Comédie vaudeville · 1863

La Dame Au Petit Chien

d’Eugène Labiche

Représentation
≈ 44 min
Distribution
2 femmes, 3 hommes
Répliques
587
Écriture
En prose
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Roquefavour H 217 ≈ 19 min 13
Defontenage H 154 ≈ 12 min 10
Ernestine F 157 ≈ 9 min 10
Joseph H 34 ≈ 1 min 5
Julie F 18 ≈ 1 min 3
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle La Dame au Petit Chien
Roquefavour absentabsent
Defontenage absentabsentabsentabsentabsent
Ernestine absentabsentabsentabsentabsent
Joseph absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Julie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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La Dame au Petit Chien

Scène 1

Joseph, Ernestine, Defontenage

Joseph

Madame, le déjeuner est servi.

Ernestine

C'est bien... je n'ai pas faim ... prévenez Monsieur Defontenage, mon mari.

Joseph

Monsieur est sorti de bonne heure et n'est pas encore rentré.

Il ôte son habit, passe une robe de chambre, et embrasse Ernestine.

Il s'assied à gauche, Ernestine à droite, Joseph se tient au fond.

Defontenage

Me voici !... Je suis un peu en retard ? Allons, à table !...

Ernestine

Je ne suis pas en goût... Je suis nerveuse aujourd'hui... Apportez-moi des oeufs frais !

Joseph

Et pour monsieur ?

Joseph sort à droite, pendant toute la scène de table, Defontenage boit et mange en parlant.

Defontenage

Ne faites rien... Je mangerai des sardines...

Ernestine

Vous êtes sorti ce matin ?

Defontenage

Oui... Je viens de chez mon huissier... Je lui ai donné l'ordre de saisir un nommé Roquefavour... Un misérable petit peintre.

Ernestine

Quelle affaire pouvez vous avoir avec un peintre, vous, un ancien marchand de bouteilles ?

Defontenage

Voici la chose.

Joseph

Les oeufs de madame...

Ernestine

Non... Emportez ça... Ce matin les oeufs ne me disent rien.

Defontenage

Laissez... moi les oeufs me disent.

Ernestine

Priez qu'on me fasse une côtelette... bien cuite.

Joseph

Tout de suite, Madame... et pour Monsieur ?

Joseph sort.

À sa femme.

Defontenage

Oh ! Rien ! Je mangerai des sardines. Voici la chose... C'est la faute à Bonivaux le marchand de couleurs de la rue du Bac... J'oblige quelquefois Bonivaux aux fins de mois... Il m'apporte son papier... Je lui escompte à sept, huit, ou neuf pour cent.

Ernestine

Comment !

Defontenage

Selon qu'il a plus ou moins besoin d'argent.

Ernestine

Mais c'est de l'usure que vous faites là !

Defontenage

Du tout !... Je fais du papier ! Qu'est-ce que l'argent ? Une marchandise comme le beurre... Eh bien ! Quand le beurre est rare, tu le paies quarante-six sous... quand il est abondant, tu le paies trente-six... Il n'y a pas d'usure là-dedans, il n'y a que l'usure du beurre... en me retirant des bouteilles j'ai consacré vingt mille francs à ce petit négoce.

Ernestine

Joli métier !

Defontenage

Il y a trois mois, Bonivaux me recommande un de ses amis, un nommé Roquefavour, qui avait besoin de quinze cents francs ; il était très gêné, le beurre était rare, je les lui prête à treize pour cent.

Ernestine

C'est affreux !

Defontenage

Non... C'est bête ! Je n'ai pas pris de renseignements, j'ai cru que Roquefavour était commerçant, qu'il fabriquait des cadres et l'animal ne fabrique que des tableaux.

Ernestine

Mais, il me semble que des tableaux...

Defontenage

De la toile avec un peu de couleurs par dessus ... tandis qu'un bon cadre, bien doré, ça a de la valeur.

Ernestine

En le grattant.

Defontenage

Toujours est-il qu'à l'échéance, le Roquefavour ne m'a pas payé... Dame !... Moi ! Je n'aime pas ça... et je suis allé ce matin chez lui supputer son mobilier.

Ernestine

Eh bien !

Defontenage

Des bêtises !... Des statuettes... Des bronzes et, sauf une commode en acajou... Il y en a tout au plus pour douze cent francs, et quand l'huissier aura prélevé ses frais.

Ernestine

Je voudrais que vous perdissiez tout pour vous apprendre à faire un pareil métier.

Joseph

La côtelette de Madame.

Ernestine

Non... Merci... Ce matin les côtelettes ne me disent rien.

Joseph

Alors on peut emporter ?

Defontenage

Laissez... moi les côtelettes me disent.

Ernestine

Qu'on me fasse du chocolat.

Joseph

Deux tasses ?

Defontenage

Une seule, je mangerai des sardines.

Joseph

C'est tous les matins la même chose.

Defontenage

Tu n'as pas faim aujourd'hui ?

Ernestine

Aujourd'hui comme hier... Rien ne me plait... Tout m'ennuie, tout m'agace.

Defontenage

Je connais ça, ce sont des vapeurs... C'est la révolution que tu as éprouvée il y a six mois, à l'époque de notre voyage à Paimboeuf... Nous étions sur le bateau... Nous arrivions, il faisait nuit... Je te dis !... « Ernestine, prends garde, laisse passer la foule... Tu ne m'écoutes pas, tu t'élances sur la planche du débarquement, ton pied glisse et paf ! Te voilà dans la Loire...

Ernestine

Et vous me regardez... au lieu de vous précipiter...

Defontenage

Impossible ! Je tenais les parapluies !

Ernestine

Il fallait les lâcher.

Defontenage

J'allais le faire lorsqu'un inconnu ... un noble coeur ... et un fort nageur s'élance à l'eau, te rattrape par ta crinoline, et te rapporte mouillée dans mes bras attendris.

Ernestine

Et vous vous mettez à compter vos malles au lieu de courir après ce brave jeune homme.

Defontenage

Il était trempé... Ça l'aurait retardé pour changer.

Ernestine

Nous ne l'avons plus revu !

Poussant un cri.

Defontenage

C'est vrai ... et comme il faisait nuit, je ne pourrais même pas le reconnaître... J'aimerais pourtant à le serrer dans mes bras. Aïe !

Ernestine

Quoi ?

Defontenage

Rien ... C'est ma névrose dans le coude... Le temps va changer.

Joseph

Le chocolat de Madame.

Ernestine

Ah ! Merci ... Le chocolat ne me dit rien .

Defontenage

Donnez ... Je ne mangerai pas de sardines... ma chère amie, tu devrais consulter un médecin...

Ernestine

Ah ! Laissez-moi donc !

Defontenage

Perdre l'appétit, c'est très grave... au moins, marche, prends de l'exercice.

Ernestine

Oh ! Non ? Je ne veux plus sortir seule... Hier j'ai été insultée dans le jardin des Tuileries... par un polisson.

Defontenage

Il est brûlant !... Conte-moi donc ça...

Ernestine

J'étais sortie un moment pour promener Edmond.

Defontenage

Ton King s Charles !

Ernestine

Tout à coup j'entends un cri perçant... Je me retourne, un malotru venait de lui marcher sur la patte !

À part.

Defontenage

Ah ! Quel événement. Bien fait !

Ernestine

J'étais furieuse !... Je dis à ce monsieur... Prenez donc garde, imbécile !... Il se fâche, il m'appelle, vous ne devineriez jamais...

Defontenage

Un gros mot ?

Ernestine

Pis que cela il m'appelle portière !

Defontenage

Oh !

Ernestine

Portière moi !

Joseph

Et Madame avait son cachemire !

Ernestine

La foule s'amasse, on nous entoure... Je n'ai que le temps de prendre Edmond sous mon bras et de rentrer ici pour m'abandonner à une attaque de nerfs....

Defontenage

Pauvre chien !

Ernestine

Comment va-t-il ce matin ?

Joseph

Il ne se plaint pas, Madame ; c'est un chien qui a de ça !

Elle se lève.

Ernestine

Je vais le voir... le consoler...

Joseph

Ah ! Monsieur !... J'oubliais... Il y a là un jeune homme qui demande à vous parler.

Defontenage

Un jeune homme ?

Joseph

Voici sa carte.

Parlé.

Defontenage

« Roquefavour, peintre des îles Ioniennes. » Mon débiteur !

Ernestine

Peintre des îles Ioniennes !

Joseph sort par le fond.

Defontenage

C'est une position, ça... Il vient peut-être pour me payer... Faites entrer.

Elle sort à droite.

Ernestine

Je te laisse avec ce monsieur, je vais voir Edmond...

Scène 2

Defontenage, Roquefavour, Ensemble

Roquefavour paraît à la porte. Il est embarrassé et salue plusieurs fois.

Defontenage

Entrez donc, cher monsieur ...

Roquefavour

Mille fois trop bon ... Je crains de vous déranger .

Haut.

Defontenage

Il salue beaucoup... mauvais signe !... Vous avez reçu ce matin la visite de...

Roquefavour

Monsieur votre huissier ... oui, il a eu la bonté de venir me voir...

Defontenage

Et vous venez, sans doute, pour régler notre petit compte ?

Roquefavour

Pour nous entendre.

Defontenage

Apportez-vous de l'argent ?

Roquefavour

C'est-à-dire ... J'apporte de la bonne volonté.

Defontenage

Comment !

Roquefavour

C'est tout ce que j'ai... pour le moment.

Defontenage

C'est impossible !... Un homme dans votre position ... peintre des îles .... Ioniennes !

Roquefavour

Oh ! Les îles Ioniennes... C'est un magasin de figues et de raisin de Corinthe.

Defontenage

Un épicier !

Roquefavour

Il m'a prié de peindre le dessus de sa boutique.

Defontenage

Son enseigne !

Roquefavour

C'est une affaire de vingt-huit francs en trois paiements.

Defontenage

Alors, Monsieur, que demandez-vous ?

Roquefavour

Monsieur, vous avez eu, ce matin, l'obligeance de faire saisir mes meubles.

Defontenage

Oui, Monsieur.

Roquefavour

Eh bien !... C'est une fausse manoeuvre... Un pas de clerc... Passez-moi le mot.

Defontenage

Mais, Monsieur...

Roquefavour

À votre petite saisie, j'ai le droit de répondre par une petite opposition.

Defontenage

Permettez...

Roquefavour

C'est la loi... Il vous faudra obtenir un jugement... Alors je ferai intervenir des tiers .. d'autres créanciers ... J'en ai beaucoup, qui formeront une seconde opposition... Il vous faudra obtenir un second jugement.

Defontenage

Il est très fort !

Roquefavour

Avant d'être peintre, j'étais clerc d avoué.

Defontenage

C'est un légiste !

Roquefavour

Je ne vous parle pas du gardien de la saisie, qui sera nommé par le tribunal aux appointements de cinq francs par jour.

Defontenage

C'est exorbitant !

Roquefavour

Ne les regrettez pas... On choisit ordinairement un invalide... Un de ces glorieux trophées...

Defontenage

Eh ! Monsieur !...

Roquefavour

J'étais certain que cela vous toucherait... Donc, vous n'aurez pas un sou...

Defontenage

Voyons, Monsieur, que me proposez-vous ?

Roquefavour

Une chose bien simple, car je ne suis pas un méchant garçon, moi, je tiens à payer mes dettes.

Defontenage

A la bonne heure ! ...

Roquefavour

D'un autre côté, je serais désolé de voir mes meubles balayer les planches des commissaires-priseurs : c'est le mobilier de mes pères, Monsieur.

Defontenage

Ah !... Je ne leur en fais pas mon compliment.

Roquefavour

Je vous offre donc de les déposer chez vous, en gage .

Defontenage

Tiens ! C'est une idée !...

Roquefavour

De cette façon, pas d'huissier, pas de frais... Vous avez votre gage, et, à la première rentrée, je vous rembourserai capital et intérêts .

Il ouvre la porte de gauche.

Defontenage

Ça me va, ça me va complètement... J'ai justement là une chambre qui ne me sert pas. Peut-on l'examiner ?

Roquefavour

Pourquoi ?

Defontenage

C'est pour voir si mon mobilier sera sainement logé.

Ouvrant la porte.

Roquefavour

Oh ! Très sainement ! Deux fenêtres au midi... Voyez !

Roquefavour

C'est gentil !... Très gentil !... Une cheminée... Elle ne fume pas ?

Defontenage

Jamais.

Il redescend en scène.

Roquefavour

Tenez vous m'avez l'air d'un galant homme ; je veux faire noblement les choses... Je vous abandonne mon lit... qui est insaisissable... ainsi que mes hardes, mes bottes, mon linge, mes rasoirs...

À part.

Defontenage

Ah ! Monsieur !... Il est très honnête, ce garçon !

Roquefavour

Seulement, je vous demanderai la permission de venir me faire la barbe de temps en temps.

Defontenage

Oh ! Ça !...

Roquefavour

Et de venir changer de linge ...

Defontenage

Ah ! Diable !

Roquefavour

Puisque mes chemises seront chez vous... J'augmente votre gage.

Defontenage

C'est juste une question... Changez-vous souvent ?

Roquefavour

Trois fois par semaine.

Defontenage

Ah ! C'est trop ! Il me semble que deux fois... Le jeudi et le dimanche.

Roquefavour

Oh ! Soyez tranquille, je paierai le blanchissage !

Defontenage

Tiens ! J'y compte bien ! Allons ! C'est convenu, allez chercher vos meubles ! ...

Roquefavour

Non, vous !

Defontenage

Comment !

Roquefavour

Puisque vous les avez saisis... On ne peut pas les enlever sans votre autorisation.

Defontenage

C'est juste.

Roquefavour

Voici na clé... Ah ! Un détail... Je vous serai obligé de payer mon terme !

Defontenage

Votre terme ?

Roquefavour

Sans cela le propriétaire ne laisserait pas sortir les meubles.

Defontenage

C'est juste... Il est très légiste ; combien devez-vous ?...

Roquefavour

Trois cents francs .

Defontenage

Diable ! C'est que quinze et trois font dix-huit.

Roquefavour

Puisque vous avez votre gage…..

Defontenage

C'est vrai, j'ai mon gage !... Je vais faire apporter vos meubles.

AIR de la corde sensible.

Ensemble

Que cette leçon vous profite, Comme un père envers vous j'agis, De ses dettes il faut qu'on s'acquitte, Estime, honneur, sont à ce prix .

Defontenage sort par le fond.

Roquefavour

De cette leçon je profite, Merci de vos sages avis Bientôt envers vous je m'acquitte, Si votre estime est à ce prix .

Scène 3

Roquefavour, Ernestine

Il ouvre la porte, examine.

Roquefavour

J'aime mieux n'avoir qu'un créancier... Cela simplifie... Je lui devrai dix-huit cents francs à cet homme. Elle est très gentille sa petite chambre. Deux fenêtres au midi ... du parquet ... des glaces ... en y faisant poser des rideaux... mes meubles y seront très bien...

Ernestine

Joseph !... Joseph ! ...

Il ferme vivement la porte, Ernestine paraît à droite.

Roquefavour

Cette voix ?

Roquefavour

La dame au petit chien !

Ernestine

Vous ici, Monsieur ! Après votre conduite ! Que voulez-vous ? Que demandez-vous ?

À part.

Roquefavour

Du calme, madame, je vous en supplie, du calme ! Ménageons-la, elle me ferait fourrer à Clichy.

Ernestine

Je ne m'explique pas votre présence chez moi.

Roquefavour

Madame, hier j'ai été bien maladroit, bien coupable... en ne regardant pas où je posais le pied .

Ernestine

Oh ! Oui, pauvre Edmond !

Roquefavour

Ah ! Il s'appelle Edmond ?... Quel joli nom !... Mon excuse est dans votre beauté ... Je vous regardais, madame .

Ernestine

Monsieur !

Roquefavour

Elle est gentille ma créancière.

Ernestine

Je vous trouve bien audacieux, Monsieur... Oser venir me faire des compliments, après votre maladresse... après surtout les expressions dont vous vous êtes servi.

Roquefavour

Quelles expressions ?

Ernestine

Mais... vous m'avez appelée.

Roquefavour

Parlez !

Ernestine

Vous m'avez appelée ... portière ! ...

Roquefavour

Aïe !... C'est faux ! Je proteste, Madame !

Ernestine

J'ai parfaitement entendu !

Roquefavour

Je suis un homme bien élevé, Madame... Je sais ce qu'on doit aux femmes... et surtout aux jolies femmes... en voyant ce pauvre petit animal... étendu à vos pieds ... et poussant des cris qui me déchiraient l'âme... Je vous ai demandé la permission de le portère, pas portière !... portère !

Ernestine

Ah ! Dans le trouble... c'est possible ! J'aurai mal entendu.

Haut.

Roquefavour

Ça passe. Portière ! Vous ! Avec cette grâce, cette taille, ces mains, ces pieds... Ah ! Que n'avais-je vos pieds, Madame !

Ernestine

Pourquoi ?

Roquefavour

Je dis ça à cause d'Edmond... car si par hasard vous marchiez sur lui... on croirait voir une abeille se poser sur une fleur !

Ernestine

Il est aimable !

Haut.

Roquefavour

Ça passe. J'ai pensé, Madame, qu'il était de mon devoir de venir vous présenter mes excuses, et de vous demander des nouvelles de notre pauvre malade.

Ernestine

Comment, Monsieur, c'est pour cela que vous êtes venu ?

Roquefavour

Absolument.

Ernestine

Il est toujours souffrant.

Roquefavour

Ah ! Il est souffrant ? Pardon, boit-il ?

Ernestine

Pourquoi ?

Roquefavour

L'intérêt que je lui porte, d'abord ... et puis, comme il m'a mordu.

Ernestine

Rassurez-vous... il boit.

Roquefavour

Ah ! Tant mieux !... Y aurait-il de l'indiscrétion à vous prier de lui offrir ce morceau de sucre ?

Ernestine

Oh ! Ne craignez rien... Il mange aussi... Mais pas de sucre... Cela abîme les dents.

Roquefavour

Que vous avez raison !... Soignez-le, conservez-le, aimez-le !... C'est une si jolie bête !

Ernestine

Je n'ai pas d'enfants, Monsieur.

Roquefavour

Ah ! Quel dommage !

Ernestine

Mon mari est un homme de chiffres... J'avais un perroquet, il est mort, et j'ai dû reporter toute mon affection...

Roquefavour

Je vous comprends, Madame.

Ernestine

Si j'avais eu un fils, je l'aurais appelé Edmond.

Roquefavour

Moi aussi !... Le premier qui m'arrivera...

Ernestine

Je vous remercie, Monsieur, de votre démarche... Cela prouve votre repentir... et votre bon coeur.

Roquefavour

Ah ! Madame ! Le coeur !... Si vous saviez...

Ernestine

Je ne veux pas abuser de vos instants.

Haut.

Roquefavour

Elle me renvoie, et mes meubles qui vont venir ! Quel âge a-t-il ?

Ernestine

Qui ça ?

Roquefavour

Edmond... notre Edmond !

Ernestine

Sept mois.

Roquefavour

Heureux âge, où l'on ignore encore les tourments de la vie !

Ernestine

Mais, Monsieur...

Scène 4

Defontenage, Choeur, Roquefavour, Ernestine

Joseph, Julie et les commissionnaires entrent chargés de meubles, qu'ils portent dans la chambre à gauche.

Defontenage

Par ici ! Par ici !

AIR de Castilbeza.

Choeur

Veillons bien À son bien, Le bourgeois sera généreux, Que l'on place À sa place, Tous les objets en ces lieux .

Roquefavour

Prenez garde !... Ne cassez rien !

Ernestine

Qu'est-ce que c'est que ça ?

À Roquefavour.

Defontenage

Une magnifique opération. Je t'expliquerai plus tard ! J'ai payé votre terme, mais vous deviez soixante francs à votre concierge, farceur !

Roquefavour

Tiens ! C'est vrai !

Defontenage

Ça fait dix-huit cent soixante francs !

Il entre à gauche.

Roquefavour

Puisque vous avez votre gage !... Vous permettez que je donne un coup d oeil.

Scène 5

Ernestine, Defontenage

Ernestine

Qu'est-ce que cela signifie ?... Vous avez acheté des meubles ?...

Defontenage

Mais non !... Ce sont ceux de Roquefavour, mon débiteur.

Ernestine

Comment ! Ce monsieur ?...

Defontenage

C'est lui !... Un bon jeune homme !... Il me donne tous ses meubles en gage. De façon que sans dépenser un sou... C'est très fort ce que j'ai fait là !

Ernestine

Eh bien ! Et lui ? Ce pauvre jeune homme... Où va-t-il se loger ?...

Defontenage

Ah ! Ça ne me regarde pas !... Il viendra seulement se faire la barbe et changer trois fois par semaine !

Ernestine

Comment !... Ici ?

Defontenage

Je voulais deux ... Mais les artistes !... Ça n'a pas d'ordre...

Ernestine

Introduire un étranger chez moi ... Un jeune homme surtout... En vérité, je ne vous comprends pas...

Defontenage

Puisque j'ai mon gage !...

Ernestine

Tenez vous êtes fou ! Et vous mériteriez...

Defontenage

Quoi ?

Elle entre vivement à droite.

Ernestine

Rien !... Laissez-moi tranquille !...

Scène 6

Defontenage, Roquefavour, Un Commissionnaire

Roquefavour paraissant à la porte du cabinet de gauche et parlant à Joseph et à Julie, qui sont dans la coulisse.

Defontenage

Elle est fâchée... Les femmes n'entendent rien aux affaires... Son mobilier est meilleur que je ne croyais... Il a un fauteuil... J'ai fourré la main dedans... C'est tout crin !

Roquefavour

La tête bien haute !... Vous mettrez deux oreillers.

Timidement.

Defontenage

Deux oreillers ? Est-ce que vous comptez coucher ici ?

Roquefavour

Oh ! Non !

Defontenage

Je disais aussi ...

Roquefavour

Ah ! Vous me donnez une idée ! Du moment que mon lit est là... Qu'est-ce que ça vous fait qu'il y ait quelqu'un dedans ?

Defontenage

Cependant... Permettez...

Roquefavour

Je fournirai ma bougie.

Defontenage

Mais je ne prends pas de pensionnaires !

Roquefavour

On appelle pensionnaire celui qui paie pension... Moi je ne paierai rien du tout .

Les commissionnaires rentrent et apportent un paravent.

Defontenage

C'est juste !... Mais pourtant.

Un Commissionnaire

Bourgeois, c'est plein par là ! Le paravent ne peut pas tenir.

Defontenage

Ah ! diable !

Le commissionnaire pose le paravent près du canapé, à gauche.

Roquefavour

Eh bien !... Posez-le là !... Ça meuble.

Defontenage

Ce n'est pas joli... mais ça meuble.

Roquefavour

Maintenant, payez ces braves gens.

Roquefavour

Comment !... Moi !...

Defontenage

Puisque nous sommes en compte... Donnez-leur dix francs.

Payant.

Defontenage

Par exemple. Tenez, voilà trois francs... Ça fait mille huit cent soixante trois.

Un Commissionnaire

Ah ! Bourgeois ! C'est sec .

Les commissionnaires sortent.

Defontenage

Laissez-moi tranquille, et filez !

Roquefavour

Diable, vous êtes dur avec l'Auvergnat .

Regardant le paravent.

Defontenage

Mon ami, c'est comme ça qu'on fait les bonnes maisons. C'est égal, notre paravent me chiffonne.

Il l'ouvre de manière à ce que le canapé soit complètement abrité.

Roquefavour

Mais j'y pense, en l'ouvrant... comme ça.

Defontenage

Ah ! Je l'aime mieux quand il est fermé.

Roquefavour

Ça me fera un petit salon.

Defontenage

Comment, un petit salon ?

Roquefavour

S'il me vient des visites... des dames... Je ne peux pas les recevoir dans ma chambre .

Defontenage

Mais vous me prenez mon salon.

Roquefavour

Oh ! Il vous en reste un fort morceau.

Il entre vivement à droite.

Defontenage

Ah ! Mais ! Il commence à m'agacer... Si je le flanquais à la porte... Mais je n'ose pas... Je n'aime pas les scènes... Je vais trouver ma femme... Justement elle a ses nerfs, ça se trouve à merveille.

Scène 7

Roquefavour

Roquefavour

Je recommande ce procédé aux jeunes gens de famille sans domicile. Il y a une heure, j'étais dans une position déplorable... Mon propriétaire m'avait signifié mon congé pour midi ; mes meubles étaient saisis... Je frisais le vagabondage, lorsqu'un éclair vint illuminer ma situation... J'eus la pensée de venir me mettre en gage, mes meubles et moi, dans la tanière de mon usurier. C'est admirable ! Pas de loyer à payer ! Pas de portes et fenêtres ! Pas de garde nationale ! Rien. J'ai un logement et pas de domicile !... Tout me porte à croire que je resterai longtemps dans cette maison... Defontenage est un vilain caractère... mais sa femme me paraît parfaitement élevée ... Ça ferait une jolie petite connaissance... pas dispendieuse ... Dame ! Dans ma position.

Scène 8

Julie, Roquefavour, Joseph

Julie

Monsieur, c'est arrangé par là.

Roquefavour

Ah ! Très bien, mes enfants !

Joseph

Nous avons mis deux oreillers, j'en ai pris un à monsieur.

Roquefavour

Ah ! Cependant je ne voudrais pas...

Julie

Il lui en reste un, c'est bien assez pour lui.

Roquefavour

Allons, je vois que vous êtes de bons serviteurs ; comment vous appelez-vous ?

Joseph

Joseph.

Julie

Et moi, Julie.

Roquefavour

Deux noms charmants !

Joseph

Ah ! Monsieur !

Julie

Ah ! Monsieur !

Roquefavour

Tenez, voici vingt francs pour chacun .

Julie

Ah ! Monsieur.

Roquefavour

Il se peut que je reste quelque temps avec vous...

Joseph

Oh ! Monsieur ! Tant que vous voudrez.

Roquefavour

Je vais donc vous mettre au courant de mes petites habitudes. Pour le lit, c'est convenu, la tête haute.

Julie

Monsieur veut-il un oreiller de plus ?

Roquefavour

Nous verrons demain... Mais j'ai une manie, je ne peux pas dormir sans lumière ; je vous demanderai une petite veilleuse.

Joseph

Si Monsieur désire une lampe ?...

Roquefavour

Oh ! Non ! Ce serait trop .

Joseph

Qu'est-ce que Monsieur prend le matin ?

Haut.

Roquefavour

Tiens ! Je serai nourri ! Oh ! Le matin, je ne prends rien... qu'une tasse de lait... avec beaucoup de café... pas mal de sucre... et deux ronds de beurre.

Julie

Très bien.

Roquefavour

Par exemple, je désire que mes bottes soient faites à huit heures.

Joseph

Ça me regarde.

Roquefavour

Je vous prierai aussi, dans vos moments perdus, de faire une petite visite à mes habits ; ... ils n'ont pas été raccommodés depuis longtemps...

Julie

J'y vais tout de suite, Monsieur.

Roquefavour

Enfin, ayez bien soin de moi, dorlotez-moi comme une petite caille, et je ne vous oublierai pas.

Joseph

Oh ! Soyez tranquille, Monsieur.

Mouvement de satisfaction de Joseph.

Roquefavour

Tenez, voilà dix francs... Faites-moi le plaisir d'aller me chercher tout de suite un bouquet de violettes de Parme... à moins que Monsieur Defontenage n'ait besoin de vous.

Joseph

Lui ! Ah ben ! Il peut attendre !

Julie

Je crois bien, qu'il peut attendre .

À part.

ENSEMBLE.

Roquefavour

C'est juste !... Votre maître !... Vous avez bien le temps de le servir ! Ils sont légèrement canailles !

AIR des Douze travaux d'Hercule.

Julie

Une ardeur nouvelle M'enflamme, et bientôt De soins et de zèle Je veux faire assaut .

Joseph sort par le fond, et Julie entre dans la chambre de Roquefavour.

Roquefavour

D'une ardeur nouvelle Ils brillent, bientôt De soins et de zèle Ils vont faire assaut .

Scène 9

Roquefavour, Ernestine

Roquefavour

Allons ! Je commence à me caser. Je vais ranger mes petites affaires dans mes tiroirs.

Ernestine

Soyez tranquille ! Je vais lui parler... et ça ne sera pas long.

Haut.

Roquefavour

Ma jolie propriétaire ! Ah ! Madame, que vous êtes bonne de venir me visiter dans ma solitude.

Ernestine

Mais, Monsieur, je ne viens pas vous visiter, je vous prie dele croire.

Roquefavour

Tiens on dirait qu'elle est armée en guerre !

Ernestine

C'est mon mari qui m'envoie pour vous demander...

Roquefavour

Si j'ai besoin de quelque chose ?... Non, madame... Vous êtes là... et je serais bien impertinent si je lui en demandais davantage !

Haut.

Ernestine

Il est aimable... On ne peut pas dire le contraire. Monsieur, j'ai à remplir près de vous une mission ...

Roquefavour

Un si charmant ambassadeur ... ne peut apporter que de bonnes nouvelles.

À part.

Ernestine

Monsieur... Il m'embarrasse avec ses compliments.

À part.

Roquefavour

Parlez, Madame, je vous écoute... mieux que cela ! Je bois vos paroles. Elle est ravissante !

Haut.

Ernestine

Pauvre garçon ! Mon Dieu ! Monsieur, mon mari a pensé... Ce n'est pas moi... C'est Monsieur Defontenage... que votre présence dans cette maison... pouvait offrir quelques inconvénients...

Roquefavour

Lesquels, Madame ?

Ernestine

Je ne sais... mais un jeune homme...

Roquefavour

Je ne fume pas, Madame.

Ernestine

Enfin, il m'a priée de vous faire comprendre que votre visite ici ne pouvait se prolonger plus longtemps.

Haut.

Roquefavour

Ah ! Mais non ! Déménager ! La quitter !... Jamais ! Ainsi, Madame, c'est vous, vous ! Qui vous êtes chargée d'un pareil message ?

Ernestine

Croyez que c'est bien malgré moi...

Roquefavour

Ah ! Vous ne saurez jamais le mal que vous me faites !

Ernestine

Monsieur Roquefavour...

Roquefavour

Aimez donc une femme ! Écrasez la patte de son chien pour vous rapprocher d'elle.

Ernestine

Comment !

Haut.

Roquefavour

Je mens... Mais c'est pour mes lares... Vous saurez tout... Oui, madame, si j'ai marché sur Edmond, c'est pour arriver jusqu'à vous.

Ernestine

Est-il possible !

Roquefavour

Si j'ai emprunté de l'argent à monsieur votre mari... Je n'en avais pas besoin... C'était pour établir un lien... Si je me suis fait saisir par lui, si j'ai consenti à laisser transporter mon mobilier ici, c'est pour vous voir... pour vous entendre ... pour vous respirer...

Ernestine

Mais, monsieur, c'est une déclaration .

Roquefavour

Bien petite, si je la compare au violent incendie...

Ernestine

Mais vous ne me connaissez que depuis hier.

Roquefavour

Depuis hier ! Aimez donc une femme ! Épiez ses démarches, suivez-la pas à pas depuis six mois...

Ernestine

Depuis six mois ? Ah ! Mon Dieu ! Cette lettre que j'ai reçue il y a quinze jours...

Tout à coup.

Roquefavour

Ah ! Vous avez reçu... Elle est de moi !

Ernestine

Comment ?

Roquefavour

Et de qui voulez-vous donc qu'elle soit ! Aurais-je un rival par hasard ?

Ernestine

Mais... Non, Monsieur, vous n'en avez pas !

Roquefavour

À la bonne heure !

Ernestine

Dans cette lettre, vous osiez me parler de votre amour dans des termes...

Roquefavour

C'est bien cela !

Ernestine

Et si je ne vous répondais pas... Vous menaciez de vous faire sauter la cervelle avec vos pistolets.

Roquefavour

Ah ! Diable !

Ernestine

Je ne vous ai pas répondu, et vous vivez cependant.

Roquefavour

Est-ce un reproche ? Parlez !...

Ernestine

Non, mais...

Il remonte.

Roquefavour

Un doute ! Cela suffit, et je vais de ce pas...

Ernestine

Arrêtez, Monsieur !... Ah ! Mon Dieu !... Ces pistolets... Où sont-ils ? Je les veux !

Roquefavour

Impossible, Madame !

Ernestine

Pourquoi ?

Roquefavour

Je les ai mis au Mont-de-Piété pour acheter des capsules... Je n'avais pas de capsules .

Ernestine

Ah ! Je respire !

Roquefavour

C'est ce qui n'a retardé.

Ernestine

Monsieur Roquefavour...

Roquefavour

Stéphen... Je m'appelle Stéphen...

Ernestine

Monsieur Stephen... J'ai une grâce à vous demander ... Promettez- moi de vivre.

Roquefavour

Non, Madame... Demandez-moi autre chose... ma fortune...

Ernestine

Si je vous en priais bien ?

Roquefavour

Vous me chassez et vous m'ordonnez de vivre !

Ernestine

Je ne puis pourtant pas vous garder malgré mon mari.

Roquefavour

Je ne suis pas exigeant ; je ne demande qu'à vivre heureux entre vous et lui.

Ernestine

Si vous croyez que Monsieur Defontenage s'arrange de cela.

Roquefavour

Nous ne le lui dirons pas.

Ernestine

Il ne manquerait plus que cela !

Roquefavour

Je suis discret... Je ne sortirai pas de cette chambre... J'y resterai blotti et palpitant comme une souris craintive.

Ernestine

Pauvre jeune homme !

Roquefavour

Je vous demanderai seulement la permission de pratiquer un petit trou dans la porte...

Ernestine

Pourquoi faire ?

Roquefavour

Vous le demandez ?... Pour vous voir !

Ernestine

Mais mon mari n'entend pas qu'on dégrade ses portes.

Roquefavour

Ah ! Je comprends... La maison est à lui... Eh bien ! Je vous regarderai par le trou de la serrure... Comme cela nous n'abîmerons rien, et monsieur votre mari n'aura pas le plus petit mot à dire... Voilà qui est convenu.

Ernestine

Mais non, Monsieur, ce n'est pas convenu.

Roquefavour

Pourquoi ?

Ernestine

Maintenant surtout que je connais vos sentiments.

Roquefavour

Eh bien ! Puisque vous l'exigez, je vais partir, Madame.

Ernestine

Mon Dieu ! Rien ne presse.

Roquefavour

Mais je vous rends responsable vis à vis de ma famille de tout le mal que vous aurez fait.

Ernestine

Quel mal ?

Roquefavour

Sans domicile, sans meubles, jeté sur le pavé de Paris... Où voulez-vous que j'aille ?

Ernestine

Ah ! Mon Dieu, c'est vrai !

Roquefavour

Je ferai de mauvaises connaissances !... Le désespoir ! Je vivrai dans les estaminets, je boirai de l'absinthe.

Ernestine

Stéphen !...

Il remonte.

Roquefavour

J'aurais fait votre portrait et celui d'Edmond ! Pauvre Edmond ! Ce n'est pas lui qui me chasserait... C'est un chien qui a de ça... Adieu, Madame.

Ernestine

Monsieur Stephen !... Restez !... Calmez-vous ! Je verrai mon mari, je lui parlerai... Et si vous me promettez d'être raisonnable...

Scène 10

Joseph, Ernestine, Roquefavour, Julie, Ensemble

À Roquefavour.

Joseph

Monsieur, voilà votre bouquet,

Ernestine

Des fleurs !

Roquefavour

Je vous demanderai la permission de renouveler de temps en temps votre jardinière, c'est un soin que Monsieur Defontenage doit négliger un peu.

Elle prend le bouquet et le dépose sur le meuble à gauche près de la porte.

Ernestine

Il est vrai que mon mari.

Joseph

En fait de jardinière, Monsieur ne comprend que les côtelettes.

Julie

Ah ! Ça, ils n'ont pas été raccommodés depuis leur naissance.

Ernestine

Qu'est-ce donc ?

Julie

C'est monsieur qui m'a prié de donner un coup d oeil à ses effets.

À Julie.

À part.

Roquefavour

Vraiment, je suis confus. Plus tard ! Plus tard ! Elle va me dépoétiser.

Joseph

Voilà un sous-de-pied décousu, je m'en charge.

Julie

Et ça... pas un bouton !

Haut.

Roquefavour

Tais-toi donc ! Garde-robe de célibataire... C'est ma portière qui était chargée de l'entretenir.

Prenant le gilet.

Ernestine

Pauvre garçon. Voyez donc ce gilet... Il est tout déchiré à la poche.

Roquefavour

À la poche ? C'est par là que mon argent s'en allait !... Tout s'explique.

Ernestine

Julie... du fil... une aiguille.

Roquefavour

Quoi, Madame, vous voulez vous-même... Je n'oserai plus le porter... J'en ferai une relique.

Elle prend un habit sur le meuble et en découd les boutons.

Julie

Je n'ai pas de boutons, je vais en prendre à l'habit de monsieur.

Joseph s'assied à terre en tailleur et recoud le sous-de-pied du pantalon, Ernestine travaille au gilet et Julie à l'habit.

Roquefavour

Vraiment je ne sais comment vous remercier.

AIR de la Favorite. (Doux Zéphirs) .

Ensemble

Montrons tous un peu de zèle Un seul instant suffira. Ce n'est qu'une bagatelle À trois que ce travail là.

Montrant Julie.

Montrant Joseph.

À Julie.

On entend un coup de sonnette.

Roquefavour

Est-elle jolie quand elle raccommode les gilets. La petite aussi est gentille. Mais celui-là est affreux... Les anges du raccommodage ! Je vous recommande aussi les boutonnières ... Ça y est !... Me voilà amoureux.

Ernestine

Joseph, on sonne !

Joseph

C'est monsieur.

Ernestine, assise sur le canapé, Roquefavour, Joseph, assis par terre, Julie assise sur une chaise.

Julie

C'est monsieur.

On entend sonner plus fort.

Joseph

Allons bien j'ai cassé mon fil.

Roquefavour

Je crois qu'on sonne encore.

Joseph

C'est monsieur.

Julie

C'est monsieur.

Scène 11

Defontenage, Joseph, Julie, Roquefavour, Ernestine

Les apercevant.

Defontenage

Julie !... Joseph !... Où sont donc ces animaux -là ? Eh ? bien ! qu'est- ce que vous faites ?

Joseph

Monsieur, nous raccommodons.

Regardant le pantalon que tient Joseph.

Defontenage

Ma femme aussi. Mais ce n'est pas à moi ce pantalon là !

Joseph

Parbleu ! Sans ça !

Julie

C'est à ce pauvre jeune homme.

À part.

À Joseph et à Julie.

Defontenage

Comment, encore ici, il transforme mon salon en atelier de tailleur. Allons, laissez-nous ! Sortez !

Joseph

Ni moi non plus.

Julie

Mais, monsieur, je n'ai pas fini.

Defontenage

Je ne vous paie pas pour raccommoder les passants. Jetez-moi tout ça au feu.

Roquefavour

Au feu ! Puisque c'est votre gage !...

Joseph et Julie sortent avec ROQUEFAVOUR.

À sa femme.

Defontenage

C'est juste. Allez recoudre ça dans la cuisine... et prenez garde d'y mettre des taches. Tu ne lui as donc pas dit de s'en aller.

Ernestine

Non !... Il faut que nous causions.

Defontenage

Je n'ai pas besoin de causer, je vais le flanquer à la porte.

Trouvant une idée.

À son mari.

Ernestine

Ah ! Mon Dieu ! Que faire ! Ah ! Mon ami ?

Defontenage

Quoi ?

Ernestine

J'ai fait une découverte qui te rendra bien heureux.

Defontenage

Il est solvable.

Ernestine

Non. Tu sais bien ! Cet inconnu qui m'a sauvée à Paimboeuf.

Defontenage

Oui.

Ernestine

Eh bien ! C'est lui .

Defontenage

Ah ! Bah !

Ernestine

Je n'avais pas d'autre moyen .

Scène 12

Defontenage, Roquefavour

Haut, serrant les mains à Roquefavour qui entre.

Defontenage

Je ne peux pas faire autrement que de l'inviter à dîner. Cher ami... Je vous la dois !

Roquefavour

Quoi ?

Defontenage

C'est là-bas que j'aurais dû vous remercier.

Roquefavour

Là-bas ?

Defontenage

Mais vous étiez mouillé... et puis d'un côté mes malles, de l'autre l'omnibus qui nous attendait.

Roquefavour

Oui...

Defontenage

Ah ! Vous êtes un rude nageur... Quelle coupe !

Roquefavour

Je découpe assez bien.

Defontenage

Enfin, je vous la dois... Je ne l'oublierai jamais...

Roquefavour

Ah ! Ça, de quoi me parle-t-il ?

Defontenage

Vous savez que nous dînons à six heures .

À part.

Roquefavour

Ah ! Il veut me faire découper.

Defontenage

Et je compte sur vous. Au dessert, je ferai venir une vieille bouteille de bordeaux, et nous parlerons de Paimboeuf.

Roquefavour

Ah ! vous tenez à parler de Paimboeuf ?

Poussant un cri et se frottant le coude.

Defontenage

Toujours ! Je vous la dois, ainsi. Aïe !

Roquefavour

Qu'est-ce que vous avez ?

Defontenage

Rien... C'est ma névrose dans le coude ... Le temps va changer...

Roquefavour

Ah ! Vous avez une névrose ?

Defontenage

Oui. Ça fait souffrir, mais, d'un autre côté, ça vous avertit quand il faut prendre un parapluie.

Haut.

Roquefavour

Tiens si je l'envoyais aux eaux ? Je resterais seul avec sa femme. Mon cher, vous avez grand tort de garder ça !

Defontenage

Si vous croyez que c'est pour mon plaisir.

Roquefavour

Moi, je connais un médecin qui vous enlève les névroses... à la cuillère !

Defontenage

Ah bah ! Vraiment ? Et prend-il cher ?

Roquefavour

Non... C'est un de mes amis, allez-y de ma part.

Defontenage

Comment s'appelle-t-il ?

Roquefavour

Le docteur Dardonneau, rue de Trévise, 14.

Defontenage

C'est tout près d'ici ... J'ai bien envie d'y aller. Voyons, qu'est-ce qu'il prend pour une consultation ?

Roquefavour

Depuis cent sous jusqu'à vingt francs .

Defontenage

C'est bien... Je lui donnerai trois francs.

Roquefavour

C'est trop !...

Il le prend sur une chaise.

Defontenage

J'y cours !... Où est mon habit ? Vous permettez ?

Roquefavour

Faites donc.

Defontenage

Eh bien ! Mes boutons ! Où sont mes boutons ?

Roquefavour

Tiens ! C'est vrai... Après ça, il ne faut pas que ça vous étonne, il a fait beaucoup de vent ces jours derniers.

ENSEMBLE.

AIR du Chapeau de paille.

Defontenage

Ah ! Laissez- moi donc, farceur. Au fait, ça déracine bien les arbres.

Defontenage

Chez l'méd'cin on court subito, Tout en raillant la médecine. Aussi moi je suis la routine, Et je m'en vais chez Dardonneau.

Defontenage sort par le fond.

Roquefavour

Chez l'méd'cin on court subito, Tout en raillant la médecine . Vous devez suivre la routine, Et rendez-vous chez Dardonneau.

Scène 13

Roquefavour, Ernestine, Defontenage

Roquefavour

Ça s'arrange très bien... Le mari part, la femme reste .

Ernestine

Vous êtes seul, je vous croyais avec mon mari .

Roquefavour

Il me quitte à l'instant. Je crois qu'il va partir pour les eaux d Aix.

Ernestine

Comment ! Monsieur Defontenage...

Roquefavour

Il a au coude une mauvaise douleur... Je l'ai adressé à un de mes amis, le docteur Dardonneau.

Ernestine

Mais je ne vois pas...

Roquefavour

Comme Dardonneau est un médecin des eaux d Aix ... Naturellement il envoie là-bas tous ceux qui viennent le consulter.

Ernestine

Quelle folie !

Roquefavour

Nous allons rester seuls... tous les deux !

Ernestine

Tous les trois.

Roquefavour

Comment ! Tous les trois ?

Ernestine

Eh bien ! Edmond ?

Reprenant.

Roquefavour

C'est juste pauvre ami ! Je serai toujours là... près de vous... soumis à vos moindres désirs .

Ernestine

Je viens de le voir... Il va mieux.

Roquefavour

Qui ça ?

Ernestine

Eh bien ! Edmond !

Reprenant.

Roquefavour

Ah ! Tant mieux ! Pauvre ami ! Soumis à vos moindres désirs... Je n'existerai plus que pour vous et par vous.

Ernestine

Sa patte est beaucoup moins enflée, je l'ai fait bassiner avec de la guimauve.

Haut.

Roquefavour

On dirait qu'elle le fait exprès... Attends... Je vais t'en guériR de ton Edmond. Si vous le voulez, nous passerons toutes nos journées à son chevet.

Ernestine

Au chevet de qui ?

Roquefavour

Au chevet d'Edmond !... Ah ! Quel ami vous avez là, Madame, et quel coeur ! Quelle âme !

Ernestine

Certainement.

Roquefavour

Et ses yeux ! Avez-vous remarqué ses yeux ?

Ernestine

Les yeux de mon chien... Cette question ?

Roquefavour

Que de douceur ! Que de malice ! Que de tendresse dans ce regard ! Quant à moi, je n'en connais pas de plus jolis sous le ciel !

Ernestine

Vous êtes poli !

Roquefavour

Je dis ce que je pense, Madame.

Ernestine

Parlons d'autre chose... Vous êtes peintre, Monsieur ?

Roquefavour

Oui, madame... et je remercie le ciel de m'avoir accordé un peu de talent... Je ferai son portrait, d'abord.

Ernestine

Comment !

Roquefavour

Oh ! Je ferai le vôtre après .

Ernestine

Je vous remercie... C'est vraiment fort galant.

Roquefavour

Toute ma crainte, c'est de ne pouvoir rendre cette expression fine et distinguée, ces formes aristocratiques, ce je ne sais quoi qui charme et qui transporte.

Ernestine

Ah ! Monsieur !

Roquefavour

Je parle d'Edmond, Madame.

Ernestine

Et moi, Monsieur, je vous dis qu'Edmond est une bête affreuse qui des petits yeux, un gros ventre et des oreilles bêtes.

Roquefavour

Madame.

Elle s'assoit sur le canapé.

Ernestine

Assez ! Si vous m'en parlez encore, je le donne à mon concierge.

Roquefavour

C'est fait !... J'ai coulé mon rival !... Tiens, elle entre dans mon salon.

Defontenage

C'est moi, j'ai cru entendre parler.

Roquefavour

Oui... Je suis avec quelqu'un.

Defontenage

Avec une femme.

Roquefavour

C'est ma tante... Une bonne vieille, qui est venue de Vaugirard à pied.

Il disparaît.

Defontenage

Je vous dérange... pardon ... pardon...

S'approchant d'Ernestine.

Roquefavour

Il est parti ! Est-ce que je vous ai déplu ?... On dirait que vous êtes fâchée.

Lui faisant une place.

Ernestine

Non... mais vous avez des enthousiasmes si ridicules. Asseyez-vous donc...

À part.

Haut.

Roquefavour

Ah ! Madame... C'est la place d'Edmond... Madame, voulez-vous me permettre une question ?

Ernestine

Laquelle ?...

Roquefavour

Aimez-vous beaucoup Monsieur votre mari...

Ernestine

Par exemple ! Vous êtes curieux...

Roquefavour

Si je vous le demande, c'est que cela m'intéresse.

Ernestine

J'ai cassé ma laine... Ayez l'obligeance de me donner un écheveau... Là, sur ma table à ouvrage...

Roquefavour

Tout de suite, Madame...

Defontenage

C'est encore moi, j'ai besoin d'un papier .

Roquefavour

Tout à l'heure... Ma tante est encore là ! ...

À part.

Il disparaît.

Defontenage

Pardon... pardon... Je voudrais bien la voir, sa tante...

Roquefavour

Il est indiscret !

Ernestine

Eh bien ! Trouvez-vous ?

La passant dans ses mains.

Roquefavour

Madame, voici votre laine... Et voilà le dévidoir.

Ernestine

Comment ! Vous ! ...

11 se met à genoux.

Roquefavour

Dévidoir perfectionné ... se pliant, s'agenouillant. Et faisant au besoin la conversations des dames...

Frappant.

Defontenage

J'ai fait le tour par ce cabinet... Je suis curieux de voir sa tante... Si elle voulait payer pour lui... Peut-on entrer ?

Scène 14

Defontenage, Ernestine, Roquefavour

Defontenage

Mais il est avec ma femme.

Ernestine

Mon mari...

Il reste à genoux, son écheveau dans la main.

Roquefavour

Lui !...

Defontenage

Que faites-vous là ?...

Roquefavour

Nous dévidons ! ...

Ernestine

Nous dévidons !...

Roquefavour

Madame n'avait plus de laine...

Ernestine

Et monsieur avait la complaisance de me tenir mon écheveau... quand vous êtes entré brusquement...

Roquefavour

C'est vrai... On sonne... Avez-vous vu Dardonneau ?

Defontenage

Oui... Il m'a examiné ... Et il m'a dit : grave... très grave !...

Roquefavour

Et il vous a ordonné les eaux ...

Soupçonneux.

Defontenage

Non ; il doit m'envoyer sa consultation écrite... Mais je vous croyais avec madame votre tante...

Il remonte au fond et pose sa laine sur le meuble.

Roquefavour

Elle vient de partir... Demandez à Madame...

Ernestine

À l'instant... Elle nous quitte...

Defontenage

Tu l'as vue !... Est-ce une femme qui a l'air à son aise ?...

Ernestine

Je ne sais pas ... C'est une grande maigre, avec un châle français...

Roquefavour

Je lui ai conseillé de ne pas courir après son omnibus... mais de prendre une voiture... parce qu'elle est un peu corpulente, ma tante.

Defontenage

Ah !...

Ernestine

Oh !...

Roquefavour

Oui, c'est une petite boulotte.

Defontenage

Maigre... et boulotte !... Louche... très louche !...

Roquefavour

Elle habite la province...

Defontenage

Vous alliez sans doute chez elle lorsque je vous ai rencontré à Paimboeuf...

Roquefavour

À Paimboeuf ! Je n'y suis jamais allé ...

Defontenage

Hein ?...

Ernestine

Le maladroit.

Defontenage

Mais alors... Vous n'avez pas repêché ma femme !

Ernestine

Hum ! hum !...

Comprenant.

Roquefavour

Comment... Si... si... je me rappelle parfaitement... à Paimboeuf...

Defontenage

Vous venez de dire que vous n'y étiez jamais allé...

Roquefavour

Je n'y suis jamais allé... sans penser à cet événement !... Quel événement !... Vous me la devez...

À part. Soupçonneux.

Defontenage

Oui... Louche... très louche !...

Scène 15

Joseph, Defontenage, Roquefavour, Ernestine, Choeur, Deux Domestiques

Joseph

De la part du docteur Dardonneau ...

Lisant.

Defontenage

Ah ! Ma consultation ... « Névrose héréditaire et persistante. Six semaines de séjour aux eaux d'Aix . »

Roquefavour

À la bonne heure, je reconnais mon Dardonneau .

Defontenage

Comment !... Il faut que j'aille aux eaux d Aix... Allons donc !...

Ernestine

Dame !... Mon ami, s'il s'agit de ta santé...

Defontenage

Je me porte comme le dôme des Invalides !...

Roquefavour

Ne plaisantons pas... J'ai connu un homme de votre âge, affecté comme vous d'une névrose héréditaire au coude...

Defontenage

Eh bien ?...

Roquefavour

Eh bien !... Il en est devenu hydropique.

Roquefavour

Ah ! Mon Dieu ! ...

Julie parait.

Defontenage

Joseph Julie !... Il n'y a pas de temps à perdre !... Les malles de monsieur... Monsieur part...

Defontenage

Mais... cependant...

Roquefavour

Hydropique !... Mais soyez tranquille, nous aurons soin de la maison... Nous vous écrirons tous les jours.

Ernestine

Tous les jours !

Defontenage

Comment, nous !... Mais j'emmène ma femme!

Roquefavour

Ah ! Diable !...

Defontenage

N'est-ce pas, ma bonne amie ?...

Ernestine

Dame ! Si ça vous fait plaisir ...

Haut, à Roquefavour.

Pendant ce monologue, Ernestine est remontée.

Defontenage

C'est très fort, ce que je fais - là !... Vous resterez avec Joseph... Vous surveillerez la domesticité... Je vous recommande les meubles... Vous battrez les fauteuils et vous tuerez les papillons.

Se frottant le coude tout à coup et poussant un cri.

Roquefavour

Sapristi !... Ça ne fait plus mon compte. Aïe !...

Defontenage

Qu'avez-vous donc ?...

Roquefavour

C'est votre douleur... névrose héréditaire….. Ça se gagne !

Roquefavour

Comment ?

Defontenage

Allons ! Il faut que j'aille aussi aux eaux d'Aix... Nous partirons ensemble...

Defontenage

Comment !... Ah ! Çà, vous avez donc de l'argent ?...

Roquefavour

Non... mais puisque nous sommes en compte ...

Roquefavour

Ah ! Permettez ! ...

Defontenage

Vous avez votre gage...

À part.

Defontenage

C'est juste... Si je le laisse à Paris il est capable de vendre les meubles ; je lui prends un billet jusqu'à Mâcon... et une fois là, je le lâche...

Roquefavour

Il me reste quatre cents francs... et ma montre...

Joseph

Madame, emmène-t-elle... Edmond ?...

Joseph et Julie sont entrés avec divers effets, paletot, manteaux, malle, sac de nuit, etc.

Ernestine

Oh ! Non ! Il est trop mal élevé...

AIR Final de la Corneille.

Choeur

Ne balançons pas Nous devons, c'est sage, Nous mettre en voyage La santé nous attend là-bas.

Deux Domestiques

Ne retardons pas, Vous devez, c'est sage, Vous mettre en voyage, La santé nous attend là-bas.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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