en reparlerons... Baronne, veuillez donner des ordres pour qu'on débarrasse la cour d'honneur.

Saluant Lambert.

Elle sort par le fond.

La Baronne de Fourchevif

Soyez tranquille... Monsieur...

À part.

Tronquoy sort.

À part.

Haut.

Il sort par le fond à droite.

Fourchevif

Va mettre ta livrée, maroufle ! Maroufle est grand seigneur ! Quant à moi... Je vais parler à ce jardinier qui vend mes pêches ! Je vais lui dire de ratisser le parc ! Vous permettez ?... À bientôt !

Scène 10

Étienne Lambert, Rouquérolle

Étienne Lambert

Ça fait sa lessive, ça vend des pêches et ça veut porter le nom de Fourchevif !

Rouquérolle

Eh bien ! Tu ne viens pas ?

Étienne Lambert

Rouquérolle !

Rouquérolle

Voilà une heure que je t'attends à l'auberge. L'omelette est cuite... et recuite !

Étienne Lambert

Tu arrives à propos... J'ai une communication à te faire!

Rouquérolle

À moi ?

Étienne Lambert

Mon ami... Voilà douze ans que je fais une remarque pénible !... C'est que tu n'as aucune espèce de talent.

Rouquérolle

Hein ?

Étienne Lambert

Tu crois faire de la peinture, tu ne fais que des épinards.

Rouquérolle

C'est vrai, je vois vert.... J'ai le malheur de voir vert !

Étienne Lambert

Donc, tu n'as d'autre avenir que de peindre des enseignes pour les nourrisseurs... des pelouses vertes... avec des vaches... de même couleur !

Rouquérolle

Ah ! Lambert ! Tu n'es pas gentil !

Étienne Lambert

Attends ! Mais; comme tu es un brave garçon que j'aime... J'ai songé à ton avenir, je t'ai trouvé une place !

Rouquérolle

Dans les chemins de fer ?

Étienne Lambert

Non... Je connais un grand seigneur qui a besoin d'un intendant.

Rouquérolle

Tiens !

Voyant Rouquérolle tirer sa pipe.

Étienne Lambert

Il lui faut un homme qui ait le sentiment des arts, le goût des belles choses. Cache ta pipe !... Un homme enfin qui sache le diriger dans l'emploi de sa fortune... et j'ai pensé à toi !

Rouquérolle

Intendant!... C'est une drôle d'idée... Qu'est-ce qu'il y a à faire ?

Étienne Lambert

Rien du tout !

Rouquérolle

Et on gagne ?...

Étienne Lambert

Deux mille quatre cent francs environ...

Rouquérolle

C'est peu... Enfin !...

Scène 11

Fourchevif, Étienne Lambert, Rouquérolle

Fourchevif

Ratissez partout !... Je ne veux pas voir une feuille à terre.

Se ravisant en regardant la chemise de Rouquérolle.

Étienne Lambert

Le Baron ! Je vais te présenter... De la tenue, montre ton linge ! Non, boutonne, ton paletot !

Fourchevif

Je vous demande pardon de vous avoir laissé.

Étienne Lambert

Baron... Voici la personne dont je vous ai parlé.

À Lambert.

Fourchevif

Monsieur... Quelle personne ?

Étienne Lambert

L'intendant !

Fourchevif

Ah oui ! Nous avions parlé... Vaguement !

Étienne Lambert

Je me suis permis de l'arrêter en votre nom...

Fourchevif

Comment, déjà !

Étienne Lambert

Nous sommes convenus de tout absolument.

Rouquérolle

Oui, Baron, de tout !

Fourchevif

Ah ! C'est différent, du moment que...

Il remonte et regarde les portraits au fond.

Rouquérolle

Il a une bonne tête, le patron!

Fourchevif

Dites-moi, il a les cheveux bien longs ?

Étienne Lambert

Il les fera couper.

Fourchevif

Est-il honnête ?

Étienne Lambert

Je n'en sais rien... Vous savez, les intendants ! Mais c'est un homme qui a les connaissances les plus variées et les plus étendues.

Fourchevif

Oui, mais...

À part.

Haut.

Il sort par le fond.

Étienne Lambert

Il connaît la peinture, l'architecture, l'agriculture... Faites-le causer, vous en serez étonné... Moi, je vais revoir les arbres qui ont ombragé ma jeunesse. Et croquer mon rocher. Faites-le causer.

Scène 12

Fourchevif, Rouquérolle

Regardant Rouquérolle.

Fourchevif

Il me fourre un intendant ! Je n'en ai pas besoin. Il a une franche figure de coquin !

Rouquérolle

Vous avez de jolis bonhommes là.

Fourchevif

Comment ! Des bonhommes !... Ce sont mes ancêtres...

Rouquérolle

En voilà un qui a poussé au noir.

Fourchevif

C'est Hugues-Adalbert de Fourchevif... Il a été aux croisades... dit-on !

Rouquérolle

C'est peint dans la manière de Ribéra.

Fourchevif

Ribéra.

Rouquérolle

Un Espagnol qui voyait noir... Moi, je vois vert... J'ai le malheur de voir vert !... Monsieur le Baron ne fume pas ?

Fourchevif

Non... Je vous serai même obligé... Le tabac incommode la baronne et moi-même... Mais il faut que je vous mette au courant de mes affaires.

Rouquérolle

Volontiers...

Ils s'asseyent à la table.

Fourchevif

Voici un petit projet de bail sur lequel je ne serais pas fâché d'avoir votre avis...

À part.

Rouquérolle

Parlez... Je donnerais tous les trésors de l'Asie pour fumer une pipe.

Fourchevif

Il s'agit d'un bail à cheptel... Je n'ai pas besoin de vous dire ce que c'est que le bail à cheptel... Vous avez des connaissances pratiques.

Rouquérolle

Dites toujours !

Fourchevif

Nous avons le cheptel simple... Le cheptel à moitié et le cheptel de fer.

Rouquérolle

C'est le plus solide.

Fourchevif

Non... moi, je préfère le cheptel à moitié.

Rouquérolle

Chacun son idée. Monsieur le baron ne fume pas ?

À part.

Haut.

Fourchevif

Mais non ! Quel drôle d'intendant ! Il est bon de vous dire que j'ai quatorze cents têtes de moutons.

À part.

Rouquérolle

Quatorze cents ! Qu'est-ce qu'il peut faire de toutes ces têtes-là ?

Fourchevif

Quand je dis quatorze cents... Mon fermier est à la moitié.

Rouquérolle

Alors, reste à quatorze cents demi-têtes... C'est déjà bien gentil !

Fourchevif

Voici l'article 14, sur lequel j'appelle toute votre attention.

Rouquérolle

Allez !...

Fourchevif

« Le preneur sera tenu de garder ledit cheptel par lui et ses gens ; il devra justifier de toutes les morts naturelles par le rapport des peaux... »

Rouquérolle

Le rapport des peaux ?

Fourchevif

Oui... Ainsi, quand un mouton mourra, il sera tenu de montrer sa peau.

Rouquérolle

Le mouton ?

Fourchevif

Non, le fermier.

Rouquérolle

La peau du fermier ?

Fourchevif

Non, la peau du mouton.

Rouquérolle

La peau de la tête ?

À part.

Haut, reprenant sa lecture.

Fourchevif

Eh non ! Toute la peau ! Il est stupide ! « Tous ravissements de loups, et autres morts violentes se justifieront comme faire se pourra. »

Rouquérolle

Tiens ! Vous avez des loups ?

Fourchevif

Ne m'en parlez pas ! L'hiver dernier ils ont mangé seize moutons.

Rouquérolle

Bravo ! C'est splendide !

Fourchevif

Qu'est-ce qui est splendide ?

Rouquérolle

Vos loups !... Ça devient très rare ! En Angleterre, on les achète... Nous les chasserons... Chasser le loup, c'est un de mes rêves ! Il nous faudra des chevaux, une meute, des piqueurs.

Fourchevif

Permettez...

Il lui frappe sur l'épaule.

Rouquérolle

Je me charge de vous trouver tout cela, soyez tranquille ! Nous nous arrangerons une vie de Polichinelle !

Fourchevif

Une vie de Polichinelle !

Rouquérolle

Par exemple, votre mobilier est triste... Eh ! Qu'il est vilain !

Fourchevif

Comment !... C'est de l'acajou... verni !...

Rouquérolle

Précisément ; il vous faut du vieux chêne ; des bahuts, des tables, des fauteuils de style, des chenets en fer dé l'ëpoque.

Fourchevif

Pourquoi pas en or ?

Rouquérolle

Ah ! Dame ! Quand on est baron, quand on a des papas qui ont été aux croisades, on ne se meuble pas comme un passementier !

Fourchevif

Ah ! Mais il m'ennuie, celui-là !

Rouquérolle

Dites donc, Baron, une confidence.

Fourchevif

Quoi encore ?

Mettant la main sur son estomac.

Rouquérolle

Je n'ai pas déjeuné. Ça fait cri, cri !

À part.

Haut.

Fourchevif

Ah ! VouS n'avez pas... C'est bien ; je vais voir à l'office. Je crois qu'il reste de la dinde. Tenez, en attendant, faites mes quittances de loyer...

Rouquérolle

Moi ?

Fourchevif

Voici la liste de mes locataires... avec les sommes à toucher... Vous n'aurez qu'à copier.

Rouquérolle

Franchement, je n'aime pas beaucoup ce travail-là.

À part.

Il entre à droite, au fond.

Fourchevif

En vérité ! Dès que l'autre sera parti, en voilà un que je flanquerai à la porte.

Scène 13

Rouquérolle

Lisant un papier.

Parlé.

Se levant.

Lisant.

Parlé.

Apercevant le tableau commencé par Adèle.

Examinant le tableau.

Rouquérolle

C'est vrai... faire des quittances pour des locataires qui seront obligés de les payer un jour ou l'autre... Ça me rend mélancolique ! Liste des locataires de Monsieur le Baron de Fourchevif. Fourchevif ! C'est mon propriétaire !... Je lui dois trois termes ! Voilà une rencontre !... Tiens, mon nom ! Il y a une note à côté. « Donner congé au petit barbouilleur.» Il faut que je me donne congé! Bah! Ça m'est égal, j'ai un autre logement chez lui ! Tiens ! On peint ici ! Peinture de demoiselle... pour la fête à papa !

Scène 14

Adèle, Rouquérolle, Fourchevif

Adèle

Quel est ce monsieur qui regarde mon tableau ?

Rouquérolle

Ah ! Pardon, Mademoiselle, je suis le nouvel intendant.

Adèle

Comment ! Papa a pris un intendant !... Pourquoi faire ?

Rouquérolle

Mais... pour ne rien faire.

Adèle

Ah ! Ah ! C'est de la franchise... Vous êtes amateur de peinture ?

Rouquérolle

Mieux que ça.

Adèle

Artiste, peut-être ?

Rouquérolle

Je me le suis laissé dire.

Adèle

Ah ! Quel bonheur ! Donnez-moi des conseils, monsieur, et surtout soyez franc !

Haut.

Rouquérolle

Elle est gentille ! Franchement, c'est mou, c'est poncif, palette de famille ; ça manque de flou.

Adèle

De flou ?

Rouquérolle

Tenez ! Voilà un camellia qui ressemble à un coquelicot... Vous voyez coquelicot... Moi, je vois vert !

Adèle

Il faut convenir que vous n'êtes pas complimenteur.

Lui donnant un pinceau.

Rouquérolle

Ah ! Dame Vous avez encore à piocher ! Tenez ! Fourrez-moi des glacis là-dedans... et empâtez vos premiers plans ! Empâtez, ferme !

Adèle

Ce n'est pas ma faute... je n'ai jamais eu de conseils...

Haut.

Il s'assied près du chevalet.

Rouquérolle

Elle est très gentille !... Ça ferait une jolie petite femme pour Lambert ! Aimez-vous les artistes ?

Adèle

Oh ! Oui, beaucoup !

Rouquérolle

Vous êtes dans le vrai... N'épousez jamais un bourgeois... C'est aplatissant ! Empâtez ! Empâtez !

Adèle

Encore ?

Rouquérolle

Toujours ! Épouseriez-vous un artiste ?

À part.

Adèle

Dame ! Mon père lui a parlé de Monsieur Jules !

Rouquérolle

J'en connais un... un vrai qui n'est pas loin d'ici.

Adèle

Je crois savoir qui...

À Adèle.

Se levant, à part.

Rouquérolle

* Empâtez ! Empâtez! Lambert m'a trouvé une place, je lui trouve une femme... Manche à !

À part.

Fourchevif

Votre déjeuner est prêt. Il restait de la dinde.

À part.

Bas à Fourchevif.

Il sort par le fond, à droite.

Rouquérolle

Baron, écoutez-moi... Je ne peux pas lui parler de ça devant la petite. J'ai une communication à vous faire... Attendez-moi !

Scène 15

Fourchevif, Étienne Lambert, Adèle

À Adèle.

À part.

Lambert paraît au fond.

À Lambert.

Fourchevif

Attendez-moi ! Je ne suis pas à ses ordres !... Encore à tes pinceaux ! Ne te dérange pas, continue. Si l'autre pouvait la voir... Ça le flatterait ! Justement le voici ! Mon cher ami... Je vous présente ma fille... Une artiste en herbe... Voyez.

Regardant le tableau.

Étienne Lambert

Mademoiselle. Vous voulez dire en fleurs...

À Lambert.

Fourchevif

Ah ! Très joli ! Eh bien ! Comment trouvez-vous ça ?

Étienne Lambert

Mademoiselle me permet-elle d'être sévère ?

Fourchevif

Oh ! Féroce !

Étienne Lambert

Ceci est trop empâté, beaucoup trop !

Adèle

Ah !

Fourchevif

Oui, ça use trop de couleurs, ça n'a pas de bon sens !

Adèle

Mais, papa...

Fourchevif

Monsieur te dit de ne pas empâter. N'empâte pas, voilà tout ! Ce sera bien mieux en n'empâtant pas tant.

Saluant Lambert.

Adèle

Ma foi! Je ne sais plus lequel écouler ! Monsieur...

Adèle sort du fond.

Étienne Lambert

Mademoiselle...

Scène 16

Fourchevif, Étienne Lambert, Tronquoy

Fourchevif

Eh bien ! Vous venez de faire votre promenade dans le parc ?

Étienne Lambert

Oui.

Fourchevif

J'espère que c'est... ratissé...

Étienne Lambert

Je suis arrivé juste à temps pour empêcher un sacrilège.

Fourchevif

Quoi donc ?

Étienne Lambert

Des hommes armés de cognées allaient abattre les grands arbres de la futaie.

Fourchevif

Ah oui !... Ils sont vendus !

Étienne Lambert

Non, vous ne pouvez pas vendre ces arbres-là !

Fourchevif

Pourquoi ?

Étienne Lambert

C'est là que Aame Aloyse rencontra pour la première fois Gontran de Fourchevif, le chef de notre famille...

Fourchevif

Ça... ça m'est bien égal.

Étienne Lambert

Ce sont des arbres historiques... Et ceux-là on ne les coupe jamais !

Fourchevif

Mais mon marchand de bois...

Étienne Lambert

Je viens d'arrêter les travaux...

Fourchevif

Cependant...

Étienne Lambert

Il le faut !

Fourchevif

Bien ! Bien !

Étienne Lambert

J'en ai commencé une étude, ça me permettra de la finir !

Fourchevif

Il est un peu exigeant !

Étienne Lambert

J'ai encore à vous parler de notre mausolée... Il est dans un état déplorable... Il croule...

Fourchevif

Des ruines dans le feuillage, ça fait très bien.

Étienne Lambert

Il faudra le faire reconstruire...

À part.

Fourchevif

Oui, mon ami... Quelques mille dé briqués !...

Étienne Lambert

En marbre...

Fourchevif

Ah !

Étienne Lambert

Je vous en ferai le dessin... Deux lions pleurant sur une urne.

Haut.

Fourchevif

Avec ça que c'est bon marché des lions qui pleurent sur des urnes ! Mon ami, permettez-moi une observation... Des lions qui pleurent... Ça me semble un peu... Moi je crois que deux chiens... deux gros chiens en porcelaine...

Étienne Lambert

Non ! Non !... Deux lions en marbre.

Tronquoy entremit a remis sa livrée etporteune lettre sur un plat d'argent.

Fourchevif

Ah ! Mais il devient très ennuyeux !

Tronquoy

C'est une lettre de la part de Monsieur le Comte de la Brossinière...

Fourchevif

Tiens, pourquoi ce plat ?

Tronquoy

C'est par ordre de Madame la Baronne.

Tronquoy sort.

Fourchevif

C'est bien... Mais ne laisse pas traîner mon argenterie.

Haut à Lambert.

Fourchevif

A-t-on jamais vu mettre des lettres sur le plat ! Le Comte de la Brossinîere est un voisin... Un de mes électeurs les plus influents.

Étienne Lambert

Oh ! Oh ! Voici qui est grave !

Fourchevif

Quoi donc ?

Étienne Lambert

Regardez ce cachet... Trois lions de gueules accostés de six merlettes engrelées de sable.

Fourchevif

Eh bien ?

Étienne Lambert

Mais ce sont vos armes ! C'est l'écusson des Fourchevif ! Monsieur de la Brossinière a usurpé votre blason !

Fourchevif

Tiens ! Tiens ! Tiens !

Étienne Lambert

Et vous ne frémissez pas? Vous ne bondissez pas ?

Fourchevif

Oh ! Pour des merlettes... Entre voisins.

Étienne Lambert

Nous allons répondre à ce petit, monsieur... Écrivez.

Fourchevif

Moi ?

Étienne Lambert

Oui... mettez-vous là.

Fourchevif

De la modération, je vous en prie... C'est un de mes électeurs les plus...

Étienne Lambert

« Monsieur le comte... Vous avez pris mes merlettes... Grattez-les ! »

Fourchevif

Grattez-les ! C'est bien raide !

Étienne Lambert

Signez !

Fourchevif

C'est égal... Elle est un peu sèche, ma... votre lettre.

Étienne Lambert

Je l'espère bien !... Vous voilà probablement avec une affaire sur les bras, mais l'honneur est sauf !

Fourchevif

Une affaire ? Quelle affaire ?

Étienne Lambert

Ces petits nobliaux sont susceptibles... Je les connais... Il est présumable que Monsieur de la Brossinière ne grattera pas... et qu'il vous enverra ses témoins.

Fourchevif

Un duel ! Mais je ne me bats pas, moi !

Étienne Lambert

Vous y serez forcé !... Il vous insultera !

Fourchevif

S'il m'insulte, je déposerai ma plainte entre les mains du procureur impérial !

Étienne Lambert

Un procès ! Quand vous avez une épée !

Fourchevif

Une épée ! Où diable voyez-vous une épée?

Étienne Lambert

Celle des Fourchevif !

Fourchevif

Je n'ai pas acheté meublé !

Étienne Lambert

Vous vous battrez !

Fourchevif

Je ne me battrai pas !!! Plutôt mourir !!!

Étienne Lambert

Soit, monsieur... mais vous trouverez bon que je reprenne un nom que vous ne savez pas porter.

Fourchevif

Un instant, mon ami !

À part, riant.

Il entre dans la chambre à gauche.

Étienne Lambert

Cette lettre à son adresse, ou je reprends mon nom. Je vous salue... Pauvre bonhomme !

Fourchevif

S'il croit que j'ai envie de me faire embrocher pour ces merlettes !

Scène 17

La Baronne de Fourchevif, Fourchevif

La Baronne de Fourchevif

J'ai entendu des cris... Qu'y a-t-il ?

Fourchevif

Il est enragé ! Il veut que je me batte en duel.

La Baronne de Fourchevif

Un duel ! Ah !

Fourchevif

Mais ne t'effraye donc pas... Il n'y a pas de danger ! Je ne me battrai pas !

La Baronne de Fourchevif

Tu me le jures, n'est-ce pas ?

Se reprenant.

Fourchevif

Oui ! Je te le jure sur... sur la tête de mes ancêtres !... De ses ancêtres !

La Baronne de Fourchevif

Oh ! Merci!... C'est bien, ce que tu fais là !

Fourchevif

Oui, mais nous sommes perdus !

La Baronne de Fourchevif

Comment !

Fourchevif

Si je ne me bats pas!... Et je l'ai juré !... Il reprend son nom !

La Baronne de Fourchevif

Ah ! Mon Dieu !

Fourchevif

Et il faut redevenir Potard !

Ils s'asseyent à la table.

La Baronne de Fourchevif

Jamais !... Jamais !

Scène 18

Rouquérolle, Fourchevif, La Baronne de Fourchevif

Rouquérolle

Ah ! J'ai bien déjeuné ! Il a de bon petit vin, le baron !

Fourchevif

Tiens ! C'est mon intendant!... Si je lui donnais son compte ?

Il met ses gants.

Rouquérolle

La famille est assemblée... C'est le moment de faire la demande...

Fourchevif

Je lui payerai ses huit jours.

Haut.

Rouquérolle

C'est drôle ! Je suis étourdi. Baron... et vous, baronne... Justement préoccupé du bonheur de votre famille... Je viens remplir une mission... Que dis-je ? Un devoir !

Fourchevif

Quoi donc ?

Rouquérolle

Vous connaissez Lambert... Il est bon, doux, timide, instruit... Enfin c'est un artiste... et un artiste qui vend.

Fourchevif

Eh bien !

Rouquérolle

J'ai l'honneur de vous demander, en son nom, la main de votre charmante fille...

Fourchevif

Hein ?

Rouquérolle

Je n'ajouterai qu'un mot : Les enfants s'aiment !

Fourchevif

C'est faux ! Ma fille...

Il s'assied près du chevalet.

Rouquérolle

On attend la réponse !

Fourchevif

Marier ma fille à un barbouilleur !

La Baronne de Fourchevif

Taisez-vous !

Fourchevif

Quoi !

La Baronne de Fourchevif

Ce mariage peut nous sauver !

Fourchevif

Comment ?

La Baronne de Fourchevif

Avec lui le nom entre dans la famille.

Fourchevif

Et nous pouvons nous en servir tous... Elle a raison !

La Baronne de Fourchevif

D'ailleurs, il est fort bien, ce jeune homme, et c'est un vrai noble !

Adèle paraît.

À Rouquérolle.

Fourchevif

Oui, mais il n'a pas le sou ! Ma fille !... Laissez-nous l'interroger.

Il rentre à droite au fond.

Rouquérolle

Ça marche ! Je vais prendre mon café.

Scène 19

Fourchevif, La Baronne de Fourchevif, Adèle

Fourchevif

Commence... Je te soutiendrai.

La Baronne de Fourchevif

Non, toi !

Fourchevif

Adèle... Ma chère enfant !

Adèle

Quoi, papa ?

Fourchevif

Nous t'avons parlé ce matin de Monsieur Jules.

Adèle

Oh ! C'est un excellent jeune homme !

Fourchevif

Oui... Sans doute... C'est que ta mère a pensé...

La Baronne de Fourchevif

Non... Ton père.

Fourchevif

Enfin, nous avons pensé tous les deux... que Monsieur Julës... n'est peut-être pas le mari qui te convient...

Adèle

Ah ! Par exemple ! Qu'avez-vous à lui reprocher ?

Fourchevif

Rien... mais ta mère... aurait un autre parti à te proposer.

Adèle

Comment ?

À part.

La Baronne de Fourchevif

C'est-à-dire... Ton père. Il me met toujours en avant.

Fourchevif

Enfin, nous avons tous les deux un autre parti à te proposer... Un jeune homme d'une grande naissance... et qui peint bien mieux que Monsieur Jules.

Adèle

Oh ! C'est impossible !

Fourchevif

Enfin, tu l'as vu... C'est ce jeune homme qui était là tout à l'heure... et qui trouve que tu empâtes trop.

Adèle

Mais je ne le connais pas ! Je ne l'aime pas !

Fourchevif

Mais Monsieur Jules non plus ?

Adèle

Ah ! Si, papa !

Fourchevif

Comment !

Adèle

Ce n'est pas ma faute... C'est venu sans que j'y prenne garde... En peignant des camellias.

Haut.

Fourchevif

Allons ! Nous voilà bien ! Voyons... Sois raisonnable !... Il y va de notre repos... de notre bonheur !

La Baronne de Fourchevif

De notre honneur même !

Adèle

Ah ! Mon Dieu !

Fourchevif

Jamais-nous ne te contraindrons... mais si tu nous aimes... si tu veux qu'on nous estime.... tu épouseras celui que nous te proposons.

Adèle

Je vous obéirai, mon père, mais je serai malheureuse...

La Baronne de Fourchevif

Adèle !

Fourchevif

Ne dis pas ça !

Éclatant en sanglots.

Adèle

Oh ! Je le sens bien... Je n'aimerai jamais mon mari... jamais ! Jamais !... Je n'aimerai que monsieur Jules... toujours, toujours !... Mais je saurai me sacrifier avec courage... avec calme... Oh ! Que je suis malheureuse !

Fourchevif

Et moi donc !

La Baronne de Fourchevif

Et moi !

Fourchevif

N'avoir qu'une fille...

La Baronne de Fourchevif

Qu'on adore !...

Tout à coup.

Fourchevif

Pour laquelle... On se jetterait, dans le feu, et... Nous sommes des lâches ! Des sans-coeurs, des orgueilleux !...

La Baronne de Fourchevif

Oui ! Sacrifier notre fille !

À Adèle.

Fourchevif

Eh bien ! Non !... Au diable les Fourchevif ! Tu épouseras Jules !

La Baronne de Fourchevif

Tu l'épouseras.

Adèle

Ah ! Maman !

Fourchevif

Et quant à ce monsieur... Nous allons voir !

Scène 20

Étienne Lambert, Fourchevif, Adèle, Rouquérolle, Tous, La Baronne de Fourchevif

Étienne Lambert

Monsieur le Baron, votre réponse ?

Fourchevif

Ma réponse, la voici : Monsieur, je m'appelle Potard, marchand de porcelaines, rue de Paradis-Poissonnière, 22 fait l'exportation !...

Adèle

Hein ?

Fourchevif

Voici Madame Potard et Mademoiselle Potard ! Je reprends mon nom... Gardez le vôtre !

Étienne Lambert

À la bonne heure ! Voilà où je voulais vous amener !

Avec énergie.

Fourchevif

Quant à ma fille... Vous ne l'aurez pas. Vous ne l'aurez pas !

Rouquérolle

Hein ?

Étienne Lambert

Pardon... Mais je ne vous l'ai jamais demandée.

Tous

Comment ?

Rouquérolle

Non, c'est moi.

Étienne Lambert

Vous êtes charmante, Mademoiselle... Mais rassurez-vous, je ne songe pas à me marier.

Fourchevif

Ah çà ! qu'est-ce que vous m'avez donc chanté, vous, mon intendant?

Rouquérolle

J'ai vu vert, que voulez-vous !

Étienne Lambert

Puisque vous reprenez votre nom, permettez-moi de reprendre aussi le mien... Je ne suis nullement baron... et encore moins Fourchevif.

Tous

Ah bah !

Étienne Lambert

Etienne Lambert, paysagiste... et bourgeois... comme vous.

Avec joie.

Fourchevif

Ah çà ! le vrai ?... Le vrai Fourchevif ? Il est mort !

Étienne Lambert

Calmez votre douleur... Il se porte à merveille... C'est un de mes meilleurs amis.

Fourchevif

Mais...

Étienne Lambert

Soyez tranquille, je ne lui dirai rien... J'ai simplement voulu vous prouver que chacun, noble et bourgeois, doit rester à sa place...

À Rouquérolle.

Fourchevif

Vous avez raison. Monsieur, enchanté d'avoir fait votre connaissance... Je vous donne votre compte.

Tirant sa pipe, et bas à Lambert.

Rouquérolle

Ah bah ! C'est égal, j'ai bien déjeuné ! Allumons-en une.

Ils allument leur pipe. Potard et sa femme sont sur le devant.

Étienne Lambert

Ça va !

Fourchevif

Vois-tu, ma femme, la noblesse est une belle chose, mais il faut être, né là-dedans... Nous sommes bourgeois... Restons bourgeois !

La Baronne de Fourchevif

Allons faire notre lessive !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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