Comédie · 1860

Les Deux Timides

d’Eugène Labiche

Représentation
≈ 39 min
Distribution
2 femmes, 3 hommes
Répliques
474
Écriture
En prose
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Thibaudier H 151 ≈ 13 min 15
Cécile F 162 ≈ 11 min 13
Jules Frémissin H 89 ≈ 9 min 11
Anatole Garadoux H 46 ≈ 3 min 5
Annette F 26 ≈ 3 min 8
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Les Deux Timides
Thibaudier absentabsentabsentabsentabsent
Cécile absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Jules Frémissin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Anatole Garadoux absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Annette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Les Deux Timides

Scène 1

Annette, Cécile

Salon de campagne, ouvrant au fond sur un jardin par une grande porte. — Porte à gauche. — Portes dans les pans coupés. — Cheminée à droite. — Une pendule et des vases sans fleurs sur la cheminée. — Une table avec encrier, papier et plumes, à gauche. — À droite, un guéridon. — Un petit buffet après la porte de gauche. — Chaises, fauteuils.

Descendant en scène.

On entend chanter Cécile dans le jardin.

Annette

Monsieur, c'est votre eau chaude... Il est drôle, le futur de Mademoiselle, Monsieur Anatole Garadoux... Il passe tous les matins une heure et demie à sa toilette... ses ongles surtout lui prennent un temps ! Il les brosse, il les ratisse, il a un tas de petits instruments... Il travaille ça comme de la bijouterie, c'est curieux à voir ! Je ne sais pas si c'est par là qu'il a séduit Monsieur Thibaudier, toujours est-il que le bonhomme s'est laissé prendre comme... Au fait, comme il se laisse prendre par tout le monde. C'est incroyable ! Un homme de son âge... pas plus de défense qu'un enfant... une timidité... il n'ose jamais dire non... Ah ! Quelle différence avec sa fille ! Voilà une petite tête qui, avec son petit air tout doux, ne fait que ce qui lui plaît. Ah ! Je l'entends. Elle revient de sa promenade du matin avec une botte de fleurs dans son panier et son petit volume à la main.

Air de la Clef des champs (Deffès)

Etc.

Cécile

Le bon La Fontaine Nous peint le tableau D'un robuste chêne, D'un frêle roseau La force inutile De l'un n'est qu'un nom ; Le roseau débile Résiste et tient bon. Par peur, par faiblesse, On voit des papas Qui tremblent sans cesse Au moindre embarras. Mais, dans les familles, L'on peut, en ce cas, Voir des jeunes filles Qui ne tremblent pas. Le bon La Fontaine, Annette ! Vite ! Les vases de la cheminée.

Elles disposent ensemble les fleurs dans les vases qu'Annette pose sur le guéridon.

Annette

Voilà, mademoiselle. Dites donc, mademoiselle... Il se lève... Je viens de lui porter son eau chaude.

Cécile

À qui ?

Annette

À Monsieur Garadoux...

Cécile

Eh bien, qu'est-ce que ça me fait ?

Annette

Avez-vous remarqué ses ongles ?

Cécile

Non...

Annette

Comment, vous n'avez pas remarqué ses ongles ?... Ils sont longs comme ça ! Mais l'autre jour, en voulant ouvrir sa fenêtre, il en a cassé un !...

Cécile

Voilà un grand malheur !

Annette

Je sais bien que ça repousse... Mais il a paru vivement contrarié... car, depuis ce temps-là, il me sonne pour ouvrir la fenêtre.

Cécile

Je t'ai déjà priée de ne pas me parler sans cesse de Monsieur Garadoux... Cela m'est désagréable, cela m'agace !

Annette

Votre futur ?

Elle porte un vase sur la cheminée.

Cécile

Oh ! Mon futur ! Le mariage n'est pas encore fait ! Où est mon père ?

Annette

Monsieur Thibaudier ?... Il est dans son cabinet depuis une grande heure avec un particulier venu de Paris...

Cécile

De Paris ? Un jeune homme... Un jeune avocat ? Blond... l'air doux... les yeux bleus ?

Annette

Non... celui-là est brun... avec des moustaches et une barbe comme du cirage.

Cécile

Ah !

Annette

Je crois que c'est un commis voyageur en vins... Monsieur ne voulait pas le recevoir... Mais il a presque forcé la porte avec ses fioles.

Cécile

Pourquoi papa ne le renvoie-t-il pas ?

Elle porte le deuxième vase sur la cheminée.

Annette

Monsieur ?... Il est bien trop timide pour cela !

Cécile

Ça, c'est bien vrai !

Scène 2

Thibaudier, Cécile, Annette

Montrant deux petites bouteilles d'échantillon.

Thibaudier

Monsieur, c'est à moi de vous remercier... Enchanté... Je n'en avais pas besoin... Mais j'en ai pris quatre pièces.

Cécile

Vous avez acheté du vin ?

Elle remonte.

Annette

Votre cave est pleine.

Thibaudier

Je sais bien... Mais le moyen de refuser un monsieur bien mis... qui vient de faire quatre lieues... de Paris à Chatou...pour vous offrir sa marchandise... Car, enfin, il s'est dérangé, cet homme !

Cécile

Mais c'est vous qu'il a dérangé.

Annette

Est-il bon, au moins, son vin ?

Thibaudier

Veux-tu goûter ?

Elle boit et jette un cri.

Annette

Voyons ! Brrr !

Thibaudier

C'est ce qu'il m'avait semblé... J'ai même osé lui dire... avec ménagement : " Votre vin me paraît un peu jeune ! " J'ai cru qu'il allait se fâcher... Alors, j'en ai pris quatre pièces...

On sonne à gauche.

Elle entre à gauche, pan coupé.

Annette

Voilà de quoi faire de la salade. C'est Monsieur Garadoux qui sonne pour me faire ouvrir sa fenêtre.

Scène 3

Thibaudier, Cécile, Annette

Thibaudier

Comment ! Il n'est pas encore levé, Monsieur Garadoux ?

Cécile

Non. Il paraît jamais avant dix heures...

Thibaudier

Ça ne m'étonne pas... Tous les soirs, il s'empare de mon journal... Dès qu'il arrive, il le monte dans sa chambre... et il le lit pour s'endormir.

Cécile

Eh bien... et vous... ?

Thibaudier

Moi ?... Je le lis le lendemain...

Cécile

Ah ! C'est un peu fort...

Thibaudier

Je t'avoue que ça me prive ; et, si tu pouvais lui en toucher un mot... sans que cela ait l'air de venir de moi !

Cécile

Soyez tranquille ! Je lui parlerai !

Thibaudier

Vrai ! Tu oseras ?...

Cécile

Tiens !

Thibaudier

J'admire ton assurance... À dix-huit ans... Moi, c'est plus fort que moi... La présence d'un étranger dans ma maison... Ça me trouble... Ça m'anéantit...

Annette

Pauvre père !

Thibaudier

Mais cela va bientôt finir, Dieu merci !

Cécile

Comment ?

Thibaudier

Oui, toutes ces demandes, ces présentations... J'en suis malade !... Que veux-tu ! J'ai passé ma vie dans un bureau... à l'administration des Archives... et des Archives secrètes, encore ! Nous ne recevions jamais personne... ça m'allait... Voilà pourquoi je n'aime pas à causer avec les gens que je ne connais pas.

Cécile

Vous connaissez donc beaucoup Monsieur Garadoux ?

Air du Piège

Thibaudier

"Bonjour monsieur, comment vous portez-vous ? Bien ! Je le vois... Grand merci, moi de même. Maître Godard vous a parlé pour nous... Tant mieux ! Ma joie en est extrême. Croyez, monsieur, que je serais flatté D'être admis dans votre famille... Pas du tout, mais il m'a été recommandé par mon notaire, que je ne connais presque pas non plus. Il s'est présenté carrément... Nous avons causé pendant deux heures... sans que j'aie eu la peine de placer quatre mots... Il faisait les demandes et les réponses... cela m'a mis tout de suite à mon aise : Hein ?... Pas un mot ?... Allons ! C'est arrêté ; cous m'accordez la main de votre fille."

Cécile

Et vous lui ?...

Thibaudier

Et il paraît que je lui ai accordé ta main... à ce qu'il m'a dit. Alors, il est venu s'installer ici depuis quinze jours... et, aujourd'hui même, nous devons aller à la mairie pour faire les publications.

Cécile

Aujourd'hui ?

Thibaudier

C'est lui qui a décidé ça... Moi, je ne me mêle de rien !

Cécile

Mais, papa...

Thibaudier

Quoi ?

Cécile

Est-ce qu'il vous plaît beaucoup, Monsieur Garadoux ?

Thibaudier

C'est un charmant garçon... qui a une facilité de parole...

Cécile

Il est veuf ! Je ne veux pas épouser un veuf.

Thibaudier

Mais...

Cécile

Mais si, par hasard... un autre prétendu se présentait ?

Thibaudier

Comment ! Un autre prétendu ?... Encore des demandes ? Des entrevues ! Il faudrait recommencer ? Ah ! Non, non ! Il va s'asseoir près de la table, à gauche.

Cécile

Celui dont je parle n'est pas un étranger... vous savez bien... Monsieur Jules Frémissin... un avocat...

Thibaudier

Un avocat !... Je ne pourrai jamais causer avec un avocat !

Cécile

C'est le neveu de ma marraine...

Thibaudier

Le neveu ! Le neveu ! Je ne l'ai jamais vu !

Cécile

Je croyais que ma marraine vous avait écrit...

Thibaudier

Il y a trois mois... avant Garadoux... Ce n'était qu'un projet en l'air... et, puisque ce monsieur n'a pas paru, c'est qu'il n'a jamais pensé à toi !

Cécile

Oh ! Si, papa... j'en suis sûre.

Elle s'assied sur ses genoux.

Thibaudier

Comment ! Tu es sûre ! Voyons, parle-moi franchement... Que s'est-il passé ?

Cécile

Oh ! Rien ! Il ne m'a jamais parlé !

Thibaudier

Eh bien ?

Cécile

Mais, le jour de ce grand dîner que ma tante a donné pour sa fête... et où vous n'avez pas voulu venir.

Thibaudier

Je n'aime pas les réunions... où il y a du monde.

Cécile

J'étais à table, près de Monsieur Frémissin... Il rougissait... Il ne faisait que des gaucheries.

Thibaudier

Je connais ça... Lesquelles !

Cécile

D'abord, il a cassé son verre !

Thibaudier

Ce n'est pas un symptôme... C'est une maladresse.

Cécile

Ensuite, quand je lui ai demandé à boire... Il m'a passé la salière.

Thibaudier

Il est peut-être sourd.

Cécile

Oh ! Non, papa, il n'est pas sourd... Il était troublé. Voilà tout.

Thibaudier

Eh bien ?

Baissant les yeux.

Cécile

Eh bien, pour qu'un jeune homme qui est avocat... qui parle en public... soit troublé à ce point... Il faut bien qu'il y ait une raison...

Thibaudier

Et cette raison... C'est qu'il t'aime ?

Cécile

Dame, papa !... Si cela était ?

Thibaudier

Si cela était, il serait venu... Il n'est pas venu... Donc cela n'est pas ! Et j'en suis bien aise, car, au point où sont les choses avec Monsieur Garadoux...

Elle sort.

Annette

Monsieur, c'est une lettre que le facteur apporte.

Cécile

L'écriture de ma marraine !

Lisant.

Thibaudier

Voyons, ne te monte pas la tête. Encore quelque invitation... c'est insupportable ! "Cher monsieur Thibaudier... permettez-moi de vous adresser Monsieur Jules Frémissin, mon neveu, dont je vous ai parlé il y a quelques mois... Il aime notre chère Cécile..."

Cécile

J'en étais bien sûre !

Reprenant sa lecture.

Thibaudier

Allons bon ! Des complications ! "Son rêve serait d'obtenir sa main... Je devais l'accompagner aujourd'hui pour traiter cette importante affaire, mais je suis retenue par une indisposition, il se présentera seul..."

Cécile

Il va venir !

Thibaudier

Je n'y suis pas !

Cécile

Ah ! Papa !

Thibaudier

Mais c'est impossible, j'ai donné ma parole à Garadoux... Tu vas me lancer dans des difficultés...

Cécile

Je vous soutiendrai, papa !

Thibaudier

Mais qu'est-ce que tu veux que je devienne entre deux prétendus ?

Cécile

Vous congédierez Monsieur Garadoux !

Apercevant Garadoux qui sort de sa chambre.

Thibaudier

Moi ?... Chut ! Le voici !

Scène 4

Anatole Garadoux, Thibaudier, Cécile, Annette

Anatole Garadoux

Bonjour... Cher beau-père...

Thibaudier

Monsieur Garadoux...

Anatole Garadoux

Ma charmante future... Vous êtes fraîche, aujourd'hui, comme un bouquet de cerises.

Elle remonte à la table.

Cécile

Je vous remercie... pour ma fraîcheur des autres jours !

Haut.

Thibaudier

Oh ! Elle va trop loin ! Ce cher Garadoux !... Vous avez bien dormi ?

À Cécile.

Anatole Garadoux

Parfaitement ! Je me suis levé un peu tard peut-être ?...

Cécile

Je n'ai pas dit cela !

Vivement.

Thibaudier

Le fait est que vous n'aimez pas la campagne, le matin... Ce n'est pas un reproche !

Il examine ses ongles.

Il tire un petit instrument de sa poche et lime ses ongles.

Anatole Garadoux

Moi ? Assister au réveil de la nature, je ne connais pas de plus magnifique tableau ! Les fleurs ouvrent leurs calices, le brin d'herbe redresse sa tête pour rendre hommage au soleil levant. Le papillon essuie ses ailes encore humides des baisers de la nuit...

Thibaudier

Le voilà parti !... C'est très commode !

Cécile

Il fait sa toilette !

Anatole Garadoux

L'abeille diligente commence ses visites à la rose pendant que la fauvette à tête noire...

Brusquement, à Garadoux.

Cécile

C'est impatientant ! Quoi de nouveau dans le journal ?

Anatole Garadoux

Comment, le journal ?

Cécile

Vous l'avez monté, hier soir... et mon père n'a pu le lire...

Thibaudier

Oh !... A-t-elle un aplomb !

Anatole Garadoux

Mille pardons, Monsieur Thibaudier, c'est par inadvertance !

Thibaudier

Oh ! Il n'y a pas de mal !

Anatole Garadoux

Je ne l'ai pas même lu...

Thibaudier

Vous ne l'avez pas lu ? Alors, gardez-le, Monsieur Garadoux !

Anatole Garadoux

Non, je vous en prie !

Thibaudier

Moi, je vous en supplie...

Il va à la cheminée et arrange sa cravate devant la glace.

Anatole Garadoux

Allons, puisque vous le voulez !

Thibaudier

J'aurais pourtant bien voulu voir le cours de la rente !

Annette

Monsieur...

Thibaudier

Qu'est-ce ?

Elle remet la carte à Thibaudier.

Annette

C'est la carte de visite d'un monsieur qui attend là... à la grille...

Après avoir jeté un coup d'oeil.

Cécile

Un monsieur ?... C'est lui ! Monsieur Jules !

Thibaudier

Saprelotte !... Et devant l'autre !... Que faire ?

Haut à Annette.

Annette sort.

Cécile

Vous ne pouvez pas lui refuser votre porte. Faites entrer !

Anatole Garadoux

Une visite ?... Ah ça, beau-père, n'oubliez pas qu'à midi nous allons à la mairie pour les publications.

Bas à Cécile.

Thibaudier

Certainement, mon cher Garadoux, certainement ! Au moins, emmène-le.

Cécile

Voulez-vous m'accompagner, Monsieur Garadoux ?

Anatole Garadoux

Volontiers, Mademoiselle... Où allons-nous ?

Cécile

Arroser mes fleurs.

Anatole Garadoux

Ah !... C'est que le soleil est bien ardent.

Cécile

Raison de plus ! Mes corbeilles meurent de sécheresse... Allons ! Venez !

Anatole Garadoux

Avec plaisir !

Air de l'Omelette à la Follembuche

Cécile

S'il pouvait encore se casser un ongle !

Cécile

Venez, monsieur, arroser mes fleurs, Comptez sur leur reconnaissance, En doux parfums, en riches couleurs Elles paieront votre assistance.

Anatole Garadoux

Voyez mon obéissance !

ENSEMBLE.

Thibaudier

Que faire en cette occurence ?

Cécile

Venez, venez, arroser mes fleurs, En doux parfums, en riches couleurs Elles paieront votre assistance. Allons, venez arroser mes fleurs !

Anatole Garadoux

Allons, je vais arroser vos fleurs. Mais pour les soins donnés à vos soeurs, De vous j'attends ma récompense. Allons, allons arroser vos soeurs.

Garadoux et Cécile sortent par le fond.

Thibaudier

Quel sort cruel ! deux adorateurs ! Voilà de quoi combler mes malheurs ! À qui donner la préférence Entre ces deux adorateurs ?

Scène 5

Thibaudier, Annette

Thibaudier

Mon Dieu ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! Quelle situation ! Un prétendu accepté... installé !... et un autre !... Un avocat encore !... Il doit avoir une langue !... Il va m'entortiller avec sa langue !... Je me connais, je suis capable de lui dire : "Oui..." comme à l'autre !... Ça en fera deux !

Elle sort par la droite.

Annette

Monsieur Frémissin !

Se regardant et saisissant ce prétexte.

Il se sauve par la première porte de gauche au moment où Frémissin paraît au fond.

Thibaudier

Lui !... Que lui dire ?... Ah ! Je n'ai pas d'habit... Je vais mettre un habit !

Scène 6

Jules Frémissin

Il entre par le fond timidement, très décontenancé, et salue tout bas.

Regardant autour de lui.

Avec feu.

Effrayé.

Se révoltant.

Tout à coup.

Il remonte vers le fond et se rencontre vers la porte avec Cécile.

Jules Frémissin

Monsieur... Madame... J'ai bien l'honneur... Tiens ! Personne ! Ah ! Tant mieux ! Ce que je redoutais le plus, c'était de rencontrer quelqu'un... Je frissonne à l'idée de me trouver en présence de ce père... qui sait que j'aime sa fille... Ah ! Oui, je l'aime !... Depuis ce dîner où j'ai cassé un verre... Je viens tous les jours à Chatou pour faire ma demande... J'arrive par le convoi de midi, je n'ose pas entrer, et je repars par celui d'une heure. Si cela devait continuer, je prendrais un abonnement au chemin de fer... Mais aujourd'hui... J'ai eu du courage, j'ai franchi la grille ! Sans ma tante ! Qui n'a pu m'accompagner... et je vais être obligé... moi-même... tout seul, de... Mais est-ce que ça se peut ? Est-ce qu'il est possible de dire à un père... qu'on ne connaît pas : "Monsieur, voulez-vous avoir l'obligeance de me donner votre fille pour l'emmener chez moi et..." Non ! On ne peut pas dire ces choses-là ! Et jamais je n'oserai... Si je m'en allais !... Personne ne m'a vu... Je m'en vais ! Je reviendrai demain... à midi.

Scène 7

Jules Frémissin, Cécile

Jules Frémissin

Trop tard !

Cécile

Je ne me trompe pas... Monsieur Jules Frémissin ?

Jules Frémissin

Oui, Monsieur...

Cécile

Hein ?

Jules Frémissin

Oui, Mademoiselle...

Cécile

À quel heureux hasard devons-nous l'honneur de votre visite ?

Jules Frémissin

C'est bien le hasard, en effet... Je passais... Je cherchais le notaire...

Cécile

Ah !

Saluant.

Jules Frémissin

J'ai affaire au notaire de Chatou... J'ai vu une grille... J'ai sonné... mais je vois que je me suis trompé... Mademoiselle, j'ai bien l'honneur...

Cécile

Mais attendez donc !... Mon père sera charmé de vous voir...

Jules Frémissin

Oh ! Ne le dérangez pas ! Je me retire...

Cécile

Du tout ! Vous me feriez gronder... Veuillez vous asseoir...

Il ôte ses gants puis les remet vivement.

Jules Frémissin

Avec plaisir... Je ne suis pas fatigué.

Cécile

Pauvre garçon ! Comme il est troublé !

Jules Frémissin

Qu'elle est jolie !

Cécile

Vous me permettez de garnir mon sucrier ? Elle va prendre sur le buffet un sucrier et une boîte à sucre.

Jules Frémissin

Comment donc ! Si je vous gêne...

Cécile

Mais pas du tout !... Et même si je ne craignais d'être indiscrète...

Jules Frémissin

Parlez, Mademoiselle !

Air de Couder

Cécile

C'est agir sans cérémonie, Mais vous voudrez bien m'excuser...

Jules Frémissin

De quoi s'agit-il, je vous prie ?

Cécile

Eh bien, allons ! je vais oser ! Abusant de cette obligeance, Puis-je, monsieur, vous supplier...

Jules Frémissin

De quoi ?

Cécile

D'avoir la complaisance De me tenir mon sucrier ?

Ensemble

Jules Frémissin

Avec bonheur ! avec transport !...

À part.

Cécile

Pardon de la peine. Mais comme cela, Je suis bien certaine Qu'il nous restera !

À part.

Cécile choisit les morceaux de sucre dans la boîte et les met un à un dans le sucrier.

Jules Frémissin

Je vous rends sans peine Ce service-là Ce charmant sans-gêne M'enhardit déjà !

Surmontant sa timidité, haut.

Jules Frémissin

Si son père nous surprenait dans cette position !... Il faut pourtant que je lui dise quelque chose... J'ai l'air d'un idiot ! Mademoiselle Cécile !...

Cécile

Monsieur Jules ?

Jules Frémissin

Il est bien blanc, votre sucre !...

Cécile

Comme tous les sucres...

Jules Frémissin

Oh ! Non, pas comme tous les sucres !

Cécile

Qu'est-ce qu'il a donc ?

Haut.

Jules Frémissin

J'ai été trop loin. Est-il de canne ou de betterave ?

Cécile

Je ne sais pas... Je n'en connais pas la différence.

Jules Frémissin

Oh ! Elle est très grande... l'un est bien plus... tandis que l'autre... est récolté par les nègres...

Elle reprend son sucrier, s'éloigne de lui et va au buffet.

Cécile

Ah ! Je vous remercie !

Jules Frémissin

C'est bien fait ! Pourquoi vais-je me fourrer dans la question des sucres ?

Cécile

Voici mon père !

Jules Frémissin

Ah ! Mon Dieu !

Scène 8

Cécile, Thibaudier, Jules Frémissin

Thibaudier entre par la gauche, très décontenancé. Il est en habit noir.

Thibaudier et Frémissin se tiennent aux deux extrémités de la scène, très embarrassés et n'osant lever les yeux l'un sur l'autre.

Cécile

Papa, c'est Monsieur Jules Frémissin...

Saluant Jules de loin.

Thibaudier

Allons, il le faut ! Monsieur... je suis très heureux...certainement...

Thibaudier

C'est moi, monsieur, qui... certainement...

Thibaudier

Qu'il a l'air imposant !

Jules Frémissin

J'aurais bien mieux fait de m'en aller !

Cécile

Vous avez sans doute à causer... je vous laisse.

Thibaudier

Comment !

À Frémissin.

À son père.

Tous deux s'asseyent. Bas à Frémissin.

Bas à son père.

Elle sort par la gauche.

Cécile

Il faut que je prépare mon dessert. Asseyez-vous... Vous aussi, papa... Courage ! Courage !

Scène 9

Thibaudier, Jules Frémissin

Ils sont assis en face l'un de l'autre, et sont très embarrassés.

Thibaudier

Nous voilà seuls... Il a l'air d'avoir un aplomb de tous les diables !

S'inclinant.

Jules Frémissin

Jamais je n'ai été si mal à mon aise. Monsieur...

À part.

Thibaudier

Monsieur... Il va me faire sa demande !...

Jules Frémissin

Vous avez sans doute reçu une lettre de ma tante ?

Thibaudier

Et comment se porte-t-elle, cette chère dame ?

Jules Frémissin

Parfaitement.

Thibaudier

Allons, tant mieux ! Tant mieux !

Jules Frémissin

Sauf ses rhumatismes, qui ne la quittent pas depuis huit jours.

Thibaudier

Allons, tant mieux ! Tant mieux !

Jules Frémissin

Mais j'espère que le beau temps... le soleil...

Thibaudier

Mon baromètre monte !

Jules Frémissin

Le mien aussi... C'est drôle ! Deux baromètres qui montent en même temps.

Thibaudier

C'est fâcheux pour mes rosiers, ils vont griller.

Jules Frémissin

Vous êtes amateur ?

Thibaudier

Passionné... Je fais des semis !

Jules Frémissin

Moi aussi !

À part.

Thibaudier

Allons, tant mieux ! Tant mieux ! Jusqu'à présent, ça marche très bien !

Haut, très ému, se levant.

Thibaudier

Il a l'air bonhomme... Si j'essayais... Dans sa lettre... Ma tante daignait... vous annoncer ma visite...

Haut.

Thibaudier

Nous y voilà... En effet !... En effet !... Mais elle ne m'indiquait pas précisément... le but...

Jules Frémissin

Comment ! Elle ne vous a pas dit ?

Thibaudier

Non ! Elle ne m'en a pas soufflé mot...

Haut, avec effort.

Jules Frémissin

Ah ! Mon Dieu !... Mais alors... C'est encore plus difficile. Monsieur... C'est en tremblant...

Thibaudier

Quel soleil ! Regardez donc ce soleil ! Ça va tout brûler...

Reprenant.

Jules Frémissin

Oui... Moi, je couvre avec des paillassons... C'est en tremblant que je viens solliciter la faveur de...

Thibaudier

Voulez-vous vous rafraîchir ?

Jules Frémissin

Merci ! Je ne bois jamais entre mes repas.

Thibaudier

Moi non plus... Une fois, j'avais très chaud... J'ai voulu boire un verre de bière... Ça m'a fait mal.

Jules Frémissin

Allons ! Tant mieux ! Tant mieux !... Je viens solliciter la faveur...

Thibaudier

Ah ! Vous cultivez des rosiers ?...

Jules Frémissin

J'ai exposé l'année dernière l'Étendard de Marengo.

Thibaudier

Et moi le Géant des batailles... Trois pouces de diamètre !

Jules Frémissin

Avez-vous le Triomphe d'Avranches ?

Thibaudier

Non... Mais j'ai les Prémices de Pontoise.

Jules Frémissin

Monsieur, c'est en tremblant...

Thibaudier

En usez-vous, Monsieur ?

Jules Frémissin

Jamais entre mes repas... C'est en tremblant que je viens solliciter... la faveur... d'obtenir...

Thibaudier

Quoi ?

Jules Frémissin

Mais... quelques-unes de vos greffes !...

Thibaudier

Comment donc ! Jeune homme... avec plaisir...

Jules Frémissin

Mais, Monsieur...

Thibaudier

Je cours les envelopper moi-même dans de la mousse mouillée...

Haut.

Jules Frémissin

Il s'en va !... Monsieur Thibaudier...

À part.

Il sort vivement par le fond et tourne à droite.

Thibaudier

Enchanté, cher monsieur... enchanté... Je l'échappe belle !... Ouf !

Scène 10

Jules Frémissin, Cécile

Jules Frémissin

Il est parti !... Et je n'ai pas trouvé un mot !... Imbécile... Brute !... Âne !... Crétin !...

Cécile

Eh bien, Monsieur Jules ?

Jules Frémissin

Elle !

Cécile

Vous avez causé avec mon père ?

Jules Frémissin

Oui, Mademoiselle...

Cécile

Et... avez-vous été content de l'entrevue ?

Jules Frémissin

Enchanté !... Et la preuve c'est qu'il est allé me chercher ce que je lui demandais...

Cécile

Il me cherche ?

Jules Frémissin

Non ! Pas vous... des greffes de rosier !

Cécile

Des greffes !

Jules Frémissin

Oui, Mademoiselle... pendant un quart d heure ... C'est à ne pas y croire ! Nous n'avons parlé que du Géant des batailles et du Triomphe d'Avranches.

Cécile

Mais pourquoi cela ?

Jules Frémissin

Ah ! Parce que... parce que je suis possédé d'une infirmité déplorable : je suis timide !...

Cécile

Vous aussi ?

Jules Frémissin

Mais timide jusqu'à l'idiotisme, jusqu'à l'imbécilité ! Ainsi, on me tuerait plutôt que de me faire dire tout haut que ce je me dis tout bas depuis trois mois... C'est-à-dire que je vous aime ! Que je vous adore ! Que vous êtes un ange !...

Cécile

Mais il me semble que vous le dites très bien !

Jules Frémissin

Je l'ai dit !... Oh ! Pardon ! Ça ne compte pas, ça m'a échappé !... Je ne vous le dirai plus... jamais... Je vous le jure !...

Cécile

Ne jurez pas... Je ne vous demande pas de serment !... Timide... Un avocat ! Ça doit bien vous gêner pour plaider.

Jules Frémissin

Aussi je ne plaide jamais !... Ça m'est arrivé une fois... Et ça ne m'arrivera plus.

Cécile

Que s'est-il donc passé ?

Jules Frémissin

Ma tante m'avait procuré un client... Car Dieu m'est témoin que je n'ai pas été le chercher. C'était un homme violent... Il avait laissé tomber sa canne sur le dos de sa femme...

Cécile

Et vous le défendiez ?

Jules Frémissin

Vous allez voir si je l'ai défendu !... Le grand jour arrive... Tous mes camarades étaient à l'audience... J'avais préparé une plaidoirie brillante... Je la savais par coeur... Tout à coup, un grand silence se fait... Et le président me dit en m'adressant un geste bienveillant : "Avocat, vous avez la parole ! " Je me lève... Je veux parler... impossible ! Rien, pas un mot ! Pas un son ! Le tribunal me regardait, le président me répétait : "Vous avez la parole..." Je ne l'avais pas du tout ! Mon client me criait : "Allez donc ! allez donc ! " Enfin, je fais un effort ! Quelque chose d'inarticulé sort de mon gosier : "Messieurs, je recommande le prévenu à... toute la sévérité du tribunal." Et je retombe sur mon banc !

Cécile

Et votre client ?

Jules Frémissin

Il a été condamné au maximum : six mois de prison !

Cécile

C'est bien fait !

Jules Frémissin

C'était trop peu pour ce qu'il m'avait fait souffrir ! Aussi je n'ai jamais voulu recevoir d'honoraires... Il est vrai qu'il a négligé de m'en offrir... Et maintenant que vous me connaissez... Voyez s'il m'est possible d'adresser moi-même à Monsieur votre père... une demande...

Cécile

Je ne puis pourtant pas lui demander ma main pour vous...

Jules Frémissin

Non ! Ça ne serait pas convenable ; alors, j'attendrai que ma tante soit guérie !

Cécile

Attendre ! Mais vous ne savez donc pas qu'il y a ici un autre prétendu ?

Jules Frémissin

Un autre ?

Cécile

Installé... Accueilli par mon père !

Jules Frémissin

Ah ! Mon Dieu ! Une lutte ! Un rival !

Cécile

Mais je ne l'aime pas, et, si l'on me force à l'épouser, je mourrai certainement de chagrin !

Avec résolution.

Jules Frémissin

Mourir, vous ? Où est votre père ? Qu'il vienne !

Cécile

Vous parlerez ?

Jules Frémissin

Oui, je parlerai !

Cécile

À la bonne heure !

Jules Frémissin

Envoyez-moi Monsieur votre père !

Elle sort par le fond et tourne à gauche.

Cécile

Je vais le chercher !... Courage ! Courage !

Scène 11

Jules Frémissin, Thibaudier

S'asseyant à la table.

Il écrit rapidement tout en parlant.

Il plie et met l'adresse.

Mettant un timbre par habitude.

Jules Frémissin

Oui, je parlerai !... C'est-à-dire non !... Je ne parlerai pas... J'ai un autre moyen... meilleur... Je vais écrire : j'ai la plume très hardie ! C'est ça... Une lettre ! Au moins une lettre ne rougit pas, ne tremble pas... On peut casser les vitres !... Et je les casse ! "À Monsieur Thibaudier." Un timbre... Voilà ce que c'est.

Thibaudier

Tenez-les au frais ! On va venir les prendre !

Montrant sa lettre.

Il met vivement sa lettre sur la pendule et s'en éloigne.

Jules Frémissin

Lui ! Déjà ! Je ne peux pas lui mettre ça dans la main... Ah ! Sur la pendule.

Scène 12

Jules Frémissin, Thibaudier

Jules Frémissin

Cher Monsieur, vos greffes sont prêtes...

À part.

Jules Frémissin

Merci. Il n'a pas vu sa fille !

Thibaudier

J'ai fait ajouter au paquet le Comice de Seine-et-Marne.

Indiquant du geste.

Jules Frémissin

Mille fois trop bon ! Sur la pendule !... Sur la pendule !

Thibaudier

Plaît-il ?

Il sort vivement par le fond.

Jules Frémissin

Une lettre ! Je reviendrai chercher la réponse.

Scène 13

Thibaudier, Cécile, Anatole Garadoux

Il la prend.

Thibaudier

Sur la pendule ?... Une lettre ?

Regardant étonnée.

Cécile

Ah ! Papa, je vous cherche partout. Eh bien ! Et Monsieur Frémissin ?

Thibaudier

Il sort à l'instant, mais il paraît qu'il vient de m'écrire... sur la pendule !

Cécile

Comment ?

Cécile

C'est bien pour moi... Tiens ! Il a mis un timbre !

Cécile

Voyons, papa, voyons vite !...

Thibaudier

"Monsieur, j'aime mademoiselle votre fille !... Non, je ne l'aime pas !..."

Cécile

Hein ?

Thibaudier

"Je l'adore ! "

Cécile

Ah !

Thibaudier

Mais éloigne-toi donc, tu ne dois pas écouter ça !

Cécile

Oh ! Papa, je le savais !

Reprenant sa lecture.

S'interrompant.

Thibaudier

Ah ! C'est différent. "Je l'adore ! " Tu le savais, mais comment l'as-tu appris ?

Cécile

Il me l'a dit !...

Se ravisant.

Thibaudier

Ah ! Je disais aussi... Mais c'est fort impertinent de sa part.

Cécile

La suite ? La suite ?

Lisant.

Thibaudier

Oui... "Vous n'avez que deux choses à m'offrir... sa main ou une loge à Charenton ! "

Cécile

Eh bien, papa ?

Thibaudier

Eh bien, puisqu'il me laisse le choix, je lui offre la loge !

Cécile

Oh ! Petit père !

Thibaudier

Ne cherche pas à m'attendrir !...

Cécile

Vous qui m'aimez tant !

Thibaudier

Non, Mademoiselle ! Je ne vous aime pas... tant que ça !

Air de Broskovano (Deffès)

Cécile

Vous n'aimez pas votre Cécile, Vous ne voulez pas son bonheur. Vous supplier est inutile, Rien ne peut toucher, votre coeur. Mon malheur, j'en suis bien certaine, Voilà votre voeu le plus doux, Et je n'ai droit qu'à votre haine, Pour tout l'amour que j'ai pour vous. Oh ! Je le sais bien !

Il l'embrasse.

Thibaudier

Est-elle gentille ! Mais qu'est-ce que tu veux que je dise à Monsieur Garadoux ?

Cécile

Oui... Je comprends... Votre timidité !

Thibaudier

Comment ! Ma timidité ? Mais je ne suis pas timide !

Cécile

Oh ça !

Thibaudier

Un homme en vaut un autre.

Cécile

Certainement.

À sa fille.

Thibaudier

Je n'ai pas peur de Monsieur Garadoux ! Et je saurai bien lui dire... sans me gêner, que... que... Qu'est-ce qu'il faudra lui dire ?

Vivement.

Cécile

Oui... C'est là l'embarras... Parler ! Faites comme Monsieur Frémissin !

Thibaudier

Quoi ?

Cécile

Ne parlez pas... Écrivez !

Thibaudier

Écrire !... Parbleu !... Tu as raison !... S'il ne s'agit que d'écrire...

Cécile

Vite vite ! Mettez-vous là !

Écrivant.

S'arrêtant.

Écrivant.

À sa fille.

Thibaudier

Tu vas voir ! "Monsieur..." C'est un peu sec... "Cher monsieur." Après ? Qu'est-ce que tu mettrais ?

Cécile

"Votre recherche me flatte..."

Parlé.

Thibaudier

"Et m'honore." Adoucissons !... Adoucissons !...

Cécile

"Mais il m'est impossible de donner suite à vos projets de mariage avec ma fille."

Parlé.

Thibaudier

"Avec ma fille." Mais ça ne suffit pas, il faut trouver une raison !

Cécile

J'en ai une !

Thibaudier

Ah ! Voyons !

Cécile

"Croyez bien, cher monsieur, que je n'obéis en cette circonstance qu'à des considérations toutes particulières et toutes personnelles qui n'affaiblissent en rien les sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être..."

Thibaudier

Tu appelles ça une raison ?

Cécile

C'est une raison diplomatique.

Anatole Garadoux

Portez ça dans ma chambre !

Thibaudier

C'est lui !...

Cécile

Je vous laisse...

Thibaudier

Comment ! Tu t'en vas ?

Cécile

Sonnez Annette, et... chargez-la de remettre votre lettre.

À part.

Thibaudier

C'est juste ! Elle est pleine d'idées, ma fille.

Elle sort par la gauche.

Cécile

Adieu, petit père... Quand vous le voulez, vous êtes charmant !

Scène 14

Thibaudier, Anatole Garadoux

Il sonne.

Thibaudier

L'enfant gâté ! Appelons Annette.

Anatole Garadoux

Comment, beau-père, vous n'êtes pas encore prêt ?

Haut.

Thibaudier

Ce n'est pas Annette. Prêt... pour quoi faire ?

Anatole Garadoux

Pour aller à la mairie... Dépêchez-vous.

À part.

Haut.

Thibaudier

Oui. Si cette bête d'Annette était venue ! Mon gendre... Non ! Cher monsieur, en vous attendant... j'ai écrit une lettre... une lettre importante.

Anatole Garadoux

Une grande nouvelle ! Mais pas un mot à votre fille.

Thibaudier

Quoi donc ?

Anatole Garadoux

La corbeille vient d'arriver.

Thibaudier

Quelle corbeille ?

Anatole Garadoux

La corbeille de noce.

À part, avec désespoir.

Thibaudier

Comment ! Vous avez acheté... ? Il a acheté la corbeille !

À lui-même.

À Thibaudier.

Anatole Garadoux

Vous verrez !... Je crois que ce n'est pas mal !... Il y a surtout deux bracelets !... Je me suis encore cassé un ongle en arrosant. Style Renaissance... bleu sur fond d'or.

Haut, faisant un effort.

Thibaudier

Bleu sur fond d'or ! La lettre que je viens d'écrire...

Anatole Garadoux

J'ai aussi pensé à vous, papa Thibaudier !

Thibaudier

À moi ?

Anatole Garadoux

Un souvenir... Une tabatière.

Thibaudier

Comment ?

Anatole Garadoux

C'est du Louis XV... sans restauration.

Thibaudier

Comment, Monsieur... non ! Mon gendre... vous avez eu la bonté... ?

Anatole Garadoux

Ce cher papa Thibaudier !... Je vous aime, moi, allez !

À part.

Thibaudier

Moi aussi ! Un homme qui vous donne des tabatières !... C'est impossible !

Anatole Garadoux

Diable ! Midi ! Dépêchons-nous, votre maire va nous attendre !

Se ravisant.

Thibaudier

Ma mère ? Ah !... Je n'ai qu'une cravate à mettre !

Regardant sa main, à part.

À Thibaudier.

Il entre dans sa chambre, pan coupé à gauche.

Anatole Garadoux

Et moi, un habit. Diable d'ongle ! Je suis à vous dans cinq minutes.

Scène 15

Thibaudier, Jules Frémissin

Jetant les yeux sur la lettre qu'il tient.

Allant à la table.

Il rit.

Se levant.

Il met sa lettre sur la pendule.

Thibaudier

Il n'y avait pas moyen ! Il a acheté la corbeille. Je vais déchirer ma lettre... Et l'autre ? Frémissin, qui va venir chercher ma réponse !... Quel embarras !... Ça n'a pas de nom !... Mais ma lettre non plus n'a pas de nom !... Je vais y mettre celui de Frémissin... Ma fille ne peut pas en épouser deux... et, puisque l'autre a acheté la corbeille... "À Monsieur Jules Frémissin, avocat au barreau de Paris." Mettons un timbre. Et maintenant... sur la pendule !...

Jules Frémissin

Pardon, Monsieur, c'est moi !

Il sort par la gauche.

Thibaudier

Sur la pendule !... Sur la pendule !...

Scène 16

Jules Frémissin, Cécile

Il court prendre la lettre.

Lisant.

Parlé.

Lisant.

Tombant assis près du guéridon, sur une chaise.

Jules Frémissin

Sur la pendule ? Est-ce qu'il n'a pas lu ? Ah ! Si, c'est la réponse. Sur la pendule, notre boîte aux lettres. Je suis ému ! Je n'ose pas l'ouvrir ! "Cher monsieur, votre recherche me flatte et m'honore." Ah ! Qu'il est bon ! "Mais il m'est impossible de donner suite à vos projets de mariage..." Ah !... Refusé !... J'en étais sûr !

Cécile

Monsieur Jules, vous avez vu...

Il lui donne la lettre.

Jules Frémissin

Votre père ? Oui, mademoiselle... Voilà sa réponse !

Cécile

Hein ? Ma lettre ?... Mais elle n'est pas pour vous !

Jules Frémissin

"À Monsieur Jules Frémissin, avocat au barreau de Paris."

Cécile

Et c'est lui qui vous l'a remise ?

Jules Frémissin

Lui-même ! Sur la pendule !

Cécile

Oh ! C'est trop fort ! Me manquer de parole ! Me jouer comme une enfant !

Jules Frémissin

Vous sacrifier !

Cécile

Oh ! Mais nous allons voir ! Je ne suis pas timide, moi ! Monsieur Jules !

Jules Frémissin

Mademoiselle !

Cécile

Envoyez-moi chercher une voiture.

Jules Frémissin

Une voiture ? Pour qui ?

Cécile

Vous le saurez... Allez !

À part.

Il sort vivement par le fond.

Jules Frémissin

Tout de suite, Mademoiselle. Quelle énergie !

Scène 17

Cécile, Thibaudier, Annette

Air de la Clef des champs (Deffès)

Elle prend, sur une chaise au fond, son châle et son chapeau qu'elle met vivement.

Cécile

On verra, l'on verra Qui des deux cédera ; Mon cher petit père, J'ai du caractère ! On verra, l'on verra Si j'aime qui m'aime, Et si malgré moi-même On me mariera ! Je suis trop gentille Pour le régenter ; Ce n'est qu'à sa fille Qu'il sait résister ; Mais son coeur est tendre Pour sa pauvre enfant. Je saurai le prendre En le tourmentant. Je vais alarmer sa tendresse ; Il faut, il faut lui faire peur, Et conquérir par la frayeur Ce qu'il refuse par faiblesse ! On verra, l'on verra, Ah ! C'est comme ça que mon père se joue de ses promesses !

Apercevant sa fille.

Thibaudier

J'ai mis ma cravate. Cécile ! Où vas-tu ?

Cécile

Je pars... Je vous quitte !

Thibaudier

Où vas-tu ?

Cécile

Me jeter dans un couvent... humide et froid.

Thibaudier

Brrr !... Un couvent humide et froid ? Toi ?...

Cécile

Puisque vous n'avez pas la force d'aimer votre fille... de la délivrer d'un prétendu qu'elle déteste...

Thibaudier

Mais c'est impossible ! Il a acheté la corbeille ! Une corbeille délicieuse, et il vient de m'offrir, à moi, une tabatière Louis XV.

Cécile

Ainsi vous sacrifiez votre enfant à une tabatière ! Adieu, mon père !...

Thibaudier

Mais non ! Je ne te sacrifie pas ! Il est charmant, ce jeune homme, et puis il est trop tard... Il passe un habit pour aller à la mairie.

Elle quitte son chapeau et son châle.

Cécile

Dites-lui que vous ne pouvez l'accompagner... que vous êtes malade...

Thibaudier

Malade ! Ce serait un moyen ! Mais il vient de me quitter il y a cinq minutes !

Appelant.

Cécile

Qu'est-ce que ça fait ? Un éblouissement ! C'est très facile. Annette, vite la robe de chambre de mon père !

Cécile

Mais non ! Mais je ne veux pas !

Annette

Voilà, Monsieur... Qu'est-ce qu'il y a donc ?

À Annette.

Donnant la robe de chambre à Thibaudier.

Thibaudier, endossant la robe de chambre.

Cécile

Rien ! Un éblouissement ! Un verre d'eau sucrée ! Mettez ça, je vais vous aider. Je veux bien mettre ma robe de chambre, mais je proteste contre une pareille comédie.

Cécile

L'autre manche !

Thibaudier

Et je te préviens que je ne dirai pas un mot... Je ne me mêle de rien.

Le faisant asseoir dans un fauteuil.

Cécile

C'est convenu. Asseyez-vous ! Annette ! Un coussin, un tabouret...

Annette

Voilà ! Voilà !

Elle prend vivement le verre d'eau sucrée et le retourne près du fauteuil de son père.

Cécile

Je l'entends !

Scène 18

Anatole Garadoux, Cécile, Annette, Thibaudier

Apercevant Thibaudier.

Anatole Garadoux

Vous m'appelez, beau-père ? me voilà prêt... Partons-nous ? Ah ! Mon Dieu !

Cécile

Mon père vient d'être pris subitement...

Anatole Garadoux

De quoi ?

Annette

D'un éblouissement !

Cécile

Il souffre beaucoup, il lui sera tout à fait impossible de sortir aujourd'hui. N'est-ce pas, petit père !

Thibaudier

Je proteste par mon silence.

Anatole Garadoux

Pauvre Monsieur Thibaudier !... Il faudrait peut-être appliquer quelques sangsues.

Annette

Ah ! oui !

Thibaudier

Ah ! Non !

Donnant le verre d'eau sucrée à Thibaudier.

Cécile

Cela va mieux ! Buvez, mon père !

Il boit.

Thibaudier

Mais je n'ai pas soif.

Prenant son instrument et se limant les ongles.

Anatole Garadoux

Il ne faut pas jouer avec sa santé. La santé est comme la fortune... On ne l'apprécie réellement que lorsqu'on l'a perdue !

Annette

Mam'zelle, regardez-le donc travailler !... Il s'est remis à son établi.

Thibaudier

Est-ce que nous allons rester toute la journée comme ça ?... J'ai très chaud sous cette robe de chambre.

Cécile

L'indisposition de mon père peut durer quelques jours, Monsieur, et, si vos affaires vous rappelaient à Paris...

Anatole Garadoux

Par exemple !... Quitter Monsieur Thibaudier quand il est souffrant ! Jamais !

Thibaudier

Excellent jeune homme !

Anatole Garadoux

Du reste, cette indisposition ne retardera pas notre mariage... Je puis aller seul à la mairie.

Cécile

Comment ?

Anatole Garadoux

La présence de Monsieur Thibaudier n'est pas nécessaire... Une autorisation écrite suffit...

Cécile

Oh ! Mon père est tellement fatigué !

Il donne tout cela à Thibaudier.

Anatole Garadoux

Une simple signature.

Cécile

Ne signez pas !

Anatole Garadoux

Veuillez signer...

Thibaudier

Mais c'est que...

Elle prend vivement l'encrier et le cache derrière son dos.

Cécile

Que faire ?

Thibaudier

Où est donc l'encrier ?

Anatole Garadoux

Mademoiselle a la bonté de vous le tenir...

Thibaudier

Oh ! Merci, ma fille, merci !

Cécile

Tout est perdu !

Scène 19

Jules Frémissin, Anatole Garadoux, Thibaudier, Cécile, Annette

Jules Frémissin

La voiture est à la grille !

Anatole Garadoux

Quelle voiture ?

Jules Frémissin

Tiens ! Monsieur Garadoux !

Anatole Garadoux

Ah ! Diable, quelle rencontre !

Jules Frémissin

Et ça va bien, depuis... ?

Anatole Garadoux

Parfaitement !

Thibaudier

Vous vous connaissez ?

Jules Frémissin

Oui, j'ai eu l'honneur de défendre Monsieur... C'est mon premier client.

À son père.

Il met le buvard et l'encrier sur le guéridon à droite.

Cécile

Ah bah ! Six mois de prison !

À Garadoux.

Thibaudier

Hein ! Vous avez été en prison ?

Anatole Garadoux

Oh !... Une querelle... Un moment de vivacité !

Cécile

Monsieur a laissé tomber sa canne sur sa première femme !

Elle range le fauteuil et le tabouret.

Annette

Ah ! L'horreur !

Thibaudier

Comment, Monsieur...

Anatole Garadoux

Oh ! Une canne, c'était une petite badine !

À Garadoux.

Il lui donne, par mégarde, sa tabatière en corne.

Thibaudier

Oh ! Ma pauvre Cécile ! Retirez-vous, Monsieur. Battre une femme !... Vous pouvez remporter la corbeille ! Voici votre tabatière !

Anatole Garadoux

Pardon ! Ce n'est pas celle-là !

Thibaudier

La voici ! Je ne prise pas de ce tabac-là !

Sortant, à Frémissin.

Anatole Garadoux

Je suis heureux, Monsieur, que ce petit incident vous ait rendu la santé. Imbécile !

Scène 20

Thibaudier, Cécile, Jules Frémissin

Thibaudier

Hein ! Qu'est-ce qu'il a dit ?

Cécile

Maintenant, faites votre demande... Mettez vos gants.

Jules Frémissin

Mais c'est que...

Cécile

N'ayez donc pas peur... Il est plus timide que vous !

Il met ses gants.

Jules Frémissin

Ah ! Il est timide ?

Cécile

Il va vous faire sa demande... Mettez vos gants !

Thibaudier

Mais c'est que...

Cécile

N'ayez donc pas peur... Il est plus timide que vous.

Il met ses gants.

Thibaudier

Ah ! Il est timide ?

Jules Frémissin

Monsieur !

Thibaudier

Monsieur !

Jules Frémissin

Pour la deuxième fois, je vous demande la main de votre fille !

Thibaudier

Monsieur, vous me la demandez sur un ton...

Jules Frémissin

Le ton qui me convient, Monsieur !

Thibaudier

Mais puisque je vous l'accorde, Monsieur !

Jules Frémissin

Vous me l'accordez sur un ton...

Thibaudier

Le ton qui me convient, Monsieur !

Jules Frémissin

Monsieur !!!

Thibaudier

Monsieur !!!

Haut.

Cécile

Eh bien, est-ce qu'ils vont se quereller, à présent ? Monsieur Jules, papa vous invite à dîner ; voilà ce qu'il voulait vous dire.

À part.

Ensemble

Air de Couder.

Thibaudier

Ici point d'imprudence ! Point de témérité. Implorons l'indulgence Avec timidité. Soit ! Mais à condition que vous ne casserez pas mes verres. Tiens ! Je vais lui faire goûter mon nouveau vin.

Air de Broskovano (Deffès)

Reprise de Choeur.

Cécile

Pour sauver ce léger ouvrage, Messieurs, deux timides m'ont dit : "Va, nous comptons sur ton courage", Mais mon courage est si petit ! Devant vous les plus intrépides Tremblent s'il faut vous implorer... Ce n'est plus deux... c'est trois timides, Que vous avez à rassurer... Daignez tous trois les rassurer !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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