En Chine
Scène 1
Mademoiselle Laure, Nelly
Mademoiselle Laure
Nous sommes à Pékin, ma chère demoiselle.
Nelly
Et j'en suis enchantée... Il faut tout votre zèle Et vos soins assidus pour que j'arrive ainsi Sans m'en apercevoir.
Mademoiselle Laure
Vous le devez aussi Et surtout au Docteur Jean dont la découverte Fait merveille.
Nelly
Il s'agit de cette liqueur verte Extraite d'une plante et d'un goût très amer.
Mademoiselle Laure
Justement; vous aviez grand peur du mal de mer.
Nelly
J'en conviens, mais...
Mademoiselle Laure
C'était une vague sourdine À votre enthousiasme à venir voir la Chine.
Nelly
Oh ! J'aurais tout bravé, tout ! Dangers inouïs, Tempête et mal de mer pour voir ce beau pays.
Mademoiselle Laure
Aussi, le docteur Jean, vous dis-je, a fait merveille ; Vous n'avez rien senti, vous avez pris la veille Du départ la liqueur bienheureuse, et depuis J'ai vu passer les jours, j'ai vu passer les nuits, Sans que le mal de mer jamais ne vous dérange ; Vous mangiez, vous buviez en dormant.
Nelly
C'est étrange.
Mademoiselle Laure
Je n'en disconviens pas, et pourtant c'est ainsi.
Nelly
Que m'importe après tout ?... Nous voilà donc ici À Pékin.
Mademoiselle Laure
Oui, malgré, je dois aussi le dire, L'ennui de vos parents.
Nelly
Voir le Céleste Empire!
Mademoiselle Laure
Je le sais ; vous l'avez si bien manifesté Qu'on a dû se soumettre à votre volonté. Mais puisque nous voilà, profitons-en... Du reste J'ai vu trois mandarins de ce pays céleste ; L'un d'entr'eux, le plus riche, attache un bien grand prix À s'occuper de nous : la lettre de Paris Que son ambassadeur pour lui m'avait remise L'a hautement flatté ; cette heureuse entremise Nous vaudra les faveurs du Fils du Ciel ; jugez Dans quel ravissement nos coeurs seront plongés.
Nelly
Allons, en attendant, faire une promenade.
Elle regarde par la galerie du fond.
Mu-si-ka-li et des jeunes Chinoises entrent ; Musi-ka-li tient dans la main un bâton de chef d'orchestre. — Les jeunes filles viennent saluer Nelly et mademoiselle Laure en s'inclinant et en portant les mains avec l'index debout à la hauteur de leurs têtes.
Mademoiselle Laure
Non, certes... j'oubliais déjà la sérénade ; Le puissant mandarin nous fait cet honneur-là ; Les choeurs célestes vont venir... Et les voilà.
Scène 2
Mademoiselle Laure, Jeunes Chinoises, Mu-Si-Ka-Li
Les jeunes Chinoises se rangent à droite ; Mu-si-ka-li se tient devant elles ; elle bat une mesure à deux temps dont le premier est frappé sur le bout de son nez et le second en l'air.
Mademoiselle Laure
Il faut nous recueillir, car nous allons entendre Quelque chose d'exquis, de vaporeux, de tendre.
Sur l'air : Ah ! vous dirai-je, maman. Avec lenteur et avec beaucoup de gravité.
Jeunes Chinoises
C'est pour nous l'heureux moment De vous faire compliment ; Nous vous sommes inconnues, Mais soyez les bienvenues, Car Yan-tsin, le mandarin, Vous le dit dans ce refrain.
À Nelly.
Mademoiselle Laure
Nous remercions bien Monsieur le mandarin. L'air est fort connu, mais j'aime, je vous l'assure, Cette étrange façon de battre la mesure.
Mu-si-ka-li bat encore une mesure de la même manière, et le choeur chante les vers suivants sur le motif : Au clair de la lune.
Mu-Si-Ka-Li
Écoutez maintenant un ensemble à succès ; On l'appelle chez nous le classique français.
Ka-out-tchoù, fille d'honneur de l'Impératrice, entre avec une large feuille de palmier à la main ; à son entrée, Mù-si-ka-li et les jeunes Chinoises saluent. - Ka-out-tohou vient s'incliner devant Mademoiselle Laure et Nelly qui se sont levées à son entrée ; elle se tourne ensuite vers les jeunes filles et elle leur indique la porte. Mn-si-ka-li et les jeunes Chinoises viennent passer devant mademoiselle Laure et Nelly en reprenant le dernier choeur et elles sortent en mesure.
Jeunes Chinoises
Monte, ô blanche lune ! Dans le firmament ; Jette à la nuit brune Ton éclat charmant ; Souris dans l'espace ; Tu peux nous donner La meilleure place Pour nous promener.
Scène 3
Ka-Out-Tchou, Mademoiselle Laure, Nelly, Deux Chinoises
Ka-Out-Tchou
Voici ce que Tching-Fo, notre gracieux maître Et puissant Empereur, m'a dit de vous remettre.
Mademoiselle Laure
Qu'est-ce donc ?
Ka-Out-Tchou
Un écrit de sa divine main.
Mademoiselle Laure
Les feuilles de palmier servent de parchemin Ici ?
Ka-Out-Tchou
Précisément.
Mademoiselle Laure
C'est pour cela peut-être, Que l'alphabet chinois renferme tant de lettre.
Ka-Out-Tchou
Sans doute... mais lisez cet écrit, s'il vous plaît.
Mademoiselle Laure
J'ignore le chinois, je l'ignore au complet.
Ka-Out-Tchou
J'aime de votre esprit la couleur et le style.
Mademoiselle Laure
Oh ! Madame...
Ka-Out-Tchou
Voyons, je veux vous être utile; Je lirai, si cela peut vous faire plaisir, Le message d'en haut.
Mademoiselle Laure
C'est mon plus grand désir,
Ka-Out-Tchou
Alors, recueillez-vous.
Mademoiselle Laure
Recueillons-nous.
Ka-Out-Tchou
- Sa Grâce, Le Fils du Ciel, issu d'une divine race, L'Empereur que toujours le monde saluera, Le maître de la Chine entière... et coetera, Institue à Nelly, la charmante Française, L'honneur de figurer de droit parmi les seize...
Nelly
Les seize ?
Ka-Out-Tchou
Assurément.
Mademoiselle Laure
Oui, mais les seize quoi ?
Ka-Out-Tchou
Recueillez-vous ; il faut contenir votre émoi.
Mademoiselle Laure
Certes... mais je voudrais savoir...
Ka-Out-Tchou
Les seize filles Que l'illustre Yan-tsin choisit dans les familles Les plus hautes, pour faire un cortège éclatant À la Fille du Ciel.
Mademoiselle Laure
Quel honneur !
Ka-Out-Tchou
Un instant ; Il me faut ajouter...
Mademoiselle Laure
Vous ajoutez encore ? Oh ! Non, oh ! Non, c'est trop...
Nelly
Mademoiselle Laure, Patientons un peu.
Ka-Out-Tchou
Vous devez chaque jour Observer strictement les règles de la Cour.
Nelly
C'est très juste.
Ka-Out-Tchou
Tching-Fo veut que l'on se soumette Au respect absolu d'une austère étiquette.
Nelly
Mais nous sommes encore étrangères...
Ka-Out-Tchou
Aussi La jeune Pat-tchou-li viendra bientôt ici, Elle vous apprendra nos us et nos coutumes.
Mademoiselle Laure
Oh ! Merci.
Ka-Out-Tchou
Vous allez échanger vos costumes Contre ceux du pays, des vêtements chinois D'un très bon goût.
Ka-out-tchou frappe dans ses mains ; deux jeunes Chinoises entrent avec des vêtements sur les bras.
Mademoiselle Laure
Surtout s'ils sont de votre choix.
Ka-Out-Tchou
Man, chon ! - Ka, fé, o, lé ! - Po, ta, ho ! - Kas, ka, mèche !
en s'inclinant
Deux Chinoises
Tsin, tsin.
Mademoiselle Laure
Que c'est joli! quelle expression... fraîche ! Po, ta, ho!
Ka-Out-Tchou
C'est pour dire avec autorité De porter ces objets dans la chambre à côté.
Mademoiselle Laure
Et Tsin, tsin, la réponse à deux mots seuls réduite, Certainement veut dire : allons-y tout de suite.
Ka-Out-Tchou
Vous connaîtrez bientôt le chinois, c'est certain.
Les deux jeunes Chinoises sont entrées dans le cabinet, à gauche ; elles en ressortent, saluent avec l'index levé à la hauteur de la tête et s'en vont par la galerie.
Mademoiselle Laure
Il suffit pour cela de se lever matin.
Mademoiselle Laure et Nelly entrent dans le cabinet.
Mademoiselle Laure
Hâtons-nous donc ; venez, ma chère demoiselle, Sous ces riches habits la grandeur nous appelle.
Scène 4
Ka-Out-Tchou, Pat-Tchou-Li
Apercevant Pat-tchou-li qui entre.
Ka-Out-Tchou
Tout ce qu'on dit ici s'entend fort bien de là ; Il faut de la prudence, et beaucoup. Vous voilà, Pat-tchou-li ?
Pat-Tchou-Li
Me voilà.
Ka-Out-Tchou
Qu'avez-vous donc, ma chère? Vos traits sont contractés, vous semblez en colère.
Pat-Tchou-Li
On serait en colère à moins, en vérité.
Ka-Out-Tchou
Parlez plus bas, on peut nous entendre à côté, Car ces dames y font leur toilette.
S'interrompant.
Pat-Tchou-Li
Qu'importe Que l'on entende ou non à travers cette porte ? Jugez de mon courroux : J'aspirais à l'honneur D'être parmi les seize, et mon plus cher bonheur Était ce rêve... eh bien ! La sotte fantaisie Du grand lettré Yan-tsin fait que l'on m'a choisie Pour donner des conseils et même des leçons À celle qui prendra ma place sans façons. C'est impertinemment vouloir me chercher noise ; Elle est française, soit, eh bien ! je suis chinoise ; Nous verrons si de moi l'on fait un mannequin, Et qui l'emportera Paris ou bien Pékin. La Chine aux yeux du monde a mis une auréole, Nous avons découvert... Quoi donc ?
Ka-Out-Tchou
Mais... la boussole.
Pat-Tchou-Li
La boussole. Oui ; croit-on que ces Françaises-là Dans leur fameux Paris auraient trouvé cela ? La boussole ! Je crois une chose entendue Que nous l'avons trouvée et qu'elles l'ont perdue.
Ka-Out-Tchou
Pourtant la plus âgée a de l'esprit.
Pat-Tchou-Li
Croit-on Que l'on soit sans esprit à Nankin, à Canton ? Croit-on que les Chinois, que trop souvent on raille, Aient l'esprit traversé par la grande muraille ? Non ; ce serait porter le plus faux jugement ; Les magots ne sont pas en Chine seulement, Je le démontrerai tout à l'heure à ces dames. Donc, j'ai dans ma pensée ourdi certaines trames Qui, je l'espère bien, prouveront de nouveau Que nous avons encor quelque chose au cerveau.
Regardant vers la gauche.
Ka-Out-Tchou
Puisse l'esprit... céleste au succès vous conduire, Voilà ces dames...
Nelly et Mademoiselle Laure, vêtues en Chinoises, entrent.
Pat-Tchou-Li
Ah !
Ka-Out-Tchou
Je vais vous introduire.
Scène 5
Ka-Out-Tchou, Mademoiselle Laure, Pat-Tchou-Li, Nelly
Ka-Out-Tchou
Pat-tchou-li, ma meilleure amie...
Mademoiselle Laure
Et j'ai l'espoir Qu'elle sera la nôtre aussi...
À Mademoiselle Laure.
Pat-Tchou-Li
Nous allons voir. Je ne mérite pas autant de politesse.
À Nelly, en gagnant vers la porte.
Ka-Out-Tchou
Il faut que je retourne auprès de Sa Hautesse. Étudiez donc bien, mettez-vous au courant, Et bientôt vous serez...
Nelly
Au seizième rang.
Elle salue et sort.
Ka-Out-Tchou
Assurément.
Scène 6
Pat-Tchou-Li, Mademoiselle Laure, Nelly
Pat-Tchou-Li
Yan-tsin, le mandarin illustre, Veut qu'à tous vos attraits s'ajoute un nouveau lustre.
Mademoiselle Laure
Je vous rends grâce autant qu'à lui, car vous venez Nous instruire...
À Mademoiselle Laure et à Nelly.
Pat-Tchou-Li
Elle veut me prendre par le nez. Me voici tout à vous et m'en voyez charmée.
Mademoiselle Laure
Gentille Pat-tchou-li, qu'on vous a bien nommée ! On dirait votre voix un parfum qu'on entend.
Nelly
Vous pouvez donc ouvrir la séance.
Après un silence.
Pat-Tchou-Li
À l'instant. En Chine, il faut le dire, il est d'un vieil usage Que le pied joue un rôle autant que le visage, Autant que le visage il attire les yeux; Il faut qu'il soit cambré, petit et gracieux, Il faut qu'un dessin pur indique la cheville ; Les pieds de Salamanque et les pieds de Séville Ressembleraient chez nous à des pieds de Romain, Car le plus grand soulier doit tenir dans la main.
Mademoiselle Laure
La chose me paraît tant soit peu difficile.
Pat-Tchou-Li
Oh ! Non, pas trop ; le pied, voyez-vous, est docile À la forme ; il suffit de le mettre au milieu D'un petit appareil en bois, on serre un peu, Et...
Mademoiselle Laure
J'y suis...
Pat-Tchou-Li
Mais avant qu'ainsi l'on s'intéresse, On a la liberté complète...
Mademoiselle Laure
De la presse. Ce petit appareil, en usage à Pékin, Est un ancien supplice appelé : Brodequin.
Pat-Tchou-Li
Oh ! Madame...
Nelly
Il faut voir.
Mademoiselle Laure
Pour moi, je me défie D'un système pareil.
Pat-Tchou-Li
La chair se tuméfie, On le conçoit ; le pied se gonfle quelque peu, Il devient d'abord rouge, ensuite il devient bleu, Puis, jaune ; il faut du temps pour guérir, cela traîne, Et même quelquefois il s'y met la gangrène ; Mais on peut se vanter d'avoir un pied charmant.
Mademoiselle Laure
Peste ! Vous en parlez un peu légèrement.
Nelly
Nous verrons.
À Nelly.
Pat-Tchou-Li
Elle semble un peu moins à son aise. Mais aussi quel honneur d'être parmi les Seize !
Nelly
Sans doute... Maintenant, si vous le voulez bien, Donnez-moi ma leçon de tenue.
Pat-Tchou-Li
Il n'est rien De plus facile : Avec une entière assurance Faites tout au rebours de ce qu'on fait en France ; Là-bas, on rit souvent ; ici l'on ne rit pas ; On s'agite chez vous, nous marchons au compas Avec une lenteur que jamais on n'évite.
Mademoiselle Laure
Vous avez des raisons pour ne pas marcher vite.
Pat-Tchou-Li
À table, si polis et si nombreux qu'on soit, On laisse les voisins pour s'occuper de soi ; On n'y porte jamais de gants ou de manchettes, On n'a pas de cuillers, on n'a pas de fourchettes...
Mademoiselle Laure
Mais alors, quand on veut manger, comment fait-on ?
Pat-Tchou-Li
On se sert à propos d'un tout petit bâton Dont vous comprendrez mieux l'usage tout à l'heure. Il faut savoir aussi que dans chaque demeure, Dans la plus humble chambre ou les plus beaux salons, Au lieu d'entrer de face on entre à reculons.
Mademoiselle Laure
C'est fort drôle, vraiment.
Pat-Tchou-Li
C'est fort drôle, peut-être, Mais c'est réel.
Mademoiselle Laure
Comment peut-on se reconnaître ? Car enfin, convenons qu'il faut, en vérité, Une certaine peine à voir de ce côté.
À Nelly.
Pat-Tchou-Li
C'est une question d'habitude... Ah ! J'y pense, Vous devez prendre encor votre leçon de danse.
Nelly
C'est bien.
Pat-Tchou-Li
En attendant l'heure de la donner...
Mademoiselle Laure
Je voudrais bien qu'on vînt servir à déjeuner.
Pat-Tchou-Li
Je vais vous envoyer les maîtresses de table. À bientôt.
Pat-tchou-li sort.
Mademoiselle Laure
À bientôt...
Scène 7
Mademoiselle Laure, Nelly
Mademoiselle Laure
Quel pays délectable ! À coup sûr nous devons y passer de beaux jours.
Nelly
Mais très fâcheusement tout s'y fait au rebours.
Mademoiselle Laure
Cela vaut mieux; au lieu d'une Chine banale Nous avons une Chine étrange, originale, Avec ses petits pieds, avec ses cheveux longs; Quand on se rend visite on entre à reculons, Un certain... appareil procède à la chaussure, On se frappe le nez pour battre la mesure. Que voulez-vous de plus ? Si ce n'était ainsi A quoi vous servirait d'être venue ici ?
Nelly
Oui, vous avez raison, ma chère.
À part.
À Nelly.
Deux Chinoises se présentent; une d'elles porte une nappe blanche ; elles viennent saluer Mademoiselle Laure et Nelly.
Mademoiselle Laure
À la bonne heure. La raison la moins juste est souvent la meilleure. Mais... J'ai grand appétit... Va-t-on nous condamner À mourir de faim ?
Mademoiselle Laure
Non, voici le déjeuner.
Scène 8
Mademoiselle Laure, Une Chinoise, Nelly
Les deux Chinoises portent la table sur le devant de la scène, droite ; puis, elles déplient la nappe qui est très grande.
Mademoiselle Laure
J'ai pourtant du souci... Dans ce pays étrange Je n'ai pas bien compris encor comment on mange.
Mademoiselle Laure
Ah ! Ça, dans quelle erreur nous laisse Pat-tchou-li ? On ne met pas la table, on va faire le lit.
après que la nappe est mise sur la table
Une Chinoise
Mer, lan ! Kou-li-ho-chou ! Can, ta, lou ! Ka-bri-holes!
Aux Chinoises.
Les Chinoises s'inclinent et sortent.
Mademoiselle Laure
Je crois avoir saisi le sens de ces paroles, C'est le menu. Tsin, Tsin!
Mademoiselle Laure et Nelly se mettent à table ; les Chinoises rentrent. L'une d'elles porte deux assiettes de riz sur lequel se trouvent deux petits bâtons minces et courts, elle met ces assiettes devant mademoiselle Laure et Nelly ; l'autre Chinoise porte deux plats qu'elle met également sur la table ; elles portent ensuite un pot à eau avec deux tasses ; puis elles sortent.
Mademoiselle Laure
C'est pour dire qu'enfin On nous serve et bientôt, car nous mourons de faim.
Nelly
Ah ! Quelle affreuse odeur !
Elle s'incline sur l'un des plats.
Mademoiselle Laure
En effet. Une tranche De melon cantaloup dans une sauce blanche D'où s'exhale un parfum de vinaigre et d'oignons, Puis du fromage en pâte avec.des champignons Sur lesquels on a mis, je crois, du sucre d'orge.
Nelly
Cela ne prend pas l'oeil.
Mademoiselle Laure
Mais cela prend la gorge.
Nelly
Je ne toucherai pas à ce mets-là, bien sûr.
Elle prend un des petits bâtons qu'elle appuie sur l'oeuf.
Mademoiselle Laure
Qu'est ceci ?... Par exemple ! Un oeuf d'autruche... Et dur Comme un cerveau chinois, comme une pierre sèche ; Il faudrait du canon pour pratiquer la brèche... Pourtant mon estomac pousse déjà des cris.
Nelly
Je vois bien qu'il nous faut rabattre sur le riz.
Elle se verse à boire.
Mademoiselle Laure
J'ai soif aussi. De l'eau ! C'est à ne pas y croire ! J'aime bien l'eau, pourtant je mets, quand je veux boire, Et sans être un adepte absolu du tonneau, Non de l'eau dans mon vin, mais du vin dans mon eau.
Nelly
C'est un manque de soins.
Mademoiselle Laure
Il faut qu'on le tolère... Allons, mangeons du riz et buvons de l'eau claire.
Nelly
Manger du riz ? C'est moins facile que cela ; Comment faut-il s'y prendre avec ces bâtons-là ?
Mademoiselle Laure
J'ai lu dans un ouvrage à propos de la Chine, Qu'on fait sauter le riz dans la bouche...
Nelly
Voisine ?
Elle fait sauter le riz avec les deux petits bâtons.
Elle pose les petits bâtons et elle se lève.
Mademoiselle Laure
Non, dans sa propre bouche... essayons... sans orgueil Je suis adroite... Bon ! Cela me vient dans l'oeil. Que faire ?... Il ne faut pas cependant qu'on nous voue À la faim sans espoir.
Nelly
Pour mon compte j'avoue Que je suis déjà prête à manger dans la main.
Mademoiselle Laure
Eh ! Mais... Nous avons là le sacré parchemin ; En le coupant en deux nous ferons, je le pense, Une cuiller.
Nelly
Fort bien.
Elle va prendre la feuille de palmier.
Elle coupe la feuille en deux et elle donne une moitié à Nelly.
Elle arrondit la demi-feuille en coquille.
Mademoiselle Laure
Et cela nous dispense De manger dans la main. Aussitôt dit que fait. Pour vous. Pour moi ; ce n'est pas trop mal.
Nelly
C'est parfait.
Elles se remettent à table et elles mangent du riz en se servant de la feuille de palmier.
Mademoiselle Laure
Eh bien ! Sans plus tarder remettons-nous à table.
Pat-tchou-li paraît au fond, elle fait, vers la galerie, un signe pour dire d'attendre ; elle entre ensuite et elle vient auprès de Nelly et de Mademoiselle Laure.
Nelly
En vérité, ce riz me semble présentable.
Scène 9
Pat-Tchou-Li, Mademoiselle Laure, Nelly
Pat-Tchou-Li
Abomination et désolation ! Action que l'on voue à l'exécration ! Horreur ! Terreur ! Fureur !
Mademoiselle Laure
Qu'avez-vous ?
Pat-Tchou-Li
Ainsi mettre Dans le riz, et sans honte, une pareille lettre, La lettre de Tching-Fo, l'Empereur rayonnant !
Mademoiselle Laure
Nous la recollerons.
Pat-Tchou-Li
Je les tiens maintenant.
Mademoiselle Laure
Je ne sais pas pourquoi, mais je suis mal à l'aise.
Pat-Tchou-Li
Voulez-vous, malgré tout, figurer dans les Seize ?
Nelly
Malgré tout, dites-vous, malgré qui ? Malgré quoi ?
Avec fermeté.
Pat-Tchou-Li
Eh bien ! Je vous le dis franchement. Malgré moi.
Nelly
En vérité ?
Pat-Tchou-Li
Sachez que j'aspire moi-même À ce titre de gloire, à cet honneur suprême ; Il m'est donc bien permis de vous interroger.
Mademoiselle Laure
Où donc l'ambition va-t-elle se loger ?
Nelly
Si je vous disais : oui, sans raison et sans rime ?
Pat-Tchou-Li
Alors j'irais tout droit dénoncer votre crime.
Mademoiselle Laure
Notre crime ! avons-nous mérité l'échafaud ?
Dramatiquement.
Pat-Tchou-Li
Vous avez déchiré la lettre de Tching-Fo, Et de la page sainte, au langage qui touche, Vous avez osé faire une cuiller à bouche !
Mademoiselle Laure
Eh bien ?
Pat-Tchou-Li
Eh bien ! Ce crime accompli sans remord, Ce crime affreux sera puni...
Mademoiselle Laure
Puni ?
Pat-Tchou-Li
De mort !
Mademoiselle Laure
Faut-il s'évanouir ?
Nelly
Non, non, ma chère Laure.
Pat-Tchou-Li
Et puis...
Mademoiselle Laure
Comment : Et puis ? Que peut-on faire encore Après cela ?
Pat-Tchou-Li
Fort peu, vraiment ; sur un poteau On expose la tête avec un écriteau.
Mademoiselle Laure
Quel tableau rassurant !
Pat-Tchou-Li
Remarquez, je vous prie, Que tout cela n'est pas une plaisanterie ; Les droits du Fils du Ciel jusqu'au bout sont poussés.
Mademoiselle Laure
Nous allons réfléchir.
Elle sort.
Pat-Tchou-Li
Certes, réfléchissez.
Scène 10
Mademoiselle Laure, Nelly, Ka-Out-Tchou
Mademoiselle Laure
Eh bien ! Qu'en pensez-vous ?
Nelly
Faut-il que je vous dise Ce que je pense avec une entière franchise ?
Mademoiselle Laure
Sans doute.
Nelly
Je vois fuir 9mes rêves d'autrefois Et j'aime déjà moins la Chine et les Chinois.
Mademoiselle Laure
Quoi ! Vous parlez ainsi dans le Céleste-Empire, Dans ce pays rêvé ?
Nelly
Je ne sais rien de pire Qu'un pays où l'orgueil parle sur tous les tons ; On y commande au geste, on y mange aux bâtons, On y traite les gens un peu comme les bêtes, On écrase les pieds, on expose les têtes...
Mademoiselle Laure
C'est vrai, cela ; pourtant nous y sommes.
Nelly
Comment Ne pas toucher bien vite au désenchantement ?
Mademoiselle Laure
Vous semblez regretter notre terre française.
Nelly
Eh bien !... Oui.
Mademoiselle Laure
Mais alors que résoudre ?... Et les Seize ?
Nelly
C'est juste.
Mademoiselle Laure
Ce Yan-tsin nous met dans l'embarras ; Acceptant, nous avons Pat-tchou-li sur les bras. Refusant, c'est Tching-Fo, le Fils du Ciel lui-même Qui nous fera sentir sa colère suprême.
Nelly
Que faire ?
Mademoiselle Laure
Il n'est qu'un seul moyen de s'en sortir.
Nelly
Quel qu'il soit, je l'accepte.
Mademoiselle Laure
Il nous faut repartir.
Après un silence.
Nelly
J'ai hâte d'être loin de ce pays sauvage. Reste le mal de mer.
Mademoiselle Laure
Mais j'ai là le breuvage De ce bon docteur Jean, et vous savez très bien Que par les plus gros temps vous ne sentirez rien.
Elles vont entrer dans le cabinet, lorsque Ka-out-tchou se présente.
Nelly
Venez, endormez-moi.
Nelly fait un geste de découragement.
Ka-Out-Tchou
Notre étoile divine, La céleste clarté qui sourit sur la Chine, La Fille du Ciel même en son palais attend La charmante Française.
À Ka-out-chou, avec une solennité affectée.
Se tournant vers Nelly.
Elle salue gravement Ka-out-tchou et elle entre avec Nelly dans le cabinet.
Mademoiselle Laure
- Attendez un instant ; Nous sortir de cela ne pèse pas une once. Nous estimons bien haut votre flatteuse annonce ; Attendez-nous ici pour l'heureux dénouement. Venez.
Scène 11
Ka-Out-Tchou
Mademoiselle Laure sort rapidement du cabinet, elle a repris ses vêtements à la française.
Ka-Out-Tchou
Cela s'embrouille et je ne sais comment Nous allons terminer cette étrange entreprise ; Nous sommes, comme on dit, au sommet de la crise ; On n'en peut pas encor prévoir le résultat, Et cela devient, certes, une affaire d'État. Nous avons cru d'abord la chose très facile ; Le plan conçu suivait une pente docile ; On peut improviser des chants et des ballets, Mais on ne bâtit pas aussi vite un palais. Où réunir Tching-Fo, sa compagne céleste, Les mandarins lettrés, Yan-tsin et tout le reste ? C'est fort embarrassant et je ne prévois pas Comment nous allons tous nous tirer de ce pas.
Scène 12
Mademoiselle Laure, Ka-Out-Tchou
Appelant.
À son appel, trois domestiques, habillées à la française, entrent dans le salon.
Mademoiselle Laure
Dieu merci ! Nous touchons au bout des aventures. Marie ! Ursule ! Jeanne !
Les domestiques enlèvent rapidement les tentures ; elles portent des chaises, des fauteuils et un guéridon qu'elles placent à gauche et sur lequel se trouve le journal : La Mode ; elles sortent ensuite.
Mademoiselle Laure
Enlevez ces tentures.
Mademoiselle Laure
Je m'attendais fort bien à ce dénotaient-là; Les Chinois l'ont bientôt désenchantée, elle a Voulu revoir la France, aussi j'ai dû lui faire Prendre sans plus tarder l'anodin somnifère Dont l'effet passager ne dure qu'un moment.
Ka-Out-Tchou
Je m'en vais donc aussi changer de vêtement, Car elle va venir.
Mademoiselle Laure
Sans doute.
Elle sort.
Ka-Out-Tchou
À tout à l'heure.
Scène 13
Mademoiselle Laure
Elle s'assied dans un fauteuil.
Elle regarde à gauche.
Elle prend le journal sur le guéridon.
Nelly entre.
Mademoiselle Laure
Ah ! Le joli voyage ! Et combien la demeure Retrouvée à la fin va lui paraître encor Pleine de souvenirs aussi chers qu'un trésor ! Prenons dans ce fauteuil une pose commode. La voilà... Plongeons-nous dans le journal de mode.
Scène 14
Nelly, Mademoiselle Laure, Jeunes Filles
Nelly
Nous voilà de retour chez nous.
Mademoiselle Laure
Oui, Dieu merci.
Nelly
Avec un vrai bonheur je me retrouve ici : Et pourtant, il me Semble... à coup sûr c'est un leurre, Que nous étions encore en Chine tout à l'heure.
Mademoiselle Laure
Vous croyez ?
Nelly
Il me semble aussi que je revois Levant ses deux index à la hauteur de la tête. La danse des magots et que j'entends leurs voix.
Mademoiselle Laure
C'est, sans doute, l'effet du breuvage.
Nelly
Peut-être.
Mademoiselle Laure
Combien le coeur se sent charmé de reconnaître Tout ce qu'on a laissé... Vous avez éprouvé Ce bonheur, n'est-ce pas ?
À ce moment, un choeur de jeunes filles se fait entendre au dehors ; Nelly et Mademoiselle Laure se lèvent.
Nelly
J'ai peut-être rêvé.
Jeunes Filles
Monte, ô blanche lune ! Dans le firmament ; Jette à la nuit brune Ton éclat charmant.
Des jeunes filles, vêtues à la française, entrent en cadence et en chantant ; Mù-si-ka-li bat la mesure de la même façon ; Ka-out-tchou et P-at-tchou-li, également vêtues à la française, sont avec elles.
Nelly
Que m'apporte ce chant ?... L'émotion me glace...
Scène 15
Jeunes Filles, Mademoiselle Laure, Nelly
Jeunes Filles
Souris dans l'espace ; Tu peux nous donner La meilleure place Pour nous promener.
Elle va prendre Ka-out-tchou et Pat-tchou-li qu'elle présente à Nelly.
Mademoiselle Laure
Que votre émotion comme une ombre s'efface. Je vous présente encor, ma bien chère Nelly, Hortense ou Ka-out-tchou... Mathilde ou Pat-tchou-li.
Après un silence.
Nelly
Me voilà maintenant tout à fait rassurée. Mais la Chine ?
Mademoiselle Laure
Voici ; nous vous l'avons montrée Dans l'aile du château que l'on n'habite pas ; Nous avons fait ainsi la route en quelques pas, Puis, avec les enfants de l'école voisine Nous avons complété le tableau de la Chine.
Nelly
Je vous en sais bon gré, car l'on a bien raison De ne jamais quitter le seuil de sa maison.