Pochade · 1868

Le Petit Voyage

d’Eugène Labiche

Représentation
≈ 28 min
Distribution
1 femme, 3 hommes
Répliques
316
Écriture
En prose
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Ernest de Maxenville H 120 ≈ 12 min 12
Marie F 80 ≈ 5 min 10
Auguste H 69 ≈ 5 min 12
Godais H 46 ≈ 5 min 6
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Petit Voyage
Ernest de Maxenville absentabsentabsent
Marie absentabsentabsentabsentabsent
Auguste absentabsentabsent
Godais absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Le Petit Voyage

Scène 1

Godais, Auguste

Godais

Auguste !... Auguste ! Auguste !

Auguste

Hein ?... Tiens ! C'est le patron !

Godais

Il est onze heures et demie... Il ne viendra plus de voyageurs... Tu peux aller te coucher.

Il remonte et revient.

Auguste

Bonsoir, Monsieur... Ah ! Je savais bien... Et le turbot, Monsieur ?

Godais

Eh bien, quoi, le turbot ?

Auguste

Voilà cinq jours qu'il est là !... Il commence à... s'impatienter.

Godais

Que veux-tu que j'y fasse ? Il n'est venu personne à Fontainebleau cette semaine. Tu diras au chef de le mettre en mayonnaise.

Auguste

Oui... La mayonnaise prolonge le turbot... mais pas longtemps.

Godais

Si, dans deux ou trois jours, je n'en ai pas trouvé le placement... Eh bien, vous le mangerez à l'office... Un turbot de douze francs... Je vous gâte !

Auguste

Ah ! C'est bien le mot !... Bonsoir, monsieur.

Auguste sort.

Godais

Bonsoir !

Scène 2

Godais, Un Garçon D'hôtel, Auguste

Godais

Je vais faire ma ronde, pour voir si tout est en ordre... et je me coucherai aussi.

entrant

Un Garçon D'hôtel

Patron !... Une lettre que le facteur apporte à l'instant.

Le garçon sort. Lisant.

Parlé.

Lisant.

Parlé.

Lisant.

Parlé.

Remontant et appelant.

Godais

Une lettre ?... Donne. « À Monsieur Godais, maître d'hôtel à Fontainebleau.» C'est bien pour moi. « Monsieur, je me marie aujourd'hui, j'arriverai à Fontainebleau avec ma jeune femme par le train de minuit cinq.» Comment ! Ce soir ? « Je désire un appartement confortable, pour y passer ma lune de miel. Faites faire du feu partout et préparez-nous un petit souper délicat. Je veux que ce soit très bien ; je ne regarde pas au prix...» Il n'y a pas une minute à perdre. Auguste ! Auguste !

Auguste

Bonsoir, Monsieur... Je suis couché !

Godais

Habille-toi... Et viens tout de suite... Tout de suite !

Auguste

Saprelotte !... Qu'est-ce qu'il y a ?

Lisant.

Parlé.

Godais

Ah ! Il y a un Post-Scriptum. « Vous me mettrez deux oreillers, je ne peux pas dormir la tête basse ; cela fera trois oreillers, en comptant celui de ma femme... » Mais, dans le cas où elle aussi aimerait à avoir la tête haute... Ce que je ne sais pas encore... Je vous le dirais... alors il nous faudrait quatre oreillers... Je ne regarde pas au prix... Je veux que ce soit très bien. Recevez mes salutations. Ernest de Maxenville. Paris, le 1er avril 1868. » Je vais lui donner la chambre numéro 7... avec salon... C'est l'appartement réservé aux lunes de miel... Fontainebleau est très à la mode depuis quelque temps pour ces sortes d'expéditions.

Scène 3

Auguste, Godais

Auguste

Me voilà ! Est-ce qu'il y a le feu ?

Godais

Non... Une lune de miel qui nous arrive par le train de minuit cinq...

Auguste

Aujourd'hui ?... Ce n'est pas possible !

Godais

Voici la lettre !

Auguste

« 1er avril...» J'en étais sûr... C'est un poisson d'avril... Ils ne viendront pas... Allons nous coucher...

Godais

Un moment ! Attendons au moins l'arrivée du train.

Auguste

Quelle rage ont ces gens-là de venir pendre la crémaillère chez les autres !

Godais

Puisque c'est la mode !

Auguste

Pas pour tout le monde !... Moi, je me suis marié l'année dernière...

Godais

Oui, une fameuse idée !

Auguste

Eh bien, je suis resté chez moi... et je n'ai pas eu à le regretter... Ma femme non plus !

Godais

Ah çà ! Pourquoi diable t'es-tu marié, à ton âge ?

Auguste

Monsieur, j'avais depuis longtemps le projet de m'unir à une jeune et jolie femme... Julie a vingt deux ans...

Godais

Elle louche...

Auguste

Non, Monsieur... Elle ne louche pas... Elle a un oeil qui regarde en haut... Un oeil qui implore... Mais elle ne louche pas.

Godais

Mais à quoi te sert ta femme ?... Elle est placée à Paris, et toi, tu es à Fontainebleau.

Auguste

Je prends le train tous les samedis soir... Mais, dans ce moment, la pauvre enfant est sans place... et si Monsieur avait besoin de quelqu'un...

Godais

Ici, chez moi ?

Auguste

Ça m'épargnerait des déplacements...

À part.

Godais

Merci... Je n'ai besoin de personne. Une gaillarde pareille... Il passe trop de cavalerie à Fontainebleau.

Auguste

Monsieur... minuit et demie... Quand je vous disais que c'était un poisson d avril !

Godais

Non, je ne puis croire à une pareille gaminerie.

Auguste

Alors je vais allumer le feu.

Il s'assied.

Godais

Un instant !... S'ils ne viennent pas... Ils devraient être ici depuis un quart d'heure... Attendons encore cinq minutes.

Un temps.

Auguste

Attendons !... Monsieur, il me vient une idée pour le turbot.

Godais

Laquelle ?

Auguste

L'employé de l'octroi est très enrhumé du cerveau... Si vous lui en faisiez hommage ?

Se levant et regardant la pendule.

Godais

Par exemple !... Un turbot de douze francs. Minuit trente cinq... Ils ne viendront pas ! Tu peux aller te coucher.

Sortant.

Auguste

Si j'ai un regret... C'est de m'être relevé... Bonsoir, monsieur.

Godais

Bonsoir !

Scène 4

Godais, Auguste, Ernest de Maxenville, Marie

On entend le roulement d'une voiture. Il prend la bougie et se dirige vers la fenêtre.

Courant à la fenêtre.

Appelant.

Godais

C'est la première fois qu'on me fait une aussi sotte plaisanterie ! Il y a des gens qui ne savent qu'inventer. Hein ? Une voiture ! Un jeune homme... Une dame... Ce sont eux. Auguste ! Auguste !

Auguste

Bonsoir, Monsieur !... Je suis couché...

Godais

Habille-toi ! Tout de suite !... Tout de suite !

Ernest paraît avec Marie. Tous deux portent des sacs de nuit et des nécessaires de voyage.

Auguste

Encore ! Nom d'un petit bonhomme !

Ernest de Maxenville

Entrez, Mademoiselle... N'ayez pas peur... Nous serons ici comme chez nous.

Godais

Monsieur... Madame...

Ernest de Maxenville

Ah ! C'est vous le nommé Godais ?...

Godais

J'ai reçu votre lettre... Je vous attendais...

Ernest de Maxenville

Nous avons eu toutes les peines du monde à trouver une voiture à la gare. Voyons, tout est-il prêt, l'appartement ?

Godais

Voici le salon... et la chambre à côté, numéro 7.

Ernest de Maxenville

Je veux que ce soit très bien ! Je ne regarde pas au prix... Le souper ?

Godais

Dans un quart d'heure... Je puis vous offrir un joli perdreau rôti...

Ernest de Maxenville

Acceptez-vous le perdreau ?

Marie

Oh ! Tout ce que vous voudrez... Je n'ai presque pas faim.

Ernest de Maxenville

L'émotion...

Godais

Je connais ça... Ici, on ne commence à manger que le troisième jour.

Ernest de Maxenville

Et après le perdreau ?

Godais

Turbot sauce mayonnaise... Bien frais.

Ernest de Maxenville

Non... Je vais peut-être vous faire bondir... Mais je n'aime pas le turbot...

Godais

Ah ! C'est fâcheux !... Je puis le remplacer par une truite saumonée.

Ernest de Maxenville

Acceptez-vous la truite saumonée ?

Marie

Oh ! Tout ce que vous voudrez !

Godais

Macaroni au gratin... C'est le triomphe de la maison.

Ernest de Maxenville

Très bien... Maintenant, fricassez-nous quelque chose de sucré...

Godais

Parfait glacé... Vanille et orange... C'est le triomphe de la maison.

Le rappelant.

Ernest de Maxenville

Accepté ! mais dépêchez-vous. Ah ! Monsieur Godais !...

Godais

Monsieur ?

Ernest de Maxenville

N'oubliez pas mes deux oreillers...

Godais

Oui, Monsieur... J'en ai pris note... Et pour Madame, est-ce un ou deux ?

Haut.

Ernest de Maxenville

Je ne sais pas encore... Vous comprenez... Je suis marié de ce matin... Je vais le lui demander. Mademoiselle...

Marie

Quoi, Monsieur ?

À part.

Haut.

Se reprenant.

Ernest de Maxenville

Je ne voudrais pas que ma question vous parût indiscrète... Mais chacun a ses petites habitudes. Comment lui tourner ça... sans la faire bondir ? En ménage... Quand on est destiné à vivre ensemble, il faut se mettre à son aise... parce que là où il y a de la gêne... Il n'y a pas de plaisir. Non !... Ce n'est pas ça... Enfin, les uns ont la tête haute, les autres l'ont basse... Ainsi, monsieur votre père...

Marie

Mon père, monsieur, n'a aucune raison de baisser la tête, je vous prie de le croire.

Ernest de Maxenville

Pardon... Vous ne me comprenez pas... Loin de moi la pensée...

Marie

Mais quoi ?

Bas à Godais qui attend.

Ernest de Maxenville

Rien... rien... Allez, je vous le dirai demain matin.

Godais

Très bien !... Je vais réveiller tout le monde.

Scène 5

Ernest de Maxenville, Marie

Haut.

Ernest de Maxenville

Je suis un peu ému... C'est la première fois que je me trouve seul avec elle... pas de maman... d'oncles... de tantes... de cousines... Elle... Fontainebleau et moi !... Mademoiselle...

Marie

Monsieur...

Ernest de Maxenville

Vous paraissez triste... contrariée...

Marie

Je le crois bien... après la façon dont vous venez de traiter mon père...

Ernest de Maxenville

Je me suis fait bien mal comprendre : quand je me suis permis de dire que monsieur votre père avait la tête basse, cela signifiait qu'il ne mettait qu'un oreiller.

Marie

Eh bien ?

Ernest de Maxenville

Cela n'attaque en rien son honorabilité ni son intelligence.

Marie

Quelle singulière conversation !

À part.

Haut.

Ernest de Maxenville

Le fait est que... Pour un jour de noce ! Je ne sais pas pourquoi je me suis embarqué dans les oreillers. Nous serons très bien ici...

Marie

Vous croyez ?

Ernest de Maxenville

C'est simple...

Marie

Oh ! oui !... Il n'y a pas de luxe... Mais vous aviez mis dans votre tête de faire ce voyage... malgré tout le monde... malgré mon père surtout, un homme de bon sens, quoi que vous en disiez...

Ernest de Maxenville

Moi ? Je n'ai jamais prétendu le contraire...

Marie

« Je ne comprends pas, vous disait-il, quand vous avez un appartement bien chaud, bien commode, bien meublé... que vous alliez faire vingt lieues, au beau milieu de la nuit, pour tomber dans une misérable chambre d'auberge... »

Ernest de Maxenville

C'est l'usage... après la cérémonie... on disparaît, on fait ce qu'on appelle le petit voyage, c'est consacré. On éprouve le besoin de fuir les regards indiscrets, de se soustraire aux sottes interprétations, aux questions équivoques...

Marie

Quelles questions ? Je n'en redoute aucune !

À part.

Haut.

Ernest de Maxenville

Aujourd'hui... C'est possible. Mais demain !... Enfin, ce que je voulais, c'était m'isoler du monde... avec vous... Nous ne nous quitterons pas, nous ferons de longues promenades à pied... dans la forêt...

Marie

Il n'y a pas encore de feuilles... et il pleut.

Ernest de Maxenville

J'ai apporté des parapluies... Mais ne vous tourmentez pas... ces huit jours passeront comme un rêve.

Marie

Comment ! Nous allons rester huit jours ici ?

Ernest de Maxenville

Vous les regretterez peut-être... Tenez, asseyons-nous près du feu.

Marie

Il n'y en a pas.

Il va à la cheminée.

Il sonne plusieurs fois.

Appelant.

Ernest de Maxenville

Tiens ! C'est vrai... Ils ont oublié d'allumer, je vais sonner. Eh bien, la sonnette est cassée ! Garçon ! Garçon !... Personne ! Tout le monde est occupé de nous... Mais on va apporter le souper...

Marie

Oh ! Moi, j'ai juré que je ne mangerai jamais dans un restaurant !

Ernest de Maxenville

Pourquoi ?

Marie

Je n'y suis allée qu'une seule fois... avec mon père... Et j'y ai vu faire une chose !...

Ernest de Maxenville

Laquelle ?

Marie

Il y avait dans le salon, tout près de nous, un monsieur... bien désagréable, il faut en convenir !... Il ne trouvait rien de bon... Son filet était trop cuit, son poisson ne l'était pas assez... Il dérangeait le garçon à chaque instant. « Garçon !... du citron !... Garçon !... de la moutarde ! Garçon !... Un cure-dent !... » Le pauvre homme n'était occupé qu'après lui... et il le traitait d'imbécile, d'idiot...

Ernest de Maxenville

Oh ! Ils sont habitués à ça... et avec un bon pourboire...

Marie

Oui, mais celui-là s'est joliment vengé !

Ernest de Maxenville

Et de quelle manière ?

Marie

De ma place, mes yeux plongeaient dans l'escalier par où se faisait le service, et j'aperçus ce garçon montant un macaroni destiné à ce monsieur... Avant d'entrer, savez-vous ce qu'il fit ?

Ernest de Maxenville

Non.

Marie

Il tenait son plat comme ça... devant lui... et il osa... Oh ! Non ! Je ne peux pas le dire... c'est trop vilain !...

Ernest de Maxenville

Il y jeta du poivre ?...

Marie

Si ce n'était que cela !...

Ernest de Maxenville

De la cendre de cigare ?

Marie

Non.

Ernest de Maxenville

Du tabac ?

Marie

Non.

Ernest de Maxenville

Ah ! J'y suis !... Il éternua dedans !

Marie

Pis que cela !...

Il fait très légèrement le simulacre de cracher.

Ernest de Maxenville

Je comprends... Il le traita comme le dernier des lâches. Ah ! C'est affreux !

Marie

Et il eut le front d'entrer en criant : « Macaroni... soigné !...»

Ernest de Maxenville

Vraiment !

Marie

J'avais envie de prévenir notre voisin, lorsqu'il s'écria : « Enfin ! voilà un plat réussi !»

Ernest de Maxenville

Ah ! Charmant !

Marie

C'est horrible ! Et voilà pourquoi jamais je ne mangerai dans un restaurant !...

Apercevant une boîte d'allumettes sur la cheminée.

Il frotte une allumette qui ne prend pas.

Il en frotte une seconde, même jeu.

Même jeu.

S'impatientant.

Appelant.

Ernest de Maxenville

Oh ! À Fontainebleau, il n'y a rien à craindre, les garçons sont sans malice... Tiens !... Un briquet !... je vais allumer le feu. En voyage, il faut se servir soi-même. Comme dit le proverbe : «Aide-toi, ... le ciel t'aidera.» Ah ! C'est insupportable ! Garçon ! Garçon !...

Scène 6

Auguste, Ernest de Maxenville, Marie

Auguste

Voilà !...

Ernest de Maxenville

Allumez le feu... Vos allumettes ne prennent pas...

Il prend une allumette et rallume à la bougie.

À part, désignant Ernest.

Auguste

Monsieur... Cela dépend de la manière de les frotter... Regardez... Ce n'est pas bien difficile. Et cela croit appartenir aux classes supérieures...

Marie

Oh ! C'est singulier... ce garçon... Il m'a semblé reconnaître... Ah ! Je me trompe...

Ernest de Maxenville

C'est bien... Maintenant, allumez dans la chambre... au numéro 7...

À part, en sortant.

Il entre au numéro 7.

Auguste

Monsieur, je n'en prends qu'une... Il ne m'en faut pas davantage à moi. J'en ai d'autres dans ma poche.

Scène 7

Marie, Ernest de Maxenville

Marie

Oh ! Je me trompe... Quelle apparence que ce garçon se retrouve juste à Fontainebleau ?

Il fait des efforts pour baisser la trappe, qui résiste.

Ernest de Maxenville

Ce bois est mouillé... Il ne flambe pas... Je vais baisser la trappe... Bien !... Elle est rouillée ! Ah ! Un soufflet !... Il fait manoeuvrer le soufflet, qui jette des cris plaintifs.

Marie

Écoutez... On dirait un enfant qui pleure...

Il le rejette.

Ernest de Maxenville

Non ! C'est ce soufflet qui est crevé... Ah çà ! C'est donc un magasin de bric-à-brac que cette maison ?...

Marie

Il me semble que mon père n'avait pas tout à fait tort...

S'interrompant.

Ernest de Maxenville

Moi, ces petites mésaventures ne me déplaisent pas... Tenez, je vais peut-être vous faire bondir... Eh bien... Sapristi !... Est-ce que vous ne sentez pas un courant d'air... là... derrière la tête ?...

Marie

Non.

Appelant.

Ernest de Maxenville

Allons, bon !... Un carreau cassé ! Garçon ! Garçon !...

Scène 8

Auguste, Ernest de Maxenville, Marie

Auguste

Monsieur ?

Ernest de Maxenville

Qu'est-ce que c'est que ça ?

Auguste

Tiens ! Monsieur a cassé un carreau ?

Ernest de Maxenville

Ce n'est pas moi... Imbécile !

Marie

Prenez garde !

Ernest de Maxenville

Va me chercher un vitrier !

Auguste

À une heure du matin ?... Monsieur veut rire...

À Marie.

Ernest de Maxenville

Nous ne pouvons pourtant pas rester dans un courant d'air, sacrebleu ! Oh ! Pardon !

Marie

Il jure !

Il sort.

Auguste

Calmez-vous !... J'ai une idée... Je la crois bonne... Attendez cinq minutes.

Scène 9

Ernest de Maxenville, Marie, Auguste

Haut.

Ernest de Maxenville

Brrr ! Ordinairement je porte de la flanelle... mais un jour de noces... Je sens que je m'enrhume. Je vous demanderai la permission de remettre mon paletot.

Marie

Et moi, mon manteau...

Ernest de Maxenville

Il fait un froid de loup...

Marie

Je suis gelée...

S'approchant de Marie, et tendrement.

Ernest de Maxenville

Un jour de noces... Quel drôle d'uniforme !... C'est égal... Je sens la chaleur qui revient. Mademoiselle... Non, permettez-moi de vous appeler Marie... ma chère Marie...

Marie

Mon Dieu, que j'ai froid aux pieds !

Ernest de Maxenville

Voulez-vous une chaufferette ?

Auguste

Voilà l'affaire !...

Ernest de Maxenville

Quoi ?

Il colle le carreau en papier sur la fenêtre.

Auguste

Le carreau ! Au moins, si vous cassez celui-là... Ça ne vous coûtera pas cher.

Ernest de Maxenville

Mon ami. voulez-vous avoir l'obligeance d'apporter une chaufferette pour Madame ?

Auguste

Une chaufferette ?

Ernest de Maxenville

Vous devez en avoir ?

Il sort.

Auguste

Il y en a une... Mais je ne sais pas si elle est complète... Je vais voir.

Tous deux arpentent la scène en frappant du pied pour se réchauffer.

Marie

Il faut avouer que nous ne pouvions pas plus mal tomber.

Ernest de Maxenville

C'est l'installation qui est pénible... mais, une fois que nous aurons pris nos petites habitudes... Ce carreau... en papier... est déjà une amélioration... Je sentais sur la nuque un courant d'air...

Marie

Tiens ! Voilà le feu qui prend !

La faisant asseoir devant la cheminée.

Ernest de Maxenville

C'est, ma foi, vrai ! Approchez-vous ! Chauffez-vous les pieds...

Marie

Ah ! Avec plaisir.

Lui prenant la main.

Ernest de Maxenville

Notre horizon s'éclaircit !... Un bon feu... Un bon souper et... Marie !... Permettez-moi de vous appeler Marie...

Marie

Je le veux bien, Monsieur.

Ernest de Maxenville

Et vous... Vous m'appellerez Ernest... Plus tard !...

Marie

Oh ! Pas devant le monde !

Se levant et à part.

Il ôte son paletot ainsi que son cache-nez. Marie laisse tomber son manteau sur sa chaise. Revenant s'asseoir près d'elle.

Ernest de Maxenville

Non !... Quand nous serons seuls... Tous les deux, votre main dans la mienne... comme en ce moment... Moment délicieux ! Ah ! J'ai trop chaud maintenant... Marie... Permettez-moi de vous appeler Marie !... C'est la première fois que je me trouve seul avec vous... car, en chemin de fer, nous avions dans notre compartiment... Un capitaine de dragons dont la présence m'empêchait de vous exprimer tous mes sentiments...

Marie

Oh !... Il sentait affreusement le cigare ! Fumez-vous, Monsieur ?

Ernest de Maxenville

Moi je fume... C'est-à-dire... Je fume quand on le désire...

Marie

Eh bien, moi, monsieur, je ne le désire pas !

Ernest de Maxenville

Cela suffit, mademoiselle, un mot de vous...

Marie

Papa dit que tous les fumeurs deviennent fous ou imbéciles...

Ernest de Maxenville

Oh !... Monsieur votre père a des idées...

Marie

Quoi ?

Ernest de Maxenville

Un peu arriérées...

Marie

Encore !... Ah ! Je le vois bien... Vous n'aimez pas mon père !...

Ernest de Maxenville

Mais si !

Marie

C'est de l'antipathie !...

Se mettant à genoux devant elle.

Il l'embrasse. Auguste paraît avec une chaufferette à la main et un oreiller sous le bras. Ernest, surpris à genoux, prend le soufflet pour se donner une contenance et lui fait rendre des cris plaintifs.

Ernest de Maxenville

Je vous jure... Voyons, Marie... Ma petite Marie... Ne me boudez pas... Mais votre père... je l'adore... Et vous aussi !...

Auguste

Monsieur, c'est la chaufferette... Il manque le couvercle.

Ernest de Maxenville

C'est inutile... Le feu est pris...

Auguste

Ça, c'est votre oreiller...

Ernest de Maxenville

Ah ! Très bien !...

Il entre au numéro 7.

Auguste

Je vous gâte... C'est le mien !...

Revenant.

À Marie.

Il sort par le fond.

Ernest de Maxenville

Comment, le sien ?... Mets-le par-dessous ! Par-dessous ! Je n'ai pas envie de poser ma joue... Ah çà ! Mais... notre souper ne vient pas... Ils dorment à la cuisine... Je vais les réveiller... Vous permettez ?... Deux minutes...

Scène 10

Marie, Auguste, Ernest de Maxenville

Marie

Quand je pense que nous allons passer huit jours ici...

Haut.

Auguste

J'ai réfléchi... Un jeune ménage, ils doivent avoir besoin d'une femme de chambre. Madame...

Marie

La ressemblance est frappante...

Auguste

J'oserai vous adresser une petite requête... Ma femme...

Marie

Est-ce qu'il y a longtemps que vous êtes à Fontainebleau ?

Auguste

Trois ans... Ma femme...

Marie

Et auparavant ?

Auguste

Je servais à Paris, dans un des premiers restaurants du boulevard Montmartre.

Marie

Boulevard Montmartre ! C'est lui !

Auguste

Ma femme, Julie... désirerait se placer comme femme de chambre, et, si vous n'avez personne en vue...

Marie

Oh ! Cela ne me regarde pas ! Adressez-vous à Monsieur... C'est lui qui est chargé de choisir les domestiques...

Ernest de Maxenville

On va servir...

Bas à Ernest.

Elle entre au numéro 7.

Marie

Vous me ferez appeler... Je vais procéder à notre installation. Surtout, soyez très poli avec ce garçon ! Je vous dirai pourquoi.

Scène 11

Ernest de Maxenville, Auguste

Ernest de Maxenville

Il me semble que je n'ai pas l'habitude d'être malhonnête avec les domestiques...

Auguste

Monsieur... J'oserai vous adresser une petite requête... Je connais une femme de chambre à placer.

Ernest de Maxenville

Justement j'en cherche une.

Auguste

Elle coud, elle repasse, elle raccommode... Elle touche même un peu du piano...

Ernest de Maxenville

Hein ?

Auguste

Quand les maîtres sont sortis... Elle s'appelle Julie...

Ernest de Maxenville

Tiens ! J'en ai connu une... qui louchait...

Auguste

Celle-là ne louche pas... Elle a un oeil qui implore... Mais elle ne louche pas... Quant aux renseignements, Monsieur peut s'adresser à madame la Comtesse de Pertuisan...

Ernest de Maxenville

Ma tante !... Ah ! C'est la Julie qui était chez ma tante ?... Une grande... belle fille ?...

Auguste

Superbe !

Ernest de Maxenville

Eh bien ! Mon ami, c'est impossible !

Auguste

Pourquoi ?

Ernest de Maxenville

Ma tante l'a renvoyée parce qu'elle s'est aperçue de notre liaison... Ne parle pas de ça à ma femme !

Auguste

Quelle liaison ?

Ernest de Maxenville

Eh bien, notre liaison !... Tu comprends ?

Auguste

C'est faux !

Ernest de Maxenville

Comment ?

Auguste

Il y a dans le monde une foule de petits crevés...

Ernest de Maxenville

Hein ?

Auguste

Qui se vantent d'avoir des femmes et qui ne sont que des hâbleurs et des rien du tout !

Ernest de Maxenville

Ah ! Mais prends garde !

Auguste

Et des rien du tout !

Il lui donne un coup de pied, Marie paraît.

Ernest de Maxenville

Insolent !... Tiens !

Il se dirige vers la porte du fond, se ravise et va crever le carreau de papier. Il retourne à la porte et dit avant de sortir.

Il disparaît.

Auguste

Il lève la main sur moi !... Il me le payera. Et des rien du tout !

Scène 12

Marie, Ernest de Maxenville, Godais

Marie

Eh bien, monsieur, si c'est comme cela que vous tenez compte de mes recommandations.

Ernest de Maxenville

Quoi donc ?

Marie

Je vous avais prié d'être très poli avec ce garçon...

Ernest de Maxenville

Oh ! Une petite altercation... Je lui donnerai cent sous...

Marie

Frapper un domestique ! Ah ! Je vois que j'ai épousé un homme violent, emporté...

Ernest de Maxenville

Mais non !... C'est tout le contraire !

Marie

Vous avez su vous contenir tant que je n'étais pas votre femme... Mais maintenant...

Il éternue.

Ernest de Maxenville

Je vous assure que je suis un mouton... Tenez, je vais vous raconter mon caractère... avec tous ses défauts. Voici mon caractère : je suis bon, je suis doux, je suis généreux... Oh ! Je ne vous cache rien !

Marie

Oui, mais vous commencez par les qualités...

Ernest de Maxenville

J'arrive aux défauts... À vrai dire, je ne m'en connais qu'un...

Marie

Vraiment ?

Ernest de Maxenville

Je suis doué d'une extrême sensibilité... Je ne peux pas voir un malheureux... Je le fuis !

Marie

Ah !

Il éternue ; à part.

Haut.

Il se mouche.

Ernest de Maxenville

Mes aspirations me portent à la rêverie, à la mélancolie... Je suis ce qu'on appelle un homme mélancolique. Ça y est, me voilà enrhumé ! Je puis le dire sans fausse modestie... Je porte un coeur de poète...

Marie

Vous faites des vers ?

Il prononce tout ce qui va suivre comme un homme fortement enrhumé du cerveau.

Il se mouche.

Il se mouche.

Se retournant vivement.

Courant à la fenêtre.

Il éternue et baisse le rideau de la fenêtre.

Ernest de Maxenville

Oh ! Quelques romances... assez réussies... Je suis organisé d'une façon exceptionnelle, j'entends vibrer en moi toutes les harmonies de la nature... Je comprends les voix qui ne parlent pas... Le frémissement des feuilles sous les pieds de la femme aimée, ... la chanson plaintive du vent qui souffle dans les grands bois, le concert des étoiles... la goutte de rosée... qui dit à sa soeur... Sapristi ! Il y a encore un courant d'air ! On a crevé le carreau !

Marie

Vous êtes enrhumé ?

Il se mouche.

Il se mouche ; à part.

Haut, avec résolution.

Ernest de Maxenville

Non... Ce n'est rien... Marie... Permettez-moi de vous appeler Marie !... Je vous le dis du fond du coeur... Ce que j'aime avant tout... C'est le bruit harmonieux de vos pas... C'est le frissonnement de votre robe... C'est... Ah ! Je deviens impossible ! Marie !...

Marie

Monsieur ?

Ernest de Maxenville

Je vais peut-être vous faire bondir... Si nous retournions à Paris... chez nous ?

Marie

Oh ! Ça, avec plaisir... Tout de suite !

Ernest de Maxenville

C'est-à-dire après souper.

Marie

Comment, Monsieur, vous aurez le courage de souper... et de vous faire servir par ce garçon ?...

Ernest de Maxenville

Pourquoi pas ?

Marie

Si vous saviez...

Godais

Monsieur est servi.

Ernest de Maxenville

Ah ! Ce n'est pas malheureux ! Nous repartons dans une heure.

Marie

Le plus tôt possible.

Ernest de Maxenville

Chargez-vous de nous procurer une voiture.

Godais

Est-ce que Monsieur n'est pas content de la maison ?

Ernest de Maxenville

Mon ami... Je n'ai apporté qu'une douzaine de mouchoirs... et je vois que c'est insuffisant...

Godais

Je puis en prêter à Monsieur.

Ernest de Maxenville

Merci, mon ami.

Godais

Comme Monsieur voudra... et, dès qu'Auguste sera rentré...

Marie

Ah !... Il est sorti ?

Godais

Il est parti comme un fou, pour envoyer une dépêche à Julie.

Marie

À sa femme ?

Ernest de Maxenville

Comment !... Julie !... C'est sa femme ?

Marie

Sans doute... Qu'avez-vous donc ?

À part.

Il tombe sur une chaise, près de la table servie.

Ernest de Maxenville

Rien... C'est le rhume ! Et moi qui lui ai raconté... Saprelotte !...

Scène 13

Auguste, Marie, Ernest de Maxenville

Auguste

Macaroni... Soigné !

Bas, à Ernest.

Marie

Lui ! Pour rien au monde, ne touchez à ce macaroni.

Ernest de Maxenville

Comment ?

Elle entre au numéro 7.

Marie

Plus tard, je vous dirai... Je vais chercher les manteaux... les sacs de nuit.

Scène 14

Ernest de Maxenville, Auguste

Tout à coup, à part.

Ernest de Maxenville

Je l'ai trompé... et il le sait !... Ce sourire sardonique... et vindicatif... Ce macaroni doit être empoisonné !!!

Auguste

Monsieur... Ça va refroidir.

Haut.

Ernest de Maxenville

Comme il est pressé ! Malheureux, tu comptes sans doute sur l'impunité... Mais ce macaroni, je puis le faire analyser ; car aujourd'hui, il n'y a plus de secrets pour la science... La chimie a su trouver des appareils... qui permettent de découvrir de l'arsenic dans un bâton de chaise.

Auguste

Monsieur ne me paraît pas avoir bien faim.

Ernest de Maxenville

Je pourrais me transporter immédiatement chez le procureur impérial...

Auguste

Il est à la chasse...

Ernest de Maxenville

Mais non !... Mais non !... Je serai clément, car j'ai eu des torts envers toi... torts involontaires... J'ignorais que cette Julie fût ta femme...

Auguste

Ah ! Monsieur, pour ce qui est de Julie, je vous engage à ne pas continuer votre petite balançoire... J'ai dans ma poche la preuve de son innocence...

Ernest de Maxenville

La preuve ?... Ah ! C'est un peu fort.

Tirant une dépêche de sa poche.

Auguste

Nous avons un télégraphe de nuit à Fontainebleau... et je l'ai fait jouer. Lisez !

Ernest de Maxenville

«Imbécile...»

Auguste

C'est à moi qu'elle s'adresse.

Lisant.

Ernest de Maxenville

Je le vois bien. « Tu crois les cancans du premier cocodès venu...»

Auguste

Ça, c'est pour vous...

À part.

Ernest de Maxenville

« Monsieur Ernest m'a offert une montre en or avec sa chaîne ; je l'ai refusée...» Elle a préféré un bracelet.

Auguste

Brave fille !

Ernest de Maxenville

« Sois tranquille... Si jamais je te trompe, je te le dirai... »

Avec triomphe.

Auguste

Vous entendez... Elle me le dira... Eh bien, qu'est-ce que vous avez à répondre à ça ?

Ernest de Maxenville

Bien... mon ami... rien !... Je me vantais. Mais alors qu'as-tu fourré dans ce macaroni ?

Auguste

Rien, parole d'honneur !... J'ai eu un moment l'idée... quand vous avez levé la main sur moi... d'y déposer l'expression de mon mécontentement... mais la dépêche de Julie est arrivée...

Scène 15

Godais, Ernest de Maxenville, Auguste, Marie

Godais

La voiture est en bas.

Godais remet la carte à payer à Auguste, et entre au numéro 7.

Ernest de Maxenville

C'est bien... Prévenez Madame.

Auguste

Monsieur... C'est la petite note...

Marie entre, suivie de Godais, qui porte des paquets.

À Auguste.

À part.

Ernest de Maxenville

« Souper... feu... bougies... service... un carreau cassé... recollage dudit carreau... Total : soixante cinq francs. » Tiens voilà cent francs... Tu garderas le reste... Je lui dois bien ça !...

À part, à Godais.

Auguste

Trente-cinq francs de pourboire !... Il a des remords. Il y a quatre francs à déduire, le carreau était cassé...

Godais

Si Madame est contente et veut avoir la bonté de le certifier... Voici le livre des voyageurs.

À Ernest, bas.

Marie

Moi ?... Qu'est-ce qu'il faut écrire là-dessus ?

Ernest de Maxenville

Êtes-vous contente ?

Marie

Mais non !

Ernest de Maxenville

Moi non plus ! Alors écrivez : « Jeunes époux, restez chez vous ! »

Elle ferme le livre.

Marie

Oh ! Approuvé !

Ernest de Maxenville

Marie... Permettez-moi de vous appeler Marie !... Pardonnez-moi ce voyage... inutile... et acceptez mon bras.

Elle éternue.

Marie

Volontiers.

Ils remontent vivement vers la porte du fond, accompagnés de Godais.

Ernest de Maxenville

Vous aussi ? Sauvons-nous !

Le rideau baisse.

Auguste

Moi, je vais manger le macaroni.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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