Il Est de la Police
Scène 1
Julie Graindor, Josépha
venant en scène, tenant un carnet de bal à la main.
Lisant.
Josépha sortant par le fond.
Julie Graindor
Adieu mon ami, adieu, à bientôt. Voilà qui est curieux... En serrant ce matin mon carnet de bal, j'y ai trouvé ces lignes écrites par une main inconnue. « Cher ange, je vous aime comme un fou... Je cherche un moyen pour m'introduire chez vous... Je le trouverai, ne vous étonnez de rien et attendez-vous à tout. Le comte de Poulenval. » Je ne connais pas du tout ce monsieur-là ! Est-ce le petit brun qui m'a déchiré ma robe, ou le grand blond qui m'a cassé mon éventail ?... Il est cruel de ne pas connaître celui qu'on aimera peut-être un jour. Je n'y comprends rien... Je n'ai confié mon carnet à personne... On l'aura pris sur ma chaise, pendant le cotillon... Pourvu que ce Comte de Poulenval ne commette pas quelque imprudence... Heureusement mon mari est sorti... Il est allé à une conférence ; il s'agit de l'application d'un nouveau compteur électrique aux petites voitures... Il voulait m'emmener... J'ai refusé... Alors il m'a dit que j'étais une femme superficielle...
Josépha
Madame.
Julie Graindor
Que voulez-vous ?
Josépha
C'est une cuisinière qui se présente pour remplacer celle qui est partie.
Julie Graindor
Ah !... Comment est-elle ?
Josépha
>C'est une fille de la campagne... Elle a l'air solide.
Julie Graindor
Faites-la entrer.
Josépha
Venez !... Entrez !
Scène 2
Julie Graindor, Catherine, Josépha
Catherine est en costume de paysanne et porte une malle sous son bras.
À part.
Julie Graindor
Approchez... C'est une forte fille.
Catherine
Eh ben !
Julie Graindor
Quoi.
Catherine
Quéque nous disons ?... Je vous conviens t'y comme ça ?
Julie Graindor
Un instant... Déposez d'abord votre malle.
Catherine
Ah ! Non, si nous ne nous arrangeons pas... Faudra que je la reprenne.
Julie Graindor
De quelle part venez-vous ?
Catherine
De la part de votre fruitière... Elle m'a dit que vous aviez besoin d'une cuisinière... Alors me v'ià.
Julie Graindor
Avez-vous déjà servi à Paris ?
Catherine
Une fois, chez un animal de grainetier.. .
Julie Graindor
C'est comme cela que vous parlez de vos maîtres... Pourquoi l'avez-vous quitté ?
Catherine
C'était un touche-à-tout... Il me faisait monter tous les jours à l'échelle, sous prétexte de lui descendre des bottes de foin... et il me prenait les mollets... un vrai touche-à-tout !
Julie Graindor
C'est bien. Avez-vous des certificats ?
Elle pose sa malle et tire un papier de son fichu.
Catherine
Ah ! C'est pas ça qui me gêne ! Vlà un papier qui certifie comme quoi j'ai été couronnée rosière dans mon endroit.
Josépha
Ah ! Bah !
Julie Graindor
Rosière.
Julie Graindor
À dix-neuf ans et trois mois...
À Catherine, avec intérêt.
Josépha
Dix-neuf ans ! Vous avez dû bien souffrir ?
Catherine
Ah ! Oui !... Les premières années ça va encore... Mais après !...
Julie Graindor
Vous vous appelez Catherine Leduc ?
Elle reprend sa malle.
Catherine
Catherine-Eudoxie Leduc... Chez nous Monsieur le brigadier de gendarmerie, m'appelait Eudoxie... Il trouvait cela plus maniable.
Julie Graindor
Et vous savez faire la cuisine ?
Catherine
Parfaitement... Si vous aimez les soupes à l'oignon... Les tourtes à l'oignon et les tartes à l'oignon... Je soigne aussi les chevaux et je répare les toitures... Les couvertures.
Julie Graindor
Comment ?
Catherine
Quand, par hasard, il manque une ardoise... Ça peut être commode.
Julie Graindor
Comment ! Vous grimpez sur les toits ?...
Catherine
Papa est couvreur... Alors il m'emmenait pour lui tenir compagnie.
Josépha
Quelle drôle de rosière !
Julie Graindor
Je dois vous prévenir qu'ici la cuisinière monte le bois... et l'eau... Vous paraissez forte...
Elle indique Josépha.
Catherine
Moi ? C'est-à-dire que vous seriez dans une baignoire, avec Mademoiselle... Que je ne serais pas embarrassée pour vous descendre dans la rue... Sans en renverser une goutte.
Josépha
Pas possible ?
Catherine
Par exemple, j'ai bon appétit... Je flanque par terre mes trois livres de pain...
Julie Graindor
Combien voulez-vous gagner ?
Catherine
Dame !... Vous savez... Le plus possjble...
Julie Graindor
Je donne trois cent-soixante-cinq francs...
Catherine
Vingt sous par jour. Nourrie et blanchie...
Catherine
Oh ! Ça, blanchie... Vous ne pourriez pas économiser un peu sûr le blanchissage et donner quelque chose de plus ?
Julie Graindor
Non... C'est mon prix.
Elle dépose sa malle.
Elle remonte au fond à gauche.
Catherine
Alors, topez ! C'est convenu. C'est une brave femme.
Scène 3
Graindor, Julie Graindor, Catherine, Josépha
Graindor entre effaré ; il a un grand cache-nez ; sa perruque et ses favoris sont noirs.
Graindor
Fermez les portes ! Je suis sûr qu'on m'a suivi.
Julie Graindor
Quoi donc !
Graindor
Ne hissez entrer personne... Et si l'on me demande... Dites que ce n'est pas ici.
Julie Graindor
Mais qu'y a-t-il ?
Il entre vivement à droite.
Graindor
Plus tard... Je ne peux pas le dire... Prévenez le concierge pour qu'il défende ma porte.
Catherine
Quel est ce vieux noir ?
Josépha
C'est Monsieur Graindor, le mari de Madame.
Elle sort par le fond avec Josépha.
Julie Graindor
Ah ! Mon Dieu, qu'est-il arrivé ? Josépha, venez... J'ai besoin de vous.
Scène 6
Catherine
Au public.
Il imite le tonnerre.
Catherine
Plus personne ! Chut !... Faut pas le dire, je ne suis pas une fille... Je suis un jeune homme... Tout ça c'est la faute de mon oncle Terreux... Un vieux troupier qui avait une jambe de bois... Papa était fier de la jambe de mon oncle Terreux... Mais pas maman !... Elle avait pris en grippe l'état militaire... et répétait toujours : j'ai mon idée !... Aussi quand je vins au monde... Papa était absent, maman pocharda le médecin chargé de constater les naissances et me fit inscrire sous le nom de Catherine-Eudoxie Leduc... du sexe féminin. Je grandis sous ces vêtements, j'appris la couture, le savonnage, la cuisine... Ma vertu faisait l'admiration du village... Je résistais à tous les garçons... Même au brigadier de gendarmerie, qui, à table, m'écrasait toujours les pieds avec ses grosses bottes... Ça m'ennuyait... mais papa désirait nous marier. C'était un bel bomme et pourtant il ne me disait rien. Ma chasteté eut sa récompense : à dix-neuf ans et trois mois je fus couronnée rosière... et quand la femme du maire m'embrassa sur l'estrade, nom d'un nom ! Un feu inconnu circula dans mon être... À partir de ce jour-là, je devins rêveuse, languissante, capricieuse... Je trouvais la soupe mauvaise... Maman avait beau y mettre de l'oignon... Rien n'y faisait... Pauvre mère ! Pardonne-moi les inquiétudes que j'ai pu te causer ! Je ne me plaisais qu'avec mes jeunes compagnes... Je les aimais toutes... toutes ! Un jour enfin... J'étendais du linge avec la Colarde... Une petite rousse... pas timide... le temps était orageux... les éclairs se bousculaient les uns sur les autres ... Un violent coup de tonnerre se fit entendre... Je trahis mon secret... La Colarde fut bien étonnée... et moi aussi. L'année suivante c'est elle qui fut rosière à son tour... et le lundi de Pâques elle épousa le brigadier de gendarmerie... Je dois dire que le mardi il n'avait pas l'air content... Il jurait après les braconniers... C'est alors que papa me trouva une place de cuisinière à Paris... et me voilà à vingt ans... à la tête d'un sexe qui n'est pas le mien... mais il n'y a pas à dire, il le faut... Ma classe a dû lirer à la conscription la semaine dernière... Je suis réfractaire et si je ne veux pas être fusillé, il paraît qu'il faut que je reste fille pendant dix ans... C'est embêtant, mais que voulez-vous, on les fera ses dix ans... À propos, j'ai reçu ce matin une lettre du pays... Le facteur m'a dit : très pressée... malheureusement je ne sais pas lire... La petite femme de chambre va me défricher ça... entre camarades...
Scène 5
Josépha, Catherine
Josépha
Tiens, vous-êtes encore-là, vous ?
À part.
Haut.
Catherine
Oui... Je vous attendais Elle est très gentille... mieux que la Colardel. Voulez-vous que nous soyons deux bonnes amies ?
Josépha
Je ne demande pas mieux... seulement une rosière... ça m'intimide...
Catherine
Ne faites pas attention... Je vous donnerai de bons conseils... Mon Dieu que vous avez là une jolie robe !
Josépha
C'est de la popeline.
Catherine
Comment que vous dites ?
Josépha
Popeline.
Il la pince.
Catherine
Poupeline ! Ah ! Montrez-moi la doublure
Josépha
Ah ! Mais, vous me chatouillez...
Haut.
Catherine
Elle est sensible. Craignez-vous le tonnerre ?
Josépha
Ah ! Je vous en réponds.
Haut.
Catherine
Comme la Colarde ! Souvenez-vous que c'est pendant l'orage qu'on apprend à connaître les ceux qui vous aiment !
Haut.
Josépha
Elle a l'air d'une bonne fille... J'ai un petit service à vous demander.
Toutes deux fouillent à leur poche et en tirent une lettre.
Catherine
Moi aussi.
Catherine
Lisez-moi ça...
Josépha
Hein ? Mais je ne sais pas lire...
Catherine
Ni moi non plus.
Josépha
Allons, bien ! Comment faire pour savoir ce que m'écrit Monsieur Gontran...?
Catherine
Qui ça, Gontran ?
Josépha
Ne le dites pas à Madame... C'est un commis, un sous-chef de rayon qui me fait la cour.. .
À part.
Haut.
Catherine
Un amoureux. Ah ! Mais non je n'entendons pas ça ! Est-il possible ! Vous, Mademoiselle Josépha... une personne distinguée qui a reçu de l'éducation ; vous ne savez pas lire, mais vous avez reçu de l'éducation...
Josépha
Un peu...
Catherine
Et vous allez prendre vos connaissances dans des rayons ! Ah ! Vous me faites beaucoup de peine.
Josépha
Dame ! Tout le monde ne peut pas être rosière.
Elle l'embrasse.
Catherine
Non... Je ne vous demandé pas ça ; je suis incapable de vous donner de mauvais conseils... mais voyons, mon enfant, écoutez-moi. Je suis votre amie, moi.
Josépha
Oui, Mamzelle Catherine.
Catherine
Eh bien ! Pourquoi aller chercher des amoureux au loin... Quand il serait si commode d'en prendre un dans la maison ?
Josépha
Dans la maison... J'y ai bien pensé...
Catherine
Oh ! Chaste nature !
Josépha
Mais je ne vois personne... Il n'y a que des vieux...
Catherine
Peut-être qu'en regardant bien... nous chercherons ensemble.
Josépha
Oh ! Vous ! Une rosière, vous ne vous y connaissez pas...
Catherine
Peut-être, peut-être...
Josépha
Ah ! Mais vous me piquez.
Haut.
Catherine
Je n'ai pas fait, ma barbe... J'ai la peau un peu rude... l'air de la campagne... l'hâle.
Josépha
Dites donc, qu'est-ce que vous pensez de Madame ?
Catherine
Je pense que c'est une belle femme... Craint-elle le tonnerre ?
Josépha
Non, elle ne le craint pas... Elle l'aime...
Catherine
Ça revient au même... Et le bourgeois, son mari, qu'est-ce qu'il fait ?
Josépha
Oh ! Ça... Je ne peux pas le dire.
Catherine
Un secret ?
Josépha
Oui... Promettez-moi de ne pas le répéter.
Catherine
C'est juré.
Josépha
Eh bien !... On dit qu'il en est... C'est un cocher de fiacre qui l'a dit au portier...
Catherine
Il en est... de quoi ?
Josépha
Vous savez bien...
Catherine
Non.
Josépha
De la police.
Catherine
Ah ! Saprelotte !
Josépha
Qu'avez-vous donc ?
À part.
Catherine
Rien. Et moi qui suis réfractaire... je me suis jeté dans la gueule du loup.
Josépha
Du silence surtout !
À part.
Catherine
Soyez tranquille... Il n'y a qu'un moyen, je vais me faire mettre à la porte... et tout de suite ! Je le regrette à cause de la petite qui est gentille.
Josépha
J'entends Madame.
À part.
Catherine
Très bien ! En flanquant çà par terre, elle me donnera mon compte...
Scène 6
Julie Graindor, Catherine, Josépha
Julie Graindor
Catherine !
Catherine
Madame.
Julie Graindor
Les peintres arrangent votre chambre ; pour cette nuit vous coucherez dans celle de Josépha...
À part, replaçant la potiche.
Catherine
Moi ! Ah ! Bah ! Je ne la casserai que demain.
Julie Graindor
Josépha, allez aider cette fille à s'installer...
À Catherine, qui a repris sa malle.
Josépha
Oui Madame. Venez-vous ?
À part.
Elle sort par le fond avec Josépha.
Catherine
Avec plaisir... Soyez tranquille... Je dors comme une pioche !... Ah ! S'il pouvait tonner un peu !
Scène 7
Julie Graindor, Graindor
Apercevant Graindor qui entre.
Julie Graindor
Je ne comprends rien à la frayeur de mon mari... Il est entré comme un homme poursuivi... J'ai recommandé au concierge de dire qu'il était absent depuis deux jours ; mais je voudrais savoir... Ah ! Le voici.
Graindor
Nous sommes seuls ?
Julie Graindor
Oui... Tiens ! Tu t'es mis en blond ?
Graindor
Pour ne pas être reconnu...
Julie Graindor
Parle... Qu'est-il arrivé ?
Graindor
Une chose... sinistre ! Je suis compromis !... Moi qui ne me mêle jamais de politique, c'est vrai, je n'ai jamais voulu avoir d'opinion... pour ne pas en changer... Eh ! Bien me voilà fourré dans un complot!...
Julie Graindor
Toi ? Allons donc !
Graindor
Ne ris pas. J'étais sorti bien tranquillement après mon déjeuner pour assister à une conférence sur les compteurs électriques... Je suis inspecteur de la compagnie des petites voitures, ça m'intéressait. J'entre... Et je me trouve au milieu d'une société de gens mal mis, je me dis : ce sont des cochers... Et je me place au pied de l'estrade pour mieux entendre. On désigne plusieurs personnes pour présider, tout le monde refuse... Alors, comme la conférence menaçait de ne pas s'ouvrir... je me propose.
Julie Graindor
Tu as toujours la rage de te mettre en avant.
Graindor
Je monte au bureau... On m'acclame, et j'entends dire, de tous côtés, bravo ! C'est un bon zig !... Cette qualification m'étonne... mais j'ouvre la séance. Le conférencier paraît à la tribune... C'était un jeune homme pâle... à la tenue négligée... Je vis tout de suite que je n'avais pas à faire à un poseur... pas de pince-nez... pas de gants, pas de mouchoir de batiste, ni autre, les cheveux incultes... et les mains sans prétentions. Je me dis, c'est un savant ; nous allons voir ce qu'il pense du compteur électrique... Il commence ! « Citoyens!... nous avons à choisir un candidat... [Il] n'en faut pas ! Je l'invite poliment à rentrer dans la question ; il me répond : Toi, tu m'embêtes ! Je lui inflige un rappel à l'ordre ; l'assemblée me siffle. Je m'aperçois que je présidais une réunion électorale foncée !
Julie Graindor
Allons, bien ! Te voilà président de club !
Graindor
Le tumulte grandit avec les propositions les plus insensées... Le commissaire se lève et dissout la réunion... Je me dis : très bien ! Allons nous-en ! Ah ! Bien, oui ! L'assemblée proteste et se déclare en permanence... nous voilà en permanence...
Julie Graindor
Toi aussi ?
Graindor
Comme les autres... puisque je présidais. On rédige une protestation qu'on me donne à signer le premier... Je veux refuser... lorsqu'un grand olibrius au regard jaune me dit : pas de manières ! Alors je signe...
Julie Graindor
Imprudent !
Graindor
Je signe Manlius !... Un faux nom ; mais cela ne me sauvera pas... Le commissaire a pris des notes. Je suis revenu ici par des rues détournées... Mais je sens que j'ai été filé... Tu sais, ça se sent... On ne voit personne derrière soi... On sent qu'on est filé.
Julie Graindor
Ah ! Mon pauvre ami ! Dans quel guêpier t'es-tu fourré ?
Graindor
Il est certain que la police va faire une descente chez moi... Fouiller mes papiers... Si on me demande, tu diras que je suis à Maubeuge, depuis quinze jours... Ça me fera un alibi.
Julie Graindor
Sois tranquille... Nous te cacherons.
Il l'embrasse avec effusion.
Graindor
Ah ! Ma pauvre Julie ! Il est dur à mon âge de devenir un homme politique... quand on n'a jamais rien fait pour ça !... Dire qu'il va falloir peut-être-te quitter.
Scène 8
Catherine, Graindor, Julie Graindor
À part.
Il se retourne la face contre le mur en toussant.
Catherine
Tiens, un blond qui embrasse madame ! Hum ! Hum !
Graindor
Ce sont eux !... Déjà !...
Julie Graindor
Mais non, c'est Catherine.
Catherine
Soyez tranquille, Madame, je ne dirai rien, je suis discrète...
Julie Graindor
Quoi ? Que pourriez-vous dire ?
Catherine
Dame ! Que vous vous embrassez avec un gros monsieur... cendré.
Julie Graindor
Mais c'est mon mari.
Catherine
Lui !... Ah ! Bah !...
Graindor
Silence ! Je suis à Maubeuge !
Catherine
Il veut pincer quelqu'un... Comme ils sont malins ces gens-là... Je ne l'aurais pas reconnu.
Julie Graindor
Voyons, que voulez-vous ?
Catherine
Il y a là un jeune homme qui demande à entrer...
Graindor
Déjà ! Voilà, ça y est !
Julie Graindor
Le Comte de Poulenval, sans doute... Quelle imprudence !
Graindor
Son nom ?
Catherine
Il n'a pas voulu le dire.
Graindor
A-t-il l'air d'en être ?
Catherine
De quoi ?
Il lui parle à l'oreille.
Graindor
Eh bien, de...
Catherine
Monsieur verra ça mieux que moi...
À Catherine.
Catherine sort. À Julie.
De la porte.
Il entre à droite.
Graindor
Il faut le recevoir ! Introduisez-le. Du calme... du sang-froid... de l'énergie... Moi je me cache !... N'oublie pas de dire que je suis à Maubeuge depuis quinze jours.
Scène 9
Julie Graindor, Octave
Julie Graindor
Enfin, il est parti !... Comprend-on ce Comte...? Venir comme ça en plein midi... Au risque de me compromettre... Ah ! Je vais le recevoir comme il le mérite !...
Octave
Madame...
Julie Graindor
Je m'étonne, Monsieur le Comte, que vous vous soyez permis une pareille démarche...
Octave
Hein ? Quel Comte ?
Se reprenant.
Julie Graindor
Octave ! Monsieur Octave.
Octave
Moi-même, ma chère Julie.
Julie Graindor
Osez-vous bien vous présenter devant moi, après votre conduite... votre indigne procédé ?...
Octave
Non... Ne vous fâchez pas... Écoutez-moi,
Julie Graindor
Moi, qui vous avais tout sacrifié...
Octave
Ça, c'est vrai, vous avez été bien bonne pour moi , je le reconnais.
Julie Graindor
Et comment m'avez-vous récompensée ?... Un jour, je vous accorde la faveur de me conduire au Concert-Pasdeloup... Mon pauvre mari était malade.
Octave
Comment va-t-il ?
Julie Graindor
Mieux, je vous remercie.
Octave
Je ne le connais pas... Mais ça ne fait rien...
Julie Graindor
Vous deviez me prendre à deux heures, le m'habille... Je fais une toilette charmante... pour vous plaire...
Octave
Ah ! Julie !
Julie Graindor
Deux heures sonnent... trois heures... quatre heures... cinq heures... personne !... Je me dis, il lui sera arrivé quelque accident. Le lendemain, pas de nouvelles... le surlendemain non plus.
Octave
J'ai une excuse.
Julie Graindor
Les jours, les semaines se passent... rien!... et c'est au bout de dix-huit mois que vous revenez...
Octave
Julie, écoutez-moi, je relève d'une longue maladie... J'ai eu la grippe !...
Julie Graindor
Pendant dix-huit mois ?
Octave
Cette grippe a dégénéré en coqueluche, et comme la coqueluche se gagne... Je me devais à moi-même de me tenir à l'écart de l'objet aimé. C'est un sentiment de délicatesse...
Julie Graindor
Allons donc ! La coqueluche ne dure pas dix-huit mois.
Octave
Non, mais elle a dégénéré à son tour en bronchite capillaire... l'affreuse bronchite capillaire !... Ah ! J'ai bien souffert ! Mais Dieu m'est témoin que, sur mon lit de douleur, je n'avais qu'une pensée : Julie ! Toujours Julie !
Julie Graindor
Ah ! Ça me prenez-vous pour une bête ?... Voyons, soyez franc, vous avez quelque chose à me demander ?
Octave
Julie, je vous aime toujours... Je vous aime plus que jamais.
Julie Graindor
Bien vrai ?
Octave
Julie, ma famille veut me marier !...
Julie Graindor
Ah !... Alors, c'est un billet de faire-part ?
Octave
Oui... C'est-à-dire...
Julie Graindor
C'est bien... et... est-elle jolie ?
Voyant Julie faire la grimace.
Octave
Oh ! Des yeux bleus, une peau éblouissante, et des dents ! Elle est atroce !
Julie Graindor
Voyons, parlez... Que me voulez-vous ?
Octave
Voilà ce que c'est. Mon beau-père, un original, exige que je procède à la liquidation complète de mon passé.
Julie Graindor
Comment ?
S'attendrissant.
Octave
Excusez-le... C'est une vieille bête... Je ne dois laisser derrière moi, ni portraits, ni mèches de cheveux, ni correspondances... Ni rien enfin qui puisse assombrir l'horizon de la mère de mes enfants !
Julie Graindor
Comment !... Vous en avez déjà ?
Il ramène par devant son sac de voyage.
Octave
Oh ! Non ! Plus tard... Alors j'ai pris un coupé à l'heure et je fais ma petite tournée !...
Julie Graindor
Quelle tournée ?
Consultant une liste qu'il prend dans son sac.
Octave
Celle des dames qui ont bien voulu m'honorer de leur considération. J'ai encore sept... huit... neuf visites à faire.
Julie Graindor
Neuf !... Et monsieur me parlait de sa fidélité...
Octave
Oh !... C'était avant de vous connaître... Car après, je me suis arrêté... Quand on a rencontré la terre promise, on ne va pas plus loin.
Julie Graindor
Il est aimable au moins.
Octave
Voici votre petit lot : lettres, billets, photographies, mèches de cheveux... tout y est. Maintenant, veuillez avoir l'obligeance de me rendre mon petit colis...
Julie Graindor
le ne l'ai pas sur moi... Il est caché...
Octave
Où ça ?
Julie Graindor
Dans le violon de mon mari...
Octave
Quelle imprudence !
Elle entre à gauche.
Julie Graindor
Oh ! Il y a longtemps qu'il ne s'en sert plus... Les cordes sont cassées... Attendez-moi là... Je reviens.
Scène 10
Octave, Graindor, Julie Graindor
Regardant à sa montre.
Il remonte.
Octave
Elle est très gentille... Elle a engraissé... Et ma foi, si je n'avais pas une voiture à l'heure. Non... moins vingt !... Je craignais de rencontrer le mari... Mais comme il ne me connaît pas, j'avais préparé mon petit prétexte... Je me serais présenté comme un agent de la Compagnie d'assurances, la Sécurité, qui vient pour renouveler la police... Elle est très gentille... Elle a engraissé.
Apercevant Octave.
Graindor
Je n'entends plus rien... Il doit être parti. Hein ? Lui !
Saluant.
Octave
Le mari sans doute ! Monsieur...
Graindor
Monsieur...
Octave
Monsieur, je suis un agent de la Sécurité, je viens pour la police.
À part.
Haut.
Graindor
J'étais bien sûr qu'on me filait ! De l'aplomb. Enchanté, Monsieur...
Octave
Je suis chargé de me présenter chez les personnes qui me sont signalées par l'administration.
Graindor
Comment donc, Monsieur... Mais je trouve ça tout naturel... Je ne suis pas l'ennemi de votre institution... au contraire...
Octave
Ah ! Monsieur...
Graindor
Il y a des gens qui sont contre, moi, je suis pour... J'aime l'ordre, la famille... la propriété...
Octave
Moi aussi ; je l'assure, la propriété, Monsieur Graindor.
Graindor
Mais pardon, vous croyez parler à Monsieur Graindor?
Octave
Oui...
Graindor
Ce n'est pas moi, il est brun et il est à Maubeuge de puis quinze jours... Je ne suis que son meilleur ami, et en son absence...
Octave
Vous tenez compagnie à sa femme ?
À part.
Graindor
Juste. Je le roule !
Haut.
Octave
Mon successeur !... Elle aurait pu mieux choisir. Mon compliment, Monsieur ; je suis fâché de vous avoir dérangé.
Graindor
Oh ! Nous ne disions rien de bien important... dans le moment.
Octave
C'est une charmante femme...
Graindor
C'est vrai !
Octave
Nature aimante... un peu jalouse... Ce n'est pas un esprit supérieur... mais bonne musicienne...
Graindor
Tiens, vous savez ?
Octave
Zt puis elle a des qualités... sérieuses, une main adorable... des bras étourdissants... et des épaules !
Graindor
C'est vrai... Les épaules...
Octave
Et la jambe ! D'une finesse ! Une jambe de race ! Seulement la cheville est un peu proéminente...
À part.
Graindor
C'est Vrai ! C'est vrai ! Ils savent tout ! Ils savent tout !
Julie Graindor
Je l'ai trouvé... Ah ! C'est toi, mon ami !...
Octave
Hum ! Elle me tutoie devant un tiers !
Haut, faisant des signes d'intelligence à sa femme.
Saluant Octave.
À part, sortant.
Graindor
L'imprudente ! Elle va me compromettre ! Chère Madame, permettez-moi d'abréger ma visite... Mes compliments à Théodule, votre mari, quand vous écrirez à Maubeuge... Monsieur !... Comme je le roule !
Scène 12
Octave, Julie Graindor
Octave
Ma foi ! J Je ne vous en fais pas mon compliment.. .
Julie Graindor
Sur quoi ?
Octave
Sur le gros bonhomme qui sort d'ici.
Julie Graindor
C'est mon mari !
Octave
Ah ! Bigre ! Mais pourquoi se cache-t-il ?
Prenant un ton pénétré.
Julie Graindor
Oh ! Une affaire fâcheuse qui l'oblige à prendre certaines précautions. Octave... voici vos lettres !
Changeant de ton.
Octave
Ah ! Julie !... C'est un moment bien cruel... Elles y sont toutes ?
Julie Graindor
Toutes, avec les cheveux et la photographie... Je n'aurais jamais cru que ça finirait comme ça...
Il l'embrasse.
Octave
Moi non plus, voyons... Julie... Du courage ! Nous nous reverrons... Je viendrai vous revoir... souvent.
Julie Graindor
Oh ! Finissez... Maintenant que vous allez vous marier...
Octave
Mais, je ne le suis pas encore, je vous trouve charmante, et si vous vouliez m'écouter...
Julie Graindor
Quoi ?
Haut.
Il l'embrasse. Catherine, entre par le fond et voit sa maîtresse dans les bras d'Octave. À part.
Elle sort.
Octave
Ah ! Diable ! Non ! J'ai encore neuf visites à faire, n'entrons pas dans cette voie-là. Adieu, Julie !... Adieu, femme que j'ai tant aimée. Encore ! Elle ne fait donc que ça !... Et ce n'est pas son mari c'te fois.
Octave
Julie, laissez-moi croire que j'emporte votre estime.
Julie Graindor
Oui ! Mon ami... et je compte vous en donner une preuve.
Octave
Comment ?
Julie Graindor
En assistant à votre mariage !... Cachée derrière un pilier...
Octave
Ne vous dérangez pas !... Vous êtes trop nerveuse.
Julie Graindor
Si, j'en aurai le courage !
À part.
Octave
Oh ! Merci ! Je ne lui dirai pas le jour...
Julie Graindor
Je verrai comment est sa femme...
Octave
Adieu, Julie !
Julie Graindor
Adieu, Octave !
À part.
Haut.
Il sort.
Octave
Oh ! La société est bien cruelle ! Sapristi ! Si je n'avais pas une voiture à l'heure... Elle est bien cruelle, la société !
Scène 13
Julie Graindor, Catherine, Graindor
Tirant de sa poche le paquet de lettres qui lui a été remis par Octave.
Elle jette le paquet dans la cheminée.
Elle sonne.
Julie Graindor
C'est un bon petit jeune homme, et malgré moi, tout à l'heure... J'étais émue... Je me rappelais le jour où je le vis pour la première fois... C'était à Versailles... Rue des Réservoirs... Mais bah ! Puisqu'il vase marier ! Les voici, ces lettres !... Comment ! J'en ai écrit tant que ça ?... Non, je ne veux pas les lire... Ça me ferait trop de peine... Et puis, on pourrait me surprendre... Oublions ! Bientôt la flamme aura dévoré... Tiens ! Deux heures ! Et je ne suis pas encore coiffée.
Catherine
Madame a tinté ?
Julie Graindor
Oui... Priez Josépha de venir me coiffer...
Catherine
Elle vient de sortir pour acheter du cordonnet.
À Catherine.
Julie Graindor
Ah ! Quel ennui ! Je ne peux pourtant pas... Savez-vous coiffer ?
À part.
Catherine
Un petit peu... J'ai coiffé la Colarde !
Elle défait ses cheveux et ôte le fichu qui couvrait ses épaules. Elle s'asseoit.
Julie Graindor
Eh bien ! Voyons... Essayez...
Catherine
Ah ! Mais !... Ah ! Mais... J'aime mieux ça que de ratisser des carottes.
Julie Graindor
Eh bien ! Qu'est-ce que vous faites ?
Il pose un doigt sur son épaule.
Catherine
Je regarde, Madame, c'est si beau ! C'est blanc, c'est poli... On ne trouve pas ça dans nos campagnes...
Julie Graindor
Ah ! Vous me chatouillez !... On dit pourtant qu'il y a des petites paysannes...
Catherine
Ah ! Ouiche ! C'est pas cette peau-là... Avec les peaux de chez nous on râperait du sucre. ..
Julie Graindor
Allons ! Vous êtes une flatteuse... Coiffez-moi !
Jouant avec les cheveux.
Catherine
Voilà, Madame ! Sont-y en vrai, ceux-là ?
Julie Graindor
Vous le voyez bien !
Il embrasse les cheveux qu'il tient à la main.
Catherine
C'est qu'on en a plein la main, et doux, et fins... et y sentent bon...
Julie Graindor
Aïe ! Vous me lirez les cheveux !
Catherine
Pas de ma faute, allez !... J'en remettrais plutôt que d'en arracher !
Julie Graindor
Dépêchez-vous !
À part.
Catherine
Et comme Madame est potelée... Une vraie caille... avec des petites fossettes... jolies !... jolies !... Ah ! Mais !... Ça me tient chaud !
Graindor
Il est parti...
Julie Graindor
Qui est là ?
Graindor
C'est moi.
Il coiffe Julie, tout en faisant des gestes d'admiration.
Catherine
Le mari !... Il a bien fait de venir.
Graindor
J'ai guetté la sortie du policeman, dans le petit café en face... Et là, il m'est venu une idée étonnante pour établir mon alibi.
Catherine
Oh ! C'est uni comme un tapis de billard... Sauf la couleur.
À part.
Il passe derrière Catherine et va fouiller dans le secrétaire.
Graindor
Une lettre adressée à ma femme, que je vais expédier sous enveloppe, à mon ami Bataille, de Maubeuge, en le priant de nous la retourner par la poste... Comme ça, on verra bien que je n'ai pas présidé la réunion. Comme je les roule !... Voyons, un timbre... Ah ! Dans le secrétaire...
Il embrasse l'épaule de Julie.
Catherine
Tant pis ! Je n'y tiens plus.
Julie Graindor
Finissez-donc, Théodule... C'est ridicule ce que vous faites-là.
Graindor
Hein ! Quoi ? Je cherche un timbre.
À part.
Haut, à Catherine.
Julie Graindor
Ça ne peut pas être Catherine... J'ai cru sentir une barbe me piquer... Allez ! Je n'ai plus besoin de vous...
À part.
Il sort par le fond.
Catherine
Une autre fois, faudra pas que madame se gêne... Je serai bien heureuse de !a coiffer, ainsi que monsieur. Je vais faire ma barbe !
Scène 14
Julie Graindor, Graindor, Josépha
Julie Graindor
Mon ami, est-ce que tu n'as pas fait ta barbe ce malin ?
Graindor
Si... Et de très près... En veux-tu l'étrenne ?
Graindor l'embrasse sur une joue.
Graindor l'embrasse sur l'autre joue. À part.
Julie Graindor
Volontiers. Et l'autre ? Ça ne pique pas !
Josépha
Monsieur !... Madame !
Graindor
Quoi ?
Josépha
Voilà ce que j'ai trouvé dans la malle de Catherine... des rasoirs !
Graindor
Des rasoirs !
Julie Graindor
Catherine est un homme, j'en suis sûre !
Graindor
Comment l'as-tu reconnu ?
Julie Graindor
Mais... À ses pieds qui sont énormes.
Graindor
Je comprends tout ! Il en est !... Il me file, il me file !
Julie Graindor
Plus de doute ! C'est le Comte de Poulenval !
Les deux femmes remontent.
Graindor
Il a été placé ici par l'autre... son chef... Laissez-moi !... Je vais tirer ça au clair... Josépha, priez Mademoiselle Catherine de venir me parler.
À Julie.
Josépha
Tout de suite, monsieur. Est-ce que Madame exige toujours que je partage ma chambre avec Catherine ?
Elle sort par la gauche et Josépha par le fond.
Julie Graindor
Mais non, par exemple, je vous le défends !
Scène 15
Graindor, Catherine, Julie Graindor
Il arrache un boulon de son habit.
Graindor
Je vais lui tendre un piège... Si c'est un homme, il ne doit pas savoir coudre... à moins qu'il n'ait été tailleur...
Catherine
C'est-y que monsieur me demande ?
À part.
Graindor
Oui... Approche, ma petite Catherine, approche. Elle a des pieds gigantesques. .. Et des mains de casseur de pierres...
Catherine
Comme il me reluque... Est-ce qu'il se douterait de quelque chose ?
Graindor
Sais-tu coudre, mon enfant ?
Catherine
Un petit peu.
Appuyant.
Graindor
Une femme... Une véritable femme doit savoir coudre...
Catherine
Il se méfie.
Graindor
Un bouton vient de se détacher... par hasard... de ma redingote...
Elle prend, sur son fichu, une aiguille toute enfilée et se met à recoudre le bouton.
Catherine
Oh ! Ça n'est pas difficile... Ne bougez pas...
Graindor
La main est lourde... Mais l'habitude y est... Elle lance bien son aiguille.
Elle coupe le fil avec ses dents.
Catherine
V'là ce que c'est... Je n'ai pas de ciseaux... Attendez...
Catherine, en se relevant, cogne le nez de Graindor.
Graindor
Elle sent l'oignon !... Ce n'est pas une preuve. Aïe ! Prends-donc garde !
Elle remonte.
Catherine
Je ne me suis pas fait de mal... Monsieur n'a plus rien à me commander ?
À part. Passant à droite.
Avec explosion.
Graindor
Si... attends. Je vais lui tendre un autre piège... infaillible ! Catherine ! Tu es belle !
Catherine
Hein ? S'il vous plait ?
Haut.
Graindor
Nous allons bien voir si c'est un homme ! Horriblement belle ! Tes pieds, tes mains, ton front d'albâtre exhalent un parfum qui fait aimer !
Catherine
Encore un bourgeois qui se toque pour moi. Je n'en rate pas un.
Graindor
La première fois que je te vis, Catherine... Je sentis pénétrer, dans mon âme, un charme inconnu... des rougeurs subites me montèrent au front... C'était l'amour ! Sais-tu ce que c'est que l'amour ?
Elle baisse les yeux et fait mouvoir son sein comme une femme très émue.
Catherine
Bédame !
Haut.
Graindor
Elle palpite... C'est peut-être une femme, je le saurai, quand je devrais tenter l'aventure. Elle est belle fille après tout... Catherine, pour un de tes regards, je suis prêt à faire les plus grands sacrifices... Je te meublerai un entre-sol... en soie rose... Dans un beau quartier.
Catherine
Près de la Halle.
Graindor
Tu auras ta loge aux Italiens...
Catherine
Oh ! Ça...
Graindor
Une voiture avec deux chevaux...
Catherine
Deux chevaux... À moi ? Sapristi ! Quel dommage!
Graindor
Et deux domestiques... mâles.
Catherine
Non... j'aime mieux des femmes.
À part.
Haut.
Il lui prend la taille.
Graindor
Ah ! Voyez-vous le bout de l'oreille ?... Voyons, réponds moi...
Catherine
Chatouillez pas !
Graindor
Acceptes-tu ?
Catherine
Dame !... Ça dépend de ce que vous me demanderez.
Graindor
Un regard tendre.
Catherine
Ça, ça peut aller.
Graindor
Ta main dans la mienne.
Catherine
Ça peut encore aller...
Catherine
Et après, je ne te demanderai plus qu'une chose.
Catherine
Laquelle ?
Graindor
C'est de couronner ma flamme !
Catherine
Ah ! Voilà !... Comme ça vous tenez absolument à ce que je sois votre bonne amie... Voire courtisane ?
Graindor
Oh !
Catherine
Mon Dieu, moi, je ne demanderais pas mieux... Bien nourrie... Rien à faire... Une position... Honorable... mais vrai... Ça ne se peut pas ! Il y a un obstacle !
Graindor
Je le connais, ton obstacle... Tu es un homme !
Catherine
Non, j'ai un certificat !
Graindor
Connais-tu ces rasoirs ?
Catherine
Pincé ! Il va me dénoncer.
Graindor
Maintenant, Mademoiselle, jouons carte sur table... Je sais pour quel motif vous avez pris ce déguisement...
Catherine
C'est pour ne pas être reconnu.
Graindor
Naturellement, c'est votre état... Je ne chercherai pas à dissimuler plus longtemps, je m'appelle Graindor... Je suis pas à Maubenge !
Catherine
Je m'en doutais.
Graindor
Quant à cette réunion... Je croyais assister à une conférence sur les compteurs électriques.
Catherine
Ah ! Voyez-vous ça.
Graindor
Sur l'honneur ! Je suis un homme d'ordre, j'aime le gouvernement, j'aime tous les gouvernements !...
Catherine
Moi aussi.
Graindor
Vous, c'est votre étal... Mais moi... je les salue tous quand ils viennent... et quand ils partent ; et si j'ai signé Manlius... C'est une preuve que je ne frayais pas avec ces gens-là.
Catherine
Moi non plus, voyez-vous... Tout ça c'est la faute de la jambe de bois à mon oncle Terreux... J'aime le gou-gouvernement... J'ai été rosière... Le brigadier m'écrasait les pieds avec ses bottes... et je ne disais rien... Mais maman n'a pas voulu que je sois militaire.
Graindor
Et c'est pour cela que vous avez embrassé votre belle profession ?...
Catherine
Voilà.
Graindor
Voyons, nous pouvons-nous entendre ?... Vous n'êtes pas un méchant homme, que diable !
Catherine
Moi ? Je respecte même les z'hannetons.
Graindor
Combien gagnez-vous par jour ?
Catherine
Vingt sous.
Haut.
Graindor
Ah ! Comme ils sont peu payés ! Tenez, voilà deux cents francs...
Catherine
Pour moi ?
Graindor
Je n'ai pas l'intention de vous corrompre... Nous causons... Remarquez que ce n'est qu'une simple causerie...
Catherine
Allez ! J'aime à causer comme ça.
Graindor
Eh bien ! Je vous en promets le double... si je ne suis pas inquiété...
Catherine
Je comprends... Vous ne voulez pas être inquiété... Eh bien ! Ce n'est pas moi qui vous inquiéterai...
Graindor
Touchez-là.
Catherine
Ah ça ! Vous ne me dénoncerez pas ?
Graindor
Mais en vous trahissant, je me trahis moi-même... Mon intérêt vous répond de mon silence !
Tirant une lettre de sa poche.
Catherine
Très-bien !... Alors, je peux me confier à vous... C'est une lettre du pays, très pressée...
Graindor
Chut !... Ma femme.
Julie Graindor
Eh bien ?
Graindor
Je ne m'étais pas trompé... C'est un homme.
À part.
Julie Graindor
Ah ! Poulenval !
À part.
Il sort par le fond.
Graindor
Pas un mot... il nous observe... Seulement, ménageons-le... ménageons-le beaucoup. Je vais toujours faire partir ma lettre...
Scène 16
Julie Graindor, Catherine
Haut.
Julie Graindor
Il est affreux ! Ah ! Quelle imprudence, Monsieur le Comte !
Catherine
Plaît-il ?
Julie Graindor
Vous oublier au point de m'embrasser devant mon mari !...
Lui présentant sa lettre.
Catherine
Je n'ai pas pu me retenir... Ça m'a échappé. Tenez ! Voici une lettre...
Julie Graindor
Une déclaration ?... Jamais !
Catherine
C'est très pressé !
Julie Graindor
Sortez, Monsieur le Comte, sortez !
À part.
Catherine
On s'en va, Madame, on s'en va ! Pourquoi donc qu'elle m'appelle Lecomte... J'y ai pourtant dit Leduc.
Catherine sort.
Julie Graindor
Sortez, monsieur, sortez ! Ou je me retire.
Scène 17
Julie Graindor, Octave
Julie Graindor
Mais il est laid et bête, et compromettant ! Porteur d'un beau nom, j'en conviens, de Poulenval ; mais porteur aussi d'une de ces têtes qui rappellent une femme au sentiment de ses devoirs.
Octave
Ah ! Dieu soit loué ! Vous êtes seule.
Julie Graindor
Octave ! Qu'avez-vous ?
Octave
Ah ! Une histoire !... Tout à l'heure, je me suis trompé de paquet... Je vous ai remis celui d'Ernestine Beaubeuf... Une ancienne, et je lui ai donné le vôtre !
Julie Graindor
Ah ! Mon Dieu !... Il faut le lui reprendre.
Octave
C'est ce que j'ai voulu faire, mais bah ! Elle est plus forte que moi !... C'est une écuyère... Elle m'a déclaré qu'elle ne rendrait votre dossier que contre le sien... Vite ! Vite ! Ses petits papiers !
Julie Graindor
Ah ! Mon Dieu ! Je les ai brûlés !
Octave
Sac à poudre ! Nous voilà propres !... Elle est furieuse parce qu'elle a vu, aux dates de votre correspondance, que je vous aimais en même temps qu'elle.
Julie Graindor
Comment, Monsieur !
Octave
Je pourrais me justifier... Mais nous n'avons pas le temps ! « Si dans une demi-heure, s'est-elle écriée, je n'ai pas reçu mon petit colis, au complet, j'envoie les lettres, les photographies et les mèches de Madame Graindor à son mari. »
Julie Graindor
Quelle horreur !
Octave
C'est canaille, mais tout à fait dans ses cordes.
Julie Graindor
Vous souvenez-vous si je vous tutoie dans ces malheureuses lettres ?
Octave
Tout le temps... et mon coco, et mon bébé, ma petite chicorée frisée, en veux-tu, en voilà !
On entend la voix de Graindor.
Julie Graindor
Je suis perdue ! Que faire ? Ciel ! Mon mari !
Octave
Bigre !
Octave se dirige vers la porte du fond.
Julie Graindor
Sauvez-vous ! Pas de ce côté ! C'est par là qu'il vient ! Cachez-vous... Vite !... Vite !
Octave
Où ! Là ?...
Julie Graindor
Oui, dans ce cabinet noir... C'est là qu'il serre sa contre-basse... Prenez garde de vous cogner...
Il entre dans le cabinet, à gauche.
Octave
Soyez tranquille... J'y vois comme les chats.
Scène 18
Graindor, Julie Graindor, Octave, Josépha
Apercevant Julie.
Graindor
Ce n'est pas assez de mes inquiétudes politiques, il faut encore que des préoccupations conjugales... Ah ! Madame, je suis bien aise de vous rencontrer.
Julie Graindor
Quoi donc, mon ami ?
Graindor
Connaissez-vous ceci ?
Julie Graindor
Mon carnet de bal !
Graindor
Et pouvez-vous m'expliquer ces lignes ?... « Cher ange, je vous aime comme un fou... Je cherche un moyen pour m'introduire chez vous... Je le trouverai... Ne vous étonnez de rien et attendez-vous à tout. Signé : le comte de Poulenval. »
À part.
Julie Graindor
Mais, je ne sais... Je n'y comprends rien... et s'il s'est introduit ici, c'est à coup sûr sans mon assentiment... Il m'ennuie, ce monsieur !
Graindor
Ainsi, vous ne le connaissez pas ?
On entend résonner une contre-basse dans le cabinet.
Julie Graindor
Du tout ! Je ne l'ai jamais vu. Maladroit !
Graindor
Hein ! Qu'est-ce qui touche à ma contre-basse ?
Julie Graindor
Je n'ai rien entendu .
Ouvrant la porte du cabinet.
Graindor
Il y a quelqu'un dans ce cabinet... C'est lui ! Poulenval ! Sortez, Monsieur le Comte, sortez !
Octave
Je vous demande bien pardon.
À part.
Graindor
Comment ? C'était vous ! Le chef ! Il m'épiait !
Octave
Mais... J'étais là... par mégarde...
Appuyant.
Il le débarrasse de l'archet.
Graindor
Oui, je sais... Je suis désolé de vous avoir dérangé... Vos fonctions vous autorisent à vous trouver partout et ailleurs...
Octave
Quelles fonctions ?
Il lui parle à l'oreille.
Graindor
Je vous ai deviné... Vous êtes...
Octave
Moi ? Oh ! Mais, permettez !...
Julie Graindor
Silence ! Vous me sauvez !
Octave
Eh bien ! C'est vrai... J'en conviens !
Graindor
Parbleu !
Octave
Sapristi ! C'est désagréable !... Quand il me rencontrera dans le monde...
Elle lui remet le paquet et sort.
Josépha
Monsieur, monsieur, un petit paquet ! Pour monsieur... avec un billet.
Octave
L'envoi d'Ernestine ! Votre dossier !
Julie Graindor
Reperdue !... Tirez-moi de là !
Octave
Si vous croyez que c'est facile !
Graindor
« Lisez ces lettres, dont vous reconnaîtrez sans doute l'écriture... Elle vous apprendront bien des choses. »
Elle tombe sur une chaise.
Julie Graindor
Je n'ai plus qu'à me trouver mal.
Graindor
Voyons ces lettres...
À part.
Haut.
Octave
Arrêtez ! Puisque j'en suis, il faut que ça me serve à quelque chose. Un geste de plus et vous êtes perdu !...
Graindor
Quoi ?
Octave
Il y a des secrets qui brûlent la main de ceux qui les touchent !
Graindor
Ah ! Mon Dieu !
Octave
Vous tenez là les fils d'une conspiration... à laquelle vous n'êtes pas tout à fait étranger... quoique vous en disiez.
Graindor
Moi ? Je vous jure !...
Octave
Silence !... Je sais ce que je dis.
Graindor
Certainement, Monsieur l'inspecteur.
Julie se lève.
Octave
Je connais les coupables... tous les coupables... Je ne dois pas les nommer. Graindor, remettez-moi ces lettres. car c'est pour les saisir au passage que je me suis caché dans ce cabinet...
Lui remettant le paquet.
Graindor
Sont-ils malins ! Voilà, Monsieur l'Inspecteur...
Julie Graindor
Tiens !
Octave
C'est bien... Mon rapport constatera votre soumission.
Graindor
Je vous en prie.
Il jette le paquet dans la cheminée.
Octave
Maintenant, voyez ce que je fais pour vous... L'administration sait, quand il le faut, se montrer paternelle.
Graindor
Ah ! Monsieur, que de reconnaissance !
Julie Graindor
Je n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour mon mari.
Octave
Oh ! Ni moi, Madame !
Haut à Octave.
Graindor
Il est charmant, ce garçon ! Je vais lui demander un service. Pouvez-vous me dire quel est ce Comte de Poulenval qui s'est permis d'écrire ?...
Octave
Quel comte de Poulenval ?
Graindor
Vous pouvez m'aider, grâce à... vos nombreuses relations.
Octave
Ah ! Permettez... Je suis très occupé...
Graindor
Oui, je le comprends... Vous ne travaillez pas pour les particuliers... Mais si vous vouliez seulement me prêter un de vos hommes...
Octave
Un de mes hommes ?...
Graindor
Catherine, par exemple.
Octave
Mais je ne connais pas Catherine, moi...
Graindor
Comment ! Il n'est pas des vôtres ?
Octave
Mais non !
Graindor
Et mes deux cents francs !
Scène 19
Catherine, Graindor, Julie Graindor, Tous, Femmes
Catherine
Madame, comment faut-il arranger le lapin ?
Mettant le carnet sous le nez de Catherine.
Graindor
Oh ! Quel trait de lumière ! Ce déguisement... C'est lui, Poulenval !... Lisez ceci, Monsieur le Comte !
Il tire sa lettre.
Catherine
Lecomte ? Leduc !... Attendez ! Lisez-moi ça, d'abord... Je vous lirai la vôtre après... si je peux.
Ouvrant la lettre.
Il lit.
Parlé.
Graindor
Sa justification, sans doute. Vous permettez, monsieur l'inspecteur. « Ma chère fille... » Comment ! C'est une fille à présent.
Julie Graindor
Ce n'est pas possible.
Parlé.
Lisant.
Graindor
« Ma chère fille... je sais que tu es un garçon. » Ah ! Je disais aussi. « La Colarde a bavardé. »
Julie Graindor
Qu'est-ce que la Colarde ?
Catherine
C'est mon institutrice.
Graindor
« Elle a tout conté à son, mari, le brigadier de gendarmerie. »
Catherine
Bécasse !
Graindor
« Il ne trouve pas ça gentil... mais il te pardonne. »
Catherine
C'est un brave homme.
Graindor
« Seulement, comme tu es réfractaire, il faut que tu reviennes tout de suite, tout de suite, pour qu'on te fusille ! »
Il tombe sur une chaise.
Catherine
Hein ? Fusillé ! Ah !
Tous
Il se trouve mal.
Aux femmes.
Catherine
J'étouffe. Défaites-moi mon corset.
se reculant
Femmes
Ah ! Mais non !
Catherine
Quand je n'y serai plus, je vous recommande ma malle, à cause de mon linge... J'ai aussi deux paires de bas à la blanchisseuse.
Julie Graindor
Mais vous ne partirez pas... D'abord vous me devez vos huit jours.
Lisant.
Graindor
Pauvre garçon... Ah ! Il y a un post-scriptum, t.s.v.p. « Ma chère fille, tout est arrangé. J'ai vu Monsieur le Maire dont je suis le couvreur ; comme c'était le jour du tirage au sort, j'ai plongé, pour toi, la main dans le sac... et j'ai amené le numéro 109, qui est le dernier... Tu es libéré. »
Il danse.
Il l'embrasse.
Il veut embrasser Julie.
Catherine
Libéré ! Pas fusillé ! Ah ! Crénom ! Tradérida ! Je vas pouvoir porter des culottes !... Ah ! Josépha ! Ah ! Madame !
Graindor
Prends donc garde, butor !
Catherine
Puisque je suis un homme !
Graindor
Raison de plus. À propos, et mes deux cents francs ?
Catherine
Parlons pas de ça, parlons pas de ça !
Graindor
Tu n'en as plus besoin pour t'acheter un homme ?
Catherine
Mais, soyez donc tranquille, si ce n'est pas pour un homme, ça sera pour une femme et ça reviendra au même.
Graindor
Dire que j'ai été assez naïf pour douter du sexe de cet animal-là !
Catherine
Bédame ! C'est pas étonnant, à votre âge... À force de s'y connaître... On ne s'y connaît plus.