Pièce · 1924 · 2 actes

La petite femme de Loth

de Tristan Bernard

Représentation
≈ 1 h 09
Distribution
3 femmes, 5 hommes
Répliques
521
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Dagar N 163 ≈ 26 min 11
Mélech H 115 ≈ 17 min 12
Titsa F 57 ≈ 7 min 10
Loth H 70 ≈ 7 min 8
Schem H 39 ≈ 5 min 5
Raab H 11 ≈ 1 min 5
Jeunes Filles N 16 ≈ 1 min 2
Juna F 16 ≈ 1 min 4
Choeur N 10 ≈ 1 min 3
Ané F 14 ≈ 1 min 4
Ensemble N 3 ≈ 1 min 2
Un Gomorrhéen H 5 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IDeuxième
Dagar absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Mélech absentabsentabsentabsentabsentabsent
Titsa absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Loth absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Schem absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Raab absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Jeunes Filles absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Juna absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Titsa, Mélech

Titsa

Suis-moi, étranger, dans cette demeure. Puis tu me diras ton nom et j'irai annoncer ta venue à Dagar, la femme de mon maître, le vénérable patriarche Loth.

Mélech

Alors je suis bien chez Loth, le neveu du patriarche Abraham ?

Titsa

Abraham ?

Mélech

Oui, c'est l'oncle de Loth.

Titsa

Je ne connais pas ce nom d'Abraham. Je sais seulement que mon maître a un oncle qui demeure à Goar.

Mélech

C'est bien cela. Ton maître Loth habite ici avec sa femme et ses filles ?

Titsa

Avec sa femme et ses filles, qui sont des filles d'un premier lit. Depuis son second mariage, il habite ici, dans les environs de Gomorrhe... Pourquoi frissonnes-tu ?

Mélech

C'est le nom de cette ville maudite.

Elle sort.

Titsa

Ah !... Veux-tu attendre un peu ? Mon maître n'est pas encore rentré ; il est allé voir ses troupeaux ; mais je vais prévenir ma maîtresse.

Scène 2

Mélech

Regardant autour de lui.

Mélech

Je ne suis vraiment pas très propre pour parler à des dames. Enfin ! On sait ce que c'est qu'un homme qui arrive de voyage. Quelle poussière ! Et puis j'avais un chameau de chameau qui trottait d'un sec ! Je suis à Gomorrhe... Quand il a été question de venir à Gomorrhe, pour cette affaire de troupeaux, tous les gens de ma tribu m'ont dit : c'est une ville maudite. Alors, j'ai hésité. Et c'est même pour cela que je suis venu... Cette ville est, dit-on, pleine de tentations. J'espère ne pas y succomber. Quelle gloire si je n'y succombe pas !... Et quelles compensations, si j'y succombe !

Scène 3

Titsa, Mélech

Solennellement.

Titsa

Étranger, ma maîtresse va venir dans un instant, accompagnée de ses deux belles-filles. Ces dames vont te chanter, selon l'usage, un hymne de bienvenue.

Mélech

Je vois qu'on respecte les traditions dans cette maison.

Titsa

Ce n'est pas cela. Mais ces dames ne sont pas très occupées. Et elles ne sont pas fâchées de trouver une petite distraction.

Mélech

La femme de Loth est bien ?

Titsa

Oui, mais il n'y a rien à faire.

Mélech

Mais je n'ai aucune intention...

Titsa

Je ne sais pas si vous avez des intentions. Je ne vous le demande pas. Seulement je vous donne un renseignement en passant : il n'y a rien à faire. C'est une femme fidèle.

Mélech

Le patriarche est si vénérable !...

Titsa

Qui est-ce qui vous parle du patriarche ? Elle est fidèle... mais pas au patriarche. Elle est fidèle à un petit ami qu'elle a, et qui est très amoureux d'elle. D'ailleurs, il n'a encore rien obtenu.

Mélech

La femme de Loth est très honnête ?

Titsa

Oh ! D'une honnêteté absolue... Elle est surtout très surveillée. Elle est toujours à la maison. Moi, ici, je n'ai qu'un jour de sortie par mois. Alors je suis quatre fois plus honnête que dans la maison où j'étais précédemment et où je sortais toutes les semaines... Mais il faut que j'aille à ma cuisine. Vous déjeunez ici ? Il est probable qu'on va vous inviter. Ici on invite toujours les gens quand ils viennent pour les affaires. Mais voici ma maîtresse, précédée de ses deux belles-filles.

Scène 4

Dagar, Jeunes Filles, Mélech, Juna, Ané

Mélech s'incline. Un moment de silence. Dagar prend place, à droite, devant un siège. Les deux jeunes filles se placent à sa droite, face aux spectateurs. Mélech est sur la gauche, faisant face à Dagar.

chantant

Dagar

Que notre porte hospitalière...

Jeunes Filles

Que notre porte hospitalière...

Dagar

S'ouvre bien largement pour le nouveau venu !

Jeunes Filles

Pour le nou ! Pour le veau ! Pour le nouveau venu !

Dagar

Prenez-lui son manteau que souilla la poussière, Et si la marche a sali son pied nu, Pour enlever la poudre de la route, Le bain de pied est le meilleur moyen connu.

Jeunes Filles

Oui ! Nous laverons son pied nu ! Car il ne s'agit, somme toute, Que de poussière de la route. Oui ! nous laverons son pied nu !

Dagar

Joie ! Fête ! Gloire ! Joie au nou ! Fête au veau ! Gloire au nouveau venu !

Mélech

Vous êtes tout à fait aimables et je ne sais comment vous remercier. Voulez-vous me permettre, à mon tour, de chanter la louange de la gracieuse maîtresse du logis ?

Dagar

Il est très bien élevé !

Jeunes Filles

Il n'est pas mal.

Chantant.

Mélech

Pareille au coudrier flexible... Qu'est-ce que je vais bien leur raconter ?

Bis.

Jeunes Filles

Nous attendions le coudrier

Mélech

Ta blanche gorge inaccessible...

Jeunes Filles

Inaccessible ! Inaccessible ! Mettons qu'elle se fait prier.

Mélech

Ta gorge si blanche et si tendre, Est pareille au jeune ramier.

Jeunes Filles

Ah ! Voici le ramier ! Ah ! Voici le ramier ! Il ne s'est pas trop fait attendre Mais il faudrait pourtant s'entendre : Est-ce au pigeon ? Au coudrier ? Que ressemble sa gorge tendre ?

Mélech

Quant à tes yeux...

Jeunes Filles

Passons aux yeux.

Mélech

Tes yeux ont des lueurs proches et si lointaines...

Jeunes Filles

Ça est mieux ! ça est mieux ! Ça n'est pas clair, mais ça est mieux !

Mélech

Tes yeux ont des lueurs proches et si lointaines Que l'on dirait l'eau des fontaines Où la lune a penché son masque radieux...

Dagar

Pardon si je t'arrête et si je t'importune, Mais, pour différentes raisons, Quand tu parles de moi, ne mets donc pas la lune Dans tes comparaisons.

Parlé.

Mélech

C'est bon ! C'est bon ! Je m'arrête... Car c'est assez pour le moment. Vous vous êtes offert ma tête Très suffisamment. Faut-il que je continue ? J'avais encore des choses aimables à te dire. Mais je me rends bien compte que ce n'est pas de la dernière nouveauté. Que veux-tu ? Tout a été dit depuis deux mille ans qu'il y a des hommes et qui pensent.

Dagar

Je te remercie. Tu as été très convenable... Tu ne m'as pas dit ton nom ?

Mélech

Mélech-ben-Rahan, du bourg de Laarem. Ça ne te dit rien ?

Dagar

Non. Tu pourrais nous donner des détails complémentaires sur ta vie privée, s'il n'y a aucune indiscrétion.

Mélech

Il n'y a aucune indiscrétion.

L'examinant.

Dagar

Eh bien ! Alors ne nous dis rien. Tu parais plutôt à ton aise...

Mélech

Oui. On ne devrait pas raconter cela soi-même. Mais il est juste de dire que je suis un homme considérable par mon or et par mes troupeaux.

Aux jeunes filles.

Dagar

Du reste, tu es bien vêtu, sous la poussière qui couvre tes habits. Ce n'est pas mal, cette étoffe du manteau ? Ça ressemble un peu à la tunique qu'avait l'autre jour la femme de Goareb ?

Juna

Ça a l'air de se tenir mieux.

Ané

On fait de si jolies choses avec le lin d'Arabie.

Posément.

Riant.

Songeuse.

Dagar

Si tu reviens ici pour affaires, je te demanderai de cette étoffe-la. Bien entendu, il ne s'agit pas d'un cadeau, mais d'une commission. Il avait déjà peur que ce soit un cadeau. Il m'en faudra bien sept à huit dehârs.

Juna

Tu n'en auras jamais assez ; ma petite jupe claire, qui n'a pas du tout d'ampleur, m'a pris près de neuf dehârs.

Dagar

Oui, mais elle est plissée, ta petite jupe.

Juna

C'est vrai qu'elle est plissée.

Elle continue à tâter le manteau.

Dagar

Malice !

Mélech

Ne vous gênez pas.

Dagar

Quand est-ce que tu reviens de nos côtés ?

Mélech

Je ne sais pas. Quand on est dans les affaires de moutons...

Ané

As-tu seulement une femme ?

Mélech

Non, figurez-vous ! Je devrais être marié depuis longtemps ; je n'ai rien trouvé dans mon pays qui m'ait plu. Mais j'ai une liaison... avec trois femmes mariées... les trois femmes d'un de mes amis.

Dagar

Alors, ça te fait trois liaisons ?

Mélech

Non, une liaison, puisqu'elles sont mariées au même homme. Chez nous, nous comptons les liaisons par tête de mari.

Dagar

Si tu n'es pas marié, tu pourrais épouser ces deux demoiselles. Elles sont précisément à marier et elles veulent épouser le même homme.

Ané

Comme on dispose de nous !

Juna

Il faudrait un peu demander notre consentement.

Ané

Et nous ne l'accorderions d'ailleurs pas.

Juna

D'ailleurs, c'est sur Dagar qu'il tique : il ne la quitte pas des yeux.

Dagar

Et tu es venu ici pour affaires ?

Mélech

Je viens voir Loth pour lui acheter des béliers. Nous verrons... Nous nous arrangerons... C'est-à-dire que je tâcherai de l'arranger et qu'il ne m'arrange pas.

Dagar

Eh bien, attends-le ici. Il ne va pas tarder. Il est allé comme à l'ordinaire embêter ses bergers ! Tu déjeunes avec nous ?

Mélech

Oui, je sais.

Dagar

Comment ? Tu sais ?

Mélech

La bonne m'a invité.

Dagar

Veux-tu, en attendant Loth, aller faire un tour dans les villes voisines ?

Mélech

Sodome et Gomorrhe ?

Dagar

Oui. Ça a l'air de te troubler un peu.

Mélech

Ces villes ont une réputation effroyable.

Dagar

Tais-toi... Si tu savais comme on exagère ! Quand je suis venue habiter avec le patriarche, tous les gens de chez moi m'ont fait des histoires à n'en plus finir... Comment ? Vous allez demeurer là ? Mais c'est un pays effrayant !

Mélech

C'est ce qu'on m'a dit aussi.

Dagar

Et ça ne t'a pas empêché de venir ?

Mélech

Pas plus que toi.

Dagar

Eh bien ! Je t'assure que ma terreur a été bien déçue. On s'amuse évidemment par ici. La terre est fertile, le bétail abondant. Alors les habitants prennent du plaisir dans la vie.

Mélech

Il y a plaisir et plaisir. Quand les hommes de mon pays prennent dans leurs bras leurs tendres épouses, il est certain que même s'ils n'ont pas pour but véritable la reproduction de l'espèce, ces rapprochements ne sont pas désagréables au Seigneur.

Chantant.

Dagar

J'en réponds comme de moi-même, Car je suis faite comme ils sont, Et moi je sais bien ce que j'aime : C'est l'amour d'un joli garçon. Voilà les choses les meilleures, En dépit de ce que l'on dit, Non ce n'est pas à quatorze heures Que moi je vais chercher midi ! Quoi ? Le Seigneur ! Le Seigneur ! Est-ce qu'il s'occupe de ça ? Il est plus convenable que toi, le Seigneur ! Il voit tout, mais il ne regarde pas. Si tu te figures qu'il passe son temps à examiner la vie privée des gens ? Et puis, que penses-tu donc que l'on fasse par ici qui soit si différent de ce qui se fait chez toi ? Je sais bien qu'il y a une demi-douzaine de personnes moins dépravées, sans doute, que puériles, qui veulent étonner le monde et qui font ainsi à nos villes leur mauvaise réputation. Mais la grande majorité, je réponds de la grande majorité...

Juna

J'attendais le petit couplet grivois.

Ané

Il y en a un autre.

Parlé.

Dagar

Il s'approche, il voudrait m'étreindre... Je sens s'accroître son espoir, Ce qui m'amuse, c'est de feindre De ne pas m'en apercevoir. Il dit des choses supérieures... Je sens qu'il devient plus hardi... Non, ce n'est pas à quatorze heures Que moi je vais chercher midi ! Malheureusement, ici, je n'ai rien à chercher du tout... parce que le père Machin... Loth... enfin, mon mari, ce n'est pas le besoin de m'étreindre qui lui donnera des lumbagos.

Mélech

Pourtant il a engendré ces deux filles.

Dagar

Je te ferai remarquer qu'elles sont du premier lit... Moi, je ne sais pas ce qui s'y passait dans le premier lit... Je ne suis que du second... où ça manque un peu d'animation... J'avais douze ans, il y a une quinzaine d'années, quand le patriarche m'a demandée en mariage. Il a cent sept ans maintenant... Mais que veux-tu ? Mon père se faisait vieux. Il avait cent quatre-vingt et des années. Autant dire qu'il frisait la deux centaine... Loth était un homme considérable par son or et par ses troupeaux. Et puis nous étions trente-trois filles à la maison. Il y en avait déjà vingt-sept qui avaient fait des mariages d'amour et ça ne leur avait pas trop bien réussi.

Mélech

Et tu n'as jamais eu d'enfants ?

Dagar

Comment veux-tu ? Je ne sors jamais... Il me tient emprisonnée ici. De temps en temps, il vient quelqu'un pour les affaires. C'est ma seule distraction.

Scène 5

Titsa, Dagar, Ané, Juna, Mélech

Titsa

Maîtresse ! Le voici.

Dagar

Qui ça ?

Titsa

Lui... Ton bien-aimé apporte des fleurs odorantes. Son visage est plus doux que l'aube. Ses bras sont gracieux et muscleux à la fois.

À part.

Dagar

Tu m'en diras tant ! J'aime cette bonne, parce qu'elle s'exprime élégamment.

Titsa

Faut-il lui dire d'attendre un peu, maîtresse ?

Dagar

Oui, bonne.

Titsa

Il y a aussi là le petit jeune homme qui vient pour ces demoiselles.

Ané

Ah ! Bon !

Juna

Bon !

Ané

Dis-lui qu'il nous attende dans la cour.

À Dagar.

Titsa

Oui, mon coeur. Il faudrait peut-être éloigner l'étranger.

Dagar

Étranger, tu ferais peut-être bien d'aller au-devant de Loth ? Il arrive par la route à gauche, la route qui traverse Gomorrhe.

Mélech

C'est que je suis un peu fatigué.

Dagar

Oui, mais je vais te dire. J'attends quelqu'un pour une affaire... Je n'en parle pas à Loth... Je veux lui en laisser la surprise.

Chantant.

À Dagar et aux jeunes filles qui parlent ensemble avec indifférence.

Mélech

De cette charmante demeure J'écarte, oui, j'écarte mes pas. Mais ne vous frappez pas ! Car vous me reverrez lorsque sonnera 'heure Du repas. Je m'en vais donc.

À part.

ENSEMBLE

Dagar

Que l'instant prochain te ramène à notre table, où ton couvert est mis. Nous lui servirons en salmis Quelques reliefs de la semaine.

Mélech sort à gauche, les jeunes filles à droite.

Mélech

Oui l'instant prochain me ramène Que l'instant prochain te ramène À cette table où mon couvert est mis À cette table ton couvert est mis.

Scène 6

Titsa, Dagar, Schem, Loth

Titsa

Maîtresse, il est là. Faut-il que je le fasse entrer ?

Dagar

Attends un peu.

Titsa

Il est très troublé, le jeune homme... Il voudrait bien savoir si c'est pour aujourd'hui ?

À Titsa.

Dagar

Je n'en sais rien. On ne sait jamais quand on donne un rendez-vous, si on consentira ou si on ne consentira pas. C'est même pour savoir ça qu'on donne un rendez-vous. Toi, quand tu vas à un rendez-vous, tu sais généralement que tu consentiras... Mais moi, ce jeune homme ne m'emballe pas.

Titsa

Pourquoi le recevez-vous ?

Dagar

Parce que je n'ai pas le choix. Il vient très peu de monde ici et je suis arrivée à l'instant critique où il faut que je trompe mon mari.

Titsa

Alors, ça n'est pas une passion irrésistible ?

Comme à elle-même.

Décidée.

Dagar

Non. Et c'est ce qui m'embête. Je suis forcée de me raisonner un peu pour arriver à faire des bêtises. Je me dis que ce jeune homme a vingt-cinq ans, quatre vingt-deux ans de moins que le patriarche, et qu'il y a des chances pour qu'il s'occupe un peu de moi. J'aime bien qu'on s'occupe de moi dans la vie. Mais c'est égal, je voudrais bien me sentir poussée par quelque chose de plus fort... Non, je suis stupide, je vais me mettre à dos tous les ennuis de la terre ! Ma tranquillité a son prix. Il vaut mieux ne jamais le revoir... Titsa !... Fais entrer ce jeune homme.

Entre Schem. C'est un jeune homme un peu maigre. Il est vêtu d'une sorte de tunique flottante et coiffé d'un galourinn (petit chapeau pointu.) Il porte à la main une branche, faiblement garnie de feuilles.

Titsa

Faisons entrer le jeune homme en question ! Jeune homme en question, donnez-vous la peine d'entrer.

Elle sort.

Titsa

Il n'est pas en beauté aujourd'hui.

Schem

Bonjour, Madame.

Dagar

C'est curieux ! Je ne le trouve bien que lorsqu'il n'est pas là.

Haut.

Schem

Je crois que je lui fais une certaine impression. Dagar, il y a quatre mois que j'ai commencé à vous faire la cour. Vous voyez dans quel état vous m'avez mis.

Dagar

Le fait est que vous n'avez pas trop bonne mine. Je ne sais pas si vous avez raison de porter de ces petits chapeaux pointus. Ça ne vous avantage pas.

Schem

Ma mère m'a dit qu'il était très bien.

Dagar

Il me semble que vous avez encore moins de cheveux que la dernière fois.

Chantant.

I.

II

Schem

Avant l'exécrable moment Où ces beaux yeux, par un coup de magie, M'ont pris tout mon vouloir, toute mon énergie, Je vivais bien paisiblement, Je vivais au sein de l'orgie. Je soulevais une noble fierté Dans le coeur de ma bonne mère, Et Déborah, l'esclave cuisinière, Me regardait, l'oeil excité. De ces deux grands yeux que j'adore, Voyez, mais voyez donc l'effet. Voyez ce que vous avez fait D'un des plus grands débauchés de Gomorrhe ! Le soleil qui s'était couché Devant mes yeux, au-dessus de Gomorrhe ! Debout a son lever me retrouvait encore. Quand on fut toujours débauché, On aime à voir lever l'aurore, Mais aujourd'hui je me couche au couchant, Je prends mes repas en famille. Mes soeurs s'en vont cueillir la camomille Pour moi, le soir, dans notre champ... De ces deux grands yeux que j'adore, Voyez, mais voyez donc l'effet, Voyez ce que vous avez fait D'un des plus grands débauchés de Gomorrhe ! Je vous en ai envoyé pas mal dans un médaillon. Et puis qu'est-ce que vous voulez ? Je mène une vie impossible.

Dagar

C'est attendrissant. Mais que voulez-vous ? Je suis très surveillée.

Schem

Très surveillée ! Très surveillée ! Mais le patriarche n'est pas toujours ici ? Vos serviteurs vous sont dévoués. Ils n'iront rien raconter. Les filles du patriarche...

Dagar

Oh ! Celles-là ! Elles sont avec moi. Comme elles s'amusent pas mal de leur côté et que je n'en parle pas...

Schem

Vous voyez que vous ne risquez rien. Alors...

Dagar

Alors quoi ?

Schem

Profitons-en...

Dagar

Profitons de quoi ?

Schem

De ce que nous sommes seuls et que vous ne risquez rien.

Dagar

Vous êtes fou.

Schem

Dagar, je vous en prie !

Dagar

Voulez-vous vous taire ?

À part.

Chantant.

Schem

Femme insensible ! Voyons si elle cédera à des accents plus lyriques. Ne soyez pas impitoyable, Dagar, excusez mon tourment.

Dagar

Pour apaiser votre tourment, Il me faut plus de confortable, Que je n'en ai pour le moment Et que ce soit tranquillement.

Schem

Tranquillement ! Tranquillement !

Dagar

Oui, jeune homme, tranquillement ! Il faut du calme et du bien-être Et je ne veux pas risquer d'être Interrompue au bon moment. Je n'ai pas votre promptitude 11 faut laisser il ma sollicitude Le temps de se changer en autre sentiment.

Schem

Dagar, un peu de complaisance De grâce, apaisez mon tourment.

Dagar

Faut-il vous dire clairement Qu'en apaisant votre tourment Je n'agis pas par pure complaisance ? Faut-il vous dire que je pense Que je pense à mon agrément ?... Maîtrisez votre impatience Et différez l'heureux moment. Votre bonheur sera bien plus complet vraiment Si j'y trouve de l'agrément.

Schem

Évidemment, évidemment. Mais pour le moment je me contenterais d'y trouver de l'agrément tout seul. Il y a assez longtemps que j'attends... Plus tard, quand nous serons plus tranquilles, nous nous occuperons de vous.

Dagar

Vous êtes trop bon.

Schem

Alors il n'y a rien à espérer immédiatement ?

Dagar

N'y comptez pas.

Schem

J'aime mieux en être sûr. Comme ça je n'y pense plus pour aujourd'hui. Je m'agite moins. Et je peux réfléchir avec plus de sang-froid aux moyens de déjouer la surveillance du patriarche. C'est curieux que vous n'en veniez pas à bout. On le dit pourtant très naïf et très facile à duper.

Dagar

Oui, je sais ; il existe une chanson en patois du pays dans laquelle il est dit qu'il a autant de sagacité que le fruit du poirier. Eh bien ! il a beau être comparable au fruit du poirier, ça ne l'empêche pas d'avoir l'oeil quand il s'agit de sa femme, ou de ses troupeaux.

Schem

Le patriarche ne va donc jamais en voyage ?

Dagar

Non, il suit un régime, il ne mange que du pain grillé, et le trot des chameaux lui donne le mal de mer.

Schem

Qu'est-ce qu'on pourrait inventer pour l'éloigner d'ici, une quinzaine de jours ?

Entre Titsa.

Dagar

Ou pour tout à fait. J'ai déjà cherché.

Titsa

Maîtresse, voici le maître au front vénérable.

Schem

Je m'en vais.

Dagar

Non, restez... Puisque vous êtes censé venir pour affaires, vous achèterez un mouton, voilà tout. Vous le rapporterez à madame votre mère.

Schem

Ça fera le quinzième mouton que je rapporte à ma mère depuis trois mois. Nous ne mangeons plus chez nous que du gigot et des côtelettes. Et je n'aime que le boeuf.

Dagar

De quelle humeur est le maître au front vénérable ?

Titsa

Il a l'air soucieux d'un patriarche à qui l'on a vendu des petits-pois qui n'ont pas voulu cuire.

Loth

Abomination !

Schem

Qu'est-ce qu'il dit ?

Titsa

Il dit : Abomination !

Loth

Abomination !

Entre Loth par la gauche, suivi de Mélech. Juna et la bonne entrent par la droite.

Titsa

Vous entendez ? Il répète : Abomination ! Il a dit passer par Gomorrhe et voir des choses qui ne lui revenaient pas !

Scène 7

Dagar, Choeur, Loth, Mélech, Schem, Titsa

Chant.

Dagar

C'est mon petit mari.

Choeur

Le voici venir, le bon centenaire.

Loth

Que chacun vénère.

Choeur

Sans savoir pourquoi. ... Mais quand on vénère,

Loth

Et l'on me vénère,

Choeur

L'important toujours est d'avoir la foi.

Loth

Vous venez de la ville ? Vous avez vu ?

Mélech

Oui, j'ai vu. Il y a de bien jolies femmes.

À Schem.

Loth

À quoi pense-t-on ? À quoi pense-t-on ? La femme de Méhar était derrière sa maison en train de se faire embrasser par le fils de Doeb.

Mélech

Elle était bien jolie, la femme de Méhar.

Loth

Et votre soeur...

Schem

Ma soeur ?

Loth

Votre soeur Gad était dans les bras du jeune Goar ?

Schem

C'est son fiancé.

Loth

À dix heures du matin !... Est-ce que vous croyez que ça va continuer comme ça ?... Ça ne continuera pas comme ça. Ces gens-là oublient étrangement qu'il y a quelqu'un pour punir la débauche des hommes, et que ce quelqu'un a fait le déluge.

Chantant.

I.

REFRAIN

II.

etc.

Dagar

Va, nous sommes tranquilles, va, Car d'inonder toute la terre, Même quand on est Jéhovah, Ce n'est pas une mince affaire ! Et le maître du firmament, Bien qu'il soit un Dieu de ressource, Pour ce genre de châtiment, A besoin d'un peu d'eau de source. Tu nous permettras donc de chanter bien gaiement : Avant nous (ter) le déluge, Faut pas nous tracasser, Car le souverain juge Va pas recommencer. Et puis, s'il lui faut un Noé, Il aura vraiment de la peine S'il n'a que toi, ohé ! ohé ! Pour conserver la race humaine ! D'ailleurs, pour punir le pèche, Ça ne sert il rien qu'il nous mouille. Puisqu'on est il peine séché, Qu'on redevient aussi fripouille ! Nous chantons, ù vieillard, malgré ton air fâché : Avant nous (ter) le déluge ! Te voilà encore, vénérable maître, dans ton histoire de déluge. Si tu crois que ça nous effraie !

Mélech

En effet, voilà qui me parait bien judicieux. Il n'est pas probable que nous assistions de sitôt à une nouvelle inondation. Car vraiment l'Éternel est trop raisonnable et trop ennemi du gaspillage pour inonder l'univers entier, à seule fin de châtier Sodome et Gomorrhe.

Loth

Oui, mais le feu du ciel ? N'a-t-il pas le feu du ciel à sa disposition, cette foudre étincelante qui frappe les impies, et qui, lorsqu'elle manque son but et n'atteint personne, rappelle au moins aux humains, ainsi qu'une enseigne lumineuse, qu'il existe une puissance céleste.

Mélech

D'accord, mais je te ferai remarquer, vénérable patriarche, que s'il prenait fantaisie à l'Éternel de châtier Gomorrhe, ce ne serait pas équitable de sa part de châtier en même temps un juste comme toi.

Loth

C'est vrai, l'Elohim épargne les justes, ou ceux du moins qui se font passer pour tels. Aussi, quand il sera dans l'intention de punir la ville, il saura bien m'avertir.

Mélech

Par qui ?

Loth

Par quelque messager. Tu n'ignores pas qu'il a à son service un tas de prophètes qui ne font rien. C'est si simple de m'envoyer quelqu'un !

Schem

Mais oui, un messager, c'est si simple ! Comment n'y avons-nous pas songé ?

Haut.

Dagar

Tais-toi ! Alors, si tu recevais la visite d'un de ces messagers, qui viendrait te prévenir de la prochaine destruction de Gomorrhe... Tu quitterais immédiatement la ville ?

À lui-même.

À Schem.

À Mélech.

Loth

Le temps de préparer mes bagages et je me dirigerais vers Goar. J'emmènerais mes troupeaux, mes pasteurs. Pas tous mes pasteurs. Il en est quelques-uns à qui je dois des gages... Je leur dirais de m'attendre ici, sous le feu du ciel. Homme blond, tu étais venu pour m'acheter des moutons ? Veux-tu en choisir dans la cour ? Je te retrouve ici, étranger. Laisse-moi terminer cette affaire de moutons.

Dagar

Tu as bien compris ?

Titsa

Oui, Maîtresse !

Elle sort par la droite. Loth et l'étranger sortent par la gauche.

Dagar

Viens m'aider, nous allons arranger ça !

Scène 8

Mélech

CHANT.

Il va écouter aux portes pour voir si personne ne vient. Puis il revient à l'avant-scène et chante d'un air mystérieux.

D'un ton un peu scandalisé, comme s'il disait quelque chose d'énorme.

D'un air très malicieux.

D'un ton affirmatif.

Parlé.

Songeur.

Mélech

Tous les parfums de l'Arabie, Délices du monde élégant, Auprès de ce parfum étrange, extravagant, Tous les parfums de l'Arabie Ne valent que peau de zébie, Peau de zébie, en chaldéen, Est un mot qui veut dire : rien. Vouza vouzaïm bédé, Vouza vouzaïm pic-poe. Soula badaïm ané, Sida badaïm mic-moc . Gabaïm youban chéna, Gana radaïm pouina. Bada badaban mohné. Et j'ai donc le droit de chanter : Tous les parfums de l'Arabie Ne valent que peau de zébie, Peau de zébie, en chaldéen, Est un mot qui veut dire : rien. C'est bête un peu, ce qui m'arrive... Je suis pincé... absolument pincé !... Tout à l'heure, cette petite femme de Loth m'avait fait une étrange impression... Et puis cette promenade dans Gomorrhe... Elles sont admirables, ces femmes... Il n'y a pas de femmes comme ça dans mon pays ; et elles sentent d'un bon ! On ne me fera jamais croire que l'Éternel qui voit tout et qui sent tout, puisse en vouloir sérieusement à des femmes qui sentent aussi bon... On ne me le fera jamais croire, à moi... mais il n'est pas impossible de le faire croire à Loth... Et tout à l'heure, en écoutant ce crédule vieillard, j'ai pensé à une astucieuse combinaison. Je vais l'obliger à quitter le pays, dans la crainte d'un châtiment céleste et je l'emmènerai tout doucement, avec sa femme, du côté de chez nous. Et là, sur mon terrain, avec les moyens de séduction dont je dispose... Il ne faut pas laisser refroidir cette idée-là. J'ai précisément dans mon bagage une précieuse relique, la barbe de mon grand-père défunt. Je l'ai fait désinfecter... Je vais m'en servir pour modifier sensiblement ma physionomie.

Scène 9

Loth, Mélech, Titsa

Loth

Eh bien, étranger, je suis à ta disposition pour discuter cette affaire.

Mélech

Excuse-moi, vénérable patriarche... Mais je suis accablé de fatigue... Nous parlerons de cela après le déjeuner, puisque je dois partager ton repas.

À Titsa.

Loth

À ton aise, étranger. Bonne, veux-tu accompagner l'étranger jusqu'à sa chambre ?

Mélech sort. À Loth.

Titsa

Si l'étranger veut se donner la peine de prendre le couloir, il s'arrêtera à la troisième porte. C'est là qu'est préparée sa couche. Maître, ta servante s'est dispensée d'accompagner l'étranger jusqu'à sa chambre, parce que, dans ce cas-là, ça tourne toujours mal pour ta servante.

Loth

C'est pourtant ton devoir de servante d'entourer de prévenances les hôtes qui viennent sous mon toit.

Titsa

Mon oeil.

Loth

Pourquoi ce geste hiératique ?

On entend un bruit de gong.

Titsa

C'est le geste des filles de ma tribu, quand elles veulent exprimer qu'elles ont les pieds fatigués. Le maître vénérable comprendra aisément que pour un sicle d argent par mois, je ne peux pas faire la cuisine, les chambres, le salon à fond une fois par semaine, monter le bois, et encore entourer les hôtes de prévenances. Tant qu'à faire que d'entourer les gens de prévenances, j'aime mieux que ce soit en dehors de mon service et en choisir, à mon gré, dans le pays... Je vais préparer le repas...

Loth

Qu'est-ce que c'est que ça ?

Titsa

Il y a là un inconnu, avec des ailes !

Loth

Un inconnu avec des ailes ?

À part.

Titsa

Oui, maître, il a des ailes. Elles ne sont pas grandes, mais il en a. C'est même deux ailes de pigeon, que j'avais mises de côté à la cuisine et que je gardais pour m'en faire une coiffure.

Loth

Un inconnu avec des ailes ! Demande-lui d'où il vient.

Silence. - À Loth.

Elle désigne le plafond en élevant le doigt.

Titsa

D'où c'est-il que vous venez ? Il a fait comme ça.

Entrent Ané, Juna et Raab. - D'une voix faible, à Titsa.

Titsa fait un signe. Entre Dagar, travestie.

Loth

Un envoyé du ciel ! Ané ? Juna ? Dis-lui d'entrer.

Scène 10

Dagar, Loth, Titsa

Elle tient une grande trompette à la main.

Reprise en choeur des quatre derniers vers.

Dagar

Celui pour qui je traverse la nue, Tu sauras bien sa personnalité, Quand j'aurai dit qu'elle est la plus connue Jusqu'aux confins du monde inhabité. C'est lui qui met un frein à toute la nature. Sa bonté se répand sur la fureur des flots. Aux petits des méchants il donne la pâture, Et des petits oiseaux arrête les complots. Pour nous frapper d'une façon profonde, Son audace n'admet que des coups éclatants. C'est en sept jours, recta, qu'il a créé le monde, Alors que pour cette oeuvre il avait tout son temps. Il arrive aujourd'hui cette chose fatale Que les gens de chez vous ont fait un tel scandale Dans leur débauche et leur mépris de Dieu, Que l'on s'en est ému justement en haut lieu. Dès l'instant qu'on commande à toute la nature, Il faut bien maintenir sa haute autorité. Le décret du désastre est à la signature ; Ce soir, sans faute, il faut qu'il soit exécuté. Or, le patron m'a dit : Il est un patriarche Que l'âge a rendu vertueux. Il n'a rien de pareil au jeune homme qui marche Dans les sentiers voluptueux, Qui goûte éperdument aux choses condamnées, Qui s'enivre de déshonneur, Car lui ne marche plus depuis nombre d'années Que dans les routes du Seigneur. Je suis venu dire à cet homme Cet homme bon, austère et saint : « Bientôt le séjour de Sodome Deviendra pour toi très malsain ! » Sur ce, je r'monte aux voûtes éternelles, Il n's'agit pas d'flâner Si j'veux là-haut avec ces petit's ailes Être à l'heur' pour le dîner.

Loth

Je te remercie, noble envoyé. Je vais faire préparer mes enfants et ma femme.

Dagar

Ah ! Pas du tout ! Ta femme ne doit pas t'accompagner...

Loth

Ma femme ne doit pas m'accompagner ?

Dagar

Absolument pas. L'Éternel a bien insisté là-dessus. « Surtout, qu'il a dit, qu'i[l] n'emmène pas sa femme ! »

Loth

Et pourquoi donc ?

Dagar

Parce que... parce que !... Eh ! Je ne sais pas, moi ! Je ne lui ai pas demandé. Mais, je sais que si tu emmènes ta femme, il n'y a rien de fait... Le feu du ciel te suivra, c'est-à-dire qu'on détachera un petit éclair spécial destiné à t'anéantir, toi et ta caravane.

À Titsa.

Loth

Bon, bon ! Titsa ! Titsa, passe donc chez le conducteur des chameaux pour le déménagement.

Dagar

Et maintenant, patriarche, je vais me retirer.

Titsa

Vénérable Maître !

Loth

Qu'y a-t-il ?

Titsa

Il y a là un homme, avec une grande barbe grise, qui tient une lumière à la main !

Dagar

Qu'est-ce que ça veut dire ?

Titsa fait un signe. Entre Mélech, avec une fausse barbe. Dagar s'est retirée vers la gauche où elle est un peu cachée par Juna. Titsa sort.

Loth

Un homme avec une barbe grise ! Dis-lui qu'il entre[.]

Scène 11

Mélech, Loth, Dagar, Raab, Juna, Ané

Haut, en marchant gravement, sans les regarder.

Mélech

Qu'est-ce que je vais leur raconter ? Je n'ai jamais vu de prophète. Je ne sais pas comment ils s'expriment. Ce soir, à huit heures... Feu du ciel... À neuf heures, destruction de Gomorrhe... Ce soir !

Loth

Celui-là est encore plus solennel et plus imposant que l'autre...

Loth incline la tête.

Loth incline la tête.

Levant un doigt solennellement.

D'un ton terrible.

D'un ton familier.

Mélech

C'est bien ici chez le patriarche Loth ? Vous avez entendu ce que je viens de dire... sur le feu du ciel et ce qui s'ensuit... Vous savez que c'est absolument officiel. Je suis envoyé pour vous annoncer cela, afin que vous preniez vos mesures en conséquence. Je suppose bien, après ce que je vous ai dit, que vous allez déménager. On dit que deux déménagements valent un incendie. N'empêche qu'un seul déménagement est préférable à un incendie, surtout quand il s'agit d'une catastrophe... Comme celle qui va se produire ce soir. Car c'est une catastrophe pas ordinaire, et comme on n'en voit pas tous les jours dans la chronique du feu.

Loth

Je te remercie. Je partirai tout à l'heure.

Mouvement de Dagar.

Mélech

Tu partiras quand tu voudras. Mais tu es prévenu. À ta place, je me hâterais de faire préparer ma femme et mes enfants.

Loth

Ma femme ! Je peux emmener ma femme ?

Mélech

Mais naturellement.

Loth

C'est que précisément, tout à l'heure, l'Éternel m'a fait dire de ne pas emmener ma femme.

Mélech

L'Éternel t'a fait dire quelque chose ?

Loth

Oui, par ce jeune messager qui est là.

Mélech

Oh ! Ça va mal ! Ça va mal !

Loth

Il ne vous reconnaît pas ?

Dagar

Non, non... Nous sommes beaucoup dans notre administration... Nous ne travaillons pas au même endroit... On ne se connaît pas.

Loth

Vous partez ?

Mélech

Oui, je suis très pressé.

Loth

Vous ne connaissez pas ce jeune envoyé céleste ?

Mélech

Si... Non... Je ne sais pas.

Loth

Je comprends, dans une grande administration comme la vôtre... Attendez... Vous allez faire une collation...

Mélech

Je vous remercie, je n'ai pas faim.

À Dagar.

Loth

Si, j'y tiens. Une collation très frugale...

Dagar

Je suis très pressée !

Loth

En tout cas, vous ferez route ensemble, puisque vous venez du même endroit.

Mélech

Je ne vais peut-être pas du même côté que monsieur.

Loth les rapproche l'un de l'autre.

Dagar

Je ne crois pas.

Mélech

Non, non, bonjour, Monsieur !

Mélech sort par la gauche et Dagar par la droite, vivement.

Dagar

Bonjour, bonjour !

Loth

Allons, mes enfants, dépêchez-vous ! Il s'agit de s'en aller le plus rapidement possible. Vous voyez ce que ç'est que d'avoir pour père un juste. Je vous sauve.

Raab

Dites donc, moi qui ne suis qu'un injuste, je vais être brûlé par le feu du ciel.

Juna

Mais non, mais non, vous allez venir avec nous. On vous cachera parmi les serviteurs.

Raab

Me cacher parmi les serviteurs ! C'est dangereux, ce que vous me proposez là. Le feu du ciel saura bien me reconnaître.

Ané

Ça n'est pas sûr. En tout cas, il vaut mieux que vous couriez la chance de lui échapper, puisque vous seriez sûrement brûlé en restant ici.

Ané, Juna et Raab sortent.

Juna

Allons préparer nos vêtements.

Scène 12

Titsa, Loth, Schem, Dagar, Mélech, Ensemble

Titsa

Maître, ta servante vient d'aller commander les chameaux pour le déménagement. J'ai commandé aussi deux déménageurs.

Loth

Deux déménageurs ! Pourquoi ?

Titsa

Il faut vraiment que le patriarche ait une santé robuste pour penser que sa servante va aider à sortir le bagage de la maison.

Loth

Tu n'en as pas la force ?

Nonchalamment.

Bruit de sonnerie au dehors.

Titsa

Ah ! Maître, ce n'est pas la force qui me manque ! C'est la bonne volonté. Voici les chameaux...

Schem

Voici les chameaux. Il y a des chameaux pour vous, là.

Dagar

Les chameaux sont à la porte.

CHANT

ENSEMBLE.

Mélech

Voici les chameaux, les chameaux bossus. Ceux qui n'ont qu'un' boss' reçoiv' le nom de dromadaire. C'est bien moins commod' pour s'asseoir dessus, Car la boss' d'arrièr' sert à caler notre derrière. Voici les chameaux, les chameaux bossus, Prenez vos chapeaux, vos grands manteaux, vos cach'-poussière, Que ces demoisell' emport' leurs fichus, Voici les chameaux, hâtons-nous de monter dessus ! Il y a des chameaux là devant.

Loth

Tâchez moyen de ne rien oublier, Lorsque la porte sera close, Je ne veux pas vous entendre crier : Papa ! Papa ! J'ai laissé quelque chose !

Ensemble

Voici les chameaux, les chameaux bossus, Prenez vos chapeaux, vos grands manteaux, vos cach'-poussière, Que ces demoisell' emport' leurs fichus, Voici les chameaux, hâtons-nous de monter dessus.

Dagar

Quelle coin, triste coin, coïncidence Au même moment D'avoir trouvé précisément Ce vieux monsieur du firmament !

Mélech

Veau que je suis ! Daim que je suis ! Quelle imprudence ! Ton fils prendra quéqu'chos', maman, Qui n's'ra pas mal comm' châtiment.

Ensemble

Voici les chameaux, les chameaux bossus, Ceux qui n'ont qu'un' boss' reçoiv' le nom de dromadaire. C'est bien moins commod' pour s'asseoir dessus, Car la boss' d'arrièr' sert à caler notre derrière. Voici les chameaux, les chameaux bossus. Prenez vos chapeaux, vos grands manteaux, vos cach'-poussière, Que ces demoisell' emport' leurs fichus. Voici les chameaux, hâtons-nous de monter dessus ! Voici les chameaux, les chameaux bossus !

Acte Deuxième

Scène 1

Dagar, Titsa

Dagar

Titsa ?

Titsa

Maîtresse ?

Dagar

Tu as prévenu Schem que je passerais par ici ?

Titsa

Oui, Maîtresse.

Dagar

Comment lui as-tu dit ça ?

Titsa

Je lui ai dit que Loth et sa famille prendraient ce raccourci en passant sur la colline, pendant que les chameaux continueraient par le bas de la montagne.

Elle désigne le petit bois, au fond à gauche.

Dagar

Je ris, mais je n'en ai guère envie. Je quitte un pays que j'aimais... Un jeune homme qui après tout ne m'était pas désagréable. Et j'encours la colère céleste pour avoir fait une arrivée chiquée de prophète. C'est pourtant triste à mon âge d'être punie par le feu du ciel sans avoir connu les joies de la terre. Car, ce petit bois, je n'y suis jamais venue...

Titsa

Ce petit bois ?

Chantant.

I.

REFRAIN.

II.

REFRAIN.

Dagar

C'est ici que, selon l'usage, Les jeunes filles d'alentour Viennent le soir du mariage Pour apprendre les jeux d'amour. Et c'est aussi sous les mystères De ce réduit si bien caché Que les épouses adultères Commettent leur premier péché. Je suis vraiment un peu contrite Qu'il faille m'en aller d'ici, Sans avoir fait une visite A ce petit bois que voici. Et je suis triste à la pensée Que ces doux asiles feuillus. Même à titre de fiancée, Je ne les ai pas vus non plus. Car si le soir du mariage, Loth était venu dans ce bois. Quels rires dans le voisinage ! Nous y serions restés six mois ! Tu le connais bien, toi ?

Titsa

Qu'est-ce que nous allons faire de notre petit ami ?

Dagar

L'emmener avec moi, ou sinon lui donner un rendez-vous dans un autre pays. Je ne veux pas qu'il périsse sous le feu du ciel.

Titsa

Mais le Seigneur ne vous a pas permis de le soustraire à sa vengeance.

Dagar

Oh ! Comme tu parles bien !

Titsa

J'écris aussi très bien. Si ma maîtresse voyait mes lettres...

Dagar

Je n'ai jamais rien vu d'écrit de toi que sur mon livre de dépenses.

Titsa

Oui. Mais là l'imagination ne peut se donner carrière.

Dagar

Si ce n'est dans les chiffres.

Titsa

Nous disions donc... Nous disions donc que la vengeance céleste pourrait bien poursuivre le jeune Schem partout où il ira.

Dagar

En tout cas, c'est plus sûr que de le faire rester ici.

Titsa

J'entends un pas dans la montagne.

Sort Titsa. Dagar, chantant.

Entre Mélech.

Dagar

C'est Schem ! Oui, c'est bien lui. Je reconnais son pas ! C'est Schem, le coeur d'une amoureuse Non ! Le coeur ne s'y trompe pas ! Parmi la foule nombreuse, Entre mille et mille pas, Le coeur d'une amoureuse Sait reconnaître le pas. Je reconnais son pas ! C'est lui. Éloigne-toi. Je reconnais son pas. Tiens ! Ce n'est pas lui ! Le coeur s'est trompé cette fois-ci...

Scène 2

Dagar, Mélech, Titsa

Dagar

Comment, c'est vous ?

Mélech

Oui, madame, oui, c'est moi. Je suis très préoccupé. J'ai des craintes sérieuses. Je suis menacé de la colère céleste, tel que vous me voyez, avec mon air de rien. Qui aurait pu s'attendre à ça ?

Dagar

Hélas ! Moi aussi je suis menacée de la colère céleste !

Mélech

Et pourquoi donc ?

Dagar

Oh ! Je n'ose pas le dire ! Je n'ose pas le dire ! Je me flatte encore de l'idée que ça passera inaperçu. Je ne suis pas tranquille.

Mélech

Moi non plus, je ne suis pas tranquille, et j'aime mieux n'en pas parler.

Dagar

Oh ! Si vous saviez, j'ai éprouvé la plus forte émotion de ma vie quand j'ai vu arriver le messager à barbe grise !

Mélech

Oui ?... Moi, ce n'est pas l'homme à barbe grise qui m'a inquiété.... Il paraissait de bonne composition, l'homme à la barbe grise. Non, non, celui-là, je ne le crains pas. Celui que je crains, c'est le petit ange joufflu.

Dagar

Le petit ange joufflu ? Il ne me fait pas peur, celui-là !

Mélech

Oh ! Si, écoutez. Il n'avait pas l'air rassurant !

Dagar

Eh bien ! Je vous affirme que s'il n'y avait eu dans cette histoire-là que le petit ange joufflu, je serais parfaitement tranquille.

Mélech

Enfin, voyons ? Avez-vous des raisons sérieuses pour vous rassurer sur le compte du petit ange ?... Je ne demanderais pas mieux que de les connaître.

Dagar

Je ne peux pas vous les dire. Les cieux ont des oreilles... Mais vous, qu'est-ce qui vous fait croire que le vieux messager n'a rien d'inquiétant ?

Mélech

Je crains, moi aussi, de m'expliquer clairement. Supposez seulement qu'un homme, désireux d'éloigner Loth de la ville, ait pris l'aspect d'un messager céleste ?

Dagar

Oui, oui... C'est très possible ce que vous dites là. J'ai même des raisons de croire qu'il s'est passé quelque chose comme ça, hier, et que sur les deux messagers, il y en avait un de faux. Mais sûrement il y en avait un de vrai. Croyez-moi, c'était l'homme à barbe grise !

Mélech

C'était le petit ange joufflu !

Dagar

Non, non !

Mélech

Tenez, voulez-vous parier que le vrai messager c'était le petit ange ?

Dagar

Ce que vous voudrez. Je suis sûre de gagner.

Mélech

Une discrétion ?

Dagar

Une discrétion.

Mélech

Eh bien, la preuve que le vrai messager, ce n'était pas l'homme à barbe grise, c'est que l'homme à barbe grise, c'était moi.

Dagar

Non !

Mélech

À preuve que voilà ma barbe grise, la dépouille du vieil homme.

Dagar

Titsa !

Titsa

Maîtresse !

Elle revient à l'avant-scène.

Dagar

Je ne risque plus rien ! Je ne risque plus rien ! Le vieux messager à barbe grise, c'était de la frime.... Je vais m'amuser.

Sort Titsa.

Titsa

Je vais tâcher de retrouver ce pauvre Schem qui se désole et qui croit que c'est arrivé.

Dagar

Ah ! Le vieux messager, c'était vous ?

Mélech

Eh bien, oui, c'était moi ! Il ne faut pas m'en vouloir. Si j'ai agi ainsi, c'est que j'avais des raisons... que je n'ose pas dire encore.

Dagar

Ah ! L'homme à la barbe grise, c'était vous ? C'est vous qui avez conseillé à Loth d'emmener sa femme ? Et vous croyez que ça va se passer comme ça ? Vous croyez que le petit ange joufflu va laisser ça tranquille ? Le châtiment sera terrible !

S'avançant vers elle.

Mélech

Oui, il sera terrible ! Le tonnerre de Dieu va s'appesantir sur moi... Alors je ne risque rien de m'amuser avant... Comme j'ai gagné mon pari, et que vous m'avez promis une discrétion...

Dagar

Une discrétion ?

Mélech

Oui, une discrétion... J'ai le choix. Je choisis vous.

Dagar

Oh ! Le galant homme ! Voilà qui est d'un galant homme ! De profiter d'une surprise...

Mélech

Il ne s'agit pas d'être galant homme... Je m'en fiche d'être galant homme... Dagar, écoutez... Dagar... Je vais tout vous dire... Je vous aime... C'est bête, ce que je fais là, de vous dire que je vous aime... Je voulais faire le malin, et ne pas vous le dire... Mais il faut bien que je vous le dise, à la fin... Depuis ce matin, je vous aime comme un imbécile... Alors, j'ai pensé que je ne pouvais pas me séparer de vous. Et j'ai cherché un moyen de vous amener dans mon pays. J'ai attiré sur moi la colère céleste. Ça m'est égal... Je ne pense qu'à vous.

Dagar

Vous me dites tout cela, et vous ne savez pas si mon coeur est libre.

Mélech

Je n'en sais rien. Mais s'il n'est pas libre, il faut le libérer. Toute la question est de savoir si vous êtes capable d'aimer. Eh bien, si vous avez un amour en tête, tant mieux : ça prouve que vous êtes capable d'aimer. Il s'agit simplement de faire une petite mutation,de rester amoureuse et de remplacer le titulaire par moi. C'est très simple. C'est d'autant plus simple que je vaux beaucoup mieux que la personne en question. Car il s'agit, je crois, de ce petit imbécile que j'ai vu ce matin chez vous.

Dagar

Si vous croyez que vous allez réussir, en disant du mal de ce garçon. Je le trouve très bien, moi.

Mélech

Eh bien, oui ! Il est très bien. Je retire ce que j'ai dit. Je ne le dénigre pas. Il est très bien... Je suis mieux que lui, voilà tout... Dagar, ma petite Dagar, je sens que je manque d'adresse, mais il ne faut pas m'en vouloir.

Dagar

Je ne t'en veux pas. Seulement tout ça me donne à réfléchir... Ça ne m'est pas désagréable ce que tu me dis là...

Mélech

Ah ! Dagar !

Dagar

Attends un peu... J'ai dit que ça ne m'était pas désagréable, je n'ai pas dit encore que ça m'était agréable. C'est curieux... J'étais prête à céder à Schem, et si Schem venait maintenant, je ne lui céderais plus du tout.

Mélech

Tu as raison ! Il ne faut pas lui céder, ce serait très mal... Tu ne te doutais pas de la gravité de ce que tu allais faire. Il n'était que temps que j'arrive pour t'en préserver.

Dagar

Voilà mon sauveur ! J'étais sur le bord du précipice... J'allais tomber... Tu es venu, héros d'un dévouement sublime, et tu m'as sauvée du précipice... pour m'entraîner dans un précipice à côté.

Mélech

Oui, oui, allons-y dans le précipice !

Dagar

Non !

Mélech

Mais tu cédais à Schem !

Dagar

Ce n'est pas la même chose. Je vais te dire quelque chose de gentil, c'est qu'avec toi j'hésite davantage parce que ça me semble plus grave.

Elle rit.

Mélech

Oui, oui, mais c'est que le temps presse. Je vais être puni par le feu du ciel. Qu'est-ce que vous avez à rire ?

Dagar

Regardez-moi.

Mélech

Avec plaisir.

Dagar

Regardez-moi. Supposez que j'aie beaucoup de cheveux blonds tout autour des oreilles et de petites ailes dans le cou, à qui est-ce que je ressemblerais ?

Mélech

Comment... C'était vous ?...

Dagar

C'était moi.

Mélech

C'était vous le petit ange ! Alors il n'y a rien du tout de céleste dans toute cette histoire ? Parfait ! Parfait ! Oh ! Mais que je suis content ! Je suis trop content !

Dagar

Oui, mais nous sommes bien avancés. Moi, je voudrais rester à Gomorrhe et ne pas suivre Loth.

Mélech

Mais si ! Mais si ! Vous allez venir avec lui dans mon pays !

Dagar

Comme si ça n'était pas plus intéressant de se débarrasser de Loth et de rester ici tous les deux.

Mélech

C'est un autre point de vue.

Dagar

Grâce à votre stupide intervention...

Mélech

Qu'elle est méchante !

D'une voix très douce.

Titsa tient un paquet à la main.

Dagar

Non, je vous le dis doucement. Grâce à votre stupide intervention, Loth qui était disposé à me laisser à Gomorrhe m'emmène avec lui. Eh bien ! Il s'agit de faire en sorte qu'il me laisse ici. Mais voici Titsa.

Titsa

Madame, je l'ai rencontré au bas de la montagne.

Dagar

Qui ça ?

Titsa

Schem.

Dagar

Schem ? Ah ! Oui... Je n'y pensais plus. Qu'est-ce qu'il me veut ?

Titsa

Il dit qu'il vient de trouver une idée excellente pour me faire rester ici.

Dagar

Ah ! Amène-le.

Scène 3

Schem, Dagar, Mélech, Titsa

Il regarde Mélech.

Schem

Je viens de trouver une idée excellente... Mais...

Dagar

C'est l'étranger... Tu peux parler...

Schem

Tu vas te mettre ce voile sur la tête.

Dagar

Bon !

Schem

Tu apparaîtras à Loth de la part du Tout-Puissant, et tu lui recommanderas de ne pas se retourner, ni lui ni personne de sa suite sous peine d'être changé en statue... Titsa te dira le reste.

Elle regarde Mélech.

Dagar

Quelle idée excellente... Il vient de trouver, ce jeune homme-là, un excellent moyen de rester tous les deux à Gomorrhe.

Il sort.

Schem

Ah ! C'est que, quand je m'y mets... Exécute point par point ce que je t'ai dit. À bientôt.

Dagar

Est-il assez intelligent ?

Ils sortent à droite.

Mélech

Je ferai quelque chose pour lui.

Titsa

Eh bien, arrivez donc, Mesdemoiselles !

Scène 4

Juna, Ané, Raab

Juna

Sans la piété que le devoir Enjoint d'avoir Pour un si vieux père, Sans les respects vraiment profonds Dont nous coiffons Sa tète si chère, Nous vous dirions absolument Notre sentiment Exact et sincère, Et que le titre de fourneau A ce centenaire Est celui qu'il faut. Celui qu'il faut !

Juna

Il nous gâte tout le plaisir de ce voyage. Ce serait si charmant de voyager toutes les deux avec notre amoureux.

Entre Raab.

Ané

C'est vrai... Où est-il donc, notre jeune homme ? Eh bien, Raab ?

Raab

Voilà, voilà !

Juna

Étendons notre couverture et reposons-nous un peu.

Raab

Je commence à me demander si je n'ai pas entrepris une tâche... Un peu au-dessus de mes forces... Aussitôt qu'on est tous les trois seuls, et que le papa est resté en arrière, on s'embrasse... Et elles sont deux... Peut-être eût-il mieux valu n'en prendre qu'une à la fois... n'importe laquelle.

Ané

Eh bien ! Raab, on ne dit plus rien à ses petites amies ? On ne s'embrasse plus ?

Raab

Voici votre papa qui vient.

Juna

Eh bien, allons plus loin.

Voix de Loth. Ils se dispersent et prennent une attitude indifférente.

Raab

Il vaudrait peut-être mieux l'attendre ici. Si nous filons tout le temps comme ça, devant lui, il va avoir de la méfiance. Je l'ai accompagné un bout de chemin, sous prétexte de lui parler d'une affaire de moutons et je ne suis jamais avec lui...

Scène 5

Loth, Ané, Juna, Raab

Loth

Vous courez ! Vous courez ! Est-ce que je puis vous suivre ? Où est ma femme ?

Ané

Petite marâtre est en avant.

Loth

Elle devait nous attendre ici à ce carrefour.

Juna

Elle s'aura trompée, comme dit la bonne.

Ané

Elle va sans doute revenir sur ses pas.

Loth

Qu'est-ce que tu fais là, Raab ? Dépêche-toi de nous quitter ! Tu sais que tu dois être atteint par le feu du ciel.

Raab

Hélas, oui !

Loth

Tu ferais bien de ne pas rester avec nous, car l'éclair pourrait te poursuivre et te frapper dans notre groupe. Et si l'éclair par erreur me frappait à ta place ?

Raab

Ce n'est pas ce qui pourrait m'arriver de pire.

Loth

Enfin, c'est une chose à laquelle je ne tiens pas personnellement. Éloigne-toi. Mais que nous veut Mélech ? Quelles nouvelles, Mélech, du feu du ciel ?

Scène 6

Mélech

Un coup de trompe.

On entend un coup de trompe.

Dagar apparaît à droite, entourée d'un voile.

Mélech

Ça se prépare... Ça se prépare... Là-bas, on sent déjà une odeur de soufre intolérable... Et je viens d'entendre une petite musique délicieuse... Tenez. Il doit y avoir du messager céleste dans l'air. C'est une trompe qu'ils ont comme ça pour faire ranger les oiseaux...

Scène 7

Dagar, Loth

Aux jeunes filles.

Parlé.

Dagar

À l'instant où dans le ciel, Commencera la tempête, Ô Loth ! c'est essentiel, Ne retourne pas la tête, Veille-z'y, car autrement, Dieu te pétrifierait inévitablement. Ne soyez pas curieuses, Ne scrutez pas un moment, Les choses mystérieuses, Ça tourne mal avec le roi du firmament. C'est tout ce que j'avais à vous dire pour le moment. Dans un instant le feu du ciel va commencer. Attention ! Ne regardez pas en arrière. Je sais bien que c'est vexant de tourner le dos au feu d'artifice... Mais enfin, si on se retourne c'est trop chèrement payé. Au revoir, messieurs dames.

Loth

Vous prendrez bien un verre pour la commission ?

Elle sort.

Dagar

Ça nous est absolument défendu. Bien le bonjour, messieurs dames.

Scène 8

Mélech, Loth, Raab

Mélech

C'est bien entendu, il ne faut pas se retourner. Prenons bien garde. Je crois que ça ne va pas tarder. J'entends déjà un crépitement.

Loth

Et Dagar ? Et ma femme qui ne revient pas. Elle devait nous rejoindre ici.

Mélech

Qu'est-ce qu'elle est devenue ?

Dagar rentre par la droite.

Raab

La voici ! La voici !

Scène 9

Dagar, Loth, Jeunes Filles, Mélech, Ané, Ensemble, Juna, Tous, Choeur

CHANT

Dagar

Eh bien ! Qu'est-ce que vous faites ici ?

Loth

C'est toi qui devrais être avec nous. On avait rendez-vous à ce carrefour...

Dagar

On serait bien mieux au-dessus de la colline. On verrait bien mieux qu'ici.

Loth

Qu'est-ce qu'on verrait mieux qu'ici ?

Dagar

On verrait mieux la destruction des villes.

Loth

Malheureuse ! Tu voulais contempler la destruction des villes ?

Dagar

Ça sera épatant !

Loth

Eh bien, il faut bien t'en garder.

Jeunes Filles

Oh ! Oui !

Loth

Je viens, figure-toi, de recevoir la visite d'un messager céleste.

Dagar

Encore !

Loth

Oui, depuis quelque temps, je suis en correspondance très suivie avec l'Éternel. Sais-tu ce qu'il m'a dit, ce messager ?

Dagar

Qu'est-ce qu'il peut bien t'avoir dit ?

Loth

Il nous a fait défense à nous tous de regarder le feu du ciel, sous peine des plus graves châtiments. Si nous nous retournons, nous serons pétrifiés. Pétrifiés, entends-tu ? Aussi il s'agit de ne pas être curieux et de ne pas se retourner.

Dagar

Tu fais bien de me dire ça. Sois tranquille, je préfère ne pas être changée en statue...

Dagar

J'entends un crépitement...

Loth

Il me semble...

Mélech

C'est la première fusée.

Loth

Ne nous retournons pas.

Dagar

Ne nous retournons pas.

Jeunes Filles

Ne nous retournons pas.

Dagar

Maintenant, remettons-nous en marche.

Mélech

Je crois que c'est le moment de risquer le grand coup.

Haut.

Dagar

Tu crois ? Allons-y ! Oh ! Le feu d'artifice ! Maman ! Maman ! Que ce doit être beau !

Loth

Oui, oui, mais ne te retourne pas !

Dagar

Mais je grille d'envie de me retourner !...

Loth

Ne fais pas ça !

Mélech

Je vous assure, Madame Loth, ne faites pas ça !

Jeunes Filles

Ne fais pas ça, petite marâtre !

Dagar

Je me retourne ! Je me retourne ! Ah ! Mon Dieu !

Loth

Quoi ?

Dagar

À peine étais-je retournée que le froid s'est emparé de moi...

Loth

Allons, bon !

Loth et ses filles sont à droite de la scène, comme dans une suite figurée sur un bas-relief. Ils tournent le dos à Dagar, qui est au milieu de la scène sur une des pierres carrées.

Dagar

Oh ! Comme j'ai froid. Je sens que je m'immobilise.

Ané

La voilà qui se change en statue !

Loth

On l'avait pourtant bien prévenue !

Ensemble

Oh ! quel funeste égarement !

Ané

Pourquoi donc a-t-elle...

Juna

Pourquoi donc a-t-elle...

Tous

De la puissance immortelle Négligé l'avertissement.

Dagar

J'ai-z'un pied qui ne va plus guère Si l'autre pied remue encor. Le froid cruel qui les enserre Va bientôt les mettre d'accord. C'est fait, mes pieds joyeux et si prompts à la danse Sont maintenant figés des doigts jusqu'aux talons.

Choeur

Allons voir ça, mais par prudence, Allons le voir à reculons !

Dagar

N'y touchez pas, ô ma triste famille, Car si le froid céleste aussi vous congelait ! Après avoir envahi ma cheville Voici qu'il monte à mon mollet.

Choeur

Voici qu'il monte à son mollet !

Dagar

Le long de mes jambes altières Le froid sinistre du trépas Le froid monte toujours.

Choeur

Il ne s'embête pas !

Dagar

Il a pétrifié mes jambes presque entières.

Mélech

L'instant est solennel.

Tous

L'instant est solennel.

Dagar

Drôles d'impressions !

Mélech

Voici le grand moment des transformations !

Dagar

Oh ! Croyez-moi, mesdemoiselles, Il n'est pas de sensations Plus désagréables que celles De ces pétrifications.

Loth

Ah ! Que dit-elle ?

Posant ses mains sur sa poitrine.

Dagar

Je dis que c'est bien curieux : Je regarde le monde avec indifférence, C'est en vain désormais qu'on me fait les doux yeux. Entre les jeunes et les vieux, Je ne vois plus de différence. En privant l'univers de ses plus beaux attraits, Maître des nues, Tu diminues Très sensiblement mes regrets. Voici que le froid emprisonne Et qu'il durcit d'autres appas...

Jeunes Filles

Ça nous étonne ! Ça nous étonne ! Il ne les durcit pas ! Nous connaissons ce sein candide : Le froid divin, si puissant cependant, Ne peut le rendre plus rigide Qu'il n'était avant l'accident.

Loth

Oh ! oh ! oh ! oh ! Ho ! ho ! ho ! ho !

Juna

Comme il souffre !

Dagar

Non, il ne souffre pas. Mais il est très pieux. Il se lamente.

Loth

Oh !

Dagar

C'est fini. Mes cordes vocales. Vont s'arrêter dans un instant.

Silence.

Jeunes Filles

C'est fini ! Ses cordes vocales, Qui jadis nous charmèrent tant Dans nos séances musicales, Vont s'arrêter dans un instant !

Chantant.

Mélech

Pourquoi différer davantage ? Il ne nous reste plus qu'à quitter ce rivage... Ça y est !

Jeunes Filles

Eh quoi ! La laisser en ce lieu !

Mélech

C'est la volonté de Dieu.

Loth

Reprenons vers une autre rive, Le cours de nos excursions. De notre voix la plus plaintive, Chantons des lamentations.

Mélech

Ah ! Seigneur !

Loth

Qu'avez-vous ?

Mélech

Voyez ce qui m'arrive : Je me suis retourné Et ça n'a pas traîné.

Jeunes Filles

Encore une statue ! Ah ! Mon père ! Regarde !

Loth

Je crois décidément qu'il vaut mieux s'en aller Car je n'ai garde, je n'ai garde De me faire aussi congeler Je crois décidément qu'il vaut mieux s'en aller.

Ils sortent par la droite.

Loth

À la petite vitesse Qui convient à la tristesse Reprenons notre chemin La main dans la main.

Scène 10

Mélech, Dagar

Ils sont chacun sur leur socle.

Mélech

Enfin seuls ! Ils sont partis... Et j'ai peur... C'est curieux... Je suis beaucoup moins vaillant maintenant que nous sommes seuls et libres.

Musique.

DUO

Dagar

Je voudrais bien qu'il se décide... La pose me fatigue... J'ai toutes les fourmis du pays dans ma jambe gauche et autant dans ma jambe droite. Je vais m'enrhumer.

Parlé.

Il prend la pose d'un amant suppliant.

Chantant.

Mélech

C'est l'humble amant Qu'en ce moment Je représente. Nous faisons là une jolie paire de statuettes.

Dagar

Ces yeux baissés, Ces doigts croisés, Voici l'amante.

Mélech

C'est l'amant qui se tourmente !

Prenant attitude de la fuite.

Dagar

C'est l'amante impatiente. Vierge peureuse !

Mélech

Amant ardent !

Dagar

Fille amoureuse !

Mélech

Et son pendant !

Dagar

La dame à l'amant qui postule Tend ses nobles doigts effilés.

Mélech

Faisons un dessus de pendule De ces deux sujets isolés.

Dagar

Je me dépétrifie !

Mélech

Je retrouve la vie Dans tes yeux !

Dagar

Ça va mieux ! Ça va mieux !

Mélech

Oui, ça va mieux Toute ma vie Est dans ces yeux Malicieux.

Dagar

Je renais à la vie !

Avec élan.

Mélech

Je me repétrifie. Oui, vraiment, Mais pas complètement. C'est le moment !

Dagar

Non ! Je t'en prie !

ENSEMBLE.

Mélech

Tu ne dis non Que faiblement !

Mélech

C'est le moment !

Sur une marche guerrière, Mélech et Dagar sautent allègrement en bas de leurs socles puis se dirigent lentement vers le petit bois. Ils y disparaissent. La musique continue. Quelques instants après, Schem, Titsa et un Gomorrhéen entrent par la gauche, premier plan. La musique continue en sourdine pendant la scène suivante.

Dagar

Ô doux moment !

Scène 11

Un Gomorrhéen, Schem, Raab, Titsa, Mélech

Un Gomorrhéen

C'est par ici ?

Schem

Oui, c'est par ici.

Un Gomorrhéen

C'est vraiment bien ce que tu as combiné là !

Schem

C'est une idée extraordinaire. C'est moi qui ai tout arrangé... Ça m'est venu d'ailleurs tout naturellement... Mais dépêchons-nous de retrouver Dagar. C'est par ici qu'elle doit s'être changée en statue.

Un Gomorrhéen

Elle doit être bien dans cette position.

Schem entre à gauche dans le petit bois de lierre, pendant que la musique s'accentue. Titsa sort pour aller regarder à droite. Le Gomorrhéen entre dans le bois par le fond.

Raab

Venez par ici. Le patriarche s'est arrêté un instant là-bas. Profitons-en pour dire encore un bonjour à Dagar.

Il gémit.

À lui-même.

Schem

Qu'est-ce que j'ai vu ? Qu'est-ce que j'ai vu !... C'est effrayant !... Mais pas un mot devant eux.

Titsa

Eh bien, quoi ?

Schem

Eh bien, quoi ?

Titsa

As-tu vu ma maîtresse ?

Schem

Non... Elle n'est pas par là. Retournons,

Titsa

Cherchons encore.

Schem

Non, non... Inutile... C'est manqué.

Un Gomorrhéen

Ah ! Elle est bonne ! Elle est bonne !

Schem

Qu'est-ce qu'il y a ? Veux-tu ma main sur la figure ?

Un Gomorrhéen

Occupe-toi plutôt de châtier cet étranger.

Il va à l'entrée du bois.

Schem

Certainement que je le châtierai ! Sortiras-tu, ignoble poussière ?

Mélech

Me voici, fils de chien !

Il pousse un hurlement.

Schem

Arriveras-tu, dégoûtant ?

Scène 12

Dagar, Mélech, Choeur, Schem, Raab

Elle tient à la main un sabre qu'elle tend à Mélech.

Dagar

Assez de cris ! Assez de cris ! Sors vainqueur d'un combat dont Dagar est le prix !

Combat à l'égyptienne. Mélech et Schem esquissent des moulinets sans s'attaquer et font tournoyer leurs sabres lentement, avec mollesse.

Mélech

Dont Dagar est le prix ! Dont Dagar est le prix ! Je suis si sûr de ma vaillance Que j'ai touché le prix d'avance.

Le combat continue aussi mou.

Choeur

Touché le prix d'avance ! Pour combattre, étranger, Mieux eût valu, je pense, Un peu te ménager. S'ils s'en vont de c'train-là Ils tomberont su' l'tapis Ils sont un peu flafla Ils sont un peu flapis.

Schem essaie vaguement de toucher Mélech.

Mélech

Après cette aventure On n'sent rien su'l'moment Mais c'est la courbature Dès qu'on s'donn' du mouv'ment.

Le combat continue, Mélech et Schem tour à tour soulèvent terriblement leur sabre, mais pour le laisser retomber avec une grande douceur sur le bouclier tendu de l'adversaire.

Choeur

Voici qu'il se hasarde A toucher son rival Prends garde, Schem, prends garde. Tu vas te fair' du mal.

Choeur

Ce n'était pas la peine De l'avoir provoqué Avec des cris de haine Pour nous fair' du chiqué...

Aux jeunes filles.

Schem

Non ! J'en ai assez ! On s'esquinte pour la galerie. Et ils nous accusent de faire du chiqué ! Y en a-t-il une de disponible ?

Raab

Oui, oui. On s'arrangera.

Schem

Je vous accompagne.

Dagar

Surtout ne manquez pas de raconter partout que j'ai été pétrifiée, et que les villes maudites sont détruites. Comme ça les justes nous laisseront tranquilles.

Mélech

Y a beaucoup de p'tit's femm' sur terre Qui font semblant de s'pétrifier... Généralement c'est pour se faire Pour se faire dépétrifier.

Dagar

Mais le plus amoureux se lasse, Quand c'est fini d'gesticuler, C'est au jeune homm' d'être de glace, C'est à la dame à l'dégeler.

Choeur

Espérons que le froid céleste, Ne vous a pas gelé les doigts, Et que du moins il vous en reste Pour applaudir une ou deux fois.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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