Le Mariage des Fleurs
Scène 1
L'Oranger, Fleurs, Le Bluet, La Paquerette, Le Myosotis, La Pensée, Le Cyclamen, La Violette, L'Églantine, La Marguerite, L'Oeillet, La Giroflée, Le Liseron, Le Coquelicot, L'Aubépine
L'Oranger
Être seul, c'est vraiment bien triste, chères fleurs ; À quoi bon nos parfums, nos riantes couleurs Et le charme idéal qui toujours est le nôtre, Si nous n'en faisons pas le partage d'un autre ? L'isolement constant gâte le meilleur bien, Et le plus frais sourire en devient terne. Eh bien ! Puisque de la beauté nous avons l'apanage, Je viens vous proposer de vous mettre en ménage.
Fleurs
Oui.
Toutes les fleurs lèvent la main.
L'Oranger
Comme assentiment toutes levez la main. Très bien, et maintenant prenons le droit chemin : Que le choix de chacun sur chacune s'arrête.
Le Bluet
Je vous offre ma main, charmante Pâquerette.
La Paquerette
Je l'accepte, mon cher Bluet.
À la Pâquerette et au Bluet en indiquant le fond.
La Pâquerette et le Bluet passent au fond.
L'Oranger
C'est bien cela. Venez, beaux fiancés, et rangez-vous par là.
Le Myosotis
Je garde de l'oubli l'affection passée ; Voici ma main, ô fraîche et rêveuse Pensée !
Ils vont rejoindre la Pâquerette et le Bluet. - Le Cyclamen s'approche de l'arbre, à gauche, et il cherche dans la mousse.
La Pensée
Nous ferons, je le vois, des époux assortis ; J'accepte votre hommage, ô doux Myosotis !
L'Oranger
Que cherchez-vous ainsi dans ce tapis de mousse ?
À la Violette qui surgit de derrière l'arbre.
Le Cyclamen
Celle que je préfère et dont l'haleine douce A des parfums qui sont d'autant plus recherchés Qu'avec le plus grand soin elle les tient cachés, Celle qui plaît toujours dans son humble toilette. Je veux m'unir à toi, charmante Violette.
Ils rejoignent les autres couples.
La Violette
Bien vite je réponds à ton projet d'hymen, Je serai ta compagne, ô mon cher Cyclamen !
L'Églantine
Ne peut-on pas aller vers celui qu'on préfère ?
La Marguerite
Ne peut-on pas choisir ?
L'Églantine et la Marguerite retournent à leur place.
L'Oranger
Non ; vous ne pouvez faire Ce que depuis longtemps l'usage n'admet pas, Ce sont les messieurs seuls qui font le premier pas.
L'Oeillet
En disant votre nom ma pensée est ravie, Ô belle Giroflée ! À vous et pour la vie.
L'OEillet offre également son bras et tous deux vont rejoindre les autres couples.
La Giroflée
Jugez si j'en suis aise et si cela me plaît, À vous et pour la vie, ô magnifique OEillet !
Le Liseron
C'est un lot ravissant que le sort me destine : Voulez-vous m'épouser, ma petite Églantine ? Pour vous je serai doux, pour vous je serai bon.
Ils rejoignent les autres.
L'Églantine
Très bien, marions-nous, mon petit Liseron.
Le Coquelicot
Fier de tous mes succès et sûr de mon mérite, Je vous offre ma main, ma chère Marguerite ; Il est bien que chacun apporte son écot.
Ils vont vers les autres couples.
La Marguerite
J'en suis fière pour moi, mon cher Coquelicot.
Après une pause.
Il s'approche de l'Aubépine.
L'Oranger
J'en étais sûr, déjà les couples sont en nombre, Et tout s'est accompli sans voir surgir une ombre ; C'est charmant d'opérer d'une telle façon. Ah ! Ça, mais... et moi donc ? Vais-je rester garçon ? Non, je prêche d'exemple et leur bonheur me tente. Je demande ta main, Aubépine constante.
L'Aubépine
Je m'attache à celui qui ne doit pas changer, Et j'accepte ta main, vertueux Oranger !
Monsieur Printemps entre, il a un costume vert et il porte Une écharpe verte. Il tient Un livre qu'il dépose sur la table, à droite.
L'Oranger
Voici monsieur Printemps qui, par l'allée ouverte, S'avance ; il a, pour nous, mis son écharpe verte, C'est le maire choisi dans le pays des fleurs.
Scène 2
Monsieur Printemps
Une marche se fait entendre, chaque couple vient signer devant le public et sort. Il ne reste en scène que la Rose qui se tient vers le fond, à gauche.
Monsieur Printemps
Vous avez fait tantôt l'échange de vos coeurs ; L'Oranger m'ayant dit vos projets de ménage, D'avance j'ai dressé l'acte de mariage ; Les noms seuls des conjoints restent à désigner, Venez compléter l'acte en venant le signer.
Scène 3
Monsieur Printemps, La Rose
Monsieur Printemps
Sur tous ces jolis fronts pas un seul pli morose !
La Rose
Bonjour, Monsieur Printemps.
Après l'avoir considérée un instant.
Monsieur Printemps
Bonjour, charmante Rose. Tiens ! Vous avez l'air triste et presque soucieux.
La Rose
Je suis d'humeur mauvaise.
Monsieur Printemps
On le voit à vos yeux.
La Rose
Peut-on, en vérité, concevoir la pensée Que je sois, moi, la Rose, à ce point délaissée ? Quoi ! Pas un seul hommage à ma beauté rendu ! Quoi ! Ne pas m'apporter ce qui m'est si bien dû ! C'est à ne pas y croire, et pourtant sur ma tige J'ai pris soin d'augmenter l'éclat de mon prestige, J'ai laissé tant de frais parfums s'évaporer Que l'air lui-même aurait voulu se respirer, Et rien ! Pas un seul voeu pour moi dans cette fête ! Ah ! Je souffre devant l'injure qui m'est faite.
Monsieur Printemps
Quand vous avez été créée, on a requis Ce qu'il est de charmant et ce qu'il est d'exquis, Votre fraîcheur n'a rien qui lui soit comparable, Votre souffle est un flot de senteur adorable, Et votre beau sourire est fait d'une clarté Dont le reflet descend dans le coeur enchanté ; Aussi, plus d'un aurait tenté votre conquête, Mais, il faut bien le dire, on vous sait trop coquette, Et la coquetterie est un très grand danger Auxquels les prétendants prennent soin de songer. D'autres fleurs, l'Aubépine ou bien la Violette N'avaient pas augmenté l'éclat de leur toilette, Elles n'avaient pas fait de grands frais, cependant Chacune a vu tantôt venir son prétendant, Et cela, je l'avoue, avait sa poésie.
La Rose
Eh bien ! Je les ferai mourir de jalousie, Je les effacerai hautement et si bien Que de leur vain prestige il ne restera rien.
Il sort par la droite.
Monsieur Printemps
L'orgueil conseille mal ; pour moi, plus j'y regarde, Plus je crois ce projet dangereux... Prenez garde.
Scène 4
La Rose, Le Papillon, Monsieur Printemps
Avec dérision.
Le Papillon entre.
La Rose
Prendre garde, cela me froisse, en vérité ; On ne conteste pas l'éclat de la beauté, Et dût-on m'appeler vaine et fière, j'estime Qu'en pareil cas l'orgueil est un droit légitime. On l'a dit bien souvent, la plus belle a raison : Je ne demande donc qu'une comparaison, Et l'on pourra juger, selon son vrai mérite, L'éclat de l'Aubépine ou de la Marguerite.
Il cherche dans le jardin.
Le Papillon
Le ciel est souriant, l'air est délicieux Et rempli de senteurs.
La Rose
Papillon gracieux, Que cherchez-vous avec une attention telle ?
Le Papillon
Entre toutes les fleurs je cherche la plus belle.
La Rose
Vous n'aurez, il est sûr, que l'embarras du choix.
Le Papillon
Non, je n'ai plus besoin de chercher ; je vous vois.
La Rose
Vous me jugez peut-être avec trop d'indulgence.
Le Papillon
Je juge simplement avec intelligence ; Sur ce point difficile et toujours important J'ose, sans me vanter, me dire compétent ; Eh bien ! Je ne vois rien qui vous soit préférable.
La Rose
Vous trouvez ?
Le Papillon
Vous avez une grâce adorable, Votre sourire est frais comme l'air du matin, Et l'aurore n'a pas l'éclat de votre teint.
La Rose
Vraiment ?
Le Papillon
Quand vous ouvrez votre fine corolle Un doux parfum s'élève avec chaque parole ; Aussi l'on ne devrait vous parler qu'à genoux.
La Rose
C'est votre avis ?
Le Papillon
Sans doute.
La Rose
Eh bien ! Marions-nous.
Le Papillon
Vous vous faites ainsi l'écho de ma pensée : Voici ma main, ma belle et chère fiancée.
La Rose
On a dit cependant que vous êtes léger Et que de l'une à l'autre on vous voit voltiger.
Le Papillon
Invention gratuite et pure calomnie ! Nous allons tous les deux vivre dans l'harmonie Et nous ferons ensemble un ménage charmant.
La Rose
Vous me le promettez ?
Le Papillon
Je prends l'engagement D'être des plus constants, d'être des plus fidèles ; D'ailleurs, votre regard fait replier mes ailes Et me retient captif dans un réseau si doux Que je ne pourrai plus me séparer de vous.
La Rose
Alors, je fais un voeu.
Le Papillon
Quel qu'il soit, je l'exauce.
La Rose
Nous donnerons un bal.
Le Papillon
Un bal ?
La Rose
Mon bal de noce.
Monsieur Printemps vient par le fond.
Allant vers lui.
Le Papillon
Comptez-y, ma charmante, et soyez en repos, Voici Monsieur Printemps, il arrive à propos, Nous voulons nous unir.
Indiquant le livre sur la table.
À part, au Papillon qui passe devant lui.
La Rose et le Papillon signent.
Monsieur Printemps
C'est un charmant message : Signez tous deux. Songez à devenir plus sage.
Ils viennent saluer monsieur Printemps et ils sortent.
Le Papillon
Nous voilà pour toujours unis.
Scène 5
Monsieur Printemps
Après une pause.
La marche des fleurs se fait entendre ; les couples entrent en scène et se placent, l'un à côté de l'autre, à droite et à gauche. La Rose entre après eux avec le Papillon.
Monsieur Printemps
Qu'ils soient heureux ! C'est le meilleur souhait que je forme pour eux, Bien que, dans un projet d'union aussi chère, La foi d'un papillon me semble très légère. Ah ! Je n'ai pas perdu ma journée aujourd'hui. Mais, voyons, ce que j'ai si bien fait pour autrui Ne le pourrais-je pas faire aussi pour moi-même ? Ne trouverais-je pas aussi quelqu'un qui m'aime ? Malgré tout ce qu'on dit des charmes du printemps, Je suis resté garçon et voilà bien longtemps. Toute au dehors, ma vie intime est monotone ; Pour en finir j'ai bien mademoiselle Automne, Mais, comme si c'était pour nous un fait exprès À travers l'almanach nous nous courons après Sans que l'un d'entre nous jamais n'atteigne l'autre. C'est une destinée étrange que la nôtre : Lorsque juin est venu, puis-je franchir d'un saut Trois mois d'ardent soleil ? Il fait beaucoup trop chaud. Et quand l'automne, avec les brumes autour d'elle, Passe, peut-elle aussi franchir dans un coup d'aile Les trois mois rigoureux où la tristesse croît Dans la glace et la neige ? il fait beaucoup trop froid. Et nous tournons ainsi. J'ai du moins, l'apanage De mettre autour de moi les couples en ménage.
Scène 6
Monsieur Printemps, La Rose, Le Papillon, Printemps, Monsieur Rossignol, Zéphir, La Rosée, Le Ver-Luisant, Fleurs
La Rose est venue au milieu de la scène en donnant la main au Papillon.
Monsieur Printemps
Ah ! Voici les conjoints ; quels groupes gracieux ! Comme ils ont l'air content !
Les Fleurs s'inclinent en signe d'assentiment.
La Rose
Mesdames et messieurs : Dans ce jardin riant, sous ces vertes ramures Où flottent des senteurs, où passent des murmures, Le Papillon et moi vous prions instamment D'être du bal qui va s'ouvrir dans un moment.
Le Papillon
Vous plaire est, avant tout, le but auquel je vise.
Printemps
Mais se peut-il qu'un bal aussitôt s'improvise ?
Apercevant Monsieur Rossignol qui entre.
Le Papillon
J'ai vu quelques voisins qui sont de mes amis, Et tous avec beaucoup de grâce m'ont promis Leur concours ; ils viendront, j'en ai la certitude, Je compte sur leur zèle et leur exactitude. Ah ! Voici le premier ; cher Rossignol, merci De votre empressement à venir jusqu'ici.
Monsieur Rossignol
Je prête mon concours volontiers et sans lutte ; Je servirai d'orchestre et jouerai de la flûte.
Le Rossignol se range à droite. Monsieur Zéphir vient par le fond.
La Rose
Un soin pareil me flatte et me plaît à ravir.
Le Papillon
Voici mon autre ami : Bonjour, mon cher Zéphir..
Zéphir
Je conduirai le bal : de mon souffle, en cadence, Je marquerai les pas, je réglerai la danse.
Le Papillon
C'est être tout à fait aimable, en vérité.
Le Zéphir passe à droite.
La Rose
Nous vous remercions d'une telle bonté.
La Rosée entre.
Printemps
Ingénieusement l'idée est exposée.
Le Papillon
Ah ! Vous voilà, charmante et limpide Rosée ! A vous ma gratitude et mes remerciements.
La Rosée
Moi, je vous fournirai les rafraîchissements.
La Rosée passe à droite ; le Ver luisant entre.
La Rose
Ah ! Que c'est bien ! Ayez aussi la certitude De mon enchantement et de ma gratitude.
Le Papillon
Je mesure à quel point vous êtes complaisant : Soyez le bienvenu, mon ami Ver-luisant.
Le Ver-Luisant
Lorsque la nuit viendra sous ce mobile ombrage, En... me tournant un peu, je serai l'éclairage.
Le Ver luisant passe à droite.
La Rose
Que de grâce !
Le Papillon
À présent, tout est prêt, commençons ; Mesdames et messieurs, il faut danser.
Un motif de valse se fait entendre ; les couples se forment, ils font le tour de la scène et ils sortent par la droite et par la gauche. - Le Rossignol, le Zéphir, la Rosée et le Ver luisant sortent aussi. - Monsieur Printemps reste seul en scène.
Fleurs
Dansons.
Scène 7
Monsieur Printemps
Des couples traversent, en valsant, le fond de la scène.
Après une pause.
En ayant l'air de se secouer.
Il valse et il gagne ainsi le fond par où. il sort.
Monsieur Printemps
Cela marche très bien ; décidément la fête Sera pleine d'attraits et de tous points parfaite. C'est un charme de voir, le long des verts bosquets, Se grouper ces couleurs et tourner ces bouquets. La valse ! Ah ! c'est gentil, mais elle n'est qu'un leurre Pour moi qui suis tout seul. Je l'ai dit tout à l'heure Quand les couples avaient le bonheur dans les yeux, Être seul, c'est bien triste, être deux vaut bien mieux. Ce regret, que la valse entraînante me donne, Me remet dans l'esprit mademoiselle Automne, Je voudrais l'engager à valser, mais comment ? Elle est à Sumatra, je crois, en ce moment, La rencontre n'est pas facile. Tiens, c'est drôle. Allons, monsieur Printemps, soyez à votre rôle, N'ayez pas ainsi l'air triste comme un linceul, Valsez donc, valsez donc, dussiez-vous valser seul !
Scène 8
La Rose, Le Papillon, L'Églantine
Écoutant :
L'Eglantine entre par la gauche suivie par le Papillon.
La Rose
D'où vient cela ? pourquoi si tôt m'a-t-il laissée ? Est-il donc vrai que rien n'attache sa pensée ? Il m'a dit que je suis la plus belle, et pourtant Il n'est auprès de moi resté qu'un seul instant. Laisserait-il ainsi passer dans un coup d'aile Sa promesse fervente et son serment fidèle ? Ah ! ce serait affreux, puisque nous n'avons pas Des ailes pour les suivre au loin... J'entends des pas.
Elle se cache derrière l'arbre, à gauche.
La Rose
C'est lui... je veux savoir quel sort il me destine.
Le Papillon
Que je vous trouve belle, ô ma chère Églantine !
Elle sort par la droite, le Papillon la suit.
L'Églantine
Vous m'ennuyez, monsieur Papillon, sachez-le ; Ne me fatiguez plus de votre conte bleu.
La Marguerite entre.
La Rose
Quelle honte ! À ce point se voir humiliée ! À ce point se savoir dédaignée ! oubliée ! Je ne me souviens pas d'avoir souffert ainsi.
Scène 9
La Marguerite, Le Papillon, La Rose
La Marguerite
Comme on respire mieux ! Comme on est bien ici ! Le Rossignol jouait peut-être un peu trop vite.
Le Papillon
Vous recherchez le frais, charmante Marguerite ?
La Marguerite
Oui, Monsieur Papillon, je le recherche, et vous ?
Le Papillon
Moi, je viens, attiré par un charme bien doux.
La Marguerite
Ah ! Peut-on demander lequel ?
Le Papillon
On le devine ; J'ai dans mes yeux épris votre grâce divine.
La Marguerite
Cela vous plaît à dire.
Le Papillon
Oh ! C'est très sérieux.
La Rose
Faut-il entendre encor ce langage odieux ? Ah ! Quel horizon triste à mes yeux se dévoile !
Le Papillon
Vous êtes le sourire et vous êtes l'étoile...
La Marguerite
Pardon, j'entends du bruit ; laissez là l'idéal Et donnez-moi le bras pour rentrer dans le bal ; S'il venait par ici...
Le Papillon
Voyez donc, rien ne bouge.
Elle prend le bras du Papillon et ils sortent par la droite. La Rose vient en scène.
La Marguerite
Monsieur Coquelicot se fâcherait tout rouge. Votre bras, je vous prie.
Scène 10
La Rose, Printemps
La Rose
Ô désespoir ! Ô deuil ! J'ai refoulé le cri poussé par mon orgueil. Je ne veux pas qu'on sache et ne veux pas qu'on dise Que je souffre du coup qui cependant me brise, Et je demeurerai devant l'injuste affront Avec la nuit au coeur et la lumière au front.
S'approchant de la Rose.
Printemps
C'était prévu. Sans vous, ma belle et fraîche Rose, Le bal étincelant va devenir morose ; Venez-y resplendir, venez.
La Rose
Non, laissez-moi.
Printemps
Vous souffrez, n'est-ce pas ? Je devine pourquoi.
La Rose
Ah ! Votre ingénieuse et touchante tendresse Est lucide toujours pour ce qui m'intéresse : Eh bien ! Je n'ai jamais rien éprouvé de tel, Et l'ingrat m'a frappée au coeur d'un coup mortel.
Printemps
Vous l'oublierez.
La Rose
Oh ! Non... D'ailleurs, je suis brisée.
Printemps
Je vais auprès de vous appeler la Rosée, Le contact bienfaisant de sa fraîche liqueur Vous remettra la vie et l'espérance au coeur.
La Rose
Non, les soins seraient vains. La fière abandonnée Aura dans un moment sa corolle fanée.
Printemps
Ne dites pas cela, chère Rose.
La Rose
Je sens Dans mes feuilles passer des frissons incessants, Une étrange langueur m'entoure et me pénètre.
Printemps
Ne dites pas cela !
Le Printemps la conduit jusqu'au banc qu'il tourne pour lui faire faire face au public.
La Rose
Je serai mieux peut-être Sur ce banc, voulez-vous m'y conduire ?
La Rose
Merci.
Printemps
Eh bien ! Charmante Rose, êtes-vous mieux ainsi ?
La Rose
Le jour remonte au ciel, et comme une aile sombre La nuit s'étend dans l'air et m'enveloppe d'ombre, Je sens mon front pâlir et mon coeur se fermer.
Printemps
Mais ne suis-je pas là, moi, pour les ranimer ? Que m'importe la nuit ? Que m'importent ses voiles ? J'augmenterai pour vous le nombre des étoiles, Je répandrai dans l'air des souffles qui mettront La sève à votre coeur, la joie à votre front, Je vous entourerai de fraîcheur et de vie.
La Rose
L'espoir où votre voix bien chère me convie Est superflu... J'ai froid...
Printemps
Ah ! Je frissonne aussi !
La Rose
L'ombre vient...
Printemps
Par pitié ! Ne parlez pas ainsi ; Sans vous mes jours aussi vont devenir moroses, Il n'est plus de printemps quand il n'est plus de roses, Le plus cher des trésors qui m'aient été donnés C'est vous...
L'Oranger et l'Aubépine paraissent au fond.
La Rose
Je vais mourir...
Apercevant l'Oranger et l'Aubépine.
L'Oranger et l'Aubépine viennent en scène ; ils sont suivis par toutes les fleurs.
Printemps
Ô ciel ! Venez ! venez !
Scène 11
L'Oranger, La Rose, L'Aubépine, Printemps
L'Oranger
Hélas ! Quel dénouement triste pour cette fête I
Elle meurt.
La Rose
Mes soeurs, on m'a trouvée orgueilleuse et coquette, Mais il faut oublier cette erreur d'un moment... Pardonnez-moi, mes soeurs... je meurs... en vous aimant.
L'Aubépine
J'avais tressé pour elle une fraîche couronne.
Il lui pose la couronne sur la tête.
Printemps
Bien que morte, un prestige éternel l'environne, Et nous la proclamons, au milieu de nos pleurs, La reine de la grâce et la reine des fleurs.