Comédie · 1889

Les défauts de Paul

d’Adolphe Carcassonne

Représentation
≈ 13 min
Distribution
3 femmes, 2 hommes
Répliques
177
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Gilberte F 57 ≈ 5 min 5
Paul H 54 ≈ 4 min 6
Étienne H 29 ≈ 3 min 3
La Femme de Chambre F 20 ≈ 1 min 2
Lucie F 17 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Les Défauts de Paul
Gilberte absentabsent
Paul absent
Étienne absentabsentabsentabsent
La Femme de Chambre absentabsentabsentabsentabsent
Lucie absentabsentabsentabsentabsentabsent
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Les Défauts de Paul

Scène 1

Gilberte, Lucie

Au lever du rideau, Gilberte et Lucie entrent par la droite.

Gilberte

Mon cousin Paul n'est pas encore là, je voudrais bien le voir, il me tarde de le connaître.

Lucie

Comment ! Tu ne le connais pas ?

Gilberte

Non, il n'est jamais venu chez nous et c'est la première fois que je viens à Paris.

Lucie

C'est vrai.

Gilberte

Ma tante m'a dit que, ce matin, il doit prendre sa leçon de calcul, il sera donc bientôt ici et je l'attends.

Lucie

Il sait pourtant que tu dois arriver.

Gilberte

Je le crois, mais ma tante lui a dit de faire sa promenade au Bois comme il la fait tous les jours. D'ailleurs, il n'est pas en retard, il prend sa leçon à onze heures et il n'est que dix heures et demie.

Lucie

Qui t'a dit tout cela ?

Gilberte

Ma tante, pendant que, ce matin, tu as un peu dormi.

Lucie

Est-ce que ton cousin est gentil ?

Gilberte

Assez.

Lucie

Assez veut dire bien peu.

Gilberte

Il parait qu'il ne manque pas d'intelligence, mais il a deux défauts.

Lucie

Deux ?

Gilberte

Oui.

Lucie

C'est beaucoup.

Gilberte

Que veux-tu ? Maman dit que les choses n'arrivent jamais seules.

Lucie

C'est toujours ta tante qui t'a donné ces détails ?

Gilberte

Oui, elle ne m'a parlé que de Paul ; elle a voulu peut-être me faire connaître ses défauts pour que je n'en sois pas trop surprise.

Lucie

Et quels sont ces défauts ?

Gilberte

D'abord, la colère.

Lucie

C'est affreux, on devient tout blanc.

Gilberte

Ou tout bleu.

Lucie

On devrait en rougir.

Gilberte

Tu as bien raison, c'est dommage...

Lucie

C'est dommage que j'aie raison ?

Gilberte

C'est dommage pour Paul qui a aussi des qualités.

Lucie

Mais il a encore un défaut dont tu ne m'as pas parlé.

Gilberte

C'est vrai, l'entêtement. Quand mon cher cousin a une idée dans la cervelle, rien ne le fait changer d'avis.

Lucie

Avec tout cela, il me semble que ton cher cousin ne doit pas être bien aimable. Quelles qualités pourraient faire oublier la colère et l'entêtement ?

Gilberte

Il a très bon coeur.

Lucie

Je ne dis pas non, mais la bonté du coeur est bien peu quand la tête est aussi dure.

Paul parait au fond.

Gilberte

Puis, il n'a que dix ans. Le voici, sans doute.

Elle sort par la droite. Paul vient en scène.

Lucie

Reste avec lui, ma chère Gilberte, tu me présenteras plus tard.

Scène 2

Paul, Gilberte, Étienne

Paul

Ma cousine Gilberte, n'est-ce pas ?

Gilberte

Mon cousin Paul ?

Paul

Je suis bien content de vous voir, chère cousine.

Gilberte

Et moi aussi, cher cousin... Mais pourquoi me dis-tu : Vous ?

Paul

Parce qu'il le faut.

Gilberte

Tu, je crois, est bien plus gentil.

Paul

Ce n'est pas mon avis.

Gilberte

Il semble que l'on est moins cousin et cousine en se disant : Vous.

Paul

Ce n'est pas mon avis.

Gilberte

Cela a même l'air un peu prétentieux.

Paul

Ce n'est pas mon avis.

Gilberte

Alors, tant pis pour vous.

Paul

Ça ne m'empêche pas d'être content de vous voir, cousine.

Gilberte

Tout comme moi, cousin.

Paul

C'est la première fois que vous venez à Paris, n'est-ce pas ?

Gilberte

Oui. Je désirais depuis longtemps faire ce voyage et j'ai profité de l'invitation de ma tante pour venir voir ce beau Paris.

Paul

Beau ? Oui, surtout pour les gens de province.

Gilberte

Beau pour tout le monde ! Paris est une merveille.

Paul

Pas tant que ça.

Gilberte

Chacun le dit.

Paul

C'est possible, mais ce n'est pas mon avis.

Gilberte

Alors la réputation de Paris est perdue.

Paul

Vous vous moquez de moi, ma cousine.

À ce moment, Étienne parait à la porte du fond, il est petit de taille et il a l'air maladif.

Gilberte

J'en aurais le droit, mais...

Étienne

Monsieur Paul Devès ?

Paul

C'est moi.

Gilberte

Je vous laisse, mon cher cousin, je reviendrai.

Gilberte sort.

Paul

N'y manquez pas, chère cousine.

Scène 3

Étienne, Paul

Étienne

Monsieur Rebel, mon père et votre maître de calcul, est souffrant depuis hier ; il m'a dit de le remplacer ce matin et de vous donner votre leçon.

Paul

Il aurait mieux valu attendre à demain.

Étienne

Demain, mon père ne sera probablement pas encore en état de sortir.

Paul

C'est que...

Étienne

Je vous comprends : vous me trouvez bien jeune ; rassurez-vous, je suis petit et maladif, mais j'ai quatorze ans et, je me permets de le dire, je puis remplacer mon père auprès de vous.

Paul

Quatorze ans ! Je suis aussi grand que vous.

Étienne

Je ne dis pas non, mais ce n'est pas une raison pour ne pas vous donner votre leçon.

Tous les deux prennent place devant la table.

Paul

Nous allons voir.

Étienne

Vous deviez aujourd'hui vous occuper des poids et des mesures.

Paul

Oui.

Étienne

Dites-moi, s'il vous plaît, ce qu'est le litre.

Paul

Le litre, c'est quelque chose qu'on boit.

Étienne

Que dites-vous ?

Paul

Ce qui est : Un jour, j'ai entendu un homme dire à un autre : Allons boire un litre ; donc, le litre se boit.

Étienne

Permettez-moi de vous expliquer...

Paul

Vous voulez peut-être me prouver que le litre est une chose qu'on mange.

Étienne

Assurément, non.

Paul

Eh bien ! Alors ?

Étienne

Mais cela ne se boit pas, non plus. Le litre est une mesure de capacité, elle peut contenir de l'eau comme du vin.

Paul

Donc, cela se boit.

Étienne

Écoutez-moi, je vous prie : lorsque vous êtes à table, vous buvez ce que votre verre contient, mais vous ne buvez pas le verre lui-même, n'est-ce pas ?

Paul

Ce serait très drôle.

Étienne

Ce serait bien plus drôle si l'on devait boire la bouteille qui contient le litre.

Paul

Ne plaisantez pas, la moutarde me monte au nez.

Étienne

Il faut bien vous expliquer ce que vous ne comprenez pas.

Paul

Je comprends mieux que vous !... Tenez, passons à autre chose.

Après un silence.

Étienne

Soit... Savez-vous ce qu'est le mètre ? Répondez.

Paul

Je répondrai, si je veux.

Étienne

Vous le devez.

Paul

Eh bien ! Le mètre est la millionième partie du quart du méridien terrestre.

Étienne

Vous vous trompez.

Paul

Je ne me trompe pas.

Étienne

Le mètre est la dix-millionième partie du quart du méridien terrestre.

Paul

Pas du tout.

Étienne

C'est trop fort ! S'il y avait beaucoup d'élèves comme vous, le métier de professeur ne serait pas facile. Je vous dis que le mètre est la dix-millionième...

Paul

La millionième ! Croyez-vous en savoir plus que le livre d'arithmétique ? Vous m'impatientez à la fin !

Étienne

Je ne puis laisser passer une pareille sottise.

Il prend sur la table un livre qu'il ouvre rapidement.

Lui présentant le livre.

Paul

C'est vous qui êtes un sot ! En voilà la preuve. Lisez !

Étienne

Mais vous ne voyez pas que dans le coin...

Paul

Je vois que vous êtes un sot et que vous ne savez rien.

Étienne

Vous parlez grossièrement, Monsieur Paul.

Paul

Allez-vous en ! Sortez vite de la maison ou je vous fais mettre à la porte !

Étienne

Je vous prouverai votre ignorance.

Paul

Allez-vous en ! Allez-vous en ! Sot ! Double sot !

Il sort.

Étienne

Méchant !

Scène 4

Paul

Après un silence.

Une pause

Gilberte entre.

Paul

Tout le monde est contre moi... Ma cousine a commencé et celui-là finit... Je suis très en colère... Mais pourquoi me contrarier ?... Il est bien facile de dire comme moi et de me donner toujours raison... Ce maître entêté veut prouver mon ignorance, je lui prouverai la sienne... Mon livre d'arithmétique est là... Enfin, il est parti... Je dirai à Maman que je ne veux plus le voir et il ne reviendra plus... Maman fait toujours ce que je veux... La colère s'en va... Il m'a dit que je suis méchant... Ce n'est pas vrai... Je ne suis pas méchant, puisque Maman dit que j'ai bon coeur...

Scène 5

Gilberte, Paul, La Femme de Chambre

Indiquant la chambre, à droite.

Gilberte

Cher cousin, me permettez-vous de me faire coiffer dans votre chambre ? Celle-là est un peu obscure.

Paul

Faites, ma chère cousine.

Allant vers la porte, à droite.

Gilberte

Merci. Venez.

Elle entre et elle pose des noeuds de rubans sur la toilette.

La Femme de Chambre

Voilà, Mademoiselle.

Scène 6

Gilberte, La Femme de Chambre, Paul

Gilberte s'assied devant la toilette. - Paul se met devant la table où il feuillette livres et papiers.

Gilberte

Coiffez-moi avec attention.

La Femme de Chambre

Je fais de mon mieux, vous le savez, Mademoiselle.

Gilberte

Vous le savez ! Qui vous permet un pareil langage ? Je vous ai déjà dit que vous devez me parler à la troisième personne.

La Femme de Chambre

Pardon, j'ai cru que ce n'était pas sérieux.

Gilberte

Est-ce que, par hasard, vous croyez que je plaisante quand je vous donne un ordre ? Ne vous oubliez plus.

La Femme de Chambre

C'est bien.

Gilberte

Coiffez-moi donc et faites attention ; hier, vous m'avez tiré les cheveux en y passant le peigne.

La Femme de Chambre

Mademoiselle n'a pourtant rien dit.

Gilberte

Cela n'empêche pas que vous m'ayez tiré les cheveux.

La Femme de Chambre

Mademoiselle est agacée aujourd'hui.

Gilberte

De quoi vous mêlez-vous et que vous importe que je sois agacée ou non ?

Paul

Ma chère cousine n'a pas un très bon caractère.

La Femme de Chambre

C'est que je reçois le contre-coup de votre agacement.

Gilberte

Encore la deuxième personne !

La Femme de Chambre

Que voulez-vous ? Je ne connais ni la grammaire ni la conjugaison des personnes.

Gilberte

Quelle ignorance ! Je vous ferai servir du foin à diner.

La Femme de Chambre

Je ne mange jamais avant Mademoiselle.

Gilberte

Taisez-vous, insolente! et coiffez-moi.

La Femme de Chambre

Quel ruban faut-il mettre dans les cheveux de Mademoiselle ?

Gilberte

J'aimerais bien ce noeud rose, mais la nuance est trop foncée.

La Femme de Chambre

Cette nuance est pourtant très claire.

Gilberte

Je vous dis qu'elle est foncée.

La Femme de Chambre

Mais...

Gilberte

Je vous dis qu'elle est foncée !

Paul

Vrai ! Ma cousine a mauvais caractère.

La Femme de Chambre

Alors, mettons le noeud bleu.

Gilberte

Non, ce bleu est trop clair.

La Femme de Chambre

Trop clair ? Que Mademoiselle regarde mieux, ce bleu est plutôt foncé.

Gilberte

Je vous dis qu'il est clair.

La Femme de Chambre

En vérité...

Gilberte

Je vous dis qu'il est clair, pécore !

Elle demeure un instant immobile.

La Femme de Chambre

Je n'y comprends plus rien.

Gilberte

Eh bien ! Que faites vous là, plantée comme un piquet ?

Paul

Que faut-il qu'elle fasse ?

La Femme de Chambre

Essayons la nuance rouge.

Gilberte

Vous savez bien que le rouge ne va pas à ma figure.

La Femme de Chambre

Pas de rose, pas de bleu, pas de rouge. Que Mademoiselle me donne ses ordres, je ne puis pas inventer des couleurs.

Paul

C'est vrai, ça.

Elle se lève et elle jette à terre chacun des noeuds en piétinant dessus.

Gilberte

Impertinente ! Quoi ! Vous osez me répondre ainsi !... Tenez, voilà le cas que je fais des rubans que vous avez choisis ! Tenez ! Tenez !

Paul

C'est affreux !

La Femme de Chambre

Tant pis pour Mademoiselle, c'est elle qui paie ses rubans.

Gilberte

Taisez-vous, ignorante! Grossière ! Mal apprise !

La Femme de Chambre

Il faut être méchante pour me traiter ainsi.

Paul

Mais, ma cousine...

Gilberte

Qu'avez-vous à dire, vous, et de quoi vous mêlez-vous ?

Paul

Je veux dire que...

Gilberte

Voudriez-vous, par hasard, prendre la défense de ma femme de chambre ?

Paul

Mais...

Gilberte

Mais, quoi ? Si vous voulez être pour elle contre moi, dites-le, je vous ferai voir ce que je suis!

Paul

Ah ! Quel horrible défaut que la colère.

Elle ferme les poings et elle frappe des pieds.

Gilberte

Je ne suis pas en colère, mais si je l'étais... Ah ! Si je l'étais, je vous en ferais voir bien d'autres !

Étienne, avec un livre ouvert à la main, entre en scène.

Paul

Et dire que je suis souvent ainsi, j'en ai honte.

Scène 7

Étienne, Paul, Gilberte

Étienne

Monsieur Paul Devès, ce livre qui n'est pas déchiré au coin, comme le vôtre, vous prouvera que le mètre est bien la dix-millionième partie...

Paul

Vous avez raison.

Étienne

Vous voyez que votre insistance et votre colère de tantôt n'étaient pas justifiées.

Paul

C'est vrai et je vous en demande pardon.

Étienne

Quel rapide changement !... N'importe, je vous en félicite, car l'entêtement et la colère sont deux vilaines choses.

Paul

Je m'en suis aperçu ici, tout à l'heure.

Gilberte

Est-ce que ?...

À Etienne.

Paul

Non, non, en voilà assez. Je suis tout à fait guéri.

Étienne

En êtes-vous sûr ?

Paul

Très sûr.

Gilberte

Alors, mon cher cousin, permettez-moi de vous dire qu'avec Lucie, mon amie bien chère que je vous présente, nous avons arrangé cette petite scène après avoir entendu ce qui s'est passé ici. Nous avons voulu montrer ce que ces défauts ont de laid. Nous avons réussi, j'en suis charmée. Rien n'est vrai dans tout cela.

À Étienne.

Paul

Excepté mon retour à la raison, car pour faire ce que j'ai fait, il faut avoir perdu la tête. Vous ne m'en voulez plus, n'est-ce pas ?

Étienne

Non, Monsieur Paul, on pardonne tout à la bonté.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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