Le Baron de Fourchevif
Scène 1
Tronquoy, Adèle
Tronquoy
Suis-je beau, mon Dieu ! Suis-je beau !
Adèle
Non, je ne pourrai jamais rendre ces tons-là... Le camellia est une fleur décourageante.
Tronquoy
Et puis ça ne sent rien ; mais, patience... J'ai lu l'autre jour dans le journal qu'un monsieur avait trouvé le moyen de parfumer ces fleurs.
Adèle
En vérité ?
Tronquoy
Ainsi la rose, à l'avenir, elle sentira l'eau de Cologne.
Adèle
Jolie découverte. Tronquoy !
Tronquoy
Mademoiselle ?
Adèle
C'est toi qui as été chercher ce bouquet chez monsieur Jules Dandrin, noire voisin ?
Tronquoy
Oui, Mademoiselle, à cheval, avec ma livrée... Ça a fait un effet dans la campagne !
Adèle
C'est bien, laissons ta livrée... Et que t'a dit monsieur Jules ?
Tronquoy
Il ne m'a rien dit ; il m'a donné cent sous ; chaque fois que je le rencontre, il me donne cent sous !
Adèle
Je ne te demande pas cela.
Tronquoy
Voilà un brave jeune homme, et qui peint... comme un peintre ! En un rien de temps il a fait le rocher de monsieur votre père, qui est au bout du parc.
Adèle
Oh ! Oui, il est artiste !
Tronquoy
Et comme il fait de jolies chansons !
Adèle
Comment ?
Tronquoy
Avant-hier, je suis entré au salon pendant qu'il était au piano... Il chantait le Nid d'hirondelles... avec une petite voix... et des petits yeux ; ça m'a remué !
Adèle
Où est mon père ?
Tronquoy
Monsieur le Baron de Fourchevif ! Il fait sa promenade du matin dans le parc ; il a emporté des croutes de pain pour donner aux carpes.
Adèle
Et ma mère ?
Tronquoy
Madame la Baronne est très occupée, c'est aujourd'hui jour de lessive.
Scène 2
La Baronne de Fourchevif, Adèle, Tronquoy, Fourchevif
La Baronne de Fourchevif
Bonjour, Adèle.
Adèle
Bonjour, maman.
La Baronne de Fourchevif
Tiens, c'est gentil ce que tu fais là, Tronquoy ?
Tronquoy
Madame la Baronne ?
Apercevant la livrée de Tronquoy.
La Baronne de Fourchevif
Vous allez tendre les cordes pour la lessive. Eh bien ! Qu'est-ce que c'est que ça ? Est-ce que vous êtes fou ?
Tronquoy
Quoi donc ?
La Baronne de Fourchevif
Vous mettez votre livrée neuve dès le matin !
Tronquoy
Madame, c'est que...
La Baronne de Fourchevif
Ne vous ai-je pas acheté une petite veste pour faire le ménage ? Allez mettre votre petite veste.
Tronquoy
Mais, Madame la Baronne...
Fourchevif paraît au fond, il a son pantalon retroussé du bas, il tient d'une main quelques brins de bois mort, et de l'autre un panier de pêches.
La Baronne de Fourchevif
Allez mettre votre petite veste.
Adèle, Fourchevif, Tronquoy, la Baronne.
Fourchevif
C'est incroyable, c'est inimaginable.
Adèle, Tronquoy, Fourchevif.
Tronquoy
Monsieur le baron !
À la Baronne.
Apercevant la livrée de Tronquoy.
Fourchevif
Porte ça à la cuisine. Je n'aime pas à voir traîner le bois... et en se promenant, ça occupe ! Comment, te voilà encore doré sur tranches à neuf heures du matin ?
Tronquoy
C'est ma livrée.
Fourchevif
Sa livrée ! Pourquoi ne couches-tu pas avec ?
La Baronne de Fourchevif
Va, parle-lui ferme.
Fourchevif
Oui. Approche, pourquoi t'ai-je acheté une livrée ?
Tronquoy
Dame ! C'est pour mettre sur mon dos.
Fourchevif
Est-il bête ! Mais si je t'ai acheté une livrée, ce n'est ni pour moi, ni pour ma femme, ni pour ma fille... et encore moins pour toi.
Tronquoy
Ah ! bah !
Fourchevif
C'est pour le monde, c'est pour les autres ! Or, il n'y a personne, nous sommes seuls ; donc ta livrée devient complètement inutile.
La Baronne de Fourchevif
Parbleu l
Fourchevif
Donc, va mettre ta petite veste.
Tronquoy
Oh ! Monsieur, je suis si bien là-dedans, c'était mon rêve.
Avec colère.
Fourchevif
Oh ! L'orgueil ! Il y a un an ça gardait les vaches... en blouse, et aujourd'hui... Va mettre ta petite veste.
Il remonte.
Tronquoy
Oui, Monsieur le Baron.
Remettant le petit panier qu'il tient à Adèle.
Tronquoy sort par le fond, à droite, avec le fagot, et Adèle, par le fond, avec le panier de pêchés.
Fourchevif
En même temps tu diras au jardinier d'emballer deux paniers de pêches. Tiens, celles-ci sont attaquées, c'est pour nous ; occupe-toi de ton dessert. S'il y en a de trop gâtées, elles seront pour Tronquoy. Tronquoy, tu auras des pêches.
Sgène Iii
Fourchevif, La Baronne de Fourchevif
Ils s'asseyent à droite.
Fourchevif
Nous voilà seuls, j'ai à |e parler; c'est très-important. Monsieur Jules Dandrin m'a fait demander ce matin, par son père, la main d'Adèle.
La Baronne de Fourchevif
Eh bien ! Je m'en doutais.
Fourchevif
Voyons, il faut causer de ça, qu'est-ce que tu en penses ?
La Baronne de Fourchevif
Ce n'est pas si pressé, Adèle n'a pas dix-huit ans.
Fourchevif
Encore faut-il répondre ! C'est un excellent parti. Les Dandrin ont la plus belle raffinerie de betteraves du département. Sais-tu le chiffre de leur dernier inventaire ? Cent soixante quatre mille trois cent trente-deux, zéro cinq ! Voilà ce que j'appelle un inventaire.
La Baronne de Fourchevif
Sans doute... sans doute.
Fourchevif
Quoi, sans doute ? Ce n'est pas un bel inventaire ?
La Baronne de Fourchevif
Si, mais Dandrin... Dandrin... C'est bien court ; il n'est pas noble.
Fourchevif
Eh bien ! Et nous ?
La Baronne de Fourchevif
Chut ! Tais-toi, donc.
Fourchevif
Sois donc tranquille, il n'y a personne. Mais tu oublies toujours que je m'appelle Potard et toi... par conséquent Madame Potard.
La Baronne de Fourchevif
Mon ami !
Fourchevif
.Et que nous avons vendu de la porcelaine rue de Paradis-Poissonnière, 22. Et je m'en vante... Tout bas, par exemple.
La Baronne de Fourchevif
Vous êtes insupportable avec vos souvenirs.
Fourchevif
Puisqu'il n'y a personne.
La Baronne de Fourchevif
Quelle nécessité y a-t-il de venir exhumer après dix-huit ans ce nom ?...
Fourchevif
C'est connu ! Lorsque nous avons acheté, il y à dix-huit ans, la terré de Fourchevif, tu m'as dit en visitant le château ; tiens, nous étions dans la seconde tourelle ! Tu m'as dit : Il est impossible d'habiter ça et de s'appeler Potard. Je t'ai répondu : C'est vrai, ça grimace... Alors nous nous sommes mis à chercher un nom, et à force de chercher, nous avons trouvé celui de Fourchevif, qui était là parterre, à rien faire.
La Baronne de Fourchevif
À qui cela nuit-il, puisqu'il n'y a plus d'héritiers de ce nom ?
Fourchevif
Si, on m'a dit qu'il eh restait un... Un tout petit, à Paris.
La Baronne de Fourchevif
Paris est si loin du Dauphiné !
Fourchevif
Et puis, il est peut-être mort, ce brave garçon ; quant au titre de baron, je n'y pensais pas. Ce sont les gens du pays qui me l'ont donné. Tiens, c'est le père Mathurin qui a commencé, le jour où il est venu pour renouveler son bail, le vieux malin !
La Baronne de Fourchevif
C'est tout naturel, les Fourchevif étaient barons, et puisque nous avons acheté leur immeuble...
Fourchevif
Et recueilli leur nom...
La Baronne de Fourchevif
Nous ne devions pas contrarier les habitudes du pays.
Montrant les portraits.
Fourchevif
Et puis, baron, c'est gentil, c'est agréable ! Ça nous permet de voir la noblesse des environs... Nous boudons, nous complotons, nous parlons de nos ancêtres. Voilà les miens, ont-ils des nez ! Il faudra que je les fasse débarbouiller... Je leur dois bien cela. Grâce à eux, à mes relations, je compte me présenter aux prochaines élections du conseil général.
La Baronne de Fourchevif
Et plus tard, qui sait... à la députation !
Fourchevif
Oh ! Non ; il faudrait aller à Paris.
La Baronne de Fourchevif
Eh bien ?
Fourchevif
J'y connais tant de marchands de porcelaines ! Voyons, et notre prétendu, quelle réponse ?
La Baronne de Fourchevif
Dame, c'est une mésalliance !
Fourchevif
Elle est superbe ma femme... Elle a toujours l'air de revenir des croisades !
La Baronne de Fourchevif
Il y aurait peut-être un moyen.
Fourchevif
Lequel ?
La Baronne de Fourchevif
Si Monsieur Dandrin consentait à mettre une apostrophe à son nom !
Fourchevif
C'est juste, D, apostrophe, A, N, D'Andrin, c'est presque noble.
La Baronne de Fourchevif
Crois-tu qu'il accepte ?
Fourchevif
Parfaitement ; il n'est pas fier. Je lui céderai deux ou trois ancêtres, et il sera des nôtres.
Scène 4
Adèle, Fourchevif, La Baronne de Fourchevif, Tronquoy
Adèle
Je viens d'arranger mon dessert.
Haut.
* Fourchevif, Adèle, la baronne.
Fourchevif
Je vais l'interroger adroitement. Approche, Adèle, nous avons à te parler.
Adèle
À moi, papa ?
La Baronne de Fourchevif
Oui, mon enfant.
Fourchevif
Réponds-moi franchement. Qu'est-ce que tu penses de Monsieur Jules Dandrin ?
Adèle
Mais dame, papa...
Fourchevif
Tu vas me dire, qu'il n'est pas noble, c'est un malheur, sans doute.
Adèle
Ah ! Ça, ça m'est bien égal !
La Baronne de Fourchevif
Hein ?
Fourchevif
Elle a du sang des Potard !
La Baronne de Fourchevif
Ma fille, il ne faut pas dire cela.
Fourchevif
Non, il ne faut pas dire cela... devant le monde... D'ailleurs, Monsieur Dandrin mettra l'apostrophe, c'est convenu.
Adèle
L'apostrophe pourquoi faire ?
Fourchevif
Eh bien, pour t'épouser, car il te demande en mariage.
Adèle
Ah !
La Baronne de Fourchevif
Il appelle ça l'interroger adroitement.
Fourchevif
Maintenant, donne-moi ton opinion.
Adèle
Mon Dieu ! Vous me voyez très embarrassée... Je ferai toujours vos volontés... Et celles de maman ; et puisque vous me forcez...
Fourchevif
Nous ne te forçons pas, remarque que nous ne te forçons pas.
Adèle
Puisque vous me forcez à vous dire mon sentiment sur Monsieur Jules...
Fourchevif
Ah !
Adèle
Que j'ai à peine entrevu ! Je dois convenir que ses manières sont élégantes, pleines de distinction et de réserve, qu'il s'habille avec goût, qu'il marche avec grâce, que ses mains sont fines, ses yeux spirituels...
La Baronne de Fourchevif
Ma fille !
Fourchevif
Est-ce fini ?
Adèle
Oui, papa.
Imitant Adèle.
Fourchevif
Eh bien, mon compliment ! Tu n'as pas tes yeux dans ta poche ! Je l'ai à peine entrevu !... Oh ! Les petites filles !
Adèle
Papa... Est-ce que vous-allez lui répondre aujourd'hui ?...
Fourchevif
Un instant, que diable ! D'abord il faut que je fasse mes quittances pour les envoyer à Paris, c'est après-demain le quinze.
Tronquoy
Monsieur le baron...
L'examinant.
Fourchevif
Ah ! C'est toi... À la bonne heure, tu es très bien comme ça.
Avec mépris.
* Adèle, la baronne, Tronquoy, Fourchevif. " ' '
Tronquoy
Oui; sauf que je n'ai pas l'air d'un domestique... J'ai l'air d'un paysan !...
Fourchevif
Voyons, que veux-tu ?
Tronquoy
Il y a là un monsieur qui désire parler au propriétaire du château.
Fourchevif
Un monsieur ?
Tronquoy
Il m'a vu avec ça !
Fourchevif
Tu m'ennuies, comment s'appelle-t-il, ce monsieur ?
Tronquoy
Voilà sa carte.
Tronquoy sort.
Fourchevif
Etienne Lambert... Je ne connais pas... Fais-le entrer.
À Fourchevif.
La baronne et Adèle entrent à droite, deuxième plan.
La Baronne de Fourchevif
Viens, Adèle. Dépêche-toi de le congédier... C'est aujourd'huiCma lessive, tu viendras nous aider à étendre.
Scène 5
Tronquoy, Étienne Lambert, Fourchevif
Lambert paraît au fond, il porte une blouse et une boîte de couleurs à la main. Saluant.
Tronquoy
Par ici, entrez, Monsieur.
Étienne Lambert
Monsieur, c'est bien au propriétaire du château que j'ai l'honneur de parler ?
Fourchevif
À lui-même, monsieur.
Tronquoy
Après ça, il n'est pas mieux mis que moi.
Étienne Lambert
Monsieur, vous avez au bout de votre parc un rocher célèbre parmi les artistes qui viennent en Dauphiné, et je viens vous demander la permission d'en faire une étude.
Il remet sa casquette.
Fourchevif
Ah ! C'est pour ça... Alors monsieur est artiste ?
Étienne Lambert
Oui, Monsieur ; couvrez-vous donc, je vous prie.
Fourchevif
Ma parole, je ne sais pas ce que vous avez tous après mon rocher. C'est une grosse pierre comme les autres.
Étienne Lambert
Il y en a même de plus grosses !
Haut.
Fourchevif
Il a peut-être l'intention de me vendre son barbouillage. Monsieur, je vous accorde la permission de faire mon rocher... Mais si c'est pour me le vendre, je vous préviens que je n'achète pas ces machines-là.
Étienne Lambert
Rassurez-vous, Monsieur ; quand je commence un tableau, il est vendu ; d'ailleurs, je ne travaille pas pour la province.
Fourchevif
Alors très bien ; faites votre petit dessin ; mais n'entrez pas dans le potager... Les fruits sont comptés.
Étienne Lambert
Hein ?
Fourchevif
Tronquoy, ne quitte pas monsieur.
Scène 6
Étienne Lambert, Tronquoy
À Tronquay. Portant sa boîte à couleurs sur le guéridon.
Étienne Lambert
Qu'est-ce que c'est que ce hérisson-là ? Qu'est-ce qu'il fait ton maître ?
Tronquoy
Il fait sa lessive.
Étienne Lambert
Oui, mais sa profession ?
Avec fierté.
Tronquoy
Sa profession ? Il n'en a pas. Monsieur le Baron de Fourchevif est bourgeois !
Étienne Lambert
Hein ? Il s'appelle le Baron de Fourchevif, lui ?
Tronquoy
Parbleu !
À Tronquoy.
Étienne Lambert
Ah ! Par exemple, c'est un peu fort ! Mon ami, veux-tu dire à ton baron de venir tout de suite, j'ai à lui parler.
Tronquoy
Mais, monsieur...
Tronquoy sort.
Étienne Lambert
Va, c'est très important. Ah ! Voilà un baron qui a besoin d'une leçon ; je me charge de la lui donner... Et ce brave Rouquérolle, mon rapin, mon compagnon de travail qui m'attend à l'auberge pour déjeuner. Bah ! Il m'attendra.
Scène 7
Fourchevif, Étienne Lambert
Fourchevif
Vous m'avez fait demander ? Dépêchons-nous, je suis pressé.
Étienne Lambert
C'est bien monsieur le Baron de Fourchevif que j'ai l'honneur de saluer ?
Fourchevif
Lui-même, après ?
Étienne Lambert
En êtes-vous bien sûr ?
Fourchevif
Comment, voilà qui est fort.
Étienne Lambert
Vous savez qu'il n'en reste plus qu'un Fourchevif... Le dernier de la famille.
Fourchevif
Eh bien ?
Étienne Lambert
J'ai bien de la peine à croire que ce soit vous.
Fourchevif
Et pourquoi, s'il vous plaît ?
Étienne Lambert
Parce que c'est moi !
Il ôte vivement sa casquette.
Fourchevif
Hein ? Vous Monsieur le Baron !
Étienne Lambert
Couvrez-vous donc, je vous prie.
Fourchevif
C'est impossible ! Un baron... en blouse !
Étienne Lambert
Vous êtes bien en casquette ! Faut-il produire mon acte de naissance ? Je suis fils de Raoul de Fourchevif et de dame Raymonde Jacotte de Fourcy.
Haut.
Fourchevif
J'ai vu ces noms-là dans mes titres. Mais que signifie cette carte : Etienne Lambert ?
Étienne Lambert
C'est mon nom de peintre, mon nom de guerre, si vous voulez... Sans fortune et obligé de vendre mes tableaux pour vivre, je n'ai pas cru devoir associer le nom de mes ancêtres aux péripéties d'une position... plus que précaire ; il sied mal de porter ses diamants quand on n'est pas toujours sûr d'avoir un habit. Alors, j'ai mis le nom de mes aïeux dans ma poche, par respect pour eux, et j'en ai arboré un autre : Etienne Lambert ! Au moins celui-là n'engage pas. Etienne Lambert peut endosser la blouse du peintre, fumer librement sa pipe, loger au sixième étage, et dans les jours difficiles aborder sans humiliation le dîner à vingt-deux sous... Le baron de Fourchevif ne le pourrait pas.
Fourchevif
Vous m'avez l'air d'un brave garçon, je crois que nous pouvons nous entendre.
Étienne Lambert
Comment cela ?
Fourchevif
Du moment que vous ne vous servez pas du nom de vos ancêtres, je ne vois pas pourquoi vous vous opposeriez à me le laisser porter.
Étienne Lambert
Vous croyez que ça se prête comme un parapluie?
Tirant son portefeuille.
Fourchevif
Oh ! Je ne vous le demande pas pour rien. Je suis trop juste.
Étienne Lambert
Oh ! Oh ! Cachez cela.
Fourchevif
Comment ?
Étienne Lambert
Je ne vends pas de vieux galons.
Fourchevif
Ah ! Alors que désirez-vous ?
Étienne Lambert
C'est bien simple, je désire que vous sortiez de mon nom.
Fourchevif
Ah ça ! C'est impossible.
Étienne Lambert
Impossible est joli. Mais vous oubliez donc que je puis vous y contraindre ? On vient de faire une petite loi sur les titres.
Fourchevif
Je la connais, mais vous ne voudrez pas; vous un artiste, vous ne voudrez pas dépouiller un pauvre père de famille d'un nom qu'il a honorablement conquis par dix-huit ans d'exercice.
Étienne Lambert
Il y a six mois, j'ai fait condamner un monsieur qui avait conquis ma montre de cette manière-là.
Fourchevif
Oh ! Quelle différence ! Mais vous ne savez pas tout. Je me présente au conseil général, mes circulaires sont lancées ; ce serait me couvrir de honte, de ridicule.
Étienne Lambert
Désolé !
Fourchevif
Et ma femme, ma pauvre femme, comment lui dire...? Elle est si nerveuse. Et ma fille, ma pauvre fille, qui va se marier. Un pareil scandale ferait tout manquer... Elle en mourrait et ma femme aussi ! Et moi aussi !
Étienne Lambert
Diable ! Trois morts sur la conscience.
Fourchevif
Quatre ! Le prétendu ; quatre !
Haut.
Étienne Lambert
Il est drôle, ce bonhomme. Mon Dieu ! Je n'ai aucune raison de vous être personnellement désagréable, et je cherche s'il n'y aurait pas un moyen...
Tirant de nouveau son portefeuille.
Fourchevif
Oh ! Parlez Aucun sacrifice ne me coûtera.
Étienne Lambert
Laissez-donc votre portefeuille en repos.
À part.
Fourchevif
Qui, voyons votre moyen. Dieu ! Que j'ai chaud !
Étienne Lambert
Vous êtes riche, n'est-ce pas... très-riche ?
À part.
Haut.
Fourchevif
Moi ? Il va me demander des sommes folles, Je suis riche... J'ai une certaine aisance, mais il ne faudrait pas croire...
Étienne Lambert
Ah ! Si vous n'êtes pas riche, n'en parlons plus, ça ne peut pas s'arranger.
Fourchevif
Eh ! Bien, oui, là ! Je suis riche, je suis très riche... dans une certaine mesure.
Il le fait asseoir sur la chaise qu'il vient de quitter et en prend une autre.
Étienne Lambert
Alors, nous pouvons causer ; asseyez-vous.
Fourchevif
Qu'est-ce qu'il va me demander, mon Dieu !
Étienne Lambert
Je vous ai dit que j'avais quitté mon nom parce que ma position de fortune ne me permettait pas de le soutenir dignement.
Fourchevif
Oui.
Étienne Lambert
Eh bien ! Si je consentais à vous le laisser porter, à vous qui êtes mieux partagé que moi, prendriez-vous l'engagement sérieux de lui rendre son ancien lustre ?
Fourchevif
Qu'entendez-vous par là ?
Étienne Lambert
J'entends que vous le tiriez d'oubli, que vous le fassiez rayonner de sa splendeur passée, enfin que vous le portiez haut et ferme, comme il convient à un baron de Fourchevif,
Fourchevif
Et après ?
Étienne Lambert
Voilà tout.
Fourchevif
Comment, vous ne me demandez que ça ?
Étienne Lambert
Prenez garde, je vous demande peut-être plus que vous ne pourrez me donner ; autrefois nous habitions ici une splendide demeure.
Fourchevif
Vous trouvez que c'est mal tenu ?
Étienne Lambert
Mais, franchement.
Fourchevif
Très bien, je vais faire repeindre la façade du château... à l'huile !
Étienne Lambert
Ce n'est pas tout que le château soit repeint, il faut qu'un gentilhomme l'habite, et voilà le difficile.
Fourchevif
Mais je sais être gentilhomme, voilà dix-huit ans que je pratique.
Étienne Lambert
Enfin, je veux bien vous essayer.
Fourchevif
Comment, m'essayer ?
Ils se lèvent.
Étienne Lambert
Oui, c'est une expérience ; je vous prête le nom de mes pères, mais prenez-y garde, si vous laissez passer l'oreille du bourgeois, je le reprends ; je le remets dans la poche de l'artiste.
Fourchevif
C'est convenu.
Étienne Lambert
Où est ma chambre ?
Fourchevif
Votre chambre ?
Étienne Lambert
Il faut bien que je sois là pour vous voir à l'oeuvre.
Fourchevif
Ah ! Oui.
Étienne Lambert
Cela paraît vous contrarier ; voilà déjà un faux pas.
Fourchevif
Comment ?
Étienne Lambert
L'hospitalité est une vertu de race.
Fourchevif
Et je sais la pratiquer ! Voulez-vous nous faire l'amitié de manger la soupe avec nous ?
Étienne Lambert
La soupe ?
Indiquant le fond, à gauche.
À part.
Fourchevif
Non, de dîner avec nous. Voici votre chambre ; il y a un carreau en papier, mais on attend le vitrier... Depuis trois ans.
Étienne Lambert
Les voilà, ces nobles têtes !
Fourchevif
Nos ancêtres, j'ai l'intention de les faire revernir.
Étienne Lambert
Me pardonneront-ils le compromis que je viens de faire avec vous ?
Fourchevif
Ah ! Qu'est-ce que ça leur fait ?
Étienne Lambert
Voici Hugues-Adalbert de Fourchevif, il a été aux croisades.
À part.
Haut.
Fourchevif
Ah ! il a été... Ça fera plaisir à ma femme. Il est bien noir ! C'est le climat.
Étienne Lambert
Ah ! Ah ! Je le reconnais, c'est bien ça.
Fourchevif
Quoi donc !
Frappant sur le panneau.
Étienne Lambert
Une histoire que m'a racontée souvent mon grand-père. Il y a un bailli là-dedans.
Fourchevif
Dans le mur ?
Étienne Lambert
Oui, il est là depuis 1623. Il avait osé lever les yeux sur la femme de Raoul, 16ème baron de Fourchevif. Raoul revenait de la chasse... Le bailli effrayé se jette dans un placard... éternue... Et aussitôt Raoul fait murer le placard.
Fourchevif
Ah ! Mon Dieu ! Parce qu'il avait éternué !
Étienne Lambert
Le lendemain on découvrit que les soupçons de Raoul n'étaient pas fondés.
Fourchevif
Eh bien ! Alors, le bailli ?...
Étienne Lambert
Oh ! ON le laissa là pour ne pas gâter là boiserie... Nous avions droit de haute justice.
Fourchevif
Elle est jolie sa haute justice.
Se levant.
Étienne Lambert
Ces souvenirs sont, pour moi pleins de charme ! Vous m'avez dit que ma chambre était là ?
À part.
Fourchevif
Oui... Vous prendrez gardé aux fauteuils, il y en a un de cassé ; on attend le tapissier. Il doit venir avec le vitrier.
À part.
Il entre à gauche au fond.
Étienne Lambert
À bientôt. Je m'amuse, moi, ici.
Scène 8
Fourchevif, La Baronne de Fourchevif
Montrant la table qui est près du panneau.
Prenant la table et l'éloignant du mur.
Fourchevif
Un bailli muré, c'est horrible ! Dire que j'écrivais là tous les jours ! Jamais je ne pourrais écrire mes quittances si près du bailli.
Tronquoy traverse au fond.
La Baronne de Fourchevif
Dépêchez-vous, dites qu'on étende, je vais avec vous.
Fourchevif
Non, reste, j'ai à te parler.
La Baronne de Fourchevif
Quelle figure bouleversée !
Fourchevif
Si tu savais ! Il est ici... Je l'ai vu...
La Baronne de Fourchevif
Qui ça ?
Fourchevif
Le dernier des Fourchevif, le vrai !
La Baronne de Fourchevif
Ah ! Mon Dieu ! Qu'est-ce que tu me dis-là ?
Fourchevif
C'est un peintre.
La Baronne de Fourchevif
Donne-lui un secours.
Avec rage.
Fourchevif
Ah ! Bien, oui ! Il est fier comme tous les nobles. Oh ! Les nobles !
La Baronne de Fourchevif
Tais-toi donc, nous le sommes.
Fourchevif
Ah ! C'est juste. Il voulait reprendre son nom.
La Baronne de Fourchevif
Jamais ! D'abord, qui nous prouve que c'est un Fourchevif ?
Indiquant le panneau.
Fourchevif
Oh ! Il n'y a pas à en douter... Il m'a raconté des particularités... Tu ne sais pas ? Il y a un bailli là...
La Baronne de Fourchevif
Un bailli ?
Fourchevif
Depuis 1623, parce qu'il avait éternué !... Mais j'ai arrangé l'affaire... Il nous laisse son nom... À la condition que nous le ferons briller... que nous serons grands seigneurs !... Comme si c'était difficile !... Et il va passer quelques jours avec nous... pour nous essayer...
La Baronne de Fourchevif
Comment ! Nous essayer ?
Fourchevif
Oui, et s'il trouve que nous ne sommes pas assez gentilshommes... Le pacte est rompu !... Il faut l'éblouir !... Il faut être splendides ! Voyons ! Qu'est-ce que nous pourrions faire ? As-tu un bon dîner ?
La Baronne de Fourchevif
J'ai un lièvre.
Fourchevif
Fais-nous servir le gros melon.
La Baronne de Fourchevif
Je le gardais pour dimanche...
Fourchevif
Ça ne fait rien !... Tu as là un petit bonnet du matin... C'est bien simple... Il te faudrait une toque... avec des plumes !
Elle prend un bonnet à fleurs dans un carton et le met.
La Baronne de Fourchevif
Attends !... Mon bonnet de soirée ! Je l'avais hier pour aller prendre le thé chez le comte de la Brossinière... Il est resté là... Mais toi ?... Tu ne vas pas rester avec ton paletot de la Belle Jardinière.
Il le prend sur son fauteuil et le met.
Fourchevif
C'est juste !... Je vais mettre mon habit noir !...
La Baronne de Fourchevif
Et ton pantalon relevé...
Rabaissant son pantalon.
Fourchevif
À cause de la rosée... Tu as raison... Soyons gentilhomme !...
Scène 9
Étienne Lambert, Fourchevif, La Baronne de Fourchevif, Tronquoy
Étienne Lambert
Monsieur le baron...
À part.
Haut. Présentant Lambert à sa femme.
Fourchevif
C'est lui ! Tiens ! Il s'est habillé aussi. Baronne... Permettez moi de vous présenter monsieur Etienne Lambert... un peintre très distingué... dont nous avons vu si souvent le nom dans le livret du muséum.
Saluant.
Étienne Lambert
Ah baron ! Madame...
À part.
Fourchevif
Il a bien voulu faire à notre rocher l'honneur de le dessiner... et à nous le plaisir de passer quelques jours au château... Je soigne mon style !
La Baronne de Fourchevif
Soyez le bienvenu, monsieur... notre maison a toujours été ouverte aux artistes.
Feignant l'enthousiasme.
Fourchevif
C'est vrai ! Oh ! Les artistes !
La Baronne de Fourchevif
Et il me serait particulièrement agréable que vous considérassiez cette demeure comme la vôtre.
Fourchevif
Considérassiez ! Elle soigne aussi son style.
Étienne Lambert
Vous me voyez confus d'un tel accueil, Madame la Baronne... Je le dois moins à mon mérite qu'à vos grandes habitudes d'hospitalité !...
La Baronne de Fourchevif
Monsieur...
À part.
Étienne Lambert
Madame... Elle a un bon bonnet !
Fourchevif
Jusqu'à présent, ça marché très bien !
Étienne Lambert
Dites donc, Baron ?
Fourchevif
Mon ami.
Étienne Lambert
Qu'est-ce que c'est donc que ces linges qui se balancent désagréablement sur des cordes dans la cour d'honneur ?
La Baronne de Fourchevif
Ma lessive !
À sa femme.
Fourchevif
Voilà qui est fort ! Des linges dans la cour d'honneur ! Savez-vous, baronne, ce que ça peut être ?
La Baronne de Fourchevif
Je l'ignore... Je ne m'occupe pas de ces détails...
Fourchevif
J'allais y faire mettre des orangers... Je les attends.
Tronquoy
Madame la baronne, il ne reste plus que ça d'épingles, je viens en chercher...
La Baronne de Fourchevif
Tais-toi !
Fourchevif
Comment, faquin ! C'est toi qui te permets d'étendre dans la cour d'honneur...
Tronquoy
Mais c'est madame qui m'a dit...
La Baronne de Fourchevif
Moi ?
Fourchevif
Veux-tu te taire !
Tronquoy
Mais oui... Ce matin...
Fourchevif
Pas un mot... ou je te chasse !...
La Baronne de Fourchevif
Impertinent !
Étienne Lambert
Je crois que j'ai dérangé la lessive.
Fourchevif
On n'a jamais vu une brute pareille !
Étienne Lambert
C'est votre valet de chambre...
Fourchevif
Oui... c'est un de mes valets de chambre !
Étienne Lambert
Il est bien mal tenu.
Avec colère.
Fourchevif
Tiens! Il n'a pas sa livrée ! C'est inouï ! Tronquoy !
Tronquoy
Monsieur !
Fourchevif
Comment oses-tu te présenter ici avec cette loque sur le dos ?
La Baronne de Fourchevif
C'est d'une inconvenance !...
Tronquoy
Mais vous m'avez grondé ce matin parce que...
Fourchevif
Tu ne dois jamais quitter ta livrée ! Jamais !
La Baronne de Fourchevif
Jamais !
Enchanté.
Tronquoy
Ah bah ! Ça me va... Je vais la remettre... Ah ! J'oubliais... Le jardinier va partir... Quel prix voulez-vous vendre vos pêches ?
Fourchevif
Hum ! hum !
La Baronne de Fourchevif
L'imbécile !
Étienne Lambert
Comment ! Vous vendez vos pêches ?
Fourchevif
Moi ?
La Baronne de Fourchevif
Par exemple !
Tronquoy
Celles qui ne sont pas attaquées !
Haut.
Fourchevif
Veux-tu te taire ! Vendre mes pêches ! Me faire fruitier !
La Baronne de Fourchevif
Voilà qui serait bouffon !
Fourchevif
Cet idiot comprend tout de travers... Je fais emballer des pêches pour un ami... pour le préfet !... Et il va les envoyer au marché sous mon nom!... Avec des brutes pareilles, il faudrait être partout ! Que je t'y reprenne!
Étienne Lambert
Oui... Il vous faudrait un intendant !
À Lambert.
Fourchevif
Voilà ! Il me faudrait un intendant ! Nous en causions encore ce matin avec la baronne. Vous ne connaîtriez pas quelqu'un ?
Étienne Lambert
Si, j'ai peut-être votre affaire.
Haut.
Fourchevif
Ah ! Diable ! J'ai eu tort de lui demander ça. Nous en reparlerons... Baronne, veuillez donner des ordres pour qu'on débarrasse la cour d'honneur.
Saluant Lambert.
Elle sort par le fond.
La Baronne de Fourchevif
Soyez tranquille... Monsieur...
À part.
Tronquoy sort.
À part.
Haut.
Il sort par le fond à droite.
Fourchevif
Va mettre ta livrée, maroufle ! Maroufle est grand seigneur ! Quant à moi... Je vais parler à ce jardinier qui vend mes pêches ! Je vais lui dire de ratisser le parc ! Vous permettez ?... À bientôt !
Scène 10
Étienne Lambert, Rouquérolle
Étienne Lambert
Ça fait sa lessive, ça vend des pêches et ça veut porter le nom de Fourchevif !
Rouquérolle
Eh bien ! Tu ne viens pas ?
Étienne Lambert
Rouquérolle !
Rouquérolle
Voilà une heure que je t'attends à l'auberge. L'omelette est cuite... et recuite !
Étienne Lambert
Tu arrives à propos... J'ai une communication à te faire!
Rouquérolle
À moi ?
Étienne Lambert
Mon ami... Voilà douze ans que je fais une remarque pénible !... C'est que tu n'as aucune espèce de talent.
Rouquérolle
Hein ?
Étienne Lambert
Tu crois faire de la peinture, tu ne fais que des épinards.
Rouquérolle
C'est vrai, je vois vert.... J'ai le malheur de voir vert !
Étienne Lambert
Donc, tu n'as d'autre avenir que de peindre des enseignes pour les nourrisseurs... des pelouses vertes... avec des vaches... de même couleur !
Rouquérolle
Ah ! Lambert ! Tu n'es pas gentil !
Étienne Lambert
Attends ! Mais; comme tu es un brave garçon que j'aime... J'ai songé à ton avenir, je t'ai trouvé une place !
Rouquérolle
Dans les chemins de fer ?
Étienne Lambert
Non... Je connais un grand seigneur qui a besoin d'un intendant.
Rouquérolle
Tiens !
Voyant Rouquérolle tirer sa pipe.
Étienne Lambert
Il lui faut un homme qui ait le sentiment des arts, le goût des belles choses. Cache ta pipe !... Un homme enfin qui sache le diriger dans l'emploi de sa fortune... et j'ai pensé à toi !
Rouquérolle
Intendant!... C'est une drôle d'idée... Qu'est-ce qu'il y a à faire ?
Étienne Lambert
Rien du tout !
Rouquérolle
Et on gagne ?...
Étienne Lambert
Deux mille quatre cent francs environ...
Rouquérolle
C'est peu... Enfin !...
Scène 11
Fourchevif, Étienne Lambert, Rouquérolle
Fourchevif
Ratissez partout !... Je ne veux pas voir une feuille à terre.
Se ravisant en regardant la chemise de Rouquérolle.
Étienne Lambert
Le Baron ! Je vais te présenter... De la tenue, montre ton linge ! Non, boutonne, ton paletot !
Fourchevif
Je vous demande pardon de vous avoir laissé.
Étienne Lambert
Baron... Voici la personne dont je vous ai parlé.
À Lambert.
Fourchevif
Monsieur... Quelle personne ?
Étienne Lambert
L'intendant !
Fourchevif
Ah oui ! Nous avions parlé... Vaguement !
Étienne Lambert
Je me suis permis de l'arrêter en votre nom...
Fourchevif
Comment, déjà !
Étienne Lambert
Nous sommes convenus de tout absolument.
Rouquérolle
Oui, Baron, de tout !
Fourchevif
Ah ! C'est différent, du moment que...
Il remonte et regarde les portraits au fond.
Rouquérolle
Il a une bonne tête, le patron!
Fourchevif
Dites-moi, il a les cheveux bien longs ?
Étienne Lambert
Il les fera couper.
Fourchevif
Est-il honnête ?
Étienne Lambert
Je n'en sais rien... Vous savez, les intendants ! Mais c'est un homme qui a les connaissances les plus variées et les plus étendues.
Fourchevif
Oui, mais...
À part.
Haut.
Il sort par le fond.
Étienne Lambert
Il connaît la peinture, l'architecture, l'agriculture... Faites-le causer, vous en serez étonné... Moi, je vais revoir les arbres qui ont ombragé ma jeunesse. Et croquer mon rocher. Faites-le causer.
Scène 12
Fourchevif, Rouquérolle
Regardant Rouquérolle.
Fourchevif
Il me fourre un intendant ! Je n'en ai pas besoin. Il a une franche figure de coquin !
Rouquérolle
Vous avez de jolis bonhommes là.
Fourchevif
Comment ! Des bonhommes !... Ce sont mes ancêtres...
Rouquérolle
En voilà un qui a poussé au noir.
Fourchevif
C'est Hugues-Adalbert de Fourchevif... Il a été aux croisades... dit-on !
Rouquérolle
C'est peint dans la manière de Ribéra.
Fourchevif
Ribéra.
Rouquérolle
Un Espagnol qui voyait noir... Moi, je vois vert... J'ai le malheur de voir vert !... Monsieur le Baron ne fume pas ?
Fourchevif
Non... Je vous serai même obligé... Le tabac incommode la baronne et moi-même... Mais il faut que je vous mette au courant de mes affaires.
Rouquérolle
Volontiers...
Ils s'asseyent à la table.
Fourchevif
Voici un petit projet de bail sur lequel je ne serais pas fâché d'avoir votre avis...
À part.
Rouquérolle
Parlez... Je donnerais tous les trésors de l'Asie pour fumer une pipe.
Fourchevif
Il s'agit d'un bail à cheptel... Je n'ai pas besoin de vous dire ce que c'est que le bail à cheptel... Vous avez des connaissances pratiques.
Rouquérolle
Dites toujours !
Fourchevif
Nous avons le cheptel simple... Le cheptel à moitié et le cheptel de fer.
Rouquérolle
C'est le plus solide.
Fourchevif
Non... moi, je préfère le cheptel à moitié.
Rouquérolle
Chacun son idée. Monsieur le baron ne fume pas ?
À part.
Haut.
Fourchevif
Mais non ! Quel drôle d'intendant ! Il est bon de vous dire que j'ai quatorze cents têtes de moutons.
À part.
Rouquérolle
Quatorze cents ! Qu'est-ce qu'il peut faire de toutes ces têtes-là ?
Fourchevif
Quand je dis quatorze cents... Mon fermier est à la moitié.
Rouquérolle
Alors, reste à quatorze cents demi-têtes... C'est déjà bien gentil !
Fourchevif
Voici l'article 14, sur lequel j'appelle toute votre attention.
Rouquérolle
Allez !...
Fourchevif
« Le preneur sera tenu de garder ledit cheptel par lui et ses gens ; il devra justifier de toutes les morts naturelles par le rapport des peaux... »
Rouquérolle
Le rapport des peaux ?
Fourchevif
Oui... Ainsi, quand un mouton mourra, il sera tenu de montrer sa peau.
Rouquérolle
Le mouton ?
Fourchevif
Non, le fermier.
Rouquérolle
La peau du fermier ?
Fourchevif
Non, la peau du mouton.
Rouquérolle
La peau de la tête ?
À part.
Haut, reprenant sa lecture.
Fourchevif
Eh non ! Toute la peau ! Il est stupide ! « Tous ravissements de loups, et autres morts violentes se justifieront comme faire se pourra. »
Rouquérolle
Tiens ! Vous avez des loups ?
Fourchevif
Ne m'en parlez pas ! L'hiver dernier ils ont mangé seize moutons.
Rouquérolle
Bravo ! C'est splendide !
Fourchevif
Qu'est-ce qui est splendide ?
Rouquérolle
Vos loups !... Ça devient très rare ! En Angleterre, on les achète... Nous les chasserons... Chasser le loup, c'est un de mes rêves ! Il nous faudra des chevaux, une meute, des piqueurs.
Fourchevif
Permettez...
Il lui frappe sur l'épaule.
Rouquérolle
Je me charge de vous trouver tout cela, soyez tranquille ! Nous nous arrangerons une vie de Polichinelle !
Fourchevif
Une vie de Polichinelle !
Rouquérolle
Par exemple, votre mobilier est triste... Eh ! Qu'il est vilain !
Fourchevif
Comment !... C'est de l'acajou... verni !...
Rouquérolle
Précisément ; il vous faut du vieux chêne ; des bahuts, des tables, des fauteuils de style, des chenets en fer dé l'ëpoque.
Fourchevif
Pourquoi pas en or ?
Rouquérolle
Ah ! Dame ! Quand on est baron, quand on a des papas qui ont été aux croisades, on ne se meuble pas comme un passementier !
Fourchevif
Ah ! Mais il m'ennuie, celui-là !
Rouquérolle
Dites donc, Baron, une confidence.
Fourchevif
Quoi encore ?
Mettant la main sur son estomac.
Rouquérolle
Je n'ai pas déjeuné. Ça fait cri, cri !
À part.
Haut.
Fourchevif
Ah ! VouS n'avez pas... C'est bien ; je vais voir à l'office. Je crois qu'il reste de la dinde. Tenez, en attendant, faites mes quittances de loyer...
Rouquérolle
Moi ?
Fourchevif
Voici la liste de mes locataires... avec les sommes à toucher... Vous n'aurez qu'à copier.
Rouquérolle
Franchement, je n'aime pas beaucoup ce travail-là.
À part.
Il entre à droite, au fond.
Fourchevif
En vérité ! Dès que l'autre sera parti, en voilà un que je flanquerai à la porte.
Scène 13
Rouquérolle
Lisant un papier.
Parlé.
Se levant.
Lisant.
Parlé.
Apercevant le tableau commencé par Adèle.
Examinant le tableau.
Rouquérolle
C'est vrai... faire des quittances pour des locataires qui seront obligés de les payer un jour ou l'autre... Ça me rend mélancolique ! Liste des locataires de Monsieur le Baron de Fourchevif. Fourchevif ! C'est mon propriétaire !... Je lui dois trois termes ! Voilà une rencontre !... Tiens, mon nom ! Il y a une note à côté. « Donner congé au petit barbouilleur.» Il faut que je me donne congé! Bah! Ça m'est égal, j'ai un autre logement chez lui ! Tiens ! On peint ici ! Peinture de demoiselle... pour la fête à papa !
Scène 14
Adèle, Rouquérolle, Fourchevif
Adèle
Quel est ce monsieur qui regarde mon tableau ?
Rouquérolle
Ah ! Pardon, Mademoiselle, je suis le nouvel intendant.
Adèle
Comment ! Papa a pris un intendant !... Pourquoi faire ?
Rouquérolle
Mais... pour ne rien faire.
Adèle
Ah ! Ah ! C'est de la franchise... Vous êtes amateur de peinture ?
Rouquérolle
Mieux que ça.
Adèle
Artiste, peut-être ?
Rouquérolle
Je me le suis laissé dire.
Adèle
Ah ! Quel bonheur ! Donnez-moi des conseils, monsieur, et surtout soyez franc !
Haut.
Rouquérolle
Elle est gentille ! Franchement, c'est mou, c'est poncif, palette de famille ; ça manque de flou.
Adèle
De flou ?
Rouquérolle
Tenez ! Voilà un camellia qui ressemble à un coquelicot... Vous voyez coquelicot... Moi, je vois vert !
Adèle
Il faut convenir que vous n'êtes pas complimenteur.
Lui donnant un pinceau.
Rouquérolle
Ah ! Dame Vous avez encore à piocher ! Tenez ! Fourrez-moi des glacis là-dedans... et empâtez vos premiers plans ! Empâtez, ferme !
Adèle
Ce n'est pas ma faute... je n'ai jamais eu de conseils...
Haut.
Il s'assied près du chevalet.
Rouquérolle
Elle est très gentille !... Ça ferait une jolie petite femme pour Lambert ! Aimez-vous les artistes ?
Adèle
Oh ! Oui, beaucoup !
Rouquérolle
Vous êtes dans le vrai... N'épousez jamais un bourgeois... C'est aplatissant ! Empâtez ! Empâtez !
Adèle
Encore ?
Rouquérolle
Toujours ! Épouseriez-vous un artiste ?
À part.
Adèle
Dame ! Mon père lui a parlé de Monsieur Jules !
Rouquérolle
J'en connais un... un vrai qui n'est pas loin d'ici.
Adèle
Je crois savoir qui...
À Adèle.
Se levant, à part.
Rouquérolle
* Empâtez ! Empâtez! Lambert m'a trouvé une place, je lui trouve une femme... Manche à !
À part.
Fourchevif
Votre déjeuner est prêt. Il restait de la dinde.
À part.
Bas à Fourchevif.
Il sort par le fond, à droite.
Rouquérolle
Baron, écoutez-moi... Je ne peux pas lui parler de ça devant la petite. J'ai une communication à vous faire... Attendez-moi !
Scène 15
Fourchevif, Étienne Lambert, Adèle
À Adèle.
À part.
Lambert paraît au fond.
À Lambert.
Fourchevif
Attendez-moi ! Je ne suis pas à ses ordres !... Encore à tes pinceaux ! Ne te dérange pas, continue. Si l'autre pouvait la voir... Ça le flatterait ! Justement le voici ! Mon cher ami... Je vous présente ma fille... Une artiste en herbe... Voyez.
Regardant le tableau.
Étienne Lambert
Mademoiselle. Vous voulez dire en fleurs...
À Lambert.
Fourchevif
Ah ! Très joli ! Eh bien ! Comment trouvez-vous ça ?
Étienne Lambert
Mademoiselle me permet-elle d'être sévère ?
Fourchevif
Oh ! Féroce !
Étienne Lambert
Ceci est trop empâté, beaucoup trop !
Adèle
Ah !
Fourchevif
Oui, ça use trop de couleurs, ça n'a pas de bon sens !
Adèle
Mais, papa...
Fourchevif
Monsieur te dit de ne pas empâter. N'empâte pas, voilà tout ! Ce sera bien mieux en n'empâtant pas tant.
Saluant Lambert.
Adèle
Ma foi! Je ne sais plus lequel écouler ! Monsieur...
Adèle sort du fond.
Étienne Lambert
Mademoiselle...
Scène 16
Fourchevif, Étienne Lambert, Tronquoy
Fourchevif
Eh bien ! Vous venez de faire votre promenade dans le parc ?
Étienne Lambert
Oui.
Fourchevif
J'espère que c'est... ratissé...
Étienne Lambert
Je suis arrivé juste à temps pour empêcher un sacrilège.
Fourchevif
Quoi donc ?
Étienne Lambert
Des hommes armés de cognées allaient abattre les grands arbres de la futaie.
Fourchevif
Ah oui !... Ils sont vendus !
Étienne Lambert
Non, vous ne pouvez pas vendre ces arbres-là !
Fourchevif
Pourquoi ?
Étienne Lambert
C'est là que Aame Aloyse rencontra pour la première fois Gontran de Fourchevif, le chef de notre famille...
Fourchevif
Ça... ça m'est bien égal.
Étienne Lambert
Ce sont des arbres historiques... Et ceux-là on ne les coupe jamais !
Fourchevif
Mais mon marchand de bois...
Étienne Lambert
Je viens d'arrêter les travaux...
Fourchevif
Cependant...
Étienne Lambert
Il le faut !
Fourchevif
Bien ! Bien !
Étienne Lambert
J'en ai commencé une étude, ça me permettra de la finir !
Fourchevif
Il est un peu exigeant !
Étienne Lambert
J'ai encore à vous parler de notre mausolée... Il est dans un état déplorable... Il croule...
Fourchevif
Des ruines dans le feuillage, ça fait très bien.
Étienne Lambert
Il faudra le faire reconstruire...
À part.
Fourchevif
Oui, mon ami... Quelques mille dé briqués !...
Étienne Lambert
En marbre...
Fourchevif
Ah !
Étienne Lambert
Je vous en ferai le dessin... Deux lions pleurant sur une urne.
Haut.
Fourchevif
Avec ça que c'est bon marché des lions qui pleurent sur des urnes ! Mon ami, permettez-moi une observation... Des lions qui pleurent... Ça me semble un peu... Moi je crois que deux chiens... deux gros chiens en porcelaine...
Étienne Lambert
Non ! Non !... Deux lions en marbre.
Tronquoy entremit a remis sa livrée etporteune lettre sur un plat d'argent.
Fourchevif
Ah ! Mais il devient très ennuyeux !
Tronquoy
C'est une lettre de la part de Monsieur le Comte de la Brossinière...
Fourchevif
Tiens, pourquoi ce plat ?
Tronquoy
C'est par ordre de Madame la Baronne.
Tronquoy sort.
Fourchevif
C'est bien... Mais ne laisse pas traîner mon argenterie.
Haut à Lambert.
Fourchevif
A-t-on jamais vu mettre des lettres sur le plat ! Le Comte de la Brossinîere est un voisin... Un de mes électeurs les plus influents.
Étienne Lambert
Oh ! Oh ! Voici qui est grave !
Fourchevif
Quoi donc ?
Étienne Lambert
Regardez ce cachet... Trois lions de gueules accostés de six merlettes engrelées de sable.
Fourchevif
Eh bien ?
Étienne Lambert
Mais ce sont vos armes ! C'est l'écusson des Fourchevif ! Monsieur de la Brossinière a usurpé votre blason !
Fourchevif
Tiens ! Tiens ! Tiens !
Étienne Lambert
Et vous ne frémissez pas? Vous ne bondissez pas ?
Fourchevif
Oh ! Pour des merlettes... Entre voisins.
Étienne Lambert
Nous allons répondre à ce petit, monsieur... Écrivez.
Fourchevif
Moi ?
Étienne Lambert
Oui... mettez-vous là.
Fourchevif
De la modération, je vous en prie... C'est un de mes électeurs les plus...
Étienne Lambert
« Monsieur le comte... Vous avez pris mes merlettes... Grattez-les ! »
Fourchevif
Grattez-les ! C'est bien raide !
Étienne Lambert
Signez !
Fourchevif
C'est égal... Elle est un peu sèche, ma... votre lettre.
Étienne Lambert
Je l'espère bien !... Vous voilà probablement avec une affaire sur les bras, mais l'honneur est sauf !
Fourchevif
Une affaire ? Quelle affaire ?
Étienne Lambert
Ces petits nobliaux sont susceptibles... Je les connais... Il est présumable que Monsieur de la Brossinière ne grattera pas... et qu'il vous enverra ses témoins.
Fourchevif
Un duel ! Mais je ne me bats pas, moi !
Étienne Lambert
Vous y serez forcé !... Il vous insultera !
Fourchevif
S'il m'insulte, je déposerai ma plainte entre les mains du procureur impérial !
Étienne Lambert
Un procès ! Quand vous avez une épée !
Fourchevif
Une épée ! Où diable voyez-vous une épée?
Étienne Lambert
Celle des Fourchevif !
Fourchevif
Je n'ai pas acheté meublé !
Étienne Lambert
Vous vous battrez !
Fourchevif
Je ne me battrai pas !!! Plutôt mourir !!!
Étienne Lambert
Soit, monsieur... mais vous trouverez bon que je reprenne un nom que vous ne savez pas porter.
Fourchevif
Un instant, mon ami !
À part, riant.
Il entre dans la chambre à gauche.
Étienne Lambert
Cette lettre à son adresse, ou je reprends mon nom. Je vous salue... Pauvre bonhomme !
Fourchevif
S'il croit que j'ai envie de me faire embrocher pour ces merlettes !
Scène 17
La Baronne de Fourchevif, Fourchevif
La Baronne de Fourchevif
J'ai entendu des cris... Qu'y a-t-il ?
Fourchevif
Il est enragé ! Il veut que je me batte en duel.
La Baronne de Fourchevif
Un duel ! Ah !
Fourchevif
Mais ne t'effraye donc pas... Il n'y a pas de danger ! Je ne me battrai pas !
La Baronne de Fourchevif
Tu me le jures, n'est-ce pas ?
Se reprenant.
Fourchevif
Oui ! Je te le jure sur... sur la tête de mes ancêtres !... De ses ancêtres !
La Baronne de Fourchevif
Oh ! Merci!... C'est bien, ce que tu fais là !
Fourchevif
Oui, mais nous sommes perdus !
La Baronne de Fourchevif
Comment !
Fourchevif
Si je ne me bats pas!... Et je l'ai juré !... Il reprend son nom !
La Baronne de Fourchevif
Ah ! Mon Dieu !
Fourchevif
Et il faut redevenir Potard !
Ils s'asseyent à la table.
La Baronne de Fourchevif
Jamais !... Jamais !
Scène 18
Rouquérolle, Fourchevif, La Baronne de Fourchevif
Rouquérolle
Ah ! J'ai bien déjeuné ! Il a de bon petit vin, le baron !
Fourchevif
Tiens ! C'est mon intendant!... Si je lui donnais son compte ?
Il met ses gants.
Rouquérolle
La famille est assemblée... C'est le moment de faire la demande...
Fourchevif
Je lui payerai ses huit jours.
Haut.
Rouquérolle
C'est drôle ! Je suis étourdi. Baron... et vous, baronne... Justement préoccupé du bonheur de votre famille... Je viens remplir une mission... Que dis-je ? Un devoir !
Fourchevif
Quoi donc ?
Rouquérolle
Vous connaissez Lambert... Il est bon, doux, timide, instruit... Enfin c'est un artiste... et un artiste qui vend.
Fourchevif
Eh bien !
Rouquérolle
J'ai l'honneur de vous demander, en son nom, la main de votre charmante fille...
Fourchevif
Hein ?
Rouquérolle
Je n'ajouterai qu'un mot : Les enfants s'aiment !
Fourchevif
C'est faux ! Ma fille...
Il s'assied près du chevalet.
Rouquérolle
On attend la réponse !
Fourchevif
Marier ma fille à un barbouilleur !
La Baronne de Fourchevif
Taisez-vous !
Fourchevif
Quoi !
La Baronne de Fourchevif
Ce mariage peut nous sauver !
Fourchevif
Comment ?
La Baronne de Fourchevif
Avec lui le nom entre dans la famille.
Fourchevif
Et nous pouvons nous en servir tous... Elle a raison !
La Baronne de Fourchevif
D'ailleurs, il est fort bien, ce jeune homme, et c'est un vrai noble !
Adèle paraît.
À Rouquérolle.
Fourchevif
Oui, mais il n'a pas le sou ! Ma fille !... Laissez-nous l'interroger.
Il rentre à droite au fond.
Rouquérolle
Ça marche ! Je vais prendre mon café.
Scène 19
Fourchevif, La Baronne de Fourchevif, Adèle
Fourchevif
Commence... Je te soutiendrai.
La Baronne de Fourchevif
Non, toi !
Fourchevif
Adèle... Ma chère enfant !
Adèle
Quoi, papa ?
Fourchevif
Nous t'avons parlé ce matin de Monsieur Jules.
Adèle
Oh ! C'est un excellent jeune homme !
Fourchevif
Oui... Sans doute... C'est que ta mère a pensé...
La Baronne de Fourchevif
Non... Ton père.
Fourchevif
Enfin, nous avons pensé tous les deux... que Monsieur Julës... n'est peut-être pas le mari qui te convient...
Adèle
Ah ! Par exemple ! Qu'avez-vous à lui reprocher ?
Fourchevif
Rien... mais ta mère... aurait un autre parti à te proposer.
Adèle
Comment ?
À part.
La Baronne de Fourchevif
C'est-à-dire... Ton père. Il me met toujours en avant.
Fourchevif
Enfin, nous avons tous les deux un autre parti à te proposer... Un jeune homme d'une grande naissance... et qui peint bien mieux que Monsieur Jules.
Adèle
Oh ! C'est impossible !
Fourchevif
Enfin, tu l'as vu... C'est ce jeune homme qui était là tout à l'heure... et qui trouve que tu empâtes trop.
Adèle
Mais je ne le connais pas ! Je ne l'aime pas !
Fourchevif
Mais Monsieur Jules non plus ?
Adèle
Ah ! Si, papa !
Fourchevif
Comment !
Adèle
Ce n'est pas ma faute... C'est venu sans que j'y prenne garde... En peignant des camellias.
Haut.
Fourchevif
Allons ! Nous voilà bien ! Voyons... Sois raisonnable !... Il y va de notre repos... de notre bonheur !
La Baronne de Fourchevif
De notre honneur même !
Adèle
Ah ! Mon Dieu !
Fourchevif
Jamais-nous ne te contraindrons... mais si tu nous aimes... si tu veux qu'on nous estime.... tu épouseras celui que nous te proposons.
Adèle
Je vous obéirai, mon père, mais je serai malheureuse...
La Baronne de Fourchevif
Adèle !
Fourchevif
Ne dis pas ça !
Éclatant en sanglots.
Adèle
Oh ! Je le sens bien... Je n'aimerai jamais mon mari... jamais ! Jamais !... Je n'aimerai que monsieur Jules... toujours, toujours !... Mais je saurai me sacrifier avec courage... avec calme... Oh ! Que je suis malheureuse !
Fourchevif
Et moi donc !
La Baronne de Fourchevif
Et moi !
Fourchevif
N'avoir qu'une fille...
La Baronne de Fourchevif
Qu'on adore !...
Tout à coup.
Fourchevif
Pour laquelle... On se jetterait, dans le feu, et... Nous sommes des lâches ! Des sans-coeurs, des orgueilleux !...
La Baronne de Fourchevif
Oui ! Sacrifier notre fille !
À Adèle.
Fourchevif
Eh bien ! Non !... Au diable les Fourchevif ! Tu épouseras Jules !
La Baronne de Fourchevif
Tu l'épouseras.
Adèle
Ah ! Maman !
Fourchevif
Et quant à ce monsieur... Nous allons voir !
Scène 20
Étienne Lambert, Fourchevif, Adèle, Rouquérolle, Tous, La Baronne de Fourchevif
Étienne Lambert
Monsieur le Baron, votre réponse ?
Fourchevif
Ma réponse, la voici : Monsieur, je m'appelle Potard, marchand de porcelaines, rue de Paradis-Poissonnière, 22 fait l'exportation !...
Adèle
Hein ?
Fourchevif
Voici Madame Potard et Mademoiselle Potard ! Je reprends mon nom... Gardez le vôtre !
Étienne Lambert
À la bonne heure ! Voilà où je voulais vous amener !
Avec énergie.
Fourchevif
Quant à ma fille... Vous ne l'aurez pas. Vous ne l'aurez pas !
Rouquérolle
Hein ?
Étienne Lambert
Pardon... Mais je ne vous l'ai jamais demandée.
Tous
Comment ?
Rouquérolle
Non, c'est moi.
Étienne Lambert
Vous êtes charmante, Mademoiselle... Mais rassurez-vous, je ne songe pas à me marier.
Fourchevif
Ah çà ! qu'est-ce que vous m'avez donc chanté, vous, mon intendant?
Rouquérolle
J'ai vu vert, que voulez-vous !
Étienne Lambert
Puisque vous reprenez votre nom, permettez-moi de reprendre aussi le mien... Je ne suis nullement baron... et encore moins Fourchevif.
Tous
Ah bah !
Étienne Lambert
Etienne Lambert, paysagiste... et bourgeois... comme vous.
Avec joie.
Fourchevif
Ah çà ! le vrai ?... Le vrai Fourchevif ? Il est mort !
Étienne Lambert
Calmez votre douleur... Il se porte à merveille... C'est un de mes meilleurs amis.
Fourchevif
Mais...
Étienne Lambert
Soyez tranquille, je ne lui dirai rien... J'ai simplement voulu vous prouver que chacun, noble et bourgeois, doit rester à sa place...
À Rouquérolle.
Fourchevif
Vous avez raison. Monsieur, enchanté d'avoir fait votre connaissance... Je vous donne votre compte.
Tirant sa pipe, et bas à Lambert.
Rouquérolle
Ah bah ! C'est égal, j'ai bien déjeuné ! Allumons-en une.
Ils allument leur pipe. Potard et sa femme sont sur le devant.
Étienne Lambert
Ça va !
Fourchevif
Vois-tu, ma femme, la noblesse est une belle chose, mais il faut être, né là-dedans... Nous sommes bourgeois... Restons bourgeois !
La Baronne de Fourchevif
Allons faire notre lessive !