Comédie · 1889

Le petit prétentieux

d’Adolphe Carcassonne

Représentation
≈ 10 min
Distribution
1 femme, 5 hommes
Répliques
96
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Le Directeur de l'École H 9 ≈ 2 min 1
Georges H 21 ≈ 2 min 3
Albert H 22 ≈ 2 min 1
Marcel H 23 ≈ 2 min 2
Lucienne F 12 ≈ 1 min 3
Monsieur Constant H 8 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Petit Prétentieux
Le Directeur de l'École absentabsentabsent
Georges absent
Albert absentabsentabsent
Marcel absentabsent
Lucienne absent
Monsieur Constant absentabsentabsent
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Le Petit Prétentieux

Scène 1

Georges, Marcel, Albert

Au lever du rideau, Lucienne joue, a droite, avec une chambre à coucher dont elle a mis les meubles sur une chaise. - Georges est devant la porte de gauche avec la main sur le bouton. - Albert et Marcel sont en scène.

Il sort fièrement.

Georges

Vous avez beau dire, vous ayez beau faire, celui qui obtiendra le prix au concours d'arithmétique, c'est moi.

Marcel

Qu'il est prétentieux !... Papa dit que la prétention est le partage de la sottise.

Albert

C'est très vrai. De plus, Georges se croit sûr de la victoire parce que son père, Monsieur Constant, a prêté ce salon pour la distribution des prix qui va avoir lieu tout à l'heure.

Marcel

Le travail de Georges n'en vaudra pas mieux.

Albert

Je le sais, mais cela augmente encore son orgueil. Il ne doute de rien, tout ce qu'il fait est bien fait et les autres ne sont que des imbéciles.

Lucienne a tourné la tête en entendant le mot, mais elle se remet à ranger son petit ménage.

Marcel

Le plus grand imbécile, c'est lui.

Albert

Le prix, d'ailleurs, en vaut la peine. La boite est très belle : grands, moyens et petits compas, série de balustres, doubles tire-lignes, équerres, rapporteurs, c'est un prix superbe et je voudrais bien le gagner.

Marcel

Moi, je crois que tu le gagneras.

Albert

Tu crois cela parce que tu es mon ami.

Marcel

Non. D'abord, nous n'avons été que quelques-uns a concourir.

Albert

Nous avons été huit.

Marcel

Moi, je n'ai pas cherché à résoudre le problème, je l'ai trouvé trop difficile. Pierre, Gaston et Félix n'ont rien fait, non plus.

Albert

Par la même raison ?

Marcel

Par la même raison.

Albert

La solution est facile, pourtant.

Marcel

Comment ? Trouver une somme qui est augmentée chaque année de moitié et qui, au bout de la seconde année, s'élève à cinquante-quatre francs.

Albert

Eh bien ! C'est simple comme bonjour.

Marcel

Comme bonjour ! Moi, j'ai dit : Bonsoir!

Albert

Tu as été trop vite... Voyons, quelle est la moitié de deux ?

Marcel

La moitié de deux, c'est un.

Albert

Et le tiers de trois ?

Marcel

C'est aussi un.

Albert

Eh bien ! Voilà.

Marcel

Voilà ?

Albert

Tu comprends, n'est-ce pas ?

Marcel

Pas du tout.

Albert

As-tu dans ta poche un crayon et un morceau de papier ?

Marcel

Oui.

Albert

Divise cinquante-quatre par trois.

Marcel

Le résultat est dix-huit.

Albert

Cinquante-quatre moins dix-huit, égale ?

Marcel

Trente-six.

Albert

Divise trente-six par trois.

Marcel

Cela fait douze.

Albert

Trente-six moins douze ?

Marcel

Vingt-quatre.

Albert

Vingt-quatre, voilà le chiffre : Vingt-quatre, augmenté de moitié, égale trente six à la fin de la première année. Trente six, augmenté de dix-huit, égale cinquante quatre. À la fin de là seconde. Tu vois que c'est bien simple.

Marcel

C'est vrai, c'est plus facile que je ne croyais.

Albert

Donc, les autres ont pu résoudre aussi le problème.

Marcel

Non, je les connais, ils ne sont pas plus forts que moi.

Albert

Ah ?... Et Georges ?

Marcel

Encore Georges ! Mais tu sais que les prétentieux sont bêtes... J'ai suivi son travail du coin de l'oeil et j'ai vu qu'il a rempli trois pages de chiffres.

Albert

Trois pages de chiffres, quand il y a assez de trois lignes ! Je respire un peu.

Lucienne a encore entendu le propos et elle s'est remise à son petit ménage.

Marcel

Il est sûr d'avoir le prix ; moi, je dis qu'il ne l'aura pas, parce que, je le répète, prétentieux et imbécile, c'est la même chose.

Ils sortent par la gauche.

Albert

L'heure approche ; viens, mon cher Marcel, rejoignons nos camarades, nous devons entrer avec eux.

Scène 2

Lucienne

Indiquant chaque meuble.

Après un silence.

Georges rentre par la gauche et il entend les derniers mots de Lucienne.

Lucienne

Il manque quelque chose à cette chambre... Je cherche ce que c'est et je ne trouve pas... Le lit, l'armoire à glace, le fauteuil, le sofa, le guéridon au milieu... Qu'est-ce qu'il manque donc ?... Tiens ! Que je suis bête !... C'est la table de nuit... Il faut une table de nuit... On ne peut coucher dans une chambre où il n'y en a pas... Il faut...

Scène 3

Georges, Lucienne

Georges

Que faut-il, petite soeur ?

Lucienne

Regarde ce qui manque à cette chambre.

Georges

Ah ! Je vois ce qui manque... L'indispensable. Sais-tu ce que cela prouve ?

Lucienne

Quoi donc ?

Georges

Que le marchand est un fripon ou un imbécile.

Lucienne

Un imbécile ! Qu'est-ce que c'est, dis?

Georges

C'est quelqu'un qui ne sait rien, qui n'est bon à rien et qui fait mal tout ce qu'il fait.

Lucienne

C'est étonnant.

Georges

Mais non, ce n'est pas étonnant ; tout le monde te dira la même chose.

Lucienne

Et un prétentieux, qu'est-ce que c'est ?

Georges

C'est quelqu'un qui croit avoir un mérite qu'il n'a pas et qui, sans aucune raison, se met au-dessus des autres.

Lucienne

C'est étonnant.

Georges

Encore ! Beaucoup de choses t'étonnent aujourd'hui, petite soeur.

Lucienne

Dis, frère, est-ce que tu ne sais rien ?

Georges

Moi ? Mais je sais beaucoup, au contraire. Je connais la grammaire, l'orthographe, la géographie, l'histoire... Pourquoi demandes-tu cela ?

Lucienne

Est-ce que tu te mets au-dessus des autres ?

Georges

Ceci est un droit pour moi, puisque je suis le plus fort de ma classe. Mais, encore une fois, pourquoi toutes ces questions ?

Lucienne

Parce que Marcel disait tout à l'heure à Albert que tu es un prétentieux et un imbécile.

Georges

Ce qu'ils peuvent avoir dit ne me surprend pas ; ils sont jaloux de moi, ils savent que j'aurai le prix au concours d'arithmétique et cela les enrage.

Lucienne

Alors, tu es sûr d'avoir le prix ?

Une heure sonne.

Lucienne remet les meubles dans la boite et elle sort avec Georges par la gauche.

Une marche au piano se fait entendre. La porte de droite s'ouvre ; des jeunes filles entrent en scène et viennent prendre place sur les bancs de droite ; Lucienne vient ensuite et elle s'assied sur le premier banc, près du public. Les jeunes garçons entrent, à leur tour, par la gauche et prennent place sur les bancs de ce côté ; Albert et Marcel entrent ensuite ; puis, Georges vient s'asseoir ; il se trouve ainsi lepremier et vis-à-vis Lucienne. La porte du fond s'ouvre alors. Le Directeur del'école entre, il est suivi des professeurs, des maîtresses d'études et de monsieur Constant. Ils prennent place sur les fauteuils devant la table.

Georges

Si j'en suis sûr ! Mais je n'en doute pas un seul moment. D'ailleurs, il est une heure, on va ouvrir les portes pour la cérémonie... Viens, soeur, allons rejoindre les autres élèves et bientôt tu verras qui sera nommé.

Scène 4

Le Directeur de l'École, Georges, Jean, Monsieur Constant, Marcel, Lucienne

Le Directeur de l'École

Mes chers enfants, hier nous vous avons distribué les récompenses que vous avez méritées aux derniers examens. Nous n'avons réservé qu'un seul concours, celui d'arithmétique dont le prix sera décerné à la fin de la séance.

Georges

Je sais bien à qui, quoi qu'on dise.

Il prend sur la table une feuille de papier. Il nomme les lauréats qui viennent prendre leurs prix à mesure qu'on les appelle et il ajoute la nature du prix.

Le Directeur de l'École

La cérémonie d'aujourd'hui a pour but de récompenser les qualités qu'on a reconnues chez vous. On ne peut pas tout mettre au concours ; il est des aptitudes naturelles et des qualités de coeur qu'on ne peut comparer et qui ont cependant une grande valeur. Nous allons donc récompenser vos aptitudes et les dons que vous avez reçus. Cela n'a pas encore été fait, mais je crois que c'est une innovation juste et qu'elle aura des imitateurs.

Le Directeur de l'École

PRIX DE MODESTIE : Alice Duquesne, une couronne de violettes. PRIX D'ACTIVITÉ : Léon Dufay, une abeille en argent. PRIX DE POLITESSE : Berthe Maunoir, une boite à gants. PRIX DE GYMNASTIQUE : Louis Cassien, un beau pantin. PRIX DE BONTÉ : Julie Dervieu, un coeur en or. PRIX DE BONNE MINE : Paul Berthier, un petit panier de pommes d api. PRIX D'EXACTITUDE: Lucienne Constant, une montre en vermeil. PRIX DE MÉMOIRE : Jean Duvernoy, une carte de France avant 1870. Jean prend la carte, puis, il se tourne vers le public et il porte ses lèvres du côté de l'Alsace-Lorraine.

Il retourne à sa place.

Jean

J'embrasse les absents.

Le Directeur de l'École

PRIX DE CORDIALITÉ : Hortense Jalais, une poignée de main en argent. PRIX DE DISCRÉTION : Pierre Audry, un presse-papier surmonté d'un chien en bronze. PRIX D'ATTACHEMENT : Antoinette Vidal, un noeud de ruban bleu. PRIX DE COURAGE : Edmond Vadier, un képi de soldat. PRIX DE GÉNÉROSITÉ : Jeanne Leduc, une bourse ouverte. PRIX D'ADRESSE : Félix Deydier, une boite d'enveloppes.

Monsieur Constant

J'approuve votre innovation et j'espère avec vous qu'elle aura des imitateurs.

Le Directeur de l'École

Il reste à décerner le prix du concours d'arithmétique : Prix unique : Albert Geoffroy.

Albert va sur l'estrade et le Directeur lui remet la boite de compas.

Marcel

Je te l'avais bien dit.

Le Directeur de l'École

Je vous félicite, mon jeune ami.

Georges

C'est une injustice ! Ce prix m'appartient, c'est moi qui l'ai gagné.

Le Directeur de l'École

Si vous l'aviez gagné, on vous l'aurait donné.

Georges

Alors, vous n'avez pas examiné mon travail.

Pendant la réplique du Directeur, Monsieur Constant est descendu sur le devant de la scène.

Le Directeur de l'École

C'est parce que je l'ai examiné, que je ne vous ai pas donné le prix.

Monsieur Constant

Moi aussi, mon fils, j'ai examiné votre travail.

Georges

Eh bien, mon père ?

Monsieur Constant

Et je l'ai trouvé très mauvais. Non seulement vous n'avez pas compris l'énoncé du problème, mais vous avez fait des calculs inutiles et qui, pour la plupart sont faux.

Georges

Pourtant...

Monsieur Constant

N'insistez pas. J'aurais été heureux d'un succès pour vous comme je l'ai été tout à l'heure devant celui de ma chère Lucienne ; mais votre travail ne pouvait être récompensé, sachez-le bien.

Georges

Mais...

Monsieur Constant

Vous êtes prétentieux, mon fils, et ce défaut dépare les qualités de votre esprit et de votre coeur.

Georges

Alors, mon père ?

Monsieur Constant

Il faut vous en corriger.

Georges

Mes maîtres sont sévères pour moi et mes camarades ne m'aiment pas.

Monsieur Constant

Corrigez-vous et vous retrouverez la bonté de vos maîtres et l'amitié de vos camarades.

Georges

Je vais essayer, mon père, et je profiterai de la leçon que j'ai reçue. Je vais, dès demain, me consacrer entièrement à mes études.

Lucienne

Et moi, grand frère, je te réveillerai chaque jour, j'ai pour cela une montre...

Monsieur Constant

Qui deviendra un réveil-matin.

Les groupes se forment et l'on danse.

Le Directeur de l'École

Et maintenant, mes enfants, nous allons danser.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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