Le Petit Voyage
Scène 1
Godais, Auguste
Godais
Auguste !... Auguste ! Auguste !
Auguste
Hein ?... Tiens ! C'est le patron !
Godais
Il est onze heures et demie... Il ne viendra plus de voyageurs... Tu peux aller te coucher.
Il remonte et revient.
Auguste
Bonsoir, Monsieur... Ah ! Je savais bien... Et le turbot, Monsieur ?
Godais
Eh bien, quoi, le turbot ?
Auguste
Voilà cinq jours qu'il est là !... Il commence à... s'impatienter.
Godais
Que veux-tu que j'y fasse ? Il n'est venu personne à Fontainebleau cette semaine. Tu diras au chef de le mettre en mayonnaise.
Auguste
Oui... La mayonnaise prolonge le turbot... mais pas longtemps.
Godais
Si, dans deux ou trois jours, je n'en ai pas trouvé le placement... Eh bien, vous le mangerez à l'office... Un turbot de douze francs... Je vous gâte !
Auguste
Ah ! C'est bien le mot !... Bonsoir, monsieur.
Auguste sort.
Godais
Bonsoir !
Scène 2
Godais, Un Garçon D'hôtel, Auguste
Godais
Je vais faire ma ronde, pour voir si tout est en ordre... et je me coucherai aussi.
entrant
Un Garçon D'hôtel
Patron !... Une lettre que le facteur apporte à l'instant.
Le garçon sort. Lisant.
Parlé.
Lisant.
Parlé.
Lisant.
Parlé.
Remontant et appelant.
Godais
Une lettre ?... Donne. « À Monsieur Godais, maître d'hôtel à Fontainebleau.» C'est bien pour moi. « Monsieur, je me marie aujourd'hui, j'arriverai à Fontainebleau avec ma jeune femme par le train de minuit cinq.» Comment ! Ce soir ? « Je désire un appartement confortable, pour y passer ma lune de miel. Faites faire du feu partout et préparez-nous un petit souper délicat. Je veux que ce soit très bien ; je ne regarde pas au prix...» Il n'y a pas une minute à perdre. Auguste ! Auguste !
Auguste
Bonsoir, Monsieur... Je suis couché !
Godais
Habille-toi... Et viens tout de suite... Tout de suite !
Auguste
Saprelotte !... Qu'est-ce qu'il y a ?
Lisant.
Parlé.
Godais
Ah ! Il y a un Post-Scriptum. « Vous me mettrez deux oreillers, je ne peux pas dormir la tête basse ; cela fera trois oreillers, en comptant celui de ma femme... » Mais, dans le cas où elle aussi aimerait à avoir la tête haute... Ce que je ne sais pas encore... Je vous le dirais... alors il nous faudrait quatre oreillers... Je ne regarde pas au prix... Je veux que ce soit très bien. Recevez mes salutations. Ernest de Maxenville. Paris, le 1er avril 1868. » Je vais lui donner la chambre numéro 7... avec salon... C'est l'appartement réservé aux lunes de miel... Fontainebleau est très à la mode depuis quelque temps pour ces sortes d'expéditions.
Scène 3
Auguste, Godais
Auguste
Me voilà ! Est-ce qu'il y a le feu ?
Godais
Non... Une lune de miel qui nous arrive par le train de minuit cinq...
Auguste
Aujourd'hui ?... Ce n'est pas possible !
Godais
Voici la lettre !
Auguste
« 1er avril...» J'en étais sûr... C'est un poisson d'avril... Ils ne viendront pas... Allons nous coucher...
Godais
Un moment ! Attendons au moins l'arrivée du train.
Auguste
Quelle rage ont ces gens-là de venir pendre la crémaillère chez les autres !
Godais
Puisque c'est la mode !
Auguste
Pas pour tout le monde !... Moi, je me suis marié l'année dernière...
Godais
Oui, une fameuse idée !
Auguste
Eh bien, je suis resté chez moi... et je n'ai pas eu à le regretter... Ma femme non plus !
Godais
Ah çà ! Pourquoi diable t'es-tu marié, à ton âge ?
Auguste
Monsieur, j'avais depuis longtemps le projet de m'unir à une jeune et jolie femme... Julie a vingt deux ans...
Godais
Elle louche...
Auguste
Non, Monsieur... Elle ne louche pas... Elle a un oeil qui regarde en haut... Un oeil qui implore... Mais elle ne louche pas.
Godais
Mais à quoi te sert ta femme ?... Elle est placée à Paris, et toi, tu es à Fontainebleau.
Auguste
Je prends le train tous les samedis soir... Mais, dans ce moment, la pauvre enfant est sans place... et si Monsieur avait besoin de quelqu'un...
Godais
Ici, chez moi ?
Auguste
Ça m'épargnerait des déplacements...
À part.
Godais
Merci... Je n'ai besoin de personne. Une gaillarde pareille... Il passe trop de cavalerie à Fontainebleau.
Auguste
Monsieur... minuit et demie... Quand je vous disais que c'était un poisson d avril !
Godais
Non, je ne puis croire à une pareille gaminerie.
Auguste
Alors je vais allumer le feu.
Il s'assied.
Godais
Un instant !... S'ils ne viennent pas... Ils devraient être ici depuis un quart d'heure... Attendons encore cinq minutes.
Un temps.
Auguste
Attendons !... Monsieur, il me vient une idée pour le turbot.
Godais
Laquelle ?
Auguste
L'employé de l'octroi est très enrhumé du cerveau... Si vous lui en faisiez hommage ?
Se levant et regardant la pendule.
Godais
Par exemple !... Un turbot de douze francs. Minuit trente cinq... Ils ne viendront pas ! Tu peux aller te coucher.
Sortant.
Auguste
Si j'ai un regret... C'est de m'être relevé... Bonsoir, monsieur.
Godais
Bonsoir !
Scène 4
Godais, Auguste, Ernest de Maxenville, Marie
On entend le roulement d'une voiture. Il prend la bougie et se dirige vers la fenêtre.
Courant à la fenêtre.
Appelant.
Godais
C'est la première fois qu'on me fait une aussi sotte plaisanterie ! Il y a des gens qui ne savent qu'inventer. Hein ? Une voiture ! Un jeune homme... Une dame... Ce sont eux. Auguste ! Auguste !
Auguste
Bonsoir, Monsieur !... Je suis couché...
Godais
Habille-toi ! Tout de suite !... Tout de suite !
Ernest paraît avec Marie. Tous deux portent des sacs de nuit et des nécessaires de voyage.
Auguste
Encore ! Nom d'un petit bonhomme !
Ernest de Maxenville
Entrez, Mademoiselle... N'ayez pas peur... Nous serons ici comme chez nous.
Godais
Monsieur... Madame...
Ernest de Maxenville
Ah ! C'est vous le nommé Godais ?...
Godais
J'ai reçu votre lettre... Je vous attendais...
Ernest de Maxenville
Nous avons eu toutes les peines du monde à trouver une voiture à la gare. Voyons, tout est-il prêt, l'appartement ?
Godais
Voici le salon... et la chambre à côté, numéro 7.
Ernest de Maxenville
Je veux que ce soit très bien ! Je ne regarde pas au prix... Le souper ?
Godais
Dans un quart d'heure... Je puis vous offrir un joli perdreau rôti...
Ernest de Maxenville
Acceptez-vous le perdreau ?
Marie
Oh ! Tout ce que vous voudrez... Je n'ai presque pas faim.
Ernest de Maxenville
L'émotion...
Godais
Je connais ça... Ici, on ne commence à manger que le troisième jour.
Ernest de Maxenville
Et après le perdreau ?
Godais
Turbot sauce mayonnaise... Bien frais.
Ernest de Maxenville
Non... Je vais peut-être vous faire bondir... Mais je n'aime pas le turbot...
Godais
Ah ! C'est fâcheux !... Je puis le remplacer par une truite saumonée.
Ernest de Maxenville
Acceptez-vous la truite saumonée ?
Marie
Oh ! Tout ce que vous voudrez !
Godais
Macaroni au gratin... C'est le triomphe de la maison.
Ernest de Maxenville
Très bien... Maintenant, fricassez-nous quelque chose de sucré...
Godais
Parfait glacé... Vanille et orange... C'est le triomphe de la maison.
Le rappelant.
Ernest de Maxenville
Accepté ! mais dépêchez-vous. Ah ! Monsieur Godais !...
Godais
Monsieur ?
Ernest de Maxenville
N'oubliez pas mes deux oreillers...
Godais
Oui, Monsieur... J'en ai pris note... Et pour Madame, est-ce un ou deux ?
Haut.
Ernest de Maxenville
Je ne sais pas encore... Vous comprenez... Je suis marié de ce matin... Je vais le lui demander. Mademoiselle...
Marie
Quoi, Monsieur ?
À part.
Haut.
Se reprenant.
Ernest de Maxenville
Je ne voudrais pas que ma question vous parût indiscrète... Mais chacun a ses petites habitudes. Comment lui tourner ça... sans la faire bondir ? En ménage... Quand on est destiné à vivre ensemble, il faut se mettre à son aise... parce que là où il y a de la gêne... Il n'y a pas de plaisir. Non !... Ce n'est pas ça... Enfin, les uns ont la tête haute, les autres l'ont basse... Ainsi, monsieur votre père...
Marie
Mon père, monsieur, n'a aucune raison de baisser la tête, je vous prie de le croire.
Ernest de Maxenville
Pardon... Vous ne me comprenez pas... Loin de moi la pensée...
Marie
Mais quoi ?
Bas à Godais qui attend.
Ernest de Maxenville
Rien... rien... Allez, je vous le dirai demain matin.
Godais
Très bien !... Je vais réveiller tout le monde.
Scène 5
Ernest de Maxenville, Marie
Haut.
Ernest de Maxenville
Je suis un peu ému... C'est la première fois que je me trouve seul avec elle... pas de maman... d'oncles... de tantes... de cousines... Elle... Fontainebleau et moi !... Mademoiselle...
Marie
Monsieur...
Ernest de Maxenville
Vous paraissez triste... contrariée...
Marie
Je le crois bien... après la façon dont vous venez de traiter mon père...
Ernest de Maxenville
Je me suis fait bien mal comprendre : quand je me suis permis de dire que monsieur votre père avait la tête basse, cela signifiait qu'il ne mettait qu'un oreiller.
Marie
Eh bien ?
Ernest de Maxenville
Cela n'attaque en rien son honorabilité ni son intelligence.
Marie
Quelle singulière conversation !
À part.
Haut.
Ernest de Maxenville
Le fait est que... Pour un jour de noce ! Je ne sais pas pourquoi je me suis embarqué dans les oreillers. Nous serons très bien ici...
Marie
Vous croyez ?
Ernest de Maxenville
C'est simple...
Marie
Oh ! oui !... Il n'y a pas de luxe... Mais vous aviez mis dans votre tête de faire ce voyage... malgré tout le monde... malgré mon père surtout, un homme de bon sens, quoi que vous en disiez...
Ernest de Maxenville
Moi ? Je n'ai jamais prétendu le contraire...
Marie
« Je ne comprends pas, vous disait-il, quand vous avez un appartement bien chaud, bien commode, bien meublé... que vous alliez faire vingt lieues, au beau milieu de la nuit, pour tomber dans une misérable chambre d'auberge... »
Ernest de Maxenville
C'est l'usage... après la cérémonie... on disparaît, on fait ce qu'on appelle le petit voyage, c'est consacré. On éprouve le besoin de fuir les regards indiscrets, de se soustraire aux sottes interprétations, aux questions équivoques...
Marie
Quelles questions ? Je n'en redoute aucune !
À part.
Haut.
Ernest de Maxenville
Aujourd'hui... C'est possible. Mais demain !... Enfin, ce que je voulais, c'était m'isoler du monde... avec vous... Nous ne nous quitterons pas, nous ferons de longues promenades à pied... dans la forêt...
Marie
Il n'y a pas encore de feuilles... et il pleut.
Ernest de Maxenville
J'ai apporté des parapluies... Mais ne vous tourmentez pas... ces huit jours passeront comme un rêve.
Marie
Comment ! Nous allons rester huit jours ici ?
Ernest de Maxenville
Vous les regretterez peut-être... Tenez, asseyons-nous près du feu.
Marie
Il n'y en a pas.
Il va à la cheminée.
Il sonne plusieurs fois.
Appelant.
Ernest de Maxenville
Tiens ! C'est vrai... Ils ont oublié d'allumer, je vais sonner. Eh bien, la sonnette est cassée ! Garçon ! Garçon !... Personne ! Tout le monde est occupé de nous... Mais on va apporter le souper...
Marie
Oh ! Moi, j'ai juré que je ne mangerai jamais dans un restaurant !
Ernest de Maxenville
Pourquoi ?
Marie
Je n'y suis allée qu'une seule fois... avec mon père... Et j'y ai vu faire une chose !...
Ernest de Maxenville
Laquelle ?
Marie
Il y avait dans le salon, tout près de nous, un monsieur... bien désagréable, il faut en convenir !... Il ne trouvait rien de bon... Son filet était trop cuit, son poisson ne l'était pas assez... Il dérangeait le garçon à chaque instant. « Garçon !... du citron !... Garçon !... de la moutarde ! Garçon !... Un cure-dent !... » Le pauvre homme n'était occupé qu'après lui... et il le traitait d'imbécile, d'idiot...
Ernest de Maxenville
Oh ! Ils sont habitués à ça... et avec un bon pourboire...
Marie
Oui, mais celui-là s'est joliment vengé !
Ernest de Maxenville
Et de quelle manière ?
Marie
De ma place, mes yeux plongeaient dans l'escalier par où se faisait le service, et j'aperçus ce garçon montant un macaroni destiné à ce monsieur... Avant d'entrer, savez-vous ce qu'il fit ?
Ernest de Maxenville
Non.
Marie
Il tenait son plat comme ça... devant lui... et il osa... Oh ! Non ! Je ne peux pas le dire... c'est trop vilain !...
Ernest de Maxenville
Il y jeta du poivre ?...
Marie
Si ce n'était que cela !...
Ernest de Maxenville
De la cendre de cigare ?
Marie
Non.
Ernest de Maxenville
Du tabac ?
Marie
Non.
Ernest de Maxenville
Ah ! J'y suis !... Il éternua dedans !
Marie
Pis que cela !...
Il fait très légèrement le simulacre de cracher.
Ernest de Maxenville
Je comprends... Il le traita comme le dernier des lâches. Ah ! C'est affreux !
Marie
Et il eut le front d'entrer en criant : « Macaroni... soigné !...»
Ernest de Maxenville
Vraiment !
Marie
J'avais envie de prévenir notre voisin, lorsqu'il s'écria : « Enfin ! voilà un plat réussi !»
Ernest de Maxenville
Ah ! Charmant !
Marie
C'est horrible ! Et voilà pourquoi jamais je ne mangerai dans un restaurant !...
Apercevant une boîte d'allumettes sur la cheminée.
Il frotte une allumette qui ne prend pas.
Il en frotte une seconde, même jeu.
Même jeu.
S'impatientant.
Appelant.
Ernest de Maxenville
Oh ! À Fontainebleau, il n'y a rien à craindre, les garçons sont sans malice... Tiens !... Un briquet !... je vais allumer le feu. En voyage, il faut se servir soi-même. Comme dit le proverbe : «Aide-toi, ... le ciel t'aidera.» Ah ! C'est insupportable ! Garçon ! Garçon !...
Scène 6
Auguste, Ernest de Maxenville, Marie
Auguste
Voilà !...
Ernest de Maxenville
Allumez le feu... Vos allumettes ne prennent pas...
Il prend une allumette et rallume à la bougie.
À part, désignant Ernest.
Auguste
Monsieur... Cela dépend de la manière de les frotter... Regardez... Ce n'est pas bien difficile. Et cela croit appartenir aux classes supérieures...
Marie
Oh ! C'est singulier... ce garçon... Il m'a semblé reconnaître... Ah ! Je me trompe...
Ernest de Maxenville
C'est bien... Maintenant, allumez dans la chambre... au numéro 7...
À part, en sortant.
Il entre au numéro 7.
Auguste
Monsieur, je n'en prends qu'une... Il ne m'en faut pas davantage à moi. J'en ai d'autres dans ma poche.
Scène 7
Marie, Ernest de Maxenville
Marie
Oh ! Je me trompe... Quelle apparence que ce garçon se retrouve juste à Fontainebleau ?
Il fait des efforts pour baisser la trappe, qui résiste.
Ernest de Maxenville
Ce bois est mouillé... Il ne flambe pas... Je vais baisser la trappe... Bien !... Elle est rouillée ! Ah ! Un soufflet !... Il fait manoeuvrer le soufflet, qui jette des cris plaintifs.
Marie
Écoutez... On dirait un enfant qui pleure...
Il le rejette.
Ernest de Maxenville
Non ! C'est ce soufflet qui est crevé... Ah çà ! C'est donc un magasin de bric-à-brac que cette maison ?...
Marie
Il me semble que mon père n'avait pas tout à fait tort...
S'interrompant.
Ernest de Maxenville
Moi, ces petites mésaventures ne me déplaisent pas... Tenez, je vais peut-être vous faire bondir... Eh bien... Sapristi !... Est-ce que vous ne sentez pas un courant d'air... là... derrière la tête ?...
Marie
Non.
Appelant.
Ernest de Maxenville
Allons, bon !... Un carreau cassé ! Garçon ! Garçon !...
Scène 8
Auguste, Ernest de Maxenville, Marie
Auguste
Monsieur ?
Ernest de Maxenville
Qu'est-ce que c'est que ça ?
Auguste
Tiens ! Monsieur a cassé un carreau ?
Ernest de Maxenville
Ce n'est pas moi... Imbécile !
Marie
Prenez garde !
Ernest de Maxenville
Va me chercher un vitrier !
Auguste
À une heure du matin ?... Monsieur veut rire...
À Marie.
Ernest de Maxenville
Nous ne pouvons pourtant pas rester dans un courant d'air, sacrebleu ! Oh ! Pardon !
Marie
Il jure !
Il sort.
Auguste
Calmez-vous !... J'ai une idée... Je la crois bonne... Attendez cinq minutes.
Scène 9
Ernest de Maxenville, Marie, Auguste
Haut.
Ernest de Maxenville
Brrr ! Ordinairement je porte de la flanelle... mais un jour de noces... Je sens que je m'enrhume. Je vous demanderai la permission de remettre mon paletot.
Marie
Et moi, mon manteau...
Ernest de Maxenville
Il fait un froid de loup...
Marie
Je suis gelée...
S'approchant de Marie, et tendrement.
Ernest de Maxenville
Un jour de noces... Quel drôle d'uniforme !... C'est égal... Je sens la chaleur qui revient. Mademoiselle... Non, permettez-moi de vous appeler Marie... ma chère Marie...
Marie
Mon Dieu, que j'ai froid aux pieds !
Ernest de Maxenville
Voulez-vous une chaufferette ?
Auguste
Voilà l'affaire !...
Ernest de Maxenville
Quoi ?
Il colle le carreau en papier sur la fenêtre.
Auguste
Le carreau ! Au moins, si vous cassez celui-là... Ça ne vous coûtera pas cher.
Ernest de Maxenville
Mon ami. voulez-vous avoir l'obligeance d'apporter une chaufferette pour Madame ?
Auguste
Une chaufferette ?
Ernest de Maxenville
Vous devez en avoir ?
Il sort.
Auguste
Il y en a une... Mais je ne sais pas si elle est complète... Je vais voir.
Tous deux arpentent la scène en frappant du pied pour se réchauffer.
Marie
Il faut avouer que nous ne pouvions pas plus mal tomber.
Ernest de Maxenville
C'est l'installation qui est pénible... mais, une fois que nous aurons pris nos petites habitudes... Ce carreau... en papier... est déjà une amélioration... Je sentais sur la nuque un courant d'air...
Marie
Tiens ! Voilà le feu qui prend !
La faisant asseoir devant la cheminée.
Ernest de Maxenville
C'est, ma foi, vrai ! Approchez-vous ! Chauffez-vous les pieds...
Marie
Ah ! Avec plaisir.
Lui prenant la main.
Ernest de Maxenville
Notre horizon s'éclaircit !... Un bon feu... Un bon souper et... Marie !... Permettez-moi de vous appeler Marie...
Marie
Je le veux bien, Monsieur.
Ernest de Maxenville
Et vous... Vous m'appellerez Ernest... Plus tard !...
Marie
Oh ! Pas devant le monde !
Se levant et à part.
Il ôte son paletot ainsi que son cache-nez. Marie laisse tomber son manteau sur sa chaise. Revenant s'asseoir près d'elle.
Ernest de Maxenville
Non !... Quand nous serons seuls... Tous les deux, votre main dans la mienne... comme en ce moment... Moment délicieux ! Ah ! J'ai trop chaud maintenant... Marie... Permettez-moi de vous appeler Marie !... C'est la première fois que je me trouve seul avec vous... car, en chemin de fer, nous avions dans notre compartiment... Un capitaine de dragons dont la présence m'empêchait de vous exprimer tous mes sentiments...
Marie
Oh !... Il sentait affreusement le cigare ! Fumez-vous, Monsieur ?
Ernest de Maxenville
Moi je fume... C'est-à-dire... Je fume quand on le désire...
Marie
Eh bien, moi, monsieur, je ne le désire pas !
Ernest de Maxenville
Cela suffit, mademoiselle, un mot de vous...
Marie
Papa dit que tous les fumeurs deviennent fous ou imbéciles...
Ernest de Maxenville
Oh !... Monsieur votre père a des idées...
Marie
Quoi ?
Ernest de Maxenville
Un peu arriérées...
Marie
Encore !... Ah ! Je le vois bien... Vous n'aimez pas mon père !...
Ernest de Maxenville
Mais si !
Marie
C'est de l'antipathie !...
Se mettant à genoux devant elle.
Il l'embrasse. Auguste paraît avec une chaufferette à la main et un oreiller sous le bras. Ernest, surpris à genoux, prend le soufflet pour se donner une contenance et lui fait rendre des cris plaintifs.
Ernest de Maxenville
Je vous jure... Voyons, Marie... Ma petite Marie... Ne me boudez pas... Mais votre père... je l'adore... Et vous aussi !...
Auguste
Monsieur, c'est la chaufferette... Il manque le couvercle.
Ernest de Maxenville
C'est inutile... Le feu est pris...
Auguste
Ça, c'est votre oreiller...
Ernest de Maxenville
Ah ! Très bien !...
Il entre au numéro 7.
Auguste
Je vous gâte... C'est le mien !...
Revenant.
À Marie.
Il sort par le fond.
Ernest de Maxenville
Comment, le sien ?... Mets-le par-dessous ! Par-dessous ! Je n'ai pas envie de poser ma joue... Ah çà ! Mais... notre souper ne vient pas... Ils dorment à la cuisine... Je vais les réveiller... Vous permettez ?... Deux minutes...
Scène 10
Marie, Auguste, Ernest de Maxenville
Marie
Quand je pense que nous allons passer huit jours ici...
Haut.
Auguste
J'ai réfléchi... Un jeune ménage, ils doivent avoir besoin d'une femme de chambre. Madame...
Marie
La ressemblance est frappante...
Auguste
J'oserai vous adresser une petite requête... Ma femme...
Marie
Est-ce qu'il y a longtemps que vous êtes à Fontainebleau ?
Auguste
Trois ans... Ma femme...
Marie
Et auparavant ?
Auguste
Je servais à Paris, dans un des premiers restaurants du boulevard Montmartre.
Marie
Boulevard Montmartre ! C'est lui !
Auguste
Ma femme, Julie... désirerait se placer comme femme de chambre, et, si vous n'avez personne en vue...
Marie
Oh ! Cela ne me regarde pas ! Adressez-vous à Monsieur... C'est lui qui est chargé de choisir les domestiques...
Ernest de Maxenville
On va servir...
Bas à Ernest.
Elle entre au numéro 7.
Marie
Vous me ferez appeler... Je vais procéder à notre installation. Surtout, soyez très poli avec ce garçon ! Je vous dirai pourquoi.
Scène 11
Ernest de Maxenville, Auguste
Ernest de Maxenville
Il me semble que je n'ai pas l'habitude d'être malhonnête avec les domestiques...
Auguste
Monsieur... J'oserai vous adresser une petite requête... Je connais une femme de chambre à placer.
Ernest de Maxenville
Justement j'en cherche une.
Auguste
Elle coud, elle repasse, elle raccommode... Elle touche même un peu du piano...
Ernest de Maxenville
Hein ?
Auguste
Quand les maîtres sont sortis... Elle s'appelle Julie...
Ernest de Maxenville
Tiens ! J'en ai connu une... qui louchait...
Auguste
Celle-là ne louche pas... Elle a un oeil qui implore... Mais elle ne louche pas... Quant aux renseignements, Monsieur peut s'adresser à madame la Comtesse de Pertuisan...
Ernest de Maxenville
Ma tante !... Ah ! C'est la Julie qui était chez ma tante ?... Une grande... belle fille ?...
Auguste
Superbe !
Ernest de Maxenville
Eh bien ! Mon ami, c'est impossible !
Auguste
Pourquoi ?
Ernest de Maxenville
Ma tante l'a renvoyée parce qu'elle s'est aperçue de notre liaison... Ne parle pas de ça à ma femme !
Auguste
Quelle liaison ?
Ernest de Maxenville
Eh bien, notre liaison !... Tu comprends ?
Auguste
C'est faux !
Ernest de Maxenville
Comment ?
Auguste
Il y a dans le monde une foule de petits crevés...
Ernest de Maxenville
Hein ?
Auguste
Qui se vantent d'avoir des femmes et qui ne sont que des hâbleurs et des rien du tout !
Ernest de Maxenville
Ah ! Mais prends garde !
Auguste
Et des rien du tout !
Il lui donne un coup de pied, Marie paraît.
Ernest de Maxenville
Insolent !... Tiens !
Il se dirige vers la porte du fond, se ravise et va crever le carreau de papier. Il retourne à la porte et dit avant de sortir.
Il disparaît.
Auguste
Il lève la main sur moi !... Il me le payera. Et des rien du tout !
Scène 12
Marie, Ernest de Maxenville, Godais
Marie
Eh bien, monsieur, si c'est comme cela que vous tenez compte de mes recommandations.
Ernest de Maxenville
Quoi donc ?
Marie
Je vous avais prié d'être très poli avec ce garçon...
Ernest de Maxenville
Oh ! Une petite altercation... Je lui donnerai cent sous...
Marie
Frapper un domestique ! Ah ! Je vois que j'ai épousé un homme violent, emporté...
Ernest de Maxenville
Mais non !... C'est tout le contraire !
Marie
Vous avez su vous contenir tant que je n'étais pas votre femme... Mais maintenant...
Il éternue.
Ernest de Maxenville
Je vous assure que je suis un mouton... Tenez, je vais vous raconter mon caractère... avec tous ses défauts. Voici mon caractère : je suis bon, je suis doux, je suis généreux... Oh ! Je ne vous cache rien !
Marie
Oui, mais vous commencez par les qualités...
Ernest de Maxenville
J'arrive aux défauts... À vrai dire, je ne m'en connais qu'un...
Marie
Vraiment ?
Ernest de Maxenville
Je suis doué d'une extrême sensibilité... Je ne peux pas voir un malheureux... Je le fuis !
Marie
Ah !
Il éternue ; à part.
Haut.
Il se mouche.
Ernest de Maxenville
Mes aspirations me portent à la rêverie, à la mélancolie... Je suis ce qu'on appelle un homme mélancolique. Ça y est, me voilà enrhumé ! Je puis le dire sans fausse modestie... Je porte un coeur de poète...
Marie
Vous faites des vers ?
Il prononce tout ce qui va suivre comme un homme fortement enrhumé du cerveau.
Il se mouche.
Il se mouche.
Se retournant vivement.
Courant à la fenêtre.
Il éternue et baisse le rideau de la fenêtre.
Ernest de Maxenville
Oh ! Quelques romances... assez réussies... Je suis organisé d'une façon exceptionnelle, j'entends vibrer en moi toutes les harmonies de la nature... Je comprends les voix qui ne parlent pas... Le frémissement des feuilles sous les pieds de la femme aimée, ... la chanson plaintive du vent qui souffle dans les grands bois, le concert des étoiles... la goutte de rosée... qui dit à sa soeur... Sapristi ! Il y a encore un courant d'air ! On a crevé le carreau !
Marie
Vous êtes enrhumé ?
Il se mouche.
Il se mouche ; à part.
Haut, avec résolution.
Ernest de Maxenville
Non... Ce n'est rien... Marie... Permettez-moi de vous appeler Marie !... Je vous le dis du fond du coeur... Ce que j'aime avant tout... C'est le bruit harmonieux de vos pas... C'est le frissonnement de votre robe... C'est... Ah ! Je deviens impossible ! Marie !...
Marie
Monsieur ?
Ernest de Maxenville
Je vais peut-être vous faire bondir... Si nous retournions à Paris... chez nous ?
Marie
Oh ! Ça, avec plaisir... Tout de suite !
Ernest de Maxenville
C'est-à-dire après souper.
Marie
Comment, Monsieur, vous aurez le courage de souper... et de vous faire servir par ce garçon ?...
Ernest de Maxenville
Pourquoi pas ?
Marie
Si vous saviez...
Godais
Monsieur est servi.
Ernest de Maxenville
Ah ! Ce n'est pas malheureux ! Nous repartons dans une heure.
Marie
Le plus tôt possible.
Ernest de Maxenville
Chargez-vous de nous procurer une voiture.
Godais
Est-ce que Monsieur n'est pas content de la maison ?
Ernest de Maxenville
Mon ami... Je n'ai apporté qu'une douzaine de mouchoirs... et je vois que c'est insuffisant...
Godais
Je puis en prêter à Monsieur.
Ernest de Maxenville
Merci, mon ami.
Godais
Comme Monsieur voudra... et, dès qu'Auguste sera rentré...
Marie
Ah !... Il est sorti ?
Godais
Il est parti comme un fou, pour envoyer une dépêche à Julie.
Marie
À sa femme ?
Ernest de Maxenville
Comment !... Julie !... C'est sa femme ?
Marie
Sans doute... Qu'avez-vous donc ?
À part.
Il tombe sur une chaise, près de la table servie.
Ernest de Maxenville
Rien... C'est le rhume ! Et moi qui lui ai raconté... Saprelotte !...
Scène 13
Auguste, Marie, Ernest de Maxenville
Auguste
Macaroni... Soigné !
Bas, à Ernest.
Marie
Lui ! Pour rien au monde, ne touchez à ce macaroni.
Ernest de Maxenville
Comment ?
Elle entre au numéro 7.
Marie
Plus tard, je vous dirai... Je vais chercher les manteaux... les sacs de nuit.
Scène 14
Ernest de Maxenville, Auguste
Tout à coup, à part.
Ernest de Maxenville
Je l'ai trompé... et il le sait !... Ce sourire sardonique... et vindicatif... Ce macaroni doit être empoisonné !!!
Auguste
Monsieur... Ça va refroidir.
Haut.
Ernest de Maxenville
Comme il est pressé ! Malheureux, tu comptes sans doute sur l'impunité... Mais ce macaroni, je puis le faire analyser ; car aujourd'hui, il n'y a plus de secrets pour la science... La chimie a su trouver des appareils... qui permettent de découvrir de l'arsenic dans un bâton de chaise.
Auguste
Monsieur ne me paraît pas avoir bien faim.
Ernest de Maxenville
Je pourrais me transporter immédiatement chez le procureur impérial...
Auguste
Il est à la chasse...
Ernest de Maxenville
Mais non !... Mais non !... Je serai clément, car j'ai eu des torts envers toi... torts involontaires... J'ignorais que cette Julie fût ta femme...
Auguste
Ah ! Monsieur, pour ce qui est de Julie, je vous engage à ne pas continuer votre petite balançoire... J'ai dans ma poche la preuve de son innocence...
Ernest de Maxenville
La preuve ?... Ah ! C'est un peu fort.
Tirant une dépêche de sa poche.
Auguste
Nous avons un télégraphe de nuit à Fontainebleau... et je l'ai fait jouer. Lisez !
Ernest de Maxenville
«Imbécile...»
Auguste
C'est à moi qu'elle s'adresse.
Lisant.
Ernest de Maxenville
Je le vois bien. « Tu crois les cancans du premier cocodès venu...»
Auguste
Ça, c'est pour vous...
À part.
Ernest de Maxenville
« Monsieur Ernest m'a offert une montre en or avec sa chaîne ; je l'ai refusée...» Elle a préféré un bracelet.
Auguste
Brave fille !
Ernest de Maxenville
« Sois tranquille... Si jamais je te trompe, je te le dirai... »
Avec triomphe.
Auguste
Vous entendez... Elle me le dira... Eh bien, qu'est-ce que vous avez à répondre à ça ?
Ernest de Maxenville
Bien... mon ami... rien !... Je me vantais. Mais alors qu'as-tu fourré dans ce macaroni ?
Auguste
Rien, parole d'honneur !... J'ai eu un moment l'idée... quand vous avez levé la main sur moi... d'y déposer l'expression de mon mécontentement... mais la dépêche de Julie est arrivée...
Scène 15
Godais, Ernest de Maxenville, Auguste, Marie
Godais
La voiture est en bas.
Godais remet la carte à payer à Auguste, et entre au numéro 7.
Ernest de Maxenville
C'est bien... Prévenez Madame.
Auguste
Monsieur... C'est la petite note...
Marie entre, suivie de Godais, qui porte des paquets.
À Auguste.
À part.
Ernest de Maxenville
« Souper... feu... bougies... service... un carreau cassé... recollage dudit carreau... Total : soixante cinq francs. » Tiens voilà cent francs... Tu garderas le reste... Je lui dois bien ça !...
À part, à Godais.
Auguste
Trente-cinq francs de pourboire !... Il a des remords. Il y a quatre francs à déduire, le carreau était cassé...
Godais
Si Madame est contente et veut avoir la bonté de le certifier... Voici le livre des voyageurs.
À Ernest, bas.
Marie
Moi ?... Qu'est-ce qu'il faut écrire là-dessus ?
Ernest de Maxenville
Êtes-vous contente ?
Marie
Mais non !
Ernest de Maxenville
Moi non plus ! Alors écrivez : « Jeunes époux, restez chez vous ! »
Elle ferme le livre.
Marie
Oh ! Approuvé !
Ernest de Maxenville
Marie... Permettez-moi de vous appeler Marie !... Pardonnez-moi ce voyage... inutile... et acceptez mon bras.
Elle éternue.
Marie
Volontiers.
Ils remontent vivement vers la porte du fond, accompagnés de Godais.
Ernest de Maxenville
Vous aussi ? Sauvons-nous !
Le rideau baisse.
Auguste
Moi, je vais manger le macaroni.