Acte I
Scène 1
Titsa, Mélech
Titsa
Suis-moi, étranger, dans cette demeure. Puis tu me diras ton nom et j'irai annoncer ta venue à Dagar, la femme de mon maître, le vénérable patriarche Loth.
Mélech
Alors je suis bien chez Loth, le neveu du patriarche Abraham ?
Titsa
Abraham ?
Mélech
Oui, c'est l'oncle de Loth.
Titsa
Je ne connais pas ce nom d'Abraham. Je sais seulement que mon maître a un oncle qui demeure à Goar.
Mélech
C'est bien cela. Ton maître Loth habite ici avec sa femme et ses filles ?
Titsa
Avec sa femme et ses filles, qui sont des filles d'un premier lit. Depuis son second mariage, il habite ici, dans les environs de Gomorrhe... Pourquoi frissonnes-tu ?
Mélech
C'est le nom de cette ville maudite.
Elle sort.
Titsa
Ah !... Veux-tu attendre un peu ? Mon maître n'est pas encore rentré ; il est allé voir ses troupeaux ; mais je vais prévenir ma maîtresse.
Scène 2
Mélech
Regardant autour de lui.
Mélech
Je ne suis vraiment pas très propre pour parler à des dames. Enfin ! On sait ce que c'est qu'un homme qui arrive de voyage. Quelle poussière ! Et puis j'avais un chameau de chameau qui trottait d'un sec ! Je suis à Gomorrhe... Quand il a été question de venir à Gomorrhe, pour cette affaire de troupeaux, tous les gens de ma tribu m'ont dit : c'est une ville maudite. Alors, j'ai hésité. Et c'est même pour cela que je suis venu... Cette ville est, dit-on, pleine de tentations. J'espère ne pas y succomber. Quelle gloire si je n'y succombe pas !... Et quelles compensations, si j'y succombe !
Scène 3
Titsa, Mélech
Solennellement.
Titsa
Étranger, ma maîtresse va venir dans un instant, accompagnée de ses deux belles-filles. Ces dames vont te chanter, selon l'usage, un hymne de bienvenue.
Mélech
Je vois qu'on respecte les traditions dans cette maison.
Titsa
Ce n'est pas cela. Mais ces dames ne sont pas très occupées. Et elles ne sont pas fâchées de trouver une petite distraction.
Mélech
La femme de Loth est bien ?
Titsa
Oui, mais il n'y a rien à faire.
Mélech
Mais je n'ai aucune intention...
Titsa
Je ne sais pas si vous avez des intentions. Je ne vous le demande pas. Seulement je vous donne un renseignement en passant : il n'y a rien à faire. C'est une femme fidèle.
Mélech
Le patriarche est si vénérable !...
Titsa
Qui est-ce qui vous parle du patriarche ? Elle est fidèle... mais pas au patriarche. Elle est fidèle à un petit ami qu'elle a, et qui est très amoureux d'elle. D'ailleurs, il n'a encore rien obtenu.
Mélech
La femme de Loth est très honnête ?
Titsa
Oh ! D'une honnêteté absolue... Elle est surtout très surveillée. Elle est toujours à la maison. Moi, ici, je n'ai qu'un jour de sortie par mois. Alors je suis quatre fois plus honnête que dans la maison où j'étais précédemment et où je sortais toutes les semaines... Mais il faut que j'aille à ma cuisine. Vous déjeunez ici ? Il est probable qu'on va vous inviter. Ici on invite toujours les gens quand ils viennent pour les affaires. Mais voici ma maîtresse, précédée de ses deux belles-filles.
Scène 4
Dagar, Jeunes Filles, Mélech, Juna, Ané
Mélech s'incline. Un moment de silence. Dagar prend place, à droite, devant un siège. Les deux jeunes filles se placent à sa droite, face aux spectateurs. Mélech est sur la gauche, faisant face à Dagar.
chantant
Dagar
Que notre porte hospitalière...
Jeunes Filles
Que notre porte hospitalière...
Dagar
S'ouvre bien largement pour le nouveau venu !
Jeunes Filles
Pour le nou ! Pour le veau ! Pour le nouveau venu !
Dagar
Prenez-lui son manteau que souilla la poussière, Et si la marche a sali son pied nu, Pour enlever la poudre de la route, Le bain de pied est le meilleur moyen connu.
Jeunes Filles
Oui ! Nous laverons son pied nu ! Car il ne s'agit, somme toute, Que de poussière de la route. Oui ! nous laverons son pied nu !
Dagar
Joie ! Fête ! Gloire ! Joie au nou ! Fête au veau ! Gloire au nouveau venu !
Mélech
Vous êtes tout à fait aimables et je ne sais comment vous remercier. Voulez-vous me permettre, à mon tour, de chanter la louange de la gracieuse maîtresse du logis ?
Dagar
Il est très bien élevé !
Jeunes Filles
Il n'est pas mal.
Chantant.
Mélech
Pareille au coudrier flexible... Qu'est-ce que je vais bien leur raconter ?
Bis.
Jeunes Filles
Nous attendions le coudrier
Mélech
Ta blanche gorge inaccessible...
Jeunes Filles
Inaccessible ! Inaccessible ! Mettons qu'elle se fait prier.
Mélech
Ta gorge si blanche et si tendre, Est pareille au jeune ramier.
Jeunes Filles
Ah ! Voici le ramier ! Ah ! Voici le ramier ! Il ne s'est pas trop fait attendre Mais il faudrait pourtant s'entendre : Est-ce au pigeon ? Au coudrier ? Que ressemble sa gorge tendre ?
Mélech
Quant à tes yeux...
Jeunes Filles
Passons aux yeux.
Mélech
Tes yeux ont des lueurs proches et si lointaines...
Jeunes Filles
Ça est mieux ! ça est mieux ! Ça n'est pas clair, mais ça est mieux !
Mélech
Tes yeux ont des lueurs proches et si lointaines Que l'on dirait l'eau des fontaines Où la lune a penché son masque radieux...
Dagar
Pardon si je t'arrête et si je t'importune, Mais, pour différentes raisons, Quand tu parles de moi, ne mets donc pas la lune Dans tes comparaisons.
Parlé.
Mélech
C'est bon ! C'est bon ! Je m'arrête... Car c'est assez pour le moment. Vous vous êtes offert ma tête Très suffisamment. Faut-il que je continue ? J'avais encore des choses aimables à te dire. Mais je me rends bien compte que ce n'est pas de la dernière nouveauté. Que veux-tu ? Tout a été dit depuis deux mille ans qu'il y a des hommes et qui pensent.
Dagar
Je te remercie. Tu as été très convenable... Tu ne m'as pas dit ton nom ?
Mélech
Mélech-ben-Rahan, du bourg de Laarem. Ça ne te dit rien ?
Dagar
Non. Tu pourrais nous donner des détails complémentaires sur ta vie privée, s'il n'y a aucune indiscrétion.
Mélech
Il n'y a aucune indiscrétion.
L'examinant.
Dagar
Eh bien ! Alors ne nous dis rien. Tu parais plutôt à ton aise...
Mélech
Oui. On ne devrait pas raconter cela soi-même. Mais il est juste de dire que je suis un homme considérable par mon or et par mes troupeaux.
Aux jeunes filles.
Dagar
Du reste, tu es bien vêtu, sous la poussière qui couvre tes habits. Ce n'est pas mal, cette étoffe du manteau ? Ça ressemble un peu à la tunique qu'avait l'autre jour la femme de Goareb ?
Juna
Ça a l'air de se tenir mieux.
Ané
On fait de si jolies choses avec le lin d'Arabie.
Posément.
Riant.
Songeuse.
Dagar
Si tu reviens ici pour affaires, je te demanderai de cette étoffe-la. Bien entendu, il ne s'agit pas d'un cadeau, mais d'une commission. Il avait déjà peur que ce soit un cadeau. Il m'en faudra bien sept à huit dehârs.
Juna
Tu n'en auras jamais assez ; ma petite jupe claire, qui n'a pas du tout d'ampleur, m'a pris près de neuf dehârs.
Dagar
Oui, mais elle est plissée, ta petite jupe.
Juna
C'est vrai qu'elle est plissée.
Elle continue à tâter le manteau.
Dagar
Malice !
Mélech
Ne vous gênez pas.
Dagar
Quand est-ce que tu reviens de nos côtés ?
Mélech
Je ne sais pas. Quand on est dans les affaires de moutons...
Ané
As-tu seulement une femme ?
Mélech
Non, figurez-vous ! Je devrais être marié depuis longtemps ; je n'ai rien trouvé dans mon pays qui m'ait plu. Mais j'ai une liaison... avec trois femmes mariées... les trois femmes d'un de mes amis.
Dagar
Alors, ça te fait trois liaisons ?
Mélech
Non, une liaison, puisqu'elles sont mariées au même homme. Chez nous, nous comptons les liaisons par tête de mari.
Dagar
Si tu n'es pas marié, tu pourrais épouser ces deux demoiselles. Elles sont précisément à marier et elles veulent épouser le même homme.
Ané
Comme on dispose de nous !
Juna
Il faudrait un peu demander notre consentement.
Ané
Et nous ne l'accorderions d'ailleurs pas.
Juna
D'ailleurs, c'est sur Dagar qu'il tique : il ne la quitte pas des yeux.
Dagar
Et tu es venu ici pour affaires ?
Mélech
Je viens voir Loth pour lui acheter des béliers. Nous verrons... Nous nous arrangerons... C'est-à-dire que je tâcherai de l'arranger et qu'il ne m'arrange pas.
Dagar
Eh bien, attends-le ici. Il ne va pas tarder. Il est allé comme à l'ordinaire embêter ses bergers ! Tu déjeunes avec nous ?
Mélech
Oui, je sais.
Dagar
Comment ? Tu sais ?
Mélech
La bonne m'a invité.
Dagar
Veux-tu, en attendant Loth, aller faire un tour dans les villes voisines ?
Mélech
Sodome et Gomorrhe ?
Dagar
Oui. Ça a l'air de te troubler un peu.
Mélech
Ces villes ont une réputation effroyable.
Dagar
Tais-toi... Si tu savais comme on exagère ! Quand je suis venue habiter avec le patriarche, tous les gens de chez moi m'ont fait des histoires à n'en plus finir... Comment ? Vous allez demeurer là ? Mais c'est un pays effrayant !
Mélech
C'est ce qu'on m'a dit aussi.
Dagar
Et ça ne t'a pas empêché de venir ?
Mélech
Pas plus que toi.
Dagar
Eh bien ! Je t'assure que ma terreur a été bien déçue. On s'amuse évidemment par ici. La terre est fertile, le bétail abondant. Alors les habitants prennent du plaisir dans la vie.
Mélech
Il y a plaisir et plaisir. Quand les hommes de mon pays prennent dans leurs bras leurs tendres épouses, il est certain que même s'ils n'ont pas pour but véritable la reproduction de l'espèce, ces rapprochements ne sont pas désagréables au Seigneur.
Chantant.
Dagar
J'en réponds comme de moi-même, Car je suis faite comme ils sont, Et moi je sais bien ce que j'aime : C'est l'amour d'un joli garçon. Voilà les choses les meilleures, En dépit de ce que l'on dit, Non ce n'est pas à quatorze heures Que moi je vais chercher midi ! Quoi ? Le Seigneur ! Le Seigneur ! Est-ce qu'il s'occupe de ça ? Il est plus convenable que toi, le Seigneur ! Il voit tout, mais il ne regarde pas. Si tu te figures qu'il passe son temps à examiner la vie privée des gens ? Et puis, que penses-tu donc que l'on fasse par ici qui soit si différent de ce qui se fait chez toi ? Je sais bien qu'il y a une demi-douzaine de personnes moins dépravées, sans doute, que puériles, qui veulent étonner le monde et qui font ainsi à nos villes leur mauvaise réputation. Mais la grande majorité, je réponds de la grande majorité...
Juna
J'attendais le petit couplet grivois.
Ané
Il y en a un autre.
Parlé.
Dagar
Il s'approche, il voudrait m'étreindre... Je sens s'accroître son espoir, Ce qui m'amuse, c'est de feindre De ne pas m'en apercevoir. Il dit des choses supérieures... Je sens qu'il devient plus hardi... Non, ce n'est pas à quatorze heures Que moi je vais chercher midi ! Malheureusement, ici, je n'ai rien à chercher du tout... parce que le père Machin... Loth... enfin, mon mari, ce n'est pas le besoin de m'étreindre qui lui donnera des lumbagos.
Mélech
Pourtant il a engendré ces deux filles.
Dagar
Je te ferai remarquer qu'elles sont du premier lit... Moi, je ne sais pas ce qui s'y passait dans le premier lit... Je ne suis que du second... où ça manque un peu d'animation... J'avais douze ans, il y a une quinzaine d'années, quand le patriarche m'a demandée en mariage. Il a cent sept ans maintenant... Mais que veux-tu ? Mon père se faisait vieux. Il avait cent quatre-vingt et des années. Autant dire qu'il frisait la deux centaine... Loth était un homme considérable par son or et par ses troupeaux. Et puis nous étions trente-trois filles à la maison. Il y en avait déjà vingt-sept qui avaient fait des mariages d'amour et ça ne leur avait pas trop bien réussi.
Mélech
Et tu n'as jamais eu d'enfants ?
Dagar
Comment veux-tu ? Je ne sors jamais... Il me tient emprisonnée ici. De temps en temps, il vient quelqu'un pour les affaires. C'est ma seule distraction.
Scène 5
Titsa, Dagar, Ané, Juna, Mélech
Titsa
Maîtresse ! Le voici.
Dagar
Qui ça ?
Titsa
Lui... Ton bien-aimé apporte des fleurs odorantes. Son visage est plus doux que l'aube. Ses bras sont gracieux et muscleux à la fois.
À part.
Dagar
Tu m'en diras tant ! J'aime cette bonne, parce qu'elle s'exprime élégamment.
Titsa
Faut-il lui dire d'attendre un peu, maîtresse ?
Dagar
Oui, bonne.
Titsa
Il y a aussi là le petit jeune homme qui vient pour ces demoiselles.
Ané
Ah ! Bon !
Juna
Bon !
Ané
Dis-lui qu'il nous attende dans la cour.
À Dagar.
Titsa
Oui, mon coeur. Il faudrait peut-être éloigner l'étranger.
Dagar
Étranger, tu ferais peut-être bien d'aller au-devant de Loth ? Il arrive par la route à gauche, la route qui traverse Gomorrhe.
Mélech
C'est que je suis un peu fatigué.
Dagar
Oui, mais je vais te dire. J'attends quelqu'un pour une affaire... Je n'en parle pas à Loth... Je veux lui en laisser la surprise.
Chantant.
À Dagar et aux jeunes filles qui parlent ensemble avec indifférence.
Mélech
De cette charmante demeure J'écarte, oui, j'écarte mes pas. Mais ne vous frappez pas ! Car vous me reverrez lorsque sonnera 'heure Du repas. Je m'en vais donc.
À part.
ENSEMBLE
Dagar
Que l'instant prochain te ramène à notre table, où ton couvert est mis. Nous lui servirons en salmis Quelques reliefs de la semaine.
Mélech sort à gauche, les jeunes filles à droite.
Mélech
Oui l'instant prochain me ramène Que l'instant prochain te ramène À cette table où mon couvert est mis À cette table ton couvert est mis.
Scène 6
Titsa, Dagar, Schem, Loth
Titsa
Maîtresse, il est là. Faut-il que je le fasse entrer ?
Dagar
Attends un peu.
Titsa
Il est très troublé, le jeune homme... Il voudrait bien savoir si c'est pour aujourd'hui ?
À Titsa.
Dagar
Je n'en sais rien. On ne sait jamais quand on donne un rendez-vous, si on consentira ou si on ne consentira pas. C'est même pour savoir ça qu'on donne un rendez-vous. Toi, quand tu vas à un rendez-vous, tu sais généralement que tu consentiras... Mais moi, ce jeune homme ne m'emballe pas.
Titsa
Pourquoi le recevez-vous ?
Dagar
Parce que je n'ai pas le choix. Il vient très peu de monde ici et je suis arrivée à l'instant critique où il faut que je trompe mon mari.
Titsa
Alors, ça n'est pas une passion irrésistible ?
Comme à elle-même.
Décidée.
Dagar
Non. Et c'est ce qui m'embête. Je suis forcée de me raisonner un peu pour arriver à faire des bêtises. Je me dis que ce jeune homme a vingt-cinq ans, quatre vingt-deux ans de moins que le patriarche, et qu'il y a des chances pour qu'il s'occupe un peu de moi. J'aime bien qu'on s'occupe de moi dans la vie. Mais c'est égal, je voudrais bien me sentir poussée par quelque chose de plus fort... Non, je suis stupide, je vais me mettre à dos tous les ennuis de la terre ! Ma tranquillité a son prix. Il vaut mieux ne jamais le revoir... Titsa !... Fais entrer ce jeune homme.
Entre Schem. C'est un jeune homme un peu maigre. Il est vêtu d'une sorte de tunique flottante et coiffé d'un galourinn (petit chapeau pointu.) Il porte à la main une branche, faiblement garnie de feuilles.
Titsa
Faisons entrer le jeune homme en question ! Jeune homme en question, donnez-vous la peine d'entrer.
Elle sort.
Titsa
Il n'est pas en beauté aujourd'hui.
Schem
Bonjour, Madame.
Dagar
C'est curieux ! Je ne le trouve bien que lorsqu'il n'est pas là.
Haut.
Schem
Je crois que je lui fais une certaine impression. Dagar, il y a quatre mois que j'ai commencé à vous faire la cour. Vous voyez dans quel état vous m'avez mis.
Dagar
Le fait est que vous n'avez pas trop bonne mine. Je ne sais pas si vous avez raison de porter de ces petits chapeaux pointus. Ça ne vous avantage pas.
Schem
Ma mère m'a dit qu'il était très bien.
Dagar
Il me semble que vous avez encore moins de cheveux que la dernière fois.
Chantant.
I.
II
Schem
Avant l'exécrable moment Où ces beaux yeux, par un coup de magie, M'ont pris tout mon vouloir, toute mon énergie, Je vivais bien paisiblement, Je vivais au sein de l'orgie. Je soulevais une noble fierté Dans le coeur de ma bonne mère, Et Déborah, l'esclave cuisinière, Me regardait, l'oeil excité. De ces deux grands yeux que j'adore, Voyez, mais voyez donc l'effet. Voyez ce que vous avez fait D'un des plus grands débauchés de Gomorrhe ! Le soleil qui s'était couché Devant mes yeux, au-dessus de Gomorrhe ! Debout a son lever me retrouvait encore. Quand on fut toujours débauché, On aime à voir lever l'aurore, Mais aujourd'hui je me couche au couchant, Je prends mes repas en famille. Mes soeurs s'en vont cueillir la camomille Pour moi, le soir, dans notre champ... De ces deux grands yeux que j'adore, Voyez, mais voyez donc l'effet, Voyez ce que vous avez fait D'un des plus grands débauchés de Gomorrhe ! Je vous en ai envoyé pas mal dans un médaillon. Et puis qu'est-ce que vous voulez ? Je mène une vie impossible.
Dagar
C'est attendrissant. Mais que voulez-vous ? Je suis très surveillée.
Schem
Très surveillée ! Très surveillée ! Mais le patriarche n'est pas toujours ici ? Vos serviteurs vous sont dévoués. Ils n'iront rien raconter. Les filles du patriarche...
Dagar
Oh ! Celles-là ! Elles sont avec moi. Comme elles s'amusent pas mal de leur côté et que je n'en parle pas...
Schem
Vous voyez que vous ne risquez rien. Alors...
Dagar
Alors quoi ?
Schem
Profitons-en...
Dagar
Profitons de quoi ?
Schem
De ce que nous sommes seuls et que vous ne risquez rien.
Dagar
Vous êtes fou.
Schem
Dagar, je vous en prie !
Dagar
Voulez-vous vous taire ?
À part.
Chantant.
Schem
Femme insensible ! Voyons si elle cédera à des accents plus lyriques. Ne soyez pas impitoyable, Dagar, excusez mon tourment.
Dagar
Pour apaiser votre tourment, Il me faut plus de confortable, Que je n'en ai pour le moment Et que ce soit tranquillement.
Schem
Tranquillement ! Tranquillement !
Dagar
Oui, jeune homme, tranquillement ! Il faut du calme et du bien-être Et je ne veux pas risquer d'être Interrompue au bon moment. Je n'ai pas votre promptitude 11 faut laisser il ma sollicitude Le temps de se changer en autre sentiment.
Schem
Dagar, un peu de complaisance De grâce, apaisez mon tourment.
Dagar
Faut-il vous dire clairement Qu'en apaisant votre tourment Je n'agis pas par pure complaisance ? Faut-il vous dire que je pense Que je pense à mon agrément ?... Maîtrisez votre impatience Et différez l'heureux moment. Votre bonheur sera bien plus complet vraiment Si j'y trouve de l'agrément.
Schem
Évidemment, évidemment. Mais pour le moment je me contenterais d'y trouver de l'agrément tout seul. Il y a assez longtemps que j'attends... Plus tard, quand nous serons plus tranquilles, nous nous occuperons de vous.
Dagar
Vous êtes trop bon.
Schem
Alors il n'y a rien à espérer immédiatement ?
Dagar
N'y comptez pas.
Schem
J'aime mieux en être sûr. Comme ça je n'y pense plus pour aujourd'hui. Je m'agite moins. Et je peux réfléchir avec plus de sang-froid aux moyens de déjouer la surveillance du patriarche. C'est curieux que vous n'en veniez pas à bout. On le dit pourtant très naïf et très facile à duper.
Dagar
Oui, je sais ; il existe une chanson en patois du pays dans laquelle il est dit qu'il a autant de sagacité que le fruit du poirier. Eh bien ! il a beau être comparable au fruit du poirier, ça ne l'empêche pas d'avoir l'oeil quand il s'agit de sa femme, ou de ses troupeaux.
Schem
Le patriarche ne va donc jamais en voyage ?
Dagar
Non, il suit un régime, il ne mange que du pain grillé, et le trot des chameaux lui donne le mal de mer.
Schem
Qu'est-ce qu'on pourrait inventer pour l'éloigner d'ici, une quinzaine de jours ?
Entre Titsa.
Dagar
Ou pour tout à fait. J'ai déjà cherché.
Titsa
Maîtresse, voici le maître au front vénérable.
Schem
Je m'en vais.
Dagar
Non, restez... Puisque vous êtes censé venir pour affaires, vous achèterez un mouton, voilà tout. Vous le rapporterez à madame votre mère.
Schem
Ça fera le quinzième mouton que je rapporte à ma mère depuis trois mois. Nous ne mangeons plus chez nous que du gigot et des côtelettes. Et je n'aime que le boeuf.
Dagar
De quelle humeur est le maître au front vénérable ?
Titsa
Il a l'air soucieux d'un patriarche à qui l'on a vendu des petits-pois qui n'ont pas voulu cuire.
Loth
Abomination !
Schem
Qu'est-ce qu'il dit ?
Titsa
Il dit : Abomination !
Loth
Abomination !
Entre Loth par la gauche, suivi de Mélech. Juna et la bonne entrent par la droite.
Titsa
Vous entendez ? Il répète : Abomination ! Il a dit passer par Gomorrhe et voir des choses qui ne lui revenaient pas !
Scène 7
Dagar, Choeur, Loth, Mélech, Schem, Titsa
Chant.
Dagar
C'est mon petit mari.
Choeur
Le voici venir, le bon centenaire.
Loth
Que chacun vénère.
Choeur
Sans savoir pourquoi. ... Mais quand on vénère,
Loth
Et l'on me vénère,
Choeur
L'important toujours est d'avoir la foi.
Loth
Vous venez de la ville ? Vous avez vu ?
Mélech
Oui, j'ai vu. Il y a de bien jolies femmes.
À Schem.
Loth
À quoi pense-t-on ? À quoi pense-t-on ? La femme de Méhar était derrière sa maison en train de se faire embrasser par le fils de Doeb.
Mélech
Elle était bien jolie, la femme de Méhar.
Loth
Et votre soeur...
Schem
Ma soeur ?
Loth
Votre soeur Gad était dans les bras du jeune Goar ?
Schem
C'est son fiancé.
Loth
À dix heures du matin !... Est-ce que vous croyez que ça va continuer comme ça ?... Ça ne continuera pas comme ça. Ces gens-là oublient étrangement qu'il y a quelqu'un pour punir la débauche des hommes, et que ce quelqu'un a fait le déluge.
Chantant.
I.
REFRAIN
II.
etc.
Dagar
Va, nous sommes tranquilles, va, Car d'inonder toute la terre, Même quand on est Jéhovah, Ce n'est pas une mince affaire ! Et le maître du firmament, Bien qu'il soit un Dieu de ressource, Pour ce genre de châtiment, A besoin d'un peu d'eau de source. Tu nous permettras donc de chanter bien gaiement : Avant nous (ter) le déluge, Faut pas nous tracasser, Car le souverain juge Va pas recommencer. Et puis, s'il lui faut un Noé, Il aura vraiment de la peine S'il n'a que toi, ohé ! ohé ! Pour conserver la race humaine ! D'ailleurs, pour punir le pèche, Ça ne sert il rien qu'il nous mouille. Puisqu'on est il peine séché, Qu'on redevient aussi fripouille ! Nous chantons, ù vieillard, malgré ton air fâché : Avant nous (ter) le déluge ! Te voilà encore, vénérable maître, dans ton histoire de déluge. Si tu crois que ça nous effraie !
Mélech
En effet, voilà qui me parait bien judicieux. Il n'est pas probable que nous assistions de sitôt à une nouvelle inondation. Car vraiment l'Éternel est trop raisonnable et trop ennemi du gaspillage pour inonder l'univers entier, à seule fin de châtier Sodome et Gomorrhe.
Loth
Oui, mais le feu du ciel ? N'a-t-il pas le feu du ciel à sa disposition, cette foudre étincelante qui frappe les impies, et qui, lorsqu'elle manque son but et n'atteint personne, rappelle au moins aux humains, ainsi qu'une enseigne lumineuse, qu'il existe une puissance céleste.
Mélech
D'accord, mais je te ferai remarquer, vénérable patriarche, que s'il prenait fantaisie à l'Éternel de châtier Gomorrhe, ce ne serait pas équitable de sa part de châtier en même temps un juste comme toi.
Loth
C'est vrai, l'Elohim épargne les justes, ou ceux du moins qui se font passer pour tels. Aussi, quand il sera dans l'intention de punir la ville, il saura bien m'avertir.
Mélech
Par qui ?
Loth
Par quelque messager. Tu n'ignores pas qu'il a à son service un tas de prophètes qui ne font rien. C'est si simple de m'envoyer quelqu'un !
Schem
Mais oui, un messager, c'est si simple ! Comment n'y avons-nous pas songé ?
Haut.
Dagar
Tais-toi ! Alors, si tu recevais la visite d'un de ces messagers, qui viendrait te prévenir de la prochaine destruction de Gomorrhe... Tu quitterais immédiatement la ville ?
À lui-même.
À Schem.
À Mélech.
Loth
Le temps de préparer mes bagages et je me dirigerais vers Goar. J'emmènerais mes troupeaux, mes pasteurs. Pas tous mes pasteurs. Il en est quelques-uns à qui je dois des gages... Je leur dirais de m'attendre ici, sous le feu du ciel. Homme blond, tu étais venu pour m'acheter des moutons ? Veux-tu en choisir dans la cour ? Je te retrouve ici, étranger. Laisse-moi terminer cette affaire de moutons.
Dagar
Tu as bien compris ?
Titsa
Oui, Maîtresse !
Elle sort par la droite. Loth et l'étranger sortent par la gauche.
Dagar
Viens m'aider, nous allons arranger ça !
Scène 8
Mélech
CHANT.
Il va écouter aux portes pour voir si personne ne vient. Puis il revient à l'avant-scène et chante d'un air mystérieux.
D'un ton un peu scandalisé, comme s'il disait quelque chose d'énorme.
D'un air très malicieux.
D'un ton affirmatif.
Parlé.
Songeur.
Mélech
Tous les parfums de l'Arabie, Délices du monde élégant, Auprès de ce parfum étrange, extravagant, Tous les parfums de l'Arabie Ne valent que peau de zébie, Peau de zébie, en chaldéen, Est un mot qui veut dire : rien. Vouza vouzaïm bédé, Vouza vouzaïm pic-poe. Soula badaïm ané, Sida badaïm mic-moc . Gabaïm youban chéna, Gana radaïm pouina. Bada badaban mohné. Et j'ai donc le droit de chanter : Tous les parfums de l'Arabie Ne valent que peau de zébie, Peau de zébie, en chaldéen, Est un mot qui veut dire : rien. C'est bête un peu, ce qui m'arrive... Je suis pincé... absolument pincé !... Tout à l'heure, cette petite femme de Loth m'avait fait une étrange impression... Et puis cette promenade dans Gomorrhe... Elles sont admirables, ces femmes... Il n'y a pas de femmes comme ça dans mon pays ; et elles sentent d'un bon ! On ne me fera jamais croire que l'Éternel qui voit tout et qui sent tout, puisse en vouloir sérieusement à des femmes qui sentent aussi bon... On ne me le fera jamais croire, à moi... mais il n'est pas impossible de le faire croire à Loth... Et tout à l'heure, en écoutant ce crédule vieillard, j'ai pensé à une astucieuse combinaison. Je vais l'obliger à quitter le pays, dans la crainte d'un châtiment céleste et je l'emmènerai tout doucement, avec sa femme, du côté de chez nous. Et là, sur mon terrain, avec les moyens de séduction dont je dispose... Il ne faut pas laisser refroidir cette idée-là. J'ai précisément dans mon bagage une précieuse relique, la barbe de mon grand-père défunt. Je l'ai fait désinfecter... Je vais m'en servir pour modifier sensiblement ma physionomie.
Scène 9
Loth, Mélech, Titsa
Loth
Eh bien, étranger, je suis à ta disposition pour discuter cette affaire.
Mélech
Excuse-moi, vénérable patriarche... Mais je suis accablé de fatigue... Nous parlerons de cela après le déjeuner, puisque je dois partager ton repas.
À Titsa.
Loth
À ton aise, étranger. Bonne, veux-tu accompagner l'étranger jusqu'à sa chambre ?
Mélech sort. À Loth.
Titsa
Si l'étranger veut se donner la peine de prendre le couloir, il s'arrêtera à la troisième porte. C'est là qu'est préparée sa couche. Maître, ta servante s'est dispensée d'accompagner l'étranger jusqu'à sa chambre, parce que, dans ce cas-là, ça tourne toujours mal pour ta servante.
Loth
C'est pourtant ton devoir de servante d'entourer de prévenances les hôtes qui viennent sous mon toit.
Titsa
Mon oeil.
Loth
Pourquoi ce geste hiératique ?
On entend un bruit de gong.
Titsa
C'est le geste des filles de ma tribu, quand elles veulent exprimer qu'elles ont les pieds fatigués. Le maître vénérable comprendra aisément que pour un sicle d argent par mois, je ne peux pas faire la cuisine, les chambres, le salon à fond une fois par semaine, monter le bois, et encore entourer les hôtes de prévenances. Tant qu'à faire que d'entourer les gens de prévenances, j'aime mieux que ce soit en dehors de mon service et en choisir, à mon gré, dans le pays... Je vais préparer le repas...
Loth
Qu'est-ce que c'est que ça ?
Titsa
Il y a là un inconnu, avec des ailes !
Loth
Un inconnu avec des ailes ?
À part.
Titsa
Oui, maître, il a des ailes. Elles ne sont pas grandes, mais il en a. C'est même deux ailes de pigeon, que j'avais mises de côté à la cuisine et que je gardais pour m'en faire une coiffure.
Loth
Un inconnu avec des ailes ! Demande-lui d'où il vient.
Silence. - À Loth.
Elle désigne le plafond en élevant le doigt.
Titsa
D'où c'est-il que vous venez ? Il a fait comme ça.
Entrent Ané, Juna et Raab. - D'une voix faible, à Titsa.
Titsa fait un signe. Entre Dagar, travestie.
Loth
Un envoyé du ciel ! Ané ? Juna ? Dis-lui d'entrer.
Scène 10
Dagar, Loth, Titsa
Elle tient une grande trompette à la main.
Reprise en choeur des quatre derniers vers.
Dagar
Celui pour qui je traverse la nue, Tu sauras bien sa personnalité, Quand j'aurai dit qu'elle est la plus connue Jusqu'aux confins du monde inhabité. C'est lui qui met un frein à toute la nature. Sa bonté se répand sur la fureur des flots. Aux petits des méchants il donne la pâture, Et des petits oiseaux arrête les complots. Pour nous frapper d'une façon profonde, Son audace n'admet que des coups éclatants. C'est en sept jours, recta, qu'il a créé le monde, Alors que pour cette oeuvre il avait tout son temps. Il arrive aujourd'hui cette chose fatale Que les gens de chez vous ont fait un tel scandale Dans leur débauche et leur mépris de Dieu, Que l'on s'en est ému justement en haut lieu. Dès l'instant qu'on commande à toute la nature, Il faut bien maintenir sa haute autorité. Le décret du désastre est à la signature ; Ce soir, sans faute, il faut qu'il soit exécuté. Or, le patron m'a dit : Il est un patriarche Que l'âge a rendu vertueux. Il n'a rien de pareil au jeune homme qui marche Dans les sentiers voluptueux, Qui goûte éperdument aux choses condamnées, Qui s'enivre de déshonneur, Car lui ne marche plus depuis nombre d'années Que dans les routes du Seigneur. Je suis venu dire à cet homme Cet homme bon, austère et saint : « Bientôt le séjour de Sodome Deviendra pour toi très malsain ! » Sur ce, je r'monte aux voûtes éternelles, Il n's'agit pas d'flâner Si j'veux là-haut avec ces petit's ailes Être à l'heur' pour le dîner.
Loth
Je te remercie, noble envoyé. Je vais faire préparer mes enfants et ma femme.
Dagar
Ah ! Pas du tout ! Ta femme ne doit pas t'accompagner...
Loth
Ma femme ne doit pas m'accompagner ?
Dagar
Absolument pas. L'Éternel a bien insisté là-dessus. « Surtout, qu'il a dit, qu'i[l] n'emmène pas sa femme ! »
Loth
Et pourquoi donc ?
Dagar
Parce que... parce que !... Eh ! Je ne sais pas, moi ! Je ne lui ai pas demandé. Mais, je sais que si tu emmènes ta femme, il n'y a rien de fait... Le feu du ciel te suivra, c'est-à-dire qu'on détachera un petit éclair spécial destiné à t'anéantir, toi et ta caravane.
À Titsa.
Loth
Bon, bon ! Titsa ! Titsa, passe donc chez le conducteur des chameaux pour le déménagement.
Dagar
Et maintenant, patriarche, je vais me retirer.
Titsa
Vénérable Maître !
Loth
Qu'y a-t-il ?
Titsa
Il y a là un homme, avec une grande barbe grise, qui tient une lumière à la main !
Dagar
Qu'est-ce que ça veut dire ?
Titsa fait un signe. Entre Mélech, avec une fausse barbe. Dagar s'est retirée vers la gauche où elle est un peu cachée par Juna. Titsa sort.
Loth
Un homme avec une barbe grise ! Dis-lui qu'il entre[.]
Scène 11
Mélech, Loth, Dagar, Raab, Juna, Ané
Haut, en marchant gravement, sans les regarder.
Mélech
Qu'est-ce que je vais leur raconter ? Je n'ai jamais vu de prophète. Je ne sais pas comment ils s'expriment. Ce soir, à huit heures... Feu du ciel... À neuf heures, destruction de Gomorrhe... Ce soir !
Loth
Celui-là est encore plus solennel et plus imposant que l'autre...
Loth incline la tête.
Loth incline la tête.
Levant un doigt solennellement.
D'un ton terrible.
D'un ton familier.
Mélech
C'est bien ici chez le patriarche Loth ? Vous avez entendu ce que je viens de dire... sur le feu du ciel et ce qui s'ensuit... Vous savez que c'est absolument officiel. Je suis envoyé pour vous annoncer cela, afin que vous preniez vos mesures en conséquence. Je suppose bien, après ce que je vous ai dit, que vous allez déménager. On dit que deux déménagements valent un incendie. N'empêche qu'un seul déménagement est préférable à un incendie, surtout quand il s'agit d'une catastrophe... Comme celle qui va se produire ce soir. Car c'est une catastrophe pas ordinaire, et comme on n'en voit pas tous les jours dans la chronique du feu.
Loth
Je te remercie. Je partirai tout à l'heure.
Mouvement de Dagar.
Mélech
Tu partiras quand tu voudras. Mais tu es prévenu. À ta place, je me hâterais de faire préparer ma femme et mes enfants.
Loth
Ma femme ! Je peux emmener ma femme ?
Mélech
Mais naturellement.
Loth
C'est que précisément, tout à l'heure, l'Éternel m'a fait dire de ne pas emmener ma femme.
Mélech
L'Éternel t'a fait dire quelque chose ?
Loth
Oui, par ce jeune messager qui est là.
Mélech
Oh ! Ça va mal ! Ça va mal !
Loth
Il ne vous reconnaît pas ?
Dagar
Non, non... Nous sommes beaucoup dans notre administration... Nous ne travaillons pas au même endroit... On ne se connaît pas.
Loth
Vous partez ?
Mélech
Oui, je suis très pressé.
Loth
Vous ne connaissez pas ce jeune envoyé céleste ?
Mélech
Si... Non... Je ne sais pas.
Loth
Je comprends, dans une grande administration comme la vôtre... Attendez... Vous allez faire une collation...
Mélech
Je vous remercie, je n'ai pas faim.
À Dagar.
Loth
Si, j'y tiens. Une collation très frugale...
Dagar
Je suis très pressée !
Loth
En tout cas, vous ferez route ensemble, puisque vous venez du même endroit.
Mélech
Je ne vais peut-être pas du même côté que monsieur.
Loth les rapproche l'un de l'autre.
Dagar
Je ne crois pas.
Mélech
Non, non, bonjour, Monsieur !
Mélech sort par la gauche et Dagar par la droite, vivement.
Dagar
Bonjour, bonjour !
Loth
Allons, mes enfants, dépêchez-vous ! Il s'agit de s'en aller le plus rapidement possible. Vous voyez ce que ç'est que d'avoir pour père un juste. Je vous sauve.
Raab
Dites donc, moi qui ne suis qu'un injuste, je vais être brûlé par le feu du ciel.
Juna
Mais non, mais non, vous allez venir avec nous. On vous cachera parmi les serviteurs.
Raab
Me cacher parmi les serviteurs ! C'est dangereux, ce que vous me proposez là. Le feu du ciel saura bien me reconnaître.
Ané
Ça n'est pas sûr. En tout cas, il vaut mieux que vous couriez la chance de lui échapper, puisque vous seriez sûrement brûlé en restant ici.
Ané, Juna et Raab sortent.
Juna
Allons préparer nos vêtements.
Scène 12
Titsa, Loth, Schem, Dagar, Mélech, Ensemble
Titsa
Maître, ta servante vient d'aller commander les chameaux pour le déménagement. J'ai commandé aussi deux déménageurs.
Loth
Deux déménageurs ! Pourquoi ?
Titsa
Il faut vraiment que le patriarche ait une santé robuste pour penser que sa servante va aider à sortir le bagage de la maison.
Loth
Tu n'en as pas la force ?
Nonchalamment.
Bruit de sonnerie au dehors.
Titsa
Ah ! Maître, ce n'est pas la force qui me manque ! C'est la bonne volonté. Voici les chameaux...
Schem
Voici les chameaux. Il y a des chameaux pour vous, là.
Dagar
Les chameaux sont à la porte.
CHANT
ENSEMBLE.
Mélech
Voici les chameaux, les chameaux bossus. Ceux qui n'ont qu'un' boss' reçoiv' le nom de dromadaire. C'est bien moins commod' pour s'asseoir dessus, Car la boss' d'arrièr' sert à caler notre derrière. Voici les chameaux, les chameaux bossus, Prenez vos chapeaux, vos grands manteaux, vos cach'-poussière, Que ces demoisell' emport' leurs fichus, Voici les chameaux, hâtons-nous de monter dessus ! Il y a des chameaux là devant.
Loth
Tâchez moyen de ne rien oublier, Lorsque la porte sera close, Je ne veux pas vous entendre crier : Papa ! Papa ! J'ai laissé quelque chose !
Ensemble
Voici les chameaux, les chameaux bossus, Prenez vos chapeaux, vos grands manteaux, vos cach'-poussière, Que ces demoisell' emport' leurs fichus, Voici les chameaux, hâtons-nous de monter dessus.
Dagar
Quelle coin, triste coin, coïncidence Au même moment D'avoir trouvé précisément Ce vieux monsieur du firmament !
Mélech
Veau que je suis ! Daim que je suis ! Quelle imprudence ! Ton fils prendra quéqu'chos', maman, Qui n's'ra pas mal comm' châtiment.
Ensemble
Voici les chameaux, les chameaux bossus, Ceux qui n'ont qu'un' boss' reçoiv' le nom de dromadaire. C'est bien moins commod' pour s'asseoir dessus, Car la boss' d'arrièr' sert à caler notre derrière. Voici les chameaux, les chameaux bossus. Prenez vos chapeaux, vos grands manteaux, vos cach'-poussière, Que ces demoisell' emport' leurs fichus. Voici les chameaux, hâtons-nous de monter dessus ! Voici les chameaux, les chameaux bossus !
Acte Deuxième
Scène 1
Dagar, Titsa
Dagar
Titsa ?
Titsa
Maîtresse ?
Dagar
Tu as prévenu Schem que je passerais par ici ?
Titsa
Oui, Maîtresse.
Dagar
Comment lui as-tu dit ça ?
Titsa
Je lui ai dit que Loth et sa famille prendraient ce raccourci en passant sur la colline, pendant que les chameaux continueraient par le bas de la montagne.
Elle désigne le petit bois, au fond à gauche.
Dagar
Je ris, mais je n'en ai guère envie. Je quitte un pays que j'aimais... Un jeune homme qui après tout ne m'était pas désagréable. Et j'encours la colère céleste pour avoir fait une arrivée chiquée de prophète. C'est pourtant triste à mon âge d'être punie par le feu du ciel sans avoir connu les joies de la terre. Car, ce petit bois, je n'y suis jamais venue...
Titsa
Ce petit bois ?
Chantant.
I.
REFRAIN.
II.
REFRAIN.
Dagar
C'est ici que, selon l'usage, Les jeunes filles d'alentour Viennent le soir du mariage Pour apprendre les jeux d'amour. Et c'est aussi sous les mystères De ce réduit si bien caché Que les épouses adultères Commettent leur premier péché. Je suis vraiment un peu contrite Qu'il faille m'en aller d'ici, Sans avoir fait une visite A ce petit bois que voici. Et je suis triste à la pensée Que ces doux asiles feuillus. Même à titre de fiancée, Je ne les ai pas vus non plus. Car si le soir du mariage, Loth était venu dans ce bois. Quels rires dans le voisinage ! Nous y serions restés six mois ! Tu le connais bien, toi ?
Titsa
Qu'est-ce que nous allons faire de notre petit ami ?
Dagar
L'emmener avec moi, ou sinon lui donner un rendez-vous dans un autre pays. Je ne veux pas qu'il périsse sous le feu du ciel.
Titsa
Mais le Seigneur ne vous a pas permis de le soustraire à sa vengeance.
Dagar
Oh ! Comme tu parles bien !
Titsa
J'écris aussi très bien. Si ma maîtresse voyait mes lettres...
Dagar
Je n'ai jamais rien vu d'écrit de toi que sur mon livre de dépenses.
Titsa
Oui. Mais là l'imagination ne peut se donner carrière.
Dagar
Si ce n'est dans les chiffres.
Titsa
Nous disions donc... Nous disions donc que la vengeance céleste pourrait bien poursuivre le jeune Schem partout où il ira.
Dagar
En tout cas, c'est plus sûr que de le faire rester ici.
Titsa
J'entends un pas dans la montagne.
Sort Titsa. Dagar, chantant.
Entre Mélech.
Dagar
C'est Schem ! Oui, c'est bien lui. Je reconnais son pas ! C'est Schem, le coeur d'une amoureuse Non ! Le coeur ne s'y trompe pas ! Parmi la foule nombreuse, Entre mille et mille pas, Le coeur d'une amoureuse Sait reconnaître le pas. Je reconnais son pas ! C'est lui. Éloigne-toi. Je reconnais son pas. Tiens ! Ce n'est pas lui ! Le coeur s'est trompé cette fois-ci...
Scène 2
Dagar, Mélech, Titsa
Dagar
Comment, c'est vous ?
Mélech
Oui, madame, oui, c'est moi. Je suis très préoccupé. J'ai des craintes sérieuses. Je suis menacé de la colère céleste, tel que vous me voyez, avec mon air de rien. Qui aurait pu s'attendre à ça ?
Dagar
Hélas ! Moi aussi je suis menacée de la colère céleste !
Mélech
Et pourquoi donc ?
Dagar
Oh ! Je n'ose pas le dire ! Je n'ose pas le dire ! Je me flatte encore de l'idée que ça passera inaperçu. Je ne suis pas tranquille.
Mélech
Moi non plus, je ne suis pas tranquille, et j'aime mieux n'en pas parler.
Dagar
Oh ! Si vous saviez, j'ai éprouvé la plus forte émotion de ma vie quand j'ai vu arriver le messager à barbe grise !
Mélech
Oui ?... Moi, ce n'est pas l'homme à barbe grise qui m'a inquiété.... Il paraissait de bonne composition, l'homme à la barbe grise. Non, non, celui-là, je ne le crains pas. Celui que je crains, c'est le petit ange joufflu.
Dagar
Le petit ange joufflu ? Il ne me fait pas peur, celui-là !
Mélech
Oh ! Si, écoutez. Il n'avait pas l'air rassurant !
Dagar
Eh bien ! Je vous affirme que s'il n'y avait eu dans cette histoire-là que le petit ange joufflu, je serais parfaitement tranquille.
Mélech
Enfin, voyons ? Avez-vous des raisons sérieuses pour vous rassurer sur le compte du petit ange ?... Je ne demanderais pas mieux que de les connaître.
Dagar
Je ne peux pas vous les dire. Les cieux ont des oreilles... Mais vous, qu'est-ce qui vous fait croire que le vieux messager n'a rien d'inquiétant ?
Mélech
Je crains, moi aussi, de m'expliquer clairement. Supposez seulement qu'un homme, désireux d'éloigner Loth de la ville, ait pris l'aspect d'un messager céleste ?
Dagar
Oui, oui... C'est très possible ce que vous dites là. J'ai même des raisons de croire qu'il s'est passé quelque chose comme ça, hier, et que sur les deux messagers, il y en avait un de faux. Mais sûrement il y en avait un de vrai. Croyez-moi, c'était l'homme à barbe grise !
Mélech
C'était le petit ange joufflu !
Dagar
Non, non !
Mélech
Tenez, voulez-vous parier que le vrai messager c'était le petit ange ?
Dagar
Ce que vous voudrez. Je suis sûre de gagner.
Mélech
Une discrétion ?
Dagar
Une discrétion.
Mélech
Eh bien, la preuve que le vrai messager, ce n'était pas l'homme à barbe grise, c'est que l'homme à barbe grise, c'était moi.
Dagar
Non !
Mélech
À preuve que voilà ma barbe grise, la dépouille du vieil homme.
Dagar
Titsa !
Titsa
Maîtresse !
Elle revient à l'avant-scène.
Dagar
Je ne risque plus rien ! Je ne risque plus rien ! Le vieux messager à barbe grise, c'était de la frime.... Je vais m'amuser.
Sort Titsa.
Titsa
Je vais tâcher de retrouver ce pauvre Schem qui se désole et qui croit que c'est arrivé.
Dagar
Ah ! Le vieux messager, c'était vous ?
Mélech
Eh bien, oui, c'était moi ! Il ne faut pas m'en vouloir. Si j'ai agi ainsi, c'est que j'avais des raisons... que je n'ose pas dire encore.
Dagar
Ah ! L'homme à la barbe grise, c'était vous ? C'est vous qui avez conseillé à Loth d'emmener sa femme ? Et vous croyez que ça va se passer comme ça ? Vous croyez que le petit ange joufflu va laisser ça tranquille ? Le châtiment sera terrible !
S'avançant vers elle.
Mélech
Oui, il sera terrible ! Le tonnerre de Dieu va s'appesantir sur moi... Alors je ne risque rien de m'amuser avant... Comme j'ai gagné mon pari, et que vous m'avez promis une discrétion...
Dagar
Une discrétion ?
Mélech
Oui, une discrétion... J'ai le choix. Je choisis vous.
Dagar
Oh ! Le galant homme ! Voilà qui est d'un galant homme ! De profiter d'une surprise...
Mélech
Il ne s'agit pas d'être galant homme... Je m'en fiche d'être galant homme... Dagar, écoutez... Dagar... Je vais tout vous dire... Je vous aime... C'est bête, ce que je fais là, de vous dire que je vous aime... Je voulais faire le malin, et ne pas vous le dire... Mais il faut bien que je vous le dise, à la fin... Depuis ce matin, je vous aime comme un imbécile... Alors, j'ai pensé que je ne pouvais pas me séparer de vous. Et j'ai cherché un moyen de vous amener dans mon pays. J'ai attiré sur moi la colère céleste. Ça m'est égal... Je ne pense qu'à vous.
Dagar
Vous me dites tout cela, et vous ne savez pas si mon coeur est libre.
Mélech
Je n'en sais rien. Mais s'il n'est pas libre, il faut le libérer. Toute la question est de savoir si vous êtes capable d'aimer. Eh bien, si vous avez un amour en tête, tant mieux : ça prouve que vous êtes capable d'aimer. Il s'agit simplement de faire une petite mutation,de rester amoureuse et de remplacer le titulaire par moi. C'est très simple. C'est d'autant plus simple que je vaux beaucoup mieux que la personne en question. Car il s'agit, je crois, de ce petit imbécile que j'ai vu ce matin chez vous.
Dagar
Si vous croyez que vous allez réussir, en disant du mal de ce garçon. Je le trouve très bien, moi.
Mélech
Eh bien, oui ! Il est très bien. Je retire ce que j'ai dit. Je ne le dénigre pas. Il est très bien... Je suis mieux que lui, voilà tout... Dagar, ma petite Dagar, je sens que je manque d'adresse, mais il ne faut pas m'en vouloir.
Dagar
Je ne t'en veux pas. Seulement tout ça me donne à réfléchir... Ça ne m'est pas désagréable ce que tu me dis là...
Mélech
Ah ! Dagar !
Dagar
Attends un peu... J'ai dit que ça ne m'était pas désagréable, je n'ai pas dit encore que ça m'était agréable. C'est curieux... J'étais prête à céder à Schem, et si Schem venait maintenant, je ne lui céderais plus du tout.
Mélech
Tu as raison ! Il ne faut pas lui céder, ce serait très mal... Tu ne te doutais pas de la gravité de ce que tu allais faire. Il n'était que temps que j'arrive pour t'en préserver.
Dagar
Voilà mon sauveur ! J'étais sur le bord du précipice... J'allais tomber... Tu es venu, héros d'un dévouement sublime, et tu m'as sauvée du précipice... pour m'entraîner dans un précipice à côté.
Mélech
Oui, oui, allons-y dans le précipice !
Dagar
Non !
Mélech
Mais tu cédais à Schem !
Dagar
Ce n'est pas la même chose. Je vais te dire quelque chose de gentil, c'est qu'avec toi j'hésite davantage parce que ça me semble plus grave.
Elle rit.
Mélech
Oui, oui, mais c'est que le temps presse. Je vais être puni par le feu du ciel. Qu'est-ce que vous avez à rire ?
Dagar
Regardez-moi.
Mélech
Avec plaisir.
Dagar
Regardez-moi. Supposez que j'aie beaucoup de cheveux blonds tout autour des oreilles et de petites ailes dans le cou, à qui est-ce que je ressemblerais ?
Mélech
Comment... C'était vous ?...
Dagar
C'était moi.
Mélech
C'était vous le petit ange ! Alors il n'y a rien du tout de céleste dans toute cette histoire ? Parfait ! Parfait ! Oh ! Mais que je suis content ! Je suis trop content !
Dagar
Oui, mais nous sommes bien avancés. Moi, je voudrais rester à Gomorrhe et ne pas suivre Loth.
Mélech
Mais si ! Mais si ! Vous allez venir avec lui dans mon pays !
Dagar
Comme si ça n'était pas plus intéressant de se débarrasser de Loth et de rester ici tous les deux.
Mélech
C'est un autre point de vue.
Dagar
Grâce à votre stupide intervention...
Mélech
Qu'elle est méchante !
D'une voix très douce.
Titsa tient un paquet à la main.
Dagar
Non, je vous le dis doucement. Grâce à votre stupide intervention, Loth qui était disposé à me laisser à Gomorrhe m'emmène avec lui. Eh bien ! Il s'agit de faire en sorte qu'il me laisse ici. Mais voici Titsa.
Titsa
Madame, je l'ai rencontré au bas de la montagne.
Dagar
Qui ça ?
Titsa
Schem.
Dagar
Schem ? Ah ! Oui... Je n'y pensais plus. Qu'est-ce qu'il me veut ?
Titsa
Il dit qu'il vient de trouver une idée excellente pour me faire rester ici.
Dagar
Ah ! Amène-le.
Scène 3
Schem, Dagar, Mélech, Titsa
Il regarde Mélech.
Schem
Je viens de trouver une idée excellente... Mais...
Dagar
C'est l'étranger... Tu peux parler...
Schem
Tu vas te mettre ce voile sur la tête.
Dagar
Bon !
Schem
Tu apparaîtras à Loth de la part du Tout-Puissant, et tu lui recommanderas de ne pas se retourner, ni lui ni personne de sa suite sous peine d'être changé en statue... Titsa te dira le reste.
Elle regarde Mélech.
Dagar
Quelle idée excellente... Il vient de trouver, ce jeune homme-là, un excellent moyen de rester tous les deux à Gomorrhe.
Il sort.
Schem
Ah ! C'est que, quand je m'y mets... Exécute point par point ce que je t'ai dit. À bientôt.
Dagar
Est-il assez intelligent ?
Ils sortent à droite.
Mélech
Je ferai quelque chose pour lui.
Titsa
Eh bien, arrivez donc, Mesdemoiselles !
Scène 4
Juna, Ané, Raab
Juna
Sans la piété que le devoir Enjoint d'avoir Pour un si vieux père, Sans les respects vraiment profonds Dont nous coiffons Sa tète si chère, Nous vous dirions absolument Notre sentiment Exact et sincère, Et que le titre de fourneau A ce centenaire Est celui qu'il faut. Celui qu'il faut !
Juna
Il nous gâte tout le plaisir de ce voyage. Ce serait si charmant de voyager toutes les deux avec notre amoureux.
Entre Raab.
Ané
C'est vrai... Où est-il donc, notre jeune homme ? Eh bien, Raab ?
Raab
Voilà, voilà !
Juna
Étendons notre couverture et reposons-nous un peu.
Raab
Je commence à me demander si je n'ai pas entrepris une tâche... Un peu au-dessus de mes forces... Aussitôt qu'on est tous les trois seuls, et que le papa est resté en arrière, on s'embrasse... Et elles sont deux... Peut-être eût-il mieux valu n'en prendre qu'une à la fois... n'importe laquelle.
Ané
Eh bien ! Raab, on ne dit plus rien à ses petites amies ? On ne s'embrasse plus ?
Raab
Voici votre papa qui vient.
Juna
Eh bien, allons plus loin.
Voix de Loth. Ils se dispersent et prennent une attitude indifférente.
Raab
Il vaudrait peut-être mieux l'attendre ici. Si nous filons tout le temps comme ça, devant lui, il va avoir de la méfiance. Je l'ai accompagné un bout de chemin, sous prétexte de lui parler d'une affaire de moutons et je ne suis jamais avec lui...
Scène 5
Loth, Ané, Juna, Raab
Loth
Vous courez ! Vous courez ! Est-ce que je puis vous suivre ? Où est ma femme ?
Ané
Petite marâtre est en avant.
Loth
Elle devait nous attendre ici à ce carrefour.
Juna
Elle s'aura trompée, comme dit la bonne.
Ané
Elle va sans doute revenir sur ses pas.
Loth
Qu'est-ce que tu fais là, Raab ? Dépêche-toi de nous quitter ! Tu sais que tu dois être atteint par le feu du ciel.
Raab
Hélas, oui !
Loth
Tu ferais bien de ne pas rester avec nous, car l'éclair pourrait te poursuivre et te frapper dans notre groupe. Et si l'éclair par erreur me frappait à ta place ?
Raab
Ce n'est pas ce qui pourrait m'arriver de pire.
Loth
Enfin, c'est une chose à laquelle je ne tiens pas personnellement. Éloigne-toi. Mais que nous veut Mélech ? Quelles nouvelles, Mélech, du feu du ciel ?
Scène 6
Mélech
Un coup de trompe.
On entend un coup de trompe.
Dagar apparaît à droite, entourée d'un voile.
Mélech
Ça se prépare... Ça se prépare... Là-bas, on sent déjà une odeur de soufre intolérable... Et je viens d'entendre une petite musique délicieuse... Tenez. Il doit y avoir du messager céleste dans l'air. C'est une trompe qu'ils ont comme ça pour faire ranger les oiseaux...
Scène 7
Dagar, Loth
Aux jeunes filles.
Parlé.
Dagar
À l'instant où dans le ciel, Commencera la tempête, Ô Loth ! c'est essentiel, Ne retourne pas la tête, Veille-z'y, car autrement, Dieu te pétrifierait inévitablement. Ne soyez pas curieuses, Ne scrutez pas un moment, Les choses mystérieuses, Ça tourne mal avec le roi du firmament. C'est tout ce que j'avais à vous dire pour le moment. Dans un instant le feu du ciel va commencer. Attention ! Ne regardez pas en arrière. Je sais bien que c'est vexant de tourner le dos au feu d'artifice... Mais enfin, si on se retourne c'est trop chèrement payé. Au revoir, messieurs dames.
Loth
Vous prendrez bien un verre pour la commission ?
Elle sort.
Dagar
Ça nous est absolument défendu. Bien le bonjour, messieurs dames.
Scène 8
Mélech, Loth, Raab
Mélech
C'est bien entendu, il ne faut pas se retourner. Prenons bien garde. Je crois que ça ne va pas tarder. J'entends déjà un crépitement.
Loth
Et Dagar ? Et ma femme qui ne revient pas. Elle devait nous rejoindre ici.
Mélech
Qu'est-ce qu'elle est devenue ?
Dagar rentre par la droite.
Raab
La voici ! La voici !
Scène 9
Dagar, Loth, Jeunes Filles, Mélech, Ané, Ensemble, Juna, Tous, Choeur
CHANT
Dagar
Eh bien ! Qu'est-ce que vous faites ici ?
Loth
C'est toi qui devrais être avec nous. On avait rendez-vous à ce carrefour...
Dagar
On serait bien mieux au-dessus de la colline. On verrait bien mieux qu'ici.
Loth
Qu'est-ce qu'on verrait mieux qu'ici ?
Dagar
On verrait mieux la destruction des villes.
Loth
Malheureuse ! Tu voulais contempler la destruction des villes ?
Dagar
Ça sera épatant !
Loth
Eh bien, il faut bien t'en garder.
Jeunes Filles
Oh ! Oui !
Loth
Je viens, figure-toi, de recevoir la visite d'un messager céleste.
Dagar
Encore !
Loth
Oui, depuis quelque temps, je suis en correspondance très suivie avec l'Éternel. Sais-tu ce qu'il m'a dit, ce messager ?
Dagar
Qu'est-ce qu'il peut bien t'avoir dit ?
Loth
Il nous a fait défense à nous tous de regarder le feu du ciel, sous peine des plus graves châtiments. Si nous nous retournons, nous serons pétrifiés. Pétrifiés, entends-tu ? Aussi il s'agit de ne pas être curieux et de ne pas se retourner.
Dagar
Tu fais bien de me dire ça. Sois tranquille, je préfère ne pas être changée en statue...
Dagar
J'entends un crépitement...
Loth
Il me semble...
Mélech
C'est la première fusée.
Loth
Ne nous retournons pas.
Dagar
Ne nous retournons pas.
Jeunes Filles
Ne nous retournons pas.
Dagar
Maintenant, remettons-nous en marche.
Mélech
Je crois que c'est le moment de risquer le grand coup.
Haut.
Dagar
Tu crois ? Allons-y ! Oh ! Le feu d'artifice ! Maman ! Maman ! Que ce doit être beau !
Loth
Oui, oui, mais ne te retourne pas !
Dagar
Mais je grille d'envie de me retourner !...
Loth
Ne fais pas ça !
Mélech
Je vous assure, Madame Loth, ne faites pas ça !
Jeunes Filles
Ne fais pas ça, petite marâtre !
Dagar
Je me retourne ! Je me retourne ! Ah ! Mon Dieu !
Loth
Quoi ?
Dagar
À peine étais-je retournée que le froid s'est emparé de moi...
Loth
Allons, bon !
Loth et ses filles sont à droite de la scène, comme dans une suite figurée sur un bas-relief. Ils tournent le dos à Dagar, qui est au milieu de la scène sur une des pierres carrées.
Dagar
Oh ! Comme j'ai froid. Je sens que je m'immobilise.
Ané
La voilà qui se change en statue !
Loth
On l'avait pourtant bien prévenue !
Ensemble
Oh ! quel funeste égarement !
Ané
Pourquoi donc a-t-elle...
Juna
Pourquoi donc a-t-elle...
Tous
De la puissance immortelle Négligé l'avertissement.
Dagar
J'ai-z'un pied qui ne va plus guère Si l'autre pied remue encor. Le froid cruel qui les enserre Va bientôt les mettre d'accord. C'est fait, mes pieds joyeux et si prompts à la danse Sont maintenant figés des doigts jusqu'aux talons.
Choeur
Allons voir ça, mais par prudence, Allons le voir à reculons !
Dagar
N'y touchez pas, ô ma triste famille, Car si le froid céleste aussi vous congelait ! Après avoir envahi ma cheville Voici qu'il monte à mon mollet.
Choeur
Voici qu'il monte à son mollet !
Dagar
Le long de mes jambes altières Le froid sinistre du trépas Le froid monte toujours.
Choeur
Il ne s'embête pas !
Dagar
Il a pétrifié mes jambes presque entières.
Mélech
L'instant est solennel.
Tous
L'instant est solennel.
Dagar
Drôles d'impressions !
Mélech
Voici le grand moment des transformations !
Dagar
Oh ! Croyez-moi, mesdemoiselles, Il n'est pas de sensations Plus désagréables que celles De ces pétrifications.
Loth
Ah ! Que dit-elle ?
Posant ses mains sur sa poitrine.
Dagar
Je dis que c'est bien curieux : Je regarde le monde avec indifférence, C'est en vain désormais qu'on me fait les doux yeux. Entre les jeunes et les vieux, Je ne vois plus de différence. En privant l'univers de ses plus beaux attraits, Maître des nues, Tu diminues Très sensiblement mes regrets. Voici que le froid emprisonne Et qu'il durcit d'autres appas...
Jeunes Filles
Ça nous étonne ! Ça nous étonne ! Il ne les durcit pas ! Nous connaissons ce sein candide : Le froid divin, si puissant cependant, Ne peut le rendre plus rigide Qu'il n'était avant l'accident.
Loth
Oh ! oh ! oh ! oh ! Ho ! ho ! ho ! ho !
Juna
Comme il souffre !
Dagar
Non, il ne souffre pas. Mais il est très pieux. Il se lamente.
Loth
Oh !
Dagar
C'est fini. Mes cordes vocales. Vont s'arrêter dans un instant.
Silence.
Jeunes Filles
C'est fini ! Ses cordes vocales, Qui jadis nous charmèrent tant Dans nos séances musicales, Vont s'arrêter dans un instant !
Chantant.
Mélech
Pourquoi différer davantage ? Il ne nous reste plus qu'à quitter ce rivage... Ça y est !
Jeunes Filles
Eh quoi ! La laisser en ce lieu !
Mélech
C'est la volonté de Dieu.
Loth
Reprenons vers une autre rive, Le cours de nos excursions. De notre voix la plus plaintive, Chantons des lamentations.
Mélech
Ah ! Seigneur !
Loth
Qu'avez-vous ?
Mélech
Voyez ce qui m'arrive : Je me suis retourné Et ça n'a pas traîné.
Jeunes Filles
Encore une statue ! Ah ! Mon père ! Regarde !
Loth
Je crois décidément qu'il vaut mieux s'en aller Car je n'ai garde, je n'ai garde De me faire aussi congeler Je crois décidément qu'il vaut mieux s'en aller.
Ils sortent par la droite.
Loth
À la petite vitesse Qui convient à la tristesse Reprenons notre chemin La main dans la main.
Scène 10
Mélech, Dagar
Ils sont chacun sur leur socle.
Mélech
Enfin seuls ! Ils sont partis... Et j'ai peur... C'est curieux... Je suis beaucoup moins vaillant maintenant que nous sommes seuls et libres.
Musique.
DUO
Dagar
Je voudrais bien qu'il se décide... La pose me fatigue... J'ai toutes les fourmis du pays dans ma jambe gauche et autant dans ma jambe droite. Je vais m'enrhumer.
Parlé.
Il prend la pose d'un amant suppliant.
Chantant.
Mélech
C'est l'humble amant Qu'en ce moment Je représente. Nous faisons là une jolie paire de statuettes.
Dagar
Ces yeux baissés, Ces doigts croisés, Voici l'amante.
Mélech
C'est l'amant qui se tourmente !
Prenant attitude de la fuite.
Dagar
C'est l'amante impatiente. Vierge peureuse !
Mélech
Amant ardent !
Dagar
Fille amoureuse !
Mélech
Et son pendant !
Dagar
La dame à l'amant qui postule Tend ses nobles doigts effilés.
Mélech
Faisons un dessus de pendule De ces deux sujets isolés.
Dagar
Je me dépétrifie !
Mélech
Je retrouve la vie Dans tes yeux !
Dagar
Ça va mieux ! Ça va mieux !
Mélech
Oui, ça va mieux Toute ma vie Est dans ces yeux Malicieux.
Dagar
Je renais à la vie !
Avec élan.
Mélech
Je me repétrifie. Oui, vraiment, Mais pas complètement. C'est le moment !
Dagar
Non ! Je t'en prie !
ENSEMBLE.
Mélech
Tu ne dis non Que faiblement !
Mélech
C'est le moment !
Sur une marche guerrière, Mélech et Dagar sautent allègrement en bas de leurs socles puis se dirigent lentement vers le petit bois. Ils y disparaissent. La musique continue. Quelques instants après, Schem, Titsa et un Gomorrhéen entrent par la gauche, premier plan. La musique continue en sourdine pendant la scène suivante.
Dagar
Ô doux moment !
Scène 11
Un Gomorrhéen, Schem, Raab, Titsa, Mélech
Un Gomorrhéen
C'est par ici ?
Schem
Oui, c'est par ici.
Un Gomorrhéen
C'est vraiment bien ce que tu as combiné là !
Schem
C'est une idée extraordinaire. C'est moi qui ai tout arrangé... Ça m'est venu d'ailleurs tout naturellement... Mais dépêchons-nous de retrouver Dagar. C'est par ici qu'elle doit s'être changée en statue.
Un Gomorrhéen
Elle doit être bien dans cette position.
Schem entre à gauche dans le petit bois de lierre, pendant que la musique s'accentue. Titsa sort pour aller regarder à droite. Le Gomorrhéen entre dans le bois par le fond.
Raab
Venez par ici. Le patriarche s'est arrêté un instant là-bas. Profitons-en pour dire encore un bonjour à Dagar.
Il gémit.
À lui-même.
Schem
Qu'est-ce que j'ai vu ? Qu'est-ce que j'ai vu !... C'est effrayant !... Mais pas un mot devant eux.
Titsa
Eh bien, quoi ?
Schem
Eh bien, quoi ?
Titsa
As-tu vu ma maîtresse ?
Schem
Non... Elle n'est pas par là. Retournons,
Titsa
Cherchons encore.
Schem
Non, non... Inutile... C'est manqué.
Un Gomorrhéen
Ah ! Elle est bonne ! Elle est bonne !
Schem
Qu'est-ce qu'il y a ? Veux-tu ma main sur la figure ?
Un Gomorrhéen
Occupe-toi plutôt de châtier cet étranger.
Il va à l'entrée du bois.
Schem
Certainement que je le châtierai ! Sortiras-tu, ignoble poussière ?
Mélech
Me voici, fils de chien !
Il pousse un hurlement.
Schem
Arriveras-tu, dégoûtant ?
Scène 12
Dagar, Mélech, Choeur, Schem, Raab
Elle tient à la main un sabre qu'elle tend à Mélech.
Dagar
Assez de cris ! Assez de cris ! Sors vainqueur d'un combat dont Dagar est le prix !
Combat à l'égyptienne. Mélech et Schem esquissent des moulinets sans s'attaquer et font tournoyer leurs sabres lentement, avec mollesse.
Mélech
Dont Dagar est le prix ! Dont Dagar est le prix ! Je suis si sûr de ma vaillance Que j'ai touché le prix d'avance.
Le combat continue aussi mou.
Choeur
Touché le prix d'avance ! Pour combattre, étranger, Mieux eût valu, je pense, Un peu te ménager. S'ils s'en vont de c'train-là Ils tomberont su' l'tapis Ils sont un peu flafla Ils sont un peu flapis.
Schem essaie vaguement de toucher Mélech.
Mélech
Après cette aventure On n'sent rien su'l'moment Mais c'est la courbature Dès qu'on s'donn' du mouv'ment.
Le combat continue, Mélech et Schem tour à tour soulèvent terriblement leur sabre, mais pour le laisser retomber avec une grande douceur sur le bouclier tendu de l'adversaire.
Choeur
Voici qu'il se hasarde A toucher son rival Prends garde, Schem, prends garde. Tu vas te fair' du mal.
Choeur
Ce n'était pas la peine De l'avoir provoqué Avec des cris de haine Pour nous fair' du chiqué...
Aux jeunes filles.
Schem
Non ! J'en ai assez ! On s'esquinte pour la galerie. Et ils nous accusent de faire du chiqué ! Y en a-t-il une de disponible ?
Raab
Oui, oui. On s'arrangera.
Schem
Je vous accompagne.
Dagar
Surtout ne manquez pas de raconter partout que j'ai été pétrifiée, et que les villes maudites sont détruites. Comme ça les justes nous laisseront tranquilles.
Mélech
Y a beaucoup de p'tit's femm' sur terre Qui font semblant de s'pétrifier... Généralement c'est pour se faire Pour se faire dépétrifier.
Dagar
Mais le plus amoureux se lasse, Quand c'est fini d'gesticuler, C'est au jeune homm' d'être de glace, C'est à la dame à l'dégeler.
Choeur
Espérons que le froid céleste, Ne vous a pas gelé les doigts, Et que du moins il vous en reste Pour applaudir une ou deux fois.