Le Docteur Sourabaya
Scène 1
Roger, Félix
La chambre de Félix. - Une table au milieu. - Un sofa a droite. - Portes des deux côtés et au fond. Au lever du rideau, Félix est allongé sur le sofa, Roger est assis auprès de lui.
Roger
Ah ! Ça, mon cher Félix, est-ce que cette maladie va durer longtemps encore ?
Félix
J'en ai peur.
Roger
Il me semble pourtant qu'elle devrait être guérie.
Félix
Tu n'y penses pas. Vois donc tout ce que j'ai : coliques, douleurs de reins, et surtout un affaiblissement dans la jambe droite qui me fait marcher comme un boiteux. Avec cela...
Roger
Quoi ! Il y a autre chose?
Félix
Bien sûr ; avec cela des maux de tête et des étourdissements à ne pas pouvoir rester debout.
Roger
Et même à dormir debout.
Félix
Tu as l'air de ne pas me croire.
Roger
Veux-tu que je te dise toute ma pensée ?
Félix
Dis.
Roger
Eh bien ! Non, je ne crois pas à ta maladie.
Félix
C'est trop fort !
Roger
Je crois plutôt que tu tiens à te faire dorloter et surtout à ne pas aller à l'école.
Félix
Ce que tu dis là n'est pas d'un ami.
Roger
Tu sais combien ta bonne maman est faible pour toi et tu en profiles.
Félix
Elle me voit souffrir et elle cherche à me soulager.
Roger
Elle n'y est pas encore parvenue.
Félix
Pas encore, c'est vrai.
Roger
Et je crains qu'elle n'y parvienne pas de longtemps.
Félix
C'est bien possible.
Roger
J'ai donc raison de croire que tous les maux dont tu te plains ne sont qu'un prétexte.
Félix
Et moi, j'ai raison de croire que tu n'es pas mon ami.
Roger
Au contraire, tu devrais me remercier de ma franchise. Crois-moi, mon cher Félix, dans ce que tu fais il y a un mauvais service et une mauvaise action.
Félix
Ah ?
Roger
Le mauvais service retombe sur toi. Si tu continues à ne pas aller à l'école, que deviendras-tu plus tard ? Tu ne sais rien et tu n'apprends rien ; tu seras donc toute ta vie un ignorant.
Félix
Ça ne me chagrine pas.
Roger
C'est ton droit, puisqu'il ne s'agit que de toi ; mais ce qui devrait te chagriner, et voilà la mauvaise action, c'est la triste existence que tu fais à ta bonne maman. Pauvre femme ! Elle n'a que toi, elle ne pense qu'à toi, et tu la rends malheureuse par tes plaintes et par des souffrances qui...
Félix
Vas-tu recommencer ?
Roger
Non, si cela t'ennuie.
Il porte la main à son ventre.
Il sort en boitant par la porte de droite.
Félix
Eh bien ! Oui, cela m'ennuie... Après tout, garde tes observations pour toi et laisse-moi tranquille... Je fais ce que je veux et cela ne te regarde pas... Tu me rends encore plus malade. Ah ! Quelles coliques !
Scène 2
Roger
Il se dirige vers la porte du fond lorsque Bonne Maman entre ; elle a dans la main un petit sac en papier qu'elle met sur la table.
Roger
Il a peut-être raison... Qu'ai-je avoir dans ce qu'il dit souffrir ? Qu'ai-je à faire avec ses coliques ? Qu'il soit actif ou paresseux, intelligent ou bête, que m'importe ? Ma foi, qu'il fasse ce que bon lui semble.
Scène 3
Bonne-Maman, Roger
Bonne-Maman
Bonjour, mon ami, vous êtes venu voir Félix.
Roger
Oui, Madame, je suis venu passer un moment avec lui.
Bonne-Maman
Que vous êtes gentil !... Mais je ne vois pas ce cher enfant.
Roger
Il reviendra bientôt.
Bonne-Maman
Encore indisposé ! Toujours souffrant ! C'est affreux à son âge.
Roger
Voilà longtemps qu'il est ainsi.
Bonne-Maman
Plus de trois mois. Aussi, mon inquiétude est très vive et elle s'augmente encore chaque jour. Mon cher Félix ! Que de souffrances à la fois ! Maux de tête, coliques, douleurs de reins... Mais ce qui me tourmente le plus, c'est l'affaiblissement de la jambe droite ; je crains une paralysie. Ah ! Si un pareil malheur arrivait, j'en mourrai.
Roger
Pauvre femme !
Bonne-Maman
Je le crois, mais cela n'arrivera pas et il ne faut pas désespérer.
Bonne-Maman
C'est cependant désespérant, car, je le répète, il me semble voir Félix dépérir chaque jour.
Roger
Il doit, sans doute, manquer d'appétit ?
Bonne-Maman
Non ; au contraire, il mange très bien.
Roger
Et il doit avoir des nuits très agitées ?
Bonne-Maman
Pas du tout, il dort très bien. Je vais auprès de lui chaque nuit et j'ai toujours remarqué que son sommeil est calme et paisible. Sans cela, que serait devenu mon pauvre petit ?
Roger
N'avez-vous pas consulté un médecin ?
Bonne-Maman
J'en ai même consulté plusieurs.
Roger
Eh bien ?
Bonne-Maman
Ils n'y comprennent rien ; leurs ordonnances n'ont produit aucun effet.
Roger
Les maux de tête et les coliques ne sont pourtant pas difficiles à guérir.
Bonne-Maman
Oui, mais la paralysie de la jambe ?
Après un silence.
Roger
C'est là votre plus grande crainte. Eh bien ! Écoutez-moi.
Bonne-Maman
Dites, mon enfant.
Roger
Un ami de mon père vient d'arriver de l'Inde avec un docteur célèbre dont les cures ont fait grand bruit sur les bords du Gange. Le docteur Sourabaya est considéré, dans ces pays lointains, comme un véritable sauveur. Tout le monde parle de sa science et des découvertes qu'il a faites. Or, comme il loge à la maison, je vais, si vous le voulez, le prier de se rendre ici ; je suis sûr qu'il viendra tout de suite. Le voulez-vous ?
Bonne-Maman
Si je le veux ! Mais j'en suis bien heureuse ! Oui, j'accepte avec reconnaissance l'offre obligeante que vous me faites et je vous en remercie de tout mon coeur.
Il se dirige vers le fond, puis il se retourne.
Roger
Je me rends donc auprès du docteur. Ce ne sera pas long, puisque nous sommes presque voisins. Ne dites rien à Félix de cette visite. Il faut que le docteur se rende bien compte de son état pour indiquer le traitement à suivre.
Elle court l'embrasser. Roger sort.
Bonne-Maman
Soyez tranquille. Merci, mon enfant... Ah ! Que je vous embrasse !
Scène 4
Bonne-Maman, Félix, Une Bonne
Félix rentre et se met à boiter en regagnant le sopha.
Bonne-Maman
Je n'ai jamais eu autant d'espoir qu'aujourd'hui... Il me semble que ce docteur va guérir mon cher Félix... L'Inde est le pays des merveilles et la science, là-bas, a des secrets qui nous sont inconnus.
Bonne-Maman
Eh bien ! Mon chéri, comment te sens tu ?
Félix
Très mal, Bonne Maman, très mal.
Bonne-Maman
Quoi ! Tu souffres toujours autant ?
Félix
Autant et même plus. Ma jambe est lourde comme elle ne l'a jamais été ; je ne puis presque plus marcher.
Bonne-Maman
Aie du courage, tu guériras.
Félix
Tu me le dis toujours et je ne suis pas guéri.
Bonne-Maman
Mais je suis sûre que lu le seras. Voyons, mon chéri, essaie un peu de marcher.
Il se lève et il fait quelques pas avec effort et en boitant beaucoup.
Il se remet sur le sofa.
Félix
Pourquoi me fatiguer encore ?.. Enfin, si tu le veux... Tu vois bien que je ne puis pas. Je ne guérirai jamais.
Bonne-Maman
Moi, je sais le contraire. Il faut avoir un peu de patience.
Félix
C'est bon à dire.
Bonne-Maman
Tiens, voilà pour t'en donner un peu.
Félix
Des gâteaux ?
Bonne-Maman
Oui, et des meilleurs que j'ai pu trouver... Mange d'abord ce baba, il a l'air excellent.
Félix
Il est parfait et je le mange très volontiers. Tu n'en as porté qu'un, Bonne Maman ?
Elle prend des petits biscuits ronds et plats.
Bonne-Maman
Oui, mon chéri, mais je t'ai apporté autre chose. Des biscuits...
Il mange.
Félix
Qu'on appelle des patiences... Je les aime aussi beaucoup.
Bonne-Maman
Je suis heureuse de te voir manger ainsi.
Félix
Est-ce qu'il n'y en a plus ?
Bonne-Maman
En voilà encore.
Félix
C'est très bon et, comme tu le dis, ça fait prendre patience... Est-ce qu'il n'y en a plus ?
Bonne-Maman
Non, mon enfant, ça ne peut pas durer toujours.
Félix
Ne te fâche pas, Bonne Maman.
Riant.
Bonne-Maman
Me fâcher ! Pourquoi ? Ce n'est pas moi, c'est le sac qui est à bout de... patience.
Une Bonne
Le docteur Sourabaya.
Félix
Qu'est-ce que c'est que ça ?
Le docteur entre tenant une trousse qu'il pose sur la table ; il est enveloppé dans une grande robe et il porte une barbe noire. Il est suivi de deux aides également enveloppés dans une robe et portant une barbe ; ils se placent de chaque côté de la porte du fond. - La bonne sort.
Bonne-Maman
C'est un savant docteur indien qui...
Scène 5
Le Docteur Sourabaya, Aide De Droite, Aide De Gauche, Bonne-Maman, Félix, Un Des Aides, Autre Aide, Roger
Le Docteur Sourabaya
Indiana ! Ramayana ! Mayana !
en s'inclinant profondément
Aide De Droite
Ramayana !
même jeu
Aide De Gauche
Ramayana !
Se reprenant.
Le Docteur Sourabaya
Salufa, Madama, al noma Brahma... Pardon, Madame, je vous parle indien... C'est un oubli... Excusez-moi.
Bonne-Maman
Vous n'ayez pas à vous excuser, docteur ; c'est nous qui avons à vous demander pardon du dérangement que nous vous causons en vous faisant venir ici.
Le Docteur Sourabaya
Les docteurs sont faits pour tous les dérangements, même ceux d'intestins... Vous avez ici un malade, n'est-ce pas ?
Bonne-Maman
Oui, docteur, mon cher petit Félix.
Le Docteur Sourabaya
De quoi souffrez-vous ?
Félix
De la tête, des reins et du ventre.
Bonne-Maman
Parle aussi de ta jambe engourdie.
Le Docteur Sourabaya
Ah ! Il y a une jambe engourdie ?
Bonne-Maman
Oui, et c'est ce qui m'inquiète le plus.
À Félix.
Félix se met sur son séant et le docteur vient poser l'oreille sur sa tète.
Le Docteur Sourabaya
Nous verrons cela tout à l'heure. Commençons par le commencement ; occupons-nous de la tête. Mettez-vous sur votre séant.
Bonne-Maman
Que faites-vous, docteur ?
Le Docteur Sourabaya
J'ausculte le cerveau.
Bonne-Maman
Ah ?
Il remet l'oreille sur la tête de Félix et il demeure ainsi un instant.
Le Docteur Sourabaya
En Europe, où la science est encore fort en retard, on ausculte la poitrine. Chez nous, on ausculte aussi le cerveau et l'on voit très clairement ce qui s'y passe. Vous avez presque toujours des douleurs, n'est-ce pas ?
Félix
Oui.
Le Docteur Sourabaya
Et, par moments, elles deviennent plus fortes ?
Félix
Oui.
Le Docteur Sourabaya
C'est bien cela, j'ai vu.
Bonne-Maman
Eh bien ! Docteur ?
Le Docteur Sourabaya
Le cerveau s'est gonflé et ce gonflement cause les douleurs éprouvées. Quand ces douleurs deviennent plus vives, c'est qu'il se forme un gonflement sur le gonflement.
Bonne-Maman
Ah ! Mon Dieu !
Le Docteur Sourabaya
Cela a été déterminé par un excès de travail.
Félix
Oui, bonne maman, le docteur a raison et j'ai besoin de repos.
Le Docteur Sourabaya
D'un repos absolu.
Bonne-Maman
Très bien.
Le Docteur Sourabaya
Passons maintenant au ventre. Voyons, avez-vous des coliques do haut en bas ?
Félix
Oui, de haut en bas.
Le Docteur Sourabaya
Pas de long en large ?
Félix
Non, de haut en bas.
Le Docteur Sourabaya
C'est bien cela, c'est un ver perpendiculaire.
Bonne-Maman
Mon pauvre petit !
À Félix.
Le Docteur Sourabaya
Un ver rongeur de premier degré. Vous aimez beaucoup les gâteaux, sans doute ?
Bonne-Maman
Beaucoup, peut-être trop.
Le Docteur Sourabaya
N'en accusez pas le sujet, Madame. C'est le ver qui aime les gâteaux et qui manifeste son désir en se remuant et en donnant ainsi des coliques. Il est inutile de s'occuper des maux de reins, ils tiennent à la même cause et j'indiquerai tout à l'heure ce qu'il faut faire.
Félix
Il faut un repos absolu.
Le Docteur Sourabaya
Maintenant, passons à la jambe.
Bonne-Maman
Oui, docteur.
Le Docteur Sourabaya
Quelle est celle dont vous souffrez ?
Félix
La droite ; je n'en souffre pas, mais je ne puis pas m'en servir.
Félix se lève et il fait quelques pas en boitant très fortement.
Le Docteur Sourabaya
Ce qui est pire, car il est toujours facile de guérir une douleur. Voyons, levez-vous et marchez.
Le Docteur Sourabaya
Cela vous fatigue.
Il se rassied sur le sofa.
Félix
Beaucoup.
Le Docteur Sourabaya
Vous éprouvez une grande lourdeur, comme si votre jambe dormait, n'est-ce pas ?
Félix
Oui.
Le Docteur Sourabaya
Vous devez sentir aussi un certain engourdissement dans la jambe gauche ?
Félix
Oui.
Le Docteur Sourabaya
C'est très grave et vous avez bien raison d'en être préoccupée.
Bonne-Maman
Vous m'effrayez, docteur.
Félix
Il me faut un repos absolu.
Le Docteur Sourabaya
C'est une paralysie.
Bonne-Maman
Je le pressentais.
Le Docteur Sourabaya
Or, écoutez bien ceci : Quand un oeil s'en va, l'autre le suit ; quand un poumon se prend, l'autre se prend aussi. La jambe droite du sujet est prise de paralysie, et voilà que la gauche commence à l'être. Il faut un remède immédiat et énergique.
Bonne-Maman
De grâce ! Docteur, apportez ce remède.
Il ouvre la trousse de laquelle il sort un bistouri et il s'approche de Félix.
Le Docteur Sourabaya
Le voilà.
Félix
Ah ! Ça ! Qu'est-ce que vous allez faire ?
Le Docteur Sourabaya
Je vais vous couper la jambe droite.
Félix
Hein ?
Bonne-Maman
Que dites-vous ?
Le Docteur Sourabaya
Il le faut, il le faut absolument. Si nous ne coupons pas la jambe droite, la gauche se paralysera, puis, le corps, puis, la tête, puis...
Bonne-Maman
Puis ?
Le Docteur Sourabaya
Ce sera fini. Il faut donc couper et couper immédiatement.
Félix
Non ! Je ne veux pas !
Bonne-Maman
Pourtant, mon chéri...
Félix
Je ne veux pas !
Le Docteur Sourabaya
Quand le docteur Sourabaya a fait une prescription, il faut qu'on l'exécute.
Félix
Je ne veux pas ! Je ne veux pas !
Le Docteur Sourabaya
Ramayana ! Mayana !
Un Des Aides
Ramayana !
Autre Aide
Ramayana !
L'un des aides sort une corde de sa robe.
Le Docteur Sourabaya
Préparationa cordona.
Les aides vont vers Félix qui bondit sur lui-même et se met à courir sur la scène sans songer à boiter. Les aides le poursuivent en criant :
Le Docteur Sourabaya
Empoignana garçona, opérationa jamba ! Ramayana ! Mais ils ne peuvent l'atteindre.
Le Docteur Sourabaya
Il me semble qu'il est plus dégourdi qu'engourdi.
Bonne-Maman
En effet et je n'y comprends rien. Après avoir fait, avec, la même rapidité, deux fois le tour de la scène, Félix vient se réfugier auprès de Bonne maman.
Bonne-Maman
Monsieur mon petit-fils, vous ne pouviez plus marcher et je vous vois courir ; vous étiez très malade et vous voilà très bien. Qu'est-ce que cela signifie ?
Félix
Cela signifie... Cela signifie... Vrai, je n'ose pas.
Bonne-Maman
Dire la vérité est le meilleur moyen de faire pardonner les fautes commises.
Félix
Eh bien ! Oui, je dirai tout : Pour avoir des gâteaux et ne pas aller à l'école, j'ai fait le malade.
Bonne-Maman
Gourmand et paresseux ! C'est affreux !... Et dire que j'ai cru à celte maladie !
Le Docteur Sourabaya
Beaucoup trop, en vérité.
Bonne-Maman
Mais, docteur, vous y avez cru vous-même.
Il ouvre sa robe et il enlève sa barbe, les aide ; en font autant.
Le Docteur Sourabaya
Non, le docteur Sourabaya ne pouvait croire... À ce que l'ami Roger et ses frères n'ont jamais cru.
Félix
Roger !... Tu m'as fait une fière peur !
Roger
Je le crois bien. Je me suis servi de tous les mots dont se sert mon cousin Émile, l'étudiant en médecine, et j'ai même pris sa trousse qu'il a laissée hier à la maison. Tu as eu grand peur, mais il fallait mettre fin à la comédie jouée.
À Bonne maman.
Félix
Et je t'en remercie. Bonne maman, me pardonnes-tu ?
Roger
Le pardon est le traitement que j'impose.
Félix
Je suis déjà bien puni, puisque je vois que je n'aurai plus de gâteaux.
Bonne-Maman
En te pardonnant, je ne puis supprimer ce que tu aimes ; je te porterai donc des gâteaux, mais à l'école et à l'école seulement.
Félix
Bonne maman, j'y rentre demain, sans faute.